CHAPITRE VIII

Orschanow se révolta d’abord, devant la nécessité d’attendre. Puis, subjugué, il se grisa de mélancolie et de désir, trouvant une volupté amère à cette vie anxieuse, à cet élan continuel de tout son être vers Véra.

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L’été finissait, pâle, ensoleillé, en un sourire. C’était les vacances, et Orschanow ne sortait presque plus, continuant sa besogne, sans faiblir. Souvent pourtant, vers le soir, Véra venait le chercher et ils erraient jusqu’à une heure tardive, sur les routes tristes de la banlieue. Ils se tenaient par la main, comme deux enfants sages : Orschanow avait eu quelques crises violentes, de brusques éveils de désir, des poussées de tout ce qui dormait au fond de lui d’atavique, de sauvage presque. Mais Véra, très calme et très ferme, très douce pourtant le dominait, et ne cédait pas. Alors, il revenait à sa rêverie voluptueuse et triste, mais exempte de souffrance.

Ils parlaient peu, quelques mots parfois, sur l’avenir qui leur apparaissait à tous deux plein de joies ineffables.

**  *

Un jour, brutalement, tout fut bouleversé : Orschanow reçut, de son frère Vassily, l’annonce de la mort de leur père, le vieux rêveur Nikita. Et Vassily, ce frère qu’Orschanow n’avait pas revu depuis tout petit, l’appelait là-bas, à Pétchal, pour régler les affaires du vieillard, très embrouillées, afin que son nom restât vénéré.

La mort de ce père qu’il aimait d’un étrange et douloureux amour, laissa Orschanow tout meurtri, avec une sensation d’isolement profond, définitif.

Oui, il irait, il retournerait à Pétchal pour un pèlerinage mélancolique.

Véra le laissa partir, songeant que ce serait un repos salutaire pour Orschanow, après tout le surmenage de ces derniers mois.

Le jour de son départ, Orschanow fut honteux de ne pas éprouver le déchirement qu’il prévoyait, quand il se séparerait de Véra… L’idée qu’il allait trouver là-bas la tombe de son père lui semblait très mélancolique, très douce, sans rien de désolé ni de lugubre.

Quand le train de Moscou roula à travers la campagne nue et triste, toute dorée de soleil, Orschanow sentit tout à coup un soulagement immense, presque une joie.

Et il resta confondu.

Il essaya de se détourner du paysage, il lutta contre l’entrain jeune qui montait en lui, à mesure qu’il s’éloignait de Pétersbourg.

Il avait peur de se laisser aller à ces sensations qu’il connaissait bien : la hantise de l’ailleurs, la joie de partir.

Dans le wagon de troisième classe, les voyageurs changeaient presque à chaque station, paysans, encombrés de sacs, de paquets, sentant la peau de mouton et le goudron, paysannes ensarafanesde couleurs voyantes.

Une grappe de poules gloussait sous une banquette. Un coq s’enhardit, battit des ailes, chanta. Ce fut un grand éclat de rire, dans le wagon, dans la bonhomie sans gêne de ce peuple très sociable.

Et Orschanow se surprit à vivre avec ces gens, à les questionner. Il se méprisa atrocement, de renaître si vite à la vie, dès qu’il avait quitté Véra, le travail, et quand il allait à Pétchal, pour voir les ruines de tout ce qu’il avait tant aimé : le père enterré, le jardin et la maison vendus.

Des paysans, dans un coin, se mirent à chanter : « Ne bruisse pas, mère chênaie verte ! — N’empêche pas le franc gars de poursuivre sa pensée »… Une vieille complainte des brigands de jadis, écumeurs de la steppe.

Alors, pour Orschanow, ce fut l’appel irrésistible vers la liberté, la vie errante, vers l’horizon immense.

Et le train continua sa marche vers le sud-est, emportant à travers le silence des campagnes où soufflait la première brise d’automne, le fracas de ses roues, et le chant fier et sauvage qui, peu à peu, prenait Orschanow et le grisait.


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