Orschanow était assis, avec Perrin, à une table, dans le coin le plus obscur d’un bar de Rive-Neuve, en contrefaçon de grotte marine, avec des rocailles en ciment, des coquillages incrustés et un faux éclairage rouge.
Il songeait à ce qu’il devait faire. Les journaux du matin, relatant la bagarre des quais, disaient simplement qu’un inspecteur de police avait été tué par un débardeur connu sous le sobriquet du « Russe ». Mais cela suffisait pour permettre de le retrouver.
Orschanow avait lu et relu la ligne d’un air calme, puis il releva la tête : un homme entrait.
Il s’approcha d’Orschanow. C’était Lombard, un de sa bande.
— Ben, mon vieux, nous sommes frais. Y a pas à dire, on a fait de la sale ouvrage, hier soir ! Seulement, moi, je m’en fous, j’ai mon idée. Je suis entré pour prendre un verre, puis, après, je vas aller me débrouiller.
— Que vas-tu faire ?
— Moi ? Mais c’est pas malin : je vas m’engager à la Légion Étrangère, pas plus. En Afrique, on rigolera bien quand même ! Y a du pain partout.
— Ça, c’est une idée, dit Perrin !
Il y eut un silence entre eux. Sur le trottoir, devant une corbeille de « fruits de mer », au ras du ruisseau, une jeune poissarde s’égosillait à crier, provocante et canaille : avec un accent terrible :
— Moules, violiers, des beaux violiers ! Faites-vous les couper !…
Lombard expliquait le truc :
— Une riche combine… Et pas besoin de papiers.
En Afrique !… Orschanow écoutait le camarade. Une émotion étrange l’envahissait…
— Dis donc, Lombard, dit-il enfin, je crois que je vais faire comme toi.
— C’est ce que t’as de mieux à faire, surtout que t’es dans de sales draps, comme moi. J’ai souvenance d’avoir mécanisé deux flics, hier soir, parce qu’ils voulaient me choper. Je te les ai cognés l’un contre l’autre si bien que vlan ! ils sont tombés. Alors, les autres leur ont marché dessus, naturellement.
— Encore un verre, et allons… Tu viens, Perrin ?
— Sûrement que je vas pas rester derrière… Là-bas, c’est loin, c’est pas « chez nous », mais j’y serai toujours pas seul, si tu y es…
Cependant il ne bougeait pas, voulait discuter le marché avant de conclure.
— Et la liberté, qu’en fais-tu ?
Lombard fut à la réplique :
— Nous l’emmenons avec nous.
— Et puis, j’suis pas étranger ?
— Tu diras que t’es Suisse, bougre defada…
Et Perrin fut convaincu quoique gêné. Il commanda vivement une tournée :
— Faut arroser ça !
Orschanow savait bien que c’était cinq années de sa vie qu’il allait sacrifier. Enfin, ce serait là-bas, sur cette terre africaine qui le faisait rêver depuis longtemps, qui l’attirait… et cela suffisait.
Ils sortirent, achetèrent tous les bouquets d’une gamine en savates, les piquèrent à leurs chapeaux et à leurs parements de veste. Puis un peu étourdis par les apéritifs, ils se crochèrent par le bras et marchèrent glorieusement, barrant le quai. Mais des charrois de planches encombraient les passerelles. Ils prirent par la traverse. On les regardait monter la côte, vers le cours Pierre-Puget.
Perrin chantait d’une voie sourde et traînante :
Je me suis-t-engagéPour l’a-amour d’u-une blonde…
Je me suis-t-engagéPour l’a-amour d’u-une blonde…
Je me suis-t-engagé
Pour l’a-amour d’u-une blonde…
Et il bavait sur sa moustache rustique.