XAVANT LE DUEL

Il se retourna pour suivre des yeux celui dans lequel il ne soupçonnait pas encore un rival, et il vit que Poyanne, arrêté sur le seuil de la maison de Mmede Tillières, s'était, lui aussi, retourné, pour le suivre également des yeux. Les deux hommes demeurèrent quelques secondes, immobiles, à se dévisager. Puis le comte poussa le battant de la porte et ne reparut plus.

—«Allons,» pensa Casal, «ça y est… Elle le reçoit et elle ne me reçoit pas… Mais pourquoi diable a-t-il fait ainsi attention à moi? Au temps où nous nous voyions chez Pauline de Corcieux, à peine si nous nous adressions la parole et si j'avais l'air d'exister pour lui, tandis que maintenant… Mmede Tillières lui aurait-elle raconté qu'elle m'a consigné? Dans quels termes sont-ils? C'est le seul de ses amis que je n'aie pas vu avec elle… Nous en avons parlé. Dans quelles circonstances?…»

Il se souvint alors tout d'un coup, et avec une exactitude extrême, d'une petite scène qui, sur le moment, avait passé pour lui inaperçue;—mais cette rencontre à cette porte la fit ressusciter soudain dans le champ de sa vision intérieure, comme si elle eût daté de la veille. C'était chez Mmede Candale. Juliette se montrait gaie et rieuse. La comtesse avait par hasard prononcé le nom du grand orateur monarchiste, et Casal s'était mis à le plaisanter. Avec son tact habituel, il avait tout de suite senti qu'il faisait fausse route, car les deux amies n'avaient pas relevé un seul de ses mots et les sourcils de Mmede Tillières s'étaient subitement froncés. Puis la causerie avait changé et la jeune femme ne s'y était plus mêlée que distraitement. Casal se rappela encore ce détail. Quel rapport pouvait bien rattacher ses préoccupations d'aujourd'hui à son impression d'alors? Il ne s'en rendait pas compte, mais l'image de cet homme debout sur la porte de Juliette et qui l'accompagnait, lui, l'évincé, de son regard, lui resta présente toute l'après-midi qu'il passa au jeu de paume des Tuileries. Là, ayant rencontré le jeune marquis de La Môle, député de la droite comme le comte Henry, il lui demanda:

—«Tu connais Poyanne, toi, Norbert?»

—«Beaucoup. Pourquoi cela?»

—«Parce que je dois dîner avec lui un de ces jours. Quel homme est-ce?»

—«Du talent, mais…,» et le jeune marquis fit avec sa raquette le geste d'un barbier qui vous rase le visage…, «dans les grands prix…»

—«Et sous le rapport des femmes?…»

—«Un prédestiné… Tu sais que la sienne l'a lâché et qu'elle vit à Florence avec un des Bonnivet, m'a-t-on dit… Quant à lui, nous ne lui connaissons pas de maîtresse… Pourtant,» ajouta-t-il en riant, «j'ai bien cru autrefois que Mmede Candale en tenait pour lui… Elle était là, dans la tribune, toutes les fois qu'il devait parler, avec une de ses amies que l'on voit quelquefois dans sa baignoire, à l'Opéra, une blonde, un peu fade, d'assez beaux yeux. Tu ne saisis pas?…»

—«Pas du tout,» répondit Raymond qui venait de reconnaître Mmede Tillières à ce signalement rapide. «Mais,» ajouta-t-il, «c'est justement chez Mmede Candale que nous devons ou devions dîner. Il était absent, et tout a été remis…»

—«Il est revenu il y a quatre ou cinq jours,» reprit La Môle, «nous sommes de la commission de l'armée ensemble… Il est allé dans le Doubs faire une campagne qui n'a pas réussi…»

Ce bout de dialogue entre ces deux artistes dans l'art de couper la balle fut interrompu par la reprise d'une partie où Raymond commit fautes sur fautes. Il venait d'apercevoir nettement une piste nouvelle de douloureux soupçons, et il sentait qu'il allait lui être impossible de ne pas s'y engager aussitôt. Il se produit dans tout homme chez qui s'éveille la défiance un phénomène d'hyperacuité des sens analogue à cet instinct du sauvage en guerre à qui n'échappe ni le froissement d'une herbe, ni le bris d'une branche, ni un fil accroché à un buisson, ni un caillou déplacé par un pied hâtif. Que celui-ci avait marché vite, conduit ainsi de petits signes en petits signes sur le fatal chemin! La rencontre avec Mmede Nançay l'avait fait douter du prétexte imaginé par Juliette. Ce doute sur ce premier point l'avait amené au doute sur le mystérieux serment, et il en était à suspecter tout le caractère de celle en qui, depuis deux mois, il avait tant cru, lorsque le regard échangé avec Poyanne avait appelé son attention sur cet ami mystérieux de Mmede Tillières. D'apprendre que le comte n'avait aucune maîtresse connue, que les discours du célèbre orateur étaient assidûment suivis par Juliette, enfin que le retour de ce personnage coïncidait absolument avec son exclusion à lui,—n'était-ce pas assez pour provoquer une autre crise d'imagination jalouse? Son expérience de Parisien, si longtemps endormie par l'ensorcellement de son nouvel amour, devait rendre cette crise plus intense encore. Il avait trop vécu pour ne pas savoir qu'avec les femmes tout est toujours possible, et pourtant Juliette lui était si chère que de concevoir qu'elle avait, elle, un amant, lui paraissait presque monstrueux, et il se raisonnait au soir de cette fatale conversation dans le jeu de paume, couché sur un des divans de son petit salon, s'empoisonnant de tabac, contre toutes ses habitudes, et incapable de supporter même la société d'Herbert Bohun:

—«Oui, il y a un homme derrière cette résolution… C'est trop net, trop carré, trop absolu… Pour que Juliette ne m'ait pas prié simplement d'espacer mes visites, il faut que quelqu'un soit intervenu qui ait dit:—Ou lui ou moi… Et ce quelqu'un serait Poyanne? Averti par qui? Mais par d'Avançon, cela va de soi. Encore l'autre jour, il me regardait d'une manière… Je le repincerai au demi-cercle, ce voyageur-là… Donc Poyanne débarque chez elle… Il la met au pied du mur. Mais de quel droit, s'il n'est pas son amant? Et elle n'a pas d'amant. Non. Elle n'en a pas. Ou bien c'est une coquine comme je n'en ai pas rencontré… Allons donc!» Et il se raidit contre sa propre douleur. «Et pourquoi ne serait-ce pas une allumeuse?» Il éprouvait un atroce plaisir à salir son sentiment par ce terme odieux. «Ça l'aura amusée de me rouler, moi, Casal, de m'avoir là, par terre, sous ses petits pieds, à cause de tout ce qu'on lui avait dit de moi… Elle était inoccupée, ce printemps, j'ai fait un intérim; l'autre, le vrai, est revenu… La vieille mère, la foi jurée, le vague fantôme du mari mort, on m'a tout servi, j'ai tout gobé,—et le tour est joué… Hé bien! non, elle était sincère. Il a fallu la croix et la bannière pour forcer sa porte dans les commencements… Dans cette première visite, sa pâleur, puis sa rougeur,—sa manière d'être à l'Opéra, puis chez Mmede Candale, puis chez elle, tout a été si naturel de sa part, et si peufair… Puis sa tristesse ces derniers temps? Mais si elle est la maîtresse de Poyanne et si elle ne peut pas le quitter pour une raison quelconque, tout en m'aimant? Cela encore est possible.—La maîtresse de Poyanne?» Il répétait ces mots à haute voix, avec une amertune infinie, et, de même qu'il recommençait d'employer, en pensant à Juliette, des paroles brutales, il retrouva dans sa fièvre de défiance ce pouvoir de flétrir l'image qu'il se formait d'elle, abandonné dès le premier jour. Il se contraignit à se la figurer dans les détails d'un rendez-vous de galanterie, et cette vision exaltant son trouble intime jusqu'à la frénésie:

—«Cela ne peut pas durer ainsi,» conclut-il après des heures de pareilles allées et venues de sa pensée, «je veux savoir et je saurai…»

Que de maris, que d'amants tourmentés ainsi par les affres du doute, angoissantes comme celles de la mort, se sont prononcé la même phrase et se sont heurtés au même indéchiffrable problème! Savoir, tenir la preuve, quelle qu'elle soit; mais la preuve, après laquelle on comprend du moins l'être dont on souffre,—c'est pour le jaloux le rêve de l'eau pour le marcheur du désert, de la maison close pour le vagabond de la route, de la terre ferme pour le marin en détresse. Par un étrange illogisme de la passion, le malheureux qui soupçonne a pour suprême désir de connaître avec certitude la chose dont la simple imagination le désespère. C'est dans ces minutes-là que se commettent des infamies qui révèlent l'arrière-fond criminel de tout cœur exaspéré. Espionner, briser des cachets de lettres, forcer des serrures, le soupçon conçoit tout, il ose tout. La première idée de Casal fut qu'il mettrait à la poursuite de Mmede Tillières quelqu'un de ces limiers de police privée, dont l'existence presque avouée est une des hontes du Paris moderne. Puis le jeune homme éprouva comme un haut-le-cœur à la pensée de livrer le nom de celle qu'il aimait si profondément à travers ses défiances, aux infâmes exécuteurs de ces basses œuvres de jalousie. Il y avait en lui cette droiture native qui se retrouve aux heures tragiques de la vie, et que révoltent les abjections de certains compromis. Après avoir creusé dans tous les sens cette question des rapports de Poyanne et de Juliette, Raymond en vint à cette évidence que Mmede Candale, elle, savait la vérité. C'était aussi la seule personne avec laquelle il eût un champ libre d'action. Mais comment arracher à cette loyale amie un secret qu'elle devait garder avec plus d'énergie encore que s'il eût été le sien propre? Voici le procédé auquel il s'arrêta au sortir d'un de ces accès de méditation concentrée qui finissent, devant un problème infiniment compliqué, par vous faire mettre le doigt sur la solution simple, et c'est le plus souvent la juste. Mmede Candale aimait vraiment Mmede Tillières. En admettant qu'une liaison cachée existât entre son amie et Poyanne, elle devait se demander avec une certaine anxiété ce que Raymond pouvait en soupçonner. Dans ces conditions il était assuré de la bouleverser, s'il allait droit à elle, lui dire: «Je sais tout…» Puis il profiterait de ce bouleversement pour nommer quelqu'un dont il connaissait les relations avec Juliette comme certainement innocentes. La comtesse défendrait Mmede Tillières. Ce serait le moment alors de lui nommer Poyanne et de constater si cette seconde défense était exactement identique à la première. Toute maîtresse d'elle-même que fût la jeune femme, il y avait beaucoup de chances pour qu'elle fût déconcertée, et elle se laisserait aller à repousser plus vivement celle des deux accusations qui serait vraie. L'ingéniosité de ce plan parut si forte à Casal, qu'il résolut de l'exécuter le jour même, et, dès les deux heures, il entrait dans le salon de la rue de Tilsitt, où il avait goûté, entre Mmede Candale et son amie, de si douces heures de conversation. Ce souvenir lui fit mal, à revoir la figure connue de la pièce, la disposition des meubles, le buste du vieux maréchal, et, assise dans son fauteuil préféré, Gabrielle qui n'était pas seule. Alfred Mosé se trouvait là, et un détail prouvera le déraillement moral de Raymond: lui qui considérait avec justice le petit-fils du célèbre banquier comme le plus fin des hommes et le plus difficile à tromper, à peine put-il cacher son impatience de rencontrer un tiers entre lui et la comtesse. Heureusement, Mosé possédait, au service de sa conduite mondaine, un tact d'une finesse supérieure, et il ne resta que dix minutes après l'arrivée du nouveau visiteur,—juste assez de temps pour ne point paraître se douter qu'il était de trop. L'effort que fit Mmede Candale pour le retenir le trompa cependant, car il crut cet effort joué, au lieu que la pauvre femme, à qui les yeux de Raymond avaient causé une épouvante, appréhendait réellement de rester seule avec le nouveau venu.

—«Ah çà!» se disait donc Alfred en descendant l'escalier, «y aurait-il quelque chose entre la jolie comtesse et Raymond?»

Tandis que ce subtil observateur, aussi habile diplomate dans la manœuvre de ses propres intérêts que d'Avançon l'était peu, repassait en esprit les diverses observations qui pouvaient donner un corps à son hypothèse, Casal, lui, commençait déjà l'attaque, avec cette brusquerie qu'il jugeait, non sans raison, le meilleur procédé pour surprendre le secret dont la possession devait, lui semblait-il, tuer du coup son amour. Car il s'était bien juré, s'il acquérait la preuve d'une intrigue entre Poyanne et Juliette, de considérer cette dernière comme morte pour lui. Il y penserait sans plus d'émotion que s'il se fût agi d'une petite actrice ou d'une fille par laquelle il eût été roulé.

—«Savez-vous,» dit-il, lorsque la porte se fut refermée derrière la mince silhouette de Mosé, après une minute d'un de ces silences de tête-à-tête si gros d'orages, «savez-vous, madame, que vous n'avez pas été gentilles, Mmede Tillières et vous, de vous moquer de moi comme vous avez fait?…»

Il avait pris, pour lancer cette phrase, son ton le plus détaché, celui d'un homme qui a été victime d'une mystification, qui l'a démasquée et qui s'apprête à la rendre au mystificateur. Mais il n'avait pu changer l'expression de ses prunelles claires, plus dures encore à cette minute qu'à son entrée, et ce fut avec une anxiété singulière que Gabrielle répondit:

—«Expliquez-vous.» Et elle ajouta: «Et puis n'ayez pas votre air persifleur. Quand il s'agit de mon amie et de moi, vous savez qu'il est très déplacé…»

À tout hasard, la brave et fière petite comtesse se préparait à se fâcher, afin de couper court à l'entretien, et tout net, s'il tournait du côté qu'elle appréhendait déjà. Casal soupçonnait quelque chose, voilà qui était évident,—mais quoi?

—«Non,» reprit Raymond, «vous n'avez pas été gentilles. Pourquoi avez-vous imaginé de mêler Mmede Nançay à toute cette histoire, quand il était si simple à votre amie de me dire tout bravement, tout uniment:—Monsieur, vous êtes un galant homme, je m'en fie à votre honneur… Je ne suis pas libre. Vous me gênez en venant chez moi, vous bouleversez toute ma vie. Ne venez plus?»

—«Vous continuez à parler par énigmes,» dit Mmede Candale en fronçant le sourcil et avisant sur la table un ouvrage commencé, «mais cela vaut peut-être mieux… Vous m'avez négligée depuis quelques jours, vous êtes retourné dans votre bande et j'ai bien peur qu'en venant ici aujourd'hui, vous ne vous soyez trompé d'adresse.»

—«Hé bien!» répondit-il avec un accent de plus en plus âpre, «puisque vous voulez que je mette les points sur les i, madame, j'irai droit au fait… Je sais, entendez-vous bien? je sais que Mmede Nançay n'est pour rien dans la résolution de Mmede Tillières… C'est un homme qui a exigé que je fusse consigné à la porte, parce qu'il en a le droit,—et cet homme, je connais son nom…»

S'il avait espéré surprendre une émotion quelconque sur le délicat visage de la comtesse, cette attente était bien trompée, car les petites mains, qui avaient pris le crochet, continuaient d'en faire courir la pointe dans la laine sans un tressaillement. La bouche demeurait immobile et empreinte d'une expression de demi-dégoût. Les yeux suivaient le travail des mains, et c'était la plus naturelle attitude du monde: celle d'une femme à laquelle un fâcheux débite un récit parfaitement insignifiant. Seules les épaules se soulevaient, avec ce joli geste qui ne daigne même pas s'indigner contre une accusation insensée. Mais, si fidèle amie que fût Mmede Candale et si prudente, elle était femme et curieuse, et elle commit la faute de laisser Raymond parler encore, pour en savoir davantage. Elle avait échappé au premier des deux pièges qu'il avait résolu de lui tendre. Accepter que le jeune homme continuât, c'était lui permettre de dresser le second.

—«Ah!» insistait-il, «vous ne me répondez pas… Et vous avez raison. Vous comprenez que c'est un peu dur tout de même d'être sacrifié aux jalousies de qui? d'un monsieur Félix Miraut, un cabotin de peinture qui se croit un grand seigneur de la Renaissance parce qu'il s'habille en velours pour copier trois brins de lilas et une rose, d'un industriel en couleurs qui se fait cent mille francs de rente à coup de visite…»

Il allait, allait, traçant du brave artiste une de ces caricatures atroces et faussement ressemblantes, comme l'envie excelle à en dessiner, d'après les traits visibles des hommes célèbres. Il lui suffit d'interpréter en mal quelques-uns des innocents enfantillages presque toujours inséparables du talent. Les ennemis de Miraut lui reprochaient en effet l'excentricité de ses costumes d'intérieur comme un cabotinage, et le goût du monde comme une marque de vilaine diplomatie. Il portait ces costumes, parce qu'il s'en amusait, et il allait dans les salons, parce qu'après sept heures, et fatigué de travail, cet artiste très raffiné aimait à reposer ses yeux sur un joli décor. En outrant, dans ce cas, la critique contre un homme encore assez jeune pour plaire et assez intimement lié avec Mmede Tillières pour être suspecté sans trop d'invraisemblance, Casal comptait bien tromper la finesse de son interlocutrice, d'autant plus qu'en parlant de Miraut, il pensait à l'autre, à son vrai rival; et sa voix n'avait pas de peine à se faire railleuse et dure, sa physionomie à exprimer une souffrance dont la comtesse fut la dupe; car, soudain rassurée sur la piste suivie par la défiance de Raymond, elle se prit à lui sourire indulgemment comme à un malade:

—«Mais vous êtes fou, mon pauvre ami,» répondait-elle, «fou à enfermer. Miraut jaloux de vous! Miraut ayant des droits sur Mmede Tillières!… Voyez, je ne peux même pas me fâcher contre vous… Miraut! Pourquoi pas d'Artelles? Pourquoi pas Prosny? Pourquoi pas d'Avançon? Tenez, pendant que vous y êtes, vous devriez vous défier de d'Avançon… Je vous assure que les assiduités d'un homme aussi dangereux sont un beau sujet de méditation pour un connaisseur en caractères comme vous vous montrez en ce moment.»

—«Alors, si ce n'est pas Miraut…,» dit Casal avec une ironie qui fit soudain se refroncer les sourcils de Mmede Caudale.

—«Si ce n'est pas Miraut?…» répéta-t-elle.

—«C'est peut-être bien l'ami qui est revenu précisément le jour où l'on m'a donné congé… M. de Poyanne, je crois.»

—«Écoutez, Casal,» répondit la jeune femme en haussant de nouveau les épaules, mais cette fois sans sourire, «je vous ai toujours défendu quand on vous attaquait, j'ai toujours dit que vous valiez mieux que votre réputation, qui est détestable. Tout à l'heure encore je n'ai pas voulu vous prendre au sérieux… Mais si vous l'êtes, sérieux, si vous soupçonnez vraiment d'une aussi vilaine façon une femme qui est ma meilleure amie, que vous avez connue par moi et chez moi, et si vous allez colportant vos calomnies comme vous venez le faire ici, c'est une abominable action, entendez-vous, et que je n'admettrai pas… Mmede Tillières a été avec vous d'une loyauté parfaite. Elle nourrissait des préventions qu'elle a dominées par égard pour moi. Elle vous a reçu et n'a eu avec vous aucune coquetterie. Des difficultés avec sa mère lui rendent vos rapports pénibles, presque impossibles… Elle vous en prévient loyalement, et voilà qu'au lieu de lui obéir, vous la calomniez, et que vous exercez votre imagination à salir les amitiés qui l'entourent… C'est une indignité, entendez-vous? une indignité…»

—«Vous avez raison, madame,» dit Raymond, après un nouveau silence, «et je vous demande pardon… Je vous promets,» ajouta-t-il d'une voix sourde, «que je ne vous parlerai plus jamais de Mmede Tillières…»

—«Et que vous ne penserez plus d'elle ce que vous venez d'en dire?» insista la comtesse.

—«Et que je ne le penserai plus…,» dit Casal; et il eut la force de continuer l'entretien sur un autre ton, en abordant un autre sujet, mais cette fois, il n'arriva plus à tromper Gabrielle qui pourtant ne chercha pas à en savoir davantage. Elle se reprochait déjà de n'avoir pas suivi le seul procédé vraiment efficace pour dérouter une inquisition jalouse: le silence. Elle sentit, sans bien comprendre cependant la force de la ruse employée par le jeune homme, qu'elle avait trop parlé. Aussi, lorsque Casal eut pris congé d'elle, demeura-t-elle longtemps, longtemps, le front dans sa main, à se faire des reproches et à se demander si elle devait ou non prévenir Juliette. Un danger menaçait son amie. Elle le sentait, par le même instinct qui lui faisait apercevoir maintenant dans Raymond des abîmes de passion auxquels elle n'eût pas cru avant cette visite:

—«Oui,» conclut-elle, «j'irai rue Matignon, et tout de suite, la mettre en garde… Après tout, que peut-il faire, sinon l'ennuyer d'une lettre ou d'une scène? Mais comment a-t-il découvert la vérité?»

Non. Casal ne l'avait pas entièrement découverte, cette vérité cruelle.—L'épreuve pourtant avait réussi et Mmede Candale, en défendant son amie d'une façon si légère à propos de Miraut, puis si vive à propos de l'autre, venait de préciser le champ de recherches où cette jalousie en éveil allait opérer: c'était bien du côté de Poyanne qu'il fallait poursuivre le secret de la vie de Mmede Tillières. Trop évidemment, la comtesse n'avait pas attaché une importance égale aux deux accusations. Pourquoi, sinon parce que la seconde touchait à quelque chose de vrai, et l'autre non? Quand le jeune homme se retrouva face à face avec lui-même, au sortir de cette visite, il subit la crise de souffrance dont s'accompagne chaque progrès de la jalousie vers la certitude. Un fait nouveau était acquis et Raymond l'interpréta aussitôt, comme il arrive aux cœurs tourmentés, dans le sens de ses pires imaginations. «Plus de doute,» se disait-il en marchant du côté du Bois pour dompter son anxiété par une de ces promenades forcenées qui, dans ces heures-là, ne fatiguent même pas le corps, «non, plus de doute, Poyanne est son amant.»

Les visions affreuses qu'il avait essayé de fuir en hasardant son étrange démarche auprès de Mmede Candale lui revinrent, sans qu'il luttât contre elles, cette fois. Elles le hantaient, elles l'obsédaient de nouveau, le soir, assis à table avec son inséparable lord Herbert. Elles ne devaient pas le quitter durant les jours qui suivirent, et qu'il employa tour à tour à lutter contre sa peine à force d'excès, puis à prendre et reprendre encore les idées d'où naissait cette peine. Ne possédant pas les données qui lui eussent permis de reconstituer toute l'histoire de Juliette depuis dix années, il ne devinait en aucune manière le drame qui s'était joué dans cette âme, ce duel entre l'amour et la pitié, cette lutte entre la soif du bonheur personnel et un besoin de fidélité à des engagements pris. Cette créature si fine lui apparaissait comme une énigme de duplicité d'autant plus monstrueuse qu'il l'avait sentie plus charmante. S'était-il assez abandonné à sa merci! L'avait-il assez sottement jugée noble, fière, délicate, pure! et elle s'amusait à tromper avec lui le loisir que lui laissait l'absence d'un amant!—«Oui, d'un amant,» insistait-il, apercevant, à mesure que les jours succédaient aux jours, s'efforçant d'apercevoir plus d'indiscutable signification dans l'attitude de Mmede Candale. Puis, à de certaines minutes, il était bien contraint de se dire:

—«Non, ce n'est pas encore une preuve absolue, lapreuve… Mais l'a-t-on jamais, à moins d'avoirvu?…»

Telles étaient les dispositions d'esprit où se trouvait cet homme malheureux en gagnant, une semaine environ après sa visite chez Mmede Candale, son fauteuil du Théâtre-Français, le dernier mardi de la saison. Malgré son malaise intime, étant de la race de ceux qui ne se rendent pas, il multipliait les occasions de ne pas rester seul, et, après avoir vaqué toute la journée à des occupations de sport, il s'entraînait le soir à des corvées de vie élégante, comme s'il n'eût pas porté dans son cœur la lancinante plaie du plus affreux soupçon. Et puis, en allant dans les endroits comme l'Opéra ou la Comédie qu'il détestait le plus jadis, et à cette époque de l'année, il recherchait,—sans se l'avouer,—la possibilité de revoir Mmede Tillières. Il ne l'avait pas rencontrée une seule fois depuis que, réveillée de son évanouissement, elle l'avait renvoyé de chez elle. En vain se tendait-il à ne pas écouter la voix qui plaidait dans son cœur pour la jeune femme. Elle éveille en nous un écho si tendre, cette voix qui défend notre amour contre nous-mêmes! Et, malgré lui, Casal voyait dans la réclusion que supposait cette constante absence un signe que son trouble de la dernière entrevue n'avait pas été joué. Une de ces superstitions inexplicables et invincibles, comme en ont les amants, l'empêchait de croire qu'elle eût quitté Paris, quoiqu'il y eût bien des probabilités pour qu'elle eût pris ce sage parti. Mais non, tout ne pouvait pas être ainsi fini entre eux, sans une nouvelle et décisive explication, et, ce soir encore, il était là dans une stalle, n'écoutant pas la pièce et fouillant les loges de sa lorgnette, bien qu'il eût déjà constaté que la baignoire de Mmede Candale, où Mmede Tillières venait toujours, restait désespérément vide. Tout d'un coup, à trois rangées de fauteuils de lui, en avant, ses yeux rencontrèrent le visage, tourné de son côté, de quelqu'un qui le regardait lui-même, et il reconnut Henry de Poyanne. Comme dans la rue Matignon, et sur le seuil de la maison de Juliette, ce croisement de regards ne dura qu'une seconde, et aussitôt le comte parut uniquement occupé à suivre le dialogue et le jeu des acteurs. Raymond, lui, n'avait pas besoin de se détourner pour continuer à considérer son rival. Il lui suffisait de se pencher un peu, et il voyait les cheveux blonds par places et grisonnants à d'autres du célèbre orateur, son profil perdu, ses maigres épaules, la main sur laquelle cet homme appuyait son menton, sans doute pour se donner une contenance, et cette main fine serrait la lorgnette avec une nervosité qui révélait une émotion contenue. Du moins Casal se l'imagina ainsi. Lui-même était bouleversé. Il y a dans la présence du rival que nous soupçonnons de posséder ou d'avoir possédé la femme dont nous sommes épris, un principe de répulsion qui va chez certains êtres jusqu'à l'anéantissement et qui chez d'autres éveille de ces rages froides auxquelles un crime ne coûterait pas. De telles rencontres remuent dans notre nature amoureuse tout l'arrière-fond féroce du mâle qui tue plutôt que de partager. Les volontés les plus étranges en jaillissent qui nous étonnent, plus tard, comme si c'était un autre qui les avait conçues et exécutées. Ainsi et tandis qu'il contemplait avec l'avidité de la jalousie cet homme assis à quelques mètres de lui et l'objet de ses plus douloureuses rêveries depuis des heures et des heures, une singulière, une folle idée s'empara soudain de Casal. Il eut l'intuition qu'il la tenait, cette preuve tant désirée. Cette fois il allait pouvoir achever en évidence absolue les probabilités, encore douteuses malgré tout, de son entretien avec Mmede Candale. Il n'ignorait pas que Poyanne s'était battu en héros pendant la guerre. Il savait, d'autre part, le duel de Besançon, auquel le comte avait su contraindre l'amant de sa femme. Il avait donc devant lui quelqu'un de trop brave pour supporter le moindre affront:

—«Raisonnons,» se dit-il. «Si je l'aborde dans l'entr'acte et que je lui fasse, de lui à moi, et sans témoins, une de ces demi-avanies qu'un homme de son caractère ne peut tolérer sans obéir pour cela à des raisons impérieuses, je saurai tout enfin… S'il est l'amant de Mmede Tillières et si c'est lui qui m'a réellement fait mettre dehors, à tout prix il voudra que le nom de cette femme ne soit prononcé ni entre nous, ni à propos de nous, et il s'arrangera pour éviter une rencontre. S'il n'y a rien entre eux, il m'arrêtera au premier mot, et puis je lui donnerai ou il me donnera un coup d'épée… On ne sait jamais… Ça m'amusera de me battre en ce moment, et ce risque vaut bien la chance d'avoir ma preuve… Car s'il file doux, c'est bien une preuve, cette fois, et indiscutable.»

Ce projet insensé n'eut pas plus tôt saisi cette âme frénétique que l'accomplissement en devint inévitable. À de certaines minutes,—et Casal en était à une de ces minutes-là,—il semble que l'amour ressuscite en nous le sauvage primitif pour lequel concevoir et agir ne font qu'un, et un peu du calme impassible du sauvage se mélange en effet à ces fureurs lucides d'un instant. Si tous les nerfs de Raymond étaient tendus comme pour un combat au couteau, personne ne s'en aperçut parmi les camarades qui lui serrèrent la main, lorsque, la toile tombée, il alla se poster à l'entrée du couloir, afin d'attendre Poyanne au passage, et il l'abordait avec les formes les plus courtoises:

—«Me ferez-vous l'honneur, monsieur,» lui dit-il, «de m'accorder un instant d'entretien?… Ici, voulez-vous?» Et il lui indiqua un angle dans ce couloir à l'écart des allants et venants: «Nous serons plus seuls…»

—«Je vous écoute, monsieur,» répondit le comte, visiblement stupéfait de cette entrée en matière. Il eut la sensation immédiate que son interlocuteur inattendu voulait lui parler de Juliette, puis il se dit: «C'est impossible. D'abord, il ne sait rien, et puis, malgré tout, il est tropgentlemanpour cela.» Cependant l'autre reprenait, toujours à mi-voix, et du même ton que s'il se fût agi d'une petite confidence échangée entre deux indifférents du monde sur une histoire de cercle ou de salon:

—«C'est bien simple, monsieur, et je ne vous retiendrai pas longtemps; je voulais uniquement vous demander si vous avez quelque raison particulière pour me dévisager comme vous venez de le faire tout à l'heure, à plusieurs reprises, avec une insistance qui, j'ai le regret de vous le dire, ne saurait en aucune manière me convenir.»

—«Il y a un malentendu entre nous, monsieur,» répliqua Poyanne. Il était devenu très pâle et faisait un visible effort pour garder la plus tranquille politesse devant un si étrange discours. «Car j'ignorais, voici cinq minutes, que vous fussiez dans la salle…»

—«Je suis désolé de devoir vous contredire, monsieur,» repartit Raymond. «Vous m'avez fixé, je vous le répète, à plusieurs reprises, et comme ce n'est pas la première fois que pareille chose arrive, j'ai voulu en avoir le cœur net et vous avertir que je suis prêt, au besoin, à vous défendre de me regarder ainsi…»

À mesure qu'il prononçait ces paroles d'une si gratuite et d'une si extraordinaire insolence, il pouvait suivre, sur le visage du comte, la lutte qui se livrait, dans le gentilhomme, la lutte entre la fierté outragée et l'absolue résolution de ne rien relever. Poyanne venait, en effet, d'apercevoir, avec la rapidité de raisonnement qui s'éveille en nous dans de semblables moments, cette vérité: «Casal sait que Mmede Tillières l'a renvoyé à cause de moi. Donc, il sait aussi mes relations avec elle. Un homme capable de cette inqualifiable algarade est aussi capable de la nommer si nous nous battons… Il faut à tout prix éviter cela…» Et il eut l'énergie de se dompter à nouveau et de répondre:

—«Encore une fois, monsieur, je vous affirme qu'il y a entre nous un malentendu. Je n'ai jamais eu aucun motif pour vous regarder d'une façon qui puisse vous gêner, et je n'ai pas l'intention de commencer après un entretien qui n'a par conséquent plus la moindre raison de se prolonger et que je vous prie de vouloir bien interrompre…»

—«En effet!» dit Casal, «je vois que je n'ai pas à causer davantage avec un lâche…» Cette phrase d'insulte lui partit des lèvres malgré lui. Elle était absolument contraire à son plan de simple enquête. Mais c'est qu'à trouver le comte si troublé à la fois et si maître de ce trouble, si sensible et si délibérément disposé à éviter une querelle, il avait eu de nouveau, comme dans sa conversation avec Mmede Candale, une seconde d'évidence. Cette seconde suffit pour que la fureur de la jalousie lui arrachât le mot irréparable après lequel un homme de cœur, qu'il soit ou non l'amant d'une femme, ne recule plus. De si pâle, le visage du comte était devenu pourpre.

—«Monsieur,» dit-il, «je vous ai répondu comme j'ai fait tout à l'heure, parce que j'ai cru que vous vous trompiez de bonne foi… Je vois que vous me cherchez une mauvaise querelle et que vous désirez une affaire. Vous l'aurez… J'ignore pour quel motif vous voulez bien vous occuper de quelqu'un qui ne s'est jamais occupé de vous. Mais je n'admets pas que personne au monde me parle comme vous venez de me parler, et j'aurai l'honneur de vous envoyer deux de mes amis, à une seule condition,» ajouta-t-il impérieusement, «c'est que vous exigerez des vôtres ce que j'exigerai des miens, leur parole que cette affaire demeure absolument secrète…»

—«Cela allait de soi, monsieur,» dit Casal; et comme pour prouver à son interlocuteur la sincérité de cette promesse, il interpella Mosé qui passait, pour lui demander:

—«Voyons, Alfred, vous rappelez-vous exactement à quelle date on jouait ici la pièce de Feuillet, où Bressant était si étonnant?L'Acrobate, je crois,—le même sujet que ce chef-d'œuvre deLa Petite Marquise, mais en romanesque. Nous discutions là-dessus, M. de Poyanne et moi. Il tient pour 1872 et moi pour 1873…»

Le lendemain du jour où avait eu lieu dans les couloirs du Théâtre-Français cette scène impossible à prévoir et qui jetait brusquement la tragédie à travers le roman tout sentimental de la faible Juliette, elle était, elle, à suivre seule, vers les deux heures de l'après-midi, l'allée circulaire de son petit jardin. Les grappes rosées des acacias en fleur parfumaient l'air de leur arome sucré que la songeuse respirait longuement. Elle regardait les feuillages verdoyer sous la lumière du soleil d'été, le massif épanoui des roses rouges et blanches dressées sur leurs tiges, le frémissement du lierre sur la muraille, et le vol d'un oiseau qui de temps à autre se posait sur le gazon pour s'enfuir ensuite aux branches prochaines. Depuis sa conversation avec Casal, elle n'avait pas cessé de se sentir souffrante, et ç'avait été pour elle un comble de peine dans cette peine de ne pouvoir entièrement cacher à Poyanne la mélancolie où elle s'enfonçait, où elle se noyait un peu plus avant chaque jour. Et comment tromper tout à fait l'inquiète lucidité de cet homme? Il était si tendre que cela semblait aisé; mais, à un certain degré d'intensité, la tendresse devient si maladivement susceptible qu'elle équivaut à la plus perspicace défiance, et, dès le premier de leurs nouveaux rendez-vous, Poyanne n'avait-il pas soupçonné sa maîtresse d'être venue là pour lui et non pour elle, par pitié et non par amour? D'ailleurs, est-ce que cela s'imite, l'amour véritable, cet élan de tout l'être, ce ravissement intime qui fait que la présence adorée est réellement pour nous le terme du monde et du temps, la sensation suprême, celle au delà de quoi nous ne concevons rien, tant notre âme est remplie par elle jusqu'à la dernière limite de sa capacité. Non, la comédie de ces extases du cœur n'est pas possible à jouer. La voix d'une femme saura s'adoucir pour prononcer des phrases plus douces encore que cette voix, ses yeux apprendront à ressembler à ces phrases. Elle aura soif de persuader à son amant qu'elle est heureuse—pour qu'il soit heureux. Stérile mensonge! Si cet amant aime véritablement, il aura bientôt, par une douloureuse magie de divination, discerné sous l'accent ému l'arrière-fond caché d'effort, dans les prunelles la brisure du regard, et ce qu'il y a de cruellement factice dans cette volonté de tendresse. Hélas! Peut-il se plaindre d'un mensonge qui prouve encore tant d'affection à défaut d'un trouble plus passionné? Avons-nous le droit de reprocher à un être de ne pas sentir comme nous voudrions qu'il sentît, comme il croit quelquefois sentir? Et l'on se tait de cet étrange malaise, et l'on retombe, comme fit Henry de Poyanne dès le lendemain de ce rendez-vous de Passy, dans cette silencieuse et folle scrutation des moindres nuances où une parole, un geste, un jeu distrait de physionomie deviennent des preuves à l'appui de cette affreuse et fixe idée: «Je suis plaint, je ne suis plus aimé…» Pour le comte cette idée se doublait d'une autre plus affreuse encore et qu'il tentait vainement de chasser. Un nouvel entretien avec d'Avançon lui avait révélé que Casal était définitivement consigné à la porte. Le vieux diplomate ne s'y était pas trompé:

—«Je n'ai qu'à voir la tête qu'il me fait au petit club,» avait-il dit en se frottant les mains, «pour en être sûr.»

Ainsi, Mmede Tillières avait tenu sa promesse. Elle ne recevait plus le jeune homme. Même sans confirmation d'aucune sorte et sans enquête nouvelle, Henry en était sûr. Sa rencontre avec Raymond, presque au seuil de la porte, le lui avait d'ailleurs prouvé. Il avait vu, d'une extrémité de la rue, Casal entrer puis ressortir aussitôt, et son imprudent regard pour accompagner le visiteur éconduit n'avait pas été exempt de cet orgueil masculin dont même les plus nobles amants subissent parfois la mauvaise ivresse. Mais si, après avoir exécuté Casal, Juliette ne le regrettait pas, pourquoi donnait-elle tous les signes d'une consomption intérieure, inexplicable sinon par la morsure cachée d'une douleur constante? Ils sont si amers à constater pour un amant épris, ces signes-là, même lorsqu'il connaît la cause du ravage qu'ils révèlent. Voir le visage de l'être qui vous est si cher pâlir et comme se fondre, ses paupières se lasser, ses joues se creuser, ses tempes jaunir, ses lèvres se décolorer, partout la preuve que la flamme de cette vie adorée tremble et vacille!… Dieu! si elle allait s'éteindre! Et quel frisson à la pensée que l'objet de tant d'amour est si fragile, que tout notre cœur est suspendu au souffle d'une créature mortelle! Le supplice de cette inquiétude s'exaspère parfois en des lancinations si aiguës que l'on souhaite de cesser d'aimer comme un malade crucifié par la névralgie souhaite de ne plus vivre. Que devenir lorsque cette torture de voir s'en aller heure par heure la femme que l'on aime s'augmente de cette autre:

—«Elle meurt peut-être de chagrin à cause d'un autre…»

C'est la grande forme de la jalousie, celle-là, et c'est la seule que connaissent les âmes nobles qui s'attachent, non pas, comme les esprits positifs et vulgaires, aux actions, mais aux sentiments. Elle a pour principe non plus la vision impure des caresses, mais la certitude que nous ne suffisons pas au bonheur de ce que nous aimons. Elle ne produit pas les crises des résolutions violentes, les flétrissantes enquêtes comme celles que poursuivait Casal à cette même période. Mais lentement, inévitablement elle épuise toutes les forces du cœur. Elle nous enveloppe d'une atmosphère irrespirable d'où nous sortirons, si nous en sortons, incapables d'espérance, impuissants à la joie, le cœur tari et comme usé. Beaucoup de jours ne s'étaient pas écoulés entre la matinée où d'Avançon était venu faire rue Matignon son dangereux métier de dénonciateur volontaire et la soirée du Théâtre-Français où Raymond avait abordé Poyanne,—et ce peu de temps avait suffi pour que ce dernier tombât dans une détresse intime encore plus déprimante que celle de son voyage à Besançon. Il était arrivé à cette hypothèse pour lui terrible et qu'il sentait vraie:

—«Elle aime Casal sans se l'avouer; et moi, si elle me garde, c'est par honneur, c'est peut-être par charité surtout.»

Ah! quand ces mots se prononçaient en lui, presque malgré lui, comme il retrouvait contre cette détestable aumône de pitié ses révoltes d'amant toujours amoureux! Et chaque matin il se promettait d'avoir une explication définitive—qu'il reculait de nouveau dès qu'il avait vu le pauvre visage amaigri de sa maîtresse. Il tremblait qu'un tel entretien ne lui fît mal, et il se taisait. Mais le regard de ses yeux, le pli de son front, ses silences mêmes révélaient assez sa rechute dans la tristesse de la défiance, et la jeune femme, de son côté, interprétait, elle aussi, ces signes d'une anxiété secrète avec ce qu'elle savait du caractère du comte, et elle se disait:

—«Il n'est même pas heureux… J'ai brisé pour lui un sentiment qui m'était déjà si cher! À quoi bon? À quoi bon avoir rejeté l'autre dans son indigne vie d'autrefois?…»

Elle était sûre, en effet, que Casal, à ce même moment, cherchait l'oubli dans la reprise de ses avilissantes débauches. Elle le voyait, en imagination, auprès d'une fille ou d'une autre Mmede Corcieux. Elle se sentait alors jalouse à son tour. Une femme qui ne s'est pas donnée à celui qu'elle aime professe parfois de ces jalousies aussi douloureuses qu'iniques pour celles avec qui cet homme l'oublie… À ces minutes-là, et sous l'impression de ces souffrances complexes, Juliette comprenait, avec une épouvante jamais calmée, la vérité de sa situation morale: elle avait bien pu simplifier sa vie dans les faits en sacrifiant loyalement son amour nouveau aux restes douloureux de son ancien amour, en renonçant à ce qui eût été son bonheur pour la satisfaction de la pitié la plus passionnée. Mais ce parti pris n'avait pas guéri son cœur malade,—son cœur qui palpitait, qui saignait à la fois par ces deux êtres, et elle ne pouvait même pas rendre heureux celui auquel sa volonté immolait l'autre!

Elle en était à cette station de son calvaire, quand ce dernier coup l'accabla: Gabrielle venant lui apprendre que Casal était sur la voie de la vérité. Le saisissement fut si fort que son énergie la trahit,—cette nerveuse énergie des femmes frêles qui suffisent des jours et des jours aux plus épuisantes émotions; puis elles payent cette résistance par des maladies devant lesquelles la science reste désarmée, tant l'organisme a été ruiné jusqu'en son fond dernier par cette série d'emprunts de force. Elle passa quarante-huit heures au lit, comme tuée, incapable de bouger, de penser, de sentir, devant ce que cette découverte lui représentait d'inconnu et de redoutable. Elle était encore toute brisée de cette crise, par cette claire après-midi d'été, où elle se promenait dans le petit jardin, écoutant les oiseaux, regardant les fleurs, mais toujours, toujours obsédée de cette question qui maintenant la hantait à chaque heure du jour et de la nuit:

—«Raymond connaît ma liaison avec Henry. Que pense-t-il? Que va-t-il faire?»

Ce qu'il pensait? Cela, elle le devinait trop bien, et que, ne pouvant s'expliquer les nuances d'âme par lesquelles elle avait passé, il la méprisait certainement d'avoir été coquette avec lui alors qu'elle était la maîtresse d'un autre. Dans le délire de révolte que lui infligeait l'idée de ce mépris, elle allait jusqu'à concevoir les projets les plus dangereux, les plus étrangers à sa nature comme à ses principes: lui écrire pour se raconter tout entière, l'appeler à un nouveau rendez-vous… Et puis elle se disait: «Non, il ne me croira pas, et, si je le revois, je suis perdue…» Elle comprenait qu'après sa faiblesse au cours de leur dernière entrevue, se retrouver seule avec lui c'était se mettre à sa merci. Elle ne se sentait plus sûre d'elle-même. Et puis dans les yeux de cet homme autrefois remplis d'un tel culte, elle lirait l'outrage d'une horrible certitude. Quelle certitude? Comment avait-il acquis la preuve de son intrigue? Ce mystère par-dessus l'autre confondait sa raison, et c'est alors qu'elle se demandait: «Oui, que va-t-il faire?…» Et un frisson de peur la secouait qu'elle combattait en vain par des raisonnements fondés sur la délicatesse des procédés que Casal avait employés vis-à-vis d'elle. À cette époque-là il ne soupçonnait rien, et maintenant?… Maintenant elle était sur le bord des conflits tragiques et elle en ressentait la terreur anticipée, tandis qu'elle foulait dans sa marche monotone le gravier de l'étroite allée, et le soleil continuait de briller, les acacias de secouer leurs parfums, et le temps d'aller, rapprochant la seconde où elle expierait si cruellement la faiblesse de n'avoir ni osé ni su bien lire en elle-même. L'absorption de la promeneuse était si complète qu'elle ne voyait pas Mmede Candale qui, debout sur la porte du salon, la regardait avec une émotion singulière. Sans doute la petite comtesse arrivait porteuse d'une nouvelle bien sérieuse, car elle semblait reculer le moment de parler à son amie, qu'elle finit pourtant par appeler deux fois de son nom. Mmede Tillières releva la tête, elle aperçut Gabrielle, et elle ne se méprit pas une minute sur l'expression de cette physionomie qui lui était si familière.

—«Qu'y a-t-il?» demanda-t-elle aussitôt qu'elle fut dans le petit salon. Mmede Candale l'avait prise par le bras et entraînée hors du jardin dans l'appartement, par peur des yeux de Mmede Nançay, qui pouvait être assise derrière la fenêtre du premier étage, à suivre, comme elle faisait souvent, d'un tendre regard, les allées et venues de sa fille chérie.

—«Il y a,» répondit la visiteuse, d'une voix étouffée, «qu'il se passe des choses très graves, si graves que je ne sais comment te les dire… Prends mes mains et vois comme je tremble… As-tu du courage?…»

—«Oui,» fit Juliette, «mais parle, parle…»

—«C'est moi qui perds la tête,» reprit la comtesse. «Je devrais te calmer et je t'affole. Allons, assieds-toi. Comme tu es pâle!… Tu vas juger par toi-même si j'ai eu raison de venir tout de suite… Nous étions ce matin, à neuf heures, Louis et moi, à prendre le thé, quand on apporte une lettre. «C'est de M. Casal,» dit le domestique, «on attend la réponse.»—«De Casal,» fait Louis, «qu'est-ce qu'il peut bien me vouloir, lui qui n'écrit jamais?» Il ouvre l'enveloppe et commence sa lecture. Je le suis des yeux, pendant ce temps-là… Je vois un étonnement passer sur son visage. Il répond: «Dites que je serai rue de Lisbonne dans une demi-heure.» Quand nous sommes seuls, je lui demande, comme toi tout à l'heure: «Qu'y a-t-il?»—«Mais rien qui vous intéresse, une présentation au cercle.» Il avait, en me disant cela, son regard qui ment, celui qu'il prend pour me raconter sa journée quand il a eu un rendez-vous avec MmeBernard. J'en ai trop souffert, de ce regard-là, pour ne pas le connaître. Je fus sur le point de t'écrire dès ce matin pour te raconter cela, à tout hasard. Mais c'était si peu de chose!… Quand nous nous sommes retrouvés à déjeuner, j'ai jugé aussitôt que Louis continuait d'être extrêmement préoccupé. Tout à coup il me demande: «Est-ce qu'Henry de Poyanne va toujours beaucoup chez Mmede Tillières?»—«Oui,» lui dis-je; «pourquoi cette question?»—«Pour rien,» fait-il, «pour savoir;» puis il retombe dans son silence. Je te l'ai répété souvent: il ne peut rien garder. Il fuit, comme dit ma sœur. Je le laissai se taire, bien sûre qu'avant la fin du déjeuner il lâcherait quelque nouvelle phrase qui me mettrait sur la voie du secret. Car il y avait un secret, et qui se rapportait certainement au billet du matin. Cela n'a pas manqué. «Et Casal,» m'a-t-il demandé encore et si gauchement, «est-ce qu'il a vu souvent Mmede Tillières depuis qu'ils ont déjeuné ensemble ici?»—«Je n'en sais rien,» lui ai-je répondu. «Mais m'expliqueras-tu pourquoi tu t'intéresses tant aujourd'hui à savoir qui va ou qui ne va pas chez Juliette?»—«Moi,» dit-il en rougissant, «quelle idée!…» Et comme il prononçait ces mots, le domestique demande si «Monsieur peut recevoir lord Herbert Bohun,» cet Anglais, l'alter egode Casal, qui depuis des années ne m'a seulement jamais mis une carte… Je les ai laissés enfermés à discuter dans le cabinet de Louis, j'ai pris un fiacre et me voici…»

—«En effet!» dit Juliette, «c'est étrange, c'est bien étrange… S'il s'agissait d'un duel?… Si ton mari et cet Anglais étaient les témoins de Raymond contre Henry?… Mais c'est clair comme le jour… Ils vont se battre!… N'est-ce pas, que tu l'as pensé? Réponds…»

—«Hé bien! oui,» dit la comtesse, «je l'ai pensé; mais, je t'en supplie, ne t'exalte pas… Nous pouvons nous tromper… C'est si invraisemblable en soi. Pense donc. Casal et Poyanne ne vont jamais dans le même monde. Ils ne sont pas des mêmes cercles, sinon du Jockey, où ils ne vont guère ni l'un ni l'autre, et tu ne les vois pas se prenant de querelle, ni là ni dans un lieu public… Il faudrait qu'il y eût eu entre eux un échange de lettres… C'est encore bien difficile… Il y a quelque chose, pourtant, je le crois, je le sens, mais quoi?… Voilà, il faudrait savoir… Par qui? Louis a des défauts, il est très imprudent, maladroit au delà de tout, mais s'il a donné sa parole de se taire, il est gentilhomme… Je voudrais que tu voies Poyanne… Et c'est pour cela que je suis venue si vite…»

—«Merci,» reprit Juliette en embrassant son amie. «Tu me sauves. Un duel entre eux, je n'y survivrais pas… Ah! je vais savoir… Henry devait être ici à deux heures… Il ne m'a pas écrit pour déplacer ce rendez-vous. C'est qu'il viendra… Dieu! j'ai la fièvre; mais tu as raison, je dois être forte.»

Malgré cette résolution et quoique le sentiment subit d'un grand péril possible eût en effet rendu un calme relatif à la jeune femme, comme il arrive aux natures que soutient, dans les moments suprêmes, le sang courageux d'une bonne race, jamais, depuis le jour où elle attendait la dépêche lui donnant des détails sur le premier combat auquel assistait son mari, Juliette n'avait été la proie d'une anxiété aussi dévorante. Les quinze minutes qui s'écoulèrent entre le départ de son amie et l'arrivée de son amant lui parurent si longues qu'elle faillit envoyer un domestique chez le comte, parce que l'heure du rendez-vous était un peu dépassée. Elle regretta d'avoir laissé Gabrielle s'en aller, quoique cette dernière eût dit avec beaucoup de bon sens:

—«Il vaut mieux que Poyanne ne me trouve pas ici… Dans ces situations-là, plus il y a de personnes dans le secret, plus l'amour-propre entre en jeu… Tu m'écriras aussitôt pour me tranquilliser…»

—«Deux heures dix…,» songeait Juliette, en suivant sur la pendule la marche de l'aiguille. «Si à deux heures un quart il n'est pas arrivé, c'est qu'il ne viendra pas… Et comment savoir, alors? Mais on a sonné… On ouvre la porte d'entrée… Celle du grand salon… Ah! c'est lui…»

C'était en effet Henry de Poyanne, qui s'excusa de n'avoir pu se dégager plus tôt d'un rendez-vous d'affaires. En réalité, il quittait ses deux témoins, qui étaient son collègue de Sauve et le général de Jardes. La rencontre était réglée pour le lendemain, à des conditions fixées par lui-même et de celles qui font réfléchir les plus braves: quatre balles à vingt pas, au commandement, avec des pistolets à double détente.—On fabriquait les derniers à cette époque.—Le comte devait donc se dire qu'il voyait peut-être son amie pour la dernière fois. Pourtant sa physionomie, que Juliette scruta aussitôt du plus avide regard, ne trahissait aucune espèce d'anxiété. En se montrant ainsi, tranquille jusqu'à l'indifférence, à la veille d'un duel avec un adversaire redoutable, cet homme ne s'imposait pas un rôle. Cette tranquillité était sincère. À la suite de la scène inattendue de la veille, il avait éprouvé comme une singulière sensation d'apaisement. Incapable de s'imaginer le vrai motif pour lequel Casal lui avait cherché une si extravagante querelle et si contraire à tout procédé de galant homme,—ce délire d'une curiosité affolée,—il y avait vu l'effet d'un délire, mais de jalousie. C'était la colère d'un séducteur professionnel, habitué aux succès faciles, et qui, renvoyé par une femme, s'en prenait brutalement au rival par l'influence duquel il se croyait expulsé. Et que prouvait cette colère, sinon que Raymond ne conservait plus d'espoir? Donc Juliette ne lui avait témoigné aucun intérêt trop vif. Quoique le comte n'eût jamais mis en doute la fidélité même morale de sa maîtresse, ce lui fut une douceur infinie d'en tenir là un signe qu'il jugeait irréfutable, et une étrange douceur aussi de constater une souffrance exaspérée jusqu'à la déraison chez Casal. Ah! ce Casal, il le détestait si profondément, depuis ces quelques jours, que la perspective de le tenir au bout de son pistolet achevait de lui donner une instinctive, une invincible satisfaction. Il en oubliait et que le secret de ses relations avec Mmede Tillières avait été surpris, et que les chances du combat étaient plus favorables à Raymond. En allant chez Gastinne, le matin même, se démontrer qu'il n'avait pas trop oublié le maniement de l'arme par lui choisie, il avait pu voir affiché au mur, parmi les trophées des tireurs hors pair, un carton avec une mouche déchiquetée comme à l'emporte-pièce, et au-dessous cette inscription: «Sept balles au visé par M. Casal.» Mais quoi? Il avait bravé la mort de plus près en 1870, et d'ailleurs le danger devait lui procurer, comme à son ennemi, et pour les mêmes motifs, après cette longue crise de rongement d'esprit, une sorte d'impression de bien-être particulière. L'action, même tragique, nous soulage quand nous avons trop vécu sur notre propre pensée. Elle a cela du moins pour elle, de nous reposer, par sa précision forcée, de cette intolérable incohérence que produit l'abus de la réflexion.

Mmede Tillières se heurta donc, durant les premiers instants de cette visite, à un masque de sérénité grave qui l'eût déroutée s'il ne se fût pas agi pour elle d'un intérêt capital. Il ne lui suffisait pas, dans une pareille circonstance, de s'arrêter à une hypothèse. Elle avait faim et soif de savoir. Elle tenait un moyen assuré pour être bien certaine que Poyanne ne se battait pas le lendemain. Il suffisait de lui demander qu'il passât auprès d'elle cette journée, et, après quelques phrases de banale politesse sur le temps, sur leur santé, elle lui dit, avec une coquetterie câline dans le geste et dans la voix dont elle l'avait bien déshabitué:

—«J'espère que vous allez être content de votre amie… Vous me reprochiez de ne plus jamais sortir, de ne pas prendre l'air… Hé bien! maman et moi, nous allons demain à Fontainebleau voir ma cousine de Nançay qui s'y est établie l'autre semaine. Et savez-vous qui nous avons choisi comme cavalier?…»

—«D'Avançon,» fit le comte avec un sourire.

—«Vous n'y êtes pas,» reprit-elle en badinant. «Notre cavalier, c'est vous. Ne dites pas non… Je n'admets pas d'excuses…»

—«C'est malheureusement impossible,» répondit-il. «Je suis de commission, à deux heures, au Palais-Bourbon.»

—«Vous me sacrifierez votre commission,» dit-elle, «voilà tout… Vous savez que je ne vous demande pas grand'chose. Mais cette fois, j'exige… J'ai mes raisons pour cela,» ajouta-t-elle finement.

—«Avouez,» reprit-il, afin de maintenir la conversation sur un ton de plaisanterie, et la regardant, pour deviner si elle soupçonnait quelque chose, «avouez que j'ai au moins le droit de les connaître, ces raisons?»

—«Et moi, je ne peux pas vous les donner,» répliqua-t-elle, «mais je veux… Et quand ce ne serait qu'un caprice de malade, refuseriez-vous d'y satisfaire?… Vous savez,» continua-t-elle avec un sourire triste, «il faut me gâter… Vous ne m'aurez peut-être pas toujours…»

—«Vraiment, non,» dit-il sérieusement, «je ne peux pas… Voyons, Juliette, soyez raisonnable. Si c'est un caprice, vous ne voudrez pas que j'y sacrifie un devoir de conscience…»

Il s'était levé pour échapper à l'extrême acuité du regard que les prunelles de sa maîtresse avaient lancé tout d'un coup. Était-elle réellement plus souffrante? Alors elle cédait, comme elle l'avait dit, à une de ces fantaisies de despotisme où se révèle le déséquilibre nerveux des organismes touchés. Ou bien avait-elle appris la scène de la veille, et ses suites? Mais comment? Par qui? Elle ne lui laissa pas le temps de réfléchir davantage à cette double hypothèse, car elle s'était levée à son tour, et, marchant droit sur lui, les yeux fixes, la voix saccadée, elle reprenait:

—«Ah! Henry, que vous mentez mal!… Non, vous ne pouvez pas être libre demain. Je le savais, et je sais aussi le vrai motif, et je vais vous le dire, moi, et voir si vous oserez me démentir: c'est que demain vous vous battez…, et avec qui, je le sais encore… Faut-il vous le nommer?…»

Si éveillée que fût depuis le début de cet entretien la défiance de Poyanne, il ne put se retenir de laisser paraître, tandis qu'elle parlait, un étonnement qui, à lui seul, était un aveu. D'ailleurs, une idée cruelle s'empara aussitôt de son esprit qui lui rendit la dissimulation impossible. Si Juliette savait tout, ce n'était point par ses témoins, dont il était sûr. Il fallait donc que les témoins de Casal eussent parlé? ce n'était guère vraisemblable; ou Casal lui-même. «Et pourquoi non? Il a voulu se venger d'elle,» pensa-t-il; «peut-être l'avait-il menacée de ce duel avec moi, auparavant?… Il lui aura tout écrit… Ah! le misérable!…» Il ne s'arrêta pas à vérifier ce que cette imagination avait de chimérique. Il ne se dit pas que la ruse de Juliette prouvait simplement un vague soupçon. La rancune contre son rival était si forte que de penser à une nouvelle vilenie de cet homme l'affola de fureur, et il répondit, les yeux durs, la voix âcre:

—«Puisque vous êtes si bien renseignée, vous savez aussi les motifs de cette rencontre et qu'elle est inévitable…»

—«C'est donc vrai!…» s'écria-t-elle en le prenant dans ses bras. La soudaine certitude que vraiment les deux hommes allaient se battre l'un contre l'autre l'avait frappée de ce coup de panique qui ne permet plus la réflexion, et elle continuait, tremblant de tous ses membres et serrant Henry contre elle avec la force que donne la fièvre: «Non, ce duel n'aura pas lieu. Vous ne vous battrez pas… Toi contre lui, non, non, je ne veux pas… Ah! si tu m'aimes, tu trouveras le moyen d'empêcher que cette chose monstrueuse n'ait lieu… Vous deux! L'un contre l'autre!… Non, non, non, ce n'est pas possible, jure-moi que ce ne sera pas… Entends-tu? Je ne le veux pas… J'en mourrais… Vous deux!… Vous deux!…»

Toi contre lui!… Vous deux!…—Le comte l'écoutait jeter ces mots et révéler ainsi l'affreuse dualité de cœur qu'il soupçonnait depuis des jours, qu'elle s'était tant appliquée à lui cacher. Elle avait vu ces deux êtres, qui lui étaient si chers l'un et l'autre, dans un même éclair d'épouvante, et elle la disait, sa double vision, dans ce saisissement de la terreur affolée qui montre le fond entier des âmes. Cet amant malheureux sentit frémir en lui à cette évidence toutes les jalousies morales dont il avait trop souffert; il se dégagea de cette étreinte, il repoussa presque avec dureté ces bras qui le pressaient, ces mains qui s'attachaient à ses vêtements, et il répondit:

—«Nous deux!… Vous voyez, vous ne savez pas si vous tremblez pour lui ou pour moi! Vous ne savez pas lequel vous aimez!… Ou plutôt si…,» continua-t-il avec une amertume d'accent qui arrêta du coup Juliette et la fit se tenir immobile sous la secousse d'une nouvelle terreur. Les paroles de Poyanne résonnaient en elle avec le dur accent de la vérité. «Si, vous le savez; et lui aussi, lui, il le sait… Je comprends maintenant pourquoi, ne voyant plus entre lui et votre cœur qu'un obstacle, ce dernier reste d'affection pour moi, il a voulu le supprimer en me supprimant… Mais puisqu'il vous a dit, contre la parole qu'il m'avait donnée, que nous nous battions demain, vous a-t-il bien raconté qu'il s'était permis de m'appeler lâche?—Lâche, entendez-vous, et me demandez-vous d'accepter cette injure? Et puis, voulez-vous que je vous dise tout? Il ne me l'aurait pas fait, ce mortel outrage, que je ne laisserais pas échapper cette occasion de jouer ma vie contre la sienne, car je le hais, cet homme!… Ah! que je le hais!»

—«Henry,» reprit-elle d'une voix brisée et lui prenant la main cette fois avec la timidité vaincue d'un enfant qui implore grâce, «je t'en supplie, crois-moi… Je te le jure, par tout notre passé, notre cher passé, je n'ai rien su que par Gabrielle et par toi… Elle est venue tout à l'heure. Son mari est témoin dans cette horrible affaire. Il a dit deux ou trois phrases qui ont éveillé ses soupçons à elle et puis les miens, quand elle me les a répétées… Alors, quand j'ai entendu l'aveu de ta bouche, j'ai vu du sang,—du sang versé à cause de moi!… Et j'ai crié… Mais je n'aime que toi, mais je suis à toi pour la vie!… Nous allions être si heureux… Tu m'étais revenu si bon, si tendre… Comprends donc, en admettant que cet homme m'aime, s'il t'a cherché querelle, c'est parce qu'il sait que je n'aime que toi, que je t'aimerai toujours…»

—«Il ne m'en a pas moins insulté,» interrompit le comte, «et je ne peux plus rien pour affacer cela… Non, je ne peux pas plus reculer que si nous étions à demain et que l'on vînt de nous dire: feu… Je te crois…,» ajouta-t-il en répondant au serrement de main de sa maîtresse par une pression longue et passionnée. Il avait de nouveau constaté qu'elle était sincère dans cet élan vers lui, aussitôt qu'il souffrait. Il n'osa pas lui dire sa vraie pensée: «Si j'étais sûr que tu ne l'aimes pas! Mais non, tu l'aimes et tu ne veux pas l'aimer; et moi, tu voudrais m'aimer…» Il commençait à se sentir si las de cette éternelle incertitude, et il avait tant besoin de conserver son sang-froid pour bien régler toutes ses affaires durant cette après-midi, peut-être sa dernière. «Oui,» insista-t-il, «je te crois. Et je comprends que j'ai été un imprudent de te parler comme j'ai fait… Tu sais tout maintenant. Je ne peux pas retirer ce que j'ai dit. Sois courageuse, mon amie, et ne prononce plus un mot sur ce sujet… On ne discute pas, tu sens cela mieux que personne, avec les questions d'honneur… D'ailleurs je dois te quitter. J'étais venu te demander de me recevoir à neuf heures, après le dîner. Je te dirai au revoir, si Dieu permet… Tu auras réfléchi, et nous causerons sans nous dire de ces phrases qui nous font si mal, à toi et à moi, pour rien… Nous ne sommes déjà pas trop heureux!»

Elle le laissa partir sans lui répondre. Que pouvait-elle devant l'évidence de cette nécessité sociale aussi implacablement opprimante que la nécessité physique, que la chute d'une maison ou bien qu'un tremblement de terre? Raymond avait outragé Henry et ce dernier avait raison: le duel était inévitable. Mais la nécessité n'implique pas que l'on se résigne, et, dans ce cœur de femme deux fois atteint, toutes les puissances de la révolte frémissaient contre l'acceptation de l'atroce torture que lui représentait cette rencontre entre ces deux hommes. Depuis longtemps Poyanne avait disparu, et elle était là toujours, comme à la minute ou la porte s'était refermée derrière lui, assise ou plutôt abîmée dans un fauteuil, les mains jointes sur les genoux, la tête penchée en avant, les yeux fixes, et c'était dans sa tête un va-et-vient tourbillonnant d'images qui lui montraient Henry et Raymond debout à quelques pas l'un de l'autre, le groupe des témoins, le signal, les canons abaissés des pistolets,—son amant n'avait-il pas fait allusion à cette arme?… Et puis l'un des deux gisait à terre… Elle voyait Poyanne tombant ainsi: les yeux de cet ami de dix années, ces yeux dans lesquels elle n'avait jamais pu supporter un passage triste, se tournaient vers elle, et dans ce regard d'agonie, elle lisait ce reproche suprême: «C'est toi qui m'as tué…» Elle chassait ce cauchemar de funeste présage avec toutes les forces de son âme, et cette autre image s'imposait à elle aussitôt: Casal frappé à mort, ce Casal dont la présence la secouait d'un frisson de joie et de peur, dont l'absence la faisait dépérir de mélancolie. Ce noble visage d'homme, dont la beauté si mâle l'avait tant séduite, lui apparaissait tout pâle, et les yeux de celui-là regardaient aussi vers elle, non plus avec de tendres reproches, mais avec cette intolérable expression de mépris dont la seule idée la torturait depuis plusieurs jours. Et,—comment comprendre qu'il y eût place en elle pour cette misérable ambiguïté de sensation?—-même à cette heure d'une crise tragique, elle ne savait pas, elle ne pouvait pas savoir lequel des deux elle pleurerait avec les larmes les plus amères, si le duel avait lieu et s'il aboutissait à un dénouement fatal… Mais non. Il n'aurait pas lieu! Dût-elle aller sur le terrain et se jeter à leurs pieds, là, devant les témoins, elle le ferait. Insensée! Elle ne savait ni le moment, ni l'endroit, ni rien, sinon qu'avant vingt-quatre heures, moins peut-être, la scène dernière du drame amené par sa coupable faiblesse se serait accomplie. Son impuissance, elle l'avait mesurée quand Poyanne lui avait parlé avec la fermeté d'un homme qui n'admet pas même la discussion, et elle n'avait pas trouvé un mot à répondre. Que faire? mon Dieu! Que faire?… S'adresser aux témoins? C'est leur rôle à eux d'empêcher ces combats atroces. Mais qui étaient-ils? Elle savait les noms de Candale et de lord Herbert. Quand elle arriverait à joindre ces deux-là, que leur dirait-elle? Au nom de quoi supplierait-elle ces amis de l'homme qu'elle avait trompé? Car, pour eux, et s'ils connaissaient toute son histoire par les confidences de leur client, elle était, elle, une coquette, une infâme et perfide coquette, qui s'était fait faire la cour pendant l'absence de son amant, par quelqu'un qu'elle se proposait de mettre à la porte, sitôt cet amant revenu. Comment leur expliquerait-elle sa bonne foi absolue, ses concessions involontaires et surtout cette anomalie abominable de son cœur si sincère, si double, qu'elle tremblait également pour tous les deux devant leur commun danger? Et le cauchemar recommençait. Elle voyait un trou dans une poitrine, un front meurtri d'une balle, du sang couler, et, avec ce sang, que ce fût celui d'Henry ou celui de l'autre, sa vie s'en irait tout entière dans une inexprimable souffrance, si aiguë que c'était à souhaiter de mourir tout de suite, pour jamais, jamais ne voir cela!…

L'heure sonna. Machinalement Juliette releva la tête à ce bruit, qui lui sembla retentir dans le grand silence de la chambre avec une solennité d'amplitude inaccoutumée. Elle regarda la pendule dont le balancier lui mesurait, minute par minute, seconde par seconde, le temps qui restait pour empêcher que le cauchemar de ce duel ne devînt une terrible, une irréparable réalité. Elle vit que l'aiguille marquait quatre heures. Il y avait plus d'une heure que Poyanne l'avait quittée, et elle était demeurée là sans agir, quand Gabrielle l'attendait, prête à l'appuyer dans son œuvre de conciliation. Cette idée qu'elle avait ainsi perdu, sans les employer, un si grand nombre de ces instants qui lui étaient avarement comptés, la fit se lever brusquement. Elle passa ses mains sur ses yeux, et, à sa prostration épouvantée, succéda tout d'un coup la fièvre active des moments de désespoir. En un clin d'œil elle eut sonné sa femme de chambre, passé une robe de ville, demandé un fiacre,—faire atteler était trop long,—et elle roulait du côté de la rue de Tilsitt. Vingt projets divers tournoyaient dans sa tête en feu, auxquels la comtesse était toujours mêlée, et qui s'écroulèrent devant un contretemps bien simple à prévoir. Ne voyant pas arriver son amie et rongée elle-même d'impatience, Mmede Candale était partie de son côté pour la rue Matignon. Leurs voitures s'étaient sans doute croisées, car le portier insista sur la toute récente sortie de sa maîtresse:

—«Madame la comtesse était là, il y a dix minutes.»

—«Mon Dieu!» songea Mmede Tillières en remontant dans son fiacre, «pourvu qu'elle ait eu la bonne inspiration de m'attendre chez moi!»

C'était en effet le parti le plus logique. Mais dans ces crises de la vie privée, qui exigeraient de l'à-propos et de la précision, les partis les plus simples sont justement ceux auxquels on ne pense jamais. Au lieu de se dire: Juliette est évidemment allée rue de Tilsitt et va revenir, Mmede Candale, dévorée d'inquiétude, eut l'idée de pousser jusqu'à la rue Royale, résolue, si son mari était au cercle, à le faire appeler et à savoir de lui quelque chose. Tandis qu'elle faisait cette démarche parfaitement inutile, vu l'heure qu'il était et les habitudes de Candale, Juliette arrivait rue Matignon. Elle apprenait que son amie l'avait demandée, puis était repartie sans rien dire. Devant ce nouveau malentendu, elle fût prise d'un subit affolement et elle retourna rue de Tilsitt, où naturellement elle ne trouva pas davantage celle qu'elle cherchait. Alors, dans le désarroi de ces allées et de ces venues successives, une idée commença de grandir en elle, et cette idée finit par envahir cette âme en détresse, au point qu'il lui devint impossible de ne pas se précipiter sur cette unique chance de salut avec cette impétueuse frénésie devant laquelle tous les obstacles ploient et tous les raisonnements. Ce duel entre Poyanne et Casal, quelle en était la cause? Un outrage de ce dernier, ce mot de lâche lancé à la face de son ennemi… Mais si on obtenait de lui qu'il le retirât, ce mot, qu'il s'excusât de cet outrage, l'affaire devenait du coup impossible… Si on obtenait cela de lui? Mais qui?… Pourquoi pas elle-même? Si elle allait à lui, maintenant, lui montrer sa douleur, et lui demander de tout faire pour éviter la rencontre? Ce que l'honneur interdisait à Poyanne, l'autre le pouvait, le devait même s'il l'aimait,—et il l'aimait. Sans cela, se serait-il laissé emporter jusqu'à cette extrémité? Oui, c'était le salut. Comment n'y avait-elle pas songé plus tôt? Elle regarda de nouveau l'heure, et elle vit que ces courses entre la rue de Tilsitt et la rue Matignon lui avaient perdu encore quarante minutes. Son fiacre était à mi-chemin de sa maison quand elle fit cette constatation qui la bouleversa. Qu'il lui restait peu de temps pour agir, puisqu'il était cinq heures; à sept, elle devait être rentrée pour dîner avec sa mère, et à neuf, Henry revenait! L'excès de son angoisse acheva de l'affoler, et, comme si elle eût agi dans un rêve, elle frappa la vitre de sa petite main et jeta au cocher l'adresse de l'homme de qui lui paraissait dépendre en ce moment son sort tout entier. Comme dans un rêve, elle descendit devant la porte de l'hôtel de la rue de Lisbonne, elle sonna, elle demanda M. Casal et l'énormité de sa démarche ne lui apparut qu'une fois entrée dans le petit salon dont la figure inconnue la rappela soudain à elle-même. Tout égarée, elle regarda les murs de cette pièce qu'elle devait si souvent revoir en souvenir, avec la nuance amortie de ses tapisseries, le miroitement de quelques armes, les reflets de ses tableaux et l'élégant désordre de son ameublement.

—«Mon Dieu,» se dit-elle à haute voix, «qu'ai-je fait?…»

C'était déjà trop tard, Raymond entrait dans le salon. Il était dans son cabinet de travail, occupé, comme Poyanne, sans doute, à cette même heure, au règlement des dispositions qui précèdent un duel vraiment sérieux, quand le valet de chambre lui annonça la visite d'une dame qui ne voulait pas dire son nom. Il s'imagina aussitôt qu'une indiscrétion de Candale avait tout révélé à la comtesse, et que cette dernière accourait chez lui pour obtenir qu'il laissât son mari arranger l'affaire. Aussi, lorsqu'il reconnut Juliette, son saisissement fut si fort, qu'il demeura immobile quelques secondes sur le pas de la porte. À la voir si pâle, si frémissante d'une émotion que maintenant elle ne pouvait plus cacher, il comprit qu'elle savait tout, et par qui? sinon par Poyanne. Il se fit d'instinct le même raisonnement contre son rival que son rival s'était fait contre lui, et devant cette preuve nouvelle d'une intimité entre ces deux êtres, il subit, lui aussi, un involontaire accès de fureur jalouse. Mais il y apporta la violence d'un homme rongé de soupçons depuis des jours et des jours, et qui a besoin de blesser la femme, objet de ces soupçons, de lui meurtrir, de lui broyer l'âme:

—«Vous ici, madame,» dit-il après ce premier sursaut de surprise et avec une ironie brutale. «Ah! je devine… Vous venez me demander la vie de votre amant…»

—«Non,» répondit-elle d'une voix brisée. Il l'avait, en effet, par ces quelques mots, frappée au plus vif, au plus saignant de son être; mais puisque cette démarche folle était hasardée, du moins il fallait essayer qu'elle ne fût pas vaine; «Non, ce n'est pas sa vie que je viens vous demander; c'est la mienne. C'est de ne pas ajouter, aux douleurs que je supporte depuis tant de jours, celle de savoir que deux hommes de cœur, comme vous et comme lui, risquent de mourir par ma faute… Il n'y a que vous qui puissiez défaire ce que vous avez fait, et c'est pour cela que j'ai voulu vous voir, vous parler, vous supplier, s'il le faut, de m'épargner, moi, qui n'en peux plus, qui ne survivrais pas à un malheur…»

Elle avait parlé sans mesurer ses mots, sinon pour ne pas recommencer la faute de son entretien avec Poyanne, cette mise sur le même plan de ses deux angoisses. Elle ne voyait devant elle en ce moment que cette rencontre et que sa volonté de toucher à tout prix Casal. Elle ne réfléchit pas que ses paroles équivalaient, pour cet homme, au plus précis des aveux. Si elle avait été de sang-froid, elle aurait d'abord cherché à savoir ce qu'il connaissait au juste de leurs relations, à Poyanne et à elle. Mais ce qui caractérise les heures de crise passionnée, c'est précisément cet oubli de précautions, cette absence d'analyse des autres. Nous admettons spontanément, invinciblement, qu'ils pensent de nous ce que nous en pensons nous-mêmes, et nous leur parlons d'après notre conscience, sans plus tenir compte de ces infinies nuances qui séparent le doute de la certitude. Or, Casal, même après la conversation avec Mmede Candale, même après la scène du Théâtre-Français, flottait encore dans le doute. Il agissait comme si Juliette était la maîtresse de Poyanne. Il se disait qu'elle l'était, et il se fût trouvé insensé de ne pas le dire. Il n'en était cependant pas sûr. Quand on aime, on est ainsi. Les plus légers indices servent de matière aux pires soupçons, et les preuves les plus convaincantes, ou que l'on a jugées telles à l'avance, laissent une place dernière à l'espoir. On suppose tout possible dans le mal, on veut le supposer, et une voix secrète plaide en nous, qui nous murmure: «Si tu te trompais, pourtant!» C'est alors, et quand l'évidence s'impose, indiscutable cette fois, un bouleversement nouveau de tout le cœur, comme si l'on n'avait jamais rien soupçonné. Dans la supplication éperdue de Mmede Tillières, Raymond n'aperçut que cela, cette preuve décisive qu'elle était la maîtresse de Poyanne. Il lui avait dit, en lui parlant de cet homme: «Votreamant;» et elle avait répondu, elle: «Je ne viens pas vous demandersavie.» Elle acceptait donc ce fait comme quelque chose d'avoué, de définitif, comme un point de départ posé pour leur entretien, et, cette idée lui perçant le cœur comme une pointe rougie au feu, il marcha sur elle, les bras croisés, terrible:


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