LX

J'éprouvais une si ardente impatience de rentrer à la maison, que je n'accordai aucun égard au paysage.

—Quelle opinion avez-vous de cette dame? me demanda de Ruyter.

—C'est un ange de douceur; elle a un caractère divin, des sentiments et un courage de lionne! Quoiqu'elle soit très-silencieuse, elle est spirituelle, parce que son silence est la timidité d'une méditation profonde, car des yeux si beaux et une bouche si adorable ne peuvent être sans signification.

—Arrêtez là, mon jeune ami, vous en avez assez dit. J'admets qu'elle possède les beautés de sa nation, c'est-à-dire la jeunesse et la toilette; quant aux charmes que vous énumérez si pompeusement, je ne suis pas sur la voie qui peut me les faire découvrir, et je n'ai même aucune idée de leur mystérieuse existence. J'aivécu, Trelawnay. Appelez-vous timidité l'air et les manières d'une courtisane? Quant à sa profonde méditation, vous pouvez tout aussi bien appeler contemplatifs les criards perroquets. Vous parlez encore de son extrême silence, mais je préférerais être couché dans un gouffre avec un ouragan sur ma tête, ou bien encore être condamné aux galères, que de supporter l'horrible torture d'entendre parler une Française une heure par jour dans un climat des tropiques.

—Une Française! m'écriai-je, de qui parlez-vous?

—De qui? Mais de quelle autre personne, pensez-vous que je puisse parler, si ce n'est de la femme avec laquelle nous avons passé la journée?

—Ah! je l'avais tout à fait oubliée; j'ai cru que vous me parliez de Zéla.

—Ah! ah! répondit de Ruyter en riant, vous êtes le garçon qui écrivit à son père en finissant ainsi sa lettre:

«Ma bien-aimée Zéla, je suis toujours à toi.»

Je vous croyais plus grand dans vos vues que cela, Trelawnay. Les esprits sérieux ne doivent jamais se laisser assujettir par un ennemi aussi rampant et aussi faible que l'amour. Vous vous nourrissez d'un poison qui tuera les nobles sentiments de votre cœur et l'énergie de votre nature; vous avez maintenant dans le sein un feu aussi inextinguible que celui qui brûle dans le flanc de cette montagne. Souvenez-vous de mes paroles, mon garçon; il vous détruira comme ce volcan détruira cette montagne, quoiqu'elle soit de granit.

Pauvre enfant, je vous plains, car je vois que vous êtesdéjà soumis et résigné comme un esclave sans espoir, résigné et soumis à la plus énervante des passions humaines!

Les femmes ressemblent à des plantes parasites qui jettent leurs sauvages tendrons sur un arbre, sur deux, sur trois, jusqu'à ce que, devenues un dur cordage, elles étranglent ceux qu'elles embrassent.

Votre front grand et ouvert indique un jugement qui, à sa maturité, devra écraser la vile passion au premier jour de sa naissance. Des hommes comme vous, Trelawnay, sont créés pour accomplir de nobles et grandes choses, pour faire des actions qui les placent au-dessus de la faiblesse du genre humain; ils ne doivent consacrer leur temps ni aux idées étroites et intéressées, ni aux plaisirs d'un seul individu, quelque digne qu'il en soit. Comment, vous vous livrez à l'amusement puéril de caresser une pauvre petite babiole, une poupée d'enfant!

Me voyant silencieux et attristé, de Ruyter termina son discours par la citation d'une phrase de son auteur favori (Shakspeare), mais, comme tout le monde, il citait dans l'espoir de gagner sa propre cause:

«Réveillez-vous, enfant, et le faible, le lascif Cupidon desserrera de votre cou son étreinte amoureuse, et, comme une goutte de rosée rejetée de la crinière d'un lion, il tombera à vos pieds.»

Pour adoucir la peine qu'il m'avait faite, de Ruyter ajouta:

—Je ne blâme pas positivement l'amour que vous avezpour Zéla: elle est votre femme, et, de plus, digne d'être aimée; mais je blâme une affection exclusive qui vous fait perdre votre temps et vos talents, et ils peuvent l'un et l'autre être utilement employés.

Quand de Ruyter eut épuisé un sujet de conversation auquel mon silence donnait des limites restreintes, il essaya de réveiller en moi l'intérêt que j'avais autrefois pour mes devoirs particuliers.

Je répondis peu à ses bienveillantes paroles, et, pour éviter une plus longue discussion, je donnai un coup de cravache à mon cheval, et je laissai de Ruyter causer avec Aston.

En galopant vers la hauteur sur laquelle était située la maison, je fus très-surpris de voir que les fenêtres et les jalousies de la salle du milieu étaient hermétiquement fermées. La soirée était fraîche, le soleil avait disparu derrière les collines; à l'ouest, une douce brise venant de la mer faisait bruire les arbres et demandait l'ouverture de toutes les croisées. Un malheur devait être arrivé, pour que la préoccupation empêchât de prendre le soin habituel de changer l'air des appartements. Comme Zéla occupait entièrement mes pensées, malgré la censure que de Ruyter venait de me faire sur l'amour, je sautai à bas de mon cheval, je brisai une jalousie, et je tombai dans la salle.

La soudaine transition de la lumière à une complète obscurité m'empêcha de distinguer les objets.

—Qui est là? criai-je vivement.

—Fermez la fenêtre, me répondit une voix, fermez la fenêtre; elle se sauvera; fermez vite.

Enavançant, je fis un faux pas et je tombai dans le bassin.

La voix vociférait toujours:

—Fermez la fenêtre. Ah! elles se sauveront! elles se sauveront!

Je sortis du bassin, et en regardant autour de la salle, je vis une forme longue, maigre et sombre qui s'avançait vers moi.

Je reconnus bientôt le pas flasque et le visage fantastique de Van Scolpvelt.

D'une main le docteur tenait une lanterne, et de l'autre il brandissait un long bambou blanc.

Il passa près de moi sans me regarder, car ses yeux, presque hors des orbites, dévoraient le plafond.

Après avoir fermé la fenêtre, il murmura:

—Elles ne se sont pas échappées, les voilà, et l'air leur a fait du bien; elles étaient un peu étourdies, mais elles ont repris leur vivacité première. Eh bien! c'est vraiment merveilleux; regardez... Ah! c'est vous, capitaine?... Je croyais que c'était un des noirs; je suis content que vous soyez venu, car vous serez enchanté de voir les jolies bêtes qui folâtrent dans l'air.

—Que voulez-vous dire, docteur? Je ne vois rien; je crois, en vérité, qu'une vision diabolique occupe votre esprit; il le faut vraiment pour que vous ayez la force de supporter l'étouffante atmosphère de cette chambre.

—Je ne sens pas la chaleur, répondit Van Scolpvelt. N'ouvrez pas les fenêtres, regardez-les, je vous en prie.

—Je les vois et j'entends leurs faibles cris. Que faites-vousrenfermé avec ces oiseaux? Êtes-vous en train de les ensorceler?

—Des oiseaux, hum! des oiseaux! Elles ne sont pas plus des oiseaux que moi, elles sont vivipares et classées dans le même rang que les animaux, et que vous-même. L'autre jour, quand je vous ai envoyé mon Spallanzani, vous l'avez rejeté. Eh bien! si vous l'aviez lu, vous ne seriez pas si ignorant; une chauve-souris un oiseau!

—Allons, Van, ouvrez les fenêtres, j'ai mal au cœur.

—Mal au cœur! qu'est-ce que cela fait, ne suis-je pas ici? Je désire vous faire voir le secret de l'expérience. Ne croiriez-vous pas, en regardant leurs mouvements, qu'elles ont l'usage de leurs orbes visuels? Imaginez-vous qu'ils ont été brûlés!

—Brûlés?

—Oui, il y a une demi-heure.

—Quelle est la brute qui a fait cela?

J'ouvris la porte et je vis accourir Zéla, qui me dit en pleurant:

—Je suis bien contente que vous soyez revenu; cet horrible Indien jaune a attrapé des chauves-souris et il leur a arraché les yeux avec des aiguilles brûlantes.

Voici ce qui était arrivé. En venant rendre visite à de Ruyter, le docteur avait trouvé des chauves-souris dans les trous d'un vieux mur en ruine. Il en avait attrapé trois, aveuglé deux avec un fil de fer rouge, et après avoir arraché les yeux à la troisième, il les avait mises en liberté dans la chambre, afin de voir s'il leur étaitpossible de diriger leur vol avec la même rapidité et la même précision qu'avant d'être si horriblement privées de la vue. Van nommait cela une expérience intéressante, délicieuse, et surtout satisfaisante.

—Spallanzani, me dit-il, a fait ce même essai sur la chauve-souris ordinaire, mais moi j'essaye sur la classe vampire. Ce soir je résoudrai une autre question. On dit que les chauves-souris sont de si admirables phlébotomistes qu'elles insinuent leurs langues,—qui sont pointues comme les plus fines lancettes,—dans les veines des personnes endormies; elles se servent de leurs longues ailes comme d'un éventail pour rendre le sommeil plus calme, puis elles extraient une énorme quantité de sang. Ces vampires ailés préfèrent les veines qui sont derrière le cou ou sur les tempes. Quelquefois la victime meurt insensiblement, affaiblie degré à degré par la perte de son sang.

Maintenant, capitaine, vous qui êtes jeune, échauffé, fiévreux; vous dont les veines sont grandes et pleines, vous devez aller reposer cette nuit à côté de ce vieux mur. Je réglerai la quantité de sang qu'aspirera le vampire, et je m'engage à empêcher que vous saigniez après, ce qui constitue le seul danger de cette expérience. Pensez au bienfait dont vous doterez la science, car si le succès couronne notre tentative, les ventouses, les sangsues, enfin tous les moyens employés pour ôter le sang seront avantageusement remplacés par cet inestimable phlébotomiste. Vers le matin nous ferons l'examen de la construction physiologique de la langue du vampire, car peut-être y découvrirons-nous un moyen pourperfectionner les lancettes dont on se sert usuellement.

Échauffé par ses désirs, le docteur devint éloquent, et son éloquence, que n'interrompit pas l'arrivée de de Ruyter et d'Aston, me faisait rire aux éclats.

Comme je savais qu'il était parfaitement inutile de disputer avec Van Scolpvelt, je me contentai de refuser nettement sa charmante proposition en lui exprimant l'horreur que je ressentais pour tout ce qu'il avait déjà fait.

Le docteur se tourna vers Aston et vers de Ruyter en les suppliant l'un et l'autre, toujours au nom de la science, de se soumettre à cette savante expérience. Mais les trouvant sourds à ses ardentes prières, le docteur donna à ses traits la mine la plus plaintive et la plus attendrissante, et dit à Zéla:

—Et vous, me...

La jeune fille n'en écouta pas davantage; elle se sauva avec la rapidité d'un lièvre.

Van Scolpvelt gronda sourdement contre l'égoïsme des hommes, contre la légèreté d'esprit des femmes, puis il dit d'un air inspiré:

—Eh bien, ce sera moi! oui, moi! Je me coucherai auprès du mur; qu'on m'y fasse immédiatement porter une couche ou des tapis suffisants.

Astonet moi nous nous jurâmes de punir Van Scolpvelt de sa cruauté envers les chauves-souris. Notre plan d'attaque fut arrêté, et pendant que de Ruyter tint compagnie au docteur, je me fis suivre de deux garçons noirs afin d'examiner sur toutes leurs faces les localités du puits. Bâti à la façon orientale, ce puits était large, profond, et des marches de pierre cassées, usées, conduisaient à la proximité de l'eau. Couchées au centre d'une végétation de plantes grasses, de fleurs gluantes, les marches étaient glissantes, et les excréments des chauves-souris, le passage des crapauds, ne contribuaient pas faiblement à les rendre fort dangereuses. Quand je fus parvenu, avec une peine inouïe, à descendre ce gluant escalier, je plongeai un bambou dans l'eau afin de me rendre compte de sa profondeur; cette profondeur n'était que de trois pieds.

J'envoyai un garçon me chercher le hamac de de Ruyter, et nous le plaçâmes, la tête sur les marches du puits, en passant une corde dans les anneaux qui étaient à chaque bout; à ces deux soutiens nous joignîmes une seconde corde mise transversalement, afin de donner de la roideur au hamac quand le docteur y serait étendu.

Lesbranches d'un grand arbre ombrageaient l'ouverture du puits, nous attachâmes une poulie à la plus forte des branches, à celle dont le feuillage nous parut assez épais pour dissimuler le jeu de la poulie. Ceci fait, j'instruisis les noirs de mes projets; je leur appris les rôles qu'ils avaient à jouer, et je les emmenai à la maison, pour les habiller suivant les exigences du devoir qu'ils devaient consciencieusement remplir.

En entrant dans la salle pour appeler de Ruyter,—car il avait été convenu qu'Aston resterait avec le docteur pour l'amuser jusqu'à l'heure qui devait sonner le repas,—je fus obligé de m'arrêter pour écouter avec une juste admiration le discours prononcé par le savant Esculape.

—Je voudrais, criait Van Scolpvelt d'une voix stridente, je voudrais que ma mère ne m'eût point donné la vie, ou bien encore que cette vie m'eût été accordée par le ciel mille années avant cette époque de ténébreuse ignorance, époque désastreuse, qui laisse lâchement dépérir la science. Si les hommes étaient sages, sensés ou seulement raisonnables, ils eussent fait des prodiges pour activer la marche tortueuse de la science. Elle se serait avancée à la voix protectrice de l'encouragement, à l'aide des protections du pouvoir; elle eût prospéré, grandi, et son éclatante lumière serait venue dissiper les sombres nuages qui nous enveloppent. Le chimiste et sa batterie galvanique ne seraient pas en train de détruire, mais de créer! Ô ma mère, si vous étiez arrivée jusqu'à cette sombre période, si vous aviez connu une époque de faiblesse telle, qu'il soit impossibleau savant de trouver un homme assez généreux pour se coucher auprès d'un puits! Qu'auriez-vous dit dans la stupeur de votre affliction? vous, ma mère, qui m'aimiez, vous qui ne révériez que la science et moi, votre unique enfant; et, en aimant ce fils de vos entrailles, vous aimiez encore la science! la science, à laquelle j'avais consacré mes jours et mes nuits; et vous savez, ma mère, avec quelle ardeur les Van Scolpvelt ont poursuivi leur divine, leur sainte profession. Vous souvient-il encore du jour où les suites d'une trop grande application à l'étude vous donnaient une vive douleur à l'œil? cette douleur s'augmenta, et je vous dis:

—Ma mère, si vous ne me laissez pas arracher votre œil, vous aurez un cancer.

—Mon fils, ôtez-le.

Ce fut votre seule réponse. J'enlevai à l'instant votre œil, et vous ne laissâtes échapper ni une plainte, ni un regret, ni un soupir; votre beau front rayonna de joie, car la main de l'opérateur avait été calme, légère, sûre et ferme; et, ajouta Van Scolpvelt avec exaltation, où trouveriez-vous aujourd'hui une pareille femme?

Notre réponse fut un immense éclat de rire.

Van Scolpvelt se leva furieux; il alluma, en grondant de sourdes paroles, l'inséparable amie de ses études, sonécume de mer, et il se rendit au jardin en rappelant à Aston qu'il avait promis d'aller, d'heure en heure, lui rendre visite dans sa couche aérienne.

Nous préparâmes aussitôt les noirs aux rôles qu'ils avaient à jouer. Avec de la chaux liquide, de Ruyter dessinasur le corps nu des jeunes garçons des lignes blanches, et dont l'éclat ressortait vivement sur la teinte noire de leur peau; ces lignes donnaient à nos acteurs une apparence de squelette réellement effrayante. Ce ne fut pas tout; nous attachâmes à leur dos, en forme d'ailes, des archets malais couverts de papier noir rayé de blanc, ensuite nous leur mîmes entre les mains des aiguilles à coudre, liées ensemble avec du fil, mais séparées les unes des autres comme celles dont les matelots se servent pour tatouer leur peau.

Vers minuit, Aston et de Ruyter se placèrent au bout du cordage qui devait être hissé au moment du signal. Sans être ni vu, ni entendu, je me glissai sous l'arbre qui avoisinait le puits, et les garçons spectres se cachèrent sous les buissons de chaque côté du hamac. Les noires chauves-souris voltigeaient les unes autour du puits, les autres au-dessus de la tête de Van Scolpvelt, qui était couché sur le dos, et qui semblait les regarder avec une anxiété curieuse et non effrayée. Van s'était muni d'un bandage, afin d'arrêter l'écoulement du sang, quand, en sa qualité de médecin, il se serait écrié:—Arrêtez! assez!...

Le plus profond silence régnait dans le jardin. Je donnai le signal de l'entrée en scène. Aussitôt les spectres se levèrent, et leur voix criarde jeta un hurlement aigu; ils battirent bruyamment leurs ailes, et vinrent envelopper le docteur dans les pans du hamac. Un second signal éleva l'amant de la science au-dessus de l'arbre, et, quand il redescendit à la hauteur du puits, lesnoirs gambadèrent autour du docteur et le piquèrent du bout de leurs aiguilles avec une rapidité si légère et à la fois si tourmentante, que le docteur dut se croire la proie d'un essaim de guêpes sauvages.

Après cette seconde scène, nous précipitâmes le hamac dans les profondeurs du puits; alors le spectacle devint étrange: troublées dans leur retraite, les chauves-souris s'élancèrent dehors en battant confusément leurs ailes; les crapauds et les rats augmentèrent le tapage, et ce fut la symphonie la plus horriblement discordante que j'aie jamais entendue. Quand le hamac fut posé au fond du puits, nous poussâmes ensemble le cri aigu des Indiens; ce cri retentissant effraya tous les habitants du puits, qui sortirent en désordre de leur sombre demeure.

Pour nous, qui ne faisions que regarder dans le puits, ce spectacle était épouvantable, et pour celui qui était au centre même de l'insurrection, il devait être horrible.

Je commençai à comprendre que mon espièglerie pouvait devenir dangereuse, et je fis part de mes craintes à de Ruyter.

—Ne vous tourmentez pas, me répondit-il, Van Scolpvelt a le cœur d'un stoïcien; c'est sa philosophie ou sa peur,—car ces deux sentiments ne sont pas incompatibles, quoiqu'ils doivent l'être,—qui l'empêche d'appeler au secours.

—Chut! dis-je tout bas, j'entends sa nageoire agiter l'eau; il se remue, écoutez: son coassement s'élève plus haut que celui des crapauds.

Nousentendîmes Van marmoter des plaintes en faisant des effort inutiles pour se délivrer de sa prison. Il clapota dans l'eau quelques instants, et resta enfin silencieux.

Nous étions assez certains de ne faire qu'une méchanceté sans conséquence pour ne pas nous effrayer du silence de Van. Une heure s'écoula. À la dernière minute de cette éternité (pour le docteur), Aston se dirigea vers le puits d'un air nonchalant, parut très surpris de ne pas trouver le docteur, et l'appela en arpentant le jardin dans toutes les directions. J'avais suivi Aston, et nous approchâmes doucement du puits. Van se débattait dans l'eau en maudissant le jour de sa venue dans le monde, les chauves-souris, le puits et tous les diables qui se trouvaient dedans. Ces malédictions étaient proférées en hollandais, en latin et en anglais. Aston daigna enfin entendre la voix du docteur; il s'exclama, s'attendrit, s'indigna, et nous courûmes chercher des cordes et des lumières.

Un garçon descendit dans le puits, attacha une corde autour des reins du docteur, et nous le hissâmes jusqu'aux dernières branches de l'arbre avec une telle rapidité, que le pantalon et la chemise du pauvre savant se déchirèrent par lambeaux.

Quand le docteur fut déposé par terre, il était tellement épuisé, tellement ému, qu'il lui fut à peine possible de respirer. La résurrection de Lazare ne donne qu'une faible idée de la figure de Van Scolpvelt, dont la pâleur livide prenait, sous la terne lueur de nos lanternes, des teintes cadavéreuses. La tête du docteur oscillaitsur ses épaules; ses jambes pliaient comme des bambous sous les caresses du vent; son cou, ses mains et son front étaient couverts d'une vase verte; ses cheveux longs et minces pendaient comme ceux d'une sirène; les sourcils de Van se tenaient droits, et son regard effaré paraissait aussi bourru et aussi furieux que celui d'un chacal pris dans un piége.

Quand il se sentit en état de marcher, il nous tourna le dos et se dirigea vers la maison sans répondre un seul mot à nos pressantes questions.

—Eh bien, docteur, lui demandai-je, avez-vous vu les vampires? Qui donc vous a poussé dans le puits? Avez-vous été saigné?

Van Scolpvelt me regarda d'un air féroce et ne répondit rien.

On lui prépara un verre de skédam; il le but sans mot dire, passa une chemise et se coucha sur le divan de la salle.

Le lendemain, munis de nos lances, Aston et moi, nous grimpâmes le côté boisé de la montagne. Après avoir rôdé pendant quelque temps, nous suivîmes le cours d'une petite rivière qui était à moitié consumée parl'aride chaleur d'un temps sec et sans air. Les eaux de cette rivière serpentaient sous l'ombrage des arbres et des arbrisseaux qui, maintenus dans leur verdure par l'humide contact de l'eau, se penchaient amoureusement vers leur faible nourrice pour lui payer en retour de ses bienfaits le tribut de leur ombre.

Le soleil brûlant dévorait comme un ardent incendie tout ce qui affrontait ses rayons. Le chêne robuste, le fin pin, le palmier gigantesque, le teck majestueux, qui s'élèvent comme des chefs au-dessus de tous les arbres de la forêt, montraient tristement leurs cimes brûlées, séchées, presque anéanties par l'angoisse de la soif. Les bruyants perroquets étaient silencieux, et les singes inconstants, à moitié endormis, se traînaient sur les branches avec une apathie si nonchalante, qu'ils nous laissaient passer indifféremment.

Si je cherchais à attirer leur attention en leur jetant ma lance ou une pierre, ils montaient doucement et d'un air chagrin sur une branche plus élevée, ou bien encore ils changeaient simplement de place. Il n'y avait pas, sous ce ciel brûlant, un autre animal visible.

Notre vive jeunesse, notre santé de fer semblaient nous mettre à l'épreuve du soleil, car nous marchions joyeusement, insouciants de tous les obstacles que nous présentaient les buissons, les bambous et les ronces. Nous débarrassions les chemins avec nos lances, et nous nous faisions un passage aussi adroitement que les sangliers dont nous cherchions les traces.

En traversant la rivière pour rentrer au logis (midi venait de sonner dans nos estomacs), nous fûmes étonnésd'entendre tout près de nous la détonation d'une arme à feu. Cette détonation, dont le silence tripla la sonorité, fut semblable à celle d'un coup de canon, car elle se répéta de rocher en rocher.

Dans une seconde, tout le bois fut en confusion; tous ses hôtes, effrayés, s'agitèrent. Nous courions vers l'endroit d'où le coup de mousquet avait dû partir, quand un sanglier, suivi par une litière de petits, qui joignaient au cri de leur mère leur timide voix, passa rapidement devant nous.

Nous nous jetâmes hardiment à la poursuite de cette précieuse bande. La féroce mère se retourna et mit sa poitrine entre ses enfants et nos armes.

Je voudrais que ma bonne mère pensât ainsi quelquefois aux siens; mais il y a si longtemps qu'elle leur a donné le jour, qu'il est bien possible qu'elle ne s'en souvienne plus.

Je devançai Aston, et je me précipitai au-devant du sanglier. Ma lance se brisa, car le coup, mal dirigé, ne fit qu'effleurer la peau dure et ridée de l'animal. La terre, sèche et glissante, me fit perdre pied, et je tombai devant la bête. Je saisis le petit poignard que j'avais dans ma poitrine, et, sans m'effrayer des regards féroces et des défenses énormes de mon ennemi, j'allais l'attaquer quand Aston me cria:

—Restez tranquille! ne bougez pas!

Je retins mon haleine, et je sentis la lance d'Aston glisser au-dessus de moi. Elle atteignit le sanglier au cœur, et la bête, expirante, tomba sur moi.

Une voix inconnue s'écria aussitôt et d'un ton ravi:

—Cettebelle personne fera des jambons excellents. Je l'emporterai là-bas pour la saler et la préparer.

Et au même moment quelqu'un, le propriétaire de la voix, empoigna mes jambes.

—Que je sois pendu si vous faites cela! m'écriai-je en me levant et en regardant le personnage, qui n'était autre que Louis, arrivé le matin à la maison avec une provision de vivres.

—Ah! me dit-il, je ne vous avais pas vu. Le beau porc!

Et le munitionnaire riait de plaisir, se régalait en imagination sur le cadavre encore chaud de la victime d'Aston.

Tout à coup l'attention de Louis fut attirée par les cris des pourceaux, qui couraient éperdus en cherchant leur mère çà et là.

—Comment! cria-t-il, elle a des petits et vous ne me le dites pas?

Nous réussîmes sans peine à attraper tous les orphelins. Louis les dorlota, les caressa; il les pressa dans ses bras en les appelant ses jolis petits chéris.

—Ne pleurez pas, mes amours, leur dit-il; je vous donnerai des soins aussi tendres que ceux que vous a prodigués votre mère.

En achevant cette bienveillante promesse, Louis se tourna vers nous.

—Avez-vous faim? nous demanda-t-il; si vous le voulez, je vais allumer du feu, afin de faire cuire deux de ces petits?

—Sur quel animal avez-vous tiré un coup de fusil, Louis?

—Ah!c'est vrai. J'ai tiré, et fort adroitement. Je l'avais tout à fait mis en oubli; mais, avant de vous montrer ma victime, laissez-moi attacher les jambes de ces belles petites créatures. Mon fusillé n'est pas encore mort.

Après avoir enchaîné ses jolis petits chéris, Louis nous montra un arbre sur une branche duquel était couché un énorme babouin.

Les entrailles de la pauvre bête sortaient de son corps au milieu d'un ruisseau de sang.

Quoique à l'agonie, il se collait à l'arbre avec ses pieds de derrière.

À notre approche, il nous fit la grimace et se mit à caqueter.

Louis rechargea son fusil, et, quand il dirigea le canon vers l'arbre, la pauvre bête parut désespérée; sa colère se changea en peur, elle nous jeta un regard pitoyable et fit un dernier effort pour fuir vers une branche moins à portée des coups de son ennemi. Ce mouvement fut fatal au babouin, car il tomba sans vie au pied de l'arbre.

Louis sauta sur le singe, le saisit promptement par la nuque et lui coupa la gorge.

Cette action ressemblait tellement à un homicide, que je frissonnai.

—Allons-nous-en, dis-je d'un ton impatienté; laissons-le, laissons-le!

—Pourquoi? demanda Louis; moi je veux l'emporter, la chair du singe est excellente: si vous ne savez pas cela, vous ne savez rien du tout.

—Envérité, s'écria Aston, cet homme est un cannibale, allons-nous-en.

Nous quittâmes Louis en lui promettant d'envoyer une litière et des domestiques pour enlever le sanglier.

Notre première rencontre fut celle de Van Scolpvelt, qui, assis sous une haie de poiriers épineux, dévorait du regard et de la pensée les caractères d'un grand in-folio ouvert devant lui. De temps à autre il s'occupait attentivement à regarder, à l'aide d'un microscope, un objet d'abord invisible à nos yeux.

Van Scolpvelt ne fit pas le moins du monde attention à notre approche. Il continua à tenailler avec un petit couteau un malheureux hérisson.

—Regardez, dit-il à Aston d'un ton dur, regardez cet héroïque animal; je le perce de part en part, il est vivant, il a des muscles, des nerfs, et cependant il ne remue pas, il ne se plaint pas, il ne fait pas le moindre bruit, il ne trouble pas inutilement, sottement, le cours d'une savante expérience: que ce calme dévoué soit une leçon pour vous!

En entrant dans la maison, nous trouvâmes de Ruyteroccupé à parcourir des journaux et à feuilleter des livres nouvellement arrivés.

—Jetez un coup d'œil sur les papiers du grab, me dit-il en me les montrant du regard; ils sont dignes d'intérêt.

—Mon cher de Ruyter, dit Aston, je vous renouvelle devant Trelawnay une prière que je vous ai déjà faite: celle de livrer à la publicité les charmants récits que renferme votre journal particulier.

J'attendis avec impatience la réponse de de Ruyter, et elle frappa vivement mon esprit.

—Si j'étais ambitieux, nous dit-il, si j'aspirais à la vaine gloire de rendre mon nom immortel, et si pour le faire je n'avais qu'à écrire, je n'écrirais pas. Quand la vie d'un homme est pure de toute mauvaise action, quand elle est brillante et sans tache, il a conquis, par l'effort seul de sa volonté, la plus appréciable des gloires, celle de l'estime de ses concitoyens.

Il y a peu de héros grecs et romains qui aient été des auteurs, et cependant leurs noms, illustrés par leurs actions, se sont perpétués jusqu'à nous. Eschyle, Sophocle sont lus; mais Socrate, Timoléon, Léonidas, Portia et Arie sont admirés et connus. Les éclatantes actions de l'héroïsme, de la dévotion, de la générosité, les ont préservés de l'oubli. L'immortalité qui est conquise par la conduite est la plus honorable. Il y a des milliers de gens qui sont incapables de comprendre les idées d'un grand auteur, mais qui s'échauffent et qui brûlent de plaisir en écoutant le récit d'une action noble et généreuse.

Pouren revenir à la demande que vous m'avez faite, je ne puis en satisfaire les désirs, parce que je ne tiens qu'à une seule chose, et cette chose est la bonne opinion, l'estime, l'amitié de ceux que j'aime. Je tiens à la vôtre surtout, mes chers amis, et j'y attache plus de valeur qu'à l'approbation du gouvernement français, qui m'a écrit ici, mon cher Aston, que vous deviez être emprisonné en attendant la possibilité d'un échange. Cet ordre n'a point de personnalité, mais, en égoïste, je vous offre votre liberté sans conditions, et je vous donnerai un passage dans un de vos ports, aussitôt que la vie de ma résidence vous paraîtra fastidieuse.

—Si vous attendez cette époque pour m'embarquer, mon cher de Ruyter, j'ai de longs jours devant moi, car bien certainement elle n'arrivera jamais. Jusqu'à présent j'ai à peine joui d'un plaisir vrai ou ressenti une joie qui puisse être comparée à celle qui remplit mon cœur depuis que j'habite votre résidence. Je suis parfaitement heureux ici, et je n'y éprouve pas un désir qui ne soit à l'instant satisfait. Le seul nuage qui obscurcisse mon bonheur est l'incertitude de sa durée. De sorte, mon cher de Ruyter, que je me vois obligé de vous confesser sincèrement que mes lèvres démentiraient mon cœur si je vous remerciais, en voulant les mettre à profit, des bonnes intentions que vous avez pour moi en me rendant libre.

—Épargnez-vous cette inutile phraséologie, répondit de Ruyter en se levant et en serrant la main d'Aston; vous vous plaisez ici, restez-y, amusez-vous et laissez-moi arranger le reste. Je ménagerai le commandant,et, d'après ce que vous m'avez dit de vos affaires, votre séjour au milieu de nous ne peut vous faire aucun tort dans votre profession.

—Que ma profession soit maudite! s'écria Aston lorsque de Ruyter eut quitté la salle. Je n'étais qu'un enfant quand je suis entré au service, et je n'ai été qu'un imbécile de persister dans cette carrière; elle ne me laisse voir dans l'avenir ni gloire ni fortune, et je me sais incapable aujourd'hui de remplir un emploi sérieux et productif. Je suis dans la marine depuis l'âge de dix ans, et j'en ai vingt-cinq. Je n'ai jamais séjourné trois mois consécutifs sur terre; ma peau est noircie par le soleil, mes cheveux presque blanchis par les orages; je possède des cicatrices, le rang de lieutenant, et voilà tout ce que j'ai gagné et probablement tout ce que je gagnerai.

—Oui, ajoutai-je, et vous aurez de plus, dans vos vieux jours, une bonne place à l'hôpital de Greenwich, une jolie petite cabine grande de six pieds, mais toute à vous seul; des vivres, un jardin planté de choux pour promenade, et trois sous par jour, juste assez pour acheter votre tabac. Que peut-on désirer de plus?

Aston continua de se plaindre, de maugréer, et moi de lui donner pour consolation la perspective de l'hôpital.

—Croyez-moi, mon cher Aston, lui dis-je en quittant le ton de la plaisanterie, abandonnez la carrière maritime; vous la suivez sans espoir de promotion, et elle ne vous mènera pas à la gloire. Puisque vous n'avez point de fortune, associez-vous avec nous, et bien certainement,au bout de quelques années, vous aurez une aisance qui vous permettra de jouir en repos de la seule ambition de votre cœur: celle de consacrer vos jours à la culture de la terre. Car, continuai-je, un homme sans argent n'a point de patrie. D'ailleurs, Aston, vous êtes Canadien, et, si vous allez en Angleterre sans argent, vous serez obligé de vous apercevoir qu'à l'entrée des villes il y a de laides affiches, des affiches très-désagréables à la vue, quoique proprement peintes, et qui glissent dans l'intelligence des arrivants pauvres de malhonnêtes insinuations; quelque chose comme ceci: «Les mendiants ne sont pas reçus ici,» de sorte que Greenwich...

Aston se leva, saisit une lance, et je me sauvai en riant par la fenêtre.

Aston refusait d'écouter avec sérieux mes propositions, et il m'était impossible de lui infuser mes goûts et les principes qui en dérivaient.

Quant à de Ruyter, il ne songeait même pas à lui demander quel parti il voulait prendre.

C'était assurément un excès de délicatesse, car Aston et lui étaient des amis sérieux et inséparables.

Je me rendis au port, où était amarré le grab, pour donner aux hommes une considérable portion de leur part de prise. J'en congédiai un grand nombre, ne laissant sur le grab que les hommes nécessaires au vaisseau. Je dis au rais que deux fois par semaine je me rendrais à bord du grab, et qu'à son tour il viendrait nous voir à la résidence.

Quand j'eus réglé tous les comptes qui regardaient legrab, je me dévouai de cœur, de corps et d'âme aux plaisirs de la vie rurale.

Presque tous les jours j'explorais l'île dans une nouvelle direction; je découvrais les endroits bien fournis de gibier, les rivières et les lacs riches en poisson; quelquefois de Ruyter était mon guide; mais plus souvent encore je servais de cicerone à Aston.

Quand le jour était bon pour la chasse, nous allions tous ensemble, chargés de provisions, dîner à l'ombre des bois. Dans ces occasions, comme il n'y avait presque rien à faire sur le grab, Louis était notre pourvoyeur. Si le temps se montrait favorable aux travaux du jardin, nous passions la journée à planter, à bêcher, à arroser. L'orage, la pluie ou les variations capricieuses de l'atmosphère nous trouvaient dans la salle escrimant, lisant, écrivant ou dessinant. Nous évitions autant que possible l'ennui d'aller à la ville, et nous répondions assez mal aux invitations journalières qui nous étaient faites par la femme du commandant, ainsi que par les officiers et les marchands. De Ruyter et, pour dire la vérité, chacun de nous détestait ce qu'on appelle le monde. En conséquence, mon ami avait, pour y construire son habitation, choisi un endroit presque inaccessible, surtout dans la saison des pluies. Il fermait ainsi avec finesse l'entrée de sa solitude aux paresseux, frivoles et ennuyeux visiteurs. À ce propos, de Ruyter citait les paroles de Morin, philosophe français, qui disait:

«Ceux qui viennent me voir me font un honneur, mais ceux qui s'en abstiennent me font une faveur.»

Quandquelques personnes de Port-Louis se hasardaient à venir nous rendre une visite, leurs discours n'avaient qu'un sujet, celui des dangers qu'ils avaient affrontés en passant à gué les rivières et les marais. En écoutant ces lamentations, de Ruyter souriait avec malice, et il montrait qu'on pouvait remédier au mal par quelques travaux dont il avait déjà le plan.

—Au retour de mon prochain voyage, ajoutait-il, mes projets prendront une forme, je ferai construire une route directe d'ici à Port-Louis.

Quand les niais visiteurs nous avaient débarrassés de leur présence, de Ruyter s'écriait:

—Comment s'y sont-ils pris pour arriver ici avec tant de facilité? Il faut que nous enfermions l'eau, afin d'augmenter le marécage des prairies, la force du torrent et les vibrations du pont de bambou. Malgré cet amour de la solitude, de Ruyter n'était pas insociable; les hommes de cœur, de talent ou d'esprit, en un mot, les hommes estimables étaient les bienvenus, et quand la porte de la maison s'ouvrait devant eux, de Ruyter serrait leurs mains, et chaque trait de son visage exprimait le plaisir. De Ruyter sentait et faisait sentir que l'offre de son hospitalité, que l'acceptation de cette offre étaient des deux parts une grande preuve d'amitié.

Plus le séjour de ces personnages privilégiés et dignes de l'être était long, plus de Ruyter paraissait content. J'ai vécu dans peu de maisons (celles des hommes mariés sont en dehors de la question) où les convives, ainsi que leur hôte, eussent le droit de jouir d'uneliberté égale à celle qui régnait chez de Ruyter. Si les hommes qui s'appellent gentlemen ressemblaient à de Ruyter, ils n'auraient pas besoin de grands mots, de vernis sur leurs bottes et d'amidon à leur chemise pour se distinguer du commun des martyrs.

Ma petite épouse, orpheline, ne connaissait point la civilisation, que le ciel en soit béni! car sa timidité naïve et vraie était celle du pigeon ramier et non la mine affectée d'une coquette. Pauvre chère enfant, elle croyait que son mari seul avait le droit d'occuper ses pensées, et elle ne s'imaginait pas qu'en Angleterre la fashion fait de ce sentiment un crime plus odieux que celui de l'adultère.

Les circonstances de notre première rencontre, notre vie sur le vaisseau et enfin notre séjour sous le même toit achevèrent en peu de temps de former un lien d'intimité qui, dans d'autres circonstances, eût demandé bien des mois.

D'ailleurs les coutumes arabes, toutes favorables au mari, le dispensent sagement du fatigant ennui de faire la cour. Je dis sagement, parce que, quand on offre son amour à une femme jeune et belle, le jugement est aveuglé par la passion. En Orient, les choses sont mieux arrangées, le procès est court; les parents, dont la raison est formée et les passions flétries, se chargent de tous les préliminaires nécessaires à la conclusion du mariage. L'époux et l'épouse se voient et sont mariés dans la même heure; «car, disait le vieux rais, et il était savant, les jeunes hommes et les jeunesfemmes ressemblent à du feu et à de la poudre; en conséquence, on doit les séparer ou les unir.»

En Europe, les jeunes gens parlent du bonheur domestique et de l'affection conjugale avec enthousiasme, et j'ai vu des maris écouter ces paroles en faisant des grimaces de possédé; quelques-uns, c'est vrai, ont la tête aussi dure que celle d'un bélier, et leur peau est à l'épreuve des coups de leur femme et endure le joug avec magnanimité. C'est dans l'Est que règne en triomphe l'amour conjugal; là, les gens non mariés sont les seuls à peu près qui soient pauvres, abandonnés et méprisés.

Quoique jeune, Zéla était sensée; la mort de son père, sans être mise en oubli, ne laissait plus dans son souvenir que la trace d'une affliction calme, sereine, et dont la force avait été amortie par les sentiments d'un amour protégé par les volontés paternelles.

J'apprenais l'anglais à Zéla; elle me donnait quelques notions de la langue arabe, et nous passions de longues heures à étudier ensemble. Zéla était une bonne élève, et la seule punition que je me permettais de lui infliger pour une faute de paresse ou de négligence était un déluge de baisers sur son beau front.

Ma femme m'accompagnait dans mes promenades, et, armée d'une légère lance, elle nous suivait dans les bois et sur les montagnes. Son corps de fée, souple et délicat, était doué, malgré cet extérieur de faiblesse, d'une force et d'une agilité merveilleuses. Si nous étions arrêtés dans notre course par les eaux d'un torrent ou par la profondeur d'un ravin, je portais Zéla dans mes bras.

Notrebonheur ne pouvait plus s'accroître, car il était parfait, absorbant, et nous ne pensions pas plus aux autres, quand nous étions ensemble, qu'aux événements qui pouvaient se passer dans la lune ou dans les étoiles.

Ceux qui demeuraient avec nous occupaient la petite part de pensées et d'affection qui pouvait, sans lui nuire, être dérobée à notre profonde tendresse. Aston et de Ruyter sympathisaient avec nos sentiments, et regardaient avec admiration un amour si étrange et si en dehors de toute comparaison.

Nous jouissions depuis quelques mois du calme bonheur d'une vie tranquille, quand des nouvelles inattendues firent prendre à de Ruyter la résolution de se mettre en mer. L'esprit de notre commandant ne pouvait se permettre aucun repos quand un but à atteindre fixait son attention. Il était donc, dans chaque circonstance et dans les diverses occupations de sa vie, entièrement absorbé par les causes ou par les choses qui réclamaient son expérience et ses soins.

En arrivant chez lui, de Ruyter s'était dépouillé de son costume de marin pour revêtir celui de planteur, et,avec la blanche veste du colon, il en avait pris le caractère. Ce vêtement seyait si bien à la belle figure de de Ruyter, qu'un étranger aurait pu croire qu'il n'en avait jamais porté aucun autre. Exclusivement occupé de jardinage, d'agriculture, de tailles et de semences, de Ruyter n'allait jamais au port; il détestait l'odeur du goudron, et nous disait avec le plus grand sérieux:

—La vue de la mer me donne mal au cœur, et je maudis sa brise, car elle déracine mes cannes à sucre et détruit mes jeunes plantes. Cette haine du moment s'étendait si loin, qu'une défense expresse interdisait dans la conversation toute phrase nautique et dans les repas la présence des viandes salées.

Un jour, occupé dans le jardin à transplanter des fleurs, je fus tout surpris de m'entendre appeler par de Ruyter de la manière suivante:

—Holà! mon garçon, venez à l'avant, nous avons besoin de vous.

—À l'avant! m'écriai-je en rejetant aussitôt ma bêche, et je courus vers la maison tout disposé à gronder de Ruyter, mais je fus arrêté dans mon projet par l'étonnement que me causa l'occupation de mon ami.

Le parquet était couvert de cartes maritimes, d'instruments nautiques, et, agenouillé devant ces cartes, de Ruyter mesurait la longueur des distances à l'aide d'une échelle géographique et d'un compas. La grande et maigre forme du rais arabe était penchée sur mon ami, et il désignait avec sa main osseuse un groupe d'îles dans le canal de Mozambique.

DeRuyter était si attentivement occupé de son travail, qu'au premier moment il ne s'aperçut pas de mon entrée; je me mis donc à examiner sa mobile physionomie. Le nuage qui pendant les jours de calme couvrait les yeux de de Ruyter s'était évaporé; ils brillaient d'un éclat étrange et donnaient à sa physionomie un air visible de satisfaction. De la figure de de Ruyter mon examen tomba sur celle du rais, mais les traits en étaient aussi immobiles que la proue d'un vaisseau. Bruni par le goudron et par les tempêtes, le visage du vieux marin ressemblait à un antique cadran solaire dont la surface corrodée ne marque plus les heures.

—Mon garçon, me dit de Ruyter en levant la tête, il faut que nous nous mettions en mouvement. Donnez l'ordre de brider nos chevaux, nous allons nous rendre au port.

Quand j'eus rempli les désirs de de Ruyter, il changea de costume et nous nous mîmes en route.

Le cheval de de Ruyter n'allait pas assez vite au gré de l'impatience de son fougueux cavalier.

—Laissons là ces paresseux, dit-il en mettant pied à terre, ils ne sont bons que pour des moines. Traversons les collines à pied avec notre boussole.

Un domestique qui nous avait accompagnés prit les chevaux, et nous nous élançâmes en avant avec une rapidité égale à l'essor d'une grue.

Une barque nous porta sur le grab, et de Ruyter, en reprenant son autorité, si bien mise en oubli depuis quelques mois, fit lever d'un regard les nonchalants Arabes couchés sur le pont, mit d'un geste tout l'équipageà ses ordres. Les nouveaux mâts, les barres et les voiles étaient en partie terminés; le fond du vaisseau avait été caréné, sa proue allongée, car le grab se dessinait en corvette.

Quand de Ruyter m'eut fait connaître ses intentions, quand il eut donné ses derniers ordres, il débarqua avec le rais pour recruter dans Port-Louis les hommes de son équipage, acheter les provisions et terminer toutes ses affaires. Aussitôt que la population flottante de la ville eut appris que de Ruyter avait besoin de volontaires, des aventuriers, des matelots de toutes les nations vinrent en foule lui offrir leurs services.

Le nom de de Ruyter était un aimant attractif pour tous ces hommes, et celui qui avait le bonheur d'être engagé pour un voyage croyait sa fortune faite; au lieu de fuir la rencontre de ses créanciers, il flânait nonchalamment dans les rues, buvait et se querellait chez le marchand de vin, promenant ensuite d'un air vainqueur la volage maîtresse qui avait fui pendant les jours de tempête.

De Ruyter était fort difficile dans le choix de ses hommes, surtout lorsqu'il les prenait parmi les Européens; et, pour dire la vérité, il ne s'adressait à eux que dans les cas d'extrême urgence, car l'expérience lui avait appris combien il est difficile de gouverner de pareils vagabonds. Quand de Ruyter eut fait son choix, il chargea le vieux rais de compléter le nombre voulu pour son équipage avec des Arabes et différents natifs de l'Inde, tâche que l'encombrement des gens oisifs et de bonne volonté rendait extrêmement facile. Pendantce recrutement, je travaillais ferme à bord du grab (je continuerai toujours de désigner ainsi le vaisseau, car il subira plusieurs transformations, et mes lecteurs pourraient se fatiguer d'un continuel changement de nom).

Après quelques jours de travail, au lieu de ressembler à une carène flottante, le grab eut les allures d'un vaisseau de guerre; ses côtés étaient peints en couleurs différentes, l'un entièrement noir, l'autre traversé par une grande raie blanche. En me faisant comprendre qu'il irait seul en mer, de Ruyter m'avait dit:

—Je pars pour intercepter quelques vaisseaux anglais dans le canal de Mozambique, et je ne serai absent que pendant un mois ou six semaines. Employez ce temps à vos plaisirs, surveillez les plantations, et faites achever les travaux que nous avons commencés. Vous semblez être si parfaitement heureux ici, vous êtes devenu un si bon planteur, et il y a tant de choses là-bas qui exigent la présence d'un maître, qu'il vaut mieux, puisqu'un de nous doit rester, que ce soit vous, mon cher Trelawnay. D'ailleurs, en admettant même que votre présence ne soit pas indispensable au bon ordre de ma maison, une cause sérieuse vous obligerait à y rester: il est impossible que nous abandonnions Aston à lui-même.

À mon retour, je vous communiquerai les projets que j'ai en vue, projets qui sont fort importants; ainsi donc, attendez-moi patiemment; sitôt rentré, nous arrangerons le grab, nous nous embarquerons tous et nous conduirons Aston dans une colonie anglaise.

Quandde Ruyter eut complété ses approvisionnements, nous fîmes un festin sur le grab, et à la fin de cette apparente réjouissance, nous nous séparâmes.

De Ruyter leva l'ancre avec le vent de la terre, et le matin de son départ, aux premiers rayons du jour, Aston et moi nous grimpâmes sur une hauteur pour voir le grab, dont la carène noire et les ailes blanches effleuraient l'eau comme un albatros.

Ma vie de planteur reprit son cours; c'était une vie calme et heureuse, embellie surtout par mon amour pour Zéla, qui n'avait point diminué. Tous les jours je découvrais en elle une qualité nouvelle, une qualité digne d'admiration.

Zéla était ma compagne inséparable, car je pouvais à peine supporter qu'elle me quittât un instant, et mon amour était trop profond pour craindre la satiété. Mon imagination n'errait loin de Zéla que pour la comparer avantageusement à tout ce qui l'entourait.

La jeune fille s'était si bien enlacée autour de mon cœur, qu'elle était devenue une partie de moi-même; la vivacité de nos sentiments, si libres de s'épancher dans la solitude, s'était journellement accrue, et nous nous aimions d'une affection dans laquelle se rencontraient tous les intérêts de notre vie. Je ne me rendais à Port-Louis que dans le cas d'absolue nécessité, ou quand mon devoir et le souvenir des recommandations de de Ruyter me forçaient à aller rendre une visite au commandant de la ville. La femme de cet aimable Français, qui était vraiment une bonne créature, conservait sa prédilection pour moi; elle aurait bienvoulu non-seulement me garder dans sa maison, mais encore obtenir une visite de Zéla.

—Cette jeune fille, me disait-elle, deviendrait un bijou de grand prix si vous l'initiiez aux élégantes manières du monde.

J'étais trop profondément dégoûté des femmes polies et maniérées pour partager l'opinion de la femme du commandant. Même dans leur extrême jeunesse, la beauté des femmes civilisées est sinon détruite, du moins amoindrie par les mains officieuses des maîtres de danse, de musique, qui leur apprennent une grâce affectée, sans charme, gauche, et quelquefois même malséante.

Quand on présente ces pauvres jeunes filles dans le monde, elles y sont minutieusement examinées par ces êtres qu'on appelle gentlemen, titre qu'ils ont gagné en buvant, en dansant ou jouant aux cartes. Si la jeune fille est riche, un joueur sans argent l'épouse pour remettre un peu d'ordre dans le dérangement de sa fortune; mais si elle est pauvre, elle doit passer sa vie à attendre le hasard, qui, en la sauvant des piéges tendus à sa vertu, doit lui donner une position honorable. Je savais donc tout ce que Zéla avait à craindre du contact des femmes et du regard des hommes, et je tenais à la laisser dans toute la candeur de sa sauvage naïveté.

DeRuyter était absent depuis cinq semaines, quand je fus éveillé un matin par l'arrivée d'un homme qui venait m'annoncer que le grab était amarré dans le port de Saint-Louis.

Sans prendre le temps d'adresser au messager une seule question, je sautai hors de mon lit, je traversai à grands pas le bois encore obscur, et je grimpai sur lePiton du Milieuavec l'agilité d'un chevreuil.

Le jour était encore trop assombri par les vapeurs du crépuscule pour qu'il me fût possible, d'une hauteur d'où cependant je dominais la ville, de distinguer dans le port autre chose qu'une masse confuse de carènes et de mâts.

Je poursuivis ma course dans la direction de Saint-Louis, et j'aperçus bientôt le corps noir, long et bas du grab, dont les mâts s'élevaient au-dessus de tous les autres vaisseaux. Il était amarré en dehors du havre, sur le point de hausser son drapeau.

À la longueur d'un câble, derrière le grab, je vis le beau schooner américain, qui flottait aussi légèrement sur la mer troublée—le vent avait été frais pendant la nuit—qu'une mouette peut le faire. Le schooner avait quitté l'île Maurice pour Manille et devait retourneren Europe. J'étais donc fort étonné de le voir hisser un pavillon français et un drapeau anglais en dessous. Que voulait dire cela?

Certainement ce vaisseau n'était pas arrivé au port en même temps que de Ruyter. Je descendis la colline, et d'un pas rapide je gagnai le port.

Une fois arrivé là, il me fallut perdre quelques secondes à la recherche d'un bateau qui pût me conduire sur le grab. Mon impatience ne me permit pas de consacrer un quart d'heure à parlementer avec un batelier. Je saisis un canot, des rames, et je volai vers le grab avec la légèreté d'un oiseau. La voix claire et sonore de de Ruyter frappa mon oreille; je bondis sur le pont, et nos mains se joignirent dans une fiévreuse étreinte.

La main gauche de mon ami était enveloppée dans une écharpe. Trop essoufflé pour parler, je lui fis un signe qui demandait avec instance comment il avait été blessé.

De Ruyter sourit et me montra le schooner.

—Que voulez-vous dire? m'écriai-je.

—Descendons, mon cher Trelawnay, je vous raconterai tout ce qui s'est passé.

Après avoir croisé, pendant quelque temps sur la côte au nord du canal de Mozambique, j'appris qu'une frégate anglaise était entrée dans Moka pendant un orage. Pour l'éviter, je dirigeai ma course vers des îles entourées d'un banc d'ambre.

En naviguant je voyais, ou plutôt je croyais voir, car l'obscurité de la nuit ne laissait rien distinguer, deslumières bleues et des roquettes à notre côté sous le vent. Croyant que c'était un jeu de la frégate, je m'éloignai autant que possible. Vers la pointe du jour le vent s'abaissa, et bientôt après, à ma grande surprise aussi bien qu'à ma grande joie, j'aperçus une voile de notre côté, sous le vent, et cette voile n'était certainement pas la frégate. Le vaisseau se trouvait placé trop loin de moi pour reconnaître à quel pays il appartenait. Nous déferlâmes nos voiles de perroquet, et nous nous dirigeâmes vers l'étranger. Il nous fut facile de l'approcher, car il était en panne, et la cime de son mât était brisée.

Quand je fus près du vaisseau, l'examen de son corps et de ses mâts me fit découvrir que c'était notre schooner de Boston,—qui l'avait vu une fois ne pouvait l'oublier.—Doublement empressé de lui porter secours, je chargeai le grab de toutes ses voiles, et sa mince et longue proue s'ensevelit dans les vagues au point de me faire croire qu'à notre tour nous allions être démâtés. Les faibles barres du grab pliaient comme des bambous, et les étais de ses mâts, si forts et si élastiques, se brisaient comme du fer fondu, non parce qu'il y avait trop de vent, mais parce qu'il n'y en avait pas assez. Dès que j'eus montré mon drapeau, une sorte de terreur se répandit sur le schooner, et je fus surpris de le voir, malgré sa faiblesse, mettre à la voile et s'éloigner de nous.

Vous savez que le grab navigue mal devant la brise. Heureusement que le schooner avait la même difficulté à surmonter. Cependant il levait sa voile carrée, et avecsa grande voile il semblait nous tenir tête. Au moment où, fort intrigué de la fuite du schooner, j'allais essayer d'activer la marche du grab, un homme stationné sur le mât cria: «Une autre voile étrangère au côté sous le vent!» Pendant que je réfléchissais sur tout ce que cela voulait dire, le mât de misaine du schooner se brisa en deux. Je chargeai le grab de voiles, et je me mis à portée du canon du schooner avant qu'il eût eu le temps de se débarrasser ou de retrancher le mât, qui bientôt après flotta auprès de nous. Pour lui faire montrer ses couleurs, je tirai un coup de canon; mais il ne se montra point jusqu'à ce qu'un second coup, chargé à balles, fût tiré au-dessus de lui. Alors, hissant un pavillon anglais, il nous laissa pénétrer le mystère de sa fuite.

Le schooner avait été pris par la frégate, dont nous apercevions de loin les voiles, et les deux vaisseaux avaient été séparés par les rafales de la nuit; il ne fallait donc pas perdre de temps pour s'en emparer. Quoique très-éloignée, la frégate était sous le vent; mais la grande distance qui nous séparait et la petite taille du grab nous laissaient l'espérance de n'avoir pas été aperçus. Nous avions de grandes difficultés à surmonter, car le courage des marins anglais ne peut s'affaiblir, quelque horrible que soit la situation dans laquelle ils se trouvent. Après s'être débarrassé des débris de son mât de misaine, le schooner dirigea sa course vers sa compagne et commença à faire feu sur nous avec tous les canons qu'il put décharger. Bientôt, côte à côte de lui, je fus forcé de lui donner plusieurs voléesde canon, et, en restant entre le schooner et la frégate, nous lui ôtâmes toute possibilité de se sauver. Alors il baissa son drapeau, et j'en pris possession.

—Mais, de Ruyter, vous oubliez de me dire combien vous avez perdu d'hommes, et quelle gravité a la blessure qui vous prive de l'usage de votre bras.

—Nous avons eu un homme de tué, deux de blessés, et ma nageoire atteinte par une balle.

—La blessure n'est pas sérieuse, j'espère?

—Non, ce n'est rien.

—Comment! s'écria notre vieil ami Van Scolpvelt, qui venait d'entrer dans la cabine les mains chargées d'emplâtres et de ciseaux; qu'appelez-vous rien? Moi qui exerce ma profession depuis près de cinquante ans, je puis dire que je n'ai jamais vu une contusion aussi dangereuse. N'y avait-il pas deux doigts lacérés et l'index tout à fait brisé?

—Bah! répondit de Ruyter, deux doigts collés ensemble, voilà tout...

—Oui, dit le docteur en regardant d'un air joyeux la main à laquelle il allait donner des soins.

Quand il eut enlevé les bandages, il la posa sur la table en s'écriant:

—Si je n'avais pas coupé l'index et enlevé chaque morceau d'os fracassé, si vous aviez eu le malheur d'être traité par un autre médecin que moi, vous auriez non-seulement perdu un doigt, mais encore la main entière; et maintenant vous appelez cela rien! Oui, vous avez raison, quand je les soigne, les blessures ne sont rien; je les guéris. J'opère si doucement!

Icile docteur appliqua sur la blessure une compresse d'eau-forte.

—Mes patients sont plus portés à dormir qu'à se plaindre.

Voyant que de Ruyter souffrait, je dis à Van:

—C'est-à-dire que vous faites souffrir vos patients jusqu'à ce qu'ils tombent dans l'insensibilité.

Sans me répondre, Van regarda de Ruyter.

—Je suis content de vous voir souffrir, dit-il d'un ton cruellement calme.

—Que le diable vous emporte! s'écria de Ruyter.

—J'en suis enchanté, reprit le docteur sans faire la moindre attention aux paroles de de Ruyter, car c'est une preuve que la sensibilité des chairs va vous être rendue. Je vois aussi que le muscle granule. Je vais dompter l'enflure, et votre main sera bientôt guérie.

Le vieux Louis vint me saluer, et il me demanda avec empressement des nouvelles d'une tortue qu'il avait donnée à Zéla.

Pendant qu'on préparait le déjeuner, je montai sur le pont afin de serrer les mains du rais et celles de mes anciens camarades.

À la fin du déjeuner, de Ruyter continua la narration de son voyage.

—J'appris, dit-il, que les Américains appartenant au schooner, à l'exception de cinq qui avaient la fièvre, avaient été transportés à bord de la frégate, et que dix-sept matelots et deux jeunes officiers anglais étaient placés sur le schooner avec l'ordre d'accompagner la frégate; mais, comme je vous l'ai déjà dit, ilsavaient été séparés pendant la nuit par une rafale. J'envoyai ces hommes sur le grab, et je les remplaçai par une forte partie de mes meilleurs marins. Je pris le schooner en touage, et je commençai à le radouber avec les matériaux que nous avions sur le grab. La frégate nous chassa et nous garda à vue pendant deux jours; enfin je parvins à gagner un groupe d'îles que les Anglais ne connaissent pas. Je les frustrai de leur prétention de conquête en jetant l'ancre, pendant la nuit, près d'une des îles opposées au vent. Je perdis bientôt la frégate de vue; alors je plantai un mât de ressource sur le schooner, et me voici.

Maintenant, mon garçon, prenez un bateau, et allez à bord du schooner. Tâchons d'entrer dans le port, ou... arrêtez, il vaut mieux que vous restiez sur le grab; le vent s'abaisse, il faut que je débarque. Vous allez amarrer les deux vaisseaux ensemble dans notre ancienne place. Il est nécessaire que j'aille causer avec le commandant, faire des arrangements pour débarquer nos prisonniers, et voir les marchands auxquels le schooner était consigné.


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