Les jours s’écoulèrent, ternes et monotones. Orschanow n’essayait même plus de s’arrêter en pleine déroute.
Il ne travaillait plus que très irrégulièrement.
Quand Véra, très doucement, le sermonnait, il avait parfois des accès d’exaspération, et s’attelait à la besogne, furieusement.
La violence croissante de cette nature indisciplinée effrayait Véra, et, de plus en plus, elle constatait son impuissance.
Cependant, le temps pressait, l’époque des examens approchait, et Véra tenta encore une fois de ramener Orschanow.
Sur un ton sérieux et tendre, elle lui dit qu’il ne serait pas reçu, lui demandant ce qu’il ferait après. Elle commit l’imprudence d’ajouter que la caisse de secours du Comité ne l’aiderait plus, s’il ne travaillait pas.
Alors, brutalement, Orschanow répondit qu’il n’avait pas besoin d’aide, qu’il ne vendrait pas lâchement sa liberté contre sa nourriture. Il se ferait ouvrier, vagabond, n’importe quoi, mais pas esclave.
Puis, accablé, il se jeta sur son lit et, tordant ses mains, en proie à une crise de rage et de douleur, il reprocha à Véra ce qu’il appelait son insensibilité.
— Oh, Véra, Véra ! Pourquoi me tourmentes-tu ainsi ? Ce n’est pas moi, l’homme de chair et de sang que tu aimes, c’est une entité, une formule ! Après m’avoir promis d’être mienne, tu me tortures des mois durant. Tu fais servir ma passion à ton fanatisme d’apôtre. Tu es inconsciente et cruelle !
Brusquement, Orschanow repoussa Véra, et, sans un mot, n’osant même lui dire adieu, il s’enfuit.
Véra, épouvantée, se releva et courut à sa poursuite, l’appelant.
Orschanow, sans répondre, continua sa course à travers les rues, devant les passants qui se retournaient, étonnés, inquiets même.
Et Véra, toute tremblante, sortit. Il fallait le retrouver, coûte que coûte.
En elle, une seule pensée, un seul vouloir demeurait, ne pas perdre Orschanow, le revoir, le reprendre. Mais où était-il allé ?
Véra se souvint alors des fréquentations antérieures d’Orschanow, de sa prédilection pour la Siennaya et l’île Goutouyew.
Elle marcha à grands pas, sans sentir le froid intense. La nuit tombait et Véra, plusieurs fois, faillit se perdre dans ces ruelles qu’elle ne connaissait que vaguement.
Elle commençait à se décourager, quand une idée atroce lui vint qui la fit courir de nouveau : elle vit Orschanow se jetant dans l’une des ouvertures pratiquées dans la glace, sur les canaux et la Néva.
Quand elle parvint à Goutouyew, il faisait nuit, une nuit obscure et terne de dégel.
Et Véra s’arrêta, brisée par une lassitude mortelle. Où irait-elle chercher Dmitri, dans ce dédale de fabriques, de terrains vagues, d’entrepôts, dans toute cette misère et ce grouillement où elle ne connaissait personne, où elle n’était jamais venue ? Devenait-elle folle et comment elle, si énergique, si calme d’ordinaire, en était-elle arrivée à un pareil désarroi moral ? Comment n’avait-elle pas même songé à appeler Makarow, à le lancer lui aussi à la poursuite d’Orschanow ?
Pourtant, elle était là, et elle pouvait encore espérer la chance d’une rencontre fortuite.
Alors, calmée, elle marcha au hasard.
Tout à coup, elle s’arrêta et tout chavira de nouveau devant ses yeux : la porte d’un cabaret venait de s’ouvrir et, à travers la fumée grise des pipes, elle avait vu Orschanow, attablé au fond de la boutique, la tête appuyée sur le bois poisseux de la table, tandis qu’une fille en haillons essayait de le relever, lui passait sa pauvre main rude d’ouvrière dans les cheveux.
Sans savoir, Véra entra, alla droit à Orschanow qu’elle secoua par le bras.
— Lève-toi, Dmitri.
Orschanow avait eu le temps de boire beaucoup d’eau-de-vie. Ses yeux étaient troubles et son visage d’une pâleur livide. Véra lut dans le regard d’Orschanow une indicible épouvante. Pourtant il se leva et la suivit, docilement, sans un mot. Il trébuchait contre les bancs, ne regardant personne.
D’abord, quand Véra était entrée, un grand silence s’était fait. Le cabaretier et les consommateurs regardaient, stupéfaits, ne comprenant rien. Mais des rires s’élevèrent, on se moqua tout haut de cette scène insolite.
Le cabaretier, voyant Orschanow se diriger vers la porte, l’appela : — Eh, Mitreï Nikititch ! Et l’argent ? Orschanow ne l’écouta pas, sortit, et ce fut Véra qui dut payer, tandis que la salle se tordait maintenant.
Polia, très ivre, s’était dressée. Quand elle vit Orschanow s’en aller, elle eut une trouble révolte et elle insulta Véra.
— Que viens-tu faire ici, toi, demoiselle ? Tu viens prendre les amants des autres, parce que tu es mieux nippée ! Quand on a des robes comme la tienne, on a au moins honte de se traîner dans les cabarets… car c’est bon pour nous, les perdues !
Dehors, Orschanow s’était affalé sur un tas de pierres, dans la neige. A travers son ivresse, il ne voyait et ne comprenait qu’une chose : Véra s’était trouvée tout à coup dans le cabaret du père Arkhipitch, à Goutouyew. Et comment cela était-il possible, mon Dieu ?
— Lève-toi, vieux ! Véra lui parlait durement, voyant qu’il était ivre et craignant qu’il ne la suivît pas, si elle semblait s’attendrir.
Il obéit encore et, toujours muet, suivit Véra qui le tenait par la main. Elle marchait sans savoir où elle allait, essayant de se reconnaître dans l’enchevêtrement de l’île à peine éclairée par quelques becs de gaz rouges dont la lueur vacillante saignait sur la neige. Des gouttelettes d’eau tombaient des toitures avec un bruit régulier de pluie et, dans le silence morne, des chants tristes s’échappaient des cabarets.
Tout à coup, un grand espace noir et vide s’ouvrit devant eux : c’était la mer, et ils avaient traversé l’île, tournant le dos à la ville.
Orschanow faiblissait, la tête perdue, chancelant. Il finit par glisser et tomber dans la neige.
Il ne put se relever. Sa tête roulait sur la neige et il balbutiait des paroles sans suite.
Alors, Véra le prit dans ses bras robustes et le coucha sur des madriers un peu secs. Elle ôta son manteau et l’en couvrit.
Puis elle s’assit près de lui et, machinalement, roula une cigarette.
Le dégel continuait, de longs craquements, des bruits de cristal fendu, montaient des canaux et des mares dont la glace s’ouvrait. Une buée lourde pesait sur la mer, dans l’ombre, et attiédissait l’air.
Véra, en une lassitude immense, devant sa défaite attendait. C’était fini, maintenant, aucune illusion n’était plus possible. Orschanow, après tout ce qu’elle avait cru voir germer en lui, était là, ivre, inconscient… Il en serait toujours ainsi.
Et elle, Véra, n’avait pas la force de se lever et de s’en aller reprendre sa tâche, laissant Orschanow continuer seul son douloureux chemin.
Elle se méprisa d’être si faible : elle n’avait pas su le dompter et le faire sien, et elle s’assujettissait à lui, maintenant.
** *
Le réveil fut sombre, dans la lueur grise de l’aube. Orschanow se souvint de tout de suite, et il se demanda de nouveau comment Véra avait-elle pu se trouver, la nuit, au cabaret Arkhipitch.
Mais, torturé par un remords et une honte inexprimables, Orschanow garda le silence.
Il se leva, évitant de regarder Véra.
Elle vit cette souffrance sans issue, et elle ne lui fit point de reproches. A quoi bon, puisque c’était fini ?
A travers la laideur triste de l’île où la misère s’éveillait après l’engourdissement de la nuit, à travers Pétersbourg maussade, Véra et Orschanow s’en allèrent côte à côte sans un mot.
Mais Orschanow songeait, il se débattait contre l’accablement qui envahissait tout son être, paralysant sa volonté : il fallait prendre une résolution. Pourquoi suivait-il de nouveau Véra ? Où allait-il ainsi ? Il fallait là, tout de suite, s’arrêter, lui serrer la main, lui dire adieu et s’en aller.
Mais Orschanow marchait toujours. Il n’osait pas.
Une morne désespérance s’abattit sur lui, quand il se retrouva dans la cour de sa maison.
— Monte ! dit Véra, comme il s’arrêtait.
Et il monta, lentement, péniblement. Depuis un instant, un frisson glacial le secouait. Ses membres s’alourdissaient, il s’accouda à la fenêtre.
Il souffrait. Il eut voulu que Véra partît, qu’elle le laissât seul.
Tout à coup, tout vacilla dans ses yeux et il tomba. De nouveau, Véra le releva, le couchant sur son lit.
— Déshabille-toi, tu es tout trempé ! dit-elle. Et elle l’aida.
Orschanow tomba depuis ce moment dans une sorte de délire pénible.
Et Véra resta là, près de lui, sérieuse, calme, sans révolte devant l’inévitable.
Qu’importaient toute cette déchéance, toute cette souffrance, toute cette faiblesse même ! Elle garderait Dmitri, malgré tout, elle le veillerait toute leur vie durant, comme elle l’avait veillé, cette nuit.
** *
Orschanow fut malade. Une fièvre intense, avec un lourd et pénible délire le tourmenta pendant huit jours.
Presque régulièrement, il se réveillait, vers le soir, il ouvrait les yeux… Et toujours, il voyait la robe bleue de Véra, sa haute silhouette souple aller et venir dans la lueur rose du couchant. Alors, pour ne pas parler, il refermait ses yeux las, et il feignait de dormir. Que lui aurait-il dit ? Et pourquoi était-elle là, obstinément, malgré lui ?
Orschanow ne parlait pas, parce qu’il ne trouvait pas le courage de lui dire la vérité : il ne travaillerait plus, il abandonnerait la vie d’étudiant, il deviendrait ouvrier et vagabond. Il renonçait définitivement à tout ce qu’elle avait rêvé pour lui comme pour elle. Et pourtant, il la désirait toujours, il la voulait sienne.
Makarow et Émilie venaient aussi, tous les soirs. Ceux-là, Orschanow ne les aimait ni ne les haïssait. Pourtant, connaissant Makarow, il comptait sur lui pour dire à Véra ce que lui, certainement, n’aurait jamais la force de lui dire.
Les jours s’écoulaient, et Orschanow se sentait revivre.
Le triomphe de la vie s’affirma un pâle matin d’avril.
Il faisait si tiède, que Véra avait ouvert la fenêtre toute grande. Le soleil entrait à flots, se jouant en arabesques capricieuses sur le parquet de sapin blanc, sur la courtepointe de soie rouge du lit.
Véra lisait, le dos tourné à Orschanow, ce qui lui fut un soulagement.
Il s’éveillait tout changé et il sentait une force nouvelle soulever ses membres redevenus souples.
Comme il faisait tiède et comme il faisait bon ! Il s’assit, sans bruit, pour rester seul, dans la volupté de l’heure.
Pourquoi avait-il tant douté de la vie, pourquoi s’était-il tant torturé lui-même ?
Et Orschanow regarda les choses avec des yeux réconciliés.
Véra… Oui, elle était là, dans toute sa beauté qui le troublait ; ses cheveux, dans la lumière, semblaient plus veloutés et plus noirs et une ligne plus pure et plus onduleuse descendait, sous le drap sombre de sa robe, de son épaule à sa hanche.
Il la désira. Mais n’était-elle pas parmi ces choses belles, ces choses attirantes qui, ce matin, souriaient au soleil.
Puis Orschanow se renversa de nouveau sur les coussins blancs.
Il avait senti quelque chose de brûlant et d’amer le mordre au cœur : il renaissait à la vie, il la trouvait de nouveau belle. Mais puisqu’il y avait entre lui et Véra, un abîme, ne devait-il pas se taire, cacher sa joie, ets’en aller?
** *
Orschanow, par voluptueuse lâcheté, prolongea sa convalescence, se disant faible, las, quand Véra le questionnait. Quand il se serait avoué guéri et assez fort pour sortir, ne lui faudrait-il pas en finir d’un mot et partir ?
Il se laissait aller à la griserie de ce renouveau, à l’amèrevolupté de désirer Véra, si proche et si lointaine.
Et Véra se réjouissait de le voir presque guéri et de surprendre parfois sur ses lèvres et dans ses jeux un sourire. Elle attribuait uniquement à la honte et au remord, le silence où s’enfermait Dmitri, qui répondait doucement, mais brièvement, à ses questions, et ne lui parlait jamais de lui-même.
Et Orschanow se disait qu’il pouvait bien jouir de ces derniers jours avec Véra, tristes et, pour lui, d’une ineffable douceur : après, il lui dirait bravement adieu et il irait ailleurs, n’importe où, pour que sa destinée fût accomplie… Mais pourquoi se hâter ?