Chapter 3

— Pourquoi n’as-tu pas pris un taxi-auto ?

Cette phrase suffirait à prouver que les événements sont déjà bien anciens. A cette époque reculée, il y avait déjà des taxi-autos : mais ils étaient rares, et tenus encore pour objets de luxe. Cette question impliquait donc chez Berthe des idées de grandeur qui ne lui seraient pas venues du temps qu’ils étaient mariés. Alors elle était économe des deniers du ménage. Mais depuis qu’ils ne vivaient plus ensemble, elle ne regardait pas à la dépense, parce que la dépense ne la regardait plus : il serait bien temps après leurs secondes noces ! Pour le moment, on était en vacances. Jacques se souvenait encore, avec un petit étonnement malin, que Berthe n’avait pas hésité un instant, l’avant-veille, à exposer à la pluie une ravissante petite paire de souliers jaunes qu’elle soignait, du temps de leur vie conjugale, comme la prunelle de ses yeux. Les jolis souliers jaunes étaient devenus, en se mouillant, couleur de papier d’emballage, et, une fois secs, couleur de marron d’Inde, avec de petites gerçures. Mais Berthe s’était contentée de dire :

— Ça m’en fera une autre paire pour la campagne !

Or, elle avait dit cela parce que, déjà une fois depuis leur séparation, ils étaient allés, un soir d’orage, dîner sur les bords d’un étang, près de Versailles, sous des charmilles épaisses, à la bonne heure, je veux dire après la mort du soleil, mais avant la minute indiscrète où les sublimes enfantillages de l’astre des nuits divinisent la nature ; et elle avait gâté là une autre paire de souliers jaunes. Jacques comprit parfaitement l’allusion relative au taxi-auto, et répondit :

— Nous irions trop vite. La convocation chez monsieur Aubriot, au Palais de Justice, n’est qu’à dix heures. Et alors…

Il l’avait embrassée très légèrement, une fois sur la nuque, à cet endroit où les cheveux des femmes n’ont plus l’air que d’une sorte de pelage court, d’une fourrure fine et odorante, une autre fois au coin de la bouche ; et maintenant il regardait. C’est le devoir d’un homme, s’il sait vraiment jouir de toutes ces petites délices de l’amour, qui sont les plus grandes, de bien regarder à ce moment-là. Et s’il voit deux yeux qui se ferment à demi, ou complètement, et une petite onde qui part du menton et va rejoindre le coin des lèvres, alors il peut être très fier, très heureux, et même très ivre, s’il est assez jeune et heureusement encore assez naïf pour s’enivrer de ces choses-là. C’est qu’on l’aime, c’est qu’il est désiré. Jacques distingua les deux beaux yeux bruns qui se fermaient, le frisson du menton pâle… et Berthe ne dit plus rien jusqu’au pont du Châtelet, mais lui non plus. Alors, il fit arrêter la voiture.

— Il n’est pas convenable, dit-il sérieusement, que nous entrions ensemble !

Ce fut donc séparément qu’ils parvinrent à la porte de M. le juge Aubriot, commis aux préliminaires de conciliation. Ce magistrat était la proie de deux soucis fort différents, quoique de leur nature inséparables : l’agacement qu’il éprouvait d’avoir à procéder, vis-à-vis de ces deux candidats au divorce, à une formalité que sa vieille expérience lui faisait prévoir inutile, et la préoccupation de dire cependant, à propos de cette formalité, des choses intelligentes. Ces scrupules honorables sont la caractéristique aujourd’hui de la plupart des Français de la bourgeoisie : ils ne croient plus à l’efficacité de leur profession ; pourtant ils seraient désolés s’ils ne l’exerçaient avec élégance.

Berthe Fauli, épouse Wildenberg — mais on dit Wilden — arriva la première, et s’assit dans le fauteuil que M. Aubriot lui indiqua, avec un soin délicat des plis de sa jupe, mais aussi avec une décence vraie qui donna d’elle la meilleure impression.

« C’est une petite femme très honnête », songea ce magistrat.

Jacques ne lui fit pas non plus mauvaise impression.

« C’est un très joli homme, pensa-t-il, un peu faible, paresseux, pas méchant ; et sa femme est assez jolie pour qu’il l’aime encore. C’est donc elle qui boude, et elle est trop jeune et trop sincère pour bouder longtemps. Ou alors… »

Il ne se formula pas sa pensée à lui-même, mais il était trop vieux magistrat pour ne pas savoir qu’il y a des divorces qui sont des affaires. M. Aubriot réserva son opinion.

Il débuta par les choses qu’on dit toujours parce qu’il faut les dire. Elles font partie du rituel : que si la loi a rendu ces préliminaires de conciliation obligatoires, c’est que, bien souvent, on a vu des époux, qui se croyaient séparés par les différends les plus douloureux, les torts les moins pardonnables, s’apercevoir qu’un sentiment d’indestructible affection subsiste au fond de leur cœur ; que le premier amour, chez une femme, laisse des souvenirs profonds, qu’il en connaissait, comme magistrat ayant reçu bien des confidences, des preuves fort touchantes ; enfin que, malgré tout, dans le monde des gens bien élevés, le divorce inflige encore, à ceux qui y ont recours, une diminution du statut social.

— Vous êtes, madame, ajouta-t-il, retrouvant, à s’échauffer, un plaisir qui lui inspira de la galanterie, vous êtes charmante. Vous êtes, de plus, cela se voit tout aussitôt, une très honnête femme. Vous ne divorcez pas pour courir à d’autres amours ou à de tristes aventures. J’en suis convaincu, je n’ai qu’à vous regarder. Oubliez donc une injure qui est grave, à la vérité, selon la loi ; mais si légère, selon les faiblesses masculines ! Votre mari, j’en suis persuadé, la regrette aujourd’hui profondément.

Berthe avait l’air très ému, et elle l’était, en effet, à la surface de ses sentiments. Car toutes les femmes sont émues lorsqu’on leur parle avec gravité. Le sens des mots n’y est pour rien, c’est une action que produit sur elles, presque toujours, le son d’une voix mâle. C’est aussi que, les hommes n’employant jamais les arguments à quoi elles pensent, elles ne trouvent plus rien à dire. Et alors, si elles ne se mettent pas en colère, elles demeurent troublées. De plus, comme Berthe aimait son mari, et que justement elle considérait, comme le disait M. Aubriot, que la faute de Jacques n’avait aucune importance, elle ne trouvait rien à répondre. Voilà pourquoi son pied gauche s’agita fort nerveusement. Puis elle regarda son mari. Mais il était aussi embarrassé qu’elle. Cependant, il se crut obligé de dire :

— Certainement, je regrette… le hasard, les relations, les entraînements… Quelquefois, dans les affaires !

Jacques bafouillait. Il n’y avait pas de doute possible, il bafouillait horriblement. En même temps il regardait sa femme d’un air inquiet, comme pour dire : « Ne cède pas ! Moi, qu’est-ce que tu veux que je réponde ? »

Elle eut alors une si jolie envie de rire que sa figure très fraîche en prit l’aspect le plus triste et même le plus furieux. Elle en profita pour dire :

— Monsieur, mes sentiments pour monsieur Wilden sont exactement ceux que j’avais en pénétrant dans ce cabinet !

Ce n’était pas un mensonge, et Jacques, à son tour, par une réaction inévitable, faillit perdre la contrition apparente qu’il avait assumée. Berthe s’en aperçut, et brusqua sa sortie avec un grand tact.

La phrase ambiguë qu’elle avait prononcée n’avait pas échappé au magistrat. Il en prononça une autre :

— Madame, fit-il, vous jouez un jeu bien dangereux !

Ce fut comme une petite flèche qui lui entra dans le cœur. Un jeu dangereux ? Que voulait-il dire ? Mais déjà elle s’était reprise, et s’échappait. D’ailleurs M. Aubriot n’avait eu que l’ombre très légère d’un soupçon, et il se crut obligé de dire à Jacques Wilden, après le départ de sa femme :

— Voilà, monsieur, les tristes conséquences de votre légèreté !

— Croyez à ma reconnaissance, répondit Jacques, qui fut très digne, vous avez fait ce que vous avez pu !

Les deux parties se retrouvèrent sur le même pont du Châtelet, suivant leurs conventions, mais, cette fois, Jacques appela une automobile de place, et Berthe sourit : elle comprenait vers quel but maintenant on allait se hâter. Mais elle ne distingua que vaguement l’adresse donnée au chauffeur. Ils demeuraient enlacés, une volupté superflue leur venait encore de la rapidité de la course. L’automobile s’arrêta devant la porte d’un petit rez-de-chaussée, rue de la Bienfaisance.

— Mais, Jacques, fit Berthe, est-ce que ce n’est pas ici… la personne, voyons c’était là ?

— Oui, répondit Jacques, avec un front d’airain. Je l’avais loué pour trois mois. Et tu comprends…

— Ah ! dit-elle, scandalisée, suffoquée, amoureuse aussi, emportée par un grand élan, c’est mal, c’est drôle, c’est choquant, c’est fort, c’est… O Jacques, mon Jacques !

Et elle entra.

Une façon si aisée et dédaigneuse, qui tournait à la galanterie, d’envisager la rupture de l’union légale et de bafouer le code, emplit Berthe d’une singulière allégresse. Elle savourait tous les plaisirs de l’aventure, de l’adultère, et son complice était un charmant garçon qu’elle considérait comme son mari, qui en fait l’était toujours, et dont elle avait décidé qu’il le redeviendrait bientôt, n’ayant été que « suspendu » pour quelques semaines. Parfois il lui arrivait de dire à Jacques : « Le plus drôle, c’est qu’il faudra nous remarieraussià la synagogue ! » En effet les formalités du divorce, devant le rabbin, sont les plus simples du monde ; si bien que, dans ce moment que les tribunaux, plus lents, n’avaient pas encore dénoué le lien civil qui les attachait l’un à l’autre, Berthe n’était déjà plus, aux yeux de l’Éternel, l’épouse de Jacques Wilden.

Depuis les premiers jours de son mariage elle avait vécu dans l’indifférence des pratiques de sa religion, et, après dix-huit années passées chez son père dans leur observance minutieuse, cela lui avait paru agréable et commode. Elle apprenait maintenant à traiter la loi française avec une légèreté au moins égale, à n’en prendre que ce qui peut servir, à rejeter le reste : cela était amusant. Jamais donc elle ne se montra plus gaie qu’après l’échec de ces préliminaires de conciliation ; il faut avouer qu’elle en avait quelques motifs. M. Fauli ne faillit point à l’observer, les occasions ne lui en manquèrent point : Berthe habitait maintenant chez lui, avait repris sa chambre de jeune fille, prenait ses repas en face de son père, à qui aucune de ses attitudes ne pouvait échapper. Il devait naturellement paraître assez étrange à celui-ci qu’elle acceptât si facilement, avec plus que de l’insouciance, un sort qui bien peu de jours auparavant l’avait paru plonger dans le désespoir. Cependant il ne dit rien, ne posa aucune question. Il conclut seulement qu’il y avait là un mystère à débrouiller, et mit sa confiance, toujours imperturbable, dans sa perspicacité et dans ce que le commun des mortels appelle la chance, mais à quoi il donnait un autre nom. La chance, pour lui, ne consiste que dans les imprudences que commet l’adversaire : or il n’était pas loin de considérer à présent sa fille comme un adversaire. En tout cas il prit toutes ses précautions, joua désormais contre elle autant que contre son gendre.

En même temps il se prenait à songer sérieusement à un plus lointain avenir. Sa sœur, au bout du compte, avait raison. Ce n’était pas tout que de faire divorcer Berthe ; il était nécessaire — et il le voyait à cette heure mieux que jamais — de lui donner rapidement un nouveau mari. En vérité c’était bien dommage que Baër ne semblât point avoir remarqué sa fille. Mais ne pouvait-on y remédier ? Il connaissait Baër, ses impulsions soudaines, le brusque élan de ses enthousiasmes : cet homme ardent, en passion perpétuelle, et absorbé par sa passion, pouvait fort bien n’avoir point pensé à Berthe parce que, l’ayant cent fois rencontrée, il ne l’avait point vue ! Il fallait la lui montrer. Donc Fauli, sans trop insister, sans dévoiler ses plans, tout en permettant qu’on les soupçonnât, conseilla paisiblement à sa sœur Fischer d’inviter le compositeur à dîner, faisant comprendre que cette invitation, venant de lui, serait bien accueillie.

Madame Fischer ne demandait pas mieux que d’accepter la suggestion. Baër était bon à faire voir, il faisait honneur. Il était bon à entendre, aussi. C’est un devoir agréable pour une maîtresse de maison de dire à un musicien de cette valeur : « N’allez-vous pas nous jouer quelque chose ?… » Même, dans son empressement, elle alla beaucoup plus loin que ne l’aurait désiré son frère. Baër fut prié à dîner un dimanche, mais le dîner de ce dimanche-là fut une bien plus grande affaire que Fauli ne l’avait prévu. Une partie de la famille en fut exclue, n’étant invitée cette fois que pour la soirée, afin de faire place aux relations les plus brillantes du ménage, et principalement celles qui n’étaient point israélites : ceci en vertu du principe que le meilleur moyen de faire honneur à un juif distingué, c’est de lui montrer des chrétiens. Il faut dire encore qu’on n’est point fâché de prouver aux chrétiens qu’il existe des juifs de talent ; même, on l’espère, de génie. En présence de M. Abel Lemartrois de l’Académie Française et de l’Académie des Sciences, une des gloires de l’astronomie contemporaine, assis à la droite de la maîtresse de maison, madame Fischer s’estimait heureuse de pouvoir étaler à sa gauche M. Uriel Élisée Baër, professeur au Conservatoire, et auteur de laSymphonie Galicienne, dont il paraît qu’elle est un chef-d’œuvre. Et voilà aussi comment, à table, Berthe trouva à sa droite Uriel Élisée Baër, en effet, mais à sa gauche M. de Fresquienne-Austreberte, sous-préfet d’Eure-et-Cher, ancien attaché au cabinet de M. Combes alors que celui-ci était président du Conseil, resté fort bien en cour, et selon toute apparence en bonne voie d’obtenir une préfecture. M. de Fresquienne-Austreberte pourrait porter le titre de comte, mais il s’en garde. Le père a fait partie, en fort bonne place, du personnel diplomatique du second Empire, mais le fils affecte de l’avoir oublié, et tout le monde l’imite. Élevé chez les jésuites de Boulogne, puis d’Angleterre, il éprouve aujourd’hui contre eux, contre les principes qu’ils lui voulurent inculquer, une haine excessive, comme beaucoup de sentiments sincères. Par surcroît, fort intelligent, il est ambitieux. Il demeure convaincu, sur quoi pourtant il garde le silence, que les Parisiens, presque tous devenus réactionnaires, sont des imbéciles, dignement représentés par leur presse : Paris a donné le suffrage universel à la France, et perdu toute influence à partir du jour qu’il le lui a donné, mais ne s’en doute pas. Voilà pourquoi il gémit, murmure, clabaude, ne dit et ne fait que des sottises. Une majorité de paysans gouverne désormais la France, en vertu de la loi du nombre. Ces paysans tiennent à leur propriété ; et par conséquent demeurent aussi éloignés du socialisme qu’un prêtre qui vit de l’autel répugne à l’hérésie. D’autre part ils détestent ce qui reste de grands propriétaires en France, encore bien plus les congrégations, qui tendent à reconstituer cette grande propriété ; ils se méfient traditionnellement du curé. Pourtant ils aiment les gouvernements forts, les gouvernements à poigne : par tradition aussi, et à condition que ce gouvernement n’use de la poigne qu’en leur faveur, c’est-à-dire fasse marcher les administrations qui les embêtent quand ils veulent faire quelque chose, mais par elles-mêmes, depuis que s’en est allé Napoléon qui les créa, ne font rien, ou le moins possible. Voilà toute la politique, le reste n’est que parade pour la galerie. Après avoir renié les maximes des maîtres de son enfance, et sans doute par conséquence, M. de Fresquienne-Austreberte a radicalement abjuré les opinions de sa caste pour devenir un radical. Mais ce renégat continue en somme à faire ce que faisaient ses ancêtres : voulant commander, il en prend les moyens. Donc il est devenu l’agent subtilement impérieux de cette domination des ruraux qui, en France, est le secret de la comédie. Un secret qu’il cache : on ne réussit une politique, il le sait, qu’en n’en révélant point les mobiles réels et profonds. Avec cela il est homme du monde, et aristocrate jusqu’au bout des ongles. Quand il aura été suffisamment préfet, il retrouvera son titre en retournant sans doute à la carrière diplomatique. Il y aura plus de succès encore que son père, ayant vu plus d’hommes, et difficiles à manier.

Ce praticien adroit et fort était assez au courant des choses pour savoir que Berthe, fille unique en instance de divorce, aurait à la mort de Fauli une belle fortune. Lui-même avait pris grand soin de ne se point marier encore ; il attendait d’avoir augmenté sa valeur, c’est-à-dire de passer préfet. D’ailleurs Berthe, qui est ordinairement jolie, était ce jour-là parfaitement bien : blonde, assez grande, elle avait cet éclat de carnation qui sauve, chez les filles de sa race, quelques erreurs de construction. L’enveloppe, chez elle, valait mieux que la charpente, et c’est tout ce que demandent la plupart des hommes. Il y avait, dans son apparence, des promesses de volupté qui n’étaient point mensongères, et ce goût de plaire au maître, de le servir, qu’elle tient de son sang oriental. M. de Fresquienne-Austreberte n’eut point à s’efforcer pour lui faire croire qu’il la jugeait charmante, et Berthe, de son côté, entreprit sa conquête. Elle ignorait avoir affaire à un homme redoutable qui ne se laissait séduire que s’il le voulait bien ; mais cela n’en valut que mieux.

Pour Baër, à l’inverse, il ne sait parler que de ce qui l’intéresse ; et c’est toujours ou de musique, ou des souffrances de ses coreligionnaires de Pologne et de Russie. Alors il est incorrect, mais éloquent et tumultueux. Même en dehors de son art, il se montre sensible et d’une intelligence inculte, mais fort vive. Cette intelligence lui découvre pêle-mêle des points de vue originaux, des idées fortes, avec des choses que tout l’univers connaît depuis le commencement du monde, et qui lui semblent toutes neuves ; il n’a pas de méthode pour aller rapidement à l’inconnu en le dégageant du connu ; toutefois, dans les incroyables détours personnels qu’il est forcé d’accomplir pour parvenir au but, il lui arrive de rencontrer cet inconnu, et de l’exprimer de façon originale. Ce don, chez Baër, lui est commun avec la plupart des vrais artistes. Ce musicien de talent est aussi, comme eux, magnifiquement sensuel. Mais n’ayant point appris à exprimer cette sensualité avec un minimum de décence mondaine, n’en ayant pas eu le temps, il demeure assez délicat, le sachant, pour se taire. Cette fois il voyait bien Berthe, elle n’était séparée de lui que d’une largeur l’assiette ; il la trouvait parfaitement belle, il la dévorait du regard, mais en silence, appartenant à la déplorable catégorie des mâles qui ne savent rien dire aux femmes, sinon : « Je te veux ! » en ajoutant sérieusement : « Tu verras ce que je ferai pour toi ! » — et sans savoir qu’ainsi ils n’ont pas assez l’air de se sortir d’eux-mêmes pour se rendre agréables, surtout en présence d’autres humains qui les écoutent : car il arrive que, dans le tête-à-tête, ils retrouvent quelque avantage.

Baër se contenta de se renfermer dans un silence plein de jalousie boudeuse à l’égard de M. Fresquienne-Austreberte. Celui-ci lui adressa quelques mots d’une courtoisie flatteuse et méditée : il ne répondit point.

Cela ne faisait pas le jeu de M. Fauli. Il mit donc la conversation, à l’heure où elle pouvait devenir générale, sur l’antisémitisme, comptant que Baër allait rebondir sur cette question, et que l’autre voisin de Berthe, obligé de prendre part au débat, abandonnerait ses entretiens un peu trop particuliers avec elle. D’ailleurs c’est un fait assez remarquable, alors qu’entre eux ils parlent fort rarement des problèmes généraux qui les concernent, que les juifs ne se peuvent empêcher de les aborder aussitôt qu’ils se trouvent en présence de chrétiens. Il y a peut-être là du courage, il y a aussi le besoin ingénu de demander : « Mais qu’est-ce que nous avons fait, qu’est-ce que vous nous reprochez ? » M. de Fresquienne-Austreberte s’attendait donc à l’événement. Il avait sa réponse toute prête, et comme dictée : ce n’était point la première fois qu’il la récitait. Il n’était pas fâché, au surplus, de faire sa profession de foi devant Berthe qui bientôt, il le savait, ne serait plus madame Wilden.

— L’antisémitisme en France, dit-il, bien qu’on veuille en sa faveur ressusciter de vieux préjugés, n’est qu’en apparence une guerre de race. C’est une affaire sociale, et d’un caractère bien superficiel ! La vérité est qu’on en veut aux juifs du rôle qu’ils jouent dans la vie politique depuis l’institution du régime actuel. Tant qu’ils n’ont fait que donner l’exemple de la fortune, on les a laissés bien tranquilles : mais nous sommes un peuple qui a toujours recherché les places, et depuis quarante ans les juifs y sont entrés — jusque dans l’armée elle-même que nous considérions comme une chasse réservée. C’est cela qui exaspère les Français. Si les réactionnaires — et le mouvement antisémite est un mouvement réactionnaire — étaient moins bêtes, ils se rendraient compte que cette nouveauté qui les irrite est de leur faute. Après la chute de l’Ordre Moral, eux et ce qu’on est convenu d’appeler les cléricaux ont boudé le gouvernement républicain ; ils se sont toujours efforcés soit de le détruire, soit de le trahir. Où diable voulez-vous qu’alors ce gouvernement allât chercher ses fonctionnaires, sinon parmi les juifs et les protestants ! Aujourd’hui, bien que ces réactionnaires n’aient que ce qu’ils méritent, ils ne voudront jamais l’avouer. Le seul résultat de leur campagne est du reste de prêter quelque vigueur aux attaques contre le capitalisme, puisqu’on ne saurait faire de distinction, en bonne logique, entre le capital juif et le capital chrétien : ceux qui n’ont rien, ou peu de choses, ne l’admettront jamais. Si bien que, chez nous, les antisémites n’ont d’importance qu’en tant qu’alliés inconscients du socialisme, dont ils seraient les premières victimes. Par bonheur pour eux le socialisme en France n’existe pas, et n’existera probablement jamais d’une manière sérieuse. Mais voilà pourquoi la position de ces antisémites est ridicule.

Ce petit discours était de nature à flatter à la fois M. Fischer et M. Fauli ; et il fut d’autant mieux accueilli que les non-juifs présents se sentirent satisfaits que son auteur eût su louvoyer entre certains écueils. Mais Baër tout à coup éclata : Ce n’était pas ça, l’antisémitisme ! Il n’existait pas en France chez les chrétiens, ou si peu que cela ne valait pas la peine d’en parler. Il le savait bien, lui qui vivait dans ce pays, heureux, libre, et l’égal de n’importe qui. Il n’y avait d’antisémitisme que l’antisémitisme des juifs ! Des juifs qui ne pensent plus à leurs frères persécutés, qui hochent la tête quand on les adjure de les défendre ou de les secourir, qui songent, égoïstement : « Nous sommes bien, ici, nous ! On nous embête, mais on nous supporte. Même on nous admet. Ne faisons point parler de nous inutilement, c’est le plus sage — et puis, ces gens de là-bas n’ont plus rien de commun avec nous ! » Là-dessus, à part de rares exceptions, déclara Baër, il n’y avait de générosité que chez les Français de race, surtout chez les socialistes, dont M. de Fresquienne-Austreberte venait de soutenir qu’ils n’existent pas.

— C’est justement pour ça qu’ils peuvent s’offrir le luxe d’avoir l’air généreux, répondit le sous-préfet avec un doux cynisme ; ne comptant pas, ils peuvent dire ce qui leur plaît. C’est l’avantage éternel des oppositions…

Cela fit rire : on aime entendre traiter avec légèreté ce que l’on n’est point sans craindre. Toutefois Berthe resta choquée de la sortie du compositeur. Elle aussi n’aimait point qu’on vînt rappeler qu’il y avait des gens de sa race ailleurs qu’en France. Ce malencontreux internationalisme lui paraissait une tare, non point politique — cela lui eût été bien égal ! — mais mondaine, chose plus grave. Elle préférait l’oublier et gardait l’impression de se montrer de la sorte plus uniquement française : parler des juifs des autres pays dans ce pays, c’est en effet rappeler à celui-ci qu’on est juif : et pour quoi faire ?… Dans la soirée le pauvre Baër joua de toute son âme, et fut sublime. Il en eut le sentiment ; cela lui inspira du courage, il souhaita se rapprocher de Berthe. A cette heure, il en eût fait sa maîtresse sur-le-champ, et sa femme dans les trois jours. Comme il arrive, ayant été applaudi, ayant ému, il se croyait maître en toutes choses, capable d’imposer sa volonté ; et sa propre musique, exaspérant ses nerfs, avait exalté ses désirs. Mais Berthe l’évita. Quand les Fischer demandèrent en grâce au musicien de revenir à leur jour, le plus souvent possible, elle ne broncha pas, prit un air incroyablement lointain. Et quand la même invitation fut adressée à M. de Fresquienne-Austreberte, elle lui fit comme un sourire de complicité. C’est que Baër, aimant la volupté, n’avait pas l’art de la solliciter. Son rival avait le mérite de faire croire au plaisir sans même se donner la peine de le promettre. Enfin, de manières et d’origine, malgré tout son mérite, Baër était au-dessous d’elle ; l’autre lui semblait au-dessus : c’est une distinction à laquelle toutes les femmes, dans leur âpre désir de s’élever, et elles ne peuvent s’élever que par l’homme, sont infiniment sensibles.

… M. Abel Lemartrois, l’éminent astronome, avait paru, au cours du dîner, et dans les heures qui suivirent, s’abstenir soigneusement de briller ; et, plus particulièrement, au cours de la discussion sur le rôle d’Israël dans la société française contemporaine, il s’était contenté de prononcer quelques phrases d’une obscurité cimmérienne. D’ailleurs, en dehors de sa science, il n’a guère que les idées les plus simples. Étant sorti vers minuit en même temps que M. de Fresquienne-Austreberte, il prit le coude à son compagnon, dans un mouvement naturel de sympathie et satisfaction, aspira voluptueusement l’air nocturne, et lui dit :

— Ces gens sont charmants. Charmants !… Comment cela se fait-il que cela paraisse si bon de se retrouver entre soi ?

M. de Fresquienne-Austreberte a pour principe de ne jamais dire de mal de personne, à moins d’utilité pour lui personnelle et directe. Il répondit seulement, comme s’il continuait de suivre sa pensée :

— … Voyez-vous, je leur ai dit tout à l’heure qu’il n’y avait pas de question de race entre eux et nous : il y en a une, j’ai un peu arrangé les choses. Et ça ne finira… Écoutez bien, ça ne finira que le jour où il y aura deux cent mille Chinois en France. Il naît dans ce pays si peu de monde que ce jour-là est peut-être plus proche qu’on ne croit ; et alors juifs et Français se réconcilieront sur le dos des nouveaux venus, comme en Amérique. La voilà, la solution de la question juive, la voilà : c’est la seule !

Berthe Fauli était pareille à la plupart des femmes : elle avait beaucoup d’ordre dans ses armoires, presque autant dans son esprit, qui était toujours lucide, et classait les choses, les gens, les devoirs et les droits par catégories, mais aucun dans ses papiers. Et ceci amena, comme on va le voir, un événement assez dramatique, car personne jamais ne s’inquiète de ce qu’il y a dans les armoires d’une femme ou dans son esprit. Pourvu qu’elle soit habillée de façon distinguée, et parle de façon qu’elle n’ennuie pas, tout est dit, on ne lui en demande pas davantage ; tandis que si, par hasard, il lui échoit des affaires sérieuses et surtout des papiers concernant ces affaires, tous les hommes veulent s’en occuper, sous prétexte qu’elle n’y entend rien.

Voilà pourquoi M. Fauli demanda un jour à Berthe où en était l’instance en divorce Fauli contre Wildenberg. Il voyait fréquemment l’avocat ; c’était lui, en somme, qui menait la procédure ; mais il voulait savoir ce que sa fille en connaissait. Berthe avait, sur la manière de constituer un dossier, des idées très simples : elle mettait toutes les communications de l’avocat et de l’avoué avec ses autres lettres, dans un buvard en maroquin, et le buvard dans le tiroir d’un chiffonnier. Ce tiroir fermant à clef, comme elle gardait la clef sur elle, il lui semblait avoir fait tout ce qu’exigent la prudence la plus raffinée, la méthode la plus exacte. Sans penser plus loin, elle ouvrit donc devant son père le tiroir d’abord, le buvard ensuite.

Il y avait des notes de couturière, puis la copie de la requête en divorce, puis encore des factures de couturière, puis une lettre de Jacques : « Mon petit ami… » Et M. Fauli regardait par-dessus son épaule ! C’est une chose admirable que le sang-froid des femmes dans tous les événements où leur cœur et les intérêts de leur vie amoureuse sont engagés ; leur présence d’esprit et leur intrépidité sont en raison inverse de leur maladresse habituelle devant un danger physique, une voiture qui les frôle ou la menace d’un coup. Les lèvres de Berthe devinrent toutes blanches, elle eut subitement dans la bouche l’impression d’une insupportable amertume : la peur, la vraie peur, a un goût amer ; ce n’est pas une imagination ! Pourtant, elle n’eut pas un geste qui la pût trahir. Elle ferma le buvard, le remit dans le tiroir, dont elle tourna la clef, et dit tranquillement :

— Le reste est chez l’avocat. J’irai le chercher.

Le vieux Fauli demeura magnifiquement impassible et digne de sa fille. Tout debout, mais avec ses yeux de vieillard qui distinguaient bien mieux l’écriture de loin que de près, avait-il vu, et qu’avait-il vu ? Berthe n’en put rien savoir. Il répondit seulement :

— Ne te presse pas, petite !

Et il attendit quelques jours pour lui dire :

— Je crois que c’est le moment de passer chez maître Roux. Il t’attend ce matin et il a quelque chose à te dire.

Berthe n’allait jamais chez MeSilvain Roux, l’avocat qui lui avait été désigné par son père, sans une secrète inquiétude. Par une opposition qui n’étonnera que les esprits superficiels, car les causes en sont assez faciles à saisir, tandis que Jacques Wilden, complètement libéré de toute croyance religieuse, s’était adressé à un avocat de sa race, MeSilversmith, un raisonnement tout contraire de M. Fauli l’avait conduit à remettre cette affaire, comme il faisait du reste de son contentieux, entre les mains d’un avocat de souche chrétienne, issu d’une vieille famille de magistrats. Tous deux étaient restés parfaitement conséquents avec eux-mêmes, ils avaient chacun les meilleurs motifs à donner de leur décision. Jacques vivait dans un milieu où, en apparence, les préjugés de race ont disparu. Il n’y avait dans sa manière de vivre, dans sa façon de concevoir ses devoirs et ses droits sociaux, enfin dans tout ce qu’on est convenu d’appeler la moralité, aucune différence entre lui et ceux qu’il rencontrait dans les affaires, au cercle, et à dîner dans les maisons où il fréquente. Il n’y voyait que des gens qui pensaient ne croire à rien. Mais il sentait vaguement qu’entre lui et un homme de sa race devait malgré tout subsister un lien de plus, et, puisque, dans son divorce, il y avait une combinaison, que le génie de cette combinaison serait mieux saisi par Silversmith que par tout autre.

Il n’en était pas de même de M. Fauli, qui prétend avoir des vues plus profondes. Son principe est de ne se servir des gens de sa race que lorsque cela devient véritablement indispensable, et dans les affaires, où ils sont supérieurs et associés par un intérêt commun ; mais pour tout le reste, et surtout en matière confidentielle, il est préférable, au contraire, de ne s’adresser qu’à des personnes qu’on a des chances de ne pas rencontrer trop souvent. De plus, on les intéresse de la sorte à sa propre fortune, on crée des liens nombreux et solides, on se rend utile, on se les attache ; et Fauli savait bien qu’il leur montrait ainsi ses vertus, qui étaient réelles : sa probité rigoureuse, son intelligence droite, la confiance qu’on pouvait avoir dans sa parole une fois donnée, et sa générosité. Voilà pourquoi il avait choisi MeSilvain Roux, non pas un autre.

Il avait eu un autre motif encore de l’adopter pour son avocat ordinaire : c’est que MeRoux ne s’était fait inscrire qu’assez tard à Paris, après avoir d’abord plaidé dans une grande ville de l’Est où les usages du barreau sont restés d’une excessive austérité — de la sorte rien dans ses mœurs professionnelles ne s’était relâché. Il avait encore cet étonnant préjugé qu’une affaire ne se doit plaider que s’il y a vraiment des chances de la gagner, tandis qu’à Paris, ville où l’on ne garde plus guère, en toutes choses, que le sens du plaisir, on pardonne presque tout, depuis longtemps déjà, à un défenseur qui sait amuser, même en perdant sa cause ; et il n’en conserve pas moins l’oreille du tribunal. N’est-ce pas l’essentiel ? Mais dans l’espèce, pour parler comme ces gens de loi, le choix de MeRoux avait eu pour Berthe un inconvénient que M. Fauli, depuis ces derniers jours, commençait à soupçonner : c’est qu’elle ne pouvait avouer à cet avocat que son intention, en demandant le divorce contre son mari, était d’obtenir cent soixante-dix mille francs de son père et de se remarier ensuite avec le même prétendu débauché dont elle déclarait ne point pouvoir supporter l’inconduite.

MeSilvain Roux avait déjà, en effet, quelque répugnance à se charger d’une cause où il s’agissait d’obtenir la dissolution d’un mariage, non point pour les raisons alléguées devant le tribunal et qui étaient celles qu’admet la loi, conservatrice plus ou moins intelligente d’une certaine sorte de morale sexuelle, mais tout simplement parce que M. Fauli craignait que son gendre ne commît de nouvelles sottises commerciales. Cela lui paraissait déjà un peu violent ; et s’il avait su qu’il allait aider non pas M. Fauli, son véritable client, à se débarrasser de son gendre, mais M. Jacques Wilden, son adversaire, à rouler M. Fauli, il aurait refusé net. C’est pourquoi Berthe, devant MeRoux, craignait toujours que son secret ne lui échappât. Elle arriva donc chez lui avec la petite inquiétude qui lui était habituelle.

— Madame, dit l’avocat, assez gravement, je vous ai priée de venir parce qu’il vient de se découvrir un fait douloureux pour vous, mais de nature à augmenter les chances que vous avez d’obtenir gain de cause devant la justice. Il faut que je vous le répète, après monsieur Aubriot, le magistrat chargé des préliminaires de conciliation : vous avez joué, votre mari et vous, un jeu assez dangereux. Vous pensiez ne tromper que le tribunal : on va bien souvent plus loin qu’on ne croit ; il y a toujours du péril à feindre, dans des matières qui ne supportent que la vérité… Connaissez-vous la personne avec qui monsieur Wilden a entretenu des relations ?

— J’ai vu son nom, je crois : Madeleine Mercier, une fille quelconque. Vous savez bien que ceci n’a aucune importance.

— Mademoiselle Madeleine Mercier est ici, madame. Elle attend à côté. Voulez-vous la voir ?

Il paraissait, il avait toujours paru à Berthe Fauli qu’un abîme la séparerait éternellement de cette personne sans préjugés, prise au hasard, lui avait-on dit, pour jouer un rôle dans la comédie juridique où elle s’était engagée gaiement, peut-être inconsidérément, et parce que rien dans la vie ne lui avait jamais paru sérieux, excepté son amour. Elle fut choquée.

— Moi ? dit-elle. Vraiment, monsieur…

— Il faut qu’elle vous parle, continua l’avocat. Il y a des choses que vous ne savez pas.

… Une femme entra, dont Berthe ne vit d’abord que les yeux bruns, tendres, timides, humides, brûlants, ces yeux de flamme et d’incorruptible candeur que gardent les femmes chez qui le besoin d’aimer anéantit presque l’intelligence. Ils avaient quelque chose de si éloquent, de si fort, de si déchiré, qu’il fallait un instant pour s’en détourner et distinguer le reste : la bouche un peu large, le nez bien droit, triste et voluptueux, qui partageait deux joues trop maigres, et sur les cheveux couleur d’acajou, lourds, somptueux, pareils à un incendie qui s’éteint, un de ces chapeaux un peu maladroits, mais encore charmants, comme en savent seules faire les Parisiennes pauvres qui, ayant eu du moins le bonheur de n’être pas bien nées, savent se servir de leurs doigts. Et le reste était tout ordinaire et modeste, sauf pour une fourrure qu’on avait mise malgré la saison qui s’avançait, parce que c’était ce qu’on avait de plus beau, pour se faire honneur.

Berthe la regardait avec le pressentiment d’une méprise, et peut-être déjà d’une perfidie ; mais elle n’en éprouvait encore que de l’énervement. Elle n’aurait pas voulu que cette femme fût là, et fût ce qu’elle était, voilà tout. Madeleine Mercier, qui s’était assise près de l’avocat, comme pour se mettre à l’abri, dit peureusement :

— Madame, je vous demande pardon. Ah ! comme je vous demande pardon ! Mais je ne savais pas que monsieur Wilden fût marié.

— Je le suppose, fit Berthe sèchement. Il n’avait pas à vous raconter son histoire.

— Non, madame, répondit Madeleine. Il m’en avait raconté une autre. C’était il y a longtemps, quand il venait tous les jours chez Primrose, la maison de copies à la machine à écrire, où je travaillais, et il m’attendait le soir… quelquefois aussi à midi, pour déjeuner.

— Il y a longtemps ? interrogea Berthe effrayée. Qu’est-ce que vous appelez longtemps ?

— Il y aura six mois, le 27 mai !

Les femmes savent toujours ces dates-là ! La copiste avait répondu passionnément, parce que ça lui rappelait des choses, et encore des choses, une infinité de souvenirs délicieux ou amers. Six mois ! Et Berthe et Jacques étaient encore mariés, six mois auparavant ! Ainsi son mari avait eu un caprice, plus qu’un caprice, presque une liaison ! Mais alors, s’il avait aimé cette fille, pourquoi l’avoir sacrifiée, pourquoi s’être amusé à livrer son nom aux gens de justice ? Berthe devina la décision légère d’un homme qui avait voulu se débarrasser d’une chaîne, sans s’arrêter à la cruauté du moyen, ou plutôt parce que cette cruauté lui avait paru plaisante. Ah ! s’il avait eu vraiment, à côté de son foyer, un autre foyer, une seconde épouse, elle en eût souffert, et pourtant un instinct de résignation, issu d’une obéissance passive à des traditions antiques, le lui eût peut-être fait pardonner. Mais ça ! Cette méchanceté d’inconscient et de débile, et ce mensonge qu’il avait fait ! Berthe cria :

— Il m’avait dit qu’on vous avait payée, pour… pour la chose ?…

— Moi, madame, dit l’amoureuse, moi, payée ? Oh ! Je l’ai aimé, voilà tout. Payée ! Pas même une paire de gants.

Elle fondit en larmes. Alors Berthe se mit à pleurer aussi. Et elles furent toutes deux, un instant, comme Lia et Rachel, pour avoir aimé le même homme.

Subitement, au plus profond de la pensée de Berthe, germa un soupçon atroce, poignant, dont elle frissonna. Cette fille était jolie, elle était plus jeune qu’elle, et voluptueuse, faite pour l’amour. Jacques prétendait l’avoir sacrifiée, insouciamment, pour se débarrasser d’une liaison qui commençait à l’importuner. Voilà ce qui apparaissait, pour le moment. Il avait agi avec sa légèreté habituelle, son mépris coutumier de tout ce qui le gênait, des lois, de la morale. Mais d’abord il l’avait trompée, elle, Berthe. Six mois, il y avait six mois que cette liaison durait ! Elle avait débuté alors que Berthe se sentait encore en plein bonheur, se croyant uniquement aimée. Et n’y avait-il pas, ne pouvait-il y avoir, quelque chose de plus redoutable. Est-ce que c’était fini, réellement fini, entre cette fille et Jacques ! Est-ce que ça n’avait pas continué ?… Non, non, ce n’était pas possible ! Elle voulut savoir, à tout prix :

— Il vous avait dit, au moins, il vous avait dit qu’il se servirait de vos lettres ?

— Non, madame, il ne m’a jamais prévenue. Je n’ai su qu’après, par l’avocat, qui avait été averti, je ne sais comment…

Berthe, sourdement, soupçonna son père. Madeleine Mercier continua :

— Alors, je lui ai fait des reproches. Ça me faisait tant de mal, ça me paraissait si vilain, qu’il ait fait lire comme ça devant le monde, et par des avocats, par des juges, des choses qui étaient pour lui seul. Mais il a ri. Il a dit : « Puisque c’est pour un divorce ! Nous serons — je vous demande pardon, madame ! — nous serons bien plus tranquilles après. » Mais l’avocat m’a donné à penser qu’il y avait peut-être des combinaisons pas bien droites, pas ordinaires, dans ce divorce, que peut-être vous étiez restés bien ensemble, et que vous n’aviez l’air brouillés que pour les juges. Ça m’a fâchée ! Ah ! ça m’a fâchée ! Et quand on m’a dit alors : « Voulez-vous voir cette dame, et lui raconter ? » j’ai accepté. Je voulais vous dire : « Vous croyez qu’il se moque de moi, il se moque de vous. » Seulement, madame, ce n’est pas la même chose quand on voit les personnes… C’est un homme qui a du goût pour les femmes, voilà tout.

Berthe admira intérieurement comme elle connaissait Jacques : un homme qui avait « du goût » pour les femmes, et qui ne les aimait pas vraiment. Mais sa jalousie s’en accrut.

— Alors, poursuivit Madeleine Mercier, je comprends maintenant qu’il se moque de nous deux. Il se moque de tout. Il ne sera jamais fidèle, ce n’est pas dans sa nature.

Berthe crut sentir tomber sa colère contre la complice. De quoi était-elle responsable ? Cette fille venait de le dire, avec son bon sens de petite Française : Jacques ne serait jamais fidèle à aucune femme. Il était trop cynique, trop superficiel, trop porté au plaisir, et faible, et sans frein. Si ce n’avait été celle-là, c’eût été une autre. Mais lui ! Une nausée lui monta aux lèvres.

— Revenez me voir, dit-elle à Madeleine Mercier. Après-demain. Voici mon adresse : c’est chez mon père. Je crois que j’aurai quelque chose à vous dire.

Elle avait pensé : « Je confesserai Jacques, je le forcerai à tout avouer. Et puis je lui dirai que c’est fini entre nous, sérieusement ; — je serai très calme ; — et qu’il peut faire ce qu’il voudra. S’il veut garder cette fille ! Après tout, on ne peut épouser sa complice : et d’ailleurs, celle-là n’est pas une femme qu’il puisse épouser. »

Berthe ne se doutait pas que dans ce dernier mot brûlait encore sa jalousie, par conséquent son amour. Elle devait revoir Jacques le lendemain, elle le revit. Il arriva au rendez-vous charmant, gai, « en dehors », à son habitude. Et comme il allait l’embrasser à travers sa voilette :

— Si nous parlions un peu de mademoiselle Mercier, dit-elle froidement.

— Madeleine ?… fit Jacques.

Rien ne blesse davantage un homme que de prononcer devant lui le nom d’une femme au moment où il se trouve devant une autre, et qu’il désire. Or, à cette heure, Jacques désirait très sincèrement Berthe. Plus tard, un autre jour, il désirerait aussi sincèrement Madeleine. Mais pas aujourd’hui : il était trop inconscient pour être perfide à ses propres yeux.

— Je sais tout, dit Berthe. Je sais tout, tout, tout ! J’ai vu mon avocat, j’ai vu cette femme. Et vous la voyez toujours. A qui mentez-vous ? Qui trompez-vous ? C’est moi, moi, pas elle, puisque je dois redevenir votre femme légitime. Et vous vouliez la garder comme maîtresse, vous l’avez gardée comme maîtresse. Vous ne l’avez même pas préparée à une rupture possible !

— Pourquoi faire ? demanda Jacques, naïvement.

Il avait dans l’esprit que la « rupture », c’est du romantisme. Quand on veut se séparer, on ne se voit plus, tout simplement. Et quand il s’agit d’une femme telle que Madeleine Mercier, on est « gentil ». Il comptait bien être gentil, aussitôt que le père Fauli aurait fini d’arranger les choses : c’était même pour ça que jusqu’à présent il ne l’avait pas quittée, étant encore « gêné ». Après elle, mon Dieu… tous les hommes ont leurs fantaisies. Mais Berthe, comme femme légitime, pour beaucoup de raisons qui n’étaient pas toutes d’ordre matériel, lui convenait. Jacques ne dit pas tout cela ; la première partie seulement. Il avait jeté sa cigarette, mais le mince tube de papier continua de brûler dans une soucoupe de porcelaine ; l’odeur du tabac d’Orient montait avec la fumée, comme un parfum qui brûle dans une cassolette. Et il se pencha pour embrasser Berthe dans le cou, à une place qu’il connaissait bien, qu’il aimait… Elle bondit loin de ses bras.

— Alors, alors, tu ne l’as pas prévenue, tu l’as gardée. Tu attends… tu attends d’en trouver une autre, n’est-ce pas, en plus de moi ! Lâche, lâche ! Tu es le plus lâche, le plus indigne des hommes. Un enfant ! Un enfant qui ment pour ne pas faire ses devoirs. Et ici, n’est-ce pas, ici tu as continué de la recevoir, dans la même chambre, dans les mêmes draps ? Ah ! tu me dégoûtes, tu me dégoûtes ! Va-t’en !

Jacques ne bougea pas. Il était décontenancé, profondément ennuyé, parce qu’il n’aimait pas les scènes. Il se trouvait ridicule, étant « pincé », il était déçu dans l’espoir qu’il attendait de la minute présente. Mais il ne sentait rien de la légitimité de ces reproches. Un enfant, comme avait dit Berthe, et qui se demande impatiemment : « Quand est-ce que ce sera fini ? » Nul remords.

— C’est vrai, dit Berthe, tu es chez toi. Adieu !

Elle partit, sans un mot de plus. Sa décision était prise. Demain, elle dirait à cette Madeleine Mercier : « Il vous plaît ? Eh bien, gardez-le ! » Et elle, Berthe, referait sa vie. Il y avait Baër, si elle en voulait. Il y avait l’autre, s’il voulait d’elle. Mais Jacques ! Non, non, plus jamais !

Le lendemain Madeleine Mercier sonnait chez M. Fauli, à l’heure dite. Spectacle dramatique et neuf éternellement que celui de deux femmes qui se regardent avant de s’affronter. Berthe portait une robe d’intérieur, mais l’orient d’un collier de perles éclairait sa chair lumineuse, au-dessus d’un corsage échancré assez bas. Mademoiselle Mercier apparaissait plus frêle, mais plus jeune. Aussi jolie, plus jolie ? Berthe éluda cette question. Et le chapeau n’était pas mal, après tout : seulement, comme il était peu fait pour le reste de cette médiocre toilette, pour cette blouse à vingt-neuf francs, qui ne s’accordait même pas avec la jupe. Et ce chapeau même était fixé par ces épingles de pacotille que certains restaurants de Montmartre donnaient alors gratuitement aux soupeuses : sans doute le souvenir d’une soirée passée avec Jacques. Toutes deux se jugèrent d’un coup d’œil, l’une avec orgueil, l’autre avec une âpre inquiétude. Berthe était comme née dans ce qu’elle portait ; — sa rivale, en voie d’apprendre une élégance qui lui demeurait encore étrangère, le sentit amèrement. Pourtant elle dit avec simplicité :

— Vous m’aviez demandé de venir, madame…

— Pauvre petite ! fit Berthe.

Cela ne voulait rien dire, cela ne signifiait rien. Et voici que le cœur de la dactylographe fut à l’instant gonflé d’un sentiment éperdu d’espoir et de reconnaissance ! C’était le ton, sans doute : les femmes peuvent mettre tant de choses dans des paroles qui n’ont aucun sens précis. Mais il y avait autre chose encore : cette dame, une femme mariée, la femme légitime de Jacques, à qui elle avait pris son mari, en deux rencontres n’avait pas encore proféré une parole violente. Elle, Madeleine, savait bien qu’elle aurait injurié d’abord, à sa place, beaucoup crié, quitte à pleurer ensuite de compassion si la grâce était descendue. Cette victoire de volonté, de raisonnement, de raffinement vers la compréhension et la pitié, l’étonnait en l’attendrissant. Pour exprimer toutes ces nuances, elle n’avait pas de mots, et, en ayant cherché, trouva seulement, abaissée au-dessous d’elle-même :

— Oh ! oui, oui. Je sais bien que je n’ai pas votre éducation…

Ce fut pour Berthe un instant d’ivresse sauvage. Jacques venait, dans son esprit, de descendre au niveau de celle qui le réclamait. Cette petite fille de rien lui avait suffi ! Il avait pu vivre avec elle. Eh bien, il pouvait la garder ! Ah ! comme la résignation allait lui être facile !

— Pauvre petite ! répéta-t-elle plus sincèrement, pauvre petite !

Et elle songea : « Maintenant, je vais lui dire, bien clairement, que Jacques n’est plus rien pour moi… Et si j’y ajoutais quelques conseils de toilette, comme ce serait joli ! »

Mademoiselle Mercier, pressentant ce qu’elle allait dire, levait déjà les yeux humblement, avec gratitude. Dans ce mouvement ingénu, un souffle passa sur ses cheveux, et Berthe reconnut l’odeur qui s’en exhala, une odeur presque imperceptible, évanescente. C’était hier, pas plus tard qu’hier, presque à la même heure : la cigarette de Jacques, dont la fumée montait toute droite. Et ses cheveux, à elle, devaient être encore imprégnés de cette même odeur, ils l’avaient été au cours de leurs deux années de vie commune et amoureuse. Cela représentait de longues heures à deux, des heures de familiarité, de confidences, de caresses : bien plus que de caresses : de tranquillité silencieuse, heureuse, sous le même toit. Tout à coup elle éclata de rire, frénétiquement :

— Et vous croyez, cria-t-elle brutalement, qu’il pourrait vous garder, même si je voulais vous le rendre. Mais regardez-vous donc ! Regardez ça, ça et ça ! Écoutez-vous parler, jugez-vous ! Ah ! mademoiselle Mercier unie à monsieur Jacques Wilden pour autre chose que deux douzaines de coucheries, c’est trop drôle, en vérité c’est trop drôle !

Madeleine avait fondu en larmes :

— Et c’est tout, madame, c’est tout ce que vous avez à me dire ?…

— Pas autre chose ! cria Berthe, furieusement.

Quand mademoiselle Mercier fut partie, Berthe écrivit ces simples mots sur une carte-lettre : « Samedi, comme d’habitude. » Et elle descendit pour jeter elle-même cette carte à la poste : il ne fallait pas que la femme de chambre de M. Fauli sût qu’elle écrivait encore à M. Jacques Wilden.

Toutefois, le dimanche suivant, elle se montra, chez les Fischer, charmante avec Baër, et fort réservée à l’égard de M. de Fresquienne-Austreberte. Celui-ci affecta de ne pas même s’en apercevoir. Mais Baër fut enchanté. Il passait communément de la distraction à l’exaltation ; deux semaines plus tard, il était fou d’amour.

Le divorce fut prononcé au profit de Berthe Fauli, épouse Wildenberg, sans que son mari opposât d’autre défense que celle qu’exigeaient la procédure et le respect des formes légales nécessaires. L’avocat même de Jacques Wilden prit soin, dans sa courte plaidoirie, de rendre hommage aux vertus domestiques et à la pureté de mœurs de madame Wilden au cours du mariage, à la correction de son attitude depuis la rupture ; et cela, en vérité, était imposé par les circonstances de la cause. M. Jacques Wilden, puisqu’il comptait convoler en secondes noces avec la même Berthe Fauli, ne pouvait l’épouser qu’irréprochable ; et comme Berthe l’aimait toujours, pensait-il, comme elle le lui avait prouvé depuis la découverte des petites légèretés qu’il avait commises, peu lui importait qu’on mît, au contraire, quelque rigueur dans les appréciations portées contre lui devant le tribunal. Il fut cependant assez surpris par leur sévérité. Qu’on l’accusât d’avoir trompé sa femme, la chose était d’avance convenue ; s’il ne l’eût trompée, il n’y aurait pas eu de divorce ; mais on s’attacha à démontrer bien clairement qu’il manquait à un degré tout à fait exceptionnel, inusité, en vérité inquiétant, de délicatesse morale et de toutes les qualités de fonds qui rendent un homme digne de la confiance d’une femme.

« Voilà qui est de trop, songeait-il. Ce sont des impertinences ! Cet avocat vraiment n’avait pas besoin de tout cela pour enlever une affaire qu’on ne lui dispute point ; il oublie les règles du jeu. C’est un tour du père Fauli, j’en suis bien sûr. Mais qu’est-ce qu’il y gagne ? Berthe n’assistait pas à l’audience ! »

Berthe n’assistait pas à l’audience, il est vrai, et Jacques ne se trompait pas en supposant que M. Fauli avait fourni à l’avocat la plupart des traits dont celui-ci avait percé son adversaire. Mais il ignorait que ces imputations amères et justes, auxquelles la solennité d’un discours suivi n’avait prêté qu’une couleur à la fois naïve et pompeuse, sa femme les avait entendu répéter bien des fois avec une douceur pénétrante, une modération perfide, au cours de ses conversations avec son défenseur, et qu’elle en savait à cette heure bien plus encore que l’avocat. Jacques ne lui était pas encore indifférent, elle s’en était rendu compte ; cependant, si elle lui demeurait encore attachée, ce n’était que par une sorte de perversité, ou si l’on veut, pour ne point lâcher de si grands mots, d’amusement sensuel, et aussi par un reste d’habitude : elle ne l’admirait plus, elle se sentait de jour en jour plus persuadée, parce qu’elle en avait conscience elle-même, et qu’on ne cessait de le lui répéter, qu’elle lui était supérieure. Il n’avait ni sa fermeté d’esprit, ni son inébranlable solidité de jugement, ni cette espèce de propreté morale à quoi les femmes tiennent comme à la propreté parfumée de leur linge ou de leur lit ; mais elles peuvent, en voyage, et pour jouir d’un beau paysage, coucher dans des draps d’hôtel, ne pas s’en plaindre, y éprouver même une sorte de plaisir, en songeant qu’elles ont mieux. Berthe éprouvait maintenant, à l’égard de son mari, cette sorte de sympathie indulgente et délibérée ; elle savourait l’orgueil d’être tout à fait sûre qu’il ne la valait pas, et elle le prenait, au lieu de se donner. C’était une grande volupté parmi beaucoup d’autres, telles que le secret des rencontres, la précipitation des confidences quand on ne s’était pas vu depuis quelques jours, la complicité d’un projet qui ne pouvait s’avouer, et celle enfin dont il est décent de ne rien dire, — mais aussi la plus dangereuse ! Certains moralistes prétendent qu’elle est contraire au vœu de la nature ; il est en tout cas certain qu’elle est un défi aux traditions, et c’est presque la même chose.

Berthe déjeunait chaque jour avec son père ; mais, le lendemain du divorce, elle vit, en pénétrant dans la salle à manger, que les choses avaient un air de fête. Il avait semblé au vieux Fauli que sa fille, désormais, lui était toute reconquise ; il la sentait davantage à lui. Il se pencha derrière elle pour l’embrasser.

— Ma petite Simcha ! répéta-t-il.

Ce nom secret s’harmonisait avec les choses : avec l’odeur légère de la carpe cuite à la juive, merveille gastronomique importée des profondeurs de la Russie jusqu’en Alsace, et dont la tradition à Paris s’est encore maintenue dans quelques familles ; avec les hachis de mouton entourés de fritures délicates que d’autres exilés, chassés d’Espagne jusqu’en Orient, ont sans doute empruntés à la cuisine turque ; avec leswürst, soigneusement composés de la chair des bœufs abattus selon les rites ; et de la cuisine Berthe sentait venir le parfum deskougel. Elle distingua la forme spéciale des raviers destinés à contenir le beurre : car ce serait une abomination sans exemple qu’un vase ayant contenu du beurre servît ensuite à un autre aliment, et seuls les infidèles osent mélanger le beurre avec la viande rôtie. Ces antiques prescriptions devenues inexplicables, le vieux Fauli continuait de les respecter, et c’était pourtant un des amers regrets de sa vie de se trouver toujours, malgré tous ses efforts, en état de péché, en état d’impureté : il y a tant de devoirs qui sont devenus incompatibles avec la vie en Occident ! Comment concilier avec les prescriptions de la loi les obligations des affaires, qui vous imposent trop souvent la nécessité de se nourrir, au restaurant, de mets impurs dans des vases ayant servi à des infidèles ? Fauli péchait en soupirant ; mais il n’aimait pas qu’on fît allusion à ces manquements, qu’il essayait de réparer par des aumônes et des cérémonies expiatoires. Bien des exigences rituelles d’ailleurs paraissaient dures à ses goûts ; il avait toujours souhaité connaître, comme les autres Alsaciens, la saveur de la crème mélangée au café noir à la fin du déjeuner ; mais les injonctions traditionnelles sont rigoureuses : ce n’est que six heures après le principal repas que le lait peut être uni à un autre aliment. Fauli s’était résigné ; il ne prenait pas de crème avec son café ; de même que, le samedi, il attendait, pour fumer, comme avaient fait son père, son grand-père et tous ses ancêtres depuis deux siècles, qu’au ciel apparussent les trois premières étoiles.

Mais Fauli, cette fois, s’était trompé. Il espérait que Berthe, après avoir ri de ces minuties pieuses vers sa quinzième année, à cet âge où, parce qu’on commence à juger, on juge avec injustice, allait se retrouver attachée par mille liens, mille souvenirs, à une infinité d’êtres vivants ou disparus : tout ce qu’on nomme « les siens ». Depuis ces quelques jours, depuis qu’elle traversait une crise si grave de son existence, n’éprouvait-elle pas une joie pacifiée à se réfugier dans son enfance, à se rappeler les jours où, toute petite, lors de la fête qui commémorait le passage du désert dans la terre de Chanaan, elle édifiait sur le balcon un abri de feuillage ! Et le repas sacré où l’on prépare, pour le prophète Élisée, sa chaise, son couvert et son verre bien rempli, laissant la porte ouverte afin qu’il puisse entrer ! Car le prophète Élisée n’est pas mort : il a été enlevé vivant au ciel ; rien n’empêche, par conséquent, qu’il revienne quand il le veut sur la terre, avec sa forme humaine, sa science, et sa bonté.

Il n’en fut rien. A cette heure, après ces secousses, Berthe se sentait détachée de sa jeunesse autant que de son mariage. Elle était une autre, une autre ! Et libre enfin, absolument libre, indépendante ! La légende d’Élisée ? Eh bien, c’était une très belle légende, mais si lointaine, si lointaine ! Agréable, touchante, et indifférente. Un motif à émotion esthétique, un sujet pour un tableau, comme lesPèlerins d’Emmaüsou l’Enlèvement d’Europe. Elle pensait à autre chose. Le déjeuner fini, elle attendit à peine quelques instants pour « revoir » son chapeau devant la glace. Fauli la regarda, de son œil puissant et clair, mais aujourd’hui mélancolique.

— Tu sors aujourd’hui, petite, demanda-t-il. Reviens-tu dîner ?

— Non, père, fit-elle. J’ai des amies à voir, des courses, et puis…

Elle se sentit une petite morsure au cœur parce qu’elle allait être obligée de mentir. Jacques l’avait invitée à dîner, lui aussi, pour célébrer la décision du tribunal.

— C’est bien, ma Simcha, c’est bien, dit Fauli, l’interrompant. Ne rentre pas trop tard ; la femme de chambre t’attendra.

Elle lui fut reconnaissante de sa discrétion, reconnaissante comme s’il avait su. Et peut-être, en effet, savait-il : c’était un homme qui réfléchissait beaucoup, et, dans ses méditations, il approchait souvent de la vérité. Quelque chose lui disait qu’il était battu : mais il ne pouvait encore se douter à quel point.

Divorcés de la veille et craignant les regards publics, Berthe et Jacques allèrent dîner dans une île du Bois de Boulogne ; car le souvenir de leurs lectures enfantines porte la plupart des civilisés à croire que les îles toujours sont désertes. Au penchant d’une route ombragée, où ne passaient que de rares automobiles et des cyclistes qui ne voient jamais rien que leur guidon, un sentier presque invisible descend jusqu’à un embarcadère de poupée, sur la rive d’un lac dessiné par un ingénieur sentimental pour que l’image en soit aimable comme une romance un peu vieillotte. Au son d’une clochette qui tinte pour rire, un nocher très moderne part d’une île mystérieuse, mais éclairée à la lumière électrique, et dont le Robinson a construit un chalet, sans doute pour convertir les cannibales à un autre genre de nourriture. Mais la nuit est magicienne, la nuit avait tout changé, elle avait tout grandi. Quatre pieds d’eau font une onde immense : on ne voit pas ce qu’il y a dessous, et elle reflète le ciel, et elle tremble, et elle vit. Il n’y a rien plus que l’eau qui soit pareil à l’amour : uniforme, diverse, agitée, et, sans jamais un événement, si puissante que les yeux ne peuvent s’en détourner. Plus loin, des canaux séparaient d’autres îles, pleines d’arbres noirs qui parfois semblaient avancer, parfois reculer au hasard des nuages qui voilaient la lune ou la dévoilaient ; et sur la gauche les reflets d’un autre lieu de plaisir multipliés à l’infini dans les vaguelettes, semblaient l’éclat à la fois frémissant et figé d’un feu d’artifice perpétuel. Au clair de lune, dans l’île, sous de grands peupliers, un pensionnat de petites filles dansait ; surveillées par des personnes austères, il le faut croire, bien que laïques, et qui venaient de les faire dîner sur l’herbe, ces vierges pauvres tournaient en rond ; mais un orchestre de tziganes, à quelques pas, destiné à éveiller des sentiments peu chastes, les dispensait de chanter. Leurs yeux brillaient, on sentait dans leurs mouvements puérils de la curiosité, des presciences confuses, et presque du désir.

… Jacques avait retenu un des rares cabinets du premier étage. Des heures coulèrent. Jamais celle qu’il continuait à nommer sa femme ne lui avait paru plus désirable, jamais elle ne semblait s’être donnée plus pleinement. Il ouvrit la fenêtre, et la musique des tziganes se fit tout à coup plus bruyante, pareille à l’irruption d’un vent trop fort. Quand il se retourna, Berthe, devant la glace, remettait son chapeau.

— Tu pars, dit-il, tu pars… Mais nous n’avons encore rien dit de sérieux. Il faut que nous causions, mon enfant. Tu ne veux donc pas savoir quand seront les noces ?

Berthe tourna vers lui des yeux devenus subitement clairs et froids.

— Les noces ? dit-elle. Mon ami, vous n’êtes plus mon mari, vous ne le serez plus. Mais consolez-vous, pensez que vous avez été mon amant. Seulement… c’est une sottise que vous avez faite d’avoir été mon amant, voyez-vous, si vous vouliez me garder : un amant, cela se quitte. Adieu, Jacques !

— Berthe ! cria Jacques Wilden.

— Non, je vous assure, comme amant, vous m’avez trop fait oublier que j’étais une honnête femme pour redevenir mon mari…

— Berthe, cria Jacques, tu ne me dis pas tout. Il y en a… il y en a un autre !

— Pourquoi pas ? répondit-elle froidement. J’ai été à bonne école… Allons, soyez gentil, maintenant : laissez-moi partir seule.

Il se peut que, durant les dix-huit mois qui suivirent, Berthe Fauli ne soit point demeurée insensible à la passion d’Uriel Élisée Baër. En tout cas, depuis qu’ils ne se voient plus, la musique de ce compositeur a pris quelquefois des accents pessimistes et déchirants. Mais elle est aujourd’hui madame de Fresquienne-Austreberte, et préfète de la Basse-Vendée. La carrière de son mari continue de s’annoncer brillante.


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