Thérèse revint chez elle assommée. Elle ne pleurait pas. Elle ne l’avait pas vu mourir, et l’abîme était trop grand entre ce qu’elle avait conçu, les images qu’elle avait de lui, et cet irréparable, cetà jamaissubit de destruction et d’anéantissement. Un rêve, un rêve horrible, et sans plus de réalité dans sa fin déchirante que dans ses commencements chimériques. Tout cela s’était passé dans sa tête, uniquement dans sa tête. Lui-même peut-être n’avait rien su, peut-être s’en était-il allé sans savoir qu’une femme aurait été heureuse, oui, bien heureuse, de recevoir son dernier souffle, d’essuyer sur son front sa dernière sueur. Car s’il y avait eu ça, seulement ça, pour elle ce moment aurait suffi à remplir toute son existence. Mais non, rien, rien ! Et personne jamais ne saurait rien, personne jamais ne pourrait comprendre. C’était si peu de chose. Un inconnu, un petit peintre qu’elle n’avait vu que deux fois. Eh bien ? Que lui était-il ? De quel droit exprimer même un regret ? Il meurt des gens tous les jours.
Elle essaya de parler, pourtant, elle essaya pour prolonger sa douleur, son amour, sa chimère. Elle parla à M. Lebeschard.
C’était le soir, son mari étudiait l’italien, les coudes sur la table, dans la méthode Ollendorff. Il ne savait pas du tout pourquoi. Il n’avait aucune intention de visiter l’Italie, la littérature italienne lui était parfaitement indifférente. Mais il s’occupait, il créait de la sorte une heure où il n’avait besoin de personne, dépensait son besoin d’activité avec lui-même, c’est-à-dire sans contradiction.
— Tu sais, dit Thérèse, monsieur Charlet…
— Monsieur Charlet ?… fit M. Lebeschard, qui chercha, sincèrement.
— Monsieur Charlet, le restaurateur de tableaux, à qui j’avais porté le portrait de l’ancêtre… Je t’en avais parlé, tu te rappelles ?… Figure-toi, il est mort.
— Ah ! répondit M. Lebeschard, se replongeant dans la méthode Ollendorff… Eh bien, qu’est-ce que tu veux que ça me f…
Telle fut l’unique aventure de Thérèse : un chagrin de petite fille, un immense chagrin de petite fille, sans base, sans réalité, sans confidence possible, sans pitié possible de personne, dans un cœur de femme affreusement déchiré.
FIN