Musset a quitté Venise, à peine rétabli et le coeur bien malade. George Sand l'a confié à un domestique italien, Antonio, perruquier de son état, qui le suivra jusqu'à Paris. Elle-même l'accompagne quelques heures, jusqu'à Mestre. Quand ils se sont séparés, elle fait une petite excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. «J'ai fait à pied jusqu'à huit lieues par jour, écrit-elle à Jules Boucoiran112, le précepteur de son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue m'était fort bon physiquement et moralement.» Dans la même lettre, elle reconnaît aussi que Musset «était encore bien délicat pour entreprendre ce voyage. Je ne suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le sup portera; mais il lui était plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacré à attendre le retour de la santé, la retardait au lieu de l'accélérer. Il est parti enfin, sous la conduite d'un domestique très soigneux et très dévoué. Le médecin m'a répondu de la poitrine, en tant qu'il la ménagerait; mais je ne suis pas bien tranquille.» Et elle rentre à Venise, «ayant sept centimes dans sa poche», pour installer sa vie nouvelle avec le docteur Pagello.
Note 112:(retour)Lettre du 6 avril 1834.Correspondance, t. I, p. 265.—Pourquoi lui écrit-elle qu'elle a quitté Musset à «Vicence»?
C'est du ton le plus dégagé qu'elle explique à ses correspondants son intention d'établir son «quartier général» à Venise, où elle peut travailler en paix et vivre économiquement. Elle compte rayonner dans la région des Alpes, en dépensant cinq francs par jour, pousser peut-être jusqu'à Constantinople (ce rêve de Constantinople reviendra longtemps dans ses lettres, comme un projet en l'air, de l'étudiante qui veillait en elle), aller ensuite passer les vacances à Nohant et retourner à ses lagunes. De sa liaison nouvelle, pas un mot à ses plus intimes amis; mais tout Paris en était bientôt informé.
Le plus tranquillement du monde et avec cette imperturbable sincérité qu'elle mettait à concilier son labeur et ses passions, elle associait sa vie à celle de Pagello. On est d'abord surpris de cette indépendance, si l'on songe qu'elle avait en France deux enfants qu'elle adorait et un mari qui s'accommodait encore de ces libertés d'existence. Mais à se rappeler ses débuts dans la vie littéraire, on s'en étonne moins.
Après deux ans et demi d'une organisation boiteuse, entre Nohant où elle se cloîtrait trois mois sur six et Paris où elle vivait selon sa fantaisie, la voici installée à Venise. Quand elle en partira, en juillet 1834, il y aura huit mois qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un et l'autre sont en pension à Paris.
—La rumeur de ses amours en Italie devait hâter la rupture avec M. Dudevant, qui eut lieu en 1836. Elle s'en étonnera pourtant, dans cette sereine inconscience de ses torts qui lui faisait écrire quinze ans plus tard: «Je ne prévoyais pas que mes tranquilles relations avec mon mari dussent aboutir à des orages. Il y en avait eu rarement entre nous. Il n'y en avait plus depuis que nous nous étions faits indépendants l'un de l'autre. Tout le temps que j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait écrit sur un ton de bonne amitié et de satisfaction parfaite, me donnant des nouvelles des enfants et m'engageant même à voyager pour mon instruction et pour ma santé. Ses lettres furent produites et lues dans la suite par l'avocat général, l'avocat de mon mari se plaignant «des douleurs que son client avait dévorées dans la solitude113.»
Note 113:(retour)Histoire de ma vie, 5° partie, chap. III.
M. Dudevant laissa prononcer la séparation contre lui. Autant sa femme avait recherché l'éclat et le succès, autant il demandait le silence. Il finit taciturne et oublié, alors que le nom de George Sand devenait pour toute l'Europe synonyme de singularité et de génie.
—En 1834, George Sand installée à Venise, n'ayant publié que ses premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre, ignore encore la gloire; mais, menant de front indomptablement son labeur et ses passions, déjà elle semble assurée de l'acquérir.
Voici sur cette époque de sa vie,—cinq mois dont on ne savait à peu près rien,—la suite du journal intime de Pagello:
Alfred de Musset guéri, partait en prenant sèchement congé de moi. George Sand abandonnait l'hôtel Royal114et venait habiter un petit appartement à San Fantin. Venise n'est pas Paris, et comme j'étais connu de beaucoup, l'aventure fit du bruit.
Alfred de Musset guéri, partait en prenant sèchement congé de moi. George Sand abandonnait l'hôtel Royal114et venait habiter un petit appartement à San Fantin. Venise n'est pas Paris, et comme j'étais connu de beaucoup, l'aventure fit du bruit.
Note 114:(retour)Ceci est une erreur de Pagello. Sitôt après le rétablissement de Musset, George Sand et lui s'installèrent à San Mosé, dans le petit appartement où eut lieu la scène de la lettre. (Voir plus haut, p. 115.)
Quatre jours après, mon père m'écrivit de Castel-Franco une longue lettre où il m'adressait les observations les plus raisonnables sur le mauvais pas que j'avais fait, et où il ordonnait à mon frère Robert, qui habitait avec moi, de s'éloigner de mon logis et de ma société tant que durerait cette liaison. Je prévoyais cette première amertume et je la supportai, sinon en paix, du moins avec assez d'aplomb. Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de personnes distinguées, souriaient en me rencontrant dans les rues; d'autres pinçaient les lèvres en me regardant, et évitaient de me saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand à mon bras. Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec cette perception qui lui était propre, voyait et comprenait tout, et lorsque quelque léger nuage passait sur mon front, elle savait le dissiper à l'instant avec son esprit et ses grâces enchanteresses. Nous vécûmes ainsi de février115à août. Je vaquais le matin aux soins de ma profession; elle écrivait son roman deJacques, dont elle me fit le protagoniste, exagérant mon caractère moral.
Quatre jours après, mon père m'écrivit de Castel-Franco une longue lettre où il m'adressait les observations les plus raisonnables sur le mauvais pas que j'avais fait, et où il ordonnait à mon frère Robert, qui habitait avec moi, de s'éloigner de mon logis et de ma société tant que durerait cette liaison. Je prévoyais cette première amertume et je la supportai, sinon en paix, du moins avec assez d'aplomb. Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de personnes distinguées, souriaient en me rencontrant dans les rues; d'autres pinçaient les lèvres en me regardant, et évitaient de me saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand à mon bras. Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec cette perception qui lui était propre, voyait et comprenait tout, et lorsque quelque léger nuage passait sur mon front, elle savait le dissiper à l'instant avec son esprit et ses grâces enchanteresses. Nous vécûmes ainsi de février115à août. Je vaquais le matin aux soins de ma profession; elle écrivait son roman deJacques, dont elle me fit le protagoniste, exagérant mon caractère moral.
Note 115:(retour)Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le 29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son départ, comme c'est probable, ce ne fut que dans le courant de mars.
J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble auxLettres d'un voyageur, où nous dépeignîmes en quelques croquis, et plutôt à sa façon qu'à la mienne, les coutumes de Venise et des environs. Quand elle n'écrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux féminins pour lesquels elle avait une adresse et un goût particuliers, jusqu'à vouloir meubler toute une chambre de sa main, rideaux, chaises, sofa, etc. Je ne sais ce qu'elle n'eût pas fait avec ses mains. Sobre, économe, laborieuse pour elle-même, elle était prodigue pour les autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre à qui elle ne fît l'aumône. Je crois que ses plus gros gains seront prodigués en grande partie à autrui, peut-être sans discernement, peut-être à des escrocs et à des vicieux, parce que sa générosité manque de mesure jusqu'à l'avoir fait tomber souvent dans le besoin, avec des bénéfices de dix mille francs par an. Elle s'en confessa elle-même à moi, et je le vis bien, et je le sus encore à Paris, de quelques-uns de ses plus honnêtes amis. Maintenant, je reviens à mon histoire.Donc, au mois d'août, elle m'apprit qu'il lui était absolument nécessaire d'aller pour quelque temps à Paris. Les vacances approchaient. Ses deux enfants sortaient du collège et ils avaient coutume de se rendre avec elle à la Châtre où elle passait l'automne avec son mari. En même temps, elle me témoignait un grand désir que je l'accompagnasse pour revenir ensuite à Venise ensemble. Je restai troublé et je lui dis que j'y penserais jusqu'au lendemain. Je compris du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais je l'aimais au delà de tout, et j'aurais affronté mille désagréments plutôt que de la laisser courir seule un aussi long voyage.J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir un peu d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je l'accompagnerais, mais que j'exigeais d'habiter seul à Paris et de n'être pas contraint de me rendre à la Châtre, voulant au contraire profiter de mon séjour dans cette grande capitale pour fréquenter les hôpitaux et en faire bénéficier ma profession. A l'accent un peu triste, mais décidé, avec lequel je prononçai ces paroles, elle me répondit: «Mon ami, tu feras ce qui te plaira le mieux.» Je l'avais comprise et elle m'avait compris. A partir de ce moment-là, nos relations se changèrent en amitié, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'être qu'un ami; mais je me sentais néanmoins amoureux....
J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble auxLettres d'un voyageur, où nous dépeignîmes en quelques croquis, et plutôt à sa façon qu'à la mienne, les coutumes de Venise et des environs. Quand elle n'écrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux féminins pour lesquels elle avait une adresse et un goût particuliers, jusqu'à vouloir meubler toute une chambre de sa main, rideaux, chaises, sofa, etc. Je ne sais ce qu'elle n'eût pas fait avec ses mains. Sobre, économe, laborieuse pour elle-même, elle était prodigue pour les autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre à qui elle ne fît l'aumône. Je crois que ses plus gros gains seront prodigués en grande partie à autrui, peut-être sans discernement, peut-être à des escrocs et à des vicieux, parce que sa générosité manque de mesure jusqu'à l'avoir fait tomber souvent dans le besoin, avec des bénéfices de dix mille francs par an. Elle s'en confessa elle-même à moi, et je le vis bien, et je le sus encore à Paris, de quelques-uns de ses plus honnêtes amis. Maintenant, je reviens à mon histoire.
Donc, au mois d'août, elle m'apprit qu'il lui était absolument nécessaire d'aller pour quelque temps à Paris. Les vacances approchaient. Ses deux enfants sortaient du collège et ils avaient coutume de se rendre avec elle à la Châtre où elle passait l'automne avec son mari. En même temps, elle me témoignait un grand désir que je l'accompagnasse pour revenir ensuite à Venise ensemble. Je restai troublé et je lui dis que j'y penserais jusqu'au lendemain. Je compris du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais je l'aimais au delà de tout, et j'aurais affronté mille désagréments plutôt que de la laisser courir seule un aussi long voyage.
J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir un peu d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je l'accompagnerais, mais que j'exigeais d'habiter seul à Paris et de n'être pas contraint de me rendre à la Châtre, voulant au contraire profiter de mon séjour dans cette grande capitale pour fréquenter les hôpitaux et en faire bénéficier ma profession. A l'accent un peu triste, mais décidé, avec lequel je prononçai ces paroles, elle me répondit: «Mon ami, tu feras ce qui te plaira le mieux.» Je l'avais comprise et elle m'avait compris. A partir de ce moment-là, nos relations se changèrent en amitié, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'être qu'un ami; mais je me sentais néanmoins amoureux....
Les impressions idéales de son séjour à Venise avec Pagello, George Sand les a immortalisées dans ses trois premièresLettres d'un voyageur.Elles sont dédiées à Alfred de Musset, «A un poète», et toutes mélancoliques de son souvenir. Dans la seconde, qui parut à laRevue des Deux Mondesdu 15 juillet 1834, elle se met en scène(Beppa)avec tous ses attraits d'énigme vivante, ainsi que Pagello (sous le double masque dePietroet duDocteur) et plusieurs de leurs familiers.
C'est un merveilleux tableau du charme de Venise. D'après un dire de l'éminent romancier vicentin Fogazzaro à M. Gaston Deschamps, on aurait là le plus fidèle portrait de la Reine des lagunes.
Pagello, lui-même, était gagné à cette exaltation. Il célébrait son amie dans une charmanteSerenataen dialecte vénitien. Elle a été publiée en partie par George Sand, mais anonyme, dans la seconde desLettres d'un voyageur. Une anthologie vénitienne de M. Raphaël Barbiera a révélé le véritable auteur, en donnant de nouvelles preuves de son talent de poète.—Traduisons quatre strophes de laSerenata:
«Ne sois plus tourmentée de pensers mélancoliques. Viens avec moi, montons en gondole, nous gagnerons la pleine mer.... Oh! quelle vision! quel spectacle présente la lagune, lorsque tout est silence et que la lune brille au ciel!... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence à paraître... si elle t'apercevait, elle pourrait devenir jalouse.... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraîche comme une fleur! Voici venir le temps des larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour.»
«Ne sois plus tourmentée de pensers mélancoliques. Viens avec moi, montons en gondole, nous gagnerons la pleine mer.
... Oh! quelle vision! quel spectacle présente la lagune, lorsque tout est silence et que la lune brille au ciel!
... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence à paraître... si elle t'apercevait, elle pourrait devenir jalouse.
... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraîche comme une fleur! Voici venir le temps des larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour.»
Il faut lire la description féerique et si juste de ces adorables nuits de Venise, dans laLettrede G. Sand, tout imprégnée de cette poésie.
Ses préoccupations ordinaires étaient plus prosaïques. Sa correspondance retentit d'une incessante réclamation d'argent à ses éditeurs. A l'en croire, elle aurait été réduite aux derniers expédients, «à coucher sur un matelas par terre, faute de lit». Les souvenirs de Pagello, que m'a transmis une lettre de sa fille, Mme Antonini, protestent contre cette excessive misère. Le ménage n'était pas riche, sans doute; mais on y vivait allègre, en travaillant. George nous apprend, dans une de ses lettres à Musset, que Pagello, très occupé par ses malades, «est dehors toute la journée, puis s'endort méthodiquement sur le sofa après le dîner, avec sapipettadans l'oeil comme la flûte de Deburau».
De son côté Pietro a conté que G. Sand écrivait de six à huit heures de suite, de préférence la nuit, buvant beaucoup de thé pour s'exciter au travail.
Le jeune médecin habitait une petite maison «modeste, mais jolie», laCasa Mezzani, en face lePonte dei Pignoli. Avec lui vivait son frère, Roberto Pagello, employé à la Marine, garçon instruit et de belle humeur, et avec eux, parait-il, logée à côté de Lélia, une énigmatique personne, Giulia P..., dont l'existence vient de nous être révélée. Tout ce que nous en savons est dans une lettre de George Sand à Musset:
Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas dirait de belles choses là-dessus. On dit dans la maison Mezzani que c'est la maîtresse des deux Pagello et qu'elle et moi sommes les deux amantes du docteur. C'est aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine, une fille non avouée de leur père. Elle a quelque fortune, et comme elle a 28 ou 30 ans, elle est indépendante. Elle a une affaire de coeur à Venise et vient s'y établir dans quelques jours. Elle avait lu mes romans et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque. Nous avons fait connaissance et elle me plaît extrêmement. Nous avons donc fait ce plan de pot-au-feu qui me sera, je crois, agréable... Giulia est une créature sentimentale dont la figure ressemble effrontément à celle du père Pagello. C'est une pincée, demi-Anglaise, demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs, de grands yeux bleus, toujours levés au ciel, maniérée avec grâce et gentillesse, pleureuse, exaltée, un peu folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera l'amour ou lira des romans116.
Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas dirait de belles choses là-dessus. On dit dans la maison Mezzani que c'est la maîtresse des deux Pagello et qu'elle et moi sommes les deux amantes du docteur. C'est aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine, une fille non avouée de leur père. Elle a quelque fortune, et comme elle a 28 ou 30 ans, elle est indépendante. Elle a une affaire de coeur à Venise et vient s'y établir dans quelques jours. Elle avait lu mes romans et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque. Nous avons fait connaissance et elle me plaît extrêmement. Nous avons donc fait ce plan de pot-au-feu qui me sera, je crois, agréable... Giulia est une créature sentimentale dont la figure ressemble effrontément à celle du père Pagello. C'est une pincée, demi-Anglaise, demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs, de grands yeux bleus, toujours levés au ciel, maniérée avec grâce et gentillesse, pleureuse, exaltée, un peu folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera l'amour ou lira des romans116.
Note 116:(retour)Revue de Paris, loc. cit., p. 14.
On se demande ce que devait penser Musset à recevoir ces descriptions de la Casa Mezzani... Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents!
Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-même, le pacifique Pagello, se débattait entre ses amantes et ses amies, à en croire G. Sand: «C'est un don Juan sentimental qui s'est tout à coup trouvé quatre femmes sur les bras.» Et elle conte à Musset les scènes de jalousie d'une maîtresse délaissée, l'Arpalice, qui a fait chez Pagello une irruption inattendue «lui arrachant la moitié de ses cheveux, déchirant sonbel vestito» et finalement lui faisant craindre, à elle, unecoltellatadont s'épouvante la douce Giulia117.
Note 117:(retour)Revue de Paris, loc. cit., p. 14, 15 et 21.
Elle s'était donc installée dans ce curieux intérieur, heureuse et calme avec Pagello, courtoise et bonne camarade pour son frère. Celui-ci plaisantait le docteur sur la maigreur et la pâleur de la jeune femme. Un piquant souvenir du professeur Provenzal (cité par Mme Codemo)118nous révèle les préférences de Robert Pagello pour la jeune servante de George Sand, la Catina, belle fille dont les joues fraîches contrastaient avec le teint olivâtre de Lélia. Il ne comprenait pas les enthousiasmes de son frère pour «cette maigreur de sardine» (quella sardella) et disait en son vénitien: «No so cossa de belo che el ghe trova mio fradelo; la mia Catina me piace megio.»
Note 118:(retour)Racconti, scène, etc., p. 177.
George Sand, très simplement, aidait la servante dans le ménage, et parfois se mêlait de cuisiner à sa façon. Ce qui donnait lieu à des repas d'anachorètes. Et Robert se plaignait gaiement de ce régime un peu bien romantique, et il disait préférer aux petits plats de George ses romans. Pour se reposer de la littérature, celle-ci, Pagello nous l'a conté, travaillait à l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve à Bellune un joli dessin à la plume exécuté et encadré par elle-même. Elle y avait inscrit les deux noms de ses enfants:Maurice, Solange...Mme Antonini, dans l'intéressante lettre où elle me résume des souvenirs qu'elle a cent fois entendu répéter à son père, s'efforce de rectifier «les exagérations et bévues» de tous ceux qui ont écrit sur la vie de George Sand à Venise. Elle me pardonnera de traduire ce fragment: «George Sand allait quelquefois, accompagnée de mon père, à l'église. Prosternée devant Celui qui accueille et pardonne tout, elle se couvrait la face de ses mains et pleurait. Mon père dit qu'elle avait toute l'étoffe nécessaire pour être le modèle des épouses et des mères. Affectueuse, charitable, industrieuse, toutes les heures qu'elle ne passait pas à écrire ou à visiter les monuments de Venise, elle travaillait à l'aiguille ou au tricot. Elle orna ainsi de ses mains toute une chambre à mon père. Mon oncle me rapportait qu'elle était toujours occupée; qu'un jour même elle lui fit présent de quatre paires de chaussettes, et lui dit en riant: «Voyez, Robert, je les ai mieux réussies que mes artichauts!»
Cette vie tranquille et modeste prit fin avec le départ de la malheureuse femme, rappelée par les vacances à Nohant. Elle emmenait le docteur Pagello.
Et Musset, le pauvre Musset? Revenons à lui. C'est lui le vrai poète et l'amoureux sincère. Le spectacle de sa détresse nous détendra du petit train bourgeois de la romancière et du médecin.
Il est rentré à Paris le corps et l'âme à peine convalescents. George Sand a fait en lui un anéantissement dont il ne se remettra jamais.
Tous ses amis nous l'ont montré retrouvant plus tard des accents passionnés et navrants pour dépeindre le ravage de cet amour. Il en portera l'empoisonnement toute sa vie... Chenavard m'a conté maintes fois comment, au lit de mort, le malheureux poète gardait la hantise de «cette femme» et de ses grands yeux noirs qu'il avait tant aimés:
Ôte-moi, mémoire importune,Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!
Ôte-moi, mémoire importune,Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!
Ôte-moi, mémoire importune,
Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!
George Sand a quitté Musset, à Mestre, le 29 mars, le soir même de son départ119. Ils se sont promis de s'écrire. L'adieu du poète n'a pas été sans un déchirement profond. Elle aussi, en le quittant, entendait bien ne pas le perdre. Il lui écrit le premier, de Padoue, le 2 avril 1834:
Note 119:(retour)Le passeport de Musset, signé du consul Silvcstre de Sacy, est daté de Venise, 29 mars. Elle y est retournée le soir même, et le lendemain 30, elle envoie, de Trévise, sa première lettre à son ami.
Tu m'as dit de partir et je suis parti; tu m'as dit de vivre et je vis. Nous nous sommes arrêtés à Padoue; il était 8 heures du soir et j'étais fatigué. Ne doute pas de mon courage. Écris-moi un mot à Milan, frère chéri, George bien-aimé.
Tu m'as dit de partir et je suis parti; tu m'as dit de vivre et je vis. Nous nous sommes arrêtés à Padoue; il était 8 heures du soir et j'étais fatigué. Ne doute pas de mon courage. Écris-moi un mot à Milan, frère chéri, George bien-aimé.
Sans avoir reçu ce billet, George Sand avait écrit à Musset le 30 mars. Elle est aussitôt rentrée à Venise, lui dit-elle, et a couché chez les Rebizzo. Elle devait repartir le jour même pour Vicence, accompagner Pagello dans une visite médicale. «Elle n'en a pas eu la force, ne se sentant pas le courage de passer la nuit dans la même ville qu'Alfred sans aller l'embrasser encore le matin.» Aujourd'hui elle est à Trévise, avec Pagello qui retourne à Vicence, où elle veut coucher ce soir pour y trouver les nouvelles qu'Antonio doit lui avoir laissées à l'auberge.
... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protège, te conduise et te ramène un jour ici si j'y suis. Dans tous les cas, certes, je te verrai aux vacances, avec quel bonheur alors! Comme nous nous aimerons bien! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mon petit frère, mon enfant? Ah! qui te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui voudrai-je prendre soin désormais? Comment me passerai-je du bien et du mal que lu me faisais? Puisses-tu oublier les souffrances que je t'ai causées et ne te rappeler que les bons jours! le dernier surtout, qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera la blessure. Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George.120
... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protège, te conduise et te ramène un jour ici si j'y suis. Dans tous les cas, certes, je te verrai aux vacances, avec quel bonheur alors! Comme nous nous aimerons bien! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mon petit frère, mon enfant? Ah! qui te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui voudrai-je prendre soin désormais? Comment me passerai-je du bien et du mal que lu me faisais? Puisses-tu oublier les souffrances que je t'ai causées et ne te rappeler que les bons jours! le dernier surtout, qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera la blessure. Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George.120
Note 120:(retour)Lettre du 30 mars.(Revue de Parisdu 1er nov. 1896.)
C'est la nature désordonnée de cette affection, qui allait à jamais empoisonner la vie d'Alfred de Musset. Pour avoir goûté à l'amour de cette femme, ou cru seulement trouver en elle de l'amour, il restait prisonnier d'un mirage. Sa vanité d'amant avait rejoint l'orgueil de sa maîtresse, pour les faire tous deux souffrir. S'il n'avait pas eu le courage de la quitter, elle n'avait pas eu la résignation de le perdre. Sa fatalité la faisait aussi attachante par un charme irritant d'énigme, que par une instinctive et apaisante bonté. Musset ne pouvait oublier tant de preuves d'affection et de sollicitude. Il la savait également sensible à la faiblesse éperdue de son amour et ne voulait se résoudre à penser qu'elle ne lui reviendrait jamais.
Il restait obsédé quand même par l'image du beau Vénitien dénué de ses tourments d'âme, qui l'avait supplanté.—Sans croire si mal faire, Pagello avait désiré, sollicité peut-être, les tendresses d'un coeur qui se déclarait libre. Pouvait-il se douter que le poète en recevrait si cruelle blessure, et prévoir telles conséquences à un caprice sans réflexion de l'homme gâté des femmes qu'il était.... Il allait lui-même en souffrir, maintenant, dans la stupeur d'une aventure où s'enchevêtraient trop de sentiments, pour sa psychologie saine. «Je ne te dis rien de Pagello, écrit George Sand à l'ami qu'elle quitte, sinon qu'il te pleure presque autant que moi, et que quand je lui ai redit tout ce dont tu m'avais chargé pour lui, il s'est enfui de colère et en sanglotant.»
Ils devaient souffrir tous les trois.—Musset poursuit son voyage, trop navré pour écrire encore, et Antonio est négligent. George Sand, restée douze jours sans nouvelles, se prend à songer à tout ce passé douloureux. Elle est inquiète, et voici qu'elle aime d'amour son absent. Elle a peur de l'avoir perdue, cette âme charmante et bonne jusqu'en ses erreurs, ce brave coeur d'enfant qu'elle avait si pleinement conquis! Où retrouvera-t-elle ces ineffables abandons de jeunesse et de poésie! Quel autre amant le ferait oublier!... Et l'angoisse déjà redouble sa tendresse... Pendant ce carnaval de 1834, bien triste pour elle, elle écrit son roman deLeone Leoni.—On a voulu y chercher une demi-autobiographie. Nous y retrouvons, en effet, les cruelles alternatives qui agitaient alors l'âme de la pauvre femme,—entre son affectueuse estime pour Pagello et son renaissant, son cher amour pour le poète qu'elle avait quitté, qu'elle laissait partir plutôt que de lui pardonner... Enfin elle reçoit, le 15 avril, une longue lettre de Genève, et sa joie lui dicte une lettre d'humble affection, un cantique d'actions, de grâces:
... J'étais au désespoir. Enfin j'ai reçu ta lettre de Genève. Oh! que je t'en remercie, mon enfant! qu'elle est bonne et qu'elle m'a fait de bien! Est-ce bien vrai que tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu ne souffres pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie été ta maîtresse ou ta mère, peu importe; que je t'aie inspiré de l'amour ou de l'amitié, que j'aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime, et c'est tout121.... Quelle fatalité a changé en poison les remèdes que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon sang pour te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour toi un tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs m'assiègent (et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes, j'entends ta voix m'appeler dans le silence de la nuit. Qu'est-ce qui m'appellera à présent? qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? à quoi emploierai-je la force que j'ai amassée pour toi, et qui maintenant se tourne contre moi-même! Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon! ne parle pas du mien, ne me dis jamais que tu as eu des torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que nous nous sommes quittés; mais je sais, je sens que nous nous aimerons toute la vie avec le coeur, avec l'intelligence, que nous tâcherons, par une affection sainte, de nous guérir mutuellement du mal que nous avons souffert l'un pour l'autre. Nous sommes nés pour nous connaître et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans la jeunesse et la faiblesse que tes larmes m'ont causée un matin, nous serions restés frère et soeur. Nous savions que cela nous convenait, nous nous étions prédit les maux qui nous sont arrivés. Eh bien, qu'importe, après tout? nous avons passé par un rude sentier, mais nous sommes arrivés à la hauteur où nous devions nous reposer ensemble. Nous avons été amants, nous nous connaissons jusqu'au fond de l'âme, tant mieux. Quelle découverte avons-nous faite mutuellement qui puisse nous dégoûter l'un de l'autre? Tu m'as reproché, dans un jour de fièvre et de délire, de n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces plaisirs aient été plus austères, plus voilés que ceux que tu retrouveras ailleurs. Au moins, tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres femmes. Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton vrai camarade, à ton infirmière, à ton ami, à quelque chose de mieux que tout cela; car le sentiment qui nous unit s'est formé de tant de choses qu'il ne peut se comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra jamais rien. Tant mieux, nous nous aimerons et nous moquerons de lui. (Lettre des 15-17 avril.)
... J'étais au désespoir. Enfin j'ai reçu ta lettre de Genève. Oh! que je t'en remercie, mon enfant! qu'elle est bonne et qu'elle m'a fait de bien! Est-ce bien vrai que tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu ne souffres pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie été ta maîtresse ou ta mère, peu importe; que je t'aie inspiré de l'amour ou de l'amitié, que j'aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime, et c'est tout121.... Quelle fatalité a changé en poison les remèdes que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon sang pour te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour toi un tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs m'assiègent (et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes, j'entends ta voix m'appeler dans le silence de la nuit. Qu'est-ce qui m'appellera à présent? qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? à quoi emploierai-je la force que j'ai amassée pour toi, et qui maintenant se tourne contre moi-même! Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon! ne parle pas du mien, ne me dis jamais que tu as eu des torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que nous nous sommes quittés; mais je sais, je sens que nous nous aimerons toute la vie avec le coeur, avec l'intelligence, que nous tâcherons, par une affection sainte, de nous guérir mutuellement du mal que nous avons souffert l'un pour l'autre. Nous sommes nés pour nous connaître et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans la jeunesse et la faiblesse que tes larmes m'ont causée un matin, nous serions restés frère et soeur. Nous savions que cela nous convenait, nous nous étions prédit les maux qui nous sont arrivés. Eh bien, qu'importe, après tout? nous avons passé par un rude sentier, mais nous sommes arrivés à la hauteur où nous devions nous reposer ensemble. Nous avons été amants, nous nous connaissons jusqu'au fond de l'âme, tant mieux. Quelle découverte avons-nous faite mutuellement qui puisse nous dégoûter l'un de l'autre? Tu m'as reproché, dans un jour de fièvre et de délire, de n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces plaisirs aient été plus austères, plus voilés que ceux que tu retrouveras ailleurs. Au moins, tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres femmes. Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton vrai camarade, à ton infirmière, à ton ami, à quelque chose de mieux que tout cela; car le sentiment qui nous unit s'est formé de tant de choses qu'il ne peut se comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra jamais rien. Tant mieux, nous nous aimerons et nous moquerons de lui. (Lettre des 15-17 avril.)
Note 121:(retour)Ici trois lignes supprimées à l'encre.
Dans la lettre de Musset, si espérée à Venise, la lettre de Genève, nous trouvons tout entier le poète, sa fière loyauté, sa tendresse sincère et la charmante fantaisie de son esprit. En voici un fragment qui éclairera mieux que tous les commentaires cette âme de génie, si noble et si faible à la fois, si nativement généreuse:
... Mon amie, je t'ai laissée bien lasse, bien épuisée de ces deux mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des choses à me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras heureuse. Tu sais que j'ai très bien supporté la route, Antonio doit t'avoir écrit. Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je que je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des fois dans ces tristes nuits d'auberge? Ce serait me vanter d'être une brute, et tu ne me croirais pas. Je t'aime encore d'amour, George. Dans quatre jours, il y aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne parlerais-je pas franchement? A cette distance-là, il n'y a plus ni violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais auprès d'un homme que tu aimes, et cependant je suis tranquille. Les larmes coulent abondamment sur mes mains, tandis que je t'écris; mais ce sont les plus douces, les plus chères larmes que j'aie versées. Je suis tranquille. Ce n'est point un enfant épuisé de fatigue qui te parle ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon coeur que lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'écrire avant d'être sûr de moi. Il s'est passé tant de choses dans cette pauvre tête! De quel rêve étrange je m'éveille!Ce matin, je courais les rues de Genève en regardant les boutiques; un gilet neuf, une belle édition d'un livre anglais, voilà ce qui attirait mon attention.Je me suis aperçu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant d'autrefois. Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C'était là l'homme que tu voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'était là le roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! Mon pauvre George, cela m'a fait frémir. Je t'ai rendu si malheureux! Et quels malheurs plus terribles n'ai-je pas été encore sur le point de te causer! Je le verrai longtemps, mon George, ce visage pâli par les veilles, qui s'est penché dix-huit nuits sur mon chevet! Je te verrai longtemps dans cette chambre funeste, où tant de larmes ont coulé! Pauvre George, pauvre chère enfant! Tu t'étais trompée. Tu t'es crue ma maîtresse, tu n'étais que ma mère.Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences, dans leur sphère élevée, se sont reconnues comme deux oiseaux des montagnes; elles ont volé l'une vers l'autre; mais l'étreinte a été trop forte. C'est un inceste que nous commettions.Eh bien! mon unique amie, j'ai été presque un bourreau pour toi, du moins dans les derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir. Mais, Dieu soit loué, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas fait. Oh! mon enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme dont le coeur est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que je ne puis retenir mes larmes en pensant à lui. Eh bien! je ne t'ai donc pas dérobée à la Providence? Je n'ai donc pas détourné de toi la main qu'il te fallait pour être heureuse? J'ai fait peut-être, en te quittant, la chose la plus simple du monde, mais je l'ai faite. Mon coeur se dilate malgré mes larmes. J'emporte avec moi deux étranges compagnons: une tristesse et une joie sans fin.... Crois-moi, mon George; sois sûre que je vais m'occuper de tes affaires. Que mon amitié ne te soit jamais importune. Respecte-la cette amitié plus ardente que l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon en moi. Pense à cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me rattache à lui. Pense à la vie qui m'attend. (Lettre du 4 avril.)
... Mon amie, je t'ai laissée bien lasse, bien épuisée de ces deux mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des choses à me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras heureuse. Tu sais que j'ai très bien supporté la route, Antonio doit t'avoir écrit. Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je que je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des fois dans ces tristes nuits d'auberge? Ce serait me vanter d'être une brute, et tu ne me croirais pas. Je t'aime encore d'amour, George. Dans quatre jours, il y aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne parlerais-je pas franchement? A cette distance-là, il n'y a plus ni violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais auprès d'un homme que tu aimes, et cependant je suis tranquille. Les larmes coulent abondamment sur mes mains, tandis que je t'écris; mais ce sont les plus douces, les plus chères larmes que j'aie versées. Je suis tranquille. Ce n'est point un enfant épuisé de fatigue qui te parle ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon coeur que lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'écrire avant d'être sûr de moi. Il s'est passé tant de choses dans cette pauvre tête! De quel rêve étrange je m'éveille!
Ce matin, je courais les rues de Genève en regardant les boutiques; un gilet neuf, une belle édition d'un livre anglais, voilà ce qui attirait mon attention.
Je me suis aperçu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant d'autrefois. Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C'était là l'homme que tu voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'était là le roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! Mon pauvre George, cela m'a fait frémir. Je t'ai rendu si malheureux! Et quels malheurs plus terribles n'ai-je pas été encore sur le point de te causer! Je le verrai longtemps, mon George, ce visage pâli par les veilles, qui s'est penché dix-huit nuits sur mon chevet! Je te verrai longtemps dans cette chambre funeste, où tant de larmes ont coulé! Pauvre George, pauvre chère enfant! Tu t'étais trompée. Tu t'es crue ma maîtresse, tu n'étais que ma mère.
Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences, dans leur sphère élevée, se sont reconnues comme deux oiseaux des montagnes; elles ont volé l'une vers l'autre; mais l'étreinte a été trop forte. C'est un inceste que nous commettions.
Eh bien! mon unique amie, j'ai été presque un bourreau pour toi, du moins dans les derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir. Mais, Dieu soit loué, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas fait. Oh! mon enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme dont le coeur est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que je ne puis retenir mes larmes en pensant à lui. Eh bien! je ne t'ai donc pas dérobée à la Providence? Je n'ai donc pas détourné de toi la main qu'il te fallait pour être heureuse? J'ai fait peut-être, en te quittant, la chose la plus simple du monde, mais je l'ai faite. Mon coeur se dilate malgré mes larmes. J'emporte avec moi deux étranges compagnons: une tristesse et une joie sans fin.
... Crois-moi, mon George; sois sûre que je vais m'occuper de tes affaires. Que mon amitié ne te soit jamais importune. Respecte-la cette amitié plus ardente que l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon en moi. Pense à cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me rattache à lui. Pense à la vie qui m'attend. (Lettre du 4 avril.)
George était donc bien rassurée sur le coeur de son poète.
Elle lui dissimulait encore la pleine vérité de ses relations avec Pagello, son installation complète chez lui:
«Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure, le matin. Pagello vient dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il est très occupé de ses malades dans ce moment-ci, et son ancienne maîtresse(l'Arpalice)qui s'est reprise pour lui d'une passion féroce depuis qu'elle le croit infidèle, le rend véritablement malheureux...» Nous savons ce qu'il faut penser de cette solitude de George Sand. Mais c'était alors charité de sa part, que de dissimuler à Musset sa vraie vie à Venise.
Sur le long et triste voyage du poète, nous ne savons d'autres détails que ceux qu'il donne dans ses lettres. Il n'avait de regards que pour sa douleur. Cette obsession d'une rupture qui devait laisser à son âme un inoubliable déchirement, ne quitta jamais sa mémoire. Ceux qui ont prétendu, et Paul de Musset lui-même, que le chagrin de cet amour perdu s'était peu à peu effacé de son coeur, négligent certains vers de lui, non point parfaits mais précieux pour sa biographie,Souvenir des Alpes, datés de 1851. Il y évoque simplement un épisode de sa vie intérieure pendant ce mélancolique retour en France, et on y sent des larmes.
Rappelons-en quelques strophes: ces vers sont parmi les derniers qu'ait publiés Musset:
Fatigué, vaincu, brisé par l'ennui,Marchait le voyageur dans la plaine altérée,Et du sable brûlant la poussière doréeVoltigeait devant lui.Devant la pauvre hôtellerieSur un vieux pont, dans un site écarté,Un flot de cristal argentéCaressait la rive fleurie.Là le coeur plein d'un triste et doux mystèreIl s'arrêta silencieux,Le front incliné vers la terre;L'ardent soleil séchant les larmes dans ses yeux.Aveugle, inconstante, ô fortune!Supplice enivrant des amours!Ôte-moi, mémoire importune,Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!Pourquoi dans leur beauté suprême,Pourquoi les ai-je vus briller?Tu ne veux plus que je les aime,Toi qui me défends d'oublier!Comme après la douleur, comme après la tempête,L'homme supplie encore et regarde le ciel,Le voyageur levant la têteVit les Alpes debout dans leur calme éternel...
Fatigué, vaincu, brisé par l'ennui,Marchait le voyageur dans la plaine altérée,Et du sable brûlant la poussière doréeVoltigeait devant lui.
Fatigué, vaincu, brisé par l'ennui,
Marchait le voyageur dans la plaine altérée,
Et du sable brûlant la poussière dorée
Voltigeait devant lui.
Devant la pauvre hôtellerieSur un vieux pont, dans un site écarté,Un flot de cristal argentéCaressait la rive fleurie.
Devant la pauvre hôtellerie
Sur un vieux pont, dans un site écarté,
Un flot de cristal argenté
Caressait la rive fleurie.
Là le coeur plein d'un triste et doux mystèreIl s'arrêta silencieux,Le front incliné vers la terre;L'ardent soleil séchant les larmes dans ses yeux.
Là le coeur plein d'un triste et doux mystère
Il s'arrêta silencieux,
Le front incliné vers la terre;
L'ardent soleil séchant les larmes dans ses yeux.
Aveugle, inconstante, ô fortune!Supplice enivrant des amours!Ôte-moi, mémoire importune,Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!
Aveugle, inconstante, ô fortune!
Supplice enivrant des amours!
Ôte-moi, mémoire importune,
Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!
Pourquoi dans leur beauté suprême,Pourquoi les ai-je vus briller?Tu ne veux plus que je les aime,Toi qui me défends d'oublier!
Pourquoi dans leur beauté suprême,
Pourquoi les ai-je vus briller?
Tu ne veux plus que je les aime,
Toi qui me défends d'oublier!
Comme après la douleur, comme après la tempête,L'homme supplie encore et regarde le ciel,Le voyageur levant la têteVit les Alpes debout dans leur calme éternel...
Comme après la douleur, comme après la tempête,
L'homme supplie encore et regarde le ciel,
Le voyageur levant la tête
Vit les Alpes debout dans leur calme éternel...
Après huit jours de route, il arrivait à Paris tout plein d'Elle. A peine installé, il s'occupait activement des affaires de son amie, négociant la cession de son roman d'Andréà Buloz. Il l'informait du résultat, la dissuadait de son éternel projet de voyage à Constantinople et lui contait sa nouvelle existence à Paris. «Je suis arrivé presque bien portant», disait-il.
... Je suis debout aujourd'hui, et guéri, sauf une fièvre lente, qui me prend tous les jours au lit, et dont je ne me vante pas à ma mère, parce que le temps seul et le repos peuvent la guérir. Du reste, à peine dehors du lit, je me suis rejeté à corps perdu dans mon ancienne vie. Comment le dire jamais ce qui s'est passé dans cette cervelle depuis mon départ? Mais, en somme, j'ai beaucoup souffert, et j'étais arrivé ici avec la ferme intention de me distraire et de chercher un nouvel amour.Je n'ai pas encore dîné une fois chez ma mère. J'avais arrangé, avant-hier, une partie carrée avec D... On m'avait mis à côté de moi une pauvre fille d'Opéra, qui s'est trouvée bien sotte, mais moins sotte que moi. Je n'ai pu lui dire un mot et suis allé me coucher à huit heures. Je suis retourné dans tous les salons où mon impolitesse habituelle ne m'a pas ôté mes entrées. Que veux-tu que je fasse? Plus je vais, plus je m'attache à toi, et, bien que très tranquille, je suis dévoré d'un chagrin qui ne me quitte plus. (Lettre du 19 avril.)
... Je suis debout aujourd'hui, et guéri, sauf une fièvre lente, qui me prend tous les jours au lit, et dont je ne me vante pas à ma mère, parce que le temps seul et le repos peuvent la guérir. Du reste, à peine dehors du lit, je me suis rejeté à corps perdu dans mon ancienne vie. Comment le dire jamais ce qui s'est passé dans cette cervelle depuis mon départ? Mais, en somme, j'ai beaucoup souffert, et j'étais arrivé ici avec la ferme intention de me distraire et de chercher un nouvel amour.
Je n'ai pas encore dîné une fois chez ma mère. J'avais arrangé, avant-hier, une partie carrée avec D... On m'avait mis à côté de moi une pauvre fille d'Opéra, qui s'est trouvée bien sotte, mais moins sotte que moi. Je n'ai pu lui dire un mot et suis allé me coucher à huit heures. Je suis retourné dans tous les salons où mon impolitesse habituelle ne m'a pas ôté mes entrées. Que veux-tu que je fasse? Plus je vais, plus je m'attache à toi, et, bien que très tranquille, je suis dévoré d'un chagrin qui ne me quitte plus. (Lettre du 19 avril.)
La vérité est que l'infortuné revenant apparut lamentable à sa famille. «Il nous arriva, plus que jamais amoureux d'Elle, désolé de l'avoir quittée, et malade, malade, le pauvre enfant! m'a conté Mme Lardin de Musset. Maigre et les traits altérés, il avait perdu la moitié de ses cheveux; il se les arrachait par poignées. On lui voyait des plaques chauves sur la tête. Il avait les jambes enflées; il se mit au lit. Nous lui avions cédé, ma mère et moi, rue de Grenelle, notre appartement dont il avait envie,—qui donnait sur les jardins; il trouvait le papier de sa chambre trop triste.
«Il fut d'abord très sobre de confidences avec nous. J'étais une enfant.... Nous n'osions lui parler de rien. Ma pauvre mère avait été si inquiète122!»
Note 122:(retour)M. Maurice Clouard a publié une lettre de Mme Edmée de Musset au poète (du 13 février 1834), toute pleine de son angoisse,Revue de Paris, article cité p. 713.
«Après six semaines sans nouvelles, Paul était allé voir Buloz qui lui avait montré une lettre de George Sand, où elle disait Alfred très malade. Alors Paul avait songé à partir pour l'Italie; il m'en fit la confidence. Mais notre mère voulait savoir ce que George Sand avait écrit à Buloz. N'y tenant plus, elle courut chez lui. Il répondit évasivement: il avait égaré la lettre; il la lui enverrait.... Enfin, nous reçûmes d'Alfred cette lettre navrée que Paul a citée dans laBiographie.»
Alfred de Musset avait écrit régulièrement aux siens, jusqu'au milieu de février. Quand il tomba malade, il chargea George Sand de donner de ses nouvelles à sa mère. Il affirma toujours qu'elle l'avait fait. Aucune de ces lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne parvint à destination, alors que Buloz reçut toutes celles qu'on lui écrivait123.
Note 123:(retour)On a donné cette explication: que le gondolier à qui étaient remises, avec l'argent dû pour le port, les lettres adressées à Mme de Musset, les jetait dans la lagune. Quant aux lettres à Buloz et à ses amis, George Sand les portait elle-même à la poste....
La lettre si longtemps espérée du poète justifia l'inquiétude des siens.—«Le pauvre garçon, à peine relevé d'une fièvre cérébrale, parlait de se traîner, comme il pourrait, jusqu'à la maison. Car il voulait s'éloigner de Venise dès qu'il aurait assez de forces pour monter dans une voiture.
«Je vous apporterai, disait-il, un corps malade, une âme abattue, un coeur en sang, mais qui vous aime encore.»
«Il devait la vie aux soins dévoués de deux personnes qui n'avaient point quitté son chevet jusqu'au jour où la jeunesse et la nature avaient vaincu le mal.
«Pendant de longues heures, il était resté dans les bras de la mort; il en avait senti l'étreinte, plongé dans un étrange anéantissement. Il attribuait en partie sa guérison à une potion calmante, que lui avait administrée à propos un jeune médecin de Venise, et dont il voulait conserver l'ordonnance. «C'est un puissant narcotique, ajoutait-il; elle est amère, comme tout ce qui m'est venu de cet homme: comme la vie que je lui dois.» Cette ordonnance existe, en effet, dans les papiers d'Alfred de Musset. Elle est signéePagello124.»
Note 124:(retour)PAUL DE MUSSET,Biographie, p. 125.
Nous savons dans quel état le poète rentra chez sa mère. La première fois qu'il voulut raconter les causes de son retour, il tomba en syncope.... Peu à peu il se rétablit. Le perruquier Antonio, son domestique improvisé, fut pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec une pacotille de parfumerie parisienne. Musset, à qui allait manquer ce vivant souvenir d'Italie, essaya de se distraire, et tout d'un coup reprit sa vie ancienne.
Nous avons vu comme il contait à George Sand cette tentative d'oubli; ce n'était que pour lui mieux confesser son incurable amour. Dans la même lettre, il lui dit avoir été chez elle, quai Malaquais, et n'avoir pu y rester, de tristesse. Il voudrait travailler; il ne peut pas: «dès que l'imbécile réfléchit un quart d'heure, voilà les larmes qui arrivent.»
... Mon amie, tu m'as écrit une bonne lettre; mais ce ne sont pas de ces lettres-là qu'il faut m'écrire. Dis-moi plutôt, mon enfant, que tu t'es donnée à l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies.—Non, ne me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée. Alors, je me sens plein de courage, et je demande au ciel que chacune de mes souffrances se change en joie pour toi. Alors, je me sens seul, seul pour toujours, et la force me revient, car je suis jeune, et la vie ne veut pas mourir dans sa sève. Mais songe que je t'aime, qu'un mot de toi pourra toujours décider de ma vie, et que le passé entier se retourne en l'entendant.Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela. Je fais ce que je peux (peut-être plus). Songe qu'à présent il ne peut plus y avoir en moi ni fureur ni colère. Ce n'est pas ma maîtresse qui me manque. C'est mon camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai besoin de ce regard que je trouvais à côté de moi pour me répondre. Il n'y a là ni amour importun, ni jalousie, mais une tristesse profonde....
... Mon amie, tu m'as écrit une bonne lettre; mais ce ne sont pas de ces lettres-là qu'il faut m'écrire. Dis-moi plutôt, mon enfant, que tu t'es donnée à l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies.—Non, ne me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée. Alors, je me sens plein de courage, et je demande au ciel que chacune de mes souffrances se change en joie pour toi. Alors, je me sens seul, seul pour toujours, et la force me revient, car je suis jeune, et la vie ne veut pas mourir dans sa sève. Mais songe que je t'aime, qu'un mot de toi pourra toujours décider de ma vie, et que le passé entier se retourne en l'entendant.
Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela. Je fais ce que je peux (peut-être plus). Songe qu'à présent il ne peut plus y avoir en moi ni fureur ni colère. Ce n'est pas ma maîtresse qui me manque. C'est mon camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai besoin de ce regard que je trouvais à côté de moi pour me répondre. Il n'y a là ni amour importun, ni jalousie, mais une tristesse profonde....
Il parle encore à son amie de mauvais cancans répandus contre eux dans Paris, et lui envoie cette dernière tendresse:
Adieu, ma soeur adorée. Va au Tyrol, à Venise, à Constantinople; fais ce qui te plaît. Ris et pleure à ta guise. Mais le jour ou tu te retrouveras quelque part seule et triste, comme à ce Lido, étends la main avant de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du monde un être dont tu es le premier et le dernier amour. Adieu mon amie, ma seule maîtresse. Écris-moi surtout, écris-moi.
Adieu, ma soeur adorée. Va au Tyrol, à Venise, à Constantinople; fais ce qui te plaît. Ris et pleure à ta guise. Mais le jour ou tu te retrouveras quelque part seule et triste, comme à ce Lido, étends la main avant de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du monde un être dont tu es le premier et le dernier amour. Adieu mon amie, ma seule maîtresse. Écris-moi surtout, écris-moi.
Cette lettre a trouvé G. Sand complètement rassurée sur le coeur de «son enfant». Sa réponse, du 29 avril, ne trahit pas l'angoisse éperdue de la précédente: il n'est plus question que d'amitié. Comme c'est féminin, comme c'est humain....
... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affectueuse pour moi. Oh! quelle que soit la disposition de ton esprit, je trouverai toujours ton coeur, n'est-ce pas, mon bon petit? Je viens de recevoir ta lettre il y a une heure, et, bien qu'elle m'ait émue douloureusement en plus d'un endroit, je me sens plus forte et plus heureuse que je ne l'ai été depuis quinze jours. Ce qui me fait mal, c'est l'idée que tu ne ménages pas ta pauvre santé. Oh! je t'en prie à genoux, pas encore de vin, pas encore de filles! C'est trop tôt. Songe à ton corps qui a moins de force que ton âme et que j'ai vu mourant dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que quand la nature viendra te le demander impérieusement, mais ne le cherche pas comme un remède à l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Ménage cette vie que je t'ai conservée, peut-être, par mes veilles et mes soins. Ne m'appartient-elle pas un peu à cause de cela? Laisse-moi le croire, laisse-moi être un peu vaine d'avoir consacré quelques fatigues de mon inutile et sotte existence, à sauver celle d'un homme comme toi. Songe à ton avenir qui peut écraser tant d'orgueils ridicules et faire oublier tant de gloires présentes. Songe à mon amitié qui est une chose éternelle et sainte désormais et qui te suivra jusqu'à la mort. Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours d'angoisse et d'injustice, j'étais jalouse de tous les biens que tu pouvais et que tu devais me préférer.
... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affectueuse pour moi. Oh! quelle que soit la disposition de ton esprit, je trouverai toujours ton coeur, n'est-ce pas, mon bon petit? Je viens de recevoir ta lettre il y a une heure, et, bien qu'elle m'ait émue douloureusement en plus d'un endroit, je me sens plus forte et plus heureuse que je ne l'ai été depuis quinze jours. Ce qui me fait mal, c'est l'idée que tu ne ménages pas ta pauvre santé. Oh! je t'en prie à genoux, pas encore de vin, pas encore de filles! C'est trop tôt. Songe à ton corps qui a moins de force que ton âme et que j'ai vu mourant dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que quand la nature viendra te le demander impérieusement, mais ne le cherche pas comme un remède à l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Ménage cette vie que je t'ai conservée, peut-être, par mes veilles et mes soins. Ne m'appartient-elle pas un peu à cause de cela? Laisse-moi le croire, laisse-moi être un peu vaine d'avoir consacré quelques fatigues de mon inutile et sotte existence, à sauver celle d'un homme comme toi. Songe à ton avenir qui peut écraser tant d'orgueils ridicules et faire oublier tant de gloires présentes. Songe à mon amitié qui est une chose éternelle et sainte désormais et qui te suivra jusqu'à la mort. Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours d'angoisse et d'injustice, j'étais jalouse de tous les biens que tu pouvais et que tu devais me préférer.
Musset ne songe plus qu'au passé. Toute fierté lui est devenue impossible. Bien loin d'apaiser son amour, l'absence le lui fait tragique, pour l'aggraver d'une jalousie qu'il ne s'avoue pas à lui-même. Il aime maintenant sa douleur avec tout son être, tout son génie. Et gagnée elle-même à cette tendresse désespérée, l'infidèle va entretenir le feu sacré, fidèlement. Musset ne vivra plus que d'attendre le courrier de Venise....
Dans cette détresse, le pauvre enfant est du moins sûr de son amitié; il lui écrit (30 avril) quelle consolation il y trouve. Il a essayé vainement de reprendre son ancienne vie:
... Maintenant, c'est fini pour toujours: j'ai renoncé non pas à mes amis, mais à la vie que j'ai menée avec eux. Cela m'est impossible de recommencer, j'en suis sûr. Que je me sais bon gré d'avoir essayé! Sois fière, mon grand et brave George: tu as fait un homme d'un enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois bénie, repose-toi. Pardonne-moi; qu'étais-je donc sans toi, mon amour? Rappelle-toi nos conversations dans ta cellule; regarde où tu m'as pris, et où tu m'as laissé. Suis ton passage dans ma vie; regarde comme tout cela est palpable, évident, comme t m'as dit clairement: «Ce n'est pas là ton chemin.»
... Maintenant, c'est fini pour toujours: j'ai renoncé non pas à mes amis, mais à la vie que j'ai menée avec eux. Cela m'est impossible de recommencer, j'en suis sûr. Que je me sais bon gré d'avoir essayé! Sois fière, mon grand et brave George: tu as fait un homme d'un enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois bénie, repose-toi. Pardonne-moi; qu'étais-je donc sans toi, mon amour? Rappelle-toi nos conversations dans ta cellule; regarde où tu m'as pris, et où tu m'as laissé. Suis ton passage dans ma vie; regarde comme tout cela est palpable, évident, comme t m'as dit clairement: «Ce n'est pas là ton chemin.»
Il la supplie de lui écrire souvent: «Songe à cela, je n'ai que toi. J'ai tout nié, tout blasphémé, je doute de tout hors de toi,... Néglige-moi, oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas tenue dans mes bras?...»
... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi, quand je vais dans le monde à présent, je regarde de travers, comme un cheval ombrageux? Je ne m'abuse sur aucun de tes défauts. Tu ne mens pas, voilà pourquoi je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupçons seraient vrais, en quoi me trompais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais? N'étais-je pas averti? Avais-je aucun droit? O mon enfant chérie, lorsque tu m'aimais, m'as-tu jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à le faire pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour? Et quel est donc le lâche misérable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez pour l'avertir que son heure est venue? Le mensonge, voilà ce que j'abhorre, ce qui me rend le plus défiant des hommes, peut-être le plus malheureux. Mais tu es aussi sincère que tu es noble et orgueilleuse.
... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi, quand je vais dans le monde à présent, je regarde de travers, comme un cheval ombrageux? Je ne m'abuse sur aucun de tes défauts. Tu ne mens pas, voilà pourquoi je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupçons seraient vrais, en quoi me trompais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais? N'étais-je pas averti? Avais-je aucun droit? O mon enfant chérie, lorsque tu m'aimais, m'as-tu jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à le faire pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour? Et quel est donc le lâche misérable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez pour l'avertir que son heure est venue? Le mensonge, voilà ce que j'abhorre, ce qui me rend le plus défiant des hommes, peut-être le plus malheureux. Mais tu es aussi sincère que tu es noble et orgueilleuse.
Il sent quelque chose en lui, maintenant d'inconnu, de meilleur: il le lui doit, pour avoir été son amant.... S'il a d'autres maîtresses, elles ne pourront être que jeunes: «Je ne pourrais avoir aucune confiance dans une femme faite; de ce que je t'ai trouvée, c'est une raison pour ne plus vouloir chercher.»
Pauvre victime de l'amour, il étale sa plaie inguérissable, avec le sentiment profond de sa faiblesse. Il est retourné quai Malaquais: il en est revenu «comme abruti pour toute la journée, sans pouvoir dire un mot à personne», ayant volé sur la toilette de son amie un petit peigne à moitié cassé qu'il traîne partout dans sa poche.... Elle lui a parlé de Pagello: il lui sait gré de cette preuve d'estime. Maintenant, il veut écrire leur roman, pour guérir son coeur, pour faire taire ceux qui diraient du mal d'elle. Car il la défie bien de l'empêcher de l'aimer. «Je t'ai si mal aimée! Il faut que je dise ce que j'ai sur le coeur.» Puis il revient à Pagello:
Dis à P... que je le remercie de t'aimer et de veiller sur toi comme il le fait. N'est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce sentiment-là? Je l'aime, ce garçon, presque autant que toi. Arrange cela comme tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnée. Je ne voudrais pas vous voir ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le serai.
Dis à P... que je le remercie de t'aimer et de veiller sur toi comme il le fait. N'est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce sentiment-là? Je l'aime, ce garçon, presque autant que toi. Arrange cela comme tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnée. Je ne voudrais pas vous voir ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le serai.
Tout son coeur débile et généreux est dans cette lettre navrante. Il a si peur de la perdre tout entière, dès qu'elle n'est plus que son amie.
Maintenant George est forte de son empire sur cette âme désemparée. Elle lui répond (12 mai) que ses lettres «ne sont pas le dernier serrement de mains d'une amante qui le quitte, mais l'embrassement du frère qui lui reste».
Elle l'engage à aimer une femme jeune, belle, qui n'ait pas encore souffert. Quant à elle, désormais, elle aspire à une vie calme. «Ce brave Pagello qui n'a pas luLéliaet qui n'y comprendrait goutte» n'a pas ses yeux à Lui, ses yeux pénétrants, pour s'inquiéter d'elle, quand elle fait «sa figure d'oiseau malade»:—«Je me laisse régénérer par cette affection douce et honnête: pour la première fois j'aime sans passion.»
Ses conseils à Alfred sont sages; elle paraît moins apaisée que triste. Sa lettre est longue comme un journal. Elle laisse couler son bavardage maternel: elle charge l'absent de maintes emplettes à lui expédier; elle lui raconte qu'elle écrit son roman deJacques, et que Pagello veut traduire en italien leurs oeuvres à tous deux....
Cependant Musset, à qui n'était pas encore parvenue cette lettre de raison, sentait se creuser, chaque jour plus profond, le vide de son âme:
O la meilleure, la plus aimée des femmes! que de larmes j'ai versées! Quelle journée! je suis perdu, vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu verses sur ma blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux et le plus céleste qui coule de ton coeur. Et tout tombe comme une huile bouillante sur un fer rouge. Je voudrais être calme et fort, quand je t'écris; je me raisonne, je m'efforce; mais quand je prends la plume, et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l'aller trouver, ces trois cents lieues que je viens de faire, et qu'il n'y a au monde que toi à qui je puisse parler de toi. Pas un ami, pas un être! Et qui, d'ailleurs, eu serait digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien que j'ai un trésor dans le coeur: je ne puis l'ouvrir à personne. Songes-tu à ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans cette petite chambre, tant de jours solitaires? Et dès que je veux t'écrire, tout se presse jusqu'à m'étouffer. Mais je souffre, amie, et qu'importe de quoi je souffre? Tu me plaindras, tu ne te dégoûteras pas de moi. Figure-toi que c'est une autre que j'aime et que c'est une maladie que j'ai. Dieu m'est témoin que je lutte. Tu me dis que tu es dans un singulier état moral, entre une vie qui n'est pas finie et une autre qui n'est pas commencée. Et moi, ou penses-tu que j'en sois? En vérité, on dit que le temps guérit tout. J'étais cent fois plus fort le jour de mon arrivée qu'à présent. Tout croule autour de moi. Lorsque j'ai passé la matinée à pleurer, à baiser ton portrait, à adresser à ton fantôme des folies qui me font frémir, je prends mon chapeau, je vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une manière quelconque. (Lettre du 10 mai.)
O la meilleure, la plus aimée des femmes! que de larmes j'ai versées! Quelle journée! je suis perdu, vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu verses sur ma blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux et le plus céleste qui coule de ton coeur. Et tout tombe comme une huile bouillante sur un fer rouge. Je voudrais être calme et fort, quand je t'écris; je me raisonne, je m'efforce; mais quand je prends la plume, et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l'aller trouver, ces trois cents lieues que je viens de faire, et qu'il n'y a au monde que toi à qui je puisse parler de toi. Pas un ami, pas un être! Et qui, d'ailleurs, eu serait digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien que j'ai un trésor dans le coeur: je ne puis l'ouvrir à personne. Songes-tu à ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans cette petite chambre, tant de jours solitaires? Et dès que je veux t'écrire, tout se presse jusqu'à m'étouffer. Mais je souffre, amie, et qu'importe de quoi je souffre? Tu me plaindras, tu ne te dégoûteras pas de moi. Figure-toi que c'est une autre que j'aime et que c'est une maladie que j'ai. Dieu m'est témoin que je lutte. Tu me dis que tu es dans un singulier état moral, entre une vie qui n'est pas finie et une autre qui n'est pas commencée. Et moi, ou penses-tu que j'en sois? En vérité, on dit que le temps guérit tout. J'étais cent fois plus fort le jour de mon arrivée qu'à présent. Tout croule autour de moi. Lorsque j'ai passé la matinée à pleurer, à baiser ton portrait, à adresser à ton fantôme des folies qui me font frémir, je prends mon chapeau, je vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une manière quelconque. (Lettre du 10 mai.)
Aucune distraction ne réussit à le soulager. Il voudrait partir; il ira sans doute à Aix-les-Bains, en juillet, pour l'attendre à son retour de Venise.... «Si tu es seule, je reviendrai passer quelques mois avec toi. Si tu es avec Pietro, je vous serrerai la main et j'irai à Naples et de là à Constantinople, si je suis assez riche....»
... Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire de bon. A quoi bon dire ce que j'ai dans l'âme? J'étais muet quand je t'ai connue. A présent, je ne le suis plus. Mais je n'ai personne pour m'entendre, et je n'ai encore rien dit. Tout est là. J'étends les bras dans le vide, et rien! Eu vérité, je jette sur les femmes de bien tristes regards. J'ai encore un reste de vie à donner au plaisir et un coeur tout entier à donner à l'amour. Peut-être y en a-t-il qui accepteraient; mais moi, accepterai-je? Où me mène donc cette main invisible qui ne veut pas que je m'arrête? Il faut que je parle. Oui, il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me manger le coeur, pour nourrir mon coeur. Il me faut un corps dans ces bras vides; il faut que j'aie une maîtresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me parles de santé, de ménagements, de confiance en l'avenir: tu me dis d'être tranquille, et c'est toi, toi qui viens de m'ouvrir les veines; tu me dis d'arrêter mon sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je fait même de notre amour? Vainement, j'ai pleuré une ou deux fois dans tes bras; que sais-tu de moi, toi que j'ai possédée? C'est toi qui as parlé: c'est toi dont la pitié céleste m'a couvert de larmes; c'est toi qui as laissé descendre sur ma tête le ciel de ton amour. Et moi, je suis resté muet.... J'ai cessé avec toi d'être un libertin sans coeur, mais je n'ai commencé à être autre chose que pendant trois matinées à Venise, et tu dormais pendant ce temps-là.Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses crouler sous mes pieds, plus je sens une force cachée qui s'élève, s'élève et se tend comme la corde d'un arc..... Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me faisaient le même effet que le vin de Champagne. Elles me conduisaient, au sortir de la table, à la première femme venue. Que je trouvasse là deux ou trois amis en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare et un canapé, tout était dit; et si je pleurais une heure dans ma chambre, en rentrant, j'attribuais cela à l'excitation, à l'ennui, que sais-je? Et je m'endormais. J'en étais encore là quand je t'ai connue. Mais aujourd'hui, si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne sais ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise, je l'étranglerais en hurlant.... Et c'est à un homme qui fait du matin au soir de pareilles réflexions ou de pareils rêves que tu adresses cette lettre du Tyrol, cette lettre sublime125? Mon George, jamais tu n'as rien écrit d'aussi beau, d'aussi divin; jamais ton génie ne s'est mieux trouvé dans ton coeur. C'est à moi, c'est de moi, que tu parles ainsi? Et j'en suis là! Et la femme qui a écrit ces pages-là, je l'ai tenue sur mon sein! Elle y a glissé comme une ombre céleste, et je me suis réveillé à son dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle le sait, elle me le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s'en détacher pour aller à elle et la saisir! Toutes les nobles sympathies, toutes les harmonies du monde nous ont poussés l'un vers l'autre, et il y a entre nous un abîme éternel!Eh bien, puisque cela était réglé ainsi, que cette Providence si sage me sauve ou me perde à son gré. J'ai horreur de ma vie passée, mais je n'ai pas peur de ma vie à venir. Si en m'ouvrant le coeur, le ciel n'a voulu que me préparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai les conséquences de ma faiblesse et de ma vanité. Mais ce que j'ai dans l'âme ne mourra pas sans en être sorti.
... Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire de bon. A quoi bon dire ce que j'ai dans l'âme? J'étais muet quand je t'ai connue. A présent, je ne le suis plus. Mais je n'ai personne pour m'entendre, et je n'ai encore rien dit. Tout est là. J'étends les bras dans le vide, et rien! Eu vérité, je jette sur les femmes de bien tristes regards. J'ai encore un reste de vie à donner au plaisir et un coeur tout entier à donner à l'amour. Peut-être y en a-t-il qui accepteraient; mais moi, accepterai-je? Où me mène donc cette main invisible qui ne veut pas que je m'arrête? Il faut que je parle. Oui, il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me manger le coeur, pour nourrir mon coeur. Il me faut un corps dans ces bras vides; il faut que j'aie une maîtresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me parles de santé, de ménagements, de confiance en l'avenir: tu me dis d'être tranquille, et c'est toi, toi qui viens de m'ouvrir les veines; tu me dis d'arrêter mon sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je fait même de notre amour? Vainement, j'ai pleuré une ou deux fois dans tes bras; que sais-tu de moi, toi que j'ai possédée? C'est toi qui as parlé: c'est toi dont la pitié céleste m'a couvert de larmes; c'est toi qui as laissé descendre sur ma tête le ciel de ton amour. Et moi, je suis resté muet.... J'ai cessé avec toi d'être un libertin sans coeur, mais je n'ai commencé à être autre chose que pendant trois matinées à Venise, et tu dormais pendant ce temps-là.
Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses crouler sous mes pieds, plus je sens une force cachée qui s'élève, s'élève et se tend comme la corde d'un arc.
.... Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me faisaient le même effet que le vin de Champagne. Elles me conduisaient, au sortir de la table, à la première femme venue. Que je trouvasse là deux ou trois amis en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare et un canapé, tout était dit; et si je pleurais une heure dans ma chambre, en rentrant, j'attribuais cela à l'excitation, à l'ennui, que sais-je? Et je m'endormais. J'en étais encore là quand je t'ai connue. Mais aujourd'hui, si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne sais ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise, je l'étranglerais en hurlant.
... Et c'est à un homme qui fait du matin au soir de pareilles réflexions ou de pareils rêves que tu adresses cette lettre du Tyrol, cette lettre sublime125? Mon George, jamais tu n'as rien écrit d'aussi beau, d'aussi divin; jamais ton génie ne s'est mieux trouvé dans ton coeur. C'est à moi, c'est de moi, que tu parles ainsi? Et j'en suis là! Et la femme qui a écrit ces pages-là, je l'ai tenue sur mon sein! Elle y a glissé comme une ombre céleste, et je me suis réveillé à son dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle le sait, elle me le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s'en détacher pour aller à elle et la saisir! Toutes les nobles sympathies, toutes les harmonies du monde nous ont poussés l'un vers l'autre, et il y a entre nous un abîme éternel!
Eh bien, puisque cela était réglé ainsi, que cette Providence si sage me sauve ou me perde à son gré. J'ai horreur de ma vie passée, mais je n'ai pas peur de ma vie à venir. Si en m'ouvrant le coeur, le ciel n'a voulu que me préparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai les conséquences de ma faiblesse et de ma vanité. Mais ce que j'ai dans l'âme ne mourra pas sans en être sorti.
Note 125:(retour)La 2eLettre d'un voyageur.
Il dévoreWertlieret laNouvelle Héloïse, ces folies sublimes dont il s'est tant moqué jadis. Il est ravagé par sa douleur. Il s'occupe pourtant toujours des affaires de son amie,—et toujours il pense à lui parler de Pagello:
Dis à Pietro que je voudrais bien lui écrire; mais je ne puis pas; je l'aime sincèrement et de tout mon coeur, mais je ne peux lui écrire. Il sait à présent pourquoi. (Lettre du 10 mai.)
Dis à Pietro que je voudrais bien lui écrire; mais je ne puis pas; je l'aime sincèrement et de tout mon coeur, mais je ne peux lui écrire. Il sait à présent pourquoi. (Lettre du 10 mai.)
Paul de Musset, dans laBiographie, expose longuement cet état navrant de l'âme de son frère pendant les premiers mois de son retour. Après d'infructueux essais de distraction, dans le monde et parmi d'anciens compagnons de plaisir, il retombait dans son besoin farouche de séquestration. Il subissait maintenant son chagrin. La musique le berçait dans une amère volupté. Certain concerto de Hummel que lui jouait sa jeune soeur et qui lui rappelait de douces soirées de Venise, l'arrachait par un enchantement soudain à cette morne solitude. Mais il n'y retombait que plus désespéré. Paul de Musset a donné des fragments d'un ouvrage inachevé de son frère,le Poète déchu, où cinq ans plus tard il retraçait fidèlement ce douloureux temps d'épreuve126:
Note 126:(retour)Biographie, pp. 128-130.
«Je crus d'abord n'éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je regardé autour de moi que je vis un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches, tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste et tendre s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais lutter, je m'abandonnai a la douleur en désespéré. Je rompis avec toutes mes habitudes. Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant pour toute distraction qu'une partie d'échecs que je jouais machinalement tous les soirs.«La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies cessèrent. Je connus et j'aimai la mélancolie. Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitté. Au premier livre qui me tomba sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien du passé n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. Un vieux tableau, une tragédie que je savais par coeur, une romance cent fois rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus le sens accoutumé. Je compris alors ce que c'est que l'expérience, et je vis que la douleur nous apprend la vérité.«Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y arrête avec plaisir: oui, ce fut un beau et rude moment. Je ne vous ai pas raconté les détails de ma passion. Cette histoire-là, si je l'écrivais, en vaudrait pourtant bien une autre, mais à quoi bon? Ma maîtresse était brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait quitté; j'en avais souffert et pleuré pendant quatre mois; n'est-ce pas en dire assez?«Je m'étais aperçu tout de suite du changement qui s'était fait en moi, mais il était bien loin d'être accompli. On ne devient pas homme en un jour. Je commençai par me jeter dans une exaltation ridicule. J'écrivis des lettres à la façon de Rousseau,—je ne veux pas vous disséquer cela.—Mon esprit mobile et curieux tremble incessamment comme la boussole, mais qu'importé si le pôle est trouvé? J'avais longtemps rêvé; je me mis enfin à penser. Je tâchai de me taire le plus possible. Je retournai dans le monde; il me fallait tout revoir et tout rapprendre....»
«Je crus d'abord n'éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je regardé autour de moi que je vis un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches, tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste et tendre s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais lutter, je m'abandonnai a la douleur en désespéré. Je rompis avec toutes mes habitudes. Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant pour toute distraction qu'une partie d'échecs que je jouais machinalement tous les soirs.
«La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies cessèrent. Je connus et j'aimai la mélancolie. Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitté. Au premier livre qui me tomba sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien du passé n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. Un vieux tableau, une tragédie que je savais par coeur, une romance cent fois rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus le sens accoutumé. Je compris alors ce que c'est que l'expérience, et je vis que la douleur nous apprend la vérité.
«Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y arrête avec plaisir: oui, ce fut un beau et rude moment. Je ne vous ai pas raconté les détails de ma passion. Cette histoire-là, si je l'écrivais, en vaudrait pourtant bien une autre, mais à quoi bon? Ma maîtresse était brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait quitté; j'en avais souffert et pleuré pendant quatre mois; n'est-ce pas en dire assez?
«Je m'étais aperçu tout de suite du changement qui s'était fait en moi, mais il était bien loin d'être accompli. On ne devient pas homme en un jour. Je commençai par me jeter dans une exaltation ridicule. J'écrivis des lettres à la façon de Rousseau,—je ne veux pas vous disséquer cela.—Mon esprit mobile et curieux tremble incessamment comme la boussole, mais qu'importé si le pôle est trouvé? J'avais longtemps rêvé; je me mis enfin à penser. Je tâchai de me taire le plus possible. Je retournai dans le monde; il me fallait tout revoir et tout rapprendre....»
George est restée quinze jours sans répondre à Alfred. Dans sa lettre du 21 mai, elle est toute préoccupée des propos qu'Alexandre Dumas, Mme Dorval et surtout Planche auraient tenus sur son compte. Si ce dernier, dont la figure déplaît à Musset, a réellement parlé bassement de lui et insolemment d'elle, elle ne le reverra de sa vie.... Mais elle veut paraître détachée de ces misères. Et voici l'état de son coeur:
... J'ai là près de moi, mon ami, mon soutien; il ne souffre pas, lui, il n'est pas faible, il n'est pas soupçonneux, il n'a pas connu les amertumes qui t'ont rongé le coeur; il n'a pas besoin de ma force, il a son calme et sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que je souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien, moi, j'ai besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude qui est habituée à veiller sur un être souffrant et fatigué. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l'un ni à l'autre! J'aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien vrai que j'avais besoin d'un frère; pourquoi n'ai-je pu conserver mon enfant près de moi? Hélas! que les choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien le coeur de l'homme changerait s'il entendait la voix de Dieu! Moi, je l'écoute et il me semble que je l'entends, et pendant ce temps les hommes me crient: horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc? Qu'est-ce? Et pourquoi ces malédictions? De quoi encore serai-je accusée?... Oui, nous nous reverrons au mois d'août, quoi qu'il arrive, n'est-ce pas? Tu seras peut-être engagé dans un nouvel amour. Je le désire et je le crains, mon enfant. Je ne sais ce qui se passe en moi quand je prévois cela. Si je pouvais lui donner une poignée de main à celle-là! et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer; mais elle sera jalouse, elle te dira: «Ne me parlez jamais de madame Sand, c'est une femme infâme.» Ah! du moins, moi je peux parler de toi à toute heure sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une parole amère. Ton souvenir est une relique sacrée, ton nom est une parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes et auquel répond une voix émue et une douce parole, simple et laconique, mais qui me semble si belle alors!—io l'amo!—Peu importe, mon enfant, aime, sois aimé et que mon souvenir n'empoisonne aucune de tes joies. Sacrifie-le s'il le faut! Dieu m'est témoin pourtant que je mépriserais celui qui me prierait, non pas seulement de te maudire, mais de t'oublier.
... J'ai là près de moi, mon ami, mon soutien; il ne souffre pas, lui, il n'est pas faible, il n'est pas soupçonneux, il n'a pas connu les amertumes qui t'ont rongé le coeur; il n'a pas besoin de ma force, il a son calme et sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que je souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien, moi, j'ai besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude qui est habituée à veiller sur un être souffrant et fatigué. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l'un ni à l'autre! J'aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien vrai que j'avais besoin d'un frère; pourquoi n'ai-je pu conserver mon enfant près de moi? Hélas! que les choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien le coeur de l'homme changerait s'il entendait la voix de Dieu! Moi, je l'écoute et il me semble que je l'entends, et pendant ce temps les hommes me crient: horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc? Qu'est-ce? Et pourquoi ces malédictions? De quoi encore serai-je accusée?
... Oui, nous nous reverrons au mois d'août, quoi qu'il arrive, n'est-ce pas? Tu seras peut-être engagé dans un nouvel amour. Je le désire et je le crains, mon enfant. Je ne sais ce qui se passe en moi quand je prévois cela. Si je pouvais lui donner une poignée de main à celle-là! et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer; mais elle sera jalouse, elle te dira: «Ne me parlez jamais de madame Sand, c'est une femme infâme.» Ah! du moins, moi je peux parler de toi à toute heure sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une parole amère. Ton souvenir est une relique sacrée, ton nom est une parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes et auquel répond une voix émue et une douce parole, simple et laconique, mais qui me semble si belle alors!—io l'amo!—Peu importe, mon enfant, aime, sois aimé et que mon souvenir n'empoisonne aucune de tes joies. Sacrifie-le s'il le faut! Dieu m'est témoin pourtant que je mépriserais celui qui me prierait, non pas seulement de te maudire, mais de t'oublier.
L'amour, qui peu à peu l'abandonne, ne laissant subsister en elle qu'une maternelle amitié, l'amour, après ces longs jours de silence, s'est aussi assoupi chez son poète. La réponse de Musset, du 10 juin, témoigne d'une âme rassérénée. Sa santé n'a jamais été meilleure; il lui semble n'avoir plus de sens; il croit proche l'enthousiasme; il va aimer!... Mais les avances que lui font quelques femmes ne l'attirent guère. Il aime plus que jamais sonGeorgeot, «de cette amitié douce et élevée qui est restée entre eux comme le parfum de leurs amours». Or il existe, dit-il, desrévélations: avec saint Augustin, il croit après avoir nié; mais il veut trouver un coeur vierge dans une femme intelligente.
... O mon Georgeot, que Dieu me protège! Je m'agenouille quelquefois en criant: «Que Dieu me protège, car je vais me livrer!» Cela est beau, n'est-ce pas, et effrayant en même temps, d'aller et de venir avec cette pensée-là: je vais me perdre ou me sauver! Prie pour moi, mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi. Je t'ai connue un an trop tôt. J'ai cru longtemps à mon bonheur, à une espèce d'étoile qui me suivait. Il en est tombé une étincelle de la foudre sur ma tête, de cet astre tremblant. Je suis lavé par le feu céleste, qui a failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde dans le lit où j'ai souffert: il doit y avoir un cadavre; car celui qui s'en était levé n'est pas celui qui s'y était couché.Comme il s'ouvre, amie bien-aimée, ce coeur qui s'était desséché! Comme chaque mot, chaque chose, chaque homme que je rencontre, fait se détendre une fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici m'envoient à l'âme un rayon nouveau! Et comme tous ces rayons se pressent, se condensent, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé une issue pour s'élancer de leur antre, et retourner, teints du sang de mes veines, dans la nature! Je vais au boulevard, au Bois, à l'Opéra, sur le quai, aux Champs-Elysées. Cela est doux et étrange, n'est-ce pas, de se promener tout jeune dans une vieille vie? X.(Tattet)est de retour. Il trouve, queje lui apparais sous un nouvel aspect, voilà son mot. Du reste, je bois autant de vin de Champagne que devant, ce qui le rassure.Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon et loyal camarade, avec son grand coeur et ses grands yeux? O mon petit ange, que tu es joli! Que tu m'es cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens, en t'écrivant, que mon coeur s'épanche avec confiance, avec amour, que je puis pleurer dans tes bras! Oh, Dieu merci! j'ai un ami: on ne me le volera pas; il prie pour moi, et moi pour lui. Si je ne t'avais pas connue et perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je devais être, et pourquoi ma mère a eu un fils. Quand nous étions ensemble, je laissais ma stupide jeunesse tomber lentement en poussière; mais je ne me rendais compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais que cela valait toujours mieux que le passé. Je remettais au lendemain; je croyais qu'il serait toujours temps; je réfléchissais et je doutais. De plus, je suis d'une nature faible et oisive; la tranquillité de nos jours de plaisir me berçait doucement. Pendant ce temps là, Azraël a passé, et j'ai vu luire entre nous deux l'éclair de l'épée flamboyante. Chose étrange, je n'ai compris qu'il fallait faire usage de mes forces que lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer. J'avais une telle confiance, une si misérable vanité!J'étais habitué depuis si longtemps à porter autour de moi tant de voiles bizarres! à m'ôter une partie avec l'un, une autre avec l'autre! Je n'ai compris que je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que je pouvais mourir.Adieu, ma bien-aimée; dis à Pietro que je l'embrasse et qu'il a tort de ne pas m'écrire. Cela me ferait plus de plaisir que je ne puis le dire.
... O mon Georgeot, que Dieu me protège! Je m'agenouille quelquefois en criant: «Que Dieu me protège, car je vais me livrer!» Cela est beau, n'est-ce pas, et effrayant en même temps, d'aller et de venir avec cette pensée-là: je vais me perdre ou me sauver! Prie pour moi, mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi. Je t'ai connue un an trop tôt. J'ai cru longtemps à mon bonheur, à une espèce d'étoile qui me suivait. Il en est tombé une étincelle de la foudre sur ma tête, de cet astre tremblant. Je suis lavé par le feu céleste, qui a failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde dans le lit où j'ai souffert: il doit y avoir un cadavre; car celui qui s'en était levé n'est pas celui qui s'y était couché.
Comme il s'ouvre, amie bien-aimée, ce coeur qui s'était desséché! Comme chaque mot, chaque chose, chaque homme que je rencontre, fait se détendre une fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici m'envoient à l'âme un rayon nouveau! Et comme tous ces rayons se pressent, se condensent, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé une issue pour s'élancer de leur antre, et retourner, teints du sang de mes veines, dans la nature! Je vais au boulevard, au Bois, à l'Opéra, sur le quai, aux Champs-Elysées. Cela est doux et étrange, n'est-ce pas, de se promener tout jeune dans une vieille vie? X.(Tattet)est de retour. Il trouve, queje lui apparais sous un nouvel aspect, voilà son mot. Du reste, je bois autant de vin de Champagne que devant, ce qui le rassure.
Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon et loyal camarade, avec son grand coeur et ses grands yeux? O mon petit ange, que tu es joli! Que tu m'es cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens, en t'écrivant, que mon coeur s'épanche avec confiance, avec amour, que je puis pleurer dans tes bras! Oh, Dieu merci! j'ai un ami: on ne me le volera pas; il prie pour moi, et moi pour lui. Si je ne t'avais pas connue et perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je devais être, et pourquoi ma mère a eu un fils. Quand nous étions ensemble, je laissais ma stupide jeunesse tomber lentement en poussière; mais je ne me rendais compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais que cela valait toujours mieux que le passé. Je remettais au lendemain; je croyais qu'il serait toujours temps; je réfléchissais et je doutais. De plus, je suis d'une nature faible et oisive; la tranquillité de nos jours de plaisir me berçait doucement. Pendant ce temps là, Azraël a passé, et j'ai vu luire entre nous deux l'éclair de l'épée flamboyante. Chose étrange, je n'ai compris qu'il fallait faire usage de mes forces que lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer. J'avais une telle confiance, une si misérable vanité!
J'étais habitué depuis si longtemps à porter autour de moi tant de voiles bizarres! à m'ôter une partie avec l'un, une autre avec l'autre! Je n'ai compris que je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que je pouvais mourir.
Adieu, ma bien-aimée; dis à Pietro que je l'embrasse et qu'il a tort de ne pas m'écrire. Cela me ferait plus de plaisir que je ne puis le dire.
Notre poète va décidément mieux: lui qui, le mois précédent, écrivait à son amie n'avoir pu se décider encore à aller voir son fils au collège: «il a une paire d'yeux noirs que je ne verrai pas sans douleur, je l'avoue», il écrit maintenant (10 juin) à la pauvre mère inquiète que son Maurice se porte bien: «Je viens de le voir à l'instant et il doit sortir avec moi dimanche.»
Le 15 juin, longue lettre de George tout à fait calme à Alfred à peu près guéri. Elle s'applaudit de l'apaisement de son ami, de son rétablissement corps et âme.—Pagello y ajoute un billet de sa main pour recommander à son malade de l'hôtel Danieli,—«qu'une affection liera toujours à lui d'une manière sublime pour eux deux, incompréhensible pour les autres»,—d'éviter l'intempérance et de se souvenir de certaine eau de gomme arabique, qu'il lui fit avaler à Venise. George a lu ce sermon sur le vin de Champagne: «Sois sûr, ajoute-t-elle à Alfred, que si Pagello en avait sous la main, il en boirait une bouteille à chaque point de son discours.»
Elle a traversé une grave disette d'argent. Musset s'est fort agité pour lui faire parvenir ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur est ému à la pensée qu'elle a pu souffrir de la gène. Il songe aussi à ses angoisses de mère; Boucoiran l'avait laissée sans nouvelles de ses enfants. Il s'inquiète surtout des tristesses profondes qu'il a cru deviner entre les lignes de la seconde de sesLettres d'un voyageur—qu'il vient de porter à laRevue.—Il est découragé, triste, inquiet; il apparaît surtout bien las.
... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, de faire trois cents lieues pour te les amener, et de m'en revenir. Dis-moi de contracter pour toi une dette, que je ferais de si bon coeur et que je paierais ensuite par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans le fleuve terrible qui t'entraîne; mais avant de céder au torrent, accroche-toi un instant à cette paille, ne fût-ce que pour qu'elle te suive dans l'Océan.Buloz vient de m'apporter laLettreque tu lui as envoyée pour laRevue127. Le coeur me bat si fort qu'il faut que je t'écrive ce que j'éprouve. Mon enfant, il y a dans la lettre un mot affreux, celui desuicide; quel que soit le degré de foi qu'on ajoute à cette pensée chez les autres, elle ne prouve pas moins une très grande souffrance. J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci, je ne ris plus de rien. Dis-moi, mon George, mon frère adoré, quand tu as écrit ce mot-là, était-ce seulement l'inquiétude que tu ressentais pour ton fils, jointe au désappointement de ne pas recevoir ce que tu attendais? Ne sont-ce enfin que des causes matérielles et réelles, qui t'inspiraient cette affreuse et poignante pensée? Il m'a semblé qu'une tristesse, étrangère à tout cela, dominait les autres motifs. Buloz lui-même s'est interrompu plusieurs fois en lisant, pour me dire: «Qu'a-t-elle donc? comme cela est triste!» Le pauvre homme, qui ne se doute de rien au monde, ne manquait pas, il est vrai, d'ajouter: «Mais vous ne l'avez pas quittée? Vous ne l'avez pas abandonnée?» Le pauvre garçon ne se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions. Mais il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais bien que toute ta vie tu as pensé à la mort, que toute ta vie t'y a poussée, que cette idée t'est familière, presque chère; mais enfin elle ne se représente à toi avec force que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle naisse d'elle-même dans une organisation aussi belle, aussi complète que la tienne, comme dans celle d'un Anglais pulmonique! Je te parle franchement, mon enfant; mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas permis de l'être?.... O mon enfant, la plus aimée, la seule aimée des femmes, je te le jure sur mon père; si le sacrifice de ma vie pouvait te donner une seule année de bonheur, je sauterais dans un précipice, avec une joie éternelle dans l'âme. Mais sais-tu ce que c'est que d'être là, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis trois mois, et pour bien des années; d'avoir tout perdu, jusqu'à ses rêves; de me repaître d'un ennui sans fin, d'être plus vide que la nuit; sais-tu ce que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pensée: qu'il faut que je souffre et que je m'ensevelisse en silence, mais que du moins tu es heureuse, peut-être heureuse par mes larmes, par mon absence, par le repos que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si tu ne l'étais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne peut avoir changé la vie qu'en bien. C'est une noble créature, bonne et sincère; il t'est dévoué, j'en suis sûr, et tu es trop noble toi-même pour ne pas lui rendre le même dévouement. Il t'aime, et comme tu dois être aimée. Je n'ai jamais douté de lui, et cette confiance, que rien ne détruira jamais, a été ma force pour quitter Venise, ma force pour y venir, pour y rester. Mais, hélas! je n'en suis pas à apprendre aujourd'hui quel hiéroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent répété: le bonheur! O mon Dieu, la création tout entière frémit de crainte et d'espérance en l'entendant. Le bonheur, est-ce l'absence du désir? Est-ce de se sentir tous les atomes de son être en contact avec d'autres? Est-ce dans la pensée, dans les sens, dans le coeur que se trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre?
... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, de faire trois cents lieues pour te les amener, et de m'en revenir. Dis-moi de contracter pour toi une dette, que je ferais de si bon coeur et que je paierais ensuite par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans le fleuve terrible qui t'entraîne; mais avant de céder au torrent, accroche-toi un instant à cette paille, ne fût-ce que pour qu'elle te suive dans l'Océan.
Buloz vient de m'apporter laLettreque tu lui as envoyée pour laRevue127. Le coeur me bat si fort qu'il faut que je t'écrive ce que j'éprouve. Mon enfant, il y a dans la lettre un mot affreux, celui desuicide; quel que soit le degré de foi qu'on ajoute à cette pensée chez les autres, elle ne prouve pas moins une très grande souffrance. J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci, je ne ris plus de rien. Dis-moi, mon George, mon frère adoré, quand tu as écrit ce mot-là, était-ce seulement l'inquiétude que tu ressentais pour ton fils, jointe au désappointement de ne pas recevoir ce que tu attendais? Ne sont-ce enfin que des causes matérielles et réelles, qui t'inspiraient cette affreuse et poignante pensée? Il m'a semblé qu'une tristesse, étrangère à tout cela, dominait les autres motifs. Buloz lui-même s'est interrompu plusieurs fois en lisant, pour me dire: «Qu'a-t-elle donc? comme cela est triste!» Le pauvre homme, qui ne se doute de rien au monde, ne manquait pas, il est vrai, d'ajouter: «Mais vous ne l'avez pas quittée? Vous ne l'avez pas abandonnée?» Le pauvre garçon ne se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions. Mais il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais bien que toute ta vie tu as pensé à la mort, que toute ta vie t'y a poussée, que cette idée t'est familière, presque chère; mais enfin elle ne se représente à toi avec force que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle naisse d'elle-même dans une organisation aussi belle, aussi complète que la tienne, comme dans celle d'un Anglais pulmonique! Je te parle franchement, mon enfant; mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas permis de l'être?.... O mon enfant, la plus aimée, la seule aimée des femmes, je te le jure sur mon père; si le sacrifice de ma vie pouvait te donner une seule année de bonheur, je sauterais dans un précipice, avec une joie éternelle dans l'âme. Mais sais-tu ce que c'est que d'être là, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis trois mois, et pour bien des années; d'avoir tout perdu, jusqu'à ses rêves; de me repaître d'un ennui sans fin, d'être plus vide que la nuit; sais-tu ce que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pensée: qu'il faut que je souffre et que je m'ensevelisse en silence, mais que du moins tu es heureuse, peut-être heureuse par mes larmes, par mon absence, par le repos que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si tu ne l'étais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne peut avoir changé la vie qu'en bien. C'est une noble créature, bonne et sincère; il t'est dévoué, j'en suis sûr, et tu es trop noble toi-même pour ne pas lui rendre le même dévouement. Il t'aime, et comme tu dois être aimée. Je n'ai jamais douté de lui, et cette confiance, que rien ne détruira jamais, a été ma force pour quitter Venise, ma force pour y venir, pour y rester. Mais, hélas! je n'en suis pas à apprendre aujourd'hui quel hiéroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent répété: le bonheur! O mon Dieu, la création tout entière frémit de crainte et d'espérance en l'entendant. Le bonheur, est-ce l'absence du désir? Est-ce de se sentir tous les atomes de son être en contact avec d'autres? Est-ce dans la pensée, dans les sens, dans le coeur que se trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre?
Note 127:(retour)Publiée dans laRevue des Deux Mondesdu 15 juillet 1834.
... Réponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne au pied de mon lit retrouver ma douleur courageuse et résignée, afin que l'idée de ton bonheur éveille encore un faible écho lointain dans le vide où je suis, et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu de tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, si Dieu n'existe pas, ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi de te parler avec cette franchise; pardonne-moi de ne pouvoir imposer silence à mon coeur. Je suis muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi un peu de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car la mort se repent de m'avoir manqué là-bas, quand tes soins et tes veilles l'ont écartée de moi. Adieu, je n'en puis plus!(Lettre du 46 juin.)
... Réponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne au pied de mon lit retrouver ma douleur courageuse et résignée, afin que l'idée de ton bonheur éveille encore un faible écho lointain dans le vide où je suis, et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu de tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, si Dieu n'existe pas, ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi de te parler avec cette franchise; pardonne-moi de ne pouvoir imposer silence à mon coeur. Je suis muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi un peu de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car la mort se repent de m'avoir manqué là-bas, quand tes soins et tes veilles l'ont écartée de moi. Adieu, je n'en puis plus!(Lettre du 46 juin.)
George rassure cet ami trop vite inquiet: son idée de suicide, ce spleen toujours prêt à se réveiller au contact d'une contrariété ou d'un affront, «la suivra toujours probablement sans lui faire aucunbobo, car elle n'a ici aucun chagrin de coeur». Son Pagello est un ange; ses tracas matériels se sont dissipés. Dans un mois elle reverra ses enfants... Elle ajoute comme glose à cet exposé de sa tranquillité: «Tu as donc bien raison de dire que mon bonheur a pris sa source dans tes larmes, non pas dans celles de ton désespoir et de ta souffrance, mais dans celles de ton enthousiasme et de ton sacrifice... Rappelle-toi que tu m'as laissé un souvenir plus sûr et plus précieux que tous les souvenirs de la possession,»(Lettre du 26 juin.)
La dernière lettre de Musset adressée à Venise, le 10 juillet, a été détruite «parce qu'elle contenait une confidence». On en a gardé du moins quelques lignes relatives au retour attendu de George avec le «bon docteur», et ce trait qui nous prépare a la rencontre des amants:
«—Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que «Mme Sand soitune femme adorable?» Telle est l'honnête question qu'une belle bête m'adressait l'autre jour. La chère créature ne me l'a pas répétée moins de trois fois pour voir si je varierais mes réponses.—«Chante, mon «brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me «feras pas renier, comme saint Pierre.»
VII
Apres cinq mois de vie commune à Venise, George Sand et Pagello partent pour Paris. Les dernières lignes que nous avons citées du naïf journal du docteur nous signalent chez eux un état d'âme assez mélancolique, sans le trop préciser. De George Sand elle-même nous n'apprendrons rien: nous savons qu'elle n'avoue jamais... Cette grande sincère—pour les autres—s'acharne à tout dissimuler de sa vie vraie... Déjà elle s'obstinait à réagir contre sa légende, légende qui offensait son âme hautaine et bourgeoise. Elle préludait à ce rôle deMatriarchequi devait faire vénérer sa vieillesse.