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Réponse de Pierre Loti :
Altesse,
Combien profondément je suis touché de la lettre que vous avez bien voulu m'écrire. Rien ne pouvait m'être plus précieux qu'un tel témoignage de reconnaissance.
Ma voix cependant n'a eu que bien peu de pouvoir, hélas! pour flétrir comme il eût fallu tant de crimes hypocrites, commis au nom de la Croix. Mais que faire, quand on a contre soi le gouvernement de son pays, presque toute la presse — et presque toute l'opinion, préparée de longue main par d'habiles calomnies!
Au moins, aurai-je affirmé à vos compatriotes qu'il leur reste, chez nous, l'inébranlable sympathie « documentée » de tous ceux qui les connaissent, qui ont vécu en Orient et qui savent la vérité. Peut-être en même temps aurai-je quelque peu servi mon pays, dans la mesure de ma force, en proclamant que tous les Français, grâce à Dieu, ne sont pas avec ceux qui souscrivent à l'extermination sans merci d'une noble race vaincue.
Avec mes remerciements, veuillez agréer, je vous prie, Altesse, l'hommage de ma respectueuse considération.
PIERRE LOTI.
Document communiqué auGil Blaspar M. Robert Duval.
Le sous-gouverneur de l'île de Lemnos porte à la connaissance de la Sublime-Porte que des événements d'une excessive gravité se sont produits récemment.
Les autorités militaires hellènes procèdent actuellement, dans les villages de Lera et de Strati, à la revision des procès ayant acquis force de loi depuis vingt ou trente ans, et prononcent à l'heure actuelle des sentences arbitraires en faveur des Grecs, à la seule fin de terroriser les musulmans, que l'on extermine après les avoir battus de verges et fouettés au sang. Ceux qui ont pu échapper à ces massacres se sont vus dans la douloureuse nécessité d'abandonner leurs foyers pour sauver leur propre existence.
Le cheikh des derviches à Serrès, Aghiagh effendi, informe en outre ses supérieurs qu'après l'occupation de cette ville par les Bulgares, des milliers de musulmans ont été massacrés, plusieurs hommes et femmes contraints par des violences à embrasser la foi orthodoxe, nombre de jeunes filles enlevées et expédiées en Bulgarie, des maisons pillées et saccagées, les cimetières et les mausolées profanés et les objets précieux s'y trouvant, enlevés.
D'autre part, le préposé des fondations pieuses de l'île de Mitylène fait savoir au ministère compétent que tous les mausolées et les tombeaux musulmans ont été pillés et saccagés par les soldats hellènes. Le chef de la communauté musulmane à Chio a déclaré également aux autorités impériales du vilayet d'Aïdin que les mêmes profanations ont été commises froidement dans l'île, après l'occupation grecque.
En outre, le gouverneur de Lemnos informe, dans un rapport, la Sublime-Porte que les fonctionnaires ottomans, ci-dessous mentionnés, ont été assassinés de la manière la plus féroce par les officiers et les soldats grecs dans le port de Moundouros :
Assaf bey, greffier de justice ; Salin effendi, commandant du port ; Mahmoud effendi, fermier de la dîme ; Chukri effendi, notable de Moundouros ; Hussein effendi, facteur ; Remzi effendi, greffier ; Ahmed effendi, fonctionnaire de la Banque agricole ; enfin, Ibrahim effendi, notable de Lemnos,assassiné par méprise à la place de son frère.
Ledit gouverneur ajoute qu'il tient aussi d'une source privée et authentique que douze autres personnes notables et fonctionnaires dans les îles avoisinantes de Lemnos ont été également conduits au port de Doundouros et lâchement assassinés en même temps que les malheureux ci-haut mentionnés.
On parlera encore des atrocités turques!…
ROBERT DUVAL.
Lettre que m'adresse un ingénieur roumain.
Ici, nous savons de façon certaine que pendant cette guerre, les alliés ont massacré non seulement les populations musulmanes, mais aussi de tranquilles populations roumaines. Ils ont fermé les églises et les écoles roumaines, ont brûlé les livres et les évangiles écrits en roumain, ont emprisonné et tué les prêtres et les instituteurs roumains. Les tortures subies par ces malheureux sont inouïes. L'instituteur roumain Démètre Cicina (lisez Tjicina), le directeur des écoles de Turia, a été appelé par lettre officielle et tué d'une manière atroce ; on lui a coupé d'abord la langue, ensuite on lui a arraché les cheveux, puis on lui a coupé chaque veine du corps. Le cadavre de ce malheureux a été jeté sur les bords d'une rivière à la proie des chiens vagabonds.
La veuve et les enfants de notre martyr se trouvent à Bukarest, et on peut leur faire demander les récits de ces atrocités par une personne digne de foi, par exemple M. le ministre français résidant à Bukarest… etc… etc.
A Klebi-Cliscera, les Grecs ont incendié 250 maisons roumaines et l'église roumaine Saint-Nicolas. Les écoles roumaines ont été incendiées aussi. Les Roumains : George Galbadjari, N. Maugrosi et Caracuta ont été tués.
DANIEL KLEIN,Ingénieur forestier.
Fragment d'une lettre que m'écrit un notable Turc de la ville de Brousse.
… Comme vous le savez, pendant la guerre turco-russe, ce sont encore les Monténégrins, ces coupeurs de nez et d'oreilles, qui s'étaient lancés les premiers, surprenant à la première rencontre les réguliers turcs et les martyrisant, et faisant de leurs figures de véritables effigies d'orangs-outangs. L'Europe était alors plus bienveillante pour les pauvres Turcs puisque les photographies, représentant une vingtaine de malheureux défigurés, envoyées à la presse par mes soins pour que l'opinion publique fût édifiée, trouvèrent place dans leGraphic, le périodique anglais bien connu. Les autres journaux cependant n'en soufflèrent mot.
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Il serait facile de retrouver encore chez Abdullah frères, photographes à Péra, les clichés de ces photographies. Mais, pour le cas où cela ne serait pas possible, se trouverait-il en France un journal illustré qui consentirait à reproduire un groupe de vieillards encore en vie, de ceux qui, durant la guerre turco-russe, furent abominablement défigurés par les mêmes Monténégrins sauvages et inhumains?
Fragment de la lettre que m'adresse la Ligue de la Défense nationale turque.
… Et lorsque nous restions stupéfaits de notre abandon par la France que nous avions appris à aimer, c'est vous qui nous avez rappelé qu'en dehors et bien au-dessus de cette nouvelle France financière, âpre et jouisseuse, aveuglée par les reflets de son fétiche d'or, vit toujours la France que nous connaissons, la France intellectuelle et morale, la vraie France, qui pendant de longs siècles a patiemment édifié sa grandeur sur de nobles traditions de justice, de moralité et de solidarité humaine.
C'est à elle que les financiers arrogants doivent leur existence ; c'est de son prestige qu'ils abusent lorsque, sous l'empire de la passion aveuglante du lucre, ils prostituent à de bas appétits le fruit de son travail, qu'elle leur a confié pour servir à l'extension de son influence civilisatrice, et au relèvement moral et matériel des peuples moins heureux.
Cette France, souvent lointaine, distraite par le travail de la pensée, ignore les abus qui se pratiquent en son nom. C'est vous encore cette fois qui, à la tête d'un petit groupe d'amis dévoués à la cause du Droit, avez assumé la tâche de la réveiller.
Lorsqu'elle le sera, qu'elle aura déchiré le voile de mensonges et de calomnies dont on a couvert ses yeux, et que, dans toute leur hideuse réalité, elle contemplera les crimes indescriptibles qui se perpètrent au nom de la Croix, emblème de l'amour fraternel, frémissante d'indignation et d'horreur, elle n'hésitera pas, nous en sommes sûrs, à élever la voix, et à faire sentir le poids de sa colère à ceux qui oublient trop que la devise : « La Force prime le Droit » n'est pas la sienne, et qu'elle est jalouse de ses hautes traditions… etc…, etc…
Signé:HOULOUSSI,Président de la Liguede la Défense nationale ottomane.
Lettre que m'adresse un étudiant polonais de l'Université de Vienne.
Quand les Polonais, après trois insurrections désespérées, furent définitivement battus, ils se réfugièrent en France et surtout en Turquie où ils furent reçus avec une générosité admirable. Et cependant, c'est la Pologne qui, de toutes les nations européennes, avait fait le plus grand tort à la Turquie, surtout pendant la guerre de 1683. Cette générosité avec laquelle les Turcs nous accueillirent est un exemple sans pareil. Le sultan d'alors, Abdul-Medjid, en protégeant ainsi les réfugiés polonais, risquait cependant de s'attirer une guerre terrible.
Votre livre nous a causé une consolation si grande que je ne puis vous l'exprimer. Le directeur de notre Université, un vieillard respectable, qui avait vécu vingt ans parmi les Turcs, s'écria presque en pleurant, après avoir fermé votre livre : « Vraiment il a élevé un monument impérissable, non seulement dans le cœur des Musulmans, mais encore de tous ceux qui les connaissent », etc…
Fragment d'une lettre que m'écrit une dame russe.
La photographie que vous reproduisez sur la couverture de votre livre a remué tous mes plus tristes souvenirs. Je suis une vieille femme, monsieur, et, en 1877, lors de cette campagne de Turquie qui fut le premier déchaînement d'une Europe imbécile contre ces infortunés Turcs, j'étais en qualité de sœur de charité sous les murailles de Plewna. Combien de pauvres Turcs n'ai-je pas vu amener à peu près dans l'état dans lequel a été mis l'original de la photographie que vous avez fait reproduire! Ils avaient été mutilés par des bandes serbes, bulgares et monténégrines, ces atroces Monténégrins surtout, qui portaient comme croix d'honneur pendues à leur ceinture, les oreilles des Turcs qu'ils avaient martyrisés avant de les tuer! Et cela on l'oublie, de même que la résignation de leurs victimes, qui avaient la force de ne pas les maudire. Et toutes ces atrocités se pratiquaient au nom de la religion chrétienne, en l'honneur de la Croix du Christ! etc., etc…
Lettre que m'adresse un lieutenant de vaisseau français, au retour d'une campagne dans le Levant.
J'étais nourri des classiques et plein d'admiration pour la nation grecque, quand je suis arrivé pour la première fois dans le Levant, en Crète. M. Venizelos présidait alors, avec l'astuce et la mauvaise foi que vous connaissez, aux destinées de l'île.
Après deux ans de séjour, je suis revenu avec un dégoût profond pour tout ce qui est grec, et une immense pitié pour le bon, le doux, l'hospitalier peuple turc, opprimé par ses propres chefs, spolié, assassiné par les orthodoxes chaque fois que ceux-ci en trouvent l'occasion. Je ne puis vous dire avec quel sentiment de soulagement j'ai entendu votre voix s'élever enfin pour démasquer les mensonges et exciter la pitié envers ces malheureux innocents que l'on tue et dont en outre on souille la mémoire.
X.,Lieutenant de vaisseau.
Lettre d'un religieux français de Scutari publiée par M. Jean Tharaud dans sa brochureLa Bataille à Scutari.
… Vous me trouvez turcophile, chers parents. Comment ne le serais-je pas! Voilà vingt-trois ans que je vis au milieu des Turcs, que j'apprends à connaître l'âme de ce peuple, ses qualités de cœur, sa large tolérance, sa foi profonde en Dieu, son respect de l'autorité, sa vaillance, son patriotisme. Tous les journaux catholiques de France peuvent parler de croix contre le croissant, ils négligent d'ajouter que cette croix est tout ce qu'il y a de plus grecque. Et, vraiment, ils oublient trop que depuis des années déjà la Turquie donne à nos religieux le pain que la France leur refuse… Les mensonges d'une presse vénale ou mal informée n'y changeront rien, les Turcs font la guerre en soldats ; les Balkaniques la font en bandits. Les journaux peuvent parler des atrocités turques, mais les atrocités des États orthodoxes dépassent en horreur tout ce qu'ont fait les Turcs dans le passé. Des lettres écrites par nos frères de Salonique et de Chio ; d'autres lettres adressées par des parents aux enfants de nos écoles pourraient vous édifier sur la soi-disant civilisation de ces petits peuples prétendus chrétiens.
Lettre que m'écrit un notable français de Salonique.
Salonique, 21 mars 1913.
Mardi, 18 courant, sur les quatre heures et demie du soir, le roi Georges de Grèce, revenant d'une de ses coutumières promenades à pied, fut mortellement atteint d'une balle de revolver tirée par une sorte de déséquilibré. Un aide de camp accompagnait Sa Majesté. Deux gendarmes crétois suivaient à une certaine distance.
L'assassin, aussitôt arrêté, fut interrogé par un officier grec. Voici les paroles textuelles de cet officier : « L'assassin parle trop purement notre langue pour que ce ne soit pas un Hellène. » En effet, il avoua s'appeler Alexandre Skinas, être grec et professeur. Ces choses vous sont connues.Ce que vous devez ignorer, ce que, du moins, on a précieusement caché, ce sont les scènes qui suivirent.
Soldats et gendarmes crétois se ruèrent dans ce quartier avec cette soif de massacrer, de tuer qui paraît être la plus grande jouissance des peuples balkaniques. Je vis trois égorgements sous mes yeux, dont un d'un pauvre vieux mendiant nègre. Les officiers disaient à ceux qui portaient le fez, de l'ôter, car ils n'étaient pas maîtres de leurs hommes. Aux balcons, lesdamesgrecques criaient : tuez-les, tuez-les. On estime, comme nombre le plus bas, à une centaine le nombre des victimes.
Une élève du cours des jeunes filles de la mission laïque et un garçon du lycée, tous deux musulmans, ont eu leurs parents assassinés. Le père de ce dernier, Kapandii effendi, ne rentrant pas chez lui, sa femme affolée court les postes de police. On la reçoit avec des sarcasmes en lui disant que son mari repose en lieu sûr. Cette victime très connue, notable d'ici, tuée à sa porte, est transportée au loin pour enlever la preuve du crime.
Le lendemain, les journaux — par ordre — affirment que la gendarmerie crétoise a été admirable dans cette horrible soirée.
Hypocrisie et cruauté.
Censure préalable et impossibilité d'établir la vérité.
Voilà des faitsnouveaux— si j'ose m'exprimer ainsi — et absolument contrôlés.
Documents officiels contrôlés, et qui furent publiés en premier lieu par leGil Blas.
180 paysans turcs brûlés vifs.
Sans même parler des 5.000 soldats bulgares du général Kordatcheff, qui, le samedi 27 octobre, fusillaient 5.120 musulmans, et auraient tué jusqu'aux orthodoxes, sans l'intervention du métropolite, rappelons les événements de Kulkund.
A Kulkund, du caza d'Avret-Hissar, les villageois turcs furent appelés par les Bulgares de Montoul, sous prétexte de les faire inscrire dans un registre. C'était un mardi, quinze jours après l'occupation. Ils furent amenés dans une djami (mosquée) et là, les comitadjis bulgares, accompagnés de villageois bulgares, ont divisé les Turcs en groupes de huit personnes et après avoir mis de la paille arrosée de pétrole les ont brûlés.
Le nombre de Turcs brûlés dans la localité s'élève à 180 personnes.
Puis les Bulgares ont brûlé 200 garçons et ont amené avec eux 58 jeunes musulmanes, au village de Montoul.
Seulement 60 familles de la localité de Kulkund ont pu échapper à cette tuerie.
Des faits analogues se sont déroulés à Poroy-Zir, Poroy-Bala, Orgamli, Reyan, Durlan, Zchirnal, Dedeagatch, Stroumnitza, Garnach-Zir, Zioran, etc.
Les villageois de Petritch, Menlek, Demir-Hissar, Angista, Vilasta, Koutta, Chililan ont été exterminés.
Les armées bulgares et balkaniques semblent avoir voulu procéder à l'extermination systématique de toute la population paysanne islamique.
Dans les régions de Serrès, Cavalla, Demir-Hissar, plus de 70.000 musulmans ont été suppliciés et massacrés, sous l'œil des officiers bulgares.
Je reçois d'un groupe de Juifs de Salonique la protestation suivante, qui est toute à l'honneur de la race israélite:
Cher maître,
A la page 119[11]de votre livre, vous dites : « Pauvres Turcs, les voici reniés même par les Juifs de Salonique. »
[11]Page 126de cette nouvelle édition.
[11]Page 126de cette nouvelle édition.
Au nom de tous mes coreligionnaires, je viens protester contre cette affirmation. Non, les Juifs de Salonique n'ont pas renié leurs amis les Turcs. La lettre à laquelle vous faites allusion pour l'attester, et que leTempss'est empressé de reproduire, est l'œuvre d'un Grec, fonctionnaire au bureau de la presse d'ici, qui pour la circonstance a cru politique de mettre un nez juif ; elle a été publiée dans un petit journal grec gouvernemental de langue française, fondé pour attirer les Juifs, tous de culture française, à l'hellénisme.
Non, cher maître, les Juifs d'ici n'ont pas renié les Turcs ; ils n'ont pas oublié que, à l'époque où toute la chrétienté, liguée dans une commune pensée de haine, traquait de toutes parts leurs ancêtres errants à travers les mers en quête d'un gîte, le Turc leur ouvrit larges les portes de l'hospitalité. Non, les Juifs de Salonique n'ont pas renié leurs amis les Turcs. Ce petit fonctionnaire grec en a menti. L'attitude des Juifs de Salonique a été héroïque lors de l'entrée des armées grecques dans la ville. Risquant les pires représailles de la part des soldats ivres de leurs victoires, les Juifs, malgré des injonctions directes, refusèrent énergiquement de pavoiser aux couleurs helléniques. Ils observèrent une réserve si digne et si sincèrement attristée qu'ils s'attirèrent, durant plusieurs jours, les haines et la colère de la populace et de la soldatesque. On viola leurs femmes, on pilla leurs maisons, on les maltraita, on les emprisonna, et on fit peser sur eux, pendant une semaine, la menace d'un massacre en masse.
Encore aujourd'hui, après trois mois d'occupation, malgré des avances pressantes, des protestations de sympathie, de fervente amitié, les Grecs n'ont pu obtenir que les Juifs renient les Turcs. La conversation du Grand Rabbin avec le roi de Grèce, que tous les journaux ont publiée, en est la preuve évidente. La mémoire de notre peuple est fidèle et tenace : l'empreinte de la reconnaissance ne saurait s'en effacer.
Je ne donne pas le nom des signataires, par crainte de leur attirer de cruels châtiments.
P. LOTI.
L'opinion de Frédéric Masson, de l'Académie Française.
Je suis convaincu, depuis que j'ai été en Orient, il y a quarante-cinq ans, que,sans les Turcs, voilà longtemps qu'il n'y aurait plus un catholique romain dans l'empire ottoman.
Encore une des lettres que m'adressent mes lecteurs inconnus.
J'ai vécu en Orient les trois meilleures années de ma vie ; j'y ai été en relation avec toutes les races. Je puis d'autant mieux dire combien est profondément justifiée votre sympathie pour les musulmans, combien vrai le jugement que vous portez sur la bassesse, la rapacité et la lâcheté des levantins chrétiens.L'accord de tous ceux qui ont vécu en Turquie est unanime là-dessus.J'en causais l'autre jour avec un de vos collègues de l'Institut, qui a longtemps séjourné là-bas et son avis était que si les Turcs ont massacré les Arméniens, c'est qu'il y avait à leur haine des causes profondes, dont les moindres sont le vol et l'usure que ces gens-là pratiquent à l'excès contre les pauvres paysans musulmans.
Et pourtant, qu'on est tranquille là-bas, chez eux, et libre, loin de nos menteuses formules de liberté! Et quelle sécurité, à toute heure de jour et de nuit, même au fond des campagnes!
Merci pour votre geste, de vous être penché sur nos amis les Turcs, merci pour avoir, le seul en France, au milieu des croassements d'une presse ignorante ou vendue, dit les mots qu'il fallait dire!
M. GROSDIDIER DE MATONS,Licencié ès-lettres, professeur d'Histoire.
Extrait d'une lettre que m'écrit un lieutenant de vaisseau français.
Mars 1913.
Si je n'ai pas encore eu la chance de vivre en Orient, j'ai au moins connu un Bulgare. Il était auBordaavec moi et j'avoue ne pouvoir prononcer le mot de barbare sans que quelque chose de lui ne traverse ma mémoire. Et voici le trait qui maintenant se présente ; il nous disait à table : « Moi, j'ai tué mon homme à seize ans, et pas au fusil, au couteau. » La façon dont, dédaigneux des fourchettes, il portait la nourriture à sa bouche était un commentaire ne laissant guère de doute sur sa familiarité avec les instruments tranchants.
Lettre écrite par un petit matelot français de l'escadre internationale à son capitaine.
Patte du Lac, à Scutari, 19 mai 1913.
La première nuit, nous avons été obligés de coucher dans la cour de la caserne, vu que la caserne était occupée par les Monténégrins ; ils avaient tout chaviré dans cette caserne et c'était infect partout. Les Monténégrins, avant de s'en aller, fouillaient dans le magasin d'armes et d'habillements abandonnés par les malheureux Turcs et ils emportaient tous des chargements. Pendant que je visitais les chambres, j'ai rencontré un pharmacien autrichien connaissant très bien le français et qui habitait à toucher la caserne ; il m'a parlé de la misère qui a sévi pendant le siège et des atrocités des Monténégrinsqui massacraient les blessés turcs abandonnés dans la caserne; les premiers jours de leur entrée à Scutari, ils ont envahi toutes les maisons et pillé partout, en incendiant à leur départ. Enfin il m'a montré que lui aussi avait souffert, sa maison a été percée par les obus et toute pillée ensuite.
Traduction de la lettre d'un jeune sous-lieutenant turc, qui m'est envoyée par sa sœur.
Tchataldja, mai 1913.
Ma jolie grande sœur,
Néjad vient de rentrer de son congé ; il m'a apporté le livre que tu lui avais donné, c'est-à-dire laTurquie agonisantede Pierre Loti. Accroupis hier, le soir, dans un coin de notre misérable campement, à la lueur de la flamme mourante d'une bougie, nous commençâmes à le lire et nous nous mîmes à pleurer. Nous attirâmes bientôt l'attention des soldats. Ils s'approchèrent doucement un à un, comme s'ils craignaient de troubler nos pleurs et notre isolement. Nous leur dîmes ce que nous lisions ; ils firent aussitôt un rond autour de nous, comme toujours lorsque, pendant nos loisirs, nous leur faisons des lectures. J'ai tâché de leur traduire quelques lettres des plus émouvantes que contenait le livre et j'ai vu alors qu'ils pleuraient aussi. L'un d'eux nous dit : « Allah! Allah! Pauvres Turcs! Y a-t-il donc des Chrétiens qui aiment les Turcs? Et c'est un Français qui écrit cela? Bravo, Français, qui a su comprendre que nous ne sommes pas des fanatiques barbares, féroces, comme prétendent les chrétiens orthodoxes. » Un autre : « Au lieu de prétendre que les Turcs sont barbares, il vaudrait mieux voir ces lâches Bulgares et alliés qui ont commis tant de crimes. »
Un autre, dans son emportement, s'écria : « Ah! si j'attrape un Bulgare, je le mangerai tout cru pour venger le sang de nos pauvres victimes. » Mais tout à coup on entendit un cri : « Dour! » (Arrête), qui semblait venir des profondeurs des ténèbres et se prolongea sinistre bien loin dans la vallée. C'était la sentinelle en faction, devant les tranchées, qui avait crié, et nous nous jetâmes sur nos fusils. L'officier de veille alla en avant, accompagné de deux soldats. Après dix minutes d'attente anxieuse, ils reparurent, accompagnés d'un autre homme. La clarté pâle de la bougie nous montra son visage : c'était un soldat bulgare. « Camarades, nous dit l'officier, je vous amène une visite. » Et le Bulgare se baissa jusqu'à terre pour nous saluer. Nous lui rendîmes son salut et puis on se rassit. Je ne sais quoi de lourd nous empêchait de le questionner.
Nos soldats l'examinèrent de la tête aux pieds : c'était tout à fait un type de sauvage, un homme maigre, âgé, très pâle, les cheveux et la barbe très longs, les habits déguenillés. Enfin on le questionna. Depuis quatre jours il n'avait rien mangé ; leurs provisions n'étaient pas arrivées et il priait qu'on lui donnât quelque chose. Un soldat turc tira de son sac un gros morceau de pain, des olives, du fromage et les donna à l'ennemi de sa race comme il eût fait à un frère. Le Bulgare, après s'être rassasié, nous dit que leur nourriture manquait très souvent. Les nôtres l'invitèrent à venir chaque soir prendre sa part de pain qu'on lui garderait, et le Bulgare revenait, chaque soir à la même heure, manger et retournait dans son camp. Au fur et à mesure la sympathie vint. Nos soldats lui taillèrent les cheveux, le rasèrent, et lui donnèrent de quoi coudre ses habits. Celui qui le soignait le plus était justement celui qui sous l'impression du livre de Loti avait annoncé qu'il mangerait tout cru le premier Bulgare qu'il attraperait.
Un jour, le Bulgare ne vint pas ; on garda sa part pour lui remettre à son arrivée. Il revint le lendemain, mais il nous dit que c'était la dernière fois, car son officier s'étant aperçu qu'il venait au camp turc, l'avait fait battre et lui avait défendu de venir chez nous prendre son pain…