Chapter 3

Scène IV

LES MÊMES, UN CAPITAINE, puis L'ARMÉE RUSSE.

Un Capitaine (arrivant):

—Sire Ubu, les Russes attaquent.

Père Ubu:

—Eh bien, après, que veux-tu que j'y fasse? ce n'est pas moi qui le leur ai dit. Cependant, Messieurs des Finances, préparons-nous au combat.

Le Général Lascy:

—Un second boulet.

Père Ubu:

—Ah! je n'y tiens plus. Ici il pleut du plomb et du fer et nous pourrions endommager notre précieuse personne. Descendons. (Tous descendent au pas de course. La bataille vient de s'engager. Ils disparaissent dans des torrents de fumée au pied de la colline.)

Un Russe (frappant).

—Pour Dieu et le Czar!

Rensky:

—Ah! je suis mort.

Père Ubu:

—En avant! Ah, toi, Monsieur, que je t'attrape, car tu m'as fait mal, entends-tu? sac à vin! avec ton flingot qui ne part pas.

Le Russe:

—Ah! voyez-vous ça. (Il lui tire un coup de revolver.)

Père Ubu:

—Ah! Oh! Je suis blessé, je suis troué, je suis perforé, je suis administré, je suis enterré. Oh, mais tout de même! Ah! je le tiens, (Il le déchire.) Tiens! recommenceras-tu, maintenant!

Le général Lascy:

—En avant, poussons vigoureusement, passons le fossé. La victoire est à nous

Père Ubu:

—Tu crois? Jusqu'ici je sens sur mon front plus de bosses que de lauriers.

Cavaliers russes:

—Hurrah! Place au Czar!

Le Czararrive accompagné deBorduredéguisé.)

Un Polonais:

—Ah! Seigneur! Sauve qui peut, voilà le Czar!

Un Autre:

—Ah! mon Dieu! il passe le fossé.

Un Autre:

—Pif! Paf! en voilà quatre d'assommés par ce grand bougre de lieutenant.

Bordure:

—Ah! vous n'avez pas fini, vous autres! Tiens, Jean Sobiesky, voilà ton compte. (Il l'assomme.) A d'autres, maintenant! (Il fait un massacre de Polonais.)

Père Ubu:

—En avant, mes amis! Attrapez ce bélître! En compote les Moscovites! La victoire est à nous. Vive l'Aigle Rouge!

Tous:

—En avant! Hurrah! Jambedieu! Attrapez le grand bougre.

Bordure:

—Par saint Georges, je suis tombé.

Père Ubu (le reconnaissant):

—Ah! c'est toi, Bordure! Ah! mon ami. Nous sommes bien heureux ainsi que toute la compagnie de te retrouver. Je vais te faire cuire à petit feu. Messieurs des Finances, allumez du feu. Oh! Ah! Oh! Je suis mort. C'est au moins un coup de canon que j'ai reçu. Ah! mon Dieu, pardonnez-moi mes péchés. Oui, c'est bien un coup de canon.

Bordure:

—C'est un coup de pistolet chargé à poudre.

Père Ubu:

—Ah! tu te moques de moi! Encore! A la pôche! (Il se rue sur lui et le déchire.)

Le général Lascy:

—Père Ubu, nous avançons partout.

Père Ubu:

—Je le vois bien, je n'en peux plus, je suis criblé de coups de pied, je voudrais m'asseoir par terre, Oh! ma bouteille.

Le général Lascy:

—Allez prendre celle du Czar, Père Ubu.

Père Ubu:

—Eh! j'y vais de ce pas. Allons! Sabre à merdre, fais ton office, et toi, croc à finances, ne reste pas en arrière. Que le bâton à physique travaille d'une généreuse émulation et partage avec le petit bout de bois l'honneur de massacrer, creuser et exploiter l'Empereur moscovite. En avant. Monsieur notre cheval à finances! (Il se rue sur le Czar.)

Un Officier russe:

—En garde, Majesté!

Père Ubu:

—Tiens, toi! Oh! aïe! Ah! mais tout de même. Ah! monsieur, pardon, laissez-moi tranquille. Oh! mais, je n'ai pas fait exprès!

(Il se sauve. Le Czarle poursuit.)

Père Ubu:

—Sainte Vierge, cet enragé me poursuit! Qu'ai-je fait, grand Dieu! Ah! bon, il y a encore le fossé à repasser. Ah! je le sens derrière moi et le fossé devant! Courage, fermons les yeux.

(Il saute le fossé. Le Czary tombe.)

Le Czar:

—Bon, je suis dedans.

Polonais:

—Hurrah! le Czar est à bas!

Père Ubu:

—Ah! j'ose à peine me retourner! Il est dedans. Ah! c'est bien fait et on tape dessus. Allons, Polonais, allez-y à tour de bras, il a bon dos le misérable! Moi je n'ose pas le regarder! Et cependant notre prédiction s'est complètement réalisée, le bâton à physique a fait merveilles et nul doute que je ne l'eusse complètement tué si une inexplicable terreur n'était venue combattre et annuler en nous les effets de notre courage. Mais nous avons dû soudainement tourner casaque, et nous n'avons dû notre salut qu'à notre habileté comme cavalier ainsi qu'à la solidité des jarrets de notre cheval à finances, dont la rapidité n'a d'égale que la solidité et dont la légèreté fait la célébrité, ainsi qu'à la profondeur du fossé qui s'est trouvé fort à propos sous les pas de l'ennemi de nous l'ici présent Maître des Phynances. Tout ceci est fort beau, mais personne ne m'écoute. Allons! bon, ça recommence!

(Les Dragons russesfont une charge et délivrentle Czar.)

Le général Lascy:

—Cette fois, c'est la débandade.

Père Ubu:

—Ah! voici l'occasion de se tirer des pieds. Or donc, Messieurs les Polonais, en avant! ou plutôt en arrière!

Polonais:

—Sauve qui peut!

Père Ubu:

—Allons! en route. Quel tas de gens, quelle suite, quelle multitude, comment me tirer de ce gâchis? (Il est bousculé.) Ah! mais toi! fais attention, ou tu vas expérimenter la bouillante valeur du Maître des Finances. Ah! il est parti, sauvons-nous et vivement pendant que Lascy ne nous voit pas. (Il sort, ensuite on voit passerle Czaretl'Armée russepoursuivantles Polonais.)

Scène V

Une caverne en Lithuanie(il neige.)

PÈRE UBU, PILE, COTICE

Père Ubu:

—Ah! le chien de temps, il gèle à pierre à fendre et la personne du Maître des Finances s'en trouve fort endommagée.

Pile:

—Hon! Monsieuye Ubu, êtes-vous remis de votre terreur et de votre fuite?

Père Ubu:

—Oui! je n'ai plus peur, mais j'ai encore la fuite.

Cotice (à part):

—Quel pourceau.

Père Ubu:

—Eh! sire Cotice, votre oneille, comment va-t-elle?

Cotice:

—Aussi bien, Monsieuye, qu'elle peut aller tout en allant très mal. Par conséquent de quoye, le plomb la penche vers la terre et je n'ai pu extraire la balle.

Père Ubu:

—Tiens, c'est bien fait! Toi, aussi, tu voulais toujours taper les autres. Moi j'ai déployé la plus grande valeur, et sans m'exposer j'ai massacré quatre ennemis de ma propre main, sans compter tous ceux qui étaient déjà morts et que nous avons achevés.

Cotice:

—Savez-vous, Pile, ce qu'est devenu le petit Rensky?

Pile:

—Il a reçu une balle dans la tête.

Père Ubu:

—Ainsi que le coquelicot et le pissenlit à la fleur de leur âge sont fauchés par l'impitoyable faux de l'impitoyable faucheur qui fauche impitoyablement leur pitoyable binette,—ainsi le petit Rensky a fait le coquelicot, il s'est fort bien battu cependant, mais aussi il y avait trop de Russes.

Pile & Cotice:

—Hon, Monsieuye!

Un écho:

—Hhrron!

Pile:

—Qu'est-ce? Armons-nous de nos lumelles.

Père Ubu:

—Ah, non! par exemple, encore des Russes, je parie! J'en ai assez! et puis c'est bien simple, s'ils m'attrapent ji lon fous à la poche.

Scène VI

LES MÊMES, entre UN OURS

Cotice:

—Hon, Monsieuye des Finances!

Père Ubu:

—Oh! tiens, regardez donc le petit toutou. Il est gentil, ma foi.

Pile:

—Prenez garde! Ah! quel énorme ours: mes cartouches!

Père Ubu:

—Un ours! Ah! l'atroce bête. Oh! pauvre homme, me voilà mangé. Que Dieu me protège. Et il vient sur moi. Non, c'est Cotice qu'il attrape. Ah! je respire. (L'Oursse jette surCotice. Pilel'attaque à coups de couteau. Ubuse réfugie sur un rocher.)

Cotice:

—A moi, Pile! à moi! au secours, Monsieuye Ubu!

Père Ubu:

—Bernique! Débrouille-toi, mon ami: pour le moment, nous faisons notre Pater Noster. Chacun son tour d'être mangé.

Pile:

—Je l'ai, je le tiens.

Cotice:

—Ferme, ami, il commence à me lâcher.

Père Ubu:

—Sanctificetur nomen tuum.

Cotice:

—Lâche bougre!

Pile:

—Ah! il me mord! O Seigneur, sauvez-nous, je suis mort.

Père Ubu:

—Fiat voluntas tua.

Cotice:

—Ah! j'ai réussi à le blesser.

Pile:

—Hurrah! il perd son sang. (Au milieu des cris desPalotins, l'Oursbeugle de douleur etUbucontinue à marmotter.)

Cotice:

—Tiens-le ferme, que j'attrape mon coup-de-poing explosif.

Père Ubu:

—Panem nostrum quotidianum da nobis hodie.

Pile:

—L'as-tu enfin, je n'en peux plus.

Père Ubu:

—Sicut et nos dimittimus debitoribus nostris.

Cotice:

—Ah! je l'ai. (Une explosion retentit etl'Ourstombe mort.)

Pile & Cotice:

—Victoire!

Père Ubu:

—Sed libera nos a malo. Amen. Enfin, est-il bien mort? Puis-je descendre de mon rocher?

Pile (avec mépris):

—Tant que vous voudrez.

Père Ubu (descendant):

—Vous pouvez vous flatter que si vous êtes encore vivants et si vous foulez encore la neige de Lithuanie, vous le devez à la vertu magnanime du Maître des Finances, qui s'est évertué, échiné et égofillé à débiter des patenôtres pour votre salut, et qui a manié avec autant de courage le glaive spirituel de la prière que vous avez manié avec adresse le temporel de l'ici présent Palotin Cotice coup-de-poing explosif. Nous avons même poussé plus loin notre dévouement, car nous n'avons pas hésité à monter sur un rocher fort haut pour que nos prières aient moins loin à arriver au ciel.

Pile:

—Révoltante bourrique.

Père Ubu:

—Voici une grosse bête. Grâce à moi, vous avez de quoi souper. Quel ventre, messieurs! Les Grecs y auraient été plus à l'aise que dans le cheval de bois, et peu s'en est fallu, chers amis, que nous n'ayons pu aller vérifier de nos propres yeux sa capacité intérieure.

Pile:

—Je meurs de faim. Que manger?

Cotice:

—L'ours!

Père Ubu:

—Eh! pauvres gens, allez-vous le manger tout cru? Nous n'avons rien pour faire du feu.

Pile:

—N'avons-nous pas nos pierres à fusil?

Père Ubu:

—Tiens, c'est vrai. Et puis il me semble que voilà non loin d'ici un petit bois où il doit y avoir des branches sèches. Va en chercher, Sire Cotice. (Cotices'éloigne à travers la neige.)

Pile:

—Et maintenant, Sire Ubu, allez dépecer l'ours.

Père Ubu:

—Oh non! Il n'est peut-être pas mort. Tandis que toi, qui es déjà à moitié mangé et mordu de toutes parts, c'est tout à fait dans ton rôle. Je vais allumer du feu en attendant qu'il apporte du bois. (Pilecommence à dépecer l'ours.)

Père Ubu:

—Oh, prends garde! il a bougé.

Pile:

—Mais, Sire Ubu, il est déjà tout froid.

Père Ubu:

—C'est dommage, il aurait mieux valu le manger chaud. Ceci va procurer une indigestion au Maître des Finances.

Pile (à part):

—C'est révoltant. (Haut.) Aidez-nous un peu, Monsieur Ubu, je ne puis faire toute la besogne.

Père Ubu:

—Non, je ne veux rien faire, moi! Je suis fatigué, bien sûr!

Cotice (rentrant):

—Quelle neige, mes amis, on se dirait en Castille ou au pôle Nord. La nuit commence à tomber. Dans une heure il fera noir. Hâtons-nous pour voir encore clair.

Père Ubu:

—Oui, entends-tu, Pile? hâte-toi. Hâtez-vous tous les deux! Embrochez la bête, cuisez la bête, j'ai faim, moi!

Pile:

—Ah, c'est trop fort, à la fin! Il faudra travailler ou bien tu n'auras rien, entends-tu, goinfre!

Père Ubu:

—Oh! ça m'est égal, j'aime autant le manger tout cru, c'est vous qui serez bien attrapés. Et puis j'ai sommeil, moi!

Cotice:

—Que voulez-vous, Pile? Faisons le dîner tout seuls. Il n'en aura pas, voilà tout. Ou bien on pourra lui donner les os.

Pile:

—C'est bien. Ah, voilà le feu qui flambe.

Père Ubu:

—Oh! c'est bon ça, il fait chaud maintenant. Mais je vois des Russes partout. Quelle fuite, grand Dieu! Ah! (Il tombe endormi.)

Cotice:

—Je voudrais savoir si ce que disait Rensky est vrai, si la Mère Ubu est vraiment détrônée. Ça n'aurait rien d'impossible.

Pile:

—Finissons de faire le souper.

Cotice:

—Non, nous avons à parler de choses plus importantes. Je pense qu'il serait bon de nous enquérir de la véracité de ces nouvelles.

Pile:

—C'est vrai, faut-il abandonner le Père Ubu ou rester avec lui?

Cotice:

—La nuit porte conseil. Dormons, nous verrons demain ce qu'il faut faire.

Pile:

—Non, il vaut mieux profiter de la nuit pour nous en aller.

Cotice:

—Partons, alors.

(Ils partent.)

Scène VII

UBU parle en dormant.

Ah! Sire Dragon russe, faites attention, ne tirez pas par ici, il y a du monde. Ah! voilà Bordure, qu'il est mauvais, on dirait un ours. Et Bougrelas qui vient sur moi! L'ours, l'ours! Ah! le voilà à bas! qu'il est dur, grand Dieu! Je ne veux rien faire, moi! Va-t'en, Bougrelas! Entends-tu, drôle? Voilà Rensky maintenant, et le Czar! Oh! ils vont me battre. Et la Rbue. Où as-tu pris tout cet or? Tu m'as pris mon or, misérable, tu as été farfouiller dans mon tombeau qui est dans la cathédrale de Varsovie, près de la Lune. Je suis mort depuis longtemps, moi, c'est Bougrelas qui m'a tué et je suis enterré à Varsovie près de Vladislas le Grand, et aussi à Cracovie près de Jean Sigismond, et aussi à Thorn dans la casemate avec Bordure! Le voilà encore. Mais va-t'en, maudit ours. Tu ressembles à Bordure. Entends-tu bête de Satan? Non, il n'entend pas, les Salopins lui ont coupé les oneilles. Décervelez, tudez, coupez les oneilles, arrachez la finance et buvez jusqu'à la mort, c'est la vie des Salopins, c'est le bonheur du Maître des Finances.

(Il se tait et dort.)

Fin du Quatrième Acte.

Acte Cinqième

Scène Première

Il fait nuit. LE PÈRE UBU dort. Entre LA MÈRE UBU sans le voir. L'obscurité est complète.

Mère Ubu:

—Enfin, me voilà à l'abri. Je fuis seule ici, ce n'est pas dommage, mais quelle course effrénée: traverser toute la Pologne en quatre jours! Tous les malheurs m'ont assaillie à la fois. Aussitôt partie cette grosse bourrique, je vais à la crypte m'enrichir. Bientôt après je manque d'être lapidée par ce Bougrelas et ces enragés. Je perds mon cavalier le Palotin Giron qui était si amoureux de mes attraits qu'il se pâmait d'aise en me voyant, et même, m'a-t-on assuré, en ne me voyant pas, ce qui est le comble de la tendresse. Il se serait fait couper en deux pour moi, le pauvre garçon. La preuve, c'est qu'il a été coupé en quatre par Bougrelas, Pif paf pan! Ah! je pense mourir. Ensuite donc je prends la fuite poursuivie par la foule en fureur. Je quitte le palais, j'arrive à la Vistule, tous les ponts étaient gardés. Je passe le fleuve à la nage, espérant ainsi lasser mes persécuteurs. De tous côtés la noblesse se rassemble et me poursuit. Je manque mille fois périr, étouffée dans un cercle de Polonais acharnés à me perdre. Enfin je trompai leur fureur, et après quatre jours de courses dans la neige de ce qui fut mon royaume j'arrive me réfugier ici. Je n'ai ni bu ni mangé ces quatre jours, Bougrelas me serrait de près... Enfin me voilà sauvée. Ah! je suis morte de fatigue et de froid. Mais je voudrais bien savoir ce qu'est devenu mon gros polichinelle, je veux dire mon très respectable époux. Lui en ai-je pris, de la finance. Lui en ai-je volé, des rixdales. Lui en ai-je tiré, des carottes. Et son cheval à finances qui mourait de faim: il ne voyait pas souvent d'avoine, le pauvre diable. Ah! la bonne histoire. Mais hélas! j'ai perdu mon trésor! Il est à Varsovie, ira le chercher qui voudra.

Père Ubu (commençant à se réveiller):

—Attrapez la Mère Ubu, coupez les oneilles!

Mère Ubu:

—Ah! Dieu! Où suis-je? Je perds la tête. Ah! non, Seigneur!

Grâce au ciel j'entrevoi

Monsieur le Père Ubu qui dort

auprès de moi.

Faisons la gentille. Eh bien, mon gros bonhomme, as-tu bien dormi?

Père Ubu:

—Fort mal! Il était bien dur cet ours! Combat des voraces contre les coriaces, mais les voraces ont complètement mangé et dévoré les coriaces, comme vous le verrez quand il fera jour: entendez-vous, nobles Palotins!

Mère Ubu:

—Ou'est-ce qu'il bafouille? Il est encore plus bête que quand il est parti. A qui en a-t-il?

Père Ubu:

—Cotice, Pile, répondez-moi, sac à merdre! Où êtes-vous? Ah! j'ai peur. Mais enfin on a parlé. Qui a parlé? Ce n'est pas l'ours, je suppose. Merdre! Où sont mes allumettes? Ah! je les ai perdues à la bataille.

Mère Ubu (à part):

—Profitons de la situation et de la nuit, simulons une apparition surnaturelle et faisons-lui promettre de nous pardonner nos larcins.

Père Ubu:

—Mais, par saint Antoine! on parle. Jambedieu! Je veux être pendu!

Mère Ubu (grossissant sa voix):

—Oui, monsieur Ubu, on parle, en effet, et la trompette de l'archange qui doit tirer les morts de la cendre et de la poussière finale ne parlerait pas autrement! Ecoutez cette voix sévère. C'est celle de saint Gabriel qui ne peut donner que de bons conseils.

Père Ubu:

—Oh! ça, en effet!

Mère Ubu:

—Ne m'interrompez pas ou je me tais et c'en fera fait de votre giborgne!

Père Ubu:

—Ah! ma gidouille! Je me tais, je ne dis plus mot. Continuez, madame l'Apparition!

Mère Ubu:

—Nous disions, monsieur Ubu, que vous étiez un gros bonhomme!

Père Ubu:

—Très gros, en effet, ceci est juste.

Mère Ubu:

—Taisez-vous, de par Dieu!

Père Ubu:

—Oh! les anges ne jurent pas!

Mère Ubu (à part):

—Merdre! (Continuant) Vous êtes marié, Monsieur Ubu.

Père Ubu:

—Parfaitement, à la dernière des chipies!

Mère Ubu:

—Vous voulez dire que c'est une femme charmante.

Père Ubu:

—Une horreur. Elle a des griffes partout on ne sait par où la prendre.

Mère Ubu:

—Il faut la prendre par la douceur, sire Ubu, et si vous la prenez ainsi vous verrez qu'elle est au moins l'égale de la Vénus de Capoue.

Père Ubu:

—Oui dites-vous qui a des poux?

Mère Ubu:

—Vous n'écoutez pas, monsieur Ubu: prêtez-nous une oreille plus attentive. (A part.) Mais hâtons-nous, le jour va se lever. Monsieur Ubu, votre femme est adorable et délicieuse, elle n'a pas un seul défaut.

Père Ubu:

—Vous vous trompez, il n'y a pas un défaut qu'elle ne possède.

Mère Ubu:

—Silence donc! Votre femme ne vous fait pas d'infidélités!

Père Ubu:

—Je voudrais bien voir qui pourrait être amoureux d'elle. C'est une harpie!

Mère Ubu:

—Elle ne boit pas!

Père Ubu:

—Depuis que j'ai pris la clé de la cave. Avant, à sept heures du matin elle était ronde et elle se parfumait à l'eau-de-vie. Maintenant qu'elle se parfume à l'héliotrope elle ne sent pas plus mauvais. Ça m'est égal, Mais maintenant il n'y a plus que moi à être rond!

Mère Ubu:

—Sot personnage!--Votre femme ne vous prend pas votre or.

Père Ubu:

—Non, c'est drôle!

Mère Ubu:

—Elle ne détourne pas un sou!

Père Ubu:

—Témoin monsieur notre noble et infortuné cheval à Phynances, qui, n'étant pas nourri depuis trois mois, a dû faire la campagne entière traîné par la bride à travers l'Ukraine. Aussi est-il mort à la tâche, la pauvre bête!

Mère Ubu:

—Tout ceci sont des mensonges, votre femme est un modèle et vous quel monstre vous faites!

Père Ubu:

—Tout ceci sont des vérités. Ma femme est une coquine et vous quelle andouille vous faites!

Mère Ubu:

—Prenez garde, Père Ubu.

Père Ubu:

—Ah! c'est vrai, j'oubliais à qui je parlais. Non, je n'ai pas dit ça!

Mère Ubu:

—Vous avez tué Venceslas.

Père Ubu:

—Ce n'est pas ma faute, moi, bien sur. C'est la Mère Ubu qui a voulu.

Mère Ubu:

—Vous avez fait mourir Boleslas et Ladislas.

Père Ubu:

—Tant pis pour eux! Ils voulaient me taper!

Mère Ubu:

—Vous n'avez pas tenu votre promesse envers Bordure et plus tard vous l'avez tué.

Père Ubu:

—J'aime mieux que ce soit moi que lui qui règne en Lithuanie. Pour le moment ça n'est ni l'un ni l'autre. Ainsi vous voyez que ça n'est pas moi.

Mère Ubu:

—Vous n'avez qu'une manière de vous faire pardonner tous vos méfaits.

Père Ubu:

—Laquelle? Je suis tout disposé à devenir un saint homme, je veux être évêque et voir mon nom sur le calendrier.

Mère Ubu:

—Il faut pardonner à la Mère Ubu d'avoir détourné un peu d'argent.

Père Ubu:

—Eh bien, voilà! Je lui pardonnerai quand elle m'aura rendu tout, qu'elle aura été bien rossée et qu'elle aura ressuscité mon cheval à finances.

Mère Ubu:

—Il en est toqué de son cheval! Ah! je suis perdue, le jour se lève.

Père Ubu:

—Mais enfin je suis content de savoir maintenant assurément que ma chère épouse me volait. Je le sais maintenant de source sûre. Omnis a Deo scientia, ce qui veut dire: Omnis, toute; a Deo science; scientia, vient de Dieu. Voilà l'explication du phénomène. Mais madame l'Apparition ne dit plus rien. Que ne puisse lui offrir de quoi se réconforter. Ce qu'elle disait était très amusant. Tiens, mais il fait jour! Ah! Seigneur, de par mon cheval à finances, c'est la Mère Ubu!

Mère Ubu (effrontément):

—Ça n'est pas vrai, je vais vous excommunier.

Père Ubu:

—Ah! charogne!

Mère Ubu:

—Quelle impiété.

Père Ubu:

—Ah! c'est trop fort. Je vois bien que c'est toi, sotte chipie! Pourquoi diable es-tu ici?

Mère Ubu:

—Giron est mort et les Polonais m'ont chassée.

Père Ubu:

—Et moi, ce sont les Russes qui m'ont chassé: les beaux esprits se rencontrent.

Mère Ubu:

—Dis donc qu'un bel esprit a rencontré une bourrique!

Père Ubu:

—Ah! eh bien, il va rencontrer un palmipède maintenant. (Il lui jette l'ours.)

Mère Ubu (tombant accablée sous le poids de l'ours.)

—Ah! grand Dieu! Quelle horreur! Ah! je meurs! J'étouffe! il me mord! Il m'avale! il me digère!

Père Ubu:

—Il est mort! grotesque. Oh! mais, au fait, peut-être que non! Ah! Seigneur! non, il n'est pas mort, sauvons-nous. (Remontant sur son rocher.) Pater noster qui es...

Mère Ubu (se débarrassant):

—Tiens! où est-il?

Père Ubu:

—Ah! Seigneur! la voilà encore! Sotte créature, il n'y a donc pas moyen de se débarrasser d'elle. Est-il mort, cet ours?

Mère Ubu:

—Eh oui, sotte bourrique, il est déjà tout froid. Comment est-il venu ici?

Père Ubu (confus):

—Je ne sais pas. Ah! si, je sais! Il a voulu manger Pile et Cotice et moi je l'ai tué d'un coup de Pater Noster.

Mère Ubu:

—Pile, Cotice, Pater Noster. Qu'est-ce que c'est que ça? il est fou, ma finance!

Père Ubu:

—C'est très exact ce que je dis! Et toi tu es idiote, ma giborgne!

Mère Ubu:

—Raconte-moi ta campagne, Père Ubu.

Père Ubu:

—Oh! dame, non! C'est trop long. Tout ce que je sais, c'est que malgré mon incontestable vaillance tout le monde m'a battu.

Mère Ubu:

—Comment, même les Polonais?

Père Ubu:

—Ils criaient: Vive Venceslas et Bougrelas. J'ai cru qu'on voulait m'écarteler. Oh! les enragés! Et puis ils ont tué Rensky!

Mère Ubu:

—Ça m'est bien égal! Tu sais que Bougrelas a tué le Palotin Giron!

Père Ubu:

—Ça m'est bien égal! Et puis ils ont tué le pauvre Lascy!

Mère Ubu:

—Ça m'est bien égal!

Père Ubu:

—Oh! mais tout de même, arrive ici, charogne! Mets-toi à genoux devant ton maître (il l'empoigne et la jette à genoux), tu vas subir le dernier supplice.

Mère Ubu:

—Ho, ho, monsieur Ubu!

Père Ubu:

—Oh! oh! oh! après, as-tu fini? Moi je commence: torsion du nez, arrachement des cheveux, pénétration du petit bout de bois dans les oneilles, extraction de la cervelle par les talons, lacération du postérieur, suppression partielle ou même totale de la mœlle épinière (si au moins ça pouvait lui ôter les épines du caractère, sans oublier l'ouverture de la vessie natatoire et finalement la grande décollation renouvelée de saint Jean-Baptiste, le tout tiré des très saintes Ecritures, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, mis en ordre, corrigé et perfectionné par l'ici présent Maître des Finances! Ça te va-t-il, andouille?

(Il la déchire.)

Mère Ubu:

—Grâce, monsieur Ubu!

(Grand bruit à l'entrée de la caverne.)

Scène II

LES MÊMES, BOUGRELAS se ruant dans la caverne avec ses SOLDATS.

Bougrelas:

—En avant, mes amis! Vive la Pologne!

Père Ubu:

—Oh! oh! attends un peu, monsieur le Polognard. Attends que j'en aie fini avec madame ma moitié!

Bougrelas (le frappant):

—Tiens, lâche, gueux, sacripant, mécréant, musulman!

Père Ubu (ripostant):

—Tiens! Polognard, soûlard, bâtard, hussard, tartare, calard, cafard, mouchard, savoyard, communard!

Mère Ubu (le battant aussi):

—Tiens, capon, cochon, félon, histrion, fripon, souillon, polochon!

(Les Soldatsse ruent surles Ubs,qui se défendent de leur mieux.)

Père Ubu:

—Dieux! quels renfoncements!

Mère Ubu:

—On a des pieds, messieurs les Polonais.

Père Ubu:

—De par ma chandelle verte, ça va-t-il finir, à la fin de la fin? Encore un! Ah! si j'avais ici mon cheval à phynances!

Bougrelas:

—Tapez, tapez toujours.

Voix au dehors:

—Vive le Père Ubé, notre grand financier!

Père Ubu:

—Ah! les voilà, Hurrah! Voilà les Pères Ubus. En avant, arrivez, on a besoin de vous, messieurs des Finances!

(Entrentles Palotins,qui se jettent dans la mêlée.)

Cotice:

—A la porte les Polonais!

Pile:

—Hon! nous nous revoyons, Monsieuye des Finances. En avant, poussez vigoureusement, gagnez la porte, une fois dehors il n'y aura plus qu'à se sauver.

Père Ubu:

—Oh! ça, c'est mon plus fort. O comme il tape.

Bougrelas:

—Dieu! je suis blessé.

Stanislas Leczinski:

—Ce n'est rien, Sire.

Bougrelas:

—Non, je suis seulement étourdi.

Jean Sobieski:

—Tapez, tapez toujours, ils gagnent la porte, les gueux.

Cotice:

—On approche, suivez le monde. Par conséquent de quoye, je vois le ciel.

Pile:

—Courage, sire Ubu.

Père Ubu:

—Ah! j'en fais dans ma culotte. En avant, cornegidouille! Tuez, saignez, écorchez, massacrez, corne d'Ubu! Ah! ça diminue!

Cotice:

—Il n'y en a plus que deux à garder la porte.

Père Ubu (les assommant à coups d'ours):

—Et d'un et de deux! Ouf! me voilà dehors! Sauvons-nous! suivez, les autres, et vivement!

Scène III

La scène représente la province de Livonie couverte de neige. LES UBS & LEUR SUITE en fuite.

Père Ubu:

—Ah! je crois qu'ils ont renoncé à nous attraper.

Mère Ubu:

—Oui, Bougrelas est allé se faire couronner.

Père Ubu:

—Je ne la lui envie pas, sa couronne.

Mère Ubu:

—Tu as bien raison, Père Ubu.

(Ils disparaissent dans le lointain.)

Scène IV

Le pont d'un navire courant au plus près sur la Baltique. Sur le pont le PÈRE UBU & toute sa bande.

Le Commandant:

—Ah! quelle belle brise.

Père Ubu:

—Il est de fait que nous filons avec une rapidité qui tient du prodige. Nous devons faire au moins un million de nœuds à l'heure et ces nœuds ont ceci de bon qu'une fois faits ils ne se défont pas. Il est vrai que nous avons vent arrière.

Pile:

—Quel triste imbécile.

(Une risée arrive, le navire couche et blanchit la mer.)

Père Ubu:

—Oh! Ah! Dieu! nous voilà chavirés. Mais il va tout de travers, il va tomber ton bateau.

Le Commandant:

—Tout le monde sous le vent, bordez la misaine!

Père Ubu:

—Ah! mais non, par exemple! Ne vous mettez pas tous du même côté! C'est imprudent ça. Et supposez que le vent vienne à changer de côté: tout le monde irait au fond de l'eau et les poissons nous mangeront.

Le Commandant:

—N'arrivez pas, serrez près et plein!

Père Ubu:

—Si! Si! Arrivez. Je suis pressé, moi! Arrivez, entendez-vous! C'est ta faute, brute de capitaine, si nous n'arrivons pas. Nous devrions être arrivés. Oh oh, mais je vais commander, moi, alors! Pare à virer! A Dieu vat. Mouillez, virez vent devant, virez vent arrière. Hissez les voiles, serrez les voiles, la barre dessus, la barre dessous, la barre à côté. Vous voyez, ça va très bien. Venez en travers à la lame et alors ce sera parfait.

(Tous se tordent, la brise fraîchit.)

Le Commandant:

—Amenez le grand foc, prenez un ris aux huniers!

Père Ubu:

—Ceci n'est pas mal, c'est même bon! Entendez-vous, monsieur l'Equipage? amenez le grand coq et allez faire un tour dans les pruniers.

(Plusieurs agonisent de rire. Une lame embarque.)

Père Ubu:

Oh! quel déluge! Ceci est un effet des manœuvres que nous avons données.

Mère Ubu & Pile:

—Délicieuse chose que la navigation.

(Deuxième lame embarque.)

Pile (inondé):

—Méfiez-vous de Satan et de ses pompes.

Père Ubu:

—Sire garçon, apportez-nous à boire.

(Tous s'installent à boire.)

Mère Ubu:

Ah! quel délice de revoir bientôt la douce France, nos vieux amis et notre château de Mondragon!

Père Ubu:

—Eh! nous y serons bientôt, Nous arrivons à l'instant sous le château d'Elseneur.

Pile:

—Je me sens ragaillardi à l'idée de revoir ma chère Espagne.

Cotice:

—Oui, et nous éblouirons nos compatriotes des récits de nos aventures merveilleuses.

Père Ubu:

—Oh! ça, évidemment! Et moi je me ferai nommer Maître des Finances à Paris.

Mère Ubu:

—C'est cela! Ah! quelle secousse!

Cotice:

—Ce n'est rien, nous venons de doubler la pointe d'Elfeneur.

Pile:

—Et maintenant notre noble navire s'élance à toute vitesse sur les sombres lames de la mer du Nord.

Père Ubu:

—Mer farouche et inhospitalière qui baigne le pays appelé Germanie, ainsi nommé parce que les habitants de ce pays sont tous cousins germains.

Mère Ubu:

—Voilà ce que j'appelle de l'érudition, On dit ce pays fort beau.

Père Ubu:

—Ah! messieurs! si beau qu'il soit il ne vaut pas la Pologne. S'il n'y avait pas de Pologne il n'y aurait pas de Polonais!


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