XXXI

Nous n'avancions que très-lentement vers le but de notre voyage, car nous étions fréquemment forcés de mettre le vaisseau en panne; malgré ces contre-temps, dont s'impatientait de Ruyter, je passai les longues heures du jour d'une manière fort agréable, car nous avions à bord une foule d'amusements. La douceur de la température, jointe à la sobriété de nos natifs, rendait le grab plus facile à gouverner que ne le sontgénéralement les vaisseaux équipés d'Européens. Ceux que nous avions à bord avaient été choisis avec un grand soin, et ils avaient tous des situations responsables sur le vaisseau. De Ruyter n'était pas seulement un hardi et excellent commandant, mais encore un admirable compagnon, de sorte qu'il m'était impossible de trouver une cause pour me plaindre de ma situation.

Après avoir quitté les îles Laquedives, nous nous arrêtâmes à Diego-Rayes pour y prendre du bois et de l'eau, et après avoir passé les îles des Frères, nous dirigeâmes notre course vers le sud. À quelques jours de là nous nous trouvions entre le grand banc de Galapagos et les îles de Saint-Brandan.

Un matin, l'homme stationné sur le mât cria:

—Deux voiles étrangères à l'ouest! elles sont dans notre chemin.

Une rafale de brouillard et de pluie nous surprit, et pendant quelque temps nous perdîmes de vue les voiles étrangères. Quand la rafale fut passée, elles devinrent encore visibles. J'appelai de Ruyter.

—J'aperçois deux frégates, lui dis-je, et je les crois françaises, du port de Saint-Louis, dans l'île Maurice.

—Elles peuvent l'être, dit-il, mais j'en doute; donnez-moi le télescope. Trop élevées hors de l'eau, murmura de Ruyter, voiles trop sombres, carène trop courte, et les vergues ne sont pas assez carrées pour être françaises; non, ce ne sont pas des Français. Lâchez les voiles, revirez le vaisseau près du vent.

En voyant exécuter cet ordre, le premier vaisseau étranger revira aussi pendant que l'autre continuait sa course. Nous ne faisions tous que tourner contre le vent, qui était très-léger. La première frégate manœuvrait remarquablement bien, et laissait sa compagne en arrière. Mais cependant sa vitesse n'était pas comparable à la nôtre. Toutes nos craintes étaient de voir tomber le vent, ou de perdre la frégate de vue, ce qui arriva après le coucher du soleil. Pendant la nuit, nous fûmes sur le qui-vive, et de Ruyter ne permit pas de lumière, dans l'appréhension que le grab fût aperçu par les frégates.

Nos ponts étaient arrangés pour l'action, les canons apprêtés, et les petites armes furent montées et disposées en faisceaux, non dans la vaine espérance de pouvoir attaquer la frégate, mais dans celle de prévenir les tentatives qu'elle pourrait faire si elle essayait de nous aborder avec les bateaux.

Au milieu de la nuit une légère brise s'éleva du canal de Galapagos, et nous fîmes une longue course vers l'est; puis le vent changea, et la nuit devint tout à fait obscure.

Les frégates ne montraient aucune lumière, et rien ne pouvait nous révéler la position qu'elles avaient prise.

Notre désir était de gagner le groupe d'îles des Frères, et de nous y cacher pour éviter leur rencontre; car, selon toute probabilité, elles devraient tenir position entre nous et le port, dans la direction duquel nous naviguions quand elles nous avaient aperçus.

Le vent était si bas que le grab se mouvait à peine, et la nuit siobscure que nos télescopes ne pouvaient servir.

Nous attendîmes donc le jour avec une horrible anxiété.

Enfin les sombres nuages de l'est commencèrent à disparaître et à changer leur couleur, qui devint pourpre et frangée d'une teinte orange; le cercle de l'horizon s'élargit, et chaque figure s'éclaircissait en considérant le lever de l'aurore. De Ruyter était debout sur un canon, regardant évaporer une épaisse masse d'obscurs nuages sur le côté opposé au vent, quand tout à coup il cria:

—La voici!

Je suivis la direction des yeux de de Ruyter, et je vis une des frégates sortir comme une île de la vapeur dont elle était enveloppée. Elle nous vit, car elle vira dans notre sillage et chargea toutes les petites voiles qu'elle avait. Elle était à peu près à neuf ou dix milles derrière nous; sa compagne se trouvait encore en arrière et à une très-grande distance. Nous mettions tous nos soins à arranger le grab, et nous déployâmes toutes les voiles qu'il avait, puis les vieux effets furent jetés à la mer.

Après avoir examiné la frégate pendant quelques instants, de Ruyter nous dit:

—Par le ciel! elle navigue bien; je crois qu'elle marche aussi vite que nous, et sa rapidité m'étonne d'autant plus que je ne connais pas de vaisseau qui puisse égaler le grab en légèreté. Ce doit être une frégate nouvelle et récemment arrivée d'Europe. D'ailleurs, avec cetteassiette, le grab n'est pas lui-même. Je n'aime pas l'apparence du temps; quand le soleil se lèvera, nous n'aurons plus d'air. Il faut donc tout préparer pour ce changement.

Deux heures après, l'eau devint calme. Le soleil sortit du sein des flots comme un globe de feu; il avait l'air terrible, et on ne pouvait qu'avec peine supporter ses rayons, car ils brûlaient jusqu'à la cervelle. J'étais à chaque instant obligé de fermer les yeux; son éblouissant éclat me privait de la vue.

Malgré l'étouffante chaleur qui embrasait l'air, la frégate osa envoyer ses bateaux à notre poursuite; et, en admirant la hardiesse de cette chasse dangereuse, de Ruyter s'écria:

—Ces garçons travaillent inutilement; à midi, nous aurons un vent de mer, ils seront obligés de se rappeler qu'ils perdent du temps.

Comme l'avait prédit notre commandant, vers midi, des bouffées de vent commencèrent à agiter légèrement la surface de la mer; puis un faible courant d'air souleva la girouette ornée de plumes. Nous étendîmes nos mains vers le ciel, comme pour retenir le vent. Les légères voiles de coton du haut le sentirent les premières, et, au lieu de s'attacher au mât comme si elles y avaient été collées, elles se gonflèrent et prirent leur forme arquée.

—On croirait, dis-je à de Ruyter, que vous avez une communication avec les éléments.

—C'est vrai, me répondit-il, toute ma vie je les ai étudiés; mais l'existence d'un homme est trop courte, elle ne lui permet pas d'enpénétrer les mystères. Les éléments sont un livre sur lequel un marin doit toujours avoir les yeux attachés, car il est continuellement ouvert devant lui. Ceux qui ne se livrent pas à cette constante étude ne doivent pas accepter la responsabilité de l'existence des hommes qui se confient à eux.

Nous vîmes la frégate hausser son signal de rappel pour ses bateaux, et donner l'ordre, par signe télégraphique, à sa compagne de se mettre en panne à quelque distance de nous, pour nous intercepter le chemin, si, pendant la nuit, nous tentions de gagner l'île de France. De Ruyter avait une copie des signaux de l'amirauté et de ceux des vaisseaux de guerre. Cette copie lui fut extrêmement utile en plusieurs occasions. Nous continuâmes à avancer vers l'île la plus proche de nous; le vent augmenta de force, et nous fûmes forcés de carguer nos petites voiles. De Ruyter s'impatientait de voir que le grab ne devançait pas la frégate, comme il l'avait toujours fait lorsqu'il était poursuivi par un vaisseau hostile.

—Il est embarrassé dans ses mouvements! s'écria de Ruyter.

Et, pour alléger le grab, les étais du mât furent relâchés, le bateau de la poupe retranché, et les ancres qui pressaient sur l'avant du vaisseau furent mises plus en arrière; puis de Ruyter donna l'ordre aux hommes de venir sur l'avant du vaisseau, chacun avec une balle de dix-huit livres dans les mains; ensuite il les transporta de place en place; mais, malgré tout cela, nous avancions avec une très-grande peine.

—Le cuivre du grab a été gâté, dit de Ruyter, par la maudite vase de Bombay.

—Oui, répondis-je, et la frégate est un vrai clipper (vaisseau rapide).

Le soleil se coucha dans un nuage de sang, la brise fraîchit, et, vers onze heures du soir, étant rapprochés de la terre, de Ruyter se détermina à gagner le côté de l'île opposé au vent et d'y jeter l'ancre. Nous le fîmes, espérant que la frégate continuerait sa course vers le vent et qu'elle nous perdrait de vue. Cependant nous restâmes toute la nuit sur le qui-vive, et ceux qui dormaient avaient leurs armes toutes prêtes.

Le docteur avait, pour respirer l'odeur du sang, un nez aussi subtil que celui du tigre; aussi, après avoir fait une plate-forme de caillebotis dans le fond de la cale pour ses blessés futurs, il passa sa tête hors de l'écoutille pour demander à quel heureux moment le massacre commencerait, et il sollicita de deux garçons la promesse de lui servir d'aides.

Dès que la nuit eut obscurci le ciel, Van Scolpvelt se hasarda sur le pont en tirant derrière lui un bandage aussi long qu'un câble, qu'il roulait adroitement autour de ses doigts.

—Mon cher garçon, me dit le docteur, il est temps que je vous instruise. Asseyez-vous pour une minute sur ce canon, je vais vous montrer comment il faut s'y prendre pour appliquer un tourniquet.

En disant ces amusantes paroles, Van Scolpvelt en tira un de son ceinturon.

—Vous êtes absurde, docteur, laissez-moi tranquille, j'ai bien autre chose à faire qu'à perdre mon temps à vous écouter.

—Ah! vous êtes jeune et entêté. Tous les hommes doivent savoir comment on applique un tourniquet, car si ce n'est pas fait avec promptitude, je perds mon patient et le blessé meurt.

Appelé à l'arrière par le rais, je quittai le docteur, qui se dirigea vers de Ruyter en le suppliant de se laisser enseigner comment il fallait mettre les doubles bandages et les bandages en travers. De Ruyter accueillit avec brusquerie la prière du docteur, qui descendit en murmurant:

—Le manque de sommeil crée la fièvre, la fièvre enfante le délire, et le délire amène la folie.

Quelques instants après, Van Scolpvelt fit une seconde apparition sur le tillac, une bouteille et un verre à la main. Il supplia de Ruyter, il m'engagea, il invita l'équipage à prendre un verre de son eau, en disant:

—C'est un breuvage rafraîchissant; il calme la chaleur du corps, il est même plus doux dans ses effets et plus utile que le sommeil.

De Ruyter, qui voulait réparer l'emportement de sa rebuffade, prit un verre de cette eau, en nous assurant que nous pouvions sans dangersatisfaire la fantaisie du docteur, parce que son breuvage n'était que de l'acide nitrique et de la soude.

En voyant de Ruyter si docile à suivre ses conseils, Van Scolpvelt tira de nouveau de sa poche quelques brasses de bandages; mais, à la vue de l'énorme ruban qui se déroulait entre les mains frémissantes du chirurgien, de Ruyter se sauva en criant.

Alors le docteur s'attaqua à moi, mais je pris la fuite. À défaut d'auditeurs et de commentateurs sérieux, il se rejeta sur l'équipage; mais celui-ci repoussa insensiblement tous les efforts de cette verbeuse éloquence, qui tendaient à lui faire ingurgiter la précieuse composition.

Désespéré de l'insuccès de ses tentatives, le docteur absorba furieusement un grand verre de son eau, et il aurait infailliblement vidé la bouteille, s'il n'avait songé que, se trouvant sans moyens de défense, les malades lui en épargneraient la peine; en conséquence, il se précipita à travers les écoutilles dans la salle de ses triomphes.

J'attendais le jour avec anxiété, car j'étais harassé de fatigue. Habitués à de pareilles scènes, les vieux marins dormaient profondément, couchés à leur poste, tandis que de Ruyter marchait sur le pont avec un télescope de nuit dans les mains.

À la première et soudaine lueur du jour, nous fûmes très-étonnés de voir la frégate amarrée à trois milles de nous. Elle était stationnée près de la terre, et sa carène nous était cachée par de hauts rochers qui s'avançaient dans la mer. Ces rochers nous avaient empêchés de la voirpendant la nuit.

Les yeux vifs et perçants de de Ruyter découvrirent la frégate avant que celle-ci nous eût aperçus.

Notre câble fut vivement coupé, et le grab mit à la voile avec la rapidité de l'éclair.

La frégate nous suivit bientôt; mais elle avait à naviguer autour d'un sombre rocher de corail, qui était semblable à un énorme crocodile.

Les sinuosités qu'elle eut à suivre, en ralentissant sa marche, nous permirent d'avancer considérablement.

Nous allégeâmes de nouveau le grab, en jetant à la mer toutes les inutilités et du lest; mais, craignant d'être obligé de mettre en panne, de Ruyter disposa sérieusement les préparatifs du combat.

La brise était tombée, et à dix heures la frégate se trouvait à quatre milles de nous et commençait à préparer ses bateaux. Aidés par un peu de vent, et avec une peine infinie, nous réussîmes à continuer notre course. En voyant notre fuite, la frégate envoya sept bateaux à notre poursuite.

—Il n'y a pas d'espérance de vent jusqu'à ce soir, dit de Ruyter, et des efforts surhumains n'empêcheraient pas les bateaux de la frégate de gagner sur nous d'ici à trois ou quatre heures.

Après un instant de silence pensif, le beau front de de Ruyter devint sombre, et son regard ferme et sans peur parut attristé.

—Trelawnay, me dit-il en m'attirant à lui, voyez-vous là-bas ce rocher, celui qui s'avance hardiment dans la mer? il est blanchi par le soleilet possède des cavernes creusées par le temps. Il n'y a point de végétation dans les fentes de son granit, non plus que dans son entourage; il reste là comme une sentinelle surveillante de l'île. Vous remarquerez par la couleur et par la tranquillité de l'eau qu'elle est très-profonde de ce côté, et vous voyez une longue ligne semblable à un banc de poissons, s'étendant aux alentours en forme de croissant: c'est un sillon de corail blanc dont l'île abonde.

Maintenant, voici le but de ma description: je désire que le grab tourne le roc, mais vous vous en tiendrez à une certaine distance pour éviter le cap. Placez des hommes à la barre et à l'avant pour veiller aux écueils. Là, nous trouverons une petite place sablonneuse abritée contre les vents alizés qui soufflent à cette époque, et tout y est si bien protégé par les bancs, les rocs et les courants, que personne ne voudrait en approcher, à moins d'en connaître parfaitement les difficultés; car si le moindre vent chasse le vaisseau, ou si les vagues sont gonflées par la brise, tout est en commotion et fort dangereux même pour un léger bateau, car le corail coupe comme l'acier. Par un vent même modéré, le plus hardi navigateur n'ose pas s'aventurer à quelques lieues du rivage; les fortes lames qui s'élèvent entre cette île et le grand banc de Baragas sont très-redoutables.

Les montagnes de vagues sont brisées—comme des armées régulières par des guérillas—par ces rochers sans nombre dont vous voyez les sommets se réfléchir dans les eaux; alors la mer, retenue mais non arrêtée,couvre la moitié de l'île d'écume et de débris; de l'autre côté, rien ne s'oppose à la course de la mer, et le mugissement de ses vagues étouffe, dans un sourd roulement, le bruit du plus violent tonnerre. Dans la brèche qui conduit au rocher, brèche qui ne semble pas plus grande qu'un nid d'albatros, nous placerons le grab en travers pour donner le combat à ces hommes qui se battent par amour avec autant de férocité que les autres le font guidés par la haine. Avec mes hommes, je pourrais vraiment les rencontrer sur un meilleur terrain, et sans en craindre le résultat.

Mais les jours de la chevalerie sont passés; la ruse, la fourberie et la finesse constituent aujourd'hui l'art de la guerre. Je désire épargner l'effusion du sang, mais il faut que je défende le grab, et je le défendrai à tout hasard, même si la frégate venait côte à côte de nous. Les sauvages malais nous ont appris que la mort était préférable aux prisons. Si tous les hommes pensaient ainsi, il n'en existerait pas. Qu'en dites-vous, mon garçon?

—J'adore les combats, et je déteste l'air impur!

—Mais ils sont...

—J'en suis fâché; les dogues, vous le savez, se battent contre leurs propres parents, et je ne suis pas un métis: je montrerai ma race.

De Ruyter sourit, et je le quittai pour aller encourager les hommes, placer les sentinelles et donner des ordres au timonier.

Suivant le plan tracé par de Ruyter, à deux heures de l'après-midi, nous tournions autour du roc. La frégate était en panne au nord, à l'extrémité de l'île. Ses bateaux gagnaient sur nous rapidement. Quand nous fûmes encapalés parmi les battures et renfermés par le rivage, nous les perdîmes tous de vue, car ils étaient cachés à nos yeux par la proximité du roc. Je fis ferler toutes les voiles, et nous prîmes position à l'entrée intérieure de la petite baie. Des haussières furent suspendues à l'avant et à l'arrière du grab, et, avec une peine inouïe, nous réussîmes à les attacher au roc.

De Ruyter rassembla tous ses hommes; il n'y en avait que cinquante-quatre en état de porter les armes, et parmi eux plusieurs étaient fort ignorants dans l'art de s'en servir.

Tout était prêt, et un pénible silence régna sur le pont pendant qu'on attendait les bateaux, qui traversaient difficilement le cap.

Malgré mon insouciance habituelle et mon ardeur pour les combats, je ressentais une singulière émotion. Ne me trouvais-je pas ligué avec des Maures au teint bruni contre mes compatriotes aux cheveux blonds?

Quand le premier bateau parut, nous entendîmes leur cri d'encouragement, répété de bateau en bateau jusqu'à ce qu'il s'éteignît dans les murmures de l'Océan. Mon cœur battait tumultueusement dans ma poitrine, et des gouttes de sueur glacée tombaient de mon front.

Il régnait sur le grab un écrasant silence, et des pensées peu agréables commençaient à s'emparer de moi, lorsqu'elles furent chassées par la voix expressive, claire et vibrante de de Ruyter, qui s'avançait vers ses hommes le pas ferme et le regard tranquille, leur disant:

—Allons, répondez par le cri de guerre arabe; il n'est point dans vos habitudes d'être silencieux. Regardez si le premier des bateaux est à la portée des canons.

Je fis feu.

—Ce canon, dit de Ruyter, est trop élevé. Je vais essayer celui-ci; apportez une mèche. Oui, c'est cela.

Le boulet partit en ligne droite, frappa l'eau, bondissant comme une balle de crosse (jeu anglais), et passa au-dessus du premier bateau.

J'ai oublié de dire qu'en tirant le premier coup nous avions hissé les couleurs françaises, et que chaque bateau de la frégate avait l'union jack[1].

Quand les bateaux furent tous réunis, nous vîmes qu'ils tenaient conseil. À la fin d'une courte séance, ils se divisèrent en deux parties et avancèrent le long du cap; peu effrayés de notre défense, ils répondaient à chaque coup de canon par ce cri: «Courage!» en hâtantleur course vers nous.

—Regardez, de Ruyter, dis-je à mon ami peut-être avec un peu d'exaltation; regardez quel courage héroïque! Un des bateaux, atteint par un boulet, coule à fond, et les autres ne s'arrêtent même pas pour ramasser les hommes! Ils étouffent leurs souffrances et le désespoir de leurs pertes sous des acclamations aussi joyeuses que s'ils se réjouissaient au milieu d'un festin.

De Ruyter me répondit froidement:

—Butin, promotion, habitude font beaucoup. Maintenant donnons-leur une volée de balles: il faut que nous estropiions les chefs.

J'étais placé à l'avant du vaisseau, et presque tous les Européens étaient placés sous mon autorité. Après m'avoir donné les derniers ordres, de Ruyter se mit à l'arrière, entouré de ses Arabes, sur lesquels il avait une grande influence.

Un autre bateau chavira, et les pertes des Anglais devenaient évidemment si effrayantes, que nous les entendions s'appeler audacieux! Ils l'étaient certainement, et nous les vîmes délibérer avec attention sur la manière qu'il fallait employer pour avancer avec plus de vitesse; quant à reculer, ce mot n'était pas connu parmi des hommes que le succès avait rendus présomptueux.

Le plus lourd de leurs bateaux avait une caronade de dix-huit livres; il était rempli de matelots, et il s'avança à l'attaque avec sa barge. J'entendis l'ordre degive way, my luds!(avançons, mes garçons!) et,protégés par un feu bien nourri qui porta quelques dommages sur notre bord, ils s'approchèrent rapidement. Nos ennemis avaient supporté une fatigue énorme, et l'atmosphère était chargée d'un air aussi brûlant que celui qui sort de la bouche d'un fourneau. Il était évident qu'ils ne s'étaient attendus ni à une aussi chaleureuse réception ni à un combat aussi inégal. Le désespoir de leur bravoure caractéristique semblait seul les exciter à continuer.

Cinq bateaux de leur petite escadre vinrent côte à côte de nous, et nous fûmes forcés de repousser leurs attaques à l'aide de nos lances et de nos petites armes. Cependant quelques-uns des plus actifs grimpaient dans nos chaînes, et, quoique toujours repoussés, ils renouvelaient leurs tentatives pour gagner le bord. Pendant que nous étions tous occupés à soutenir le feu de l'avant, la barge passa à travers la proue; une brise et une légère houle tournèrent la proue du grab vers la terre, et plusieurs Anglais se précipitèrent sur le tillac. Cette action imprévue captiva notre attention, et de petites bandes en profitèrent pour aborder à l'arrière.

J'aperçus un lascar dont j'avais, quelques minutes auparavant, tancé la poltronnerie, qui se glissait vers l'écoutille. Toutes étaient fermées, à l'exception de la principale, sous laquelle le docteur devait recevoir les blessés, et de Ruyter, qui se méfiait du courage des matelots de Bombay, avait ordonné à Van Scolpvelt de ne permettre à personne (à l'exception des blessés et des porteurs de poudre) de descendre ou de monter.

—Docteur, avait ajouté de Ruyter en riant, coupez les jambes des lâches qui déserteront leur quartier.

—N'ayez pas peur, capitaine, répondit Van Scolpvelt en saccadant ses mots dans un ricanement joyeux; connaissant le mauvais exemple de la poltronnerie et la rapidité avec laquelle se répand une terreur panique, je ne manquerai pas les petits hérons.

Je laissai au lascar le temps de gagner l'entrée des écoutilles, et, au moment où il posait le pied sur la première marche de l'escalier, je lui cassai la tête d'un coup de mousquet, et il tomba lourdement sur le dos de Van Scolpvelt, qui était déjà en train de tenailler les jambes d'un déserteur. Mais je ne pus répondre aux acclamations de surprise que poussa notre chirurgien, car je reçus en pleine poitrine un affreux coup de couteau.

—Regardez sur la proue à tribord! me cria de Ruyter, qui, à la tête de ses Arabes, ravageait le pont.

Nos adversaires se battaient avec un courage téméraire; les blessés se cramponnaient aux cordages et combattaient vaillamment. Après les avoir repoussés dans les bateaux ou jetés dans la mer, nous les crûmes vaincus; mais ils s'efforcèrent encore de grimper sur le vaisseau. Mes veines semblaient remplies d'une lave brûlante; je ressentis une surexcitation si vive qu'elle me rendait presque fou, et, quoique plusieurs parties de mon corps fussent coupées et mutilées, je ne ressentais aucune douleur.

Deux bateaux ennemis coulèrent encore à fond, et les Anglais qui se trouvaient à bord du grab cessèrent bientôt d'opposer une inutilerésistance. J'en entendis un qui disait d'un ton vivement peiné:—Que je sois damné si je baisse pavillon devant un nègre, n'importe comment il me traitera!

Pour mettre en repos sur ce point la scrupuleuse délicatesse de ces hommes, je leur dis avec bienveillance:—Allons, mes garçons, rendez vos armes; je vais vous faire donner une chose qui vous est plus utile en ce moment-ci, un morceau de porc salé et un bon verre de grog.

—Bien, dit un homme en se tournant vers ses compagnons; tout est fini, tout; et quoique ce jeune officier ne soit pas habillé, il parle comme un chrétien.

Les Anglais qui étaient restés à l'avant du vaisseau vinrent à moi, et me tendirent silencieusement leurs armes.

Après l'action, de Ruyter me raconta qu'aussitôt que Van Scolpvelt avait appris que j'étais l'auteur de la mort du lascar, il était monté sur le pont, et qu'au milieu des clameurs du combat il avait crié d'une voix de stentor:

—Trelawnay a agi contrairement aux ordres; il m'a volé d'une manière inadmissible un excellent patient, un patient dont j'avais guetté les allures, et sur lequel je me proposais d'essayer un nouvel instrument de mon invention.

—Et, ajouta de Ruyter, le docteur me poursuivait dans tous les coins du vaisseau, tenant à la main le fameux instrument, qu'il nomme un hexagone, et cet hexagone coupe, dit-il, les chairs sans causer la moindre douleur.

Quand de Ruyter fut parvenu à se débarrasser de Van Scolpvelt, ce dernier, tout en regagnant son poste, continua le cours de ses désolantes plaintes.

—Quel mépris de la science! s'écria le pauvre docteur; certainement Trelawnay complote pour arriver à flétrir dans leur germe les plus belles espérances de ma philanthropie. Ce magnifique instrument restera peut-être inconnu, peut-être incompris!

Cette dernière crainte bouleversa tellement l'esprit du docteur, qu'oublieux de la défense faite par de Ruyter, il reparut sur le pont, cherchant du regard un blessé, un mourant ou un mort. Le souhait du docteur se réalisa: un pauvre matelot, frappé au cœur par une balle, alla tomber sans vie à ses pieds. Van Scolpvelt fondit sur le malheureux comme un faucon sur sa proie; il le saisit par les bras, donna au corps la forme d'un Z, et, l'enlevant sur son épaule avec une force miraculeuse, il se dirigea vers l'écoutille en murmurant:

—Eh bien! si je ne puis essayer ma scie sur un patient vivant, je l'essayerai du moins sur un sujet mort!

Nous avions ordonné à quelques-uns de nos hommes de prendre possession des bateaux et de la barge de l'ennemi, qui se trouvaient côte à côte du grab, pendant que le cutter et un autre bateau rempli d'officiersfuyaient en pleine mer. Mais une poignée de matelots, guidés par un officier, s'opposa à l'opération, revint à la charge, et tenta de se frayer à l'arrière un passage jusqu'à de Ruyter.

Soit qu'ils voulussent, d'un commun accord, s'attaquer au commandant de notre sombre équipage, soit que l'officier eût l'intention de se mesurer avec mon ami, soit encore qu'il ne voulût être désarmé que par un égal, toujours est-il qu'il se fraya bravement un passage au travers de la foule compacte des marins.

De Ruyter comprit le véritable désir de l'officier, car il cria impérieusement:

—Retirez-vous, Arabes, laissez passer le chef, mais seul!

Au lieu de rendre son épée, ainsi que je m'y étais attendu, l'officier s'élança vers de Ruyter avec l'impétuosité de la foudre. Sa taille, vigoureusement élancée, égalait la souplesse de celle de l'ennemi qu'il voulait combattre. La résolution de l'officier parut sourire à de Ruyter, car sa figure se dilata, et un éclair jaillit de ses yeux expressifs et perçants.

De Ruyter tenait un pistolet dans la main gauche, et sa main droite s'appuyait sur une courte épée d'abordage. À plusieurs reprises, et presque inutilement, il ordonna aux matelots de s'éloigner de lui, les menaçant de ses armes s'ils n'obéissaient pas. Enfin l'espace fut laissé libre, et les deux champions se trouvèrent en présence.

L'arme de l'étranger, espèce de coutelas fait d'un mauvais métal, pliacomme un cerceau quand il se frappa contre la garde de l'épée de de Ruyter, qui se tenait seulement sur la défensive. À ce moment critique, et croyant en danger la vie de son capitaine, le cuisinier du grab, un noir de Madagascar, s'arma de son couteau, et il allait le plonger dans la poitrine de l'officier anglais, lorsque de Ruyter, qui s'était aperçu du mouvement, changea de position, lui cassa la tête d'un coup de pistolet, et dit à l'étranger:

—Allons, lieutenant, vous avez agi en brave, et il fait trop chaud pour nous donner des coups d'épée. Vous oubliez que vous êtes sur le vaisseau d'un ami. Allons, allons, jetez votre arme!

En entendant les bienveillantes paroles de de Ruyter, je m'élançai vivement vers l'officier, et après un court examen de ses traits, je m'écriai avec joie:

—Aston! Comment, c'est vous, Aston?

Aston jeta son épée et me regarda avec surprise. Il pouvait à peine distinguer une figure humaine au travers du voile de sang, de sueur et de poudre qui me masquait le visage.

—Ah! dit-il, je vous vois tous deux maintenant: le bien connu de Ruyter, qui se nommait autrefois de Witt, laborieux marchand de Bombay, et... et vous!

Aston me considéra tristement, et reprit, après m'avoir laissé comprendre par un muet reproche combien il blâmait ma conduite:

—En luttant contre un équipage commandé par deux pareils hommes, nous n'avions aucune chance de succès; il était ensuite impossible de vous prendre dans une position si bien fortifiée; nous avons inutilementperdu les plus braves garçons de notre vaisseau. Quelle sottise ou quelle folie! Je ne sais de quel terme qualifier notre témérité; mais elle vient de l'ignorance du nom de l'ennemi que nous voulions combattre.

Quelques-uns des hommes appartenant à la frégate essayaient encore de se sauver, et deux bateaux partis pendant la confusion tentaient de s'emparer d'un troisième dont nos Arabes avaient pris possession; de sorte qu'il y avait encore de temps en temps des coups de canon et de pistolet. Irrité de l'entêtement des vaincus, de Ruyter s'avança vers Aston et lui dit d'un ton grave:

—Je vous en supplie, monsieur, parlez à vos hommes. S'ils désirent profiter des usages de la guerre, ils doivent abandonner des efforts inutiles pour soutenir une opposition plus longue; leur lutte est une folie, plus encore, une déloyauté. Je ne puis m'opposer, en face d'une attaque, à la défense de mes gens; mais, après avoir baissé leur drapeau, vos hommes ne doivent ni fuir ni essayer de reprendre leurs bateaux; et, croyez-le bien, lieutenant, le seul désir qui dicte mes paroles est celui d'éviter l'effusion du sang.

Aston sauta sur le devant du navire, et ordonna aux hommes qui se battaient dans la barge de venir à bord du grab.

Quand cet ordre fut exécuté, Aston se tourna vers de Ruyter et lui dit en souriant:—Permettez-vous à ceux qui sont partis de profiter de leur chance?

—Certainement, répondit de Ruyter; je n'ai besoin ni de bateaux ni de prisonniers; cependant il faut que je remplisse le devoir qui m'obligede garder ceux que je possède, quoique je sois excessivement contrarié de les avoir. Je n'ai jamais de ma vie gagné une bataille aussi inutile, et non-seulement j'ai perdu mes meilleurs hommes, mais encore les services momentanés de ceux qui sont entre les mains du docteur.

—Un succès continuel, fit observer Aston en contemplant avec tristesse les débris de sa petite flotte, rend trop confiant, et en voici les résultats.

—Non, dit de Ruyter, c'est au contraire cette confiance qui assure votre succès dans presque tout ce que vous entreprenez. Toutes les nations ont eu leur tour, et aussi longtemps qu'elles se sont crues invulnérables, elles l'ont été. Quand elles commencent à douter de leurs forces, elles ne sont plus victorieuses. Il faut que ces races—de Ruyter désigna un drapeau américain qui couvrait une écoutille—prennent l'essor en haut, c'est leur station... Mais, Trelawnay, conduisez votre ami en bas, traitez-le en frère. Mon Dieu, garçon, qu'avez-vous? je ne vous croyais que très-légèrement blessé!

En prononçant ces paroles, de Ruyter s'élança sur moi, et la promptitude de ce mouvement amortit ma chute, car je tombai sans connaissance.

Depuis quelques instants, Van Scolpvelt se promenait sur le pont, examinant, additionnant, récapitulant avec une indicible satisfaction la riche moisson de patients que la bataille lui avait faite. Malgré la joie qui remplissait le cœur du bourreau Esculape, un froncement de sourcils très-prononcé accompagnait son regard lorsqu'il rencontrait, dans les évolutions de sa promenade fantastique, la figurebienveillante et douce d'un médecin anglais qui avait suivi Aston sur le grab, et auquel, par l'autorisation de de Ruyter, devaient être confiés tous les blessés de sa nation, beaucoup plus nombreux que les nôtres, et qui ne prétendaient nullement aux soins de Van Scolpvelt, bien au contraire, et il en eut l'irrécusable preuve.

Occupé à chercher dans le groupe des malades de son confrère un cas d'amputation, afin de tenter une seconde épreuve de son nouvel instrument, Van Scolpvelt fut interrompu dans son ardente et silencieuse perquisition par la voix d'un matelot qui disait avec l'accent d'une frayeur jouée:

—Tom, mon ami, regarde; voici un Indien, un diable, un cannibale, il va enlever le paillasson de nos têtes (c'est-à-dire nous scalper), nous hacher en morceaux, et ensuite il nous servira sous le nom de porc salé auxmauricaudsqui seront assez forts pour se mettre à table à l'heure du dîner.

—Que je sois damné, répondit l'homme appelé Tom, si je n'oppose pas à la fourchette de ce vieux Belzébuth la défense d'une bonne cuiller!

Et il ramassa une des cuillers à balles.

Offensé par ces séditieuses paroles, l'opérateur vint pour se plaindre à de Ruyter au moment où je perdais connaissance.

En me voyant tomber, Van Scolpvelt se frotta les mains, se pencha vers moi, et dit en souriant d'un air content de lui-même:

—Je savais bien qu'il succomberait. Lorsque je l'ai vu blessé à lafigure, je lui ai offert mes soins, mais il les a refusés, il a ri,—ri! Il ne rira plus maintenant. Oui, en vérité, il se croit plus savant que moi, plus savant que le docteur Van Scolpvelt!... Je préférerais fumer ma meershaun (pipe) dans le magasin à poudre que de prendre la peine de le saigner, car il est aussi entêté, aussi opiniâtre qu'une femme. Il a tué mon patient; n'aurait-il pas été plus simple, plus juste et surtout plus utile de me laisser scier les jambes du lascar? Mais non, il aime à tuer, c'est la passion de sa nature brutale, féroce, indomptable. Enfin, il a reçu sa punition, car ceci est un jugement de Dieu. Sans lui j'aurais eu un sujet, un sujet magnifique.

Pendant ce monologue, qu'Aston me répéta, je fus transporté dans ma cabine. Là, Van Scolpvelt détacha ma ceinture, et en ôtant ma chemise rougie par le sang, il trouva deux autres blessures, l'une faite par une balle qui avait traversé le bras gauche, l'autre par la crosse d'un mousquet.

—Jugement de Dieu, punition du ciel, reprit Van Scolpvelt, pour le plus atroce des crimes, celui de tromper son chirurgien. Il ne voulait pas non plus apprendre comment on applique un tourniquet, imprudent et déraisonnable jeune homme! Je ne doute pas, on ne doit pas douter qu'il aimerait mieux perdre la vie que l'opiniâtre entêtement de son caractère; rien ne l'émeut, rien ne l'arrête, rien! Il m'a triché, volé, frustré d'un patient!

Ici, Van Scolpvelt coupait les chairs meurtries et fourrait de l'étoupe dans la blessure.

À un vif tressaillement de douleur qui me fit reprendre mes sens, Van Scolpvelt s'écria d'un ton surpris:

—Ah! ah! il n'aime pas cela; je croyais pourtant qu'il n'avait pas la moindre sensibilité.

Sur ces paroles, le docteur me quitta en me confiant à la garde d'Aston.

Lorsque j'eus entièrement repris connaissance, je vis Aston penché sur moi, attentivement occupé à laver ma figure avec de l'eau mêlée de vinaigre.

Quelques minutes se passèrent avant qu'il me fût possible de comprendre l'état dans lequel je me trouvais et même de me rendre compte des circonstances qui l'avaient produit. La figure d'Aston me rappela la boutade que j'avais eue de me jeter du haut du mât dans la mer, et je lui dis, en me croyant encore sur le vaisseau du capitaine-fermier:

—Est-ce bien vous, Aston; où suis-je?

—Où je suis fâché de vous trouver, Trelawnay; peut-être vous eussé-je pardonné tout autre drapeau que celui-ci.

—Voyons, Aston,—car ces paroles me firent revenir à la réalité,—avouez que j'ai eu mille raisons pour m'être à tout jamais dégoûté du premier. Maintenant, je ne me bats que sous les ordres de deRuyter. Montrez-moi un homme plus loyal, plus chevaleresque, plus brave, plus noble, et je le quitte à l'instant.

—L'appréciation que vous faites du grand caractère de de Ruyter est connue, mon cher Trelawnay. Aussi bien que vous, je sais que c'est un homme d'un rare mérite; mais là n'est point le sujet du regret que j'exprime, et votre réponse nous éloigne de la question.

—Eh bien! Aston, pour y répondre, je ne puis qu'interroger vos souvenirs; ils vous rappelleront, sans doute, la situation dans laquelle je me trouvais à l'époque où je me suis mis, non dans la dépendance, mais sous l'amicale protection de de Ruyter. À ma place, quel parti auriez-vous pris?

Aston réfléchit quelques instants, me serra affectueusement la main et me dit avec bonté:

—Par le ciel! je crois que j'aurais agi comme vous l'avez fait... mais, ajouta-t-il en souriant, à votre âge.

—Si vous connaissiez de Ruyter comme je le connais, Aston, vous n'ajouteriez pas cette parenthèse. Sur tout homme de cœur, mon ami exercera l'irrésistible puissance qu'il a exercée sur moi: je l'ai suivi parce que je l'ai aimé, et je le suivrai toujours parce je l'aimerai toujours. En conséquence, ne parlons de rien qui puisse, même indirectement, assombrir l'éclatante lueur de cette amitié... Comment vont les choses sur le pont? Il me semble que la nuit est bien profonde, et que nous sommes dans une singulière situation. Est-ce le ressac qui frappe contre le grab?

—Non, mais contre les rocs. Il n'y a au monde que l'aventureux de Ruyter qui soit capable de se hasarder dans un pareil ancrage. Je comprends aujourd'hui son but, c'était celui d'empêcher notre vaisseau de venir côte à côte du sien. Quelle profondeur d'idée! Je n'eusse jamais pensé à cette ingénieuse défense.

—Et ce n'est point la première fois qu'il a jeté l'ancre à l'abri de ces rochers, mon cher Aston; mais le temps et les circonstances vous apprendront à connaître la supériorité de notre ami; en attendant, parlons de choses fort terrestres: donnez-moi à manger ou un verre de grog, car il faut que je me hâte de remplacer la liqueur rouge qui s'est échappée de mes blessures.

Mais comment diable le vieux Scolpvelt a-t-il arrangé mon bras? Je sens l'empreinte de ses griffes envenimer ma chair. Cet homme a toutes les qualités voulues pour être bourreau en chef des enfers. Aston, appelez, je vous prie, votre médecin. Van Scolpvelt a gâté mon appétit.

Aston envoya chercher son chirurgien, et me dit, en reprenant sa place auprès de moi:

—Van Scolpvelt a certainement une mise extraordinaire, et je ne puis pas dire que j'aime la coupe de sa figure.

—Je le crois, répondis-je en riant. Eh bien, mon ami, son affreux visage n'a rien de malséant ni de désagréable, en comparant la vue au toucher de ses mains, qui brûlent comme une pierre rougie dans un brasier.

Le chirurgien d'Aston parut.

Généralement les médecins ne censurent jamais avec franchise leursconfrères en profession, mais ils le font par une directe implication, c'est-à-dire en défaisant tout ce que l'autre a fait: ce qui fut exécuté par le médecin anglais, mais sans un mot de blâme. Pour apaiser l'irritation des chairs, du liniment était appliqué sur la blessure; mon nouveau docteur l'enleva, ainsi que les bouchons d'étoupe. Cette opération me soulagea aussi vivement que si on avait ôté une écharde de mon doigt.

Remis à mon aise par l'habileté du médecin, je repris ma conversation avec Aston, je lui serrai les mains en lui demandant des nouvelles de notre vaisseau, et pour quelle raison il l'avait quitté, car je savais que ce n'était pas celui-là qui nous avait poursuivis.

—Un de mes amis, me dit-il, avait reçu le commandement d'une frégate, et il m'a donné la place de premier lieutenant à son bord. Ayant reçu des nouvelles de deux frégates françaises, nous étions partis en toute hâte porter ces nouvelles à l'amiral, arrêté à Madras, et, en nous faisant accompagner d'une autre frégate, il nous avait ordonné de veiller sur elles et de ne point les perdre de vue. Nous les découvrîmes au Port-Louis, qu'elles avaient bloqué pendant quelques jours. Outre cela, on nous avait averti que de Ruyter était sur mer avec sa corvette, et nous avions ordre d'intercepter son retour au port. Je n'avais pas la moindre idée de le trouver ici sur le grab, que j'avais pris pour un vaisseau arabe. Je croyais bien cependant l'avoir vu quelque part, et je n'ai jamais pu me souvenir que c'était à Bombay. Mais alors je n'avais pas de cause pour supposer que de Ruyter et même de Witt avaientquelque connexion avec le grab, et à plus forte raison qu'ils étaient l'un et l'autre une même personne. De Ruyter a fait plus de tort au commerce de la Compagnie que tous les vaisseaux de guerre français. Aussi sa tête vaut-elle la rançon d'une frégate. Il est merveilleux, quelque habile qu'il soit, qu'il ait pu éviter si longtemps les piéges tendus sur son passage.

Après avoir fini ses arrangements sur le pont, de Ruyter vint nous retrouver; il serra la main que lui tendait Aston et lui dit avec bonté:

—Le désastre qui vous a fait tomber entre nos mains ne sera pas un très-grand malheur, et il est bien préférable que la victoire soit de mon côté. Quelle miséricorde pourrais-je espérer des marchands inquisiteurs s'ils me tenaient dans leurs griffes? Je préférerais mille fois sentir sur ma poitrine le genou d'un éléphant en fureur. Pour vous mettre à l'aise, autant que les circonstances peuvent le permettre, je laisse à votre jugement la disposition de vos hommes. Combien aviez-vous de personnes sur les bateaux?

—Soixante au plus, en comptant les officiers, répondit Aston.

—Bien. Profitez du voisinage de la frégate pour envoyer votre docteur à bord avec les hommes qui sont sérieusement blessés; ils y seront mieux soignés qu'ici, car nous sommes très-serrés, et nous nous attendions peu à recevoir des hôtes. Si vous avez des lettres à écrire, préparez-les.

De Ruyter remonta sur le pont; Aston commença sa correspondance, et,brisé de fatigue je m'endormis jusqu'au matin.

Le lendemain, je me trouvai assez fort pour monter sur le pont à l'aide d'un appui.

Une vigie que nous avions placée sur la pointe d'un rocher nous avertissait des mouvements de la frégate.

Vers huit heures, elle s'approcha de nous aussi près que purent le lui permettre le caprice du vent et le bouillonnement des vagues.

Nous envoyâmes notre chaloupe à son bord, pavoisée d'un drapeau de trêve. Elle contenait le docteur anglais, les blessés et un porteur des lettres d'Aston.

Le capitaine de la frégate renvoya ses remercîments; mais il promit à de Ruyter, tout en lui sachant gré de sa conduite polie et humaine, de le forcer à sortir de sa cachette.

Pour y réussir, tous les expédients furent employés; mais de Ruyter, en étudiant les signaux faits à l'autre frégate, savait que, sous aucun prétexte, elle ne devait quitter le blocus du Port-Louis. La première frégate, dépourvue de bateaux, ne pouvait donc rien faire par elle-même, et il lui était tout à fait impossible d'approcher du grab. La seule chance de succès qui restait à la frégate était de nous bloquer; mais les fréquents et dangereux orages de la saison ne pouvaient lui permettre de le faire efficacement.

Pour éviter la prolixité,—ai-je été assez fortuné jusqu'à présent pour y échapper?—et pour éviter le rocher sur lequel tant de gens ont fait naufrage, j'emprunterai un extrait du journal abrupt et concis de deRuyter:

«Dix heures du matin.—Temps sombre, couvert de nuages, éclairs, fortes ondées; nous levons l'ancre, nous touons le vaisseau de son ancrage; aidés par les éclairs et par le vent frais de la terre, nous évitons les battures.«Une heure.—Nous mettons à la voile et nous quittons l'île qui a été notre refuge.»

Ceci fut écrit trois jours après notre victoire. Nous dirigeâmes notre course vers Diego Garcia, et nous fûmes bientôt loin des frégates.

Nous avions à bord du grab mon ami Aston et vingt-six Anglais.

De Ruyter aurait volontiers libéré Aston, si ce dernier avait voulu accepter les offres généreuses de mon ami.

—Non, disait-il en fermant la bouche à de Ruyter, je dédaigne d'éviter les conséquences naturelles et méritées de ma folle entreprise. Si le succès qui a couronné votre défense avait récompensé mes efforts, ilest certain que je me serais montré aussi généreux que vous. Malheureusement, les preuves de mes bonnes dispositions seraient limitées. Il est donc préférable que les événements aient pris cette marche. Je me soumets volontiers aux usages de la guerre, et je vous supplie, mon cher de Ruyter, de ne pas hasarder votre réputation en froissant les engagements que vous avez contractés envers la France. Ne vous servez pas de votre pouvoir pour me préserver de la punition qui m'attend. Ce ne sera qu'un emprisonnement rigoureux, mais court; puis il y a tant de prisonniers dans l'Inde, qu'un échange pourra promptement s'effectuer.

—Votre volonté sera la mienne, mon cher Aston; seulement, soyez assuré de ceci,—j'ai du moins assez de pouvoir pour vous le promettre avec certitude,—que si le nom de prisonnier ne vous tourmente pas, vous n'éprouverez aucune des indignités qui accompagnent ordinairement cette fâcheuse position. Si je pensais que dans les lieux où je commande il pût en être autrement, je vous libérerais malgré vous. Ma fidélité aux Français est de l'encre, et non du sang; je ne leur en dois pas. Notre contrat est un mutuel intérêt; cet intérêt n'existant plus, chaque parti peut le briser sans un instant d'hésitation. La lie que la révolution de 93 a fait bouillir m'ouvre l'île de France, une seconde Botany-Bay, où la France exile ses félons. Là, ils sont aussi frivoles, aussi légers, aussi violents que les brises du Mousan à Port-Louis, où le vent souffle de chaque quartier de la boussole, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil; mais ils n'osent pas se jouer de moi: je dis ils n'osent pas,parce qu'avec toutes leurs batteries de trompette, leurs cœurs ne sont ni nobles ni braves. Leur courage est une parole, leur fureur un ouragan en jupon. Ils vous détesteront parce que vous êtes brave, parce que vous êtes beau garçon, parce que vous avez un habit élégant; ils sont aussi envieux, aussi cruels, aussi lâches que l'est la race caquetante des singes de Madagascar.

Aston regarda de Ruyter avec surprise, tandis que je riais de cette moqueuse tirade.

—Je vous dis tout cela, lieutenant, parce que je désire que vous compreniez que, sous leur drapeau, je ne sers que mes intérêts. Comme nation, je les méprise, quoiqu'il y ait quelques bonnes âmes parmi eux. Malgré toute leur civilisation,—civilisation dont ils sont très-fiers,—malgré toute leur élégance de geste et de langage, ils vous traiteront avec indignité, car rarement ils ont eu ici l'occasion de décharger leur bile sur un prisonnier anglais. Mais, je vous le jure, ils vous respecteront, et je ne permettrai pas qu'un de mes prisonniers reçoive d'eux même un regard de mépris. Ainsi, nous nous comprenons.

—Maintenant, mes garçons, allons voir ce qu'il y a pour souper; j'ai peur que notre cuisine et notre faïence aient souffert depuis que ces rudes visiteurs nous ont abordés, et pourtant, avec un temps si froid et si obscur, nous n'avons pas besoin d'absinthe pour aiguiser notre appétit; descendez en bas, je jetterai seulement un coup d'œil sur la mer et je vous rejoindrai.

En descendant, j'appelai notre munitionnaire Louis, et je lui dis que nous étions aussi affamés que des hyènes.

—Mais, Louis, m'écriai-je en jetant un coup d'œil sur la table, qui pourra avaler le porc sec et la salaison pourrie que vous avez servis? Allons, mon vieux garçon, donnez-nous quelque chose de mieux, ou je serai obligé de faire rôtir Van Scolpvelt.

—Une fois que vous l'aurez avalé, vous ne mangerez plus, me répondit le munitionnaire; je préférerais dîner avec le sabot d'un cheval.

Au même instant, le docteur parut, attiré par le désir d'examiner mes blessures.

—Laissez-moi tranquille, vieux Van, lui dis-je; pas de chevilles caustiques pour moi. Asseyez-vous, et remplissez un peu votre peau, qui traîne sur vos os comme un morceau de canevas goudronné et ratatiné.

—Comment! s'écria Van Scolpvelt en essayant d'attirer à lui tout le service de la table pour le faire disparaître, mais il ne faut pas que vous mangiez. J'ai ordonné au garçon de vous préparer du conzé.

—Que votre eau de riz soit maudite! Allez, Louis, allez auprès du cuisinier, et dites-lui de nous faire rôtir deux poulets, ainsi qu'un morceau de porc; j'ai besoin de prendre quelque chose de solide et de réconfortant.

Van Scolpvelt allait contremander cet ordre, lorsque je lui mis impatiemment la main sur les lèvres. Puis, à la grande surprise du pauvre docteur, je versai dans une tasse le contenu d'une bouteille de madère, et je me préparais à la vider, lorsque, revenu de sa stupeur,Van s'élança sur moi en s'écriant:

—Pendant que vous êtes mon patient, je ne vous permettrai pas d'attenter à vos jours; vous ne stigmatiserez pas mon système. Au lieu de madère, vous boirez du jus de citron, à moins que vous ne préfériez du gruau de conzé; mais le citron vaut mieux: c'est le fruit ducitrusde la classepolyadelphia, ordreicosandria, le principal ingrédient dans l'acide citrique, précieux pour les usages pharmaceutiques sur terre, et mille fois plus utile sur un vaisseau, où on ne peut jamais le trouver. Mais moi, moi Van Scolpvelt, j'ai travaillé longtemps pour le rendre applicable par la condensation. Jusqu'à présent, dans les mains des chimistes, il a montré des symptômes de décomposition; mais, avec l'aide d'un précieux mémoire composé par le savant Winschatan, précepteur de l'immortel Boerhaave, et daté de 1673, j'ai réussi à le préserver dans la forme concrète. Il a maintenant seize mois, et vous verrez qu'il est meilleur et plus frais qu'à l'époque où on l'a enlevé de l'arbre. Garçon, donnez-le-moi.

Tout occupé de prendre sa composition des mains de son aide, Van Scolpvelt oublia le madère, que j'avalai d'un trait.

Le docteur se leva gravement, et, après m'avoir jeté un regard froid, il prit sa bouteille, l'engouffra dans sa large poche et disparut.

—Capitaine, dit-il à de Ruyter, qu'il poursuivit sur le pont, Trelawnay est un fou: je ne suis pas habitué à les soigner; seulement, je vousconseille de lui faire mettre un gilet de force.

À la fin du souper, Louis plaça sur la table une bouteille de grès couverte de poussière et contenant du skedam couleur de bambou.

Nous nous assurâmes qu'il avait conservé son véritable goût et, selon la délicate observation de Louis, qu'il possédait la saveur d'une flamme mêlée avec le fumet de genièvre.

—Allons, Louis, faites-nous griller un biscuit; vous êtes le seul homme utile à bord; personne n'est capable d'égaler votre adresse pour faire cuire un biscuit à point.

Quand Louis fut descendu pour remplir sa mission, Aston me demanda:

—Quel homme est donc ce Louis?

—Le munitionnaire; il remplit de plus les fonctions de commis et quelquefois celles de cuisinier. C'est un homme double, un garçon sans pareil. Né à l'île Maurice, il réunit dans sa personne les traits caractéristiques de deux nations, le gros ventre et la taille carrée d'un Hollandais aux maigres bras et aux jambes d'un Français; il ressemble à un muid de skedam posé sur des échasses. Sa figure est un burlesque mélange des traits de son père et de ceux de sa mère; grasse et ronde comme une citrouille, elle laisse une large place à un nez français, semblable à une figue mûre, rouge et à la queue élevée. Sa bouche, fendue d'une oreille à l'autre, a des lèvres grosses, flasques, humides, qui en s'entr'ouvrant montrent une rangée de dents tout à faitpareilles aux pieux posés à l'entrée d'une digue hollandaise, et, comme cette digue, toujours prête à recevoir ce qu'on lui offre. Le véritable menton de Louis est ridiculement court, mais, d'une nature aussi féconde que son estomac, il s'est ajouté trois ris. C'est une masse de gras collée sur un vrai cou français, long, osseux et courbé à la façon de celui du dromadaire. La tête de Louis paraît être formée pour porter une couronne d'or, car, à moins de quelque chose de cette forme et de ce poids, rien ne peut rester sur sa tête lorsqu'il fait du vent: aussi ses compagnons lui ont-ils donné le sobriquet deLouis le Grand. Mais le voici, regardez-le bien, et dites-moi si j'ai exagéré le portrait que je viens de faire.

Quand les biscuits furent placés sur la table, je dis à Louis:

—Racontez au lieutenant de quelle façon vous avez obtenu la place de munitionnaire.

—Quand le dernier mourut, monsieur.

—Soit, bien, je sais cela; mais comment mourut-il?

—Monsieur, dit Louis dans un jargon mêlé d'anglais et de français, ce munitionnaire avait un très-grand amour pour l'économie, et un soir, comme il était en train de placer sur la table de la cabine un morceau de fromage dur, sec et salé, je voulus lui faire observer que ce fromage n'était pas mangeable. Il ne répondit à la justesse de ma remarque qu'en m'appelant niais, délicat, extravagant, et il me soutint que le fromage était un très-bon fromage; pour me le prouver, tout en continuant de m'appeler entêté, imbécile, il en cassa un morceau et essaya del'avaler; mais le morceau resta dans sa gorge comme restent dans celle d'un serpent les cornes d'une chèvre qu'il a avalée tout entière. Van Scolpvelt était sur terre, j'étais l'ami du pauvre munitionnaire, et je frappai sur son dos pour lui faire rendre l'étouffant fromage. Ma foi, monsieur, je frappai tant et tant qu'il en mourut, et je pris tout naturellement la place du défunt.

L'équipage du grab s'amusait constamment aux dépens de Louis, dont il ridiculisait les gestes, la figure et les habitudes: mais cette amicale moquerie était rieuse, inoffensive, sans méchanceté, car tous les hommes du bord avaient contracté envers ce brave et loyal garçon une dette d'amitié ou de reconnaissance. Toujours bon, toujours honnête et serviable, Louis se montrait infatigablement industrieux: puis, comme son estomac avait la régularité d'un véritable chronomètre, il ne mettait jamais le moindre retard dans le service des rations, du partage desquelles, malgré son économie, il n'était nullement parcimonieux.

La parfaite organisation du système de dépense établi par leconsciencieux munitionnaire satisfaisait tout le monde, et Louis était enchanté de voir ses matelots joyeux, dodus et bien portants.

Un seul personnage paraissait indifférent, non-seulement au physique, mais encore au moral, à l'excellente nourriture distribuée par Louis, et ce personnage était l'étique Van Scolpvelt.

—Je crois, disait le munitionnaire, que ce docteur hollandais est le diable sous forme humaine; il vit de lecture et de tabac; sa pipe fume toute la journée; il ne mange pas, il ne dort que d'un œil.

En entendant l'éloge que nous faisions des admirables qualités de Louis, de Ruyter, qui entrait dans la cabine, dit en s'asseyant près de nous:

—Il n'y a rien de si utile et de si important pour un commandeur que de bien nourrir ses hommes. Les matelots mangent très-peu, mais si les aliments leur sont parcimonieusement limités, ils deviennent aussi indomptables et aussi sauvages que les bêtes fauves. Votre flotte, ajouta de Ruyter en se tournant vers Aston, s'est révoltée une fois, et cette flotte vous prit vos murs de bois, parce que vous aviez mesuré en petites portions leur part de nourriture. Pour nous, qui tenons notre autorité du suffrage universel de ceux qui se placent sous sa domination, il serait excessivement dangereux d'être entouré par des hommes mécontents et affamés. La faim est sourde à la voix de l'honneur; elle ne connaît pas la crainte; elle brise les liens de fer de l'habitude. Le seul abus qu'il soit nécessaire de réprimer à bord d'un vaisseau est celui des liqueurs, car l'ivresse réveille les idéesd'indépendance et d'insubordination.

—Allons, vieux Louis, dit de Ruyter, donnez-nous encore une rasade de genièvre, et comme mes hommes ont beaucoup travaillé, je vous engage à leur porter à boire. Vous avez corrompu l'orthodoxie de nos Arabes, votre superbe éloquence a vaincu leurs scrupules. Ce Louis, continua de Ruyter en riant, a persuadé à mon équipage musulman que le gin n'a jamais été défendu par Mahomet, que les libations prohibées sont celles du vin; la raison de cette dernière défense vient de la faveur dont jouit le gin dans le paradis des croyants. Une vision miraculeuse m'a assuré ce que je vous dis, déclama Louis le munitionnaire: les jours où quelques rebelles refusèrent le genièvre, un ange m'est apparu; il m'a donné une bouteille de grès pleine de gin, et ce gin était un échantillon de celui qui se boit dans le séjour des bienheureux.

Après avoir rempli sa commission, Louis vint nous dire qu'un requin suivait notre sillage.

—Nos provisions fraîches sont épuisées, ajouta-t-il, je vais l'attraper; il sera très-bon à manger, car je le ferai cuire moi-même.

Aston et de Ruyter me suivirent sur le pont. J'appâtai le croc avec des entrailles de volailles, et je le lançai devant le poisson. À peine le vorace animal eut-il aperçu ma friandise qu'il se précipita sur elle, et, sans bénir le ciel de la trouvaille, il avala viande et pointes de fer. Nous le hissâmes sur le pont, et Louis eut bientôt taillé sur ses côtes un plat de côtelettes.

—Ma foi, il a mérité sa mort, dit le munitionnaire en montrant les restes d'une jaquette de matelot enfouis dans l'estomac du monstre.

Les hommes du bord passèrent la soirée autour du requin. De Ruyter s'absorba dans la lecture d'un drame de Shakspeare, et je restai songeur, cherchant à prévoir l'avenir qui m'était réservé.

Le temps passait, toujours rapidement, emporté sur les ailes de la satisfaction; si quelquefois l'harmonie de notre tranquillité était interrompue par les inévitables rencontres d'un voyage à travers l'Océan, ces nuages fuyaient bientôt vers l'horizon, en laissant le ciel plus bleu et plus limpide. J'étais donc heureux entre deux hommes que j'aimais et que j'admirais à la fois. Il ne manquait au complément de mon bonheur que la présence de Walter. Un déluge eût englouti le monde, que le grab serait resté mon arche. Je n'aurais rien perdu, car, à cette époque, l'affection que je ressentais pour de Ruyter absorbait mon cœur. Il y avait entre mes deux amis, malgré la différence de leur éducation, de leur patrie, de leurs habitudes, une profonde ressemblance. Chez l'un comme chez l'autre existaient une grande stabilité d'esprit, un courage héroïque, des manières douces, affectueuses, un air mâle, fier, et l'inaltérable bonté des grands caractères.

Les marins considèrent la mer comme leur patrie, et tous les vrais enfants de Neptune sont frères; les préjugés nationaux lavés et effacés par les éléments permettent de former vite des amitiés qui durent longtemps. Quand les marins partagent leur bourse, cette action se faitavec plus d'empressement et de générosité que n'en mettra sur terre un frère à obliger son frère avec la garantie des hypothèques. Le mot emprunter ou prêter n'existe pas dans le langage d'un matelot. Il donne ou il reçoit; ce qui ferait croire que l'amitié, la confiance et la sincérité ont cherché un refuge sur l'océan.

Un matin, nous aperçûmes à l'ouest une voile étrangère, qui dirigeait sa course vers nous.

De Ruyter nous dit:

—C'est une corvette française.

Nous hissâmes un signal secret, et elle répondit.

Au coucher du soleil, la corvette vint sous nos quartiers, et, après une conversation avec le capitaine, de Ruyter alla à son bord.

Au retour de notre commandeur, nous changeâmes notre course vers l'île de Madagascar.

Plusieurs de nos blessés moururent, et, n'ayant pas assez de place sur le grab pour garder les prisonniers sans un grand embarras, de Ruyter demanda à Aston s'il voulait lui permettre de les confier au capitaine de la corvette.

—C'est un homme humain, dit de Ruyter, ils seront très-bien traités.

—J'y consens, répondit Aston, qui présida lui-même au transfert des prisonniers.

Aston et quatre Anglais dévoués à leur jeune lieutenant restèrent avec nous.


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