Chapter 5

Froidement elle décrocha du mur la croix divoire et la serra dans un tiroir; elle retira de sa poche un petit chapelet de lapis et lenvoya rejoindre le crucifix.

Cela fait, elle se laissa tomber sur un pouf et sanglota longuement, la tête dans ses mains. Ces larmes apaisèrent ses nerfs, mais ne noyèrent pas sa révolte.

Avant que la nuit ne tombât, Gilberte sonna sa femme de chambre, shabilla coquettement et sortit avec elle.

Elle rapporta de sa promenade deux livres aux titres honteux qui durent sétonner de se trouver dans la maison Daltier; puis un rouleau de romances aussi lestes que celles quon chantait autrefois chez M. Simiès.

Le dîner sonna; Gilberte y parut dune manière excentrique, portant un corsage découvert très bas sur la poitrine.

Dailleurs, ce nétait pas seulement son costume qui surprenait les yeux, mais lexpression altière, presque démoniaque de sa physionomie.

Mme Daltier échangea un coup dil avec son mari.

Quant à Albéric, il jeta à sa cousine un regard glacé.

Mais nul ne releva linconvenance de ce vêtement.

Après le repas, pendant lequel Gilberte ne desserra les dents ni pour parler ni pour manger, on passa comme à lordinaire au salon.

Edmée et Marie sassirent au piano, les hommes prirent leur journal, Mme Daltier son tricot; Gilberte exhiba un des fameux volumes au titre scabreux, quelle se mit à lire tranquillement.

Leur galop à quatre mains achevé, les musiciennes appelèrentGilberte.

A ton tour, chérie, dirent-elles, chante-nous RobinsonCrusoé, tu sais, la romance que tu dis si bien:

Sil fallait quaujourdhuiQuelquun mourût pour lui…

Oh! non, pas cela, répondit la jeune fille dont un sourire sarcastique plissait la lèvre rouge. Jai ici de la musique plus nouvelle.

Et elle choisit, parmi les feuilles quelle avait achetées récemment, quelques couples tirés dune opérette en vogue.

Pendant ce temps, Albéric attirait à lui, nonchalamment, le livre que sa cousine venait dabandonner sur son siège.

Il louvrit au hasard. Cétait un de ces romans à la mode, dun réalisme brutal, sans style comme sans pudeur.

Le rouge monta au front du jeune homme: "Elle lit cela!" se dit-il avec stupeur.

Au fond, Gilberte nen avait pas lu quatre lignes, sa pensée étant ailleurs pendant quelle tournait les pages, mais voilà, elle voulait braver lunivers entier, et surtout braver celui qui avait cru la ramener à la saine raison chrétienne.

Ce quelle chantait en ce moment pouvait aller de pair avec ce volume; les paroles en étaient dune poésie heurtée, violente et passionnée.

Tous écoutaient avec surprise cette jolie voix de cristal répéter ces mots presque inconvenants.

Le front de Mme Daltier se couvrit dun nuage: par bonheur M. Daltier était sorti après le dîner; lui, neût pas été si indulgent.

Lorsque Gilberte se tut, nul de lui demanda de récidiver; ses cousines navaient rien compris aux étranges couplets et se mirent à causer avec elle.

Gilberte parlait haut, faisant de lugubres plaisanteries, et son rire ne sonnait pas franc.

Mme Daltier sapprocha de son fils:

Albéric, sais-tu ce quelle a, ce soir?

Je lignore, ma mère, répondit tristement le jeune homme, mais à coup sûr il sest passé quelque chose, car elle nest plus la même.

Un instant Gilberte se trouva près dAlbéric; il lappela, et sans lever les yeux sur elle:

Cest vous qui lisez cela? demanda-t-il froidement enmontrant le volume quelle avait apporté.

Oui, répondit-elle dune voix nette.

Il posa le livre sur un guéridon sans mot dire, mais son visage exprimait un dédain voisin du dégoût.

Puis, apercevant Edmée qui samusait à feuilleter les partitions de sa cousine, il reprit:

Je vous défends de laisser traîner ici cet ouvrage.

Vous me défendez? fit Gilberte avec hauteur.

Oui.

Et en même temps il la regarda de telle façon que limpérieuse enfant baissa les yeux.

Il possédait toujours sur elle la même influence, mais jadis dun mot il savait la calmer, tandis que maintenant!…

Quétait-il donc arrivé encore une fois?

Cest que, poursuivit-il, mes soeurs nont pas été habituées à trouver sous leurs mains des écrits de ce genre; jugez quel serait leur étonnement en lisant seulement ce titre.

Cest vrai, répondit Gilberte avec amertume, jaurais au moins dû penser que je suis ici chez vous, non chez moi.

Pardonnez-moi de vous le rappeler, alors, dit-il en sinclinant avec courtoisie, mais vous paraissez oublier que les idées de ma famille et les vôtres sont différentes.

Atteinte au fond du cur, Gilberte ne répliqua pas; il avait raison et il la méprisait peut-être.

Oh! ce regard quil lui avait lancé, elle nen pouvait supporter même le souvenir.

Et cependant elle pliait malgré elle; il lui donnait des ordres et elle obéissait en dépit de sa propre volonté.

Où donc prenait-il ce ton de maître, cette autorité à laquelle elle ne pouvait résister?

Mais oui, il avait raison cent fois. Est-ce quelle devait se permettre ce quelle se permettait là? Est-ce quelle devait exposer ses jeunes cousines à trouver sous leurs yeux ce quelles navaient jamais vu encore.

Allait-elle souiller ce foyer ami qui lavait recueillie alors quelle était seule et abandonnée?

Gilberte se sentait honteuse, mais elle souffrait dune manière trop aiguë pour reculer dans le chemin de la rébellion où elle avait fait le premier pas.

Quand vint lheure de faire la prière en commun, elle se leva, traversa le salon et sortit; elle lavait dit, elle ne voulait plus jamais prier.

Quand elle entendit les autres remonter au premier étage pour se coucher, elle parut sur le palier et embrassa ses cousines, mais elle oublia de tendre la main à Albéric.

Celui-ci en éprouva une grande douleur et murmura en la regardant regagner sa chambre:

Jespérais lui faire quelque bien; naurais-je été, sansle vouloir, que linstrument du mal?

Comme elle rentrait chez elle, Gilberte saperçut que MmeDaltier la suivait.

Celle-ci referma la porte derrière elle, sassit sur un fauteuil bas, et, prenant la main de sa nièce, elle lattira à elle:

Gilberte, veux-tu me dire ce qui tarrive?

Rien, ma tante, dit lenfant en détournant son regard.

Si tu souffres, pourquoi me le cacher? Si quelquun ta fait de la peine, avoue-le-moi, mais ne prends pas de ces airs révoltés qui font mal à voir. Réponds-moi, quas-tu?

Gilberte avait la poitrine serrée, les sanglots lui montaient à la gorge, mais elle les refoula et répondit dun ton léger:

Ma tante, vous êtes bien bonne de vous inquiéter à mon sujet; je nai ni peine ni malaise, seulement, vous savez, je suis un peu fantasque.

Alors, tu nas rien à mapprendre?

La jeune fille hésita une demi-seconde. Allait-elle se jeter dans les bras affectueux de Mme Daltier, tout lui avouer, pleurer sur ses genoux comme un enfant et recevoir ses consolations?

Mais le mauvais ange lui souffla un mot à loreille.

Rien, ma tante, répondit-elle encore.

Etouffant un soupir, Mme Daltier se leva, baisa sa nièce au front et quitta la chambre.

Cela dura quinze jours pendant lesquels une gêne visible pesa sur la famille Daltier.

Tous, ils aimaient trop Gilberte pour ne pas souffrir de létat dans lequel ils la voyaient.

Jamais on ne lavait connue ainsi.

En effet, quand, un an auparavant, elle leur était arrivée, imbue des théories de son oncle, elle les cachait, au moins, ces théories; elle dominait ses impressions, se montrait souriante et douce, surtout aimante.

Aujourdhui elle semblait prendre à tâche dafficher son dédain pour toutes les choses saintes ou bonnes, de revenir à ses goûts mondains dautrefois. Et puis elle avait perdu sa grâce caressante; son ton était bref, coupant, son regard empreint de dureté; lexpression de son visage décelait une amère ironie, et il y avait du scepticisme dans son sourire.

Quel vent dorage avait donc passé sur cette jeune âme qui sétait ouverte si peu auparavant à la vérité, à la lumière?

Quelle aile de démon avait donc effleuré ce front dange repentant?

Tous souffraient autour delle.

M . Daltier avait le front soucieux et ne répondait quavec contrainte au bonjour et au bonsoir de sa nièce.

Mme Daltier avait tenté quelques tendres réprimandes à divers intervalles auprès de la jeune révoltée; Gilberte les avait écoutées dun air poli, mais nen avait tenu aucun compte.

Elle changeait au physique comme au moral: sa beauté rayonnait, éblouissante, mais elle revêtait quelque chose de presque diabolique.

Une seule fois on put comprendre que le drame intime qui se jouait dans ce cur fermé devait être douloureux.

Ce fut le premier dimanche où Mlle Mauduit refusa daller à la messe.

Vous ne croyez donc plus à rien? lui demanda son cousinqui la regardait fixement.

Elle répondit dun ton morne:

Je ne crois plus quà labandon de Dieu.

Et, agenouillé devant lautel, lâme profondément affligée,Albéric murmura:

Seigneur, quelle croix trop pesante lui avez-vous doncenvoyée?…

Et de ce jour il se dit quun grand désespoir avait passé sur cette âme altière; seulement il nen devina point la cause.

Seules Marie et Edmée continuèrent à se montrer aussi affectueuses pour Gilberte et Gilberte demeura avec elles ce quelle était auparavant.

Elle se disait:

"Je ne veux pas faire ombre à leur vie; à elles je cacherai mes sentiments de révolte, mes livres mauvais, mes romances libres; je ne veux pas que, par ma faute, une rougeur monte à leur front."

Aussi quittait-elle avec les jeunes filles son ton acerbe et railleur, ne voulant pas entraîner avec elle ces deux anges dans son enfer.

Un soir pourtant, elle oublia leur présence; on était à la campagne, groupés sous la véranda. Gilberte, assise sur un siège de bambou, alluma tranquillement une cigarette turque et commença à fumer.

Plongé dans la lecture de sa gazette, son oncle ne la vit pas;Mme Daltier demeura clouée détonnement sur son fauteuil.

Albéric sapprocha de sa cousine, et, très froidement, enleva de ses lèvres roses la fine cigarette.

Elle leva sur lui ses grands yeux flambants de courroux.

Vous vous feriez mal, dit-il dun ton glacé.

Et il revint à sa place.

Marie et Edmée riaient en regardant curieusement leur amie; ce nétait pas dans leur monde que les jeunes filles prenaient une si bizarre désinvolture ni ces manières cavalières.

Il arriva que, au bout de cette quinzaine, Albéric fit un voyage à Paris.

A son retour, il parut troublé, inquiet, et jetait de fréquents regards sur Gilberte comme sil eût voulu parler et ne losât.

Il eut de nombreux entretiens avec son père et sa mère, reçut une forte correspondance sentant le papier timbré dune lieue et finalement, un jour, Gilberte fut appelée à lun de ces conciliabules avec son oncle et sa tante. Albéric nen fut point exclu, mais il semblait mal à laise.

Elle arriva, médiocrement surprise et sattendant à des réprimandes données sous forme de conseils.

Seulement elle se demanda, secrètement irritée, de quel droitAlbéric y assistait.

Ce nétait pourtant point de reproches quil sagissait, quoique Gilberte leût, certes, bien mérité.

Ce fut Mme Daltier qui porta la parole:

Mon enfant, dit-elle dun ton plus doux encore quà lordinaire, nous avons à vous faire part dune chose qui vous sera pénible, très pénible, mais notre devoir est de vous en instruire, quelque dur que cela nous soit.

"Bon! pensa Gilberte, je vois ce que cest, ils vont me chasser de leur maison, eux aussi, seulement ils y mettront des formes."

Albéric vient de terminer un court séjour à Paris, vous le savez, reprit Mme Daltier; or, durant ce séjour il a entendu détranges bruits courir sur…

Sur?… fit Gilberte soudain intéressée et relevant la tête.

Ma pauvre enfant, dit alors M. Daltier, je suis désolé de vous porter ainsi un coup brutal; votre tante saurait vous dire cela avec moins de brusquerie, mais elle ne se sent pas le courage de parler.

Mais quest-ce enfin? fit Mlle Mauduit avec impatience; ce coup, après tout, ne peut être bien terrible; je nai plus personne à perdre, moi! ajouta-t-elle avec une amertume qui ne put échapper à ses interlocuteurs. Mais, reprit-elle plus vivement, cest vrai, vous avez parlé de bruits qui courent, sur qui? sur moi sans doute? On ma calomniée? Bah! fit-elle avec un éclair de superbe orgueil dans ses yeux foncés, je suis au-dessus de tout; si vous saviez comme cela mest indifférent!

Mais, ma nièce, il ne sagit pas de vous, sécria M. Daltier; du moins, votre nom est mêlé à cette affaire certainement; seulement on sait que vous êtes inconsciente de…

De quoi? quai-je commis? Oh! je sais que jai été très mal élevée, allez, je sais que je ne vaux pas grandchose, mais on na pas un faute grave, pas même un acte compromettant à me reprocher. A défaut de piété, pour me préserver, javais au moins lorgueil.

Ce nest pas cela, murmura le pauvre oncle tout décontenancé.

Alors qui accuse-t-on? et de quoi accuse-t-on?

Mme Daltier toussa pour séclaircir la voix.

La… la fortune de M. Simiès…

A été mal acquise? sécria Gilberte qui bondit tandis que sa pâle figure se teignait de pourpre. Oh! ne croyez pas cela, ajouta-t-elle. Mon oncle Simiès pouvait être un impie comme vous dites, un disciple acharné de Voltaire, mais il nétait pas un malhonnête homme.

M. Daltier et son fils échangèrent un regard; ils nosaient reprendre la parole.

Avez-vous des preuves? demanda Gilberte en se rasseyant.

Ma cousine, dit enfin le jeune homme, vous comprenez que je ne me suis pas fié aux premiers mots que jai recueillis. Comme vous, jai cru dabord à la calomnie, aux propos malveillants, et jétais prêt à en demander compte aux langues indiscrètes, mais on ma plus amplement informé. De retour ici, jai instruit mes parents de cette affaire; nous avons fait une enquête sérieuse et le résultat, je suis fâché de lavouer, a été à lavantage des médisants. La fortune que vous a léguée M. Simiès a une source illégitime. Nous vous montrerons dailleurs les documents qui le prouvent, car nous navons voulu vous parler de cela que lorsque lévidence a été absolue.

Gilberte fit un geste de dénégation:

Je nai pas besoin de preuves, je vous crois. Ainsi mon oncle était un… un malhonnête homme? Et largent dont jai joui de son vivant, dont je jouis depuis sa mort, a une origine impure? Oh! quelle honte!

Elle courba sa tête humiliée et deux larmes roulèrent sur ses joues. Ses lèvres crispées eurent un sourire amer.

Tout, murmura-t-elle, il faut que jaie toutes lesdouleurs, même la honte.

Les Daltier se méprirent sur la cause de ses pleurs.

Nous aurions dû nous taire, commencèrent-ils.

Gilberte releva son front, et ses yeux eurent une lueur indignée:

Oh! fit-elle, je ne vous laurais jamais pardonné, au lieuque je vous remercie maintenant.

Alors, quallez-vous faire? demanda Mme Daltier quiattendait anxieusement sa réponse.

Mais je nai autre chose à faire que de rendre ce bien malacquis, et cela sans tarder, jusquau dernier centime.

Un soupir imperceptible à loreille souleva la poitrine dAlbéric Daltier et ses yeux bleus perdirent le regard glacé quil fixait sur Gilberte depuis quelle se montrait mauvaise.

Mais, mon enfant, reprit M. Daltier dont le front séclaircissait, vous ne devez pas restituer la fortune complète. Au temps où votre oncle était agent de change, il na fait tort que de quatre cent mille francs à la famille X…, or il vous en restera deux cent mille.

Je ne garderai absolument rien, dit Mlle Mauduit avec énergie.

Mais, ma nièce…

Ma tante, il ny a pas de restriction. Je nuserai pas de cette fortune mal acquise, je suis trop honteuse à la pensée que jen ai joui quelque temps.

Alors, vous allez devenir…

Pauvre, je le sais. Que mimporte? Largent mest odieux maintenant, répliqua fièrement Gilberte. Si la petite rente de trois mille francs qui me vient de ma mère ne peut me suffire, je gagnerai ma vie, voilà tout. Jy avais songé déjà avant la mort de mon oncle. Dès demain je me mets en campagne pour trouver une position dinstitutrice ou de demoiselle de compagnie.

Et, se tournant vers Albéric:

Mon cousin, qui sest occupé de cette triste affaire, voudra bien accomplir les démarches nécessaires pour que la famille X… rentre au plus tôt en possession de la somme dont elle a été frustrée. Quant au reste de cet argent maudit, il sera distribué aux pauvres.

Ma cousine, ce que vous faites est bien, dit Albéric entenant la main à Gilberte.

Elle y posa une seconde le bout de ses doigts glacés et répondit avec une certaine hauteur:

Quattendiez-vous donc de moi pour me féliciter dune action toute simple? Pensiez-vous donc que je détiendrais lhéritage de mon oncle même après ce que vous mavez appris?

Non, ma chère enfant, dit Mme Daltier en lembrassant, nous navons jamais eu cette idée; seulement vous allez au delà de votre devoir et nous admirons le détachement avec lequel vous vous sacrifiez.

"Quant à vous laisser gagner votre vie, comme vous dites, nous ne le permettrons pas. Vous continuerez à vivre avec nous, redevenez seulement la Gilberte dil y a un mois et nous vous chérirons plus encore que par le passé. Cest convenu, vous ne nous quittez pas?"

Un peu émue, Gilberte détourna la tête et répondit cependant avec fermeté:

Je vous remercie, ma tante, mais je dois travailler et jetravaillerai

Comme elle levait les yeux sur Albéric, il crut quelle désirait son avis; après une minute de réflexion, il dit:

Ma cousine a raison, ma mère, et loccupation forcée luisera très salutaire.

"Cest sûr, pensa amèrement Mlle Mauduit, il est pressé de me voir hors de chez lui. Je ne lui étais quindifférente, à présent je lui inspire de laversion; ce nest pas étonnant; je me suis montrée à lui sous mon plus mauvais jour. Peut- être aussi que je le gêne… Sil avait deviné mon secret?…"

A cette idée, Gilberte pâlit davantage. Mme Daltier, qui était songeuse, reprit en caressant la main moite de la jeune fille:

Seulement il ne faudra pas nous quitter avant dêtre un peu plus forte, mon enfant; vous avez mauvaise mine depuis quelque temps, vous êtes nerveuse, impressionnable, vous avez besoin de nos soins.

Non, répliqua Gilberte en secouant la tête, je suis bien, et le plus tôt que je partirai sera le mieux.

Nous vous avons fait de la peine, ma nièce, dit M. Daltier; il est toujours pénible de se trouver tout à coup dépossédé de la fortune.

Ce nest pas cela qui me chagrine, mon oncle, je vous le répète, je ne regrette pas largent; seulement il mest dur de ne plus respecter la mémoire dune personne qui, malgré son injustice à mon égard, a été la seule à maimer en ce monde.

La seule? sécria Mme Daltier, et nous, Gilberte, pourquoi nous comptez-vous donc?

Gilberte soupira sans répondre; elle regardait Albéric qui baissa les yeux sous ce regard persistant.

Le même soir, Mme Daltier disait à son mari:

Cette petite nous cache certainement un chagrin qui la dévore. Dailleurs, il nest pas naturel à son âge et avec ses goûts raffinés de mépriser autant les biens temporels, elle surtout qui a été élevée dans le luxe et la vie la plus délicate. Cela mattriste de voir quelle va être livrée, jolie et fragile comme elle lest, à une tâche pénible et souvent ingrate.

Ma chère amie, Albéric a parlé juste: cette enfant doit apprendre à lutter avec lexistence; cela lui fera du bien dêtre quelque temps dans une sorte de dépendance. Ensuite je vous dirai que, pour nos filles mêmes, cet éloignement sera salutaire; je redoute pour elles Gilberte qui, avec sa triste science de la vie et les sophismes mauvais jetés dans son âme par ce malheureux Simiès, peut leur être fort nuisible.

Mon ami, vous êtes dans lerreur en ce qui concerne notre nièce; Gilberte nest point aussi instruite que vous croyez des choses de la vie. Cette enfant nen sait pas long, mais elle joue à la jeune fille du siècle qui na plus rien à apprendre dès lâge de quinze ans. Quant à son éducation religieuse, elle est complète à présent; Gilberte nest plus une athée, seulement je me demande quelle catastrophe inconnue de nous est venue apporter le désespoir là où nous avions mis la foi et lamour. Cependant peut-être avez-vous raison; léloignement de Gilberte sera bon à elle-même comme à nous. Mais nous ne pouvons laider à chercher la position quelle souhaite. Elle ne peut entrer dans aucune famille de nos amis ou de notre monde. Je la sais incapable de souffler dans une petite âme toute idée incompatible avec ce quon enseigne à la jeunesse, mais dans un milieu chrétien elle serait comme un objet disparate. Ce quil lui faut, ce sont des étrangers, par exemple une famille grecque schismatique assez honorable cependant pour que notre nièce nait aucun risque à y courir; je sais bien que son orgueil, qui est sa vertu à elle, la gardera; elle sait tenir à distance les empressés et les indiscrets, mais aussi elle est si jolie et si séduisante, la pauvre enfant!

Dieu veuille quelle ne souffre pas de ce changement de position! soupira M. Daltier, elle a une grande énergie, mais elle na jamais vu la vie sous un aspect semblable.

Mme Daltier ne répondit pas; elle songeait à Albéric quelle trouvait plus grave et plus triste depuis quelques jours, et en songeant ainsi elle se disait:

"Le malheur serait-il entré dans ma demeure avec cette enfant?"

Par cet instinct de mère qui ne trompe jamais, elle devinait que son fils bien-aimé souffrait de voir Gilberte sortir à la fois de sa vie, de sa maison et de son cur.

"Ma chère tante,

"Merci dabord pour votre affectueuse lettre et pour votre gracieux envoi auquel ont participé mes cousines.

"Certes, les fleurs, les plus admirables même, ne manquent pas à Nice, mais celles de Saint-Loup me sont plus précieuses que toutes les autres.

"Pour rassurer votre sollicitude, je vous répète que je ne suis pas malheureuse ici et que je me porte bien. Mme Métaxo sinquiète un peu de mon apparence délicate, mais mes forces suffisent à ma tâche.

"Dailleurs elle est facile, ma tâche; les enfants me sont attachés et se montrent dociles. Je ne croyais pas aimer autant ces petits êtres dont je reçois les caresses avec plaisir. Leur père me témoigne toujours la même bonté affectueuse et en même temps respectueuse; et parmi les étrangers qui sont reçus ici, je rencontre tous les égards auxquels jai été habituée.

"On samuse à Nice, beaucoup même, mais vous savez que jai pris le monde en grippe. Je laisse ma vie couler machinalement puisquil faut vivre, mais il me semble que jai quarante ans au moins, tant jai vécu en quelques mois.

"Vous me suppliez, chère tante, de revenir à mes croyances chrétiennes, comme il y a un an: certes, je crois, je crois tout ce que vous croyez vous-même, je ne nie plus que la miséricorde de Dieu, mais cela suffit pour que je ne prie plus.

"Dieu ma frappée trop fort, je nétais pas encore assez ancrée dans son amour pour recevoir ses coups en le remerciant et je me suis rebellée.

"Nul nest scandalisé de mon indifférence religieuse, car ils font partie de lEglise schismatique ainsi que la plupart des familles que nous voyons.

"Oh! que vous êtes heureux, vous tous, de croire à tout ce que je répudie, moi! à un Dieu bon et consolateur, à lamour, à lamitié, au désintéressement.

"Jai pris pour devise cette philosophique parole: " Il faut rire de tout, de peur dêtre obligé den pleurer ". Eh bien! je nai pas même le courage de rire.

"Tenez, il me vient souvent lidée de mourir jeune; cest bon de sen aller de ce monde avant davoir vieilli et davoir pu jeter plus damère raillerie sur toutes choses. Mon oncle Simiès disait: " Il faut arracher tout ce quon peut de joie à la vie ". Je nai pas même su faire cela, aussi…

"Mais je maperçois que je ne vous parle que de lugubres choses; ce nest pas divertissant pour vous, pauvre tante.

"Je soupire après les vacances, non pour me reposer, mais pour vous revoir. Je rêve souvent à la petite ville de Saint- Loup où je vous sais tous réunis, et je souffre.

"Pardonnez-moi cette lettre couleur feuille morte, et faites-moi la surprise dune visite, si cest possible; Nice nest pas si éloigné de Marseille.

"Embrassez pour moi mes cousines; je vous tends, comme autrefois, mon front toujours nuageux.

"Gilberte."

A quelque temps de là, Mme Daltier alla voir sa nièce à Nice; on lui fit les plus grands éloges de Gilberte qui était vraiment aimée chez les Métaxo et qui brillait incontestablement dans la petite société grecque que lon voyait dans la ville et aux environs.

Cependant Mme Daltier revint soucieuse chez elle. Son mari et son fils aîné linterrogèrent avec empressement sur Mlle Mauduit.

Elle répondit:

Lenfant ne pourrait certainement aspirer à une position plus avantageuse; elle est très choyée, largement rétribuée, son travail nest pas fatigant, mais…

Quoi donc? est-elle devenue plus frivole que par le passé ?

Mme Daltier secoua la tête:

Ce nest pas cela; au contraire, le plaisir paraît lui peser; elle est triste, fort pâle, ses yeux sont creusés et brillants, elle a beaucoup maigri.

Le climat ne lui convient peut-être pas, hasarda Albéric.

Cette petite fille est incompréhensible, murmura M. Daltier; elle nous cache assurément quelque chose et cela lui fait mal.

Ensuite, poursuivit Mme Daltier, je crains pour elle les assiduités des jeunes gens reçus chez les Métaxo.

Comment cela? sécria Albéric très vivement; mais sil y a lieu de la troubler, ma mère, il faut quelle nous revienne au plus vite; nous ne pouvons permettre…

Mme Daltier regarda son fils avec étonnement:

Nous nen sommes pas encore là, dit-elle, Gilberte ne saperçoit pas même des attentions dont elle est lobjet, habituée quelle a toujours été aux flatteries du monde; seulement il arrive souvent quune jeune femme ayant auprès delle une jeune fille… subalterne après tout, prend ombrage de ladmiration partagée entre deux. Mme Métaxo aime certainement beaucoup Gilberte, mais jai surpris une fois un certain froncement de sourcils quand la pauvre mignonne, sans le vouloir, accaparait au salon une partie des visiteurs. Si, quelque jour, Mme Métaxo manifeste un peu de mécontentement à ce sujet, Gilberte qui est fière quittera immédiatement sa maison.

Elle devrait le faire à présent.

Non, mon fils, pas dexagération; il serait maladroit de troubler la quiétude dans laquelle vit ta cousine. Quest-ce que cela? et à quel beau tableau ny a-t-il pas dombre?

Les vacances arrivèrent, mais Gilberte ne les passa pas avec ses parents et voyagea avec les Métaxo.

Ceux-ci ne revinrent de Suisse quen octobre.

Depuis quelque temps les lettres de Gilberte se faisaient plus rares et plus courtes.

Elle ne se plaignait pas, mais depuis leur retour à Nice elle trouvait un changement marqué dans la manière dêtre à son égard de Mme Métaxo.

La jeune femme se montrait fantasque avec elle et parfois impérative.

Gilberte garda le silence, mais sa résolution fut bientôt prise.

Un jour, lord Harson, un richissime Anglais, donna une fête de nuit à bord de son yacht de plaisance. Le jeune Daltier y fut amené par un ami, non quil aimât le monde, mais il espérait y rencontrer Gilberte, sachant les Métaxo conviés à cette soirée.

Il était près de minuit quand Albéric aborda le joli bateau pavoisé de drapeaux et éclairé par une masse de lanternes vénitiennes; le bal était dans tout son entrain; sur le pont, les couples enlacés dansaient gracieusement; la musique de lorchestre couvrait le sourd mugissement de la mer qui battait de sa vague les flancs noirs du yacht.

Après quelques tours de valse, attiré plus par la beauté de cette nuit dautomne que par les enchantements de la danse, Albéric chercha un coin écarté et solitaire pour y rêver tranquille.

Il en découvrit un à larrière du bateau, séparé du reste du pont par une grande toile à voile; et, à son grand étonnement, il y trouva assise sur un tas de câbles, appuyée au bastingage, Mlle Mauduit quil pensait absente de la fête.

Elle nétait éclairée que par la molle lumière tombant des lanternes blutées suspendues aux mâts; ses grands yeux sombres étaient pleins de mélancolie sous son front qui avait la mate blancheur du marbre.

Albéric nosait savancer, de crainte de faire envoler cette gracieuse apparition.

Mais elle laperçut à son tour, et léclat métallique de ses prunelles trahit seul son émotion.

Comme elle ne faisait pas un mouvement, il vint à elle, courba sa haute taille et prit sa main froide dans les siennes.

Comment êtes-vous ici? lui demanda-t-il.

Parce quon my a amenée, répondit-elle laconiquement.

Vous ne paraissez pas vous amuser beaucoup?

Je ne me plais nulle part, murmura-t-elle dune voix lassée.

Il ne répondit pas, mais regarda cette tête blonde, pensive, adorablement triste, qui se penchait comme sous le poids dun fardeau trop lourd.

La pauvre enfant semblait faible et brisée.

Et pourquoi était-elle là toute seule, tandis quon dansait non loin et que certainement plus dun galant cavalier la cherchait en vain?

Ainsi, reprit Daltier, après une minute de silence, vous regrettez dêtre entrée dans cette famille que vous aimiez, dont vous êtes aimée?

Jaime toujours les enfants, mais… je suis décidée à les quitter prochainement.

Pourquoi cela? que vous a-t-on fait?

Cette femme ma humiliée, dit Gilberte sans désigner autrement Mme Métaxo, et les yeux dilatés par la colère. Or, je ne veux pas être humiliée.

A quel propos cela?

Déjà depuis quelques semaines je me la sentais hostile. Enfin elle ma fait entendre que jétais… coquette. Est-ce ma faute à moi si les gens quelle reçoit ont été aimables pour moi? Pourquoi me forçait-elle à laccompagner dans le monde? Len avais-je priée? Ai-je cherché les compliments? Ai-je jamais encouragé ces empressés plus fatigants quamusants, certes?

Bien vrai, vous me laffirmez, vous ne les encouragiez pas? demanda le jeune homme qui était comme suspendu à ses lèvres.

Elle se leva toute droite sur le tas de cordages et laissa tomber ces mots avec hauteur:

Vous aussi… vous croyez? Pour qui me prenez-vous donc? pour une de ces stupides coquettes qui… Au fait, cest juste…

Mais, Gilberte, je nai aucune pensée offensante à votre égard, ma pauvre enfant. Je sais seulement que la position que vous avez voulu prendre est souvent fort délicate et, et… faite comme vous lêtes, vous vous trouverez exposée journellement à ces ennuis-là.

Elle ne comprit pas quil faisait allusion à ses charmes physiques et se méprit sur le sens de ses paroles.

Je sais bien, reprit-elle amèrement, vous mavez toujours prise pour une créature artificielle et vaine. Mais que mimporte votre opinion maintenant?

"Monsieur Daltier, poursuivit-elle, lappelant ainsi comme pour mieux marquer son ressentiment, vous maviez rendue bonne, vous aviez fait une chrétienne dune jeune fille follement imbue de doctrines erronées, vous aviez éclairé ma raison et mon âme… puis, vous avez dun coup de main défait tout votre ouvrage, renversé cet échafaudage de bonnes résolutions et de grandes pensées que vous aviez construit en moi. Cest votre faute si je suis redevenue plus mauvaise que je ne lai jamais été, car à présent je sais quels sont mes devoirs et je ne veux pas les remplir."

Ma faute? cest ma faute?… répétait Albéric atterré.Moi?… que vous ai-je fait, que voulez-vous dire?…

Soudain, une idée lui vint, folle sans doute, car léclair allumé dans ses yeux séteignit aussitôt. Non, ce ne pouvait pas être cela!

Que vous ai-je fait? Mais parlez donc! répétadouloureusement le jeune homme.

Sans répondre à cette question, elle sécria, tandis quun mystérieux souffle de colère animait son beau visage:

Ah! cest une cruelle chose que de vivre quand on voudrait mourir. Vous mavez enseigné quon ne doit pas voler au Créateur sa propre existence; je ne le ferai peut-être pas, mais…

Que ferez-vous, Gilberte?

Je vous lai dit, je vais quitter la famille Métaxo, je méloignerai de la France; je me suis engagée comme demoiselle de compagnie auprès dune dame étrangère qui part pour le Sénégal.

Pour le Sénégal? Mais cest la mort, cela, Gilberte; vous êtes insensée ou bien vous voulez railler.

Je nen ai guère envie, pourtant.

Savez-vous bien ce quest le climat meurtrier de ce pays?

Je le sais.

Et vous vous figurez que votre frêle tempérament pourra le supporter?

Non, et cest pour cela que jy vais.

Mais que se passe-t-il donc en vous, malheureuse enfant?sécria-t-il avec angoisse.

Elle redressa orgueilleusement sa tête pâle avec un geste de défi.

Voilà! dit-elle, cest mon secret.

Certes, elle était bien jolie en ce moment, Mlle Mauduit, mais elle effrayait presque.

Albéric Daltier baissa les yeux pour cacher la flamme qui sallumait sous sa paupière.

Vous me faites peur, murmura-t-il. Je vous en supplie, revenez à vous. Vous souffrez, on vous a froissée, la vie nouvelle que vous avez choisie vous a heurtée cruellement, vous serez plus heureuse sous notre toit, revenez-nous, vous redeviendrez bonne. Oh! ne souriez pas ainsi, vous me faites mal. Laissez-moi demain vous ramener chez ma mère.

Demain, dit-elle dun air étrange, oui, demain je serai àMarseille.

Il prit cela pour un acquiescement, et, craignant que leur double absence ne fût remarquée, il retourna au bal, la laissant à son rêve.

Il rentra dans le tourbillon joyeux, et la danseuse quil invita pour la valse quentonnait lorchestre put remarquer que ce grand jeune homme à la taille superbe avait le front mouillé et la joue pâle.

Après quelques tours dune danse quil exécuta fort à contre- cur, il rencontra Mme Métaxo, étincelante dans sa robe nacarat semée de brillants.

Où donc est votre cousine, Monsieur Albéric? demanda-t- elle gracieusement, je nai pu lapercevoir de toute la soirée.

Je la quitte à linstant, Madame, répondit froidement le jeune homme; elle se repose à labri de la foule.

Est-elle souffrante?

Non, Madame, mais profondément triste, et elle ma fait part de sa résolution que vous devez connaître.

Oui, fit Mme Métaxo, soucieuse, et à ce sujet je vous dirai toute ma pensée; Mlle Mauduit doit être malade ou tourmentée par un ennui secret. Javoue que jai été un peu vive avec elle, lautre jour; je le regrette, mais ce nest pas pour cela quelle quitte ma maison, car, au fond, elle doit sentir que nous laimons tous. Elle ma dit un jour quelle voudrait mettre limmensité entre elle et la France.

Elle a dit cela?

Oui, Monsieur. Ainsi ne soyons pas étonnés quelle ait saisi avidement loccasion de sexpatrier.

Ah! elle vous a aussi appris?…

Quelle part pour le Sénégal, oui, certainement, elle ne me la pas caché. Concevez-vous une pareille idée? Cest vouloir la mort.

Lingrate, murmura douloureusement le jeune homme, elle ne nous a jamais aimés!

Mme Métaxo regarda Albéric Daltier dun air étrange.

Peut-être que si, répondit-elle, seulement vous navez pas pu le voir.

Et, sur ces paroles énigmatiques, la jeune femme séloigna, laissant lingénieur immobile comme pétrifié au milieu du pont.

Que veut-elle dire? murmura-t-il en passant sa main sur son front.

Puis il sélança à larrière, toujours solitaire derrière son rideau de voile goudronnée, où il avait laissé sa cousine linstant dauparavant.

Mais cette place était vide.

Il fouilla du regard tous les groupes de danseurs, tous les coins et recoins du yacht, de la dunette à lentrepont, il ne vit point Mlle Mauduit, par la raison que, en ce moment, elle voguait vers la terre dans un frêle youyou en compagnie de M. et Mme Métaxo et de quelques personnes lasses de la fête.

"Je la reverrai à Marseille, se dit-il alors; na-t-elle pas dit quelle y serait demain? Là je la forcerai bien à mouvrir son cur."

Et, possédé dun pressentiment de joie indicible, il alla saccouder à larrière du yacht, à la place quavait quittée Gilberte.

Laube se montrait déjà; la mer était froide et tranquille, couverte dune lueur vague. Au loin les barques de pêcheurs partaient au travail, la voile blanche déployée au vent du large.

On entendait le pas cadencé des infatigables danseurs qui frappait le plancher; lodeur des fleurs flétries plus pénétrante encore et celle des parfums que portaient les femmes se mêlaient aux senteurs marines.

La musique envoyait ses notes amollies dans lair demeuré tiède sous les tentes; les lumières mouraient dans les lanternes aux mille couleurs, et non loin, à lhorizon, les silhouettes dentelées des montagnes se dessinaient sur le ciel dun gris bleuâtre.

Albéric reçut de toutes ces choses une impression vague, faite de poésie et de langueur douce.

Ainsi rêvant, il atteignit la fin du bal et partit avec la dernière chaloupe.

Il avait bien envie de rester à Cannes jusquau lendemain, mais il avait promis à sa mère de rentrer tout de suite à Marseille et il le fit.

Dailleurs, cétait là quil voulait attendre Gilberte.

Cétait par une furieuse tempête déquinoxe; la mer faisait rage dans les cinq ports de Marseille et passait jusque par- dessus les jetées.

Les bateaux de pêche ou de plaisance demeuraient amarrés au quai le plus solidement possible, et les capitaines de vaisseaux regardaient dun il inquiet les énormes câbles qui retenaient aux anneaux les navires monumentaux que lon chargeait ou déchargeait au milieu dun tapage assourdissant.

Nul nosait saventurer en mer par ce temps formidable, et bien téméraire eût été le marin qui eût osé lancer sur la vague sa plus solide barque.

Le chapeau enfoncé sur les yeux, bien serré dans son paletot pour défier le mistral, Albéric Daltier passait devant la Bourse pour se rendre quai du Vieux-Port; en traversant la petite rue qui contourne les premières maisons de la Canebière, il aperçut la forme svelte dune jeune femme en costume de voyage, qui discutait avec un homme âgé devant le bureau du rez-de-chaussée portant pour enseigne: "Compagnie générale de navigation, etc."

Cette jeune femme avait la tournure fine et distinguée deMlle Mauduit.

Lingénieur, au lieu de poursuivre sa route, tourna la petite rue et sarrêta net devant le bureau, et put entendre la voix claire de Gilberte prononcer ces mots:

Ainsi je naurai à moccuper de rien? Je vous confie mes bagages, et demain matin je nai quà prendre possession de ma cabine sur le Guadiana. Combien de temps mettrons-nous à toucher Barcelone?

Oh! oh! cela dépend, car nous voilà aux équinoxes et la mer est mauvaise, surtout dans ce maudit golfe du Lion où les tempêtes sont incessantes. Je ne dis pas cela pour vous effrayer, ma petite dame, ce ne serait pas dans lintérêt de notre Compagnie, mais vous paraissez brave et…

Tandis que lhomme parlait, la voyageuse, touchée légèrement à lépaule, se retournait vivement, prête à foudroyer du regard le passant assez osé pour se permettre cette familiarité.

Mais elle pâlit sous son voile de gaze grise.

Vous?… murmura-t-elle, vous?…

Que faites-vous ici? dit Albéric Daltier.

Vous le voyez, je prends mes arrangements pour partir.

Pour?…

Pour Barcelone où mattend Mme Lliassa que je dois accompagner au Sénégal.

Ainsi cétait donc sérieux?

On ne peut plus sérieux; je ne mens jamais et je ne plaisante pas non plus.

Et, si jai bien entendu, le Guadiana part demain?

Oui, demain matin, il lève lancre.

Et vous partirez sans nous dire adieu, sans nous serrer lamain. Mais vous nous en voulez donc bien, mon Dieu?

Jallais, de ce pas, faire mes adieux à votre mère, à mescousines…, dit-elle.

Il se rapprocha delle:

Gilberte, fit-il, pour Dieu laissez-moi vous parler, mais pas là; cet homme nous écoute.

Il lentraîna de lautre côté de la rue et, sans faire attention à la foule bruyante et affairée qui allait et venait autour de la Bourse:

Gilberte, reprit-il en suppliant, cessez cette atroce comédie.

Je vous ai déjà dit que je ne joue pas la comédie, mon cousin. Je suis on ne peut plus sérieuse et nulle puissance humaine ne mempêchera de partir.

Et il y avait une résolution farouche dans ses yeux sombres.

Nulle puissance humaine?… (il se pencha tout près delle) hormis celle de lamour, Gilberte. Oh! Gilberte, si je vous disais, moi, que je vous aime, que je vous ai aimée bien avant même que vous nayez fait attention à moi? que jai souffert horriblement de votre absence et que si vous partiez…

Il nacheva pas; nerveusement, Mlle Mauduit se cramponnait à son bras pour ne pas tomber; elle avait le ciel dans le cur, mais elle se sentait mourir.

Il la regarda et, lui voyant le visage livide, les yeux fixes et les lèvres blanches, il héla un coupé qui passait, aida la jeune fille à y monter et prit place à côté delle après avoir jeté son adresse au cocher.

En voiture, Gilberte ferma les yeux et laissa aller sa tête sur les coussins, murmurant seulement dune voix inintelligible:

Je suis heureuse… Je suis heureuse…

Ce fut un corps presque inerte que le jeune homme ingénieur retira du coupé quand il sarrêta, rue Montgrand.

Gilberte ne reconnut ni sa tante ni ses cousines. La pauvre femme, épouvantée, la déshabilla et la coucha elle-même; puis elle la veilla en attendant le médecin.

Gilberte divaguait.

Albéric errait aux alentours de sa chambre comme un fantôme.

Comment est-elle? demanda-t-il avidement à lune de ses soeurs qui en sortait.

Mal, répondit tristement la jeune fille.

Quoi! na-t-elle pas recouvré ses sens?

Oui, mais elle ne nous reconnaît pas et profère toutes sortes de paroles étranges. Maman nous a renvoyées, Marie et moi.

Et lenfant se mit à pleurer.

Si elle allait mourir, répétait-elle, dis donc, Albéric, sielle allait mourir!

Ces paroles sonnèrent comme un glas funèbre aux oreilles du jeune homme.

Dieu! mourir? et sans être en paix avec le ciel?…

Oui, si Dieu allait la punir de tous ses blasphèmes, de ses révoltes? Si elle ne reprenait pas connaissance, et allait passer ainsi dans léternité sans confession?

"O mon Dieu! mon Dieu! cria dans son cur Albéric en senfuyant, faites-moi souffrir mille tourments, torturez-moi en purgatoire pendant des siècles sil le faut, prenez-moi cette enfant que jadore, que je ne la revoie jamais si vous le voulez, mais ne perdez pas cette pauvre âme que jai voulu vous donner et à laquelle je me suis attaché de toutes les forces de la mienne!"

Il alla frapper doucement à la porte de la chambre bleue, lancienne chambre de Gilberte.

Mère, puis-je entrer?

Toi? fit Mme Daltier, étonnée, en entrouvrant la porte.

Oui, il faut que je la voie. Oh! mère, je vous en supplie.

Elle souffre bien. Entre une minute, dit-elle, prenant son fils en pitié.

Gilberte sagitait sur son lit. Ses longs cheveux dénoués encadraient sa blanche figure qui allait de droite à gauche sur loreiller, avec ce mouvement inconscient des malades que le délire possède.

Albéric ne peut comprendre les phrases hachées, incohérentes que prononçaient ces lèvres chéries.

Un instant il posa sa main sur le front brûlant de la jeune fille qui sapaisa alors et le regarda fixement:

Qui êtes-vous? dit-elle, venez-vous encore me tourmenter?

Il retira sa main et un sanglot sétouffa dans sa gorge.

Mme Daltier leva les yeux avec effroi sur ce fils quelle navait pas vu pleurer depuis des années.

Mère, je laime, dit-il, ne laviez-vous pas deviné?

Avant de séloigner, il porta à ses lèvres quelques mèches de cette chevelure superbe massée sur loreiller, et fit mentalement cette prière:

"Mon Dieu, quelle ne meure pas sans vous bénir et sans obtenir votre pardon. Je me livre à vous, faites-moi souffrir tout ce quil vous plaira. Je vous ferai tous les sacrifices, même, sil le faut, celui de ne jamais lavoir pour femme."

Le docteur arriva; quand il eut terminé son examen, il trouva dehors le jeune Daltier qui linterrogea anxieusement:

Mon ami, répondit le vieillard, le cerveau est gravement atteint, mais la constitution est saine et jeune. Nous la sauverons, si Dieu le permet. Nest-ce pas, il y a longtemps que cette enfant souffre?

Docteur… je lignore, mais cela devait être; elle était si triste depuis bien des mois et elle changeait à vue dil!

Cest cela; il y a quelque chose.

Docteur, vous la guérirez?

Je lespère; dailleurs, elle en si bonnes mains: MmeDaltier est la meilleure des gardes-malades.

La fièvre suivit son cours. Il y eut de terribles heures dangoisse pendant lesquelles on désespérait presque de sauver Gilberte.

Aux moments de délire, Mme Daltier seule restait auprès de sa nièce.

Elle avait enfin compris le secret de cette pauvre âme plus souffrante que le corps, et cela lui avait donné la clef de ce mystère fait de révoltes, de colères, de désespérances où elle avait vu plongée la jeune fille.

Elle comprenait comment la chère enfant, toute convertie et remplie de résolutions sincères, sentant éclore peu à peu dans son cur un sentiment tout nouveau en elle, avait vu soudain brisés ses désirs ardents, mais sages. Pour celui quelle chérissait dans le silence de son âme, elle avait cru nêtre quun objet dindifférence, pour ne pas dire daversion, et elle en avait terriblement souffert.

Et elle navait pas de mère, pas de sur, pas damie sérieuse à qui confier ce poids trop lourd pour son cur.

De là ses rébellions contre la vie et contre le ciel, ses dégoûts amers et son désespoir, puisquelle ne pouvait plus sappuyer désormais sur la main qui lavait soutenue et guidée un an au moins.

Et pendant les interminables heures nocturnes ou celles non moins douloureuses du jour, Mme Daltier écoutait les plaintes déchirantes qui séchappaient de ce cur brisé.

Les larmes lui venaient aux yeux, car, à travers son délire, lâme de Gilberte se dévoilait tout entière, cest-à-dire pure, aimante, élevée.

Rien navait pu déflorer son innocence naturelle. Ce quelle avait entendu dans la maison de son oncle Simiès, ce quelle avait lu dans les romans réalistes et antireligieux quon lui avait mis entre les mains, elle ne lavait pas compris.

Les vaines utopies, les sophismes dangereux, les exemples mauvais navaient queffleuré sa pensée et formé autour de son âme comme une écorce qui était tombée au premier souffle pur, pour la laisser candide et fraîche.

Cette découverte fut pour Mme Daltier un immense soulagement.

Un soir, en embrassant son fils qui quêtait de longs détails sur la malade, elle lui dit en le regardant au fond des yeux:

Albéric, cette enfant est digne de toi.

Comment cela, ma mère? je ne comprends pas…

Ecoute, je sais que tu laimes, car tu me las avoué; quant à elle, je ne savais rien; maintenant jai compris son cur; dans son délire, elle me la révélé tout entier; sans quelle le veuille, elle a trahi son secret. Mon fils chéri, ta tendresse est bien partagée, crois-moi. Gilberte a une nature magnifique qui ne demandait quun peu de bonheur et daffection pour sépanouir. Quand la santé et la joie en auront refait la Gilberte que nous avons connue quelque temps, avec quelle allégresse je lappellerai ma fille!

Lingénieur lembrassa comme un fou:

Mère, oh! mère, que vous êtes bonne! et quil me tarde de la revoir!

Le lendemain, pieds nus, le rosaire aux doigts, le jeune homme escaladait la colline de Notre-Dame-de-la-Garde et jetait sous le ciel bleu une fervente action de grâces.

Peu à peu le mal séloigna, la fièvre sapaisa. Dieu navait pas fini son uvre dans cette âme. Il voulait lui donner la félicité pour laquelle elle semblait faite et décharger ses épaules fragiles de la croix pesante.

Un jour vint où Gilberte put embrasser sa tante et la remercier de ses soins, ainsi que Marie et Edmée qui avaient merveilleusement secondé leur mère.

Mme Daltier sattachait de jour en jour davantage à celle quelle considérait désormais comme son enfant.

M. Daltier, à son tour, se prenait pour sa nièce dune affection dautant plus vive quil lui avait témoigné jadis plus de froideur; touché des confidences que lui avait faites sa femme sur la jeune malade, il entrait souvent chez Gilberte et lui montrait une tendresse paternelle.

Et lui, voulez-vous le voir? demanda Mme Daltier encaressant les cheveux dor sombre de la jeune fille.

Lui? fit-elle en ouvrant plus grands ses yeux agrandis parla maladie.

Oui, Albéric. Puis-je lui dire que vous lui permettezdentrer? Il attend ce moment avec tant dimpatience!

Gilberte fit un signe dassentiment, mais sa tristesse lui était revenue, une tristesse résignée qui faisait peine à voir.

Quand elle vit son cousin se diriger vers son lit, une faible rougeur colora ses pommettes, elle lui laissa prendre sa pauvre petite main diaphane qui pendait sur la couverture.

Il la porta lentement à ses lèvres, et elle le regarda étonnée.

"Jai donc été bien malade?" pensa-t-elle sans attacher dautre importance à cette chose.

Mais elle aperçut deux larmes dans les yeux bleus dAlbéric.

Cest quil se sentait le cur déchiré à la vue de ce visage dalbâtre, de ce corps émacié, de ces paupières creusées et cernées, de ces traits tirés, mais toujours charmants sur lesquels la douleur, morale autant que physique, avait laissé une trace.

Albéric, embrasse ta petite fiancée, dit soudain M. Daltierderrière son fils, demande-lui si elle le permet.

Gilberte ne comprenait pas et les regardait tous avec une sorte de farouche interrogation.

Voulez-vous être mienne, ma Gilberte aimée? dit alorsAlbéric en se penchant sur son front blanc pour le baiser.

Alors elle comprit.

Cétait donc vrai ce quelle avait entendu là-bas, quand elle organisait son voyage pour un pays lointain? Elle ne les avait donc pas rêvées ces paroles auxquelles elle navait pu croire?

Alors cétait trop de bonheur.

Mère, elle se trouve mal! cria soudain le jeune homme ense relevant avec terreur.

Il avait senti ce front se glacer sous ses lèvres; il voyait ces prunelles se voiler, ce visage se décomposer.

Ne crains rien, la joie ne tue pas, répondit Mme Daltier enportant secours à la malade.

Ce ne fut quune courte faiblesse et Gilberte rouvrit les yeux pour jouir avec ivresse de son bonheur.

De ce jour, la convalescence marcha rapidement, et Gilberte ne regretta pas davoir échangé le pont mobile du Guadiana contre le toit béni des Daltier.

. . . . . . . . . . . . .

On revient dune messe daction de grâces à Saint-Charles où toute la famille, y compris Gilberte, a fait la communion pour remercier Dieu davoir non seulement guéri le corps, mais encore ramené à lui la brebis égaré.

Après le déjeuner égayé par une douce causerie et de joyeux projets davenir, Gilberte et Albéric sentretiennent dans le petit salon qui a vu les premières joies pures et les premières désolations de la jeune fille.

A quelle époque notre mariage? demande Albéric dont levisage rayonne dune allégresse sans bornes.

Mais pourquoi pas tout de suite, tout de suite? crie Henriqui a entendu la question.

Gilberte sourit, puis tout bas et penchant sa tête blonde:

Mon ami, je ne suis pas encore digne de vous, je voudrais faire quelque chose pour vous mériter, pour atteindre à votre hauteur.

Oh! Gilberte, vous êtes meilleure que moi, car vous avez dû lutter, vous, et vous étiez une pauvre brebis jetée dans la gueule du loup, tandis que moi…

Tandis que vous, vous êtes ce que jai connu sur la terrede plus noble et de plus grand.

Mais vous ne me répondez pas, Gilberte, êtes-vous donc sipeu pressée dêtre à moi?

Et ce mot était à la fois une caresse et un reproche.

Quand vous voudrez, répondit doucement la jeune fille.

Alors bientôt, cria de nouveau Henri; quand on a le bonheur sous la main, il ne faut jamais reculer le moment de le saisir!


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