Chapter 4

«J’ai dit à ton père, mon cher neveu, les craintes folles de ta Louise. Je ne lui ai pas dissimulé qu’il importait à ton repos de faire cesser ces craintes ridicules, en mettant fin de suite aux lenteurs de ton mariage, mais ton père m’a répondu, avec une espèce d’indignation, qu’il ne concevait pas que ta maîtresse voulût semarier dans l’état où elle est; que pour lui, il ne consentirait jamais à pareille chose. Je vous conseille donc à tous deux, mes amis, d’attendre l’époque des couches. Alors, bien entendu, tu légitimes ton enfant par le mariage. Comment se fait-il que ta Louise ne comprenne pas cela?.. Ton père serait enchanté que ce fût un garçon. Si c’est une fille, je le connais, il en sera fort aise de même. En tout cas, comptez sur sa joie aussitôt que mon cher petit-neveu ou ma chère petite-nièce sera né ou née; comptez qu’en le ou la voyant il pleurera de toutes les forces de son cœur. En attendant, mes bons amis, tâchez de vivre en paix et ne vous tourmentez plus l’un et l’autre. Explique-moi donc par quelle incroyable manie vous vous querellez toujours?... La dernière foisque je t’ai vu, tu as refusé de me donner l’explication de cela; je l’attends. Ta tête est vive, mais le cœur est bon; il n’est pas possible que ce soit toi qui cherches dispute àta femme. Adieu, viens me voir. Je garde toujours le lit, à cause de ma goutte.«P. S.L’idée que ta Louise s’est fourrée en tête n’a pas le sens commun. Elle, bien constituée, à ce que tu dis; elle est petite, forte, souple, et sa grossesse vient bien. Que peut-elle craindre? Et puis, sur mille femmes enceintes, à peine s’il en meurt une en couches. Le danger véritable menace moins la mère que l’enfant... Mais je suis convaincu que tu n’auras à déplorer la perte d’aucun des êtres que tu chéris. Adieu de nouveau. Je compte les jours, et je mefais une fête bien grande d’assister à ton mariage dans quelques semaines.»Ton vieil et bon oncle.»Je vous recommande, encore un coup, de vivre en paix jusqu’au jour des noces. Vous aurez bien le temps de vous tourmenter après le mariage... Pardonne-moi cette petite plaisanterie: mon âge et ma position de célibataire l’excusent.»

«J’ai dit à ton père, mon cher neveu, les craintes folles de ta Louise. Je ne lui ai pas dissimulé qu’il importait à ton repos de faire cesser ces craintes ridicules, en mettant fin de suite aux lenteurs de ton mariage, mais ton père m’a répondu, avec une espèce d’indignation, qu’il ne concevait pas que ta maîtresse voulût semarier dans l’état où elle est; que pour lui, il ne consentirait jamais à pareille chose. Je vous conseille donc à tous deux, mes amis, d’attendre l’époque des couches. Alors, bien entendu, tu légitimes ton enfant par le mariage. Comment se fait-il que ta Louise ne comprenne pas cela?.. Ton père serait enchanté que ce fût un garçon. Si c’est une fille, je le connais, il en sera fort aise de même. En tout cas, comptez sur sa joie aussitôt que mon cher petit-neveu ou ma chère petite-nièce sera né ou née; comptez qu’en le ou la voyant il pleurera de toutes les forces de son cœur. En attendant, mes bons amis, tâchez de vivre en paix et ne vous tourmentez plus l’un et l’autre. Explique-moi donc par quelle incroyable manie vous vous querellez toujours?... La dernière foisque je t’ai vu, tu as refusé de me donner l’explication de cela; je l’attends. Ta tête est vive, mais le cœur est bon; il n’est pas possible que ce soit toi qui cherches dispute àta femme. Adieu, viens me voir. Je garde toujours le lit, à cause de ma goutte.

«P. S.L’idée que ta Louise s’est fourrée en tête n’a pas le sens commun. Elle, bien constituée, à ce que tu dis; elle est petite, forte, souple, et sa grossesse vient bien. Que peut-elle craindre? Et puis, sur mille femmes enceintes, à peine s’il en meurt une en couches. Le danger véritable menace moins la mère que l’enfant... Mais je suis convaincu que tu n’auras à déplorer la perte d’aucun des êtres que tu chéris. Adieu de nouveau. Je compte les jours, et je mefais une fête bien grande d’assister à ton mariage dans quelques semaines.

»Ton vieil et bon oncle.

»Je vous recommande, encore un coup, de vivre en paix jusqu’au jour des noces. Vous aurez bien le temps de vous tourmenter après le mariage... Pardonne-moi cette petite plaisanterie: mon âge et ma position de célibataire l’excusent.»

Cette lettre produisit sur Louise l’effet qu’en attendait Gustave. Elle devint plus calme; elle reprit même un peu de gaieté. La possibilité de mourir en couches cessa de tourmenter son imagination malade. Elle reporta toutes ses pensées sur le bonheur d’être bientôt mère, et puis épouse.

Gustave la félicita du changement qui s’était opéré dans son humeur. Elle convint qu’elle était plus heureuse, mais sans avouer toutefois d’où les consolations lui étaient venues.

Gustave, qui connaissait la cause de sa tranquillité, s’étonnait cependant de voir les jours se succéder sans trouble. La prétendue lettre de mon oncle, se dit-il, a-t-elle pu changer son caractère à ce point? Cela n’est pas possible. Non. Elle me caresse de l’œil et de la voix pour m’encourager au mariage... Heureusement pour moi que cette ruse arrive trop tard. Le passé m’explique le présent, et me tient en garde contre l’avenir. Mon projet est arrêté... mes mesures sont prises.

Cependant l’irritabilité du caractère de Louise se manifestait encoredans certaines occasions, et on voyait que si elle ne cédait pas à ses emportemens, c’est qu’elle faisait des efforts inouïs pour les vaincre. Il y avait lutte constante; mais, il faut le dire aussi, il y avait presque toujours victoire.

Gustave commençait à la plaindre, et il eût fini peut-être par lui rendre une entière justice, si ce n’eût été l’inquiétude chagrine, l’accablement irritable où Louise tomba tout à coup dans les derniers jours de sa grossesse. Alors épuisée, haletante, brisée dans tout son corps, elle ne pouvait plus endurer ni d’être assise, ni d’être debout; elle pleurait, elle poussait des cris; elle voulait être seule, et puis elle se plaignait qu’on la laissât seule. Les pensées de mort l’assiégèrent de nouveau.

Dans cet état, elle demanda instamment à être conduite à l’église pour y prier. Sur le refus du docteur, elle exigea qu’on lui fît venir un prêtre. Gustave s’y opposa de tout son pouvoir. Alors Louise s’emporta, dit qu’on voulait la laisser mourir sans secours; elle se traîna vers la porte pour sortir, se débattit contre Gustave et tomba.

On la plaça sur un lit disposé à l’avance. Douze heures après, Louise était accouchée.

Les souffrances cruelles de l’enfantement avaient épuisé son courage. Il se passa huit à dix minutes avant qu’elle demandât à embrasser sa fille.

Car elle se souvenait d’avoir entendu murmurer à ses oreilles: «C’est une fille.»

Aux premiers mots qu’elle dit: «Ma fille!» une seule personne s’avança près d’elle: le docteur. Il portait sur tous ses traits les signes de la tristesse.

—Ma fille! s’écria-t-elle, montrez-moi donc ma fille!

Il ne lui répondit que par le silence.

—Grand Dieu! reprit-elle, en essayant de se lever sur son séant, serait-il arrivé quelque malheur?...

—Madame, répondit Thévenot, la position où vous êtes.... Votre fille court peu de danger... nous la sauverons... Votre imprudence... Vous avez voulu sortir malgré nous ce matin... vous êtes tombée...

—Mais elle n’est pas morte, monsieur?... s’écria Louise avec une expression terrible de douleur.

—Non, madame, non... nous lui sauverons la vie, j’en suis sûr.

—Ah! monsieur! Dieu vous entende!... Mais où est-elle? je veux la voir... Et Gustave, où est-il?

—Près d’elle, madame. Il va venir, calmez-vous.

Il va venir, calmez-vous

Le même jour et à la même heure, un enfant, une fille, fut portée à la mairie du.... arrondissement.

L’adjoint demanda le nom du nouveau-né.

—Julie, répondit un jeune homme.

Une femme, qu’à sa tournure on pouvait prendre pour une sage-femme, une concierge, ou une domestique de bonne maison, répéta:

—Julie.

—Le nom de la mère? demanda l’adjoint.

—Julie, comme sa fille, répliqua le même jeune homme.

—Julie?... bien. Mais son nom de famille?

Le jeune homme parut hésiter.

—Julie Charrière, dit-il enfin.

—Père?

—Inconnu.

—Non déclaré, murmura l’adjoint. L’enfant est né?..

—Aujourd’hui même, tout-à-l’heure, rue du Colombier, nº....

—Où sont les témoins?

—Cette femme et moi sommes les témoins.

—Êtes-vous l’accoucheuse, vous? demanda l’adjoint en s’adressant à la femme qui portait l’enfant dans ses bras.

—C’est un médecin qui a fait l’accouchement, répondit le jeune homme.

—Alors, envoyez chercher ce médecin: il nous faut sa déclaration.

Le jeune homme sortit précipitamment, et monta en voiture.

L’accoucheur ne tarda point à paraître.

L’acte de naissance fut dressé: il portait pour signatures de témoins les noms qui suivent:

Simon Thévenot.D. M. P.Marius-Gustave Charrière.FemmeLefebvre.

Gustave et le docteur étaient pensifs en descendant l’escalier de la mairie.

—Comment va madame? demanda la Lefebvre à Thévenot.

—Elle sommeillait quand Gustave est venu me chercher, répondit le docteur; mais je cours la rejoindre bien vite.

—Votre nourrice est prête, madame Lefebvre? demanda Gustave.

—Monsieur sait bien qu’elle attend chez moi depuis huit jours.

—Nous allons l’aller trouver.

Puis, parlant au docteur: Si Louise vous demande où je suis, dites-lui que je viens de porter ma fille chez mon père, qui voulait absolument la voir. Madame Lefebvre m’accompagne avec la nourrice.

—Pauvre créature! vraiment je la plains, dit le docteur.

—Et moi, docteur, ne me plaignez-vous pas? soupira Gustave. Croyez-vous qu’il ne m’en coûte pas horriblement d’arracher ma fille aux caresses de sa mère?.... Malheureuse Louise!... Je voulais son bonheur, vous le savez. Si je lui ôte sa fille, si je l’abandonne, elle peut bien dire que c’est sa faute...

Gustave porta la main à ses yeux pour essuyer une larme.

Il va venir, calmez-vous

Dès avant les couches, le docteur avait eu grand’peine à obtenir de Louise qu’elle ne nourrît pas. Enfin elle avait cédé, persuadée que son état habituellement maladif ne pouvait être que nuisible à la santé de son enfant.

Il avait été convenu d’abord entre Gustave, madame Lefebvre et le docteur, que l’enfant, immédiatement emmené par sa nourrice, passerait pour être mort en route. Cette nouvelle, on l’annoncerait à la mère avec tous les ménagemens possibles. Mais la chute qui avait précédé et amenéles couches de Louise leur parut un moyen plus naturel et plus prompt de se tirer d’affaire: l’enfant devait être mort en naissant. Ils s’arrêtèrent à cette idée.

Toutefois il fallait, dans un cas comme dans l’autre, préparer Louise à cette mort, la consoler de mensonges, sauf à lui confesser plus tard que tous ces mensonges avaient été faits dans la louable intention de ne pas la frapper d’une douleur que sa position eût rendue périlleuse pour sa vie.

Au nombre de ces mensonges qu’on avouerait plus tard, devait figurer le départ immédiat de la nourrice. Louise sans doute, un quart d’heure ou une demi-heure après l’enfantement, demanderait à voir sa fille; età cette nouvelle que sa fille était partie avec la nourrice, elle ne manquerait pas de se répandre en cris de désespoir. Mais le docteur comptait l’apaiser par cette réponse: Madame, si on vous eût laissé embrasser votre enfant, vous eussiez voulu le garder et le nourrir; et cependant la séparation était urgente. J’en use ainsi avec toutes les mères qui n’allaitent pas: elles ne voient leur enfant que trois semaines ou un mois après leurs couches.

De retour rue du Colombier, le docteur trouva Louise dans un état d’inquiétude difficile à décrire.

Grand Dieu! dit-elle, monsieur Thévenot, d’où venez-vous? N’y a-t-il plus personne dans cette maison?... Je n’entends ni Gustave ni ma fille...

—Gustave et la nourrice sont allés la porter à son grand-père.

—Ah!... Et moi, monsieur, moi, on ne me montre pas ma fille!.... Mais dites-vous vrai?.... cette chute que j’ai faite.... mon cher enfant!... Ne me cachez rien, monsieur, que je sache tous mes malheurs!.... Pourquoi ne m’apporte-t-on pas ma fille?...

Le docteur, d’un air triste et grave, lui fait la réponse qu’il avait préparée à l’avance sur la nécessité de ne jamais montrer aux mères nouvellement accouchées l’enfant dont il faut qu’elles se séparent.

Louise pleura beaucoup.

—Mais, monsieur, dit-elle, je l’aurais laissée partir; je vous assure..... C’est de la cruauté, cela!... Me refuserd’embrasser ma fille!.. Mon Dieu! Dieu! que je suis donc malheureuse!

Gustave rentra. Il était triste.

Louise s’inquiéta de le voir ainsi. Gustave ne répondit rien. Elle l’accabla de questions sur sa fille. Le docteur dit à Louise qu’elle avait tort de s’alarmer, et que sa fille étant en nourrice à Montmartre, elle la verrait d’ici quinze jours ou trois semaines.

—Mais cette chute que j’ai faite?...

—Ce sera peu de chose, j’espère, madame. Mais, voyons, soyez raisonnable, et calmez-vous. Dans l’état où vous êtes, l’agitation peut vous donner une fièvre qui vous coûterait la vie.

Louise finit par prendre un peu de repos.

Tous les matins, madame Lefebvre feignait d’arriver de Montmartre.

Tantôt elle disait que l’enfant se portait assez bien, tantôt qu’il était un peu malade. Louise, passant ainsi de l’espérance à la crainte, s’habitua peu à peu à l’idée que son enfant pouvait mourir. Souvent on le lui montrait plein de santé, mais plus souvent on le lui montrait chétif et ayant à peine le souffle.

Elle entra en convalescence au milieu de toutes ces alternatives de joie et de douleur.

Cependant Gustave préparait sa fuite en silence. Il avait ôté des mains de la première nourrice son enfant, qu’il confia aux soins d’une autre femme, dont lui seul savait le nom et la demeure. Il avait fait prendresur l’état une inscription de 3,000 fr. de rentes au profit de Louise; il avait également disposé ses cadeaux pour madame Lefebvre et pour le docteur. Enfin son intention était de se rendre en Italie, d’où il écrirait quelquefois à Louise; car il n’avait pas dessein de rompre brusquement: il désirait au contraire que la rupture vînt du temps et de Louise.

Pour détourner d’elle les idées tristes, pour effacer de son cœur le souvenir d’un amour et d’une maternité malheureuse, il avait eu soin d’attirer chez lui, depuis un mois environ, quelques-unes de ces femmes aux mœurs faciles, à l’esprit léger, qui n’ont de passion que pour le plaisir.

Louise d’abord n’avait pas paru prendre goût à la conversation futilede ces femmes, mais Gustave espérait que plus tard, sans tomber dans leur habitude de vie, elle pourrait se consoler au milieu des fêtes bruyantes où on l’entraînerait sans doute. A tout prix, il voulait pouvoir se dire: Elle m’oublie, elle n’est pas malheureuse.

Louise, mieux portante, était en état de sortir, et déjà elle parlait d’aller à Montmartre voir sa fille dont la santé empirait de jour en jour, lui disait-on.

Gustave comprit qu’il était temps de mettre un terme à cette abominable comédie.

Ce fut madame Lefebvre, fort chagrine en apparence, qui fit à Louise le récit lamentable de la mort de sa chère Marie (car on avait laissé croireà Louise que sa fille s’appelait Marie).

Il avait paru inutile de revenir sur les choses dites, de rétrograder de mensonges en mensonges, de montrer à Louise son enfant mort en naissant, et elle abusée jusqu’à cette heure: c’est pourquoi malgré les résolutions précédemment prises à cet égard, on continua le mensonge tel quel, et madame Lefebvre prétendit que Marie était morte en nourrice. Elle attribua ce déplorable événement aux mauvais procédés de la nourrice autant qu’à la chute faite par Louise le jour même de ses couches.

Le docteur confirma la vérité de cette nouvelle. Pour la rendre plus positive encore, madame Lefebvre s’habilla de deuil des pieds à la tête.

Louise fut accablée de peine. Sa seule consolation était en Gustave: elle l’attendit vainement tout ce jour-là.

Madame Lefebvre fit observer à la pauvre mère qu’assurément Gustave ne viendrait pas; que la mort de son enfant le livrait au plus violent chagrin; qu’il avait la tête à moitié perdue; que la présence de Louise, en ce moment, ne ferait que redoubler un désespoir dont les transports tueraient Louise elle-même, si elle en était témoin.

Madame Lefebvre exagéra tellement la douleur de Gustave que Louise, le lendemain, ne fut pas étonnée de recevoir la lettre suivante:

«Le malheur qui me poursuit est àson comble: pardonne-moi; j’ai l’affreux courage de partir, et je ne t’embrasse pas... Mais je sens que mon cœur se briserait. Je vais en Italie; je serai de retour dans un mois ou deux. Thévenot prétend que je ne puis rester à Paris sans péril pour mes jours. J’en prendrai soin, si tu juges qu’ils puissent t’être bons à quelque chose. Je t’écrirai souvent; à tous les relais. En attendant, adresse-moi tes lettres à Genève. Adieu, ma Louise, adieu. Écris-moi bien vite. Dis-moi si ton chagrin diminue... Moi, j’ai bien peur que l’absence et le voyage ne m’apportent sans cesse que solitude et douleur. Adieu, console-toi si tu veux que je me console. Avant deux mois je te reverrai. Je te conseille de te lier un peu avec madame Valery: elle est bonne, gaie, sensible, sonamabilité adoucira pour toi des maux qu’il faut que tu oublies pour notre bonheur à tous deux.»

Madame Valery était une de ces femmes que Gustave avait connues dans un monde un peu libre, et qu’il venait d’attirer chez lui pour égayer la vie de Louise. Facile au plaisir sans être précisément vicieuse, cette femme, toute jeune encore, réunissait les qualités bonnes et mauvaises que Gustave jugeait propres à dissiper le chagrin de Louise sans faire courir un danger réel à ses mœurs.

Gustave n’ignorait pas que Louise, avec son éducation, son caractère, ne pouvait trouver le bonheur dans la débauche: mais il pensait qu’elle pouvait le trouver dans le plaisir.

Après les abondantes larmes données à la mort de son enfant et au départ de Gustave, Louise soutenue par l’espérance de revoir bientôt ce dernier, effrayée de la douleur profonde qu’il laissait paraître dans sa lettre, résolut de prendre un peu de courage pour elle et pour lui. La réponse qu’elle lui fit exprimait sa résignation. Elle lui disait: «Console-toi, et reviens promptement: je ne pleure plus.»

Deux fois par semaine, au moins, elle recevait des nouvelles de Gustave. Cela dura tout un mois.

Le second mois les lettres devinrent un peu plus rares; elle n’en compta que dix.

Le troisième mois elle n’en reçutque trois. Gustave était à Rome.

La sécheresse qui perçait dans ces dernières lettres jeta le trouble dans le cœur de Louise. Gustave lui annonçait froidement l’intention où il était de passer à Rome une partie de l’année. Un moment elle eut dessein de l’aller rejoindre; mais partir seule n’était pas possible. Madame Valery lui proposa de l’accompagner, elle accepta d’abord, ensuite refusa, dans la crainte de mécontenter Gustave.

Cependant 3,000 fr. de rente, que Gustave avait laissés à Louise avant son départ, ne suffisaient pas à la dépense quotidienne de sa maison. Tout entière à sa douleur, Louise ne faisait nulle attention à tout ce qui se passaitautour d’elle: madame Lefebvre, madame Valery et d’autres, s’installaient à sa table, se vêtissaient de ses robes, et elle ne paraissait pas s’en apercevoir.

Un jour vint où elle fut obligée de vendre une petite partie de son capital. Ce jour-là, une idée l’avait poursuivie, c’était de faire bâtir un tombeau à son enfant. Elle en parla à madame Lefebvre, qui, ne se souciant pas de voir passer tant d’argent en un marbre funéraire, répondit effrontément, que ce tombeau était fait; que M. Gustave avait eu la précaution de le faire construire avant son départ.

Depuis long-temps Louise suppliait madame Lefebvre de la conduire àl’endroit même où avait été enterrée sa fille. La Lefebvre, comme on se le figure aisément, remettait cette visite de semaine en semaine, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre. Enfin toutes les ressources de la lenteur étant épuisées, elle ne put se dispenser de mener Louise en un cimetière quelconque. La fausse confidence qu’elle venait de lui faire au sujet du tombeau élevé par les soins de Gustave rendait toute hésitation désormais impossible, car Louise exigea dès lors impérieusement que la Lefebvre lui montrât le tombeau de sa fille: elle y voulait pleurer.

La Lefebvre pensa que le Père Lachaise, peuplé de tombeaux de toute espèce, lui offrait plus de chance que tout autre cimetière de rencontrerune petite tombe d’enfant sans inscription.

Elles partent. Arrivées au Père Lachaise, la Lefebvre va hardiment droit devant elle, sans tourner ni à droite ni à gauche, comme une personne assurée du chemin qu’elle suit.

Elles marchèrent long-temps. La Lefebvre commençait à se désespérer, lorsqu’elle aperçut un petit mausolée de marbre blanc, sans nom de mort, sans autre indice de douleur que deux ou trois couronnes et un long crêpe qui cachait la partie supérieure du monument.

—Tenez, madame, dit-elle à Louise, voilà le tombeau de votre chère fille. Ces couronnes, c’est monsieur qui lesa mises là, avant de partir; ce crêpe, c’est moi-même qui l’ai attaché là-haut.

Louise s’agenouilla, pria et pleura.

On la vit plusieurs mois de suite apporter des fleurs sur ce tombeau qu’elle arrosait de ses larmes. Elle y venait toujours seule.

Bientôt elle y vint plus rarement, elle y pleura moins long-temps: Madame Valery l’accompagnait alors.

A cette époque, Louise avait quitté le deuil, et par momens elle riait des réflexions spirituelles et moqueuses de madame Valery, sur les épitaphes bizarres dont quelques tombeaux sont diversemens chargés.

Bientôt on ne vit plus Louise revenirà la petite tombe du Père Lachaise.

Pendant de longues années, elle disparut complétement du cercle des personnes à qui nous devons les détails qui précèdent et qui suivent cette partie inconnue de son histoire.

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.


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