J'ajoutai une balle de plomb à ma carabine, dont j'appuyai la crosse sur le rocher, décidé à ne faire feu qu'en cas d'attaque, et je calculai rapidement qu'il nous serait possible de fuir et de gagner le bateau à la nage si notre ennemi n'était pas atteint par ma balle. Après avoir ôté ma casquette, je jetai un coup d'œil au-dessus du rocher; le bruit ne cessait pas. Tout à coup, et à ma grande surprise, j'aperçus un vieillard griset couvert de poils. Il écarta les buissons, et après un long examen de son entourage, il se baissa et sortit de l'ouverture de la petite baie. Au geste que je fis pour m'élancer vers l'inconnu, Zéla tressaillit, et me prit la main en murmurant à voix basse:
—Cachez-vous et ne bougez pas.
L'étranger avait la plus étonnante figure du monde, et cette figure ne ressemblait à aucune de celles que j'avais vues chez les différents peuples de la mer des Indes. Ses membres étaient remarquablement longs, et la seule arme qu'il portât était une énorme massue, pareille, du reste, à celles dont se servent les insulaires du Sud. La figure de cet homme était noire, couverte de poils gris et profondément ridée; sa taille semblait courbée par l'âge et par les infirmités, mais néanmoins il marchait à grands pas sur le terrain inégal. Les yeux de cet étrange personnage avaient une expression de malignité qui les faisait ressembler à ceux d'un démon.
Quand il fut arrivé sur les bords de la mer, mais dans une direction opposée à celle où nous nous trouvions, il s'assit sur un rocher, et, à l'aide d'une pierre pointue qu'il avait ramassée, il arracha des moules qu'il dévora d'un air horriblement avide. Après avoir terminé son repas, le sauvage cueillit une grande feuille, y mit des huîtres et des moules, puis il serra sa pêche avec soin. Avant de s'éloigner, l'homme examina pendant quelques minutes le canot de Van, qui voguait rapidement vers nous, hocha la tête, et d'un pas alerte il reprit le chemin des jungles et disparut.
—Je veux le suivre, dis-je à Zéla, et je me levai vivement.
Zéla voulut me retenir.
—C'est unJungle-Admée, me dit-elle; on assure qu'ils sont plus rusés, plus cruels et plus féroces que les tigres et les lions.
—Il est seul, mon amie, et bien certainement j'ai assez de force et d'énergie pour lui tenir tête; d'ailleurs, en le suivant, je trouverai un chemin qui me sera utile.
Je mis aussitôt mon idée à exécution, et, après m'être traîné sous un massif de kantak, je découvris un étroit et tortueux sentier que le vieillard suivait à pas lents; je me glissai sur ses traces, accompagné de l'intrépide Zéla.
Après un quart d'heure de marche, le vieillard dirigea sa promenade vers le marais, traversa le lit d'un ruisseau de la montagne, grimpa sur un rocher d'une quinzaine de pieds de haut, et de là sur un vieux pin couvert de mousse.
Quand le sauvage eut gravi le tronc de l'arbre, il se trouva plus élevé que le rocher; alors il s'attacha par les bras à une branche horizontale, et, semblable à un matelot qui traverse les étais d'un mât et change continuellement la position de ses membres, l'étranger gagna le sommet du rocher. Une fois là, il soutint son corps avec ses mains, et, se laissant doucement tomber de l'autre côté, il continua sa marche. Nous le suivîmes en évitant avec soin de faire le moindre bruit.
L'inconnu franchit plusieurs rochers, dans les crevasses desquels poussaient les pins dont j'avais besoin.
Arrivé là, le vieillard suspendit sa marche pour considérer un énorme pin qui, tombé de vieillesse, produisait encore une infinité de vigoureux rejetons. Le sauvage arracha quatre jeunes pins, qu'il dépouilla de leurs branches pour les placer commodément sur son épaule gauche. Cela fait, il se dirigea vers un petit espace de terrain sur lequel se trouvaient des mangoustans sauvages et des bananes. Après avoir cueilli quelques fruits bien mûrs, le sauvage fit plusieurs détours et arriva sur un petit emplacement ombragé par un arbre couvert de grandes fleurs blanches. Sous la merveilleuse épaisseur des branches de cet arbre, nous aperçûmes une jolie petite hutte construite avec des cannes entrelacées ensemble.
Ce fut avec une véritable admiration que mes regards parcoururent le délicieux entourage de la pittoresque habitation du solitaire, car un goût parfait avait présidé au choix de l'emplacement et à l'harmonieuse disposition des objets extérieurs. À droite de la hutte se trouvait un banc de rochers couvert de tamarins et de muscades sauvages; à la base de ce banc, on voyait une excavation à moitié ombragée par trois grands arbres de bétal, qui, avec leurs troncs droits, à l'écorce d'un blanc argenté, étaient d'une beauté tellement resplendissante, qu'ils semblaient être les Grâces de la forêt. Derrière l'ermitage s'étendait à perte de vue unjungle impénétrable, dans lequel je distinguai le tamarin, la muscade, le cactus, l'acacia et le sombre feuillage du bambou.
Après avoir déposé le paquet de jeunes pins à la porte de sa demeure, le vieux sauvage entra à quatre pattes dans la hutte, dont la porte était très-basse, car le toit, couvert de feuilles de palmier, n'était élevé que de deux pieds au-dessus de la terre.
Pendant que j'examinais attentivement la hutte, un bruit sourd dans le buisson sous lequel j'étais caché me fit tourner la tête, et je vis avec un indicible effroi la tête noire et l'œil brillant d'un cobradi-capello. L'horrible bête dirigeait sa marche vers Zéla, qui, muette de terreur, semblait fascinée par les yeux du reptile.
Le danger de ma femme étouffa ma prudence. Je courus à elle en poussant un cri formidable. Le serpent ne parut point alarmé; il se retira doucement dans un buisson et disparut.
—Oh! le Jungle-Admée, s'écria Zéla.
Je me retournai vivement.
Le vieillard s'avançait vers nous en tenant fermement serrée dans ses deux mains la massue, qu'il faisait voltiger au-dessus de sa tête comme un bâton à deux bouts.
À en juger par la férocité du regard du vieux scélérat décharné, par le grincement de ses dents, par la fureur qu'exprimaient tous ses gestes, il était bien certain qu'il se préparait au combat.
J'avais à la main ma carabine armée; mais, avant d'avoir eu la possibilité de la diriger contre mon agresseur, je fus obligé de reculer vivement en arrière pour éviter un coup de massue. Éloigné du sauvage par ces quelques pas, je visai sa poitrine, et tout le contenu de mon arme fut logé dans son corps. Le vieillard bondit sur ses pieds et vint lourdement tomber sur moi. Le choc me fit trébucher, et, me croyant perdu, je criai à Zéla de courir au bateau, afin de se sauver. Mais, au lieu de fuir, l'héroïque enfant enfonça une lance de sanglier dans le dos du sauvage, en me disant d'une voix calme:
—Il est tout à fait mort, mon ami; levez-vous.
J'eus quelque peine à me débarrasser de l'étreinte du sauvage, et, en me relevant, je vis que la balle, en traversant le cœur, était la cause de l'élan convulsif qui avait failli causer ma perte.
Bien certain de la mort du Jungle-Admée, nous pénétrâmes dans sa maison. L'intérieur différait fort peu de celui des habitations de tous les hommes de l'île, seulement cet intérieur était plus propre, et surtout plus commode.
À un bout de la chambre s'élevait un mur mitoyen, sorte de défense opposée à l'invasion des voleurs pendant l'absence du maître. Sur une table grossièrement construite était soigneusement étalée une provision de racines et de fruits. En vérité, on eût dit que la chambre de cet homme était la demeure d'un philosophe écossais.
En entendant la détonation des mousquets et le son des voix qui nous appelaient, je fus tout surpris de m'apercevoir que nous étions tout près de la mer.
Nous nous hâtâmes de regagner le rivage, où stationnait Van dans son canot.
L'endroit où nous nous étions arrêtés avait été désigné au docteur par les hommes de notre bateau; la détonation de ma carabine avait si fort épouvanté notre Esculape, qu'il avait donné l'ordre à ses compagnons de tirer, en forme d'appel, plusieurs coups de mousquet.
—Bonne nouvelle, Van! lui dis-je; j'ai trouvé pour vous ici un magnifique sujet.
Et je racontai au docteur mon aventure avec l'homme sauvage.
—Où est-il? s'écria Van.
Brûlant de curiosité, le docteur me suivit sur le lieu du combat.
—Comment! c'est cela? Mais cet être n'appartient pas à la classebimana, à la classegenus homoou homme; il appartient à la seconde classe desquadrumana, êtres de la racesimii, qui se compose de singes, de guenons et de babouins: lepelvisétroit, lefalxallongé, les bras longs, les pouces courts et les côtes plates.
»Celui-ci, continua Van en tournant le corps, est un orang-outang. En vérité, je n'en ai jamais vu un aussi grand: il ressemble beaucoup augenus homo; mais touchez-le, il a treize côtes, et il n'y a guère de différence entrevotre conformation et la sienne. Buffon dit que les orangs-outangs n'ont aucun sentiment de religion, et quel sentiment en avez-vous? Ils sont aussi braves et aussi féroces que vous; de plus, ils sont très-ingénieux, et vous ne l'êtes pas. D'ailleurs, autre supériorité, c'est une race réfléchissante, sensée, et ils ont le meilleur gouvernement du monde; ils divisent un pays en départements; ils ne se rendent jamais coupables d'une invasion et ne détruisent point les biens des autres.
»Ils sont gouvernés par des chefs et vivent bien sous la douceur d'une loi juste et protectrice. Celui-ci a été méchant, séditieux, et sans nul doute banni de la communauté de ses semblables.
»Je conserverai son squelette pour en faire hommage au collége de chimie d'Amsterdam, car c'est une espèce rare.»
Nous laissâmes Van travailler sur l'orang-outang pour aller examiner les bois de charpente et tracer un chemin jusqu'au rivage.
Vers le soir, nous regagnâmes nos bateaux, car les natifs nous assurèrent que l'île était infestée par des tigres et par des serpents.
J'ai remarqué que les individus qui possèdent des qualités réelles sont détestés et maltraités. La masse du peuple s'occupe généralement à s'aimer elle-même, à penser à son bien-être personnel et à dire du mal des autres, et cela pendant qu'elle essaye de leur enlever une portion de leurs richesses. Il faut que tous ceux qui ambitionnent son estime mentent, se plient à ses caprices et lui rendent hommage.
Le mérite, la vaillance, la sagesse et la vertu sont presque toujours sans pain et sans vêtements.
Les Malais, dispersés sur les bords de la mer des Indes et sur ses plus belles îles, sont déclarés, d'après l'opinion publique, féroces, perfides, ignorants et rebelles à toute tentative de civilisation, et même incapables d'aucun sentiment de bonté, par la raison qu'ils sont capables de commettre tous les crimes.
De Ruyter, qui n'ajoutait aucune foi dans les clameurs du monde, qui n'était jamais guidé par l'opinion des autresquand il avait la possibilité de juger par lui-même, me donna bientôt sur le caractère des Malais de véritables renseignements. En disant que ce peuple était généreux, esclave de sa parole, doué d'un courage invincible, de Ruyter lui rendait justice.
Tous les efforts tentés par les Européens pour arriver à vaincre ce peuple ont été sans succès. Si une partie de leur pays est prise par une force supérieure à leurs moyens de défense, ils abandonnent la lutte, mais avec le courage qui cède sans plier, mais avec leur profond amour de la liberté, qu'ils acquièrent par les conquêtes de leurs victorieuses batailles. Sur la côte du Malabar et dans les trois grandes îles de la Sonde, les Malais sont fort nombreux et sont encore le seul peuple de l'Inde qui ait conservé un caractère national et le libre arbitre de leur sort.
Les Malais ont peu de besoins, et sont hardis, braves et aventureux, et il n'y a guère de pays dans le monde où une pareille race ne puisse trouver les moyens de vivre. Semblables au coco, ils ne sont jamais loin de la mer, et, comme les Arabes, ils s'approprient sans scrupule le superflu des riches étrangers: mais quelle est la créature pauvre qui ne désire pas un peu une partie du bien des riches?...
Les lâches mendient, les rusés volent, et l'homme brave prend à l'aide de sa force.
Les richesses de l'Inde et celles de l'Asie, obtenues par la force et par la ruse, sont journellement transportées le long des côtes malaises en voguant vers l'Europe,et les Malais seraient de véritables barbares s'ils n'en prenaient pour eux une petite portion. Donc, ils s'emparent de tout ce qui tombe sous leurs mains; et, quoique leur pays ait été ravagé, quoiqu'on les ait massacrés en grande partie, ils n'ont perdu ni leur force ni leur courage.
Les Malais possèdent plusieurs colonies sur la côte à l'est de Bornéo, et la situation de cette côte leur permet d'exercer sur le commerce chinois un constant maraudage.
Les Portugais, les Hollandais, les Anglais, ainsi que plusieurs autres nations, ont de temps en temps formé des colonies sur diverses parties de l'île, protégés dans leur installation par le roi de Bornéo. Mais cette protection eut une grande ressemblance avec celle qu'un fermier accorde à l'industrieuse abeille. Ainsi, quand les colons eurent établi des usines, quand ils eurent encaissé les trésors produits par leur travail, on les chassa, et leurs biens furent confisqués.
Le roi moresque, qui demeure à Bornéo, la capitale de l'île, n'a ni influence ni pouvoir en dehors de sa province, et, de plus, fort peu d'autorité sur les Chinois, qui ont accaparé tout le commerce de l'île et qui vivent à Bornéo dans une complète indépendance.
Mais revenons à nos amis les Malais.
Sur la partie de la côte où nos vaisseaux étaient amarrés se trouvait une colonie malaise; nous nous liâmes bientôt avec les principaux habitants, afin de nous débarrasser des Beajus, qui sont le peuple lemeilleur, mais aussi le plus stupide de la terre.
Un matin, de Ruyter exprima au chef de cette colonie le vif désir que nous avions de faire une chasse au tigre.
—Je suis tout à fait à vos ordres, nous répondit le Malais, et demain nous organiserons cette partie. Je vous servirai de guide, quoique le plaisir que vous vous promettez me soit entièrement inconnu, car ici nous n'attaquons le tigre qu'en cas de légitime défense ou pour protéger nos propriétés contre ses dangereuses invasions.
Je ne dois pas oublier de dire que, pendant la durée de notre amarrage, de Ruyter fit de temps en temps lever l'ancre du grab, afin d'aller voir si la mer était traversée dans nos parages par quelque vaisseau de la Compagnie. Pendant l'excursion de notre commandant, je veillais sur le schooner, dont les réparations marchaient à grands pas, car, grâce à l'orang-outang, nous avions trouvé du bois convenable.
Nous faisions souvent des parties de chasse sur la terre pour tuer des daims, des sangliers, des chèvres et quelquefois des buffles, afin d'approvisionner nos vaisseaux de viandes fraîches et d'épargner nos provisions pour la mer.
L'intention de de Ruyter était d'attendre, pour s'en emparer, le passage d'une flotte chinoise qui faisait voile pour la France.
Ce temps d'arrêt nous permit de visiter l'île, et les natifs nous parlèrent des ruines d'une ancienne ville, situéesur les bords du grand marais, en ajoutant que ces ruines étaient la demeure des tigres et d'une infinité d'autres bêtes sauvages. Nous nous décidâmes bientôt à aller les visiter.
Nos vaisseaux étaient toujours en ordre, et aucun soin n'était mis en oubli pour les préserver d'une attaque soit par terre, soit par mer. Nous avions monté deux canons et élevé une batterie pour protéger le schooner et les malades débarqués sur l'île, et trois de nos hommes étaient constamment placés en sentinelle à la porte des huttes et en face du vaisseau.
Nous nous occupâmes enfin des préparatifs qu'exigeait notre chasse aux tigres. Le chef malais nous servait de guide; de Ruyter prit avec lui une vingtaine d'hommes, je me fis suivre de plusieurs marins du schooner, et nous partîmes joyeusement.
Les Malais ont le caractère vraiment chevaleresque. Ils adorent la guerre et son inséparable accompagnement de bruit et de danger. La chasse au faucon, les combats de coqs, l'amour, sont les exercices récréatifs quiplaisent le plus à cette nation et surtout à notre chef malais.
Une des plus grandes particularités de son caractère était l'observation scrupuleuse du code qui dit: Dent pour dent, œil pour œil, mal pour mal. Je doute fort, en vérité, qu'il soit possible d'établir une comparaison entre les chevaliers de la Croix-Rouge et notre Hatspur de l'Est: il leur était trop supérieur en énergique cruauté.
Pendant un voyage, ce terrible chef s'arrêta à Batavia pour y vendre la cargaison d'un vaisseau dont il avait fait la conquête. Batavia était gouvernée par des Hollandais. Les Hollandais sont aussi scrupuleux et minutieux pour la propreté de leur maison qu'un laird écossais. En revanche, ils n'ont aucun soin de leur propre personne et aucune recherche de confort dans leurs habitudes. Un Hollandais bien carrément assis dans un fauteuil, la pipe aux lèvres, une bouteille de skédam à la portée de sa main, ressent tous les plaisirs qu'il rêve dans les délices du paradis. En fumant, il regarde par sa fenêtre ce qui se passe dans la rue, et pour éviter de salir sa maison, il jette sa salive au dehors. Un malheureux débit de cette espèce, venant de la croisée d'une maison hollandaise, tomba un beau jour sur le front du chef malais. Après avoir vainement cherché l'auteur de cet affront, le Malais, ivre de colère, tira son poignard du fourreau, en courant comme un fou dans toutes les rues de la ville; il massacra sans pitié les inoffensives personnes qui se rencontrèrentsur sa route. Les Hollandais se ruèrent sur l'intrépide chef; toute la garnison le poursuivit de ses coups et de ses clameurs; il ne tomba pas. Sa vengeance accomplie, quinze ou seize personnes étaient mortes; il se précipita et gagna son bateau à la nage.
Une autre fois, et peu de temps après cet événement, un vaisseau de Bombay ayant jeté l'ancre à la hauteur de la côte où son père était chef, fit avec le vieillard l'échange de plusieurs armes, telles que mousquets de Birmingham, haches, doloires, contre des produits du pays. Le propriétaire du vaisseau avait certifié au vieux chef que les armes étaient toutes en bon état. Confiant en ses paroles, le Malais se servit du mousquet pour chasser des oiseaux. Le mousquet éclata entre les mains du chef, et un morceau du canon, entré dans sa cervelle, le tua. Le fils de la victime fit assembler tous les gens de la maison de son père, aborda le vaisseau pendant la nuit, s'en rendit maître, et, de sa propre main, massacra tout l'équipage. Après cette horrible revanche, il fit élever un bûcher sur le vaisseau même, plaça sur ce bûcher le corps de son père, et y mit le feu après avoir entouré le mort de trente cadavres.
Cependant, la première journée de notre chasse, je fus témoin d'un exploit de cet être irascible.
Un Tiroon, qui remplissait le rôle de mahout (conducteur) auprès du petit éléphant sur lequel Zéla était assise, fit signe à l'intelligente bête de tuer un pauvre malheureux qui sortait, pour mendier un secours, des ruines d'une citerne.
L'éléphant obéit au mahout.
Je causais avec le chef lorsque la voix de Zéla me fit tourner la tête. Ma femme me montrait du regard un sale lépreux dont le corps était tellement couvert d'ulcères, que le malheureux n'avait plus de ressemblance avec un être humain.
Le Tiroon mahout appartenait à une race qui se plaît à verser le sang, car ils font journellement des sacrifices à leurs dieux et à la femme qu'ilaiment. Un Tiroon ne peut se marier qu'après avoir présenté à sa fiancée une tête sanglante; peu importe de quelle manière il l'a conquise: ruse, force, adresse, lâcheté, tout moyen est bon; le résultat le justifie. Il faut donc que le cadeau de noce soit une vie humaine, et l'amoureux qui présente à la femme de son choix un bouquet de têtes voit toujours sa demande parfaitement accueillie. Aussitôt que le chef malais se fut aperçu de l'odieuse conduite du mahout, il saisit un bâton et bondit sur lui en le frappant avec une extrême violence. Le Tiroon prit à sa ceinture une flèche empoisonnée, dont il essaya de se faire une arme; mais le chef la lui arracha des mains, jeta le mahout contre un arbre et l'y maintint à l'aide de ses pieds. Livré sans défense à la fureur de son maître, le Tiroon tomba pour ne plus se relever. Il est impossible de se faire une idée de la furieuse exaspération du Malais. Ses yeux brillaient comme des diamants, tout son corps frémissait de rage: il ressemblait tout à fait à un démon vengeur.
—Je vais préparer ma carabine, dis-je à de Ruyter; cethomme est ivre de colère, bien certainement il va tout à l'heure s'attaquer à nous.
Quand le chef se fut assuré de la mort du Tiroon, il jeta son corps auprès de celui du lépreux, puis regarda le ciel.
—Les voici! hurla-t-il d'un ton de triomphe sauvage, en montrant, avec sa main rougie par le sang, un faucon aux longues ailes occupé à se battre avec un corbeau, que l'odeur du sang avait attiré prèsnous.
Le chef nous déclara positivement que le faucon était l'âme du lépreux, et le corbeau celle du Tiroon.
Les deux oiseaux se battaient avec acharnement; d'abord ils dirigèrent leur vol oblique vers la terre, puis il gagnèrent le sommet des arbres, puis enfin ils montèrent dans l'espace et furent pour nos regards aussi peu visibles que les atomes perdus dans un rayon de soleil; mais les yeux d'aigle du chef suivaient les combattants, ils ne perdaient aucune des péripéties de cette lutte aérienne.
—Le lépreux triomphe! s'écria le Malais; il descend sur l'âme de son noir assassin.
En effet, le faucon tomba comme la foudre sur sa victime, l'enveloppa de ses ailes, et tous deux tombèrent à terre.
Le chef se frotta joyeusement les mains et courut à l'endroit où étaient tombés les deux oiseaux. Ce fut avec une sorte de cri sauvage que le Malais nous apprit le résultat de la victoire. Le corbeau était bien mort; quant au faucon, triomphalement perché sur la branched'un arbre, il parut attendre notre départ pour commencer son repas.
C'était donc sous la protection de ce fougueux personnage que nous étions placés; mais je dois dire qu'à part les rages insensées dont il se sentait quelquefois invinciblement atteint, c'était un brave et bon compagnon. Doué d'une très-grande sagacité, le chef était un excellent guide et nous faisait prendre toutes les précautions possibles afin d'éviter la rencontre des peuplades dont nous traversions les districts.
Un constant exercice avait rendu les sens du Malais excessivement fins; il pouvait distinguer les objets, leur forme et leur couleur, avant même que nous les eussions aperçus, et son ouïe était plus vive que celle d'un chien.
Nous marchions malgré nous avec une désespérante lenteur, et les éléphants étaient obligés de nous creuser des chemins à travers les jungles. Rien ne révélait dans ces solitudes profondes le voisinage des hommes, car il n'y avait ni blé ni culture, et quoique le paysage fût toujours le même, nous rencontrions à chaque instant des animaux inconnus et des oiseaux étrangers à nos souvenirs et à nos regards.
Pendant la chaleur de la journée et le soir, nous nous exercions à tirer avec une seule balle sur les daims, les sangliers et les paons sauvages, car ces derniers voltigeaient par milliers au-dessus de nos têtes pour aller chercher leurs juchoirs dans les bois. Autant que possible, nous avions soin de chercher du repos loin des arbres, et surtout à une assez grande distance des jungles. Si la nécessité nous mettait dans l'obligation de coucher près des savanes, le chef malais en faisait incendier une partie, afin de chasser les bêtes venimeuses et de purifier l'air.
Quand nous quittâmes les bois, ce fut pour traverser une grande étendue de plaine, couverte d'énormes roseaux, entremêlés de cannes aussi hautes que de jeunes sapins. Si les éléphants sauvages ne s'étaient pas créé un chemin que nous suivions sur leurs traces, il nous eût été impossible de traverser ce sauvage désert.
Enface de nous s'élevaient des montagnes dont toute la hauteur était ombragée par des arbres d'une prodigieuse force; à notre gauche s'étendait un massif de rochers, et du centre de ces rochers on voyait surgir une élévation de terre semblable à une île entourée de récifs. Les Malais nous dirent que sur cette élévation de terre se trouvaient les ruines d'une grande ville moresque, nommée autrefois la Ville des Rois.
Le soir du cinquième jour de notre marche, nous approchâmes du lieu de la chasse, sur la côte, au sud-est de l'île. L'atmosphère était chargée de miasmes si impurs, que nous étions obligés, par précaution, de fumer sans cesse. Zéla imitait mon exemple, et le mahout, assis sur le cou de mon dromadaire, portait devant lui un pot de charbon de terre allumé et un grand sac de tabac. Le tabac me préserva de la fièvre, car tous ceux qui, malgré mes conseils, dédaignèrent de s'en servir, eurent le vertige, des maux de cœur et crachèrent le sang.
Nous arrivâmes enfin au massif de rochers au bas duquel s'étendait vers le nord, et beaucoup plus bas que la plaine que nous venions de traverser, un immense et fétide marais. Nous avions encore une journée de marche à faire pour arriver à la colline verte et boisée vers laquelle nous nous dirigions. Une terrible et profonde obscurité couvrait le marais, sur la surface duquel ondoyaient les noires et soyeuses touffes des roseaux, et cependant l'air était tellement calme que les feuilles des arbres restaient dans la plus complèteimmobilité. Quand la nuit fut venue, quand le vent de la terre passa sur le marais, des éclairs faibles et d'un bleu pâle illuminèrent ce noir séjour du mal. Ce spectacle me donna le frisson, car il me fit songer au malheur qui avait failli m'atteindre lorsque la tempête m'avait jeté sur ces bords.
Après avoir disloqué ma mâchoire dans l'infructueuse tentative de manger un paon sauvage à moitié cuit, je me couchai dans ma tente, sur une peau de tigre, en mettant ma carabine sur ma tête. Zéla vint se nicher auprès de moi, et nous nous couvrîmes avec une peau d'élan tannée. Au milieu de la nuit, je fus réveillé par Zéla. La vie sauvage et dangereuse que la jeune fille avait menée depuis son enfance était cause qu'elle se réveillait au moindre bruit. Je lui ai vu très-souvent ouvrir les yeux au léger bourdonnement que faisait entendre un moustique en voltigeant au-dessus de nous.
Zéla venait donc d'être réveillée par un petit bruit sourd; en se levant pour en chercher la cause autour d'elle, la jeune femme aperçut un grand serpent venimeux qui rampait tranquillement sur mes jambes nues.
Le profond sommeil dans lequel j'étais plongé immobilisait tellement mon corps, que je ressemblais plutôt à un cadavre qu'à un être vivant.
Avec un admirable sang-froid, la jeune fille suivit, à la lueur du feu qui brûlait devant la tente, tous les mouvements du reptile, qui, attiré par la chaleur, se glissadoucement vers le feu. Si j'eusse fait le moindre mouvement, ou si Zéla eût donné l'alarme, le serpent m'aurait mortellement blessé.
Quand il fut tout à fait en dehors de la tente, Zéla me réveilla. Je sautai aussitôt hors du lit pour courir vers mes compagnons, qui dormaient à quelques pas de nous, et, avant de les réveiller, je suivis le serpent, qui marchait lentement vers le feu.
Mon approche fit lever la crête du reptile, et il tourna la tête pour me regarder. Ce mouvement me donna l'idée de décharger sur lui ma carabine, remplie de balles de plomb. Un homme endormi près du feu se leva vivement et retomba bientôt sur la terre: je crus l'avoir tué.
Le chef malais donna l'alarme et s'élança vers moi suivi de tous ses gens; je lui montrai le monstre qui se débattait au milieu des charbons.
—Vous tirez un coup de carabine contre un chichta, me dit le chef d'un air presque courroucé; vous avez tort, monsieur, d'user votre poudre et de troubler pour si peu de chose le sommeil de vos hommes. Il y a ici des milliers de ces vers ennuyeux, et voici comment on les tue.
En achevant ces mots, le chef perça la tête du serpent avec sa lance et le maintint dans la braise.
Le serpent entortilla son corps autour de la lance jusqu'à ce que sa queue atteignît la main du chef.
—Si vous voulez le faire rôtir, me dit le Malais, vous trouverezque sa chair est aussi bonne que celle du meilleur poisson.
Quand le serpent fut tout à fait mort, le chef le jeta dans le feu, le couvrit avec des cendres, et me dit encore:
—Nous le mangerons au réveil; bonsoir, je vais essayer de me rendormir.
Peu désireux d'être encore interrompu par des êtres si désagréables, j'engageai Zéla et de Ruyter à finir la nuit avec moi auprès du foyer.
Notre conversation tomba bientôt sur la chasse aux tigres, et de Ruyter, qui avait non-seulement une passion très-vive pour ce plaisir, mais qui s'était rendu célèbre par ses exploits dans les provinces supérieures de l'Inde, nous dit en terminant:
—La chasse aux tigres, de la manière dont on la fait dans l'Inde, est moins dangereuse que celle qui a pour but la destruction des renards. Pour chasser le tigre, une vingtaine d'hommes se réunissent et s'entourent d'une prodigieuse quantité d'éléphants. Enfermés dans les houdahs avec une douzaine de mousquets, qui sont vite rechargés par des domestiques, les chasseurs sont dans une position aussi sûre qu'un homme perché sur un arbre et tirant sur un daim. Il arrive quelquefois qu'un mahout est égratigné, car il court un peu plus de danger que son maître; mais le héros du combat, c'est le noble éléphant: il fait face au tigre, et tout le succès dépend de son courage, de sa vaillance et de sa fermeté. Si l'éléphant ne veut pas rester,s'il a peur, s'il se sauve, la vie du chasseur est en péril; car un bœuf enragé, ou notre Malais en colère, ne sont rien en comparaison d'un éléphant en révolte.
Le plus admirable spectacle du monde, reprit de Ruyter, est celui qu'offrent les lions en chassant les animaux dont ils font leur principale nourriture. Bien différents des lâches et cruels tigres, les lions ne se cachent pas pour surprendre leur proie. Pendant les heures silencieuses de la nuit, ils dorment, mais ils se lèvent avec l'aurore, et donnent la chasse aux premiers animaux qu'ils rencontrent, en faisant trembler la forêt au bruit de leur voix de tonnerre.
Un jour, il y a longtemps de cela, étant allé à la rencontre d'un prince de la famille de Bolmar-Singh, près de Rhatuk, dans le voisinage duquel j'avais été retenu pour quelques jours, je dirigeai ma marche vers Ramoon, pays des montagnes Himalaya, et habité par une race sauvage qu'on nomme Silks. J'avais à ma suite un très-petit nombre de domestiques, et une demi-douzaine d'éléphants des montagnes.
Nous traversâmes par des chemins secrets et détournés une grande étendue de terrain couverte d'arbres et de jungles. Je n'ai jamais passé tant de jours sans voir le soleil depuis l'époque où j'ai traversé les sombres chemins de ce pays d'ombrages. Ni le soleil ni le vent n'avaient pu pénétrer le mystère de ces charmilles vierges.
Dans la solitude de ces éternelles ténèbres gambadaientd'énormes hiboux et des chauves-souris vampires, et les rares animaux que nous rencontrions avaient la couleur terne des plantes moussues et moisies.
Le poil des lièvres, celui des renards et des chacals était d'un gris terne, et il y avait dans le fourré des champignons qui, par leur couleur et par leur force, ressemblaient à des lionnes reposant avec leurs petits. Cette ressemblance était si frappante, que, sachant la forêt peuplée de bêtes féroces, nous fîmes à cette vue des préparatifs de défense.
De pauvres plantes rampantes, qui, comme moi sans doute, désiraient un peu d'air, avaient plongé si profondément leurs racines dans la terre, que leur tronc avait atteint la grandeur d'un teah (arbre). Sur ce tronc, elles avaient grimpé de jour en jour pour étaler au soleil leurs fleurs cramoisies.
Je ressentis un véritable plaisir quand je pus m'échapper de ce séjour de mort, quand je vis resplendir au-dessus de ma tête l'éblouissant rayonnement du soleil. La scène ressemblait à un lac entouré de forêts; vers l'est, les montagnes s'élevaient à une hauteur étonnante; elles bordent l'empire chinois.
Après avoir traversé un ruisseau, nous arrivâmes à la source d'un torrent des montagnes. Le torrent, rendu aride par l'extrême chaleur, se divisait en petits lacs d'eau saumâtre, et, au milieu d'une couche de gravelle, entremêlée de fragments de rochers, se trouvait une petite île, couverte de mousse, de fleurs et d'arbrisseaux.
La beauté du lieu, la sécurité de la position, nous engagèrent à le choisir pour y prendre quelques heures de repos.
À cette époque, mon cher Trelawnay, j'étais aussi jeune et aussi romanesque que vous; il ne vous sera doncpas difficile de comprendre que le lendemain, au réveil, je songeai, en fumant ma pipe, à ne jamais abandonner la solitude de ce magnifique désert. La transition de la nuit au jour s'opéra si doucement, que j'y fis à peine attention.
Vers le matin, un troupeau de buffles sauvages vint paître à quelques pas de nous. Pendant que j'examinais leur forme surnaturelle, un bruit confus, qui ressemblait au sourd grondement de l'orage, se fit entendre dans la forêt.
Les chacals, les renards et les daims marquetés s'élancèrent hors du bois, et le troupeau de buffles noirs cessa de paître et se tourna vers la place d'où venait le bruit. Une foule de brillants paons voltigea au-dessus de nos têtes en jetant de grands cris, et un pélican, qui venait de prendre une couleuvre, laissa tomber sa proie et s'envola lourdement. Nos petits éléphants, qui mangeaient les arbrisseaux autour de nous, s'effrayèrent tellement, qu'ils firent la tentative d'échapper à leurs gardiens pour grimper sur les rochers.
Tout à coup, un mohr de la race des élans sortit de la forêt: sa taille dépassait celle qui est ordinaire à ces animaux, et ses cornes entortillées étaient aussi longues que la lance d'un Malais. Après l'apparition du mohr, un rugissement clair, sonore, terrible comme un éclat de tonnerre, annonça le lion chasseur suivi de quatre lionceaux; il se creusa un chemin à travers les buissons et les ronces. En entrant dans la plaine, le lion chercha la piste en posant son nez pointu sur la terre.Quand il l'eut trouvée, il poussa un second rugissement, et ce cri de triomphe fut répété par sa royale escorte. Le lion se remit à la poursuite du cerf, suivi de sa bande; cette bande formait une ligne, et je fis la remarque qu'il n'était point permis de devancer le roi, car au premier mouvement d'insubordination, il s'arrêtait court, et sa voix se faisait entendre plus sonore et plus tonnante.
Avec la vitesse d'un aigle, l'élan se dirigeait vers le lac. Mais, en essayant de franchir d'un bond un morceau de rocher, il tomba dans l'eau; promptement relevé, il suspendit un instant sa course haletante et parut écouter la voix rugissante de son ennemi. Après ce court instant de repos, le cerf gravit le talus et se glissa dans le lit du torrent.
J'ai oublié de vous dire, mon cher Trelawnay, que le troupeau de buffles, en s'écartant pour livrer passage aux lions, n'en parut nullement effrayé. Mes guides m'assurèrent que ces animaux sont plus forts que le lion, et qu'ils peuvent se rendre facilement maîtres de plusieurs tigres. Quand le lion traversa la ligne formée par ces énormes bœufs, sa crinière droite et terrible, sa queue raboteuse ondoyèrent au-dessus d'eux. Évidemment le lion chassait par l'odeur et non par la vue, car, au lieu de traverser la rivière dans la plus proche direction de l'endroit où le cerf était tombé, il suivit le cours de l'eau, grimpa sur le talus, et, toujours sur la piste de sa proie, il traversa la source du torrent.
Selon toute probabilité, le pauvre cerf avait été blessédans sa chute, car la vitesse de sa fuite diminua de rapidité, tandis que celle du lion augmentait de minute en minute. Suivi de près par les lions, le cerf avait rasé la base du rocher sur lequel j'étais debout. De mon poste, je pus parfaitement distinguer tous les acteurs de ce drame: le premier lion était vieux, décharné, sa peau noire luisait à travers ses poils minces, étoilés et rougeâtres; sa queue était nue, sale, et les poils de sa crinière étaient en mottes; la longue et énorme mâchoire de ce vieux roi des forêts était abaissée et sa langue pendait en dehors comme celle d'un chien fatigué. Le cerf fit des efforts terribles pour monter le banc, il semblait vouloir gagner les jungles; mais la terre n'était pas solide et il perdait pied à chaque instant. Quand la pauvre bête eut franchi les trois quarts de l'élévation escarpée, elle tomba et fut incapable de se relever; les rugissements du lion étaient magnifiques lorsqu'il sauta sur le cerf à l'aide d'un puissant élan. Alors, une patte posée sur le corps du vaincu, il gronda les lionceaux qui voulaient approcher, et fit, avec lenteur, les préparatifs de son festin. La famille dut se contenter des membres du cerf et des os que le vieux lion jetait royalement derrière lui.
Mais voilà notre sauvage chef, finissez de boire votre café, Trelawnay, et partons pour la Ville des Rois; j'entends, en imagination, un concert de rugissements.
Le terrain qui avoisinait la colline était rougeâtre, et les jungles parsemés çà et là couvraient le sol d'un tapis de baies jaunes et rouges. Une quantité prodigieuse de poules d'Inde sauvages, de hérons, de grues et d'oiseaux de mer voltigeaient dans l'air, et nous étions surpris à chaque instant par l'apparition inattendue d'une bande de chacals, d'une troupe de renards et de beaucoup d'autres animaux que je n'avais jamais vus. De temps en temps un coup d'œil jeté en arrière nous faisait apercevoir des troupeaux d'éléphants sauvages et de buffles qui paissaient sur la plaine que nous venions de traverser. À midi, nous fûmes arrêtés par une rivière large, boueuse, peu profonde, mais qui, sans doute, inondait le haut de la plaine pendant la saison pluvieuse, c'est-à-dire sept ou huit mois de l'année, et se faisait ensuite un passage jusqu'au marais. Après une longue hésitation, les éléphants se décidèrent à traverser le gué de la rivière; une fois sur l'autre bord nous nous reposâmes. Le lendemain il fallut gravir la collinehantée par les esprits. Cette colline inspire aux natifs une superstition si respectueuse, qu'ils n'osent troubler par leur présence ce lieu consacré aux géants et aux esprits, qui, disent-ils d'un air convaincu, veillent nuit et jour sur leur sauvage propriété. La crédulité de ce peuple primitif avait un appui sur les restes d'une ville quelconque, et de Ruyter nous dit que les ruines qui parsemaient la plaine étaient moresques. Nous trouvâmes d'énormes masses de pierre, des citernes bouchées, des puits que la végétation couvrait de mauvaises herbes, de plantes rampantes et d'une infinité d'arbrisseaux.
Nous dressâmes nos tentes sur la partie de la colline la plus couverte de rochers et la moins voisine des jungles. Après avoir allumé des feux et mangé un jeune cerf, nous fîmes les arrangements nécessaires à la journée du lendemain, et nous nous endormîmes. Le chef malais fut debout avant l'aurore; il réveilla ses gens, fit préparer nos montures et disposa tout pour le départ. Zéla, qui voulait absolument nous accompagner, fut assise sur un petit éléphant, et enfermée dans le seul houdah que nous eussions.
Après de longues recherches, nous découvrîmes plusieurs traces de tigres dans les lieux couverts et sur le bord des étangs, mais les hautes herbes et l'épaisseur des buissons nous empêchèrent de suivre leurs traces jusque dans leurs retraites. En revanche, nous trouvions à chaque pas des daims, des sangliers, et une grande variété d'oiseaux.
Quand de Ruyter eut soigneusement examiné le voisinage, il nous assura que trois tigres habitaient le jungle, car il avait découvert les os d'un élan récemment tombé sous leurs griffes.
Cette nouvelle nous combla de joie, et, bien préparés pour l'attaque, nous nous dirigeâmes vers la retraite de nos ennemis. Guidés par de Ruyter, il nous fut facile d'atteindre sans de longs détours le lieu où se trouvaient les restes du cerf. Ces restes étaient entourés d'une terre humide qui conservait jusqu'au jungle les traces du passage des tigres.
Avant de commencer la chasse, de Ruyter, qui voulait bloquer toutes les sorties, divisa notre troupe. La plupart de mes hommes étaient à pied, et ils semblaient aussi tranquilles et aussi rassurés qu'à l'approche de l'attaque d'un nid de belettes. Je laissai Zéla à l'entrée du bois, sous la garde de quatre Arabes, et je descendis de cheval pour aider de Ruyter à débarrasser le passage. Les Malais furent divisés en deux groupes, et nous recommandâmes aux matelots d'agir avec une extrême prudence en faisant usage de leurs armes à feu, car les accidents étaient plus à craindre que la férocité des tigres.
—J'ai grand'peur, dit de Ruyter, que nos éléphants ne soient pas de force à faire face aux tigres. Mais cependant il est nécessaire, avant de renoncer à nous en servir, que nous les mettions à l'épreuve.
En approchant des buissons, nous mîmes en déroute des daims, des lièvres et des chats sauvages.
De Ruyter me montra les ruines d'un palais moresque, en me disant que la sagacité de nos éléphants nous ferait éviter les masses brisées des édifices, les abîmes et les puits couverts de verdure humide. L'endroit où nous nous trouvions était d'une sauvagerie surnaturelle; elle impressionna tellement nos matelots, que leur joie orageuse fut changée en une sorte de tristesse rêveuse. Les furieux trépignements de pieds de nos éléphants nous apprirent que l'antre des tigres était proche. Une ruine voûtée s'étendait devant nous, et un bruit indistinct agitait les buissons.
—Tenez-vous fermes, mes garçons! cria tout à coup de Ruyter.
Au même instant un tigre monstrueux s'élança sur nous.
Nous fîmes feu tous ensemble, mais pendant les premières minutes qui suivirent cette terrible décharge, je ne pus en connaître le résultat, car, enragés de terreur, nos éléphants désertaient.
Mon mahout se jeta par terre et une branche d'arbre me fit tomber.
J'entendis un effroyable cri de guerre, et on fit une seconde fois un feu bien nourri.
L'éléphant de de Ruyter bondit en arrière et tomba dans un puits à moitié caché sous une couche d'herbe; l'intrépide chasseur se dégagea lestement, et nous laissâmes nos montures agir à leur guise.
—Il y a encore des tigres sous la voûte de ces ruines, me dit de Ruyter; forçons-les à sortir.
Nous réunîmes quelques-uns de nos hommes, et, d'un pas ferme, guidés par l'abominable odeur qu'exhalent ces bêtes fauves, nous gagnâmes le lieu de leur retraite. Bientôt des rugissements sonores et des grognements aigus nous donnèrent l'assurance d'un prochain succès.
—Attention! dit de Ruyter, l'antre renferme une tigresse avec ses petits; prenez garde à vous, mes garçons: ne tirez que sur elle, et tirez bas.
Un jeune tigre sortit le premier pour nous attaquer.
—La mère va sortir, me dit tout bas de Ruyter, ne tirez pas encore.
Effrayé de notre position hostile, le tigre courut se cacher sous un épais buisson; il y resta en grognant; une seconde après, deux autres petits sortirent à leur tour et se cachèrent avec autant d'effroi et de promptitude qu'en avait montré le premier.
Le rugissement de la mère devint terrible, et un coup de fusil tiré par de Ruyter sur un des jeunes tigres la fit apparaître à l'ouverture de la voûte, les yeux en feu, et écumant de rage. La tigresse se précipita violemment sur nous. Je fis feu des deux canons de mon fusil, et nous reculâmes de quelques pas.
Atteinte par mon arme, la tigresse frissonna, et, toute chancelante, elle voulut attaquer de Ruyter; mais, trop faible pour l'atteindre, elle ploya sur ses jarrets. Un coup de lance l'étendit sans vie à nos pieds.
Pendant que je rechargeais mon fusil, un jeune tigre s'élança sur moi. L'attaque fut si brusque, si inattendue, qu'elle me renversa. Avant de pouvoir me relever, je vis de Ruyter mettre tranquillement son fusil dans l'oreille de la bête déjà blessée, et lui faire sauter la cervelle en l'air. Pendant cette lutte partielle avec la mère et le premier tigre, les matelots continuaient à faire feu, et les balles volaient au-dessus de nos têtes; quelques-unes blessèrent les jeunes tigres, mais sans les tuer, car ils se sauvèrent.
—Plaçons-nous derrière ce rocher, me dit de Ruyter; les matelots se servent d'un mousquet comme ils se servent d'un cheval: ils emportent tout ce qui se trouve sur leur passage.
Des Malais, envoyés en éclaireurs par le chef, vinrent nous dire que le jungle était vivant de tigres, qu'ils en avaient déjà tué deux, et qu'un de leurs hommes était mort.
Une heure après cette première victoire, il y avait autant de bruit et de confusion dans le jungle que pendant une bataille navale ou qu'au saccagement d'une ville. Je remarquai cependant que les tigres ne sont point aussi formidables qu'on veut bien le dire. Ils se couchaient en rampant dans les longues herbes, et nous avions de grandes peines à prendre avant de pouvoir les en faire sortir. Pour arriver à ce but, nous étions obligés de leur envoyer une balle, et bien des fois, au lieu de se jeter sur nous, ils essayaient de fuir sous le couvert, et c'était seulement en face des passagesbloqués que, poussés par le désespoir, ils se précipitaient aveuglément sur nous.
Deux hommes courageux et bien armés peuvent aller sans crainte jusqu'aux approches de l'antre d'un tigre et le forcer à quitter sa retraite pour venir tomber sous leurs coups.
Un grand nombre de tigres se sauva vers la plaine, et il nous était impossible de diriger notre chasse de ce côté-là. Plusieurs de nos hommes étaient blessés, soit par les tigres, soit par des chutes dans les décombres, et un Malais eut l'échine dorsale si fracassée, qu'après une heure d'agonie il expira.
Quand la chasse fut désorganisée, je songeai à Zéla, qui, bien certainement, devait s'effrayer des bruits du combat et de ma longue absence. Je me dirigeai donc seul,—car tous nos gens étaient dispersés çà et là,—vers la partie du jungle où quatre Arabes devaient faire la garde autour d'elle.
En approchant de l'endroit où la jeune femme devait attendre mon retour, j'entendis un bruit affreux, un bruit entremêlé de cris perçants, de rugissements de tigres et de trépignements de pieds. Je hâtai ma course, autant que purent me le permettre les épais buissons et l'inégalité du terrain; car, à chaque pas que je faisais en avant, j'entendais, plus féroces, plus sonores et plus distincts, les effroyables rugissements du fauve habitant des jungles.
Arrivé à quelques mètres de l'endroit où devait se trouver Zéla, j'aperçus un énorme tigre suspendu par les pattes aux flancs de l'éléphant de ma pauvre abandonnée. Zéla n'était pas visible, et le tigre portait sa tête, en écumant de rage, jusqu'au houdah.
—La malheureuse enfant a été dévorée! m'écriai-je en me frappant le front. Oh! fou, fou que je suis!
Un frisson mortel arrêta dans mes veines la circulation du sang, puis il fit place à une flamme brûlante dont la vapeur me monta au cerveau.
Ma carabine n'était pas chargée: je la rejetai loin de moi, et, sans aucune autre arme qu'un poignard malais, je me précipitai, furieux et sans crainte, au secours de Zéla. À quelques pas du groupe formé par l'éléphant et son sauvage antagoniste, un petit tigre déchirait à belles dents un objet que je ne pris point le temps d'examiner.
L'éléphant de Zéla trépignait, criait, se débattait avec désespoir pour se débarrasser du tigre. L'affreuse bête tomba, mais en emportant dans sa chute une victime humaine,enveloppée dans un vêtement blanc. Je bondis sur le tigre, qui gronda sourdement, et dont la patte, appuyée sur sa victime, n'oscilla même pas. Il attendait mon attaque.
Je frappai l'animal d'un coup de poignard, et lorsque, près d'être atteint par le blessé, je cherchais autour de moi un moyen de défense plus sûr que mon poignard, j'entendis murmurer cette douce invocation:
—Saint prophète, protégez-le!
Comme pour exaucer la prière de cette douce voix, l'éléphant frappa le tigre avec son pied de derrière. Le coup fut bien porté, car mon ennemi roula sur les flancs, et je pus lui enfoncer dans le cœur mon poignard jusqu'à la garde.
Un cri terrible, cri dont la bruyante clameur étouffa le rugissement du tigre, vint tout à coup frapper mon oreille; je me retournai vivement: c'était le chef malais. Son arrivée était d'un admirable à-propos, car le tigre se relevait, et son jeune compagnon courait sur moi. Le Malais perça le jeune tigre avec sa lance, et enfonça vingt fois son poignard dans le corps du vieux.
—Quel plaisir! me dit-il en brandissant sa lance, je suis fou de bonheur. Allons encore dans les jungles, il y a un monde de tigres: nous les tuerons tous.
Le chef disait ces paroles en rugissant comme un lion. Voyant que je n'y prêtais pas une bien grande attention, il secoua sa lance et disparut dans le bois.
Heureusement pour moi, mes regards éperdus tombèrent sur la douce figure de Zéla, qui s'était prosternéeà mes pieds. Je fis vainement la tentative de la relever, je n'avais plus de force, je chancelais, je me sentais sur le point de devenir fou. Quand les deux bras de la jeune femme eurent entouré ma tête, je repris mes sens, et je couvris son visage adoré des plus tendres caresses.
Zéla était hors de danger; les corps des deux tigres gisaient à nos pieds: tout était calme autour de nous.
En apercevant la victime du tigre, je dis à Zéla, car je ne pouvais en distinguer ni les traits ni la forme:
—Qui a donc succombé sous les coups de cette horrible bête?
—Le pauvre mahout, très-cher, et j'ai grand'peur qu'il ne soit mort.
—Heureusement, ce n'est que lui, chérie; je craignais tant que ce ne fût vous! Je craignais tant que vous ne fussiez devenue un esprit, mon bon esprit; car, vous le savez, la foi arabe me permet deux guides spirituels: un bon et un mauvais.
Ma colère tomba bientôt sur les Arabes auxquels j'avais confié Zéla, et, à mon appel, ils sortirent d'un fourré où, me dirent-ils d'une voix tremblante, ils avaient trouvé le petit d'un léopard tué par de Ruyter.
J'étais tellement furieux contre ces hommes, qu'avec l'intention d'en tuer un, j'armai mon pistolet.
L'arme était dirigée sur la poitrine de l'Arabe le plus proche de moi; j'allais lâcher la détente quand une main retint mon bras.
Je me retournai brusquement: les yeux de Zéla rencontrèrentles miens, son regard pénétra mon cœur, regard charmant et qui eût apporté le calme dans l'esprit irrité d'un fou.
—Il est notre frère, me dit la jeune femme d'une voix vibrante et mélodieuse. Ne nous détruisons pas les uns les autres. Remercions le prophète, dont la miséricorde vous a fait le sauveur du dernier enfant de notre père. Le mauvais esprit qui a poursuivi mon père jusqu'au jour de sa mort est-il donc descendu sur vous? Sa main cruelle est dans ce moment-ci posée sur votre cœur. Prenez garde, mon ami, car l'ombre du mauvais esprit plane sur vous comme l'ombre sur le soleil; elle vous fait paraître, même à mes yeux, féroce et inexorable.
—Vous êtes le faucon de notre Malais, chère, mais l'aile du noir corbeau a disparu; le soleil ne s'est point obscurci; l'oiseau de mauvais augure m'a quitté. Allons, la paix est faite, n'est-ce pas? Il faut que je rentre dans le jungle; montez sur votre éléphant; je préfère vous confier à sa sagacité qu'à un millier d'Arabes. C'est une noble et courageuse bête.
Je flattai l'éléphant avec la main, et je donnai à Zéla du pain et des fruits pour les faire manger à notre sauveur.
L'éléphant semblait être plongé dans une triste contemplation, et il regardait avec un sentiment de pitié sympathique le corps prosterné du mahout mourant. Il ne fit pas attention à nous, et quand ses yeux tombèrent sur le tigre mort, il trépigna, pritun air féroce et fit entendre un cri de sauvage triomphe.
Puis, mécontent de lui-même pour n'avoir fait que venger le mahout, qu'il eût voulu sauver, il baissa sa trompe et ses oreilles vers la terre, et, quoique blessé et sanglant, il paraissait ne songer ni à lui ni à nous, mais à son ami mort. Les yeux humides et rêveurs de l'éléphant montraient que toutes ses pensées étaient absorbées par la perte qu'il venait de faire. Son regard pensif était fixé sur les Arabes occupés à faire une sorte de claie pour emporter le moribond, car sa poitrine était lacérée par les coups de griffe.
La noble bête, tout à son chagrin, refusa de manger, et, lorsque je plaçai l'échelle de bambou pour faire monter Zéla dans le houdah, elle tourna sa trompe, me regarda, et, voyant que c'était encore la jeune femme qu'elle allait porter, elle reprit sa première position en continuant à pousser de sourds gémissements.
L'homme que pleurait l'éléphant avait été longtemps le pourvoyeur de ses besoins, et depuis la mort du Tiroon, tué par le chef, cet homme avait pris la place de mahout. L'éléphant n'avait point paru attristé à la mort de son premier conducteur, qui avait été, sans nul doute, un maître méchant et cruel. S'il m'eût été possible de garder l'éléphant, je m'en serais fait un devoir et un plaisir; car quand nous le quittâmes, Zéla l'embrassa en pleurant, et coupa, près de ses oreilles, quelques-uns de ses poils. J'ai conservé et je conserve encore ce souvenir du sauveur de Zéla; il remplit le chatond'une bague sur laquelle est gravé, comme dans mon cœur, le nom de cette chère moitié de moi-même.
Mais j'éloigne mon esprit du sujet qui m'occupe en cet instant; c'est une faute involontaire, car, malgré moi, je suis entraîné à faire le récit des puérils événements qui me rendent Zéla pleine de vie! Aujourd'hui, ma cervelle ressemble à un griffonnage confus encore, croisé en tous les sens et illisible pour tout autre que moi.
FIN DE LA DEUXIÈME SÉRIE
Paris.—Imprimerie deÉdouard Blot, rue Saint-Louis, 46, au Marais.