[18]Lettre écrite en turc.
[18]Lettre écrite en turc.
Lorient, 22 mars 1878.
«Mère aimée,
»Je suis depuis ce matin de retour à Lorient où m'attendait ta lettre. Tu seras surprise d'apprendre que je ne viens point de Paris, mais bien de Plounès-en-Goëlan, qui est un hameau breton situé à quarante lieues d'ici, aux environs de Paimpol.
»J'étais «paré» dimanche à partir pour Paris, quand arriva une lettre de V. L., m'annonçant l'affaire bâclée (la publication d'Aziyadé). Il me parut dès lors inutile d'aller là -bas, puisque j'y passerai bientôt en frais de route pour me rendre à Rochefort. Restait ma permission à employer. Mon matelot Yves, qui partait justement pour voir sa vieille mère, insista pour m'emmener. Ton tricot bleu venait d'arriver à point: une ceinture rouge et un béret complétèrent un costume de circonstance...
»... Nous sommes donc partis tous deux dimanche pour Plounès, où le retour de Yves a été fêté comme celui de l'enfant prodigue. Présenté comme un «frère de la côte», j'ai passé quatre jours là -bas, en pêches et en promenades dans un pays pittoresque. De classiques chaumières bretonnes, de bonnes vieilles d'autrefois avec leurs rouets et leurs fuseaux, des crêpes, du cidre et un temps de printemps.
»Nous sommes rentrés ce matin ensemble, après vingt-quatre heures de voyage. Pour tout le monde, je reviens de Paris, excepté pour ma vieille bossue qui connaît l'aventure...»
Paris, mars 1878.
Deux journées à Paris, appelé par dépêche chez Michel Lévy, l'éditeur. Deux journées très agitées, qui ont eu au moins l'avantage de me sortir un peu de mes sombres pensées.
V. L. et Delguet se disputèrent mes courts instants de liberté et me firent fête.
Chez Delguet, j'ai retrouvé un personnage auquel plusieurs pages de mes notes ont été autrefois consacrées: la «Fratine».
La petite Fratine transformée, transfigurée, devenue une dame, une petite personne élégante, finement gantée, pleine de charme jeune et naïf, qui me fit les honneurs desa maison.
Ce soir, elle présida un dîner offert à V. L. et à moi, pendant lequel nous avons réveillé tous nos souvenirs passés. Et quand il a été question d'Annecy, la Fratine s'est troublée; comme si son amour pour moi n'était pas éteint dans son cœur, elle baissa la tète et embrassa son petit enfant assis près d'elle...
Lorient, avril 1878.
«... Si j'ai pu te faire de la peine, pardonne-moi. Tu sais que j'ai mes mauvais jours pendant lesquels mon cœur reste fermé et glacial pour tous...
»A ce dernier voyage, je t'ai vue sous un autre aspect, c'est vrai, mais plus sympathique, au contraire... Jusqu'à cette époque, je t'avais considérée comme une personne heureuse, possédant une certaine philosophie positiviste qui te semblait suffisante; je te croyais relativement calme et satisfaite dans ces régions froides, je t'en voulais un peu d'avoir trouvé une sorte de paix en dehors de ces idées de rédemption et de vie éternelle auxquelles je suis resté attaché par le cœur, malgré mon incrédulité profonde...
»Au contraire, en causant dernièrement avec toi, j'ai pressenti tout ce que tu viens d'écrire d'une si navrante manière; j'ai vu que ton cœur était aussi troublé, aussi tourmenté, aussi désespéré que le mien; que c'était au fond le même chaos, la même angoisse, rien de plus, rien de mieux, le même horrible vide. Nous n'avons sans doute rien à nous envier l'un à l'autre; mais nous sentons trop de la même manière pour ne pas rester très amis...
»Vois-tu, moi, je suis encore très jeune, et je m'aperçois avec terreur que, là où tu en es, j'arriverai bientôt...Se coucher pour attendre la fin, c'est déjà mon désir...
»Et pourtant il y a une chose qui est tout dans la vie: l'amour... J'ai eu de ravissantes maîtresses et j'en aurai sans doute encore. Il y a des femmes que j'ai bien adorées; j'éprouvais une terrible douleur en songeant qu'un jour la mort nous séparerait, que tout finirait dans la sombre poussière... Je rêvais qu'au moins on nous coucherait dans une même fosse, pour que nos cendres fussent mêlées...
»Et puis, celles-là , je les ai oubliées. J'en ai aimé d'autres et j'ai fait les mêmes rêves avec elles... Et le temps passe toujours, qui m'emporte, et bientôt la vieillesse viendra...
»Les amis, je n'y crois guère. Et pourtant, plus que personne au monde, j'en ai eu... J'ai rencontré bien des affections, bien des dévouements. J'ai ramassé des forbans dans les rues, je les ai mis contre mon cœur; chez eux, j'ai trouvé plus de jeunesse et de vie, des sentiments plus puissants et moins banals que chez mes égaux... Mais tout passe et passera...
»Quand les années seront venues, avec la souffrance peut-être, et les rides et les cheveux gris, quand il n'y aura plus d'amour possible que celui que j'achèterai, qu'on m'abandonnera comme un objet usé qui a trop servi,—alors quelle ressource aurai-je, mon Dieu! autre que le suicide?
»Ceux que toi et moi nous regardons comme les simples, les naïfs, ceux qui sont encore prosternés aux pieds du Christ, ceux-là , je t'assure, sont les heureux de ce monde. L'angoisse du temps qui passe, l'angoisse de la solitude, la terreur du néant qui arrive, tout cela leur est inconnu. Ils s'en vont, confiants et calmes. Je donnerais ma vie pour posséder leur illusion radieuse; devrais-je être aussi insensé que ces pauvres pensionnaires des maisons de fous qui se figurent être des riches et des puissants de la terre!
»A défaut de cette foi, si au moins nous pouvions nous rattacher à quelque chose, à une espérance, à une immortalité... Mais rien!... En dehors de cette personnalité encore rayonnante du Christ, tout est terreur et obscurité...»
Lorient, avril 1878.
«Je passe des jours bien tristes, mon cher ami, des jours mornes, interminables, des soirées sombres et mortelles...
»J'ai encore cependant mon frère Yves auprès de moi, mais c'est un Yves transformé, rangé, ne se grisant plus. Nos amis, les «frères de la côte», sont tous dispersés, tous embarqués; leLamotte-Picqueta emmené les derniers dans les mers du Sud.
»Donc, plus de «bande de forbans», ni de tapage nocturne, et la mère Hollichon n'a plus l'honneur de nous traiter dans son auberge, comme elle le faisait cet hiver.
»Bien des fois, le soir, dans la brume encore froide d'avril, en marins tous deux, on nous a vus, Yves et moi, descendre la rue maussade que j'habite, tourner le quai, passer le pont du canal. Nous allions chez lui nous installer devant le feu, pour la veillée, tandis que Marie, sa femme, s'occupait à repasser ses grandes collerettes blanches ou à préparer les petits bonnets du premier-né, le «petit goéland».
»Depuis la lettre tragique reçue le 7 mars, je suis sans nouvelle d'Aziyadé, et maintenant qu'Achmet est mort, toutes mes communications avec elle sont coupées.
»J'ai essayé d'une foule de moyens, j'ai écrit en turc et en français une foule de lettres à une foule de gens et je n'ai obtenu aucun renseignement.
»J'avais mis mon dernier espoir en un nommé Pogarritz, un brave garçon, un ami fidèle de là -bas. Mais j'ai appris qu'il s'était engagé dans un bataillon de volontaires hongrois et qu'il a été tué, lui aussi, par les Russes.
»Le temps passe, je ne sais plus que faire. Je rêve de retourner en Orient et les pieds me brûlent ici...
»Une angoisse me prend au cœur quand je songe à Elle. Je l'aime bien, je vous le jure,—je l'aime autrement qu'aux premiers jours... Je donnerais des années de ma vie pour recevoir encore une de ses petites lettres si difficiles à déchiffrer, si illisibles. Je pleurerais de joie s'il m'en arrivait une...»
Cherbourg, mai 1878.
... Un mois passé à Cherbourg. J'aurais mieux aimé ne pas revoir ce pays, rempli pour moi de poignants souvenirs. Souvenirs de Jean, souvenirs de notre vie à deux, souvenirs de la guerre, des huit mois passés ici, pendant ce terrible hiver de 70, huit mois d'une existence tourmentée, huit mois pendant lesquels nous avions bien souffert. Et puis, souvenirs du départ de Jean, à bord duPétrel, en juin 1873.
Je m'étais promis de ne pas mettre les pieds à terre dans ce pays; Yves, d'ailleurs, était encore consigné à bord—suite de l'histoire des trois maîtres de laMédée[19]—et ne pouvait m'accompagner.
Pendant trois semaines, je m'étais tenu parole et j'avais gardé le bord, quand, ce matin, on me demande au chemin de fer pour un colis que je suis forcé d'aller chercher moi-même.
Je prends passage dans la chaloupe à vapeur d'Yves et je débarque sur cette jetée où, il y a cinq ans, j'étais venu si tristement, un matin de juin, conduire et embrasser Jean qui partait pour le Sénégal et y partait sans moi.
Aujourd'hui encore, c'est une belle journée de printemps, une des premières chaudes journées de l'année. Les jardins sont pleins de lilas en fleurs, mais, malgré le ciel, bleu, cet insipide petit trou de Cherbourg est triste et maussade.
Je traverse la ville en courant, ne voulant rien voir et rentrer au plus vite. Pourtant chaque quartier, chaque coin de rue, chaque boutique m'envoient au passage un monde de souvenirs. Notre pension, notre chambre, la maison d'Emma, le bureau où chaque soir nous achetions les dépêches de la guerre et, à la gare, le chêne-vert, unique dans le pays, devant lequel nous venions nous asseoir en souvenir de Fontbruant et de la Limoise.
Maintenant, entre Jean et moi, tout est fini et je cherche encore le mot de la sombre énigme qui l'a irrémédiablement éloigné de moi.
Hélas! on n'arrache pas de son cœur une affection comme celle que j'ai eue pour ce frère perdu, sans qu'il reste des déchirures profondes et cruelles. Les années qui passent les ferment à la longue, l'oubli descend tout doucement sur toutes choses et bientôt sans doute le souvenir de Jean sera mort dans mon cœur. Mais, ce soir, sa douce figure est là , présente, et je lui pardonne tout ce qu'il m'a fait.
[19]Histoire racontée dansMon frère Yves.
[19]Histoire racontée dansMon frère Yves.
Brest, 9 juin 1878.
«Mon cher Yves,
»Il faut absolument que tu descendes à terre ce soir, va-t'en trouver l'officier de garde et dis-lui que je te veux pour six heures. Débrouille-toi. J'ai de grands projets et nous chavirerons la rue «des Coups de triques» et celle des «Sept Saints». Tu auras le droit de boire un peu, par exception. Je suis terriblement triste et j'ai besoin de tapage; tu m'en feras faire.
»Tu n'auras qu'à montrer ma lettre à l'officier de garde, quel qu'il soit. Si tu manques le canot de cinq heures et demie, je t'en enverrai un autre.
»En arrivant à terre, cours vite chez nous te changer en bourgeois et viens me rejoindre à six heures et demie auCabaret de l'Ancre verte.
»Nous serons quatre; il y aura le grand Barada qui est de tes amis et un nouveau, un capitaine au long cours du baleinier américain, lequel est tout à fait de notre trempe et te plaira, j'en suis sûr.
»Adieu, frère. Débrouille-toi.»
Brest, 20 juin 1878.
«Mon cher Plumkett,
»Depuis que je suis sorti de ce triste Lorient, cela va mieux; le printemps est arrivé, les objets qui m'entourent sont moins sombres et je retrouve moi-même beaucoup de vie.
»J'ai eu deux maîtresses. La première était la femme d'un capitaine au cabotage; elle m'a quitté pour retourner dans son pays. Elle avait vingt et un ans, elle était aimante et passionnée, le type de la belle race bretonne du Nord. Elle pleurait en me disant adieu et pourtant, chose étrange, celui qu'elle n'avait pas cessé d'aimer, et qu'elle aimait le plus au monde, était son mari, le capitaine au cabotage.
»La seconde fut la petite Yvonne que vous connaissez. Elle a quelque temps partagé ses faveurs entre Allain, quartier-maître canonnier, et moi, Loti, votre serviteur; et puis, avant-hier, elle s'est décidée, elle m'a laissé pour Allain qui l'épouse. Elle aussi, c'était une vraie Bretonne, blonde, rose, au regard sérieux et grave; elle sortait de l'ordinaire—des grisettes, ses pareilles—et quand elle passait dans la rue, la tête baissée sous les ailes de sa coiffe blanche, on se retournait pour la voir.
»«Yves le forban» est devenu très raisonnable, je vous l'ai déjà dit, et ne se grise presque plus. J'habite, en sa compagnie, un logis propre et blanc du faubourg de Recouvrance, chez une brave vieille Bretonne. Ils disent à bord que j'ai trouvé l'Eyoub de Brest. (Mais hélas! qu'il est différent du vrai, de l'Eyoub de Stamboul!)
»Nous employons nos loisirs à jouer à l'écarté, gravement assis dans un café honnête—ayant, cependant encore, un peu l'air de deux forbans au repos. Ou bien, nous allons courir les pardons et les foires du Finistère.
»Aux longues soirées de juin, sur le ciel breton voilé de vapeurs grises, nous traversons les hauts foins verts, les grandes herbes remplies de belles fleurs roses qui ne poussent que dans ce pays, pour nous rendre aux fêtes des villages. L'air est tiède et embaumé.
»Les courses, les jeux de boules et les saltimbanques nous amusent encore, comme des enfants du peuple. Quand onze heures sonnent, nous rejoignons notre modeste maison de Recouvrance. Et le sommeil réparateur nous attend au logis,—le sommeil sain et tranquille qui, sans rêves, tout d'une traite, nous mène au lendemain.
»En dix ans, j'ai bien changé; quelle différence entre lemoid'aujourd'hui et ce frêle garçon de dix-huit ans, rêveur et sentimental, qui fuyait les plaisirs, le bruit de la jeunesse et traînait sa «très poétique tristesse» sur ces mêmes pavés de Brest où je promène maintenant la gaîté et la vie!
»Le printemps est une saison délicieuse, en Bretagne surtout. Ces printemps du Nord, tardifs à paraître, un peu voilés d'abord et incertains et qui, tout à coup, en trois jours de soleil, vous jettent à profusion les fleurs, les feuilles ombreuses, les soirées tièdes et les chants d'oiseaux.
»C'est une surprise et un enchantement; on en jouit d'autant plus que l'hiver a été plus long et plus sombre; on est pénétré de bien-être, de charme printanier, de fraîches senteurs de foin, de parfum d'aubépine.
»Depuis mon enfance, jamais mois de juin ne m'avait enivré comme celui-ci; jamais je n'avais senti si vive la sensation physique du printemps, le renouveau de tout ce qui vit, la montée de la sève et le puissant retour des éternelles forces de la nature.
»Croyez-moi, mon cher ami, à toutes les douleurs morales, il n'y a pas de meilleur remède que l'exercice physique; à toutes les rêveries malsaines de l'esprit, il n'y a pas de calmants plus souverains que la vigueur et la santé. De plaisirs, il n'y en a pas de plus sains que ceux des gens du peuple; d'affections, d'amitiés, il n'y en a pas de plus sûres que celles d'un homme inculte qui vous aime sans contrôle et sans réserve.
»«L'amitié intellectuelle» n'existe pas; c'est là une fiction de notre cerveau malade. L'amitié, c'est l'amitié,—quelque chose qui vous tient au cœur comme l'amour, et qui ne s'analyse pas.
»Vous et moi, nous ne serons jamais que des amis imparfaits, variables, sans consistance et sans conviction. Ne comptons pas trop l'un sur l'autre; nous sommes trop enfants du siècle, trop raffinés, trop sceptiques,—et puis, nous nous connaissons trop, nous voyons trop clair et trop loin. Nous trouvons quelque plaisir à échanger nos idées intimes, voilà tout; encore sommes-nous un peu comme ces augures qui ne pouvaient se regarder sans rire. Que nous est-il possible de nous raconter l'un à l'autre, mon cher, je vous le demande, qui ne nous paraisse absolument connu, usé, frelaté?
»Mais la vie est belle encore, et la santé et la jeunesse sont les seuls biens de ce monde.»
Brest (Recouvrance), juin 1878.
Il était deux heures, un beau jour de printemps. Dans mon logis blanc de Recouvrance, je sommeillais à demi sur un fauteuil en attendant l'heure à laquelle Yves reviendrait du bord.
Une voix de la rue, tout à coup, me fit tressaillir. C'était un mendiant qui chantait à voix basse deux ou trois notes tristes, tellement tristes qu'elles fendaient l'âme. Ce qu'il y avait d'étrange surtout, c'est que ce chant m'en rappelait un autre, un autre que j'avais oublié...
Là -bas, en Orient, en été, quand j'habitais le quartier de Péra, pendant les heures chaudes du jour, j'entendais passer sous mes fenêtres un mendiant qui chantait comme celui-là ; la voix avait le même timbre, les notes tristes étaient presque les mêmes. Seulement celui qui chantait, là -bas, était un jeune homme de race asiatique, un jeune homme aveugle, dont la figure maigre était régulière et mélancolique, figure où s'ouvraient deux grands yeux blancs qui n'avaient pas de prunelles et ne voyaient plus...
Sur tous les points du Bosphore, à Beïcos, à Scutari, à Thérapia, j'entendis plus tard cette même voix; je revis ce même homme enveloppé dans son burnous blanc, qui marchait devant lui, nuit et jour, d'un pas régulier et fatal, sondant le sol de son bâton et chantant sa chanson plaintive.
Plus tard encore, quand vint l'hiver et qu'Aziyadé fut auprès de moi, sous nos fenêtres d'Eyoub, nous entendions passer le mendiant aveugle; il passait le soir, à la tombée de la nuit, et sa voix nous faisait frissonner dans notre logis mystérieux.
«Loti, avait dit Aziyadé, promets-moi que tu lui donneras toujours, partout où tu le trouveras; cela nous porterait malheur si nous le laissions passer sans lui faire l'aumône.»
Et elle-même me portait souvent, pour lui, son offrande: de petites pièces blanches, qu'elle lui destinait. Et je descendais sur la porte pour les lui remettre dans la main. (En Orient on ne jette pas l'aumône, on la donne.)
Un matin, elle eut très grand'peur. C'était un matin de février, un peu avant le jour, à l'heure du chant du muezzin, elle s'en allait seule, enveloppée dans son féredjé gris. La terre était couverte d'une blanche couche de neige, qui faisait comme un suaire au quartier d'Eyoub.
Sur la planche étroite du débarcadère de la mosquée, elle vit une ombre humaine qui se tenait debout, à cette heure silencieuse, où jamais cependant on ne voyait personne.
Dans le demi-jour blême qui précède les matins d'hiver, elle reconnut le mendiant, immobile et la tête levée au ciel, comme un homme qui prie.
Pour embarquer dans son caïque, elle fut obligée de frôler le burnous de l'aveugle et de passer sous le regard vide de ses deux grands yeux blancs.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Celui qui chantait sous mes fenêtres de Recouvrance était un vieux Breton, en costume des gens de Plougastel... Par hasard, il s'était trouvé que ces deux hommes, l'un Breton, l'autre Tartare, avaient composé aux deux bouts de l'Europe le même refrain de misère...
Brest, 16 juin 1878.
Sur le grand pont de Brest, ce matin, je faisais un long sermon à Gildas Kermadec, le frère d'Yves, pour m'avoir renvoyé hier mon ami ivre-mort. J'étais fort en colère contre ce grand forban et même je le malmenais un peu.
Mais il fit tant et si bien qu'au bout d'un moment je perdis contenance, je me mis à rire et lui tendis la main qu'il serra de bon cœur.
Pour celui-là encore, la pauvre vieille Bretonne avait raison; il avait très mauvaise tête, son fils Gildas, mais il était bon et franc comme l'or.
Le soir de ce jour, le 16 juin, Ã neuf heures, nous marchions, trois, aux bougies, dans un chemin couvert de la campagne de Brest. Trois amis: de R..., Yves et moi.
De R..., enseigne de vaisseau, nous a servi pendant huit mois d'ami dévoué, et il mérite bien que, sur ce papier, il soit fait mention de lui: un noble Breton, un peu trop porté sur le trône et l'autel, un peu fier pour ses semblables, pour nous excepté,—d'ailleurs le confident et le complice de toutes nos entreprises et le meilleur garçon du monde.
Au moment de partir pour le Japon, il nous avait offert un dîner d'adieu.
Cela venait de se passer dans un restaurant de campagne—restaurant à parties fines dans un recoin délicieux, au bord de l'eau, sous une voûte de grands arbres où chantaient des pinsons et des rossignols. Et nous en revenions tous trois par des sentiers de printemps. Nos bougies éclairaient par en dessous ces voûtes d'aubépine, toutes blanches de fleurs odorantes, toutes remplies de hannetons et de petits oiseaux.
La nuit était tiède, noire et sans lune; pas un souffle n'agitait l'atmosphère. Rarement la vie m'était apparue sous des couleurs aussi douces que par ce beau soir de juin.
La nature avait un charme que les mots sont impuissants à rendre. Nous chantions en marchant. A toutes les buvettes de la campagne, nous nous arrêtions pour nous reposer.
Qu'il faisait bon vivre! Qu'on était bien, encore très jeunes et déjà de vieux amis, dans ces sentiers fleuris de Bretagne, ou assis en compagnie de bonnes cigarettes, devant de bons verres de cidre!
Au diable toutes les rêveries mélancoliques, tous les songes creux des tristes poètes! Il y a encore de beaux jours dans la vie, de belles heures de jeunesse et d'oubli, il y a encore de braves cœurs sous le soleil, de braves amis dans le monde.
Brest, juin 1878.
Certains airs sont unis, dans mon souvenir, à certaines situations, à certaines périodes de ma vie; ils ont le singulier privilège de faire revivre ensuite des impressions passées,—souvent même les plus lointaines et les plus oubliées.
Ainsi la période tourmentée du printemps 1876, en rade de Salonique, revient, tout entière, quand j'entends le chant d'Ophélie:
Pâle et blonde,Dort sous l'ondeLa Willis au regard de feuQue Dieu garde,Qui s'attardeSur la rive, au bord du lac bleu.
L'hiver à Eyoub, c'était le chant du muezzin:
Allah illah Allah! ve Mohammed reçoul Allah!
La chanson bretonne desTrois marins de Groixcaractérise pour moi le triste séjour à Lorient.
Ce printemps de Brest, ce sera cette chanson chantée dans les hauts foins verts:
Sous le beau ciel d'Espagne,Sans boire ni manger,Voyager,N'avoir pour compagneQue la soif et la faim,C'est malsain! Etc...
Recouvrance, 19 juin 1878.
Nuit de tempête. Il vente à décorner les bœufs. Je suis un peu en bordée et fort inquiet de ce qui se passe à bord, où l'on pourrait s'apercevoir de mon absence.
Toute la nuit, le vent secoue terriblement notre vieille maison de Recouvrance, les tuiles dégringolent et s'aplatissent sur les pavés de la rue.
Le chat de la propriétaire miaule à notre porte jusqu'au jour... Musique et situation lamentables.
Yves me quitte à quatre heures du matin. Je suis inquiet de son retour à bord. La pluie tombe par torrents, le vent souffle de plus belle.
A sept heures, j'arrive au grand pont de Recouvrance. La tempête est en pleine furie. Mais Yves est là ; il a pu venir me prendre avec sa chaloupe. Il y a foule sur le pont et sur les quais,—des marins, des femmes, qui regardent avec inquiétude la rade toute blanche d'écume.
En m'apercevant, Yves court à moi, très agité:
—On désarme leTonnerre!dit-il. La dépêche vient d'arriver de Paris et nous entrerons dans le port dès demain.
20 juin.—LeTonnerreest rentré dans le port de Brest. Encore une campagne terminée. Je suis de garde à bord tout le matin. La pluie ne cesse pas.
L'après-midi, j'attends Yves dans ce logis de Recouvrance que nous devrons bientôt quitter pour toujours. Il n'arrive qu'à cinq heures et demie. «Retard pour décharger la cale», déclare-t-il.
Comme je veux son portrait, je l'emmène chez Bernier, le photographe. Yves fait beaucoup de cérémonie pour poser; il prétend qu'il a la figure trop noire et se tient fort mal.
Nous rentrons le soir à bord par une pluie battante. Yves est en bourgeois, chose tout à fait prohibée...
21 juin.—Journée agitée; belle et heureuse journée pour Yves. Je descends à terre à huit heures du matin, je vais trouver le commandant de la division et j'obtiens pour Yves son changement de quartier.
A deux heures, le conseil d'avancement se réunit à bord duTonnerre.Conseil très discuté et très orageux. Yves a pour lui naturellement tous les officiers, moi en tête,—contre lui le commandant en second, travaillé en sous-main par les trois maîtres de laMédèe.
Le commandant en chef ne dit mot, laisse la discussion continuer, très passionnée et très violente; puis se tourne vers moi en souriant:
—Kermadec aura cinq voix tout de même, dit-il avec son grand calme, puisque je lui donne la mienne.
La partie est gagnée. Yves est porté à la première classe de son grade.
Une heure plus tard, j'obtiens encore, pour mon ami, contre tout espoir, son débarquement immédiat duTonnerre.Il n'a plus rien à désirer; il pourra partir demain pour Toulven, ou l'attend le petit goéland, son fils.
Nous quittons le bord à cinq heures, Yves heureux comme un roi, emportant son sac.
Rendez-vous après le dîner à la foire de Brest; pour la dernière fois, jeu de massacre des innocents, chevaux de bois, etc. Yves, qui est ordinairement si grave, est gai, ce soir, comme un enfant; il fait un tas de sottises très comiques et triche à tous les jeux.
22 juin.—Matinée d'adieux à bord duTonnerre.Tout le monde se débande et le bateau finit...
Grande inspection à laquelle on lit en pompe les propositions et avancements faits la veille:
«Yves Kermadec porté à la première classe de son grade.»
Rien pour les trois maîtres de laMédée.
Puis un vieux commissionnaire est venu chercher mes deux cents kilos de bagages et les a charriés tant bien que mal jusqu'à Recouvrance. Il faisait un temps radieux; après les longs jours de pluie et d'inquiétude que nous venions de passer, on se sentait revivre, et Yves ne se lassait pas de le dire.
A deux heures, mon cher Yves est parti, heureux d'aller embrasser Marie, sa femme et le petit goéland, son fils; d'annoncer chez lui qu'il est monté en grade et que c'est à moi qu'il le doit. Il était bien triste cependant de ce que nous nous quittions et j'en avais le cœur serré, moi aussi, je l'avoue. Pauvres marins que nous sommes, qui sait si l'aveugle destinée nous réunira une fois de plus?
Je l'aimais bien, cet Yves Kermadec. Notre affection avait grandi très vite, peut-être parce que je l'avais tiré de terribles passes, disputé à beaucoup de dangers.
Maintenant, j'achève de faire mes malles dans notre logis de Recouvrance. Il est huit heures, c'est un beau soir de juin; mais c'est encore plus pénible pour moi de me sentir seul par un beau soir de juin; ces longues soirées me portent aux rêveries et réveillent tous mes plus chers souvenirs passés.
Les gens reviennent gaîment de la promenade et les marins passent en chantant sous mes fenêtres ouvertes; l'air est plein de vols de martinets, de parfums d'été.
Sur les meubles, dans cette chambre où il ne reviendra plus, le sac d'Yves, son sifflet d'argent de quartier-maître et son bonnet marqué 20-91-P sont encore là .
C'est un temps de notre existence qui est fini sans retour...
Paris, juin 1878.
Départ de Brest le lundi 23 juin. Le temps est toujours splendide, la vieille Bretagne est verte et fleurie.
A Lorient, dix minutes d'arrêt. Mes amis, prévenus, m'attendent sur le quai. Je salue au passage cette triste ville grise où j'ai vécu de si mortels jours et cette longue avenue de la Gare, si souvent arpentée les soirs d'hiver.
A Bedon, rencontre d'un ingénieur américain qui me tient compagnie jusqu'à Paris. Ce brave monsieur parle anglais, je réponds en turc; il s'ensuit une conversation très mouvementée et originale.
Quand je m'éveillai, le lendemain, au petit jour, l'aspect du pays avait changé, la vieille Bretagne était loin; plus de grands bois, plus de rochers gris, plus d'antiques chapelles de granit, plus de mousse ni de lichens, ni de hauts foins semés de fleurs roses, rien que la sotte et laide campagne de plâtre des environs de Paris, les maisons de banlieue et les fortifications.
Avec un profond dégoût, je retrouvai ces ruches humaines, brique et fonte, les tuyaux de poêle, l'odeur écœurante des boutiques et du charbon de terre, la population malsaine et éhontée des faubourgs.
La pauvre petite chaumière d'Yves à Toulven était bien humble, bien pauvre, bien perdue au bord du sentier breton, mais là -bas étaient la fraîcheur, l'honnêteté et la vie...
Cependant, le jardin du Luxembourg a de jolis recoins, de beaux arbres, des gazons bien peignés et bien verts, des bancs où l'on peut, en été, venir de grand matin passer des heures tranquilles de rêverie, sans être interrompu par les promeneurs. Ce jardin me rappelle une foule de souvenirs d'une époque de transition de ma vie: à dix-sept ans, je venais souvent m'y asseoir.
C'est donc là , auprès de la fontaine Médicis, que ce matin, 24 juin, en descendant du train de Bretagne, en attendant l'heure honnête à laquelle on peut se présenter chez les gens, je me suis accordé deux heures de méditation profonde et de recueillement.
Toute ma vie m'est apparue sous d'étranges couleurs; elle s'est déroulée avec ses personnages, ses situations, ses décors empruntés à tous les pays de la terre,—longue suite de tableaux tristes qui, avec les années, vont s'assombrissant et que rien bientôt n'animera plus. J'ai senti un immense besoin de paix, de repos moral et de solitude: le calme du cloître m'aurait mieux valu encore que ce bruyant Paris.
FIN