IV

Telle de l'Angélus,la cloche matinaleFait dans les carrefours hurler les chiens errants,Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale,O George, a fait pousser de hideux aboiements.Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle,Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants;Tu savais que Phoebé, l'étoile virginaleQui soulève les mers, fait baver les serpents.Tu n'as pas répondu, même par un sourire,A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnusPour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre,Quand l'orage a passé tu n'as pas écoutéEt les grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté53!

Telle de l'Angélus,la cloche matinaleFait dans les carrefours hurler les chiens errants,Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale,O George, a fait pousser de hideux aboiements.

Telle de l'Angélus,la cloche matinale

Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,

Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale,

O George, a fait pousser de hideux aboiements.

Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle,Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants;Tu savais que Phoebé, l'étoile virginaleQui soulève les mers, fait baver les serpents.

Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle,

Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants;

Tu savais que Phoebé, l'étoile virginale

Qui soulève les mers, fait baver les serpents.

Tu n'as pas répondu, même par un sourire,A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnusPour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.

Tu n'as pas répondu, même par un sourire,

A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus

Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.

Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre,Quand l'orage a passé tu n'as pas écoutéEt les grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté53!

Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre,

Quand l'orage a passé tu n'as pas écouté

Et les grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté53!

Note 53:(retour)A George Sand, sonnet trouvé dans les cartons de Sainte-Beuve, publié pour la première fois par laRevue modernede juin 1865.

Bien assurée maintenant de son amour et de son bonheur, George Sand n'hésitait plus à s'en ouvrir à Sainte-Beuve. Elle lui écrivait le 25 août:

...Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, d'Alfred de Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est un attachement senti... Il ne m'appartient pas de promettre à cette affection une durée qui vous la fasse paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans54, une autre fois pendant trois55, et maintenant je ne sais pas ce dont je suis capable. Beaucoup de fantaisies ont traversé mon cerveau, mais mon coeur n'a pas été aussi usé que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce que je le sens.

Note 54:(retour)Aurélien de Sèze, de 1825 à 1830: affection toute platonique, comme en témoigne, parait-il, un journal intime de G. Sand que possède M. de Lovenjoul.

Note 55:(retour)Jules Sandeau, de 1830 à mars 1833.

Je l'ai senti quand j'ai aimé P(rosper) M(érimée). Il m'a repoussée, j'ai dû me guérir vite. Mais ici, bien loin d'être affligée et méconnue, je trouve une candeur, une loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais rencontrer nulle part et surtout là. Je l'ai niée, cette affection, je l'ai repoussée, je l'ai refusée d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour, et l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi sans aucune des douleurs que je croyais accepter.

Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien en moi des heures de tristesse et de vague souffrance: cela est en moi et vient de moi... Je suis dans les conditions les plus vraies de régénération et de consolation. Ne m'en dissuadez pas56.

Note 56:(retour)Revue de Parisdu 15 novembre 1896, p. 288.

«Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de ceux-là qu'il faut parler,» a écrit Musset, évoquant, dans laConfession d'un Enfant du Siècle, cette période fortunée de son amour57. La vie chez George Sand était joyeuse. A côté de ses dessins humoristiques, le poète nous a laissé un croquis plaisant et facile de cet intérieur d'étudiants.

Note 57:(retour)Confession, 3° et 4° parties.

George est dans sa chambretteEntre deux pots de fleurs,Fumant sa cigarette,Les yeux baignés de pleurs.Buloz assis par terre,Lui fait de doux serments;Solange par derrièreGribouille ses romans58.Planté comme une borne,Boucoiran tout mouilléContemple d'un oeil morneMusset tout débraillé.Dans le plus grand silence,Paul59, se versant du thé,Écoule l'éloquenceDe Ménard tout crotté.Planche saoul de la veilleEst assis dans un coinEt se cure l'oreilleAvec le plus grand soin60.

George est dans sa chambretteEntre deux pots de fleurs,Fumant sa cigarette,Les yeux baignés de pleurs.

George est dans sa chambrette

Entre deux pots de fleurs,

Fumant sa cigarette,

Les yeux baignés de pleurs.

Buloz assis par terre,Lui fait de doux serments;Solange par derrièreGribouille ses romans58.

Buloz assis par terre,

Lui fait de doux serments;

Solange par derrière

Gribouille ses romans58.

Planté comme une borne,Boucoiran tout mouilléContemple d'un oeil morneMusset tout débraillé.

Planté comme une borne,

Boucoiran tout mouillé

Contemple d'un oeil morne

Musset tout débraillé.

Dans le plus grand silence,Paul59, se versant du thé,Écoule l'éloquenceDe Ménard tout crotté.

Dans le plus grand silence,

Paul59, se versant du thé,

Écoule l'éloquence

De Ménard tout crotté.

Planche saoul de la veilleEst assis dans un coinEt se cure l'oreilleAvec le plus grand soin60.

Planche saoul de la veille

Est assis dans un coin

Et se cure l'oreille

Avec le plus grand soin60.

Note 58:(retour)La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa mère.

Note 59:(retour)Paul de Musset.

Note 60:(retour)Cette pièce a été publiée jusqu'ici par M. Clouard (Revue de Parisdu 15 août 1896).

La mère Lacouture61Accroupie au foyerRenverse la fritureEt casse un saladier;De colère pieuseGuéroult62tout palpitant,Se plaint d'une dent creuseEt des vices du temps.Pâle et mélancolique,D'un air mystérieux,Papet63, pris de colique,Demande où sont les lieux...

La mère Lacouture61Accroupie au foyerRenverse la fritureEt casse un saladier;

La mère Lacouture61

Accroupie au foyer

Renverse la friture

Et casse un saladier;

De colère pieuseGuéroult62tout palpitant,Se plaint d'une dent creuseEt des vices du temps.

De colère pieuse

Guéroult62tout palpitant,

Se plaint d'une dent creuse

Et des vices du temps.

Pâle et mélancolique,D'un air mystérieux,Papet63, pris de colique,Demande où sont les lieux...

Pâle et mélancolique,

D'un air mystérieux,

Papet63, pris de colique,

Demande où sont les lieux...

Note 61:(retour)La cuisinière de George Sand.

Note 62:(retour)Adolphe Guéroult (1810-1872), publiciste, économiste et politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'école saint-simonienne.

Note 63:(retour)Gustave Papet, compatriote et fidèle ami de G. Sand.

Paul de Musset nous a décrit quelques divertissements de la société de ce couple génial, vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain de la publication deLéliaet deRolla64, donnait dans son intimité des soirées de déguisement, pour l'enfantin plaisir déjouer des rôles. Tel ce dîner mémorable où Deburau, le célèbre Pierrot des Funambules, déguisé en diplomate anglais, mystifia parfaitement le philosophe Lerminier, sur la tête duquel Alfred de Musset, travesti en servante cauchoise, versa, comme par maladresse, une carafe d'eau65.

Note 64:(retour)Rollaparut dans laRevue des Deux Mondesdu 15 août 1833.

Note 65:(retour)Biographie, pp. ll5-120.

C'est sans doute à cet heureux mois de septembre qu'il faut rapporter ce sonnet du poète à sa bien-aimée:

Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,Allez, braves humains, où le vent vous entraîne;Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine,Je vous ai trop connus pour être de vos gens.Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scèneJe garde contre vous ni colère ni haine,Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps.Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants.Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse,Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse,Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux:«Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie;Voilà le sentier vert, où, durant cette vie,En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux66.»

Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,Allez, braves humains, où le vent vous entraîne;Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine,Je vous ai trop connus pour être de vos gens.

Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,

Allez, braves humains, où le vent vous entraîne;

Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine,

Je vous ai trop connus pour être de vos gens.

Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scèneJe garde contre vous ni colère ni haine,Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps.Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants.

Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scène

Je garde contre vous ni colère ni haine,

Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps.

Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants.

Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse,Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse,Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux:

Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse,

Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse,

Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux:

«Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie;Voilà le sentier vert, où, durant cette vie,En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux66.»

«Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie;

Voilà le sentier vert, où, durant cette vie,

En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux66.»

Note 66:(retour)Ce sonnet, comme les deux pièces d'A. de Musset, citées aux pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues, mais ne figurent pas dans les oeuvres du poète.

George fut quelques jours souffrante; Alfred la soigna tendrement. Ce qui avait été le plus malade en elle, son coeur, «n'était plus en danger de désespoir et de mort». Elle l'écrivait, le 21 septembre, à son confesseur ordinaire:

«Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache davantage àlui; chaque jour je vois s'effacer enfin les petites choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois mieux briller les belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il est, il estbon enfant, et son intimité m'est aussi douce que sa préférence m'a été précieuse.... Après tout, voyez-vous, il n'y a que cela de bon sur la terre67.»

Note 67:(retour)Portraits contemporains, p.516.

Voilà ce qu'écrivait Lélia dans la sincérité de son nouvel amour. Que devait penser Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant de la même femme la lettre pourtant réfléchie où, dans son perpétuel besoin de justification, elle n'hésitait pas à lui dire: «.... Il était déjà mort quandellel'avait connu! Il avait retrouvé avec elle un souffle, une convulsion dernière68!...»

Note 68:(retour)Publiée par M. de Lovenjoul,Cosmopolis, numéro de juin 1896.

Que devait-il penser, sinon que la femme est impitoyable du moment qu'elle n'aime plus....

La liaison d'Alfred de Musset était maintenant connue de tous. Installé à peu près complètement chez George Sand depuis les premiers jours d'août, il y devait rester jusqu'en décembre. Sa mère s'était aperçue de ce changement dans sa vie: il ne faisait plus chez elle que de rares apparitions69. Mais elle l'acceptait, en mère indulgente et faible, qui se savait adorée de son fils. Alfred avait vingt-deux ans; son père était mort depuis dix-huit mois; sa jeune renommée autorisait cette indépendance.

Note 69:(retour)Mme de Musset occupait avec ses enfants—Paul, l'aîné, Alfred et leur soeur Hermine,—59, rue de Grenelle, une habitation entre cour et jardin qui a pour façade, sur la rue, la célèbre fontaine de Bouchardon.

Vers la fin de septembre, nos amoureux sentirent le besoin d'aller cacher leur bonheur dans la forêt de Fontainebleau. Ils s'installèrent à Franchard où il passèrent une quinzaine. «Laurent fut admirable, d'enthousiasme de reconnaissance et de foi, dans les premiers jours de cette union, a écrit l'auteurd'Elle et Lui.Il s'était élevé au-dessus de lui-même, il avait des élans religieux, il bénissait sa chère maîtresse de lui avoir fait connaître enfin l'amour vrai, chaste et noble qu'il avait tant rêvé....» Paul de Musset insiste également dansLui et Ellesur la prospérité de cette lune de miel. George Sand était alors, pour son amant, adorable de charme jeune et de tendresse. Le souvenir de ces journées heureuses hanta souvent, plus tard, les heures tristes de Musset: qu'était devenue «la femme de Franchard?...»

Celle-ci, retraçant cette existence radieuse dans la forêt, assombrit tout à coup le tableau par l'exposé de querelles légères qui devaient, dit-elle, empoisonner leur naissant amour. D'une espèce d'hallucination qu'eut Musset, dans le ravin du cimetière, où il vitson double, mais vieilli et repoussant comme un spectre de malheur, elle conclut à un déséquilibre profond du poète, le rendant incapable «de goûter la vie douce et réglée qu'elle voulait lui donner». Musset racontait lui-même cette vision singulière70; mais rien n'autorise à croire que leurs joies furent dès lors traversées de soucis et de craintes. Les caricatures du poète, datées de ces heureux jours d'automne, étaient toutes plaisantes. L'une d'elles représente George Sand à cheval, vue de dos, et à droite la croupe du cheval de son ami de qui le chapeau s'envole,—avec cette légende: «Admirable sang-froid du cheval nomméGerdès, à la vue d'un danger imprévu.—Scène des montagnes où l'on voit la qualité de mon chapeau et le derrière de mon oisillon.»

Note 70:(retour)Peut-être y fait-il allusion dans laNuit de Décembre.

Rentrés à Paris, ils passèrent deux mois parfaitement paisibles. Ces deux mois n'ont donc pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un dîner littéraire qu'ils donnèrent à leurs amis, duquel étaient exclus Planche, Boucoiran et Laurens («Don Stentor» ou «Hercule», dansLui et Elle71»), ce qui causa grande rumeur parmi les habitués. Ils avaient renouvelé le personnel du salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un que l'autre. Dans les soirées intimes du quai Malaquais, on trouvait Alfred dessinant, George fumant force cigarettes, silencieuse, écoutant Toujours.

Note 71:(retour)Un grand ami de G. Sand à ses débuts. Le peintre Bonaventure Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui rapporta de Majorque (1840) où elle séjournait alors avec Chopin, desSouvenirs d'un voyage d'art.On n'a rien écrit des relations de George Sand avec Laurens, tôt disparu de son orbite, que Paul de Musset représente pourtant comme le dévoué camarade, «le terre-neuve» de l'étudiante (Luiet Elle,p. 19).

Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre qu'ils ont une réelle valeur d'art, constituent un document iconographique et littéraire précieux. Ils n'ont pas été publiés. M. Adolphe Brisson, qui a eu la bonne fortune de voir récemment à Bruxelles, chez M. le vicomte de Lovenjoul, les albums de la société du quai Malaquais (1833-1834), contenant portraits et charges des habitués de la «mansarde» de George Sand, en a donné une intéressante description, dans un récit de sa visite à l'érudit bibliophile belge. Passons-lui un moment la parole72:

«Les révélations qui viennent de se produire, la publication des lettres de G. Sand prêtent un grand intérêt à ces pages crayonnées; on pénètre, en les parcourant, dans l'existence même des deux amants; il semble qu'on les aperçoive et qu'on les entende: Musset, gamin, rieur, nerveux à l'excès; George Sand, protectrice et maternelle. Sur le premier feuillet, Musset a griffonné des lignes qui s'entre-croisent dans un désordre pittoresque et que je transcris exactement:

Le public est prié de ne pas se méprendreCECI EST L'ALBUM DE GEORGE SANDle réceptacle informe de ses aberrations mentaleset autres.Je soussigné, MussaillonIer,déclare que mon album n'est pas si cochonné(sic)que ça.Celui qui a inscrit mon nomsur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux. Il estvexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand.MUSSAILLON Ier.

Le public est prié de ne pas se méprendreCECI EST L'ALBUM DE GEORGE SANDle réceptacle informe de ses aberrations mentaleset autres.

Le public est prié de ne pas se méprendre

CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND

le réceptacle informe de ses aberrations mentales

et autres.

Je soussigné, MussaillonIer,déclare que mon album n'est pas si cochonné(sic)que ça.Celui qui a inscrit mon nomsur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux. Il estvexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand.

Je soussigné, MussaillonIer,

déclare que mon album n'est pas si cochonné(sic)que ça.

Celui qui a inscrit mon nom

sur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux. Il est

vexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand.

MUSSAILLON Ier.

MUSSAILLON Ier.

Note 72:(retour)Promenades et visites: le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul, dans leTempsdu 4 novembre 1896.—Faisons remarquer à M. Brisson que l'album décrit n'est pas «l'album de Venise», lequel appartient à Mme Lardinde Musset.

«Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de la main du poète et représentant pour la plupart son amie, couchée, debout, fumant la pipe, accoudée sur un balcon, vêtue tantôt à la française et tantôt à l'orientale. Le profil est nettement dessiné et très pur et, sans doute, très ressemblant, le nez légèrement busqué, la bouche sensuelle, l'oeil impérieux73. Musset se divertit aussi à croquer les amis absents: la moue dédaigneuse de Mérimée, avec cette légende:Curvajal renfonçant une expansion;la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve, et au-dessous:Le bedeau du temple de Guide canonisant une demoiselle infortunée. Il se met lui-même en scène, les cheveux au vent, la redingote pincée à la taille, les chevilles serrées dans un pantalon à la hussarde, et il inscrit dans un coin:Don Juan allant emprunter dix sous pour payer son idéale(sic)et enfoncer Byron.Voici plus loin une sorte de rébus: un oeil, une bouche, une mèche de cheveux, une verrue surmontée d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits distinctifs de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication fournie par Musset:Fragments de la Revue trouvés dans une caisse vide. Enfin, voici des types de fantaisie, qui rappellent par leurs dénominations grotesques le tabellion duChandelieret le futur baron d'On ne badine plus avec l'amour...74. Je copie: «Le chevalierColombat du Roseau Vertet l'abbéPotiron de Vent du soirdevisent en humant une prise de tabac; le baronPrétextât de Clair de lunerêve en songeant à sa belle; le marquisGérondif de Pimprenelleerre dans ses jardins. Ces croquis témoignent d'une verve charmante et d'une imagination quasi puérile... Musset devait être extrêmement gai, quand il n'était pas tourmenté par la débauche ou la maladie. Il était infiniment plus jeune de caractère que sa compagne; elle le traitait en enfant gâté et le dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait peut-être le tort de prendre trop au sérieux...».

Note 73:(retour)Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons à l'énumération des suivants que va donner M. Brisson,—caricatures pour la plupart datées de 1834,—ceux d'Alexandre Dumas, «Antony-Louverture charpentant un viol»; de Charles Didier, «Vadius enfonçant Lucrèce» et, trois charges de Paul Foucher.

Note 74:(retour)Ces derniers dessins,—à la plume, très soignés, serrés comme des illustrations du xviii° siècle—sont encore de l'automne 1833.

Mais bientôt cette vie leur sembla monotone; le monde jasait trop ouvertement de leur intimité, et ils parlèrent d'aller voir l'Italie. Ce projet caressé à deux ne tarda pas à devenir une idée fixe.

Alfred de Musset sentait bien que son départ pour l'Italie n'était qu'à moitié résolu tant qu'il n'avait pas obtenu le consentement de sa mère. Un matin,—nous venions de déjeuner en famille,—il paraissait préoccupé. Connaissant ses intentions, je n'étais guère moins agité que lui. En sortant de table, je le vis se promener de long en large, d'un air d'hésitation. Enfin il prit son grand courage, et, avec bien des précautions, il nous fit part officiellement de ses projets, en ajoutant qu'ils restaient subordonnés à l'approbation de sa mère. Sa demande fut accueillie comme la nouvelle d'un véritable malheur. «Jamais, lui répondit sa mère, je ne donnerai mon consentement à un voyage que je regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gré et sans ma permission.»

Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette résistance en expliquant dans quelles conditions ce voyage devait se faire; mais lorsqu'il vit que son insistance ne servait qu'à provoquer l'éruption des larmes, il changea tout à coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de ses projets.—«Rassure-toi, dit-il à sa mère, je ne partirai point; s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne sera pas toi.»Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs de départ. Ce soir-là, vers neuf heures, notre mère était seule avec sa fille au coin du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait à la porte dans une voiture de place, et demandait instamment à lui parler. Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame inconnue se nomma; elle supplia cette mère désolée de lui confier son fils, disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels. Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y employa toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup, puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un moment d'émotion, le consentement fut arraché, et, quoi qu'en eût dit Alfred, ce fut sa mère qui pleura.Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'à la malle-poste, où ils montèrent au milieu de circonstances de mauvais augure75.

Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette résistance en expliquant dans quelles conditions ce voyage devait se faire; mais lorsqu'il vit que son insistance ne servait qu'à provoquer l'éruption des larmes, il changea tout à coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de ses projets.—«Rassure-toi, dit-il à sa mère, je ne partirai point; s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne sera pas toi.»

Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs de départ. Ce soir-là, vers neuf heures, notre mère était seule avec sa fille au coin du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait à la porte dans une voiture de place, et demandait instamment à lui parler. Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame inconnue se nomma; elle supplia cette mère désolée de lui confier son fils, disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels. Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y employa toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup, puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un moment d'émotion, le consentement fut arraché, et, quoi qu'en eût dit Alfred, ce fut sa mère qui pleura.

Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'à la malle-poste, où ils montèrent au milieu de circonstances de mauvais augure75.

Note 75:(retour)PAUL DE MUSSET,Biographie, p. 121.

Ces circonstances de mauvaisaugure, Paul de Musset les raconte dansLui et Elle: ce n'était rien moins que le fait du treizième rang occupé dans la cour des Messageries par la voiture de Lyon qui emmenait George et Alfred, le heurt violent d'une borne par une des roues, en passant sous la porte cochère, et le renversement d'un porteur d'eau en traversant le faubourg Saint-Germain... Mais le poète n'était pas superstitieux, et l'oisillonriait de tout son coeur.

Ils s'arrêtèrent deux jours à Lyon et descendirent à Avignon par le Rhône. Sur le bateau, ils rencontrèrent Stendhal qui rejoignait son consulat de Civita-Vecchia. Ce compagnon inattendu les divertit quelques jours par son esprit mordant et ses blagues de célibataire sans préjugés. George Sand, dans l'Histoire de ma vie, insiste sur l'impression à la fois agréable et pénible qu'il lui laissa. Causeur pénétrant et sans charme, observateur profond, il se moqua surtout de ses illusions sur l'Italie. Leur descente du Rhône eut d'amusantes péripéties. «Nous soupâmes avec quelques autres voyageurs de choix, écrit-elle, dans une mauvaise auberge de village, le pilote du bateau à vapeur n'osant franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Il (Stendhal) fut là d'une gaîté folle, se grisa raisonnablement, et, dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrées, devint quelque peu grotesque et pas joli du tout76.» Deux dessins de Musset, dans l'album du voyage à Venise, présentent la charge de Stendhal, d'abord de profil, énorme et grave sous sa redingote opulente, puis gracieux avec ses bottes fourrées et son manteau à triple collet, dansant devant une servante d'auberge. Arrivés à Avignon, il choqua ses compagnons par d'inconvenantes plaisanteries sur un Christ de la cathédrale. Ils se séparèrent à Marseille77.

Note 76:(retour)Histoire de ma vie, cinquième partie, chap. III.

Note 77:(retour)Deux lettres de G. Sand sont datées de Marseille (qu'elle a trouvée «stupide», comme Avignon et Lyon), des 18 et 20 décembre 1833. (Correspondance, I.)

Musset et son amie s'arrêtèrent quelques jours à Gênes. Elle y eut un accès de fièvre. Une lettre de lui à sa mère nous le montre émerveillé des galeries de tableaux et des jardins de cette ville. C'est durant ce séjour de Gênes, à en croire Paul de Musset, que leur serait malheureusement apparu le contraste de leurs natures et de leurs éducations, dans la compagnie de deux jeunes Italiens connus sur le bateau qui les avait amenés de Marseille.

George Sand elle-même, dansElle et Lui78, place à Gênes leurs premiers malentendus. Mais son roman est peu précis, quant à la succession des étapes de leur histoire. La lassitude qu'elle reproche ici à Laurent devant Thérèse malade, doit se rapporter aux premiers jours de Venise79.

Note 78:(retour)Lui et Elle, 83 et sq.

Note 79:(retour)Elle et Lui, 121 et sq.

De Gênes, tous deux se rendirent par mer à Livourne. Une caricature d'Alfred les représente, sur le bateau, en costume de voyageurs,Elle, appuyée au bastingage, la cigarette aux lèvres,Lui, en proie au mal de mer, avec cette légende:Homo sum et nihil humani a me alienum puto.

George Sand raconte qu'en proie aux frissons et défaillances de la fièvre, elle visita Pise et le Campo Santo, dans une grande apathie; que presque indifférents à la suite de leur voyage, ils jouèrent à pile ou face Rome ou Venise; qu'ils se rendirent à Venise par Florence80. Leur séjour à Florence fut de courte durée, George Sand toujours malade, et Musset préoccupé d'y situer un drame qu'il songeait à tirer des chroniques locales. Ce drame est devenuLorenzaccio. Ils traversèrent seulement Ferrare et Bologne, pour arriver, le l9 janvier 1834, à Venise.

Note 80:(retour)Histoire de ma vie, cinquième partie, chap. III.

On a retrouvé récemment une saisissante page de George Sand, racontant leur entrée à Venise. C'est le premier chapitre d'un roman qu'elle n'a pas écrit; mais l'identité parfaite des personnages avec elle et son compagnon en fait plutôt un fragment de Mémoires. Le voici81:

Note 81:(retour)Publié par M. de Lovenjoul.Cosmopolisde mai 1896.

Il était dix heures du soir lorsque le misérablelegnoqui nous cahotait depuis le matin sur la route sèche et glacée s'arrêta à Mestre. C'était une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnâmes le rivage dans l'obscurité. Nous descendîmes à tâtons dans une gondole. Le chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot de vénitien. La fièvre me jetait dans une apathie profonde. Je ne vis rien, ni la grève, ni l'onde, ni la barque, ni le visage des bateliers. J'avais le frisson, et je sentais vaguement qu'il y avait dans cet embarquement quelque chose d'horriblement triste. Cette gondole noire, étroite, basse, fermée de partout, ressemblait à un cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le flot. Le temps était calme et il ne me semblait pas que nous allassions vite, bien que trois hommes noirs nous fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre eux une conversation suivie, comme s'ils eussent été au coin du feu. Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse de l'archipel vénitien où, au moindre coup de vent, des courants terribles se précipitent avec furie. Il faisait si noir que nous ne savions pas si nous étions en pleine mer ou sur un canal étroit et bordé d'habitations. J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement. Dans ces ténèbres, dans ce tête-à-tête avec un enfant que ne liait point à moi une affection puissante, dans cette arrivée chez un peuple dont nous ne connaissions pas un seul individu et dont nous n'entendions pas même la langue, dans le froid de l'atmosphère dont l'abattement de la fièvre ne me laissait plus la force de chercher à me préserver, il y avait de quoi contrister une âme plus forte que la mienne. Mais l'habitude de tout risquer à tout propos m'a donné un fond d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies. Qui m'eût prédit que cette Venise, où je croyais passer en voyageur, sans lui rien donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, de mon être, de mes passions, de mon présent, de mon avenir, de mon coeur, de mes idées, et me ballotter comme la mer ballotte un débris, en le frappant sur ses grèves jusqu'à ce qu'elle l'ait rejeté au loin, et, faible jouet, avec mépris? Qui m'eût prédit que cette Venise allait me séparer violemment de mon idole, et me garder avec jalousie dans son enceinte implacable, aux prises avec le désespoir, la joie, l'amour et la misère?Eh bien, qui me l'eût prédit ne m'eût pas fait reculer; je lui aurais répondu par mon argument philosophique: Tout se peut! Donc, tout ce qui peut arriver peut aussi ne pas arriver, et tout ce qui peut arriver peut être supporté, car tout ce qui peut être supporté peut aussi ne pas arriver.Tout à coup Théodore, ayant réussi à tirer une des coulisses qui servent de double persiennes aux gondoles, et regardant à travers la glace, s'écria:—Venise!Quel spectacle magique s'offrait à nous à travers ce cadre étroit! Nous descendions légèrement le superbe canal de la Giudecca; le temps s'était éclairci, les lumières de la ville brillaient au loin sur ces vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité reine! Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc, la lune mate et rouge, découpant sous son disque énorme des sculptures élégantes et des masses splendides. Peu à peu, elle blanchit, se contracta, et, montant sur l'horizon au milieu de nuages lourds et bizarres, elle commença d'éclairer les trésors d'architecture variée qui font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers.Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le courant de la Giudecca, nous vîmes passer successivement sur la région lumineuse de l'horizon la silhouette de ces monuments d'une beauté sublime, d'une grandeur ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente du palais ducal, avec sa découpure arabe et ses campaniles chrétiens soutenus par mille colonnettes élancées; surmontées d'aiguilles légères; les coupoles arrondies de Saint-Marc, qu'on prendrait la nuit pour de l'albâtre quand la lune les éclaire; la vieille Tour de l'Horloge avec ses ornements étranges; les grandes lignes régulières des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc, géant isolé, au pied duquel, par antithèse, un mignon portique de marbres précieux rappelle en petit notre Arc triomphal, déjà si petit, du Carrousel; enfin, les masses simples et sévères de la Monnaie, et les deux colonnes grecques qui ornent l'entrée de la Piazzetta. Ce tableau ainsi éclairé nous rappelait tellement les compositions capricieuses de Turner qu'il nous sembla encore une fois voir Venise en peinture, dans notre mémoire, ou dans notre imagination.—Que nous sommes heureux! s'écria Théodore. Cela est beau comme le plus beau rêve. Voilà Venise comme je la connaissais, comme je la voulais, comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers. Et cette lune qui se lève exprès pour nous la montrer dans toute sa poésie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent en frais pour notre réception? Quelle magnifique entrée! Ne sommes-nous pas bénis? Allons, voilà un heureux présage. Je sens que la Muse me parlera ici. Je vais enfin retrouver l'Italie que je cherche depuis Gênes sans pouvoir mettre la main dessus!Pauvre Théodore! Tu ne prévoyais pas...

Il était dix heures du soir lorsque le misérablelegnoqui nous cahotait depuis le matin sur la route sèche et glacée s'arrêta à Mestre. C'était une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnâmes le rivage dans l'obscurité. Nous descendîmes à tâtons dans une gondole. Le chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot de vénitien. La fièvre me jetait dans une apathie profonde. Je ne vis rien, ni la grève, ni l'onde, ni la barque, ni le visage des bateliers. J'avais le frisson, et je sentais vaguement qu'il y avait dans cet embarquement quelque chose d'horriblement triste. Cette gondole noire, étroite, basse, fermée de partout, ressemblait à un cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le flot. Le temps était calme et il ne me semblait pas que nous allassions vite, bien que trois hommes noirs nous fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre eux une conversation suivie, comme s'ils eussent été au coin du feu. Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse de l'archipel vénitien où, au moindre coup de vent, des courants terribles se précipitent avec furie. Il faisait si noir que nous ne savions pas si nous étions en pleine mer ou sur un canal étroit et bordé d'habitations. J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement. Dans ces ténèbres, dans ce tête-à-tête avec un enfant que ne liait point à moi une affection puissante, dans cette arrivée chez un peuple dont nous ne connaissions pas un seul individu et dont nous n'entendions pas même la langue, dans le froid de l'atmosphère dont l'abattement de la fièvre ne me laissait plus la force de chercher à me préserver, il y avait de quoi contrister une âme plus forte que la mienne. Mais l'habitude de tout risquer à tout propos m'a donné un fond d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies. Qui m'eût prédit que cette Venise, où je croyais passer en voyageur, sans lui rien donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, de mon être, de mes passions, de mon présent, de mon avenir, de mon coeur, de mes idées, et me ballotter comme la mer ballotte un débris, en le frappant sur ses grèves jusqu'à ce qu'elle l'ait rejeté au loin, et, faible jouet, avec mépris? Qui m'eût prédit que cette Venise allait me séparer violemment de mon idole, et me garder avec jalousie dans son enceinte implacable, aux prises avec le désespoir, la joie, l'amour et la misère?

Eh bien, qui me l'eût prédit ne m'eût pas fait reculer; je lui aurais répondu par mon argument philosophique: Tout se peut! Donc, tout ce qui peut arriver peut aussi ne pas arriver, et tout ce qui peut arriver peut être supporté, car tout ce qui peut être supporté peut aussi ne pas arriver.

Tout à coup Théodore, ayant réussi à tirer une des coulisses qui servent de double persiennes aux gondoles, et regardant à travers la glace, s'écria:—Venise!

Quel spectacle magique s'offrait à nous à travers ce cadre étroit! Nous descendions légèrement le superbe canal de la Giudecca; le temps s'était éclairci, les lumières de la ville brillaient au loin sur ces vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité reine! Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc, la lune mate et rouge, découpant sous son disque énorme des sculptures élégantes et des masses splendides. Peu à peu, elle blanchit, se contracta, et, montant sur l'horizon au milieu de nuages lourds et bizarres, elle commença d'éclairer les trésors d'architecture variée qui font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers.

Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le courant de la Giudecca, nous vîmes passer successivement sur la région lumineuse de l'horizon la silhouette de ces monuments d'une beauté sublime, d'une grandeur ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente du palais ducal, avec sa découpure arabe et ses campaniles chrétiens soutenus par mille colonnettes élancées; surmontées d'aiguilles légères; les coupoles arrondies de Saint-Marc, qu'on prendrait la nuit pour de l'albâtre quand la lune les éclaire; la vieille Tour de l'Horloge avec ses ornements étranges; les grandes lignes régulières des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc, géant isolé, au pied duquel, par antithèse, un mignon portique de marbres précieux rappelle en petit notre Arc triomphal, déjà si petit, du Carrousel; enfin, les masses simples et sévères de la Monnaie, et les deux colonnes grecques qui ornent l'entrée de la Piazzetta. Ce tableau ainsi éclairé nous rappelait tellement les compositions capricieuses de Turner qu'il nous sembla encore une fois voir Venise en peinture, dans notre mémoire, ou dans notre imagination.

—Que nous sommes heureux! s'écria Théodore. Cela est beau comme le plus beau rêve. Voilà Venise comme je la connaissais, comme je la voulais, comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers. Et cette lune qui se lève exprès pour nous la montrer dans toute sa poésie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent en frais pour notre réception? Quelle magnifique entrée! Ne sommes-nous pas bénis? Allons, voilà un heureux présage. Je sens que la Muse me parlera ici. Je vais enfin retrouver l'Italie que je cherche depuis Gênes sans pouvoir mettre la main dessus!

Pauvre Théodore! Tu ne prévoyais pas...

Alfred de Musset éprouva une joie d'enfant à se sentir à Venise. La somptueuse inconsolée, l'éternelle impératrice des lagunes, cité dolente de ses rêveries, Venise, Venise la Rouge de ses premiers chants romantiques, lui épargna la déception qu'il avait redoutée.

Il s'installa avec son amie sur le quai des Esclavons, dans un vieux palais transformé enalbergo, à l'entrée du Grand Canal, devant laSalute, près de la glorieuse place Saint-Marc. C'était l'hôtel Danieli ouAlbergo Realedont le dernier occupant avait été un comte Nani-Mocenigo82.

Note 82:(retour)Ancien palais Bernado-Nani.—Mme Louise Colet raconte longuement dans son voyage en Italie (1859) ses recherches de l'appartement de Musset et de G. Sand à l'hôtel Davieli: deux chambres, sur une ruelle, aboutissant à un grand salon tendu de soie bleu foncé qui regardait laRiva dei Schiavoni.Balzac aurait occupé le même logement en 1835.—Cf. L. COLET,l'Italie des Italiens, t. I, p. 249. In-18, Paris, Dentu, 1862.

Cet illustre nom vénitien de Mocenigo se rattachait au séjour de Byron. «Jadis lord Byron avait habité un palais sur le Grand Canal—«Aveva tutto il palazzo, lord Byron», leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète anglais est demeuré si vivace chez Alfred de Musset que, huit ans plus tard, on le retrouve dans sonHistoire d'un merle blanc: «J'irai à Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette cité féerique, le grand palais Mocenigo, qui coûte quatre livres dix sous par jour; là je m'inspirerai de tous les les souvenirs que l'auteur deLaradoit y avoir laissés83.»

Note 83:(retour)MAURICE CLOUARD,Alfred de Musset et George Sand (Revue de Parisdu 15 août 1896).

Le charme dolent de Venise, la séduction nostalgique de la dernière capitale du Rêve, enivre pour jamais tous les poètes qui l'ont une fois goûté. C'était le dernier voeu de Théophile Gautier d'endormir ses jours dans un vieux palais de Venise. Ce souhait, la mort l'a réalisé pour Robert Browning et Richard Wagner.

George Sand, toujours languissante de sa fièvre de Gênes, s'était cependant mise au travail. A peine installée, elle abordait la tâche qu'elle-même s'était imposée, d'envoyer le plus tôt possible un roman à Buloz. Aucune autre occupation, aucun plaisir ne devaient l'en distraire. Il fallait gagner sa vie pour pouvoir jouir de Venise. Et sans doute, elle pressait son compagnon de l'imiter84. Musset regardait, écoutait, admirait, parcourait la ville en tous sens, prenant des notes, flânant surtout, vivant la vie vénitienne. Bientôt son amie dut garder la chambre, décidément influencée par lamalaria. Tout en continuant ses promenades, manqua-t-il d'égards envers cette compagne souffrante, plus âgée que lui de six ans et surtout occupée de ses productions littéraires? Nous l'examinerons plus loin. Voici que Musset va tomber lui-même gravement malade. Ceci va jeter entre eux un troisième personnage, leur médecin, le docteur Pietro Pagello. Sans l'exceptionnelle qualité de ses deux partenaires, il serait malaisé de le mettre en scène: on sait qu'il est encore vivant. Mais l'universelle rumeur qui a divulgué depuis deux mois l'histoire des Amants de Venise, a fait Pagello légendaire. Nous n'en dirons pourtant que ce qui est essentiel au récit de ce roman d'amour. Né en 1807, à Castelfranco-Veneto, il a passé sa vie à Venise d'abord, puis à Bellune comme médecin principal de l'hôpital civil. Il y demeure, entouré d'une nombreuse famille et fort estimé.

Note 84:(retour)Dans son roman deLui, curieux à plus d'un titre (1860), Mme Louise Colet a longuement raconté les passe-temps probables du poète, parmi les étoiles du théâtre de la Fenice et leurs amants, durant la réclusion volontaire de G. Sand a l'hôtel Danieli. Sans qu'on puisse peut-être s'y trop fier pour les détails, cette partie de son livre laisse une impression de vraisemblance qu'il fallait signaler.(Lui,pp. 161-248, in-18, Paris, Charpentier.) Peut-être en tenait-elle le récit du poète lui-même,—qui, comme on sait, eut un caprice pour elle.

Habile et intelligent dans sa profession, avec de vrais dons de poète, il était d'une franche beauté, forte et plantureuse, quand il connut G. Sand à Venise. Un portrait d'alors peint par Bevilacqua en témoigne. Sans insister sur son caractère moral, disons du moins que le Smith de laConfession d'un enfant du sièclenous paraît être de tous ses portraits romanesques le plus proche de la vérité.

Quoique cette aventure, après soixante-deux ans, ne relève plus guère que de l'histoire littéraire, on conçoit les répugnances du docteur Pagello à en entretenir le public85. Je n'ai pas hésité cependant à faire connaître un document précieux qui devait éclairer singulièrement cette aventure fameuse.

Note 85:(retour)Sa discrétion a été remarquable. C'est sans faire même une allusion à la nature de ce roman de jeunesse qu'il a parlé pour la première fois, en 1881, de ses rapports avec George Sand et Musset, dans une lettre auCorriere della Sera(traduite auFigarodu 14 mars 1881). Au cours de la même année, un rédacteur de l'Illustrazione italiana, qui l'avait interrogé sur ses aventures de Venise, cita quelques fragments d'une lettre où il ne se livrait encore qu'à demi-mot. Il y avait alors près de cinquante ans que les confidences littéraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs lecteurs!

Étant, au mois de novembre 1890, à Mogliano-Veneto, l'hôte d'une Italienne du plus noble esprit, feu la comtesse Andriana Marcello, comme je m'enquérais des traces laissées par G. Sand et Musset à Venise, elle voulut bien demander à la fille aînée du médecin de Bellune, laquelle habitait Mogliano, de lui confier les documents qu'elle possédait. Avec plusieurs lettres de G. Sand, Mme Antonini nous communiqua un mémorial autographe de cette histoire, rédigé par son père dans sa jeunesse,—le tout inédit, comme le prétendait la famille de Pagello.

Ces lettres de G. Sand étaient restées inédites en effet; le journal du docteur l'était moins.... J'en ai eu dernièrement la preuve dansun volumeintrouvable, et parfaitement inconnu, où, parmi des essais dramatiques et littéraires de sa façon, Mme Luigia Codemo a glissé le mémorial du médecin de Bellune86. Aux premières lignes, j'ai reconnu le texte même du vieux carnet. Il n'y avait plus d'indiscrétion à le faire connaître.... En le traduisant pour la première fois, je l'ai accompagné d'un récit synthétique du drame de Venise, d'observations et de maints détails inédits87.

Note 86:(retour)LUIGIA CODEMO.Racconti, scene, bozetti, produzioni drammatiche,2 vol. in-8°, Trévise, L. Zopelli, 1882. Le journal de Pagello, accompagné de quelques réflexions de Mme L. Codemo, figure sous ce titre:Sandianaau premier volume (pp. 155-188).

Note 87:(retour)L'histoire véridique des amants de Venise, dans leGauloisdes 16 et 17 octobre 1896.—La vie de George Sand et du docteur Pagello à VeniseetSand-Musset-Pagello: le retour en France,dans l'Echo de Parisdes 20 et 21 octobre 1896.

Le journal intime de Pagello est de peu de temps postérieur aux événements qu'il évoque.—Écoutons le docteur raconter comment il entra en relations avec le couple français de l'hôtel Danieli.

Je demeurais à Venise, où, ayant achevé mes études médicales, je commençais à me procurer quelques clients. Je me promenais un jour sur le quai des Esclavons avec un Génois de mes amis, voyageur et lettré de goût. En passant sous les fenêtres de l'Albergo Danieli(ou Hôtel-Royal), je vis à un balcon du premier étage une jeune femme assise, d'une physionomie mélancolique, avec les cheveux très noirs et deux yeux d'une expression décidée et virile. Son accoutrement avait un je ne sais quoi de singulier. Ses cheveux étaient enveloppés d'un foulard écarlate, en manière de petit turban.Elle portait au cou une cravate, gentiment attachée sur un col blanc comme neige et, avec la désinvolture d'un soldat, elle fumait un paquitos en causant avec un jeune homme blond, assis à ses côtés. Je m'arrêtai à la regarder, et mon compagnon, me secouant doucement:—Hé! hé! me dit-il, tu parais fasciné par cette charmante fumeuse... tu la connais peut-être?—Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la connaître. Cette femme-là doit être en dehors du commun des femmes. Toi qui as beaucoup voyagé, dis-moi quels sont tes sentiments à son endroit.—Précisément parce que j'en ai vu de toutes les races et de toutes les couleurs, je ne saurais rien décider de raisonnable: peut-être Anglaise romanesque ou Polonaise exilée, elle a l'air d'une personne de haut rang; elle doit être étrange et fière.Ainsi jasant, nous arrivâmes à la place Saint-Marc, où nous nous séparâmes.Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Génois (lequel était Rebizzo... je ne crois pas commettre d'indiscrétion en le révélant). Il était à table avec sa famille. Je me montrai un peu préoccupé; il s'en aperçut et, se tournant vers sa femme:—Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en ce moment à certaine belle fumeuse....—Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise, répondis-je, mais que je puis vous assurer être une Française pur sang. Je lui ai fait visite il y a une heure, j'y retournerai; c'est déjà une de mes clientes; elle a voulu mon adresse.—Vraiment, s'écria Lazzaro en écarquillant les yeux.—Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hôtelier Danieli vint chez moi et je fus introduit dans l'appartement de la fumeuse qui, assise sur un petit siège, la tête mollement appuyée sur sa main, me pria de la soulager d'une forte migraine. Je lui tâtai le pouls; je lui proposai une saignée qu'elle accepta; je la pratiquai et à l'instant elle fut soulagée. En me congédiant, elle me pria de revenir, si elle ne me faisait rien dire. Le jeune homme blond, son compagnon inséparable, me reconduisit avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier, et voilà tout, tout ce qui est arrivé aujourd'hui; mais un pressentiment—doux ou amer, je ne sais—me dit: «Tu reverras cette femme et elle te dominera....»Là je fis une longue pause. Elle fut interrompue par un éclat de rire de mes hôtes, qui me déclarèrentamoureux.... «—Non, non, répondis-je, pas encore!—Mais qui est donc cette étrangère? demanda la Bianchina.—Je ne sais, lui répondis-je.—Mais pourquoi n'avez-vous pas demandé au moins à l'hôtelière et son nom et sa provenance?—Pourquoi?... Parce que j'ai comme peur de le savoir.—Ah! ah! il est amoureux et enflammé jusqu'à la pointe des cheveux....»Vingt jours peut-être se passèrent, pendant lesquels faisant ma visite à peu près journalière aux Rebizzo, la signora Bianchina me demandait souvent, avec un malin sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais, à la dernière enquête qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette lettre, que je déposai sur la table ronde, entre elle et son mari assis à dîner. Ils la parcoururent avidement. Elle disait ceci88:

Je demeurais à Venise, où, ayant achevé mes études médicales, je commençais à me procurer quelques clients. Je me promenais un jour sur le quai des Esclavons avec un Génois de mes amis, voyageur et lettré de goût. En passant sous les fenêtres de l'Albergo Danieli(ou Hôtel-Royal), je vis à un balcon du premier étage une jeune femme assise, d'une physionomie mélancolique, avec les cheveux très noirs et deux yeux d'une expression décidée et virile. Son accoutrement avait un je ne sais quoi de singulier. Ses cheveux étaient enveloppés d'un foulard écarlate, en manière de petit turban.

Elle portait au cou une cravate, gentiment attachée sur un col blanc comme neige et, avec la désinvolture d'un soldat, elle fumait un paquitos en causant avec un jeune homme blond, assis à ses côtés. Je m'arrêtai à la regarder, et mon compagnon, me secouant doucement:

—Hé! hé! me dit-il, tu parais fasciné par cette charmante fumeuse... tu la connais peut-être?

—Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la connaître. Cette femme-là doit être en dehors du commun des femmes. Toi qui as beaucoup voyagé, dis-moi quels sont tes sentiments à son endroit.

—Précisément parce que j'en ai vu de toutes les races et de toutes les couleurs, je ne saurais rien décider de raisonnable: peut-être Anglaise romanesque ou Polonaise exilée, elle a l'air d'une personne de haut rang; elle doit être étrange et fière.

Ainsi jasant, nous arrivâmes à la place Saint-Marc, où nous nous séparâmes.

Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Génois (lequel était Rebizzo... je ne crois pas commettre d'indiscrétion en le révélant). Il était à table avec sa famille. Je me montrai un peu préoccupé; il s'en aperçut et, se tournant vers sa femme:

—Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en ce moment à certaine belle fumeuse....

—Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise, répondis-je, mais que je puis vous assurer être une Française pur sang. Je lui ai fait visite il y a une heure, j'y retournerai; c'est déjà une de mes clientes; elle a voulu mon adresse.

—Vraiment, s'écria Lazzaro en écarquillant les yeux.

—Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hôtelier Danieli vint chez moi et je fus introduit dans l'appartement de la fumeuse qui, assise sur un petit siège, la tête mollement appuyée sur sa main, me pria de la soulager d'une forte migraine. Je lui tâtai le pouls; je lui proposai une saignée qu'elle accepta; je la pratiquai et à l'instant elle fut soulagée. En me congédiant, elle me pria de revenir, si elle ne me faisait rien dire. Le jeune homme blond, son compagnon inséparable, me reconduisit avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier, et voilà tout, tout ce qui est arrivé aujourd'hui; mais un pressentiment—doux ou amer, je ne sais—me dit: «Tu reverras cette femme et elle te dominera....»

Là je fis une longue pause. Elle fut interrompue par un éclat de rire de mes hôtes, qui me déclarèrentamoureux.... «—Non, non, répondis-je, pas encore!—Mais qui est donc cette étrangère? demanda la Bianchina.—Je ne sais, lui répondis-je.—Mais pourquoi n'avez-vous pas demandé au moins à l'hôtelière et son nom et sa provenance?—Pourquoi?... Parce que j'ai comme peur de le savoir.—Ah! ah! il est amoureux et enflammé jusqu'à la pointe des cheveux....»

Vingt jours peut-être se passèrent, pendant lesquels faisant ma visite à peu près journalière aux Rebizzo, la signora Bianchina me demandait souvent, avec un malin sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais, à la dernière enquête qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette lettre, que je déposai sur la table ronde, entre elle et son mari assis à dîner. Ils la parcoururent avidement. Elle disait ceci88:

Note 88:(retour)Cette lettre a été publiée pour la première fois dans un article anonyme de l'Illustrazione italiana(de Rome) du 1er mai 1881. Sous ce titre:Une lettre inédite de George Sand,l'auteur l'accompagnait d'un bref aperçu des rapports de Musset, G. Sand et Pagello à Venise, et d'extraits de lettres à lui récemment adressées par ce dernier. Nous en donnons la traduction faite par M. de Lovenjoul, sur le texte photographié de l'autographe qui appartient à M. Minoret. (Cosmopolisdu 15 avril 1896).

Mon cher monsieur Païello [Pagello],Je vous prie de venir nous voir le plus tôt que vous pourrez, avec un bon médecin, pour conférer ensemble sur l'état du malade français de l'Hôtel-Royal.Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tête excessivement faible, et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant un homme d'un caractère énergique et d'une puissante imagination. C'est un poète fort admiré en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit, le vin, la fête, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigué, et ont excité ses nerfs. Pour le moindre motif, il est agité comme pour une chose d'importance.Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou, toute une nuit, à la suite d'une grande inquiétude. Il voyait comme des fantômes autour de lui, et criait de peur et d'horreur. A présent, il est toujours inquiet, et, ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause, demande son pays, [et] dit qu'il est près de mourir ou de devenir fou!Je ne sais si c'est là le résultat de la fièvre, ou de la surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je crois qu'une saignée pourrait le soulager.Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin, et de ne pas vous laisser rebuter par la difficulté que présente la disposition indocile du malade. C'est la personne que j'aime le plus au monde, et je suis dans une grande angoisse de la voir en cet état.J'espère que vous aurez pour nous toute l'amitié que peuvent espérer deux étrangers. Excusez le misérable italien que j'écris.G. SAND.

Mon cher monsieur Païello [Pagello],

Je vous prie de venir nous voir le plus tôt que vous pourrez, avec un bon médecin, pour conférer ensemble sur l'état du malade français de l'Hôtel-Royal.

Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tête excessivement faible, et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant un homme d'un caractère énergique et d'une puissante imagination. C'est un poète fort admiré en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit, le vin, la fête, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigué, et ont excité ses nerfs. Pour le moindre motif, il est agité comme pour une chose d'importance.

Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou, toute une nuit, à la suite d'une grande inquiétude. Il voyait comme des fantômes autour de lui, et criait de peur et d'horreur. A présent, il est toujours inquiet, et, ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause, demande son pays, [et] dit qu'il est près de mourir ou de devenir fou!

Je ne sais si c'est là le résultat de la fièvre, ou de la surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je crois qu'une saignée pourrait le soulager.

Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin, et de ne pas vous laisser rebuter par la difficulté que présente la disposition indocile du malade. C'est la personne que j'aime le plus au monde, et je suis dans une grande angoisse de la voir en cet état.

J'espère que vous aurez pour nous toute l'amitié que peuvent espérer deux étrangers. Excusez le misérable italien que j'écris.

G. SAND.

Ce premier récit n'est pas conforme à la légende accréditée par Paul de Musset. D'après celui-ci, Rebizzo, «l'illustrissimo dottore Berizzo,un vieillard de quatre-vingts ans, coiffé d'une perruque jadis noire et roussie par le temps, dont toute sa personne offrait l'emblème décrépit», serait le médecin, le premier médecin, qui aurait introduit Pagello chez Musset.

Une des caricatures de Musset, dans l'album de Venise, représente un buste de vieillard penché, une lancette à la bouche, disant:Non v'é arteria....

Ce médecin ignare qui ne voyait pas d'artère, était-il Rebizzo? Je ne le pense pas, quoique tous les biographes l'aient répété.

Le récit de Pagello donne déjà un signalement contraire. Un article duFigarode 1882, signé «Un Vieux Parisien», et vingt ans plus tôt Mme Louise Colet, dans son voyage en Italie, ont appelé ce premier médecin le docteur Santini89.

Note 89:(retour)Figarodu 28 avril 1882.—LOUISE COLET,l'Italie des Italiens, 1er volume, p. 248. Personne n'a signalé ce document qui a sa valeur. Dans une sorte d'interview de l'hôtelier Danieli (1859), Mme Louise Colet lui fait dire:«...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme blond fut gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini qui le soigna.—Un vieux docteur, dites-vous?—Toujours accompagné d'un aide, d'un jeune élève qui faisait les saignées et donnait les purgatifs, comme c'était alors l'usage à Venise. Depuis, l'élève du docteur Santini, ce bon Pietro Pagello, est devenu docteur à son tour; je puis vous en parler sciemment, car je suis le parrain de sa fille aînée, qui s'est mariée cette année à Trévise. Ce diable de Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes....—Était-il bien beau, ce Pietro Pagello?—Un gros garçon, un peu court, blond, ayant l'air d'un Prussien.»

«...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme blond fut gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini qui le soigna.

—Un vieux docteur, dites-vous?

—Toujours accompagné d'un aide, d'un jeune élève qui faisait les saignées et donnait les purgatifs, comme c'était alors l'usage à Venise. Depuis, l'élève du docteur Santini, ce bon Pietro Pagello, est devenu docteur à son tour; je puis vous en parler sciemment, car je suis le parrain de sa fille aînée, qui s'est mariée cette année à Trévise. Ce diable de Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes....

—Était-il bien beau, ce Pietro Pagello?

—Un gros garçon, un peu court, blond, ayant l'air d'un Prussien.»

Et puis nous retrouverons les Rebizzo dans la suite: c'étaient des amis de Pagello; ils voulurent prêter quelque argent à George Sand, ainsi qu'elle l'écrivit à Musset. Une des charges de celui-ci, dans l'album de Venise, nous montre un vieux ménage endimanché, à la toilette ridicule, où je me plais à reconnaîtrela Bianchinaet son mari, tels que nous les fait entrevoir le récit de Pagello.—Revenons à son journal. Le jeune docteur a remis à ses aimables confidents la lettre que nous avons citée:

Pour la lire jusqu'au bout, écrit-il, il fallait tourner le feuillet. Mais ce qui frappa d'étonnement mes amis Rebizzo, ce fut la signature qui, lue, les fit s'exclamer d'une voix:«George Sand!»Ils me demandèrent alors si j'avais fait ma visite au malade français, quelle maladie il avait et qui il était. Je leur répondis:—Le jeune patient est alité avec une maladie grave que nous avons jugée, mon collègue et moi, être une fièvre typhoïde des plus dangereuses. Il se nomme Alfred de Musset.—Per Bacco!s'écria Rebizzo, c'est le romantique chantre de la Lune! Connais-tu ses poésies?—Oui, répondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est d'une grande fantaisie un peu désordonnée, mais en même temps délicate.

Pour la lire jusqu'au bout, écrit-il, il fallait tourner le feuillet. Mais ce qui frappa d'étonnement mes amis Rebizzo, ce fut la signature qui, lue, les fit s'exclamer d'une voix:«George Sand!»

Ils me demandèrent alors si j'avais fait ma visite au malade français, quelle maladie il avait et qui il était. Je leur répondis:—Le jeune patient est alité avec une maladie grave que nous avons jugée, mon collègue et moi, être une fièvre typhoïde des plus dangereuses. Il se nomme Alfred de Musset.

—Per Bacco!s'écria Rebizzo, c'est le romantique chantre de la Lune! Connais-tu ses poésies?

—Oui, répondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est d'une grande fantaisie un peu désordonnée, mais en même temps délicate.

Cette lettre de George Sand à Pagello est importante. On n'en a pas fait ressortir la valeur décisive sur le développement de cette histoire d'amour. Elle démontre d'abord que des relations antérieures existaient entre lui et le couple de l'hôtel Danieli. La belle fumeuse du balcon n'était pas restée, vraisemblablement, sans s'apercevoir de l'admiration du jeune Italien, quandle hasardle lui amena dans la personne du médecin demandé pour sa migraine. Elle songea de nouveau à lui pour remplacer l'imbécile docteur, premier appelé au chevet de Musset gravement atteint. Son malade était, du moins, encore «la personne qu'elle aimait le plus au monde».... Cette rencontre, qui décidera du sort du poète, va nous livrer tout le secret d'une idylle qui doit finir en tragédie.

Dans quelle situation morale Pagello a-t-il trouvé George Sand et Alfred de Musset? George Sand, étalant la première, des récriminations, au lendemain de la mort du poète, dans un roman à clef,Elle et Lui, «procès-verbal de nécropsie», comme l'a qualifié Maxime du Camp, se plaint abondamment sinon d'infidélités certaines, du moins de négligences cruelles de la part de Musset, d'indifférence et d'abandon. Mais tous deux ont laissé, dans leurs lettres, des témoignages trop contradictoires de leur état d'âme avant la crise qui doit assombrir à jamais cet amour, pour qu'on puisse rien établir de précis...

George Sand essayant,huit mois plus tard, de retracer à son amant cette phase douloureuse, lui écrira:

De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Étais-je à toi, à Venise? Dès le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de l'humeur en disant que c'était bien triste et bien ennuyeux, une femme malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il faut bien que tu t'en souviennes, toi qui oublies si aisément les faits. Je ne veux pas dire tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne me suis plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à mon travail, à mes affections et à mes devoirs pour être conduite à trois cents lieues90et abandonnée avec des paroles si offensantes et si navrantes, sans aucun autre motif qu'une fièvre tierce, des yeux abattus et la tristesse profonde où me jetait ton indifférence. Je ne me suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot affreux a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai jamais, dans le casino Danieli: «George, je m'étais trompé, je t'en demande pardon, maisje ne t'aime pas.» Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me saigner le lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent, je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays étranger, sans entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermée entre nous, et nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus possible. Tu t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu me dis que tu craignais91... Nous étions tristes. Je te disais: «Partons, je te reconduirai jusqu'à Marseille», et tu répondais: «Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici puisque nous y sommes.» Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pensais guère à être jaloux, et certes je ne pensais guère à l'aimer. Mais quand je l'aurais aimé dès ce moment-là, quand j'aurais été à lui dès lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui m'appelais l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse, que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée, et je te l'avais dit aussi: «Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimés92.»

De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Étais-je à toi, à Venise? Dès le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de l'humeur en disant que c'était bien triste et bien ennuyeux, une femme malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il faut bien que tu t'en souviennes, toi qui oublies si aisément les faits. Je ne veux pas dire tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne me suis plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à mon travail, à mes affections et à mes devoirs pour être conduite à trois cents lieues90et abandonnée avec des paroles si offensantes et si navrantes, sans aucun autre motif qu'une fièvre tierce, des yeux abattus et la tristesse profonde où me jetait ton indifférence. Je ne me suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot affreux a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai jamais, dans le casino Danieli: «George, je m'étais trompé, je t'en demande pardon, maisje ne t'aime pas.» Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me saigner le lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent, je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays étranger, sans entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermée entre nous, et nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus possible. Tu t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu me dis que tu craignais91... Nous étions tristes. Je te disais: «Partons, je te reconduirai jusqu'à Marseille», et tu répondais: «Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici puisque nous y sommes.» Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pensais guère à être jaloux, et certes je ne pensais guère à l'aimer. Mais quand je l'aurais aimé dès ce moment-là, quand j'aurais été à lui dès lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui m'appelais l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse, que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée, et je te l'avais dit aussi: «Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimés92.»

Note 90:(retour)Nous avons conté (p. 68) comment elle avait entraîné le poète.

Note 91:(retour)Ici quatre mots effacés par George Sand au crayon bleu.

Note 92:(retour)Revue de Parisdu 1er nov. 1896.

Voilà des accusations dont il convient de tenir compte. Pourtant, au lendemain de la crise, quand Musset est rentré à Paris, et qu'à son silence elle a craint un moment de l'avoir perdu, ne lui a-t-elle pas écrit: «Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon! Ne me parle pas du mien, ne me dis pas que tu as eu des torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien sinon que nous avons été bien malheureux et que nous nous sommes quittés93...»

Note 93:(retour)Revue de Parisdu 1er nov. 1896, p. 7.

Musset également, en parlant de Venise, désespéré d'elle et de lui-même, ne lui jette-t-il pas cet aveu «qu'il a mérité de la perdre94»..._—Lettres d'amants encore enchaînés l'un à l'autre!—C'est par des documents plus précis que nous parviendrons à reconstituer le vraisemblable de leur navrante histoire.

Note 94:(retour)V. plus loin.

Voilà donc le docteur Pagello en relations suivies avec George Sand et Alfred de Musset (février 1834), tout heureux de se rapprocher enfin de la belle étrangère de l'hôtel Danieli. Rendons la parole à son journal.

Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer. George Sand veillait avec moi des nuits entières, à son chevet. Ces veillées n'étaient pas muettes et les grâces, l'esprit élevé, la douce confiance que me montrait la Sand, m'enchaînaient à elle tous les jours, à toute heure et à chaque instant davantage. Nous parlions de la littérature, des poètes et des artistes italiens; de Venise, de son histoire, de ses monuments, de ses coutumes; mais à chaque nouveau trait, elle m'interrompait en me demandant à quoi je pensais. Confus de me sentir surpris à être ainsi absorbé, en causant avec elle, je me prodiguais en excuses, devenant rouge comme braise, tandis qu'elle me disait avec un sourire presque imperceptible et un regard de la plus fine expression: «Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille questions!» Je restais muet.Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous éloigner de son lit parce qu'il se sentait passablement bien et avait envie de dormir, nous nous assîmes à une table près de la cheminée.Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention d'écrire un roman qui parle de la belle Venise?—Peut-être..., répondit-elle, puis elle prit un feuillet et se mit à écrire avec la fougue d'un improvisateur. Je la regardais étonné, contemplant ce visage ferme, sévère, inspiré; puis, respectueux de ne pas la troubler, j'ouvris un volume de Victor Hugo qui était sur la table, et j'en lus quelques passages sans pouvoir y prêter la moindre attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement, George Sand déposa la plume et, sans me regarder ni me parler, elle se prit la tête entre les mains et resta plus d'un quart d'heure dans cette attitude, puis, se levant, elle me regarda fixement, saisit le feuillet où elle avait écrit et me dit: «C'est pour vous.» Ensuite, prenant la lumière, elle s'avança doucement vers Alfred qui dormait, et s'adressant à moi:—Vous paraît-il, docteur, que la nuit sera tranquille?—Oui, répondis-je.—Alors vous pouvez partir, et au revoir demain matin.

Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer. George Sand veillait avec moi des nuits entières, à son chevet. Ces veillées n'étaient pas muettes et les grâces, l'esprit élevé, la douce confiance que me montrait la Sand, m'enchaînaient à elle tous les jours, à toute heure et à chaque instant davantage. Nous parlions de la littérature, des poètes et des artistes italiens; de Venise, de son histoire, de ses monuments, de ses coutumes; mais à chaque nouveau trait, elle m'interrompait en me demandant à quoi je pensais. Confus de me sentir surpris à être ainsi absorbé, en causant avec elle, je me prodiguais en excuses, devenant rouge comme braise, tandis qu'elle me disait avec un sourire presque imperceptible et un regard de la plus fine expression: «Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille questions!» Je restais muet.

Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous éloigner de son lit parce qu'il se sentait passablement bien et avait envie de dormir, nous nous assîmes à une table près de la cheminée.

Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention d'écrire un roman qui parle de la belle Venise?

—Peut-être..., répondit-elle, puis elle prit un feuillet et se mit à écrire avec la fougue d'un improvisateur. Je la regardais étonné, contemplant ce visage ferme, sévère, inspiré; puis, respectueux de ne pas la troubler, j'ouvris un volume de Victor Hugo qui était sur la table, et j'en lus quelques passages sans pouvoir y prêter la moindre attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement, George Sand déposa la plume et, sans me regarder ni me parler, elle se prit la tête entre les mains et resta plus d'un quart d'heure dans cette attitude, puis, se levant, elle me regarda fixement, saisit le feuillet où elle avait écrit et me dit: «C'est pour vous.» Ensuite, prenant la lumière, elle s'avança doucement vers Alfred qui dormait, et s'adressant à moi:

—Vous paraît-il, docteur, que la nuit sera tranquille?

—Oui, répondis-je.

—Alors vous pouvez partir, et au revoir demain matin.

Je partis et rentrai droit à mon logis où je m'empressai de lire ce feuillet...

Qu'était cette page remise par George Sand à Pagello? «Un splendide morceau poétique», avait écrit le fils du docteur, avant que son père ne se décidât, récemment, à le laisser publier. Un morceau à double fin, un chapitre de roman imaginé par George Sand pour se déclarer à Pagello. Elle le plia dans une enveloppe sans adresse et le lui remit, a raconté M. le professeur Fontana, d'après Pagello lui-même (lettre citée par le Dr Cabanès95). Pagello feignit de ne pas comprendre et demanda à qui remettre ce pli. «—Au stupide Pagello», écrivit George Sand sur l'enveloppe.

Note 95:(retour)Revue hebdomadairedu 1er août 1896.

Sans reproduire avec le récit du docteur, cette «déclaration» mystérieuse, Mme Luigia Codemo en citait pourtant une phrase qui peut la résumer: «Je t'aime parce que tu me plais; peut-être bientôt te haïrai-je.» Elle ajoutait qu'observant devant l'intéressé lui-même la beauté de cette page, digne de l'auteur deLélia,—sa propre héroïne sans doute,—Pagello lui avait répliqué par les premières paroles du roman: «Qui es-tu? et pourquoi ton amour fait-il tant de mal96?»

Note 96:(retour)L. CODEMO, ouvrage cité, I, p. 165.

La déclaration de George Sand est maintenant connue. Au cours d'une interview récente, obtenue de Pietro Pagello, à Bellune,—interview des plus méritoires, celui-ci, nonagénaire et sourd, n'entendant pas le français,—M. le Dr Cabanès l'a décidé par l'entremise de son interprète, M. le Dr Just Pagello son fils, à lui livrer ces feuillets mémorables97.

Note 97:(retour)Dr A. CABANÈS,Une visite au Dr Payello. La déclaration d'amour de George Sand.—Revue hebdomadairedu 24 octobre 1896.

On y retrouvera l'inspiration et jusqu'au style des premiers chapitres deLélia.

En Morée.Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les mêmes pensées ni le même langage; avons-nous du moins des coeurs semblables?Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé des impressions douces et mélancoliques: le généreux soleil qui a bruni ton front, quelles passions t'a-t-il données? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment aimes-tu?L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras, l'audace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi; je suis auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement, avec désir, avec inquiétude.Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu prononces à peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas assez la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-être est-il impossible que je me fasse comprendre quand même je connaîtrais à fond la langue que tu parles.Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous ont enseignés, sont cause que nous avons sans doute des idées, des sentiments et des besoins inexplicables l'un pour l'autre. Ma nature débile et ton tempérament de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu dois ignorer ou mépriser les mille souffrances légères qui m'atteignent, tu dois rire de ce qui me fait pleurer.Peut-être ne connais-tu pas les larmes.Seras-tu pour moi un appui ou un maître? Me consoleras-tu des maux que j'ai soufferts avant de te rencontrer? Sauras-tu pourquoi je suis triste? Connais-tu la compassion, la patience, l'amitié? On t'a élevé peut-être dans la conviction que les femmes n'ont pas d'âme. Sais-tu qu'elles en ont une? N'es-tu ni chrétien ni musulman, ni civilisé ni barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il dans cette mâle poitrine, dans cet oeil de lion, dans ce front superbe? Y a-t-il en toi une pensée noble et pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors, rêves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes te font du mal, espères-tu en Dieu?Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me désires-tu ou m'aimes-tu? Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier? Quand je te rendrai heureux, sauras-tu me le dire?Sais-tu ce que je suis, ou t'inquiètes-tu de ne pas le savoir? Suis-je pour toi quelque chose d'inconnu qui te fait chercher et songer, ou ne suis-je à tes yeux qu'une femme semblable à celles qui engraissent dans les harems? Ton oeil, où je crois voir briller un éclair divin, n'exprime-t-il qu'un désir semblable à celui que ces femmes apaisent? Sais-tu ce que c'est que le désir de l'âme que n'assouvissent pas les temps, qu'aucune caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta maîtresse s'endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder, à prier Dieu et à pleurer?Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te jettent-ils dans une extase divine? Ton âme survit-elle à ton corps, quand tu quittes le sein de celle que tu aimes?Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te reposes? Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse ou de lassitude?Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas... que je ne te connais pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, peut-être le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être serai-je forcée de te haïr bientôt.Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me comprendrais. Mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu me tromperais.Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme tu peux aimer. Ce que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu le possèdes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours menti, tu me les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de trompeuses paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions l'intention que je te désirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton âme s'adresse à la mienne; quand tu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence remonte vers le foyer éternel dont elle émane.Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme que je puisse toujours la croire belle.

En Morée.

Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les mêmes pensées ni le même langage; avons-nous du moins des coeurs semblables?

Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé des impressions douces et mélancoliques: le généreux soleil qui a bruni ton front, quelles passions t'a-t-il données? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment aimes-tu?

L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras, l'audace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi; je suis auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement, avec désir, avec inquiétude.

Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu prononces à peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas assez la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-être est-il impossible que je me fasse comprendre quand même je connaîtrais à fond la langue que tu parles.

Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous ont enseignés, sont cause que nous avons sans doute des idées, des sentiments et des besoins inexplicables l'un pour l'autre. Ma nature débile et ton tempérament de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu dois ignorer ou mépriser les mille souffrances légères qui m'atteignent, tu dois rire de ce qui me fait pleurer.

Peut-être ne connais-tu pas les larmes.

Seras-tu pour moi un appui ou un maître? Me consoleras-tu des maux que j'ai soufferts avant de te rencontrer? Sauras-tu pourquoi je suis triste? Connais-tu la compassion, la patience, l'amitié? On t'a élevé peut-être dans la conviction que les femmes n'ont pas d'âme. Sais-tu qu'elles en ont une? N'es-tu ni chrétien ni musulman, ni civilisé ni barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il dans cette mâle poitrine, dans cet oeil de lion, dans ce front superbe? Y a-t-il en toi une pensée noble et pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors, rêves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes te font du mal, espères-tu en Dieu?

Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me désires-tu ou m'aimes-tu? Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier? Quand je te rendrai heureux, sauras-tu me le dire?

Sais-tu ce que je suis, ou t'inquiètes-tu de ne pas le savoir? Suis-je pour toi quelque chose d'inconnu qui te fait chercher et songer, ou ne suis-je à tes yeux qu'une femme semblable à celles qui engraissent dans les harems? Ton oeil, où je crois voir briller un éclair divin, n'exprime-t-il qu'un désir semblable à celui que ces femmes apaisent? Sais-tu ce que c'est que le désir de l'âme que n'assouvissent pas les temps, qu'aucune caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta maîtresse s'endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder, à prier Dieu et à pleurer?

Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te jettent-ils dans une extase divine? Ton âme survit-elle à ton corps, quand tu quittes le sein de celle que tu aimes?

Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te reposes? Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse ou de lassitude?

Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas... que je ne te connais pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, peut-être le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être serai-je forcée de te haïr bientôt.

Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me comprendrais. Mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu me tromperais.

Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme tu peux aimer. Ce que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu le possèdes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours menti, tu me les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de trompeuses paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions l'intention que je te désirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton âme s'adresse à la mienne; quand tu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence remonte vers le foyer éternel dont elle émane.

Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme que je puisse toujours la croire belle.

Toute précieuse qu'elle est pour l'histoire de cet amour romantique et la psychologie de George Sand, sa déclaration ne nous apprend rien d'elle que nous ne sachions déjà. Elle n'a encore trahi Musset qu'en pensée. Lui-même doutera longtemps qu'elle n'ait pas attendu son départ de Venise pour se donner à Pagello.—Mais reprenons le naïf récit du jeune Italien. Il a dévoré l'autographe de la romancière célèbre, dans sa modeste chambre de petit médecin. Il est abasourdi de sa bonne fortune:

Oui, oui, je ne puis nier que le génie de cette femme me surprît et m'annihilât. Si je l'aimais d'abord, vous pouvez vous imaginer combien je l'aimai davantage après cette lecture. J'aurais donné je ne sais quoi pour la voir aussitôt, me jeter à ses pieds, lui jurer un amour impérissable; mais il était déjà tard, et je restais pourtant en face de cette feuille, la relisant deux fois avec le même enthousiasme. Cependant quelques phrases, l'allure de cet écrit éveillèrent en moi, après la troisième lecture, un je ne sais quoi d'indéfinissable et d'amer qui me sembla me monter au cerveau des profondeurs du coeur....Elle entoure son épicurisme d'une fine auréole de gloire, me disais-je; elle me dépeint semblable à un demi-dieu et badine avec moi après m'avoir jeté sur le dos la tunique de Nessus. Je sens que je me laisse envelopper en vain de ses filets, et dans cette situation je me demande: «Sera-t-elle la première ou la dernière des femmes?» Ensuite, ma position me revenait à l'esprit; jeune, initié, je commençais à me procurer une clientèle pour laquelle la science ne suffit pas: il y faut encore une conduite sévère. En dernier lieu, je me rappelai Alfred de Musset qui, jeune, gravement malade, étranger, se fiait à mes soins et à mon amitié. Ces pensées m'agitaient l'âme et, me tenant la tête dans les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait de-çà et de-là, comme la navette du tisserand.Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma mère morte un an auparavant. Je crus l'entendre me répéter son proverbe: «Si tu trouves, dans la vie, des attraits qui contrastent avec les principes moraux que je l'ai inspirés, ceux-là te rendront malheureux.» Je me jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans dormir, travaillé par les idées contraires qui luttaient en moi.A dix heures du matin, je fus, comme de coutume, faire ma visite à Alfred de Musset qui allait visiblement mieux, après avoir couru pour sa vie un grave péril. La Sand n'y était pas. Assis contre le lit du patient et causant avec lui, je n'osai demander où était sa compagne de voyage; mais un mouvement involontaire me fit maintes fois regarder derrière moi comme si je la sentais approcher, et j'épiais la porte d'une chambre voisine d'où je m'attendais à la voir apparaître. Il y avait pourtant deux désirs contraires en moi: l'un qui haletait ardemment de la voir, l'autre qui aurait voulu la fuir, mais celui-ci perdait toujours à la loterie.Tout à coup s'ouvrit la porte que je regardais, et George Sand apparut, introduisant sa petite main dans un gant d'une rare blancheur, vêtue d'une robe de satin couleur noisette, avec un petit chapeau de peluche orné d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec une écharpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin goût français. Je ne l'avais vue encore aussi élégamment parée et j'en demeurais surpris, lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une désinvolture enchanteresses, elle me dit: «—Signor Pagello, j'aurais besoin de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si, cependant, cela ne vous dérange pas.»Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honoré de me mettre à son service commeciceroneet comme interprète. Alfred alors nous congédia, et nous sortîmes ensemble. Quand je me sentis au grand air, il me sembla respirer plus librement, et je parlai avec plus de désinvolture et plus d'agilité. Elle me raconta comment elle vivait depuis quelques mois en relations avec Alfred, combien de raisons nombreuses elle avait de se plaindre de lui, et qu'elle était déterminée à ne pas retourner avec lui en France. Je vis alors mon sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux fermés. Je vous fais grâce de la très longue conversation que j'eus avec George Sand, en nous promenant, trois heures durant, de-ci et de-là sur la place Saint-Marc. Nous parlâmes comme tout le monde en semblable cas. C'étaient les variations accoutumées du verbeje t'aime... Mais, après vingt jours écoulés, il survint des faits plus graves. Le journal de Pagello suspend ici le récit de son aventure, du moins jusqu'après que Musset aura quitté Venise. C'est maintenant pourtant que le drame commence.—La maladie du poète et sa convalescence se prolongeront jusqu'au 29 mars 1834, date de son retour en France. Que s'est-il exactement passé entre eux dans ces deux mois?

Oui, oui, je ne puis nier que le génie de cette femme me surprît et m'annihilât. Si je l'aimais d'abord, vous pouvez vous imaginer combien je l'aimai davantage après cette lecture. J'aurais donné je ne sais quoi pour la voir aussitôt, me jeter à ses pieds, lui jurer un amour impérissable; mais il était déjà tard, et je restais pourtant en face de cette feuille, la relisant deux fois avec le même enthousiasme. Cependant quelques phrases, l'allure de cet écrit éveillèrent en moi, après la troisième lecture, un je ne sais quoi d'indéfinissable et d'amer qui me sembla me monter au cerveau des profondeurs du coeur....

Elle entoure son épicurisme d'une fine auréole de gloire, me disais-je; elle me dépeint semblable à un demi-dieu et badine avec moi après m'avoir jeté sur le dos la tunique de Nessus. Je sens que je me laisse envelopper en vain de ses filets, et dans cette situation je me demande: «Sera-t-elle la première ou la dernière des femmes?» Ensuite, ma position me revenait à l'esprit; jeune, initié, je commençais à me procurer une clientèle pour laquelle la science ne suffit pas: il y faut encore une conduite sévère. En dernier lieu, je me rappelai Alfred de Musset qui, jeune, gravement malade, étranger, se fiait à mes soins et à mon amitié. Ces pensées m'agitaient l'âme et, me tenant la tête dans les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait de-çà et de-là, comme la navette du tisserand.

Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma mère morte un an auparavant. Je crus l'entendre me répéter son proverbe: «Si tu trouves, dans la vie, des attraits qui contrastent avec les principes moraux que je l'ai inspirés, ceux-là te rendront malheureux.» Je me jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans dormir, travaillé par les idées contraires qui luttaient en moi.

A dix heures du matin, je fus, comme de coutume, faire ma visite à Alfred de Musset qui allait visiblement mieux, après avoir couru pour sa vie un grave péril. La Sand n'y était pas. Assis contre le lit du patient et causant avec lui, je n'osai demander où était sa compagne de voyage; mais un mouvement involontaire me fit maintes fois regarder derrière moi comme si je la sentais approcher, et j'épiais la porte d'une chambre voisine d'où je m'attendais à la voir apparaître. Il y avait pourtant deux désirs contraires en moi: l'un qui haletait ardemment de la voir, l'autre qui aurait voulu la fuir, mais celui-ci perdait toujours à la loterie.

Tout à coup s'ouvrit la porte que je regardais, et George Sand apparut, introduisant sa petite main dans un gant d'une rare blancheur, vêtue d'une robe de satin couleur noisette, avec un petit chapeau de peluche orné d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec une écharpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin goût français. Je ne l'avais vue encore aussi élégamment parée et j'en demeurais surpris, lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une désinvolture enchanteresses, elle me dit: «—Signor Pagello, j'aurais besoin de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si, cependant, cela ne vous dérange pas.»

Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honoré de me mettre à son service commeciceroneet comme interprète. Alfred alors nous congédia, et nous sortîmes ensemble. Quand je me sentis au grand air, il me sembla respirer plus librement, et je parlai avec plus de désinvolture et plus d'agilité. Elle me raconta comment elle vivait depuis quelques mois en relations avec Alfred, combien de raisons nombreuses elle avait de se plaindre de lui, et qu'elle était déterminée à ne pas retourner avec lui en France. Je vis alors mon sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux fermés. Je vous fais grâce de la très longue conversation que j'eus avec George Sand, en nous promenant, trois heures durant, de-ci et de-là sur la place Saint-Marc. Nous parlâmes comme tout le monde en semblable cas. C'étaient les variations accoutumées du verbeje t'aime... Mais, après vingt jours écoulés, il survint des faits plus graves. Le journal de Pagello suspend ici le récit de son aventure, du moins jusqu'après que Musset aura quitté Venise. C'est maintenant pourtant que le drame commence.—La maladie du poète et sa convalescence se prolongeront jusqu'au 29 mars 1834, date de son retour en France. Que s'est-il exactement passé entre eux dans ces deux mois?


Back to IndexNext