Les fermes, isolées dans leurs cours carrées, derrière leurs rideaux de grands arbres poudrés de frimas, semblaient endormies en leur chemise blanche. Ni hommes ni bêtes ne sortaient plus; seules les cheminées des chaumières révélaient la vie cachée, par les minces filets de fumée qui montaient droit dans l'air glacial.
La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout semblait mort, tué par le froid. De temps en temps, on entendait craquer les arbres, comme si leurs membres de bois se fussent brisés sous leur écorce; et parfois une grosse branche se détachait et tombait, l'invincible gelée pétrifiant la sève et rompant les fibres.
Jeanne attendait anxieusement le retour des souffles tièdes, attribuant à la rigueur terrible du temps toutes les souffrances vagues qui la traversaient.
Tantôt elle ne pouvait plus rien manger, prise de dégoût devant toute nourriture; tantôt son pouls battait follement; tantôt ses faibles repas lui donnaient des écoeurements d'indigestion; et ses nerfs tendus, vibrant sans cesse, la faisaient vivre en une agitation constante et intolérable.
Un soir le thermomètre descendit encore et Julien, tout frissonnant au sortir de table (car jamais la salle n'était chauffée à point, tant il économisait sur le bois), se frotta les mains en murmurant:
— Il fera bon coucher deux cette nuit, n'est-ce pas, ma chatte?
Il riait de son rire bon enfant d'autrefois, et Jeanne lui sauta au cou; mais elle se sentait justement si mal à l'aise, ce soir- là, si endolorie, si étrangement nerveuse qu'elle le pria, tout bas, en lui baisant les lèvres, de la laisser dormir seule. Elle lui dit, en quelques mots, son mal:
— Je t'en prie, mon chéri; je t'assure que je ne suis pas bien.Ça ira mieux demain, sans doute.
Il n'insista pas:
— Comme il te plaira, ma chère; si tu es malade, il faut te soigner.
Et on parla d'autre chose.
Elle se coucha de bonne heure. Julien, par extraordinaire, fit allumer du feu dans sa chambre particulière.
Quand on lui annonça que «ça flambait bien», il baisa sa femme au front et s'en alla.
La maison entière semblait travaillée par le froid; les murs pénétrés avaient des bruits légers comme des frissons; et Jeanne en son lit grelottait.
Deux fois elle se releva pour mettre des bûches au foyer, et chercher des robes, des jupes, des vieux vêtements qu'elle amoncelait sur sa couche. Rien ne la pouvait réchauffer, ses pieds s'engourdissaient, tandis qu'en ses mollets et jusqu'en ses cuisses des vibrations couraient qui la faisaient se retourner sans cesse, s'agiter, s'énerver à l'excès.
Bientôt ses dents claquèrent; ses mains tremblèrent; sa poitrine se serrait; son coeur lent battait de grands coups sourds et semblait parfois s'arrêter; et sa gorge haletait comme si l'air n'y pouvait plus entrer.
Une effroyable angoisse saisit son âme en même temps que l'invincible froid l'envahissait jusqu'aux moelles. Jamais elle n'avait éprouvé cela, elle ne s'était sentie abandonnée ainsi par la vie, prête à exhaler son dernier souffle.
Elle pensa: «Je vais mourir… Je meurs…»
Et, frappée d'épouvante, elle sauta hors du lit, sonna Rosalie, attendit, sonna de nouveau, attendit encore, frémissante et glacée.
La petite bonne ne venait point. Elle dormait sans doute de ce dur premier sommeil que rien ne brise; et Jeanne, perdant l'esprit, s'élança pieds nus dans l'escalier.
Elle monta sans bruit, à tâtons, trouva la porte, l'ouvrit, appela «Rosalie!» avança toujours, heurta le lit, promena ses mains dessus et reconnut qu'il était vide. Il était vide et tout froid comme si personne n'y eût couché.
Surprise, elle se dit:
— Comment! elle est encore partie courir par un pareil temps!
Mais comme son coeur, devenu tout à coup tumultueux, bondissait, l'étouffait, elle redescendit, les jambes fléchissantes, afin de réveiller Julien.
Elle pénétra chez lui violemment, fouettée par cette conviction qu'elle allait mourir et par le désir de le voir avant de perdre connaissance.
À la lueur du feu agonisant, elle aperçut, à côté de la tête de son mari, la tête de Rosalie sur l'oreiller.
Au cri qu'elle poussa, ils se dressèrent tous les deux. Elle demeura une seconde immobile dans l'effarement de cette découverte. Puis elle s'enfuit, rentra dans sa chambre; et comme Julien, éperdu, avait appelé «Jeanne!», une peur atroce la saisit de le voir, d'entendre sa voix, de l'écouter s'expliquer, mentir, de rencontrer son regard face à face; et elle se précipita de nouveau dans l'escalier qu'elle descendit.
Elle courait maintenant dans l'obscurité au risque de rouler le long des marches, de se casser les membres sur la pierre. Elle allait devant elle, poussée par un impérieux besoin de fuir, de ne plus apprendre rien, de ne plus voir personne.
Quand elle fut en bas, elle s'assit sur une marche, toujours en chemise et nu-pieds; et elle demeurait là, l'esprit perdu.
Julien avait sauté du lit, s'habillait à la hâte. Elle se redressa pour se sauver de lui. Déjà il descendait aussi l'escalier, et il criait:
— Écoute, Jeanne!
Non, elle ne voulait pas écouter ni se laisser toucher du bout des doigts; et elle se jeta dans la salle à manger courant comme devant un assassin. Elle cherchait une issue, une cachette, un coin noir, un moyen de l'éviter. Elle se blottit sous la table. Mais déjà il ouvrait la porte, sa lumière à la main, répétant toujours: «Jeanne!» et elle repartit comme un lièvre, s'élança dans la cuisine, en fit deux fois le tour à la façon d'une bête acculée; et, comme il la rejoignait encore, elle ouvrit brusquement la porte du jardin et s'élança dans la campagne.
Le contact glacé de la neige, où ses jambes nues entraient parfois jusqu'aux genoux, lui donna soudain une énergie désespérée. Elle n'avait pas froid, bien que toute découverte; elle ne sentait plus rien tant la convulsion de son âme avait engourdi son corps, et elle courait, blanche comme la terre.
Elle suivit la grande allée, traversa le bosquet, franchit le fossé et partit à travers la lande.
Pas de lune; les étoiles luisaient comme une semaille de feu dans le noir du ciel; mais la plaine était claire cependant, d'une blancheur terne, d'une immobilité figée, d'un silence infini.
Jeanne allait vite, sans souffler, sans savoir, sans réfléchir à rien. Et soudain elle se trouva au bord de la falaise. Elle s'arrêta net, par instinct, et s'accroupit, vidée de toute pensée et de toute volonté.
Dans le trou sombre devant elle la mer, invisible et muette, exhalait l'odeur salée de ses varechs à marée basse.
Elle demeura là longtemps, inerte d'esprit comme de corps; puis, tout à coup, elle se mit à trembler, mais à trembler follement comme une voile qu'agite le vent. Ses bras, ses mains, ses pieds secoués par une force invincible palpitaient, vibraient de sursauts précipités; et la connaissance lui revint brusquement, claire et poignante.
Puis des visions anciennes passèrent devant ses yeux; cette promenade avec lui dans le bateau du père Lastique, leur causerie, son amour naissant, le baptême de la barque; puis elle remonta plus loin jusqu'à cette nuit bercée de rêves à son arrivée aux Peuples. Et maintenant! maintenant! Oh! sa vie était cassée, toute joie finie, toute attente impossible; et l'épouvantable avenir plein de tortures, de trahisons et de désespoirs lui apparut. Autant mourir, ce serait fini tout de suite.
Mais une voix criait au loin:
— C'est ici, voilà ses pas; vite, vite, par ici!
C'était Julien qui la cherchait.
Oh! elle ne voulait pas le revoir. Dans l'abîme, là, devant elle, elle entendait maintenant un petit bruit, le vague glissement de la mer sur les roches.
Elle se dressa, toute soulevée déjà pour s'élancer et, jetant à la vie l'adieu des désespérés, elle gémit le dernier mot des mourants, le dernier mot des jeunes soldats éventrés dans les batailles:
— Maman!
Soudain, la pensée de petite mère la traversa; elle la vit sanglotant; elle vit son père à genoux devant son cadavre noyé, elle eut en une seconde toute la souffrance de leur désespoir.
Alors elle retomba mollement dans la neige; et elle ne se sauva plus quand Julien et le père Simon, suivis de Marius qui tenait une lanterne, la saisirent par les bras pour la rejeter en arrière, tant elle était près du bord.
Ils firent d'elle ce qu'ils voulurent, car elle ne pouvait plus remuer. Elle sentit qu'on l'emportait, puis qu'on la mettait dans un lit, puis qu'on la frictionnait avec des linges brûlants; puis tout s'effaça, toute connaissance disparut.
Puis un cauchemar — était-ce un cauchemar? — l'obséda. Elle était couchée dans sa chambre. Il faisait jour, mais elle ne pouvait pas se lever. Pourquoi? Elle n'en savait rien. Alors elle entendit un petit bruit sur le plancher, une sorte de grattement, de frôlement, et soudain une souris, une petite souris grise passait vivement sur son drap. Une autre aussitôt la suivait, puis une troisième qui s'avançait vers la poitrine, de son trot vif et menu. Jeanne n'avait pas peur; mais elle voulut prendre la bête et lança sa main, sans y parvenir.
Alors d'autres souris, dix, vingt, des centaines, des milliers surgirent de tous les côtés. Elles grimpaient aux colonnes, filaient sur les tapisseries, couvraient la couche tout entière. Et bientôt elles pénétrèrent sous les couvertures; Jeanne les sentait glisser sur sa peau, chatouiller ses jambes, descendre et monter le long de son corps. Elle les voyait venir du pied du lit pour pénétrer dedans contre sa gorge; et elle se débattait, jetait ses mains en avant pour en saisir une et les refermait toujours vides.
Elle s'exaspérait, voulait fuir, criait, et il lui semblait qu'on la tenait immobile, que des bras vigoureux l'enlaçaient et la paralysaient; mais elle ne voyait personne.
Elle n'avait point la notion du temps. Cela dut être long, très long.
Puis elle eut un réveil las, meurtri, doux cependant. Elle se sentait faible. Elle ouvrit les yeux, et ne s'étonna pas de voir petite mère assise dans sa chambre avec un gros homme qu'elle ne connaissait point.
Quel âge avait-elle? elle n'en savait rien et se croyait toute petite fille. Elle n'avait, non plus, aucun souvenir.
Le gros homme dit:
— Tenez, la connaissance revient.
Et petite mère se mit à pleurer. Alors le gros homme reprit:
— Voyons, soyez calme, madame la baronne, je vous dis que j'en réponds maintenant. Mais ne lui parlez de rien, de rien. Qu'elle dorme.
Et il sembla à Jeanne qu'elle vivait encore très longtemps assoupie, reprise par un pesant sommeil dès qu'elle essayait de penser; et elle n'essayait pas non plus de se rappeler quoi que ce soit, comme si, vaguement, elle avait eu peur de la réalité reparue en sa tête.
Or, une fois, comme elle s'éveillait, elle aperçut Julien, seul près d'elle; et brusquement, tout lui revint, comme si un rideau se fût levé qui cachait sa vie passée.
Elle eut au coeur une douleur horrible et voulut fuir encore. Elle rejeta ses draps, sauta par terre et tomba, ses jambes ne la pouvant plus porter.
Julien s'élança vers elle; et elle se mit à hurler pour qu'il ne la touchât point. Elle se tordait, se roulait. La porte s'ouvrit. Tante Lison accourait avec la veuve Dentu, puis le baron, puis enfin petite mère arriva soufflant, éperdue.
On la recoucha; et aussitôt elle ferma les yeux sournoisement pour ne point parler et pour réfléchir à son aise.
Sa mère et sa tante la soignaient, s'empressaient, l'interrogeaient:
— Nous entends-tu maintenant, Jeanne, ma petite Jeanne?
Elle faisait la sourde, ne répondait pas; et elle s'aperçut très bien de la journée finie. La nuit vint. La garde s'installa près d'elle, et la faisait boire de temps en temps.
Elle buvait sans rien dire, mais elle ne dormait plus; elle raisonnait péniblement, cherchant des choses qui lui échappaient, comme si elle avait eu des trous dans sa mémoire, de grandes places blanches et vides où les événements ne s'étaient point marqués.
Peu à peu, après de longs efforts, elle retrouva tous les faits.
Et elle y réfléchit avec une obstination fixe.
Petite mère, tante Lison et le baron étaient venus, donc elle avait été très malade. Mais Julien? Qu'avait-il dit? Ses parents savaient-ils? Et Rosalie? où était-elle? Et puis que faire? Une idée l'illumina — retourner avec père et petite mère, à Rouen, comme autrefois. Elle serait veuve; voilà tout.
Alors elle attendit, écoutant ce qu'on disait autour d'elle, comprenant fort bien sans le laisser voir, jouissant de ce retour de raison, patiente et rusée.
Le soir, enfin, elle se trouva seule avec la baronne et elle appela, tout bas:
— Petite mère!
Sa propre voix l'étonna, lui parut changée. La baronne lui saisit les mains:
— Ma fille, ma Jeanne chérie! ma fille, tu me reconnais?
— Oui, petite mère, mais il ne faut point pleurer; nous avons à causer longtemps. Julien t'a-t-il dit pourquoi je me suis sauvée dans la neige?
— Oui, ma mignonne, tu as eu une fièvre très dangereuse.
— Ce n'est pas ça, maman. J'ai eu la fièvre après; mais t'a-t-il dit qui me l'a donnée, cette fièvre, et pourquoi je me suis sauvée?
— Non, ma chérie.
— C'est parce que j'ai trouvé Rosalie dans son lit.
La baronne crut qu'elle délirait encore, la caressa.
— Dors, ma mignonne, calme-toi, essaie de dormir.
Mais Jeanne, obstinée, reprit:
— J'ai toute ma raison maintenant, petite maman, je ne dis pas de folies comme j'ai dû en dire les jours derniers. Je me sentais malade une nuit, alors j'ai été chercher Julien. Rosalie était couchée avec lui. J'ai perdu la tête de chagrin et je me suis sauvée dans la neige pour me jeter à la falaise.
Mais la baronne répétait:
— Oui, ma mignonne, tu as été bien malade.
— Ce n'est pas ça, maman, j'ai trouvé Rosalie dans le lit deJulien, et je ne veux plus rester avec lui. Tu m'emmèneras àRouen, comme autrefois.
La baronne, à qui le médecin avait recommandé de ne contrarierJeanne en rien, répondit:
— Oui, ma mignonne.
Mais la malade s'impatienta:
— Je vois bien que tu ne me crois pas. Va chercher petit père, lui, il finira bien par me comprendre.
Et petite mère se leva difficilement, prit ses deux cannes, sortit en traînant ses pieds, puis revint après quelques minutes avec le baron qui la soutenait.
Ils s'assirent devant le lit et Jeanne aussitôt commença. Elle dit tout, doucement, d'une voix faible, avec clarté: le caractère bizarre de Julien, ses duretés, son avarice, et enfin son infidélité.
Quand elle eut fini, le baron vit bien qu'elle ne divaguait pas, mais il ne savait que penser, que résoudre et que répondre.
Il lui prit la main, d'une façon tendre, comme autrefois quand il l'endormait avec des histoires.
— Écoute, ma chérie, il faut agir avec prudence. Ne brusquons rien; tâche de supporter ton mari jusqu'au moment où nous aurons pris une résolution… Tu me le promets?
Elle murmura:
— Je veux bien, mais je ne resterai pas ici quand je serai guérie.
Puis, tout bas, elle ajouta:
— Où est Rosalie maintenant?
Le baron reprit:
— Tu ne la verras plus.
Mais elle s'obstinait.
— Où est-elle? je veux savoir.
Alors il avoua qu'elle n'avait point quitté la maison; mais il affirma qu'elle allait partir.
En sortant de chez la malade, le baron tout chauffé par la colère, blessé dans son coeur de père, alla trouver Julien, et, brusquement:
— Monsieur, je viens vous demander compte de votre conduite vis- à-vis de ma fille. Vous l'avez trompée avec votre servante; cela est doublement indigne.
Mais Julien joua l'innocent, nia avec passion, jura, prit Dieu à témoin. Quelle preuve avait-on d'ailleurs? Est-ce que Jeanne n'était pas folle? ne venait-elle pas d'avoir une fièvre cérébrale? ne s'était-elle pas sauvée par la neige, une nuit, dans un accès de délire, au début de sa maladie? Et c'est justement au milieu de cet accès, alors qu'elle courait presque nue par la maison, qu'elle prétendait avoir vu sa bonne dans le lit de son mari.
Et il s'emportait; il menaça d'un procès; il s'indignait avec véhémence. Et le baron, confus, fit des excuses, demanda pardon, et tendit sa main loyale que Julien refusa de prendre.
Quand Jeanne connut la réponse de son mari, elle ne se fâcha point et répondit:
— Il ment, papa, mais nous finirons par le convaincre.
Et pendant deux jours elle fut taciturne, recueillie, méditant.
Puis, le troisième matin, elle voulut voir Rosalie. Le baron refusa de faire monter la bonne, déclara qu'elle était partie. Jeanne ne céda point, répétant:
— Alors qu'on aille la chercher chez elle.
Et déjà elle s'irritait quand le docteur entra. On lui dit tout pour qu'il jugeât. Mais Jeanne soudain se mit à pleurer, énervée outre mesure, criant presque:
— Je veux voir Rosalie: je veux la voir!
Alors le médecin lui prit la main, et, à voix basse:
— Calmez-vous, madame; toute émotion pourrait devenir grave; car vous êtes enceinte.
Elle demeura saisie, comme frappée d'un coup, et il lui sembla tout de suite que quelque chose remuait en elle. Puis elle resta silencieuse, n'écoutant pas même ce qu'on disait, s'enfonçant en sa pensée. Elle ne put dormir de la nuit, tenue en éveil par cette idée nouvelle et singulière qu'un enfant vivait là, dans son ventre; et triste, peinée qu'il fût le fils de Julien; inquiète, craignant qu'il ne ressemblât à son père. Au jour venu, elle fit appeler le baron.
— Petit père, ma résolution est bien prise; je veux tout savoir, surtout maintenant; tu entends, je veux; et tu sais qu'il ne faut pas me contrarier dans la situation où je suis. Écoute bien. Tu vas aller chercher M. le curé. J'ai besoin de lui pour empêcher Rosalie de mentir; puis, dès qu'il sera venu, tu la feras monter et tu resteras là avec petite mère. Surtout veille à ce que Julien n'ait pas de soupçons.
Une heure plus tard, le prêtre entrait, engraissé encore, soufflant autant que petite mère. Il s'assit près d'elle dans un fauteuil, le ventre tombant entre ses jambes ouvertes; et il commença par plaisanter, en passant par habitude son mouchoir à carreaux sur son front:
— Eh bien, madame la baronne, je crois que nous ne maigrissons pas; m'est avis que nous faisons la paire.
Puis, se tournant vers le lit de la malade:
— Hé! hé! qu'est-ce qu'on m'a dit, ma jeune dame, que nous aurions bientôt un nouveau baptême? Ah! ah! ah! pas d'une barque cette fois.
Et il ajouta d'un ton grave: «Ce sera un défenseur pour la patrie», puis, après une courte réflexion: «À moins que ce ne soit une bonne mère de famille»; et, saluant la baronne, «comme vous, madame».
Mais la porte du fond s'ouvrit. Rosalie, éperdue, larmoyant, refusait d'entrer, cramponnée à l'encadrement, et poussée par le baron. Impatienté, il la jeta d'une secousse dans la chambre. Alors elle se couvrit la face de ses mains et resta debout, sanglotant.
Jeanne, dès qu'elle l'aperçut, se dressa brusquement, s'assit, plus pâle que ses draps; et son coeur affolé soulevait de ses battements la mince chemise collée à sa peau. Elle ne pouvait parler, respirant à peine, suffoquée. Enfin, elle prononça d'une voix coupée par l'émotion:
— Je… je… n'aurais pas… pas besoin… de t'interroger. Il… il me suffit de te voir ainsi… de… de voir ta… ta honte devant moi.
Après une pause, car le souffle lui manquait, elle reprit:
— Mais je veux tout savoir, tout… tout. J'ai fait venir M. le curé pour que ce soit comme une confession, tu entends.
Immobile, Rosalie poussait presque des cris entre ses mains crispées.
Le baron, que la colère gagnait, lui saisit les bras, les écarta violemment, et, la jetant à genoux près du lit:
— Parle donc… Réponds.
Elle resta par terre, dans la posture qu'on prête aux Madeleines, le bonnet de travers, le tablier sur le parquet, le visage voilé de nouveau de ses mains redevenues libres.
Alors le curé lui parla:
— Allons, ma fille, écoute ce qu'on te dit, et réponds. Nous ne voulons pas te faire de mal; mais on veut savoir ce qui s'est passé.
Jeanne, penchée au bord de sa couche, la regardait. Elle dit:
— C'est bien vrai que tu étais dans le lit de Julien quand je vous ai surpris.
Rosalie, à travers ses mains, gémit:
— Oui, madame.
Alors, brusquement, la baronne se mit à pleurer aussi avec un gros bruit de suffocation; et ses sanglots convulsifs accompagnaient ceux de Rosalie.
Jeanne, les yeux droit sur la bonne, demanda:
— Depuis quand cela durait-il?
Rosalie balbutia:
— Depuis qu'il est v'nu.
Jeanne ne comprenait pas.
— Depuis qu'il est venu… Alors… depuis… depuis le printemps?
— Oui, madame.
— Depuis qu'il est entré dans cette maison?
— Oui, madame.
Et Jeanne, comme oppressée de questions, interrogea d'une voix précipitée:
— Mais comment cela s'est-il fait? Comment te l'a-t-il demandé? Comment t'a-t-il prise? Qu'est-ce qu'il t'a dit? À quel moment, comment as-tu cédé? comment as-tu pu te donner à lui?
Et Rosalie, écartant ses mains cette fois, saisie aussi d'une fièvre de parler, d'un besoin de répondre:
— J'sais ti mé? C'est le jour qu'il a dîné ici la première fois, qu'il est v'nu m'trouver dans ma chambre. Il s'était caché dans l'grenier. J'ai pas osé crier pour pas faire d'histoire. Il s'est couché avec mé; j'savais pu c'que j'faisais à çu moment-là; il a fait c'qu'il a voulu. J'ai rien dit parce que je le trouvais gentil!…
Alors Jeanne, poussant un cri:
— Mais… ton… ton enfant… c'est à lui?…
Rosalie sanglota.
— Oui, madame.
Puis toutes deux se turent.
On n'entendait plus que le bruit des larmes de Rosalie et de la baronne.
Jeanne, accablée, sentit à son tour ses yeux ruisselants; et les gouttes sans bruit coulèrent sur ses joues.
L'enfant de sa bonne avait le même père que le sien! Sa colère était tombée. Elle se sentait maintenant toute pénétrée d'un désespoir morne, lent, profond, infini.
Elle reprit enfin d'une voix changée, mouillée, d'une voix de femme qui pleure:
— Quand nous sommes revenus de… là-bas… du voyage… quand est-ce qu'il a recommencé?
La petite bonne, tout à fait écroulée par terre, balbutia;
— Le… le premier soir, il est v'nu.
Chaque parole tordait le coeur de Jeanne. Ainsi, le premier soir, le soir du retour aux Peuples, il l'avait quittée pour cette fille. Voilà pourquoi il la laissait dormir seule!
Elle en savait assez, maintenant, elle ne voulait plus rien apprendre; elle cria:
— Va-t'en, va-t'en!
Et comme Rosalie ne bougeait point, anéantie, Jeanne appela son père:
— Emmène-la, emporte-la.
Mais le curé, qui n'avait encore rien dit, jugea le moment venu de placer un petit sermon.
— C'est très mal, ce que tu as fait là, ma fille, très mal; et le bon Dieu ne te pardonnera pas de sitôt. Pense à l'enfer qui t'attend si tu ne gardes pas désormais une bonne conduite. Maintenant que tu as un enfant, il faut que tu te ranges. Mme la baronne fera sans doute quelque chose pour toi, et nous te trouverons un mari…
Il aurait longtemps parlé, mais le baron, ayant de nouveau saisi Rosalie par les épaules, la souleva, la traîna jusqu'à la porte, et la jeta, comme un paquet, dans le couloir.
Dès qu'il fut revenu, plus pâle que sa fille, le curé reprit la parole:
— Que voulez-vous? elles sont toutes comme ça dans le pays. C'est une désolation, mais on n'y peut rien, et il faut bien un peu d'indulgence pour les faiblesses de la nature. Elles ne se marient jamais sans être enceintes, jamais, madame.
Et il ajouta souriant:
— On dirait une coutume locale.
Puis, d'un ton indigné:
Jusqu'aux enfants qui s'en mêlent! N'ai-je pas trouvé l'an dernier, dans le cimetière, deux petits du catéchisme, le garçon et la fille! J'ai prévenu les parents! Savez-vous ce qu'ils m'ont répondu? «Qu'voulez-vous, monsieur l'curé, c'est pas nous qui leur avons appris ces saletés-là, j'y pouvons rien.» Voilà, monsieur, votre bonne a fait comme les autres.
Mais le baron, qui tremblait d'énervement, l'interrompit:
— Elle? que m'importe! mais c'est Julien qui m'indigne. C'est infâme ce qu'il a fait là, et je vais emmener ma fille.
Et il marchait, s'animant toujours, exaspéré:
— C'est infâme d'avoir ainsi trahi ma fille, infâme! C'est un gueux, cet homme, une canaille, un misérable; et je le lui dirai, je le souffletterai, je le tuerai sous ma canne!
Mais le prêtre, qui absorbait lentement une prise de tabac à côté de la baronne en larmes, et qui cherchait à accomplir son ministère d'apaisement, reprit:
— Voyons, monsieur le baron, entre nous, il a fait comme tout le monde. En connaissez-vous beaucoup, des maris qui soient fidèles?
Et il ajouta avec une bonhomie malicieuse:
— Tenez, je parie que vous-même, vous avez fait vos farces.Voyons, la main sur la conscience, est-ce vrai?
Le baron s'était arrêté, saisi, en face du prêtre qui continua:
— Eh! oui, vous avez fait comme les autres. Qui sait même si vous n'avez jamais tâté d'une petite bobonne comme celle-là. Je vous dis que tout le monde en fait autant. Votre femme n'en a pas été moins heureuse ni moins aimée, n'est-ce pas?
Le baron ne remuait plus, bouleversé.
C'était vrai, parbleu, qu'il en avait fait autant, et souvent encore, toutes les fois qu'il avait pu; et il n'avait pas respecté non plus le toit conjugal; et, quand elles étaient jolies, il n'avait jamais hésité devant les servantes de sa femme! Était-il pour cela un misérable? Pourquoi jugeait-il si sévèrement la conduite de Julien alors qu'il n'avait jamais même songé que la sienne pût être coupable?
Et la baronne, tout essoufflée encore de sanglots, eut sur les lèvres une ombre de sourire au souvenir des fredaines de son mari, car elle était de cette race sentimentale, vite attendrie, et bienveillante, pour qui les aventures d'amour font partie de l'existence.
Jeanne, affaissée, les yeux ouverts devant elle, allongée sur le dos et les bras inertes, songeait douloureusement. Une parole de Rosalie lui était revenue qui lui blessait l'âme, et pénétrait comme une vrille en son coeur: «Moi, j'ai rien dit parce que je le trouvais gentil.»
Elle aussi l'avait trouvé gentil; et c'est uniquement pour cela qu'elle s'était donnée, liée pour la vie, qu'elle avait renoncé à toute autre espérance, à tous les projets entrevus, à tout l'inconnu de demain. Elle était tombée dans ce mariage, dans ce trou sans bords pour remonter dans cette misère, dans cette tristesse, dans ce désespoir, parce que, comme Rosalie, elle l'avait trouvé gentil!
La porte s'ouvrit d'une poussée furieuse. Julien parut, l'air féroce. Il avait aperçu, dans l'escalier, Rosalie gémissant et il venait savoir, comprenant qu'on tramait quelque chose, que la bonne avait parlé sans doute. La vue du prêtre le cloua sur place.
Il demanda d'une voix tremblante, mais calme:
— Quoi? qu'y a-t-il?
Le baron, si violent tout à l'heure, n'osait rien dire, craignant l'argument du curé et son propre exemple invoqué par son gendre. Petite mère larmoyait plus fort; mais Jeanne s'était soulevée sur ses mains, et elle regardait, haletante, celui qui la faisait si cruellement souffrir. Elle balbutia:
— Il y a que nous n'ignorons plus rien, que nous savons toutes vos infamies depuis… depuis le jour où vous êtes entré dans cette maison… il y a que l'enfant de cette bonne est à vous comme… comme… le mien… ils seront frères…
Et, une surabondance de douleur lui étant venue à cette pensée, elle s'affaissa dans ses draps et pleura frénétiquement.
Il restait béant, ne sachant que dire ni que faire. Le curé intervint encore.
— Voyons, voyons, ne nous chagrinons pas tant que ça, ma jeune dame, soyez raisonnable.
Il se leva, s'approcha du lit et posa sa main tiède sur le front de cette désespérée. Ce simple contact l'amollit étrangement; elle se sentit aussitôt alanguie, comme si cette forte main de rustre, habituée aux gestes qui absolvent, aux caresses réconfortantes, lui eût apporté dans son toucher un apaisement mystérieux.
Le bonhomme, demeuré debout, reprit:
— Madame, il faut toujours pardonner. Voilà un grand malheur qui vous arrive; mais Dieu, dans sa miséricorde, l'a compensé par un grand bonheur, puisque vous allez être mère. Cet enfant sera votre consolation. C'est en son nom que je vous implore, que je vous adjure de pardonner l'erreur de M. Julien. Ce sera un lien nouveau entre vous, un gage de sa fidélité future. Pouvez-vous rester séparée de coeur de celui dont vous portez l'oeuvre dans votre flanc?
Elle ne répondait point, broyée, endolorie, épuisée maintenant, sans force même pour la colère et la rancune. Ses nerfs lui semblaient lâchés, coupés doucement, elle ne vivait plus qu'à peine.
La baronne, pour qui tout ressentiment semblait impossible, et dont l'âme était incapable d'un effort prolongé, murmura:
— Voyons, Jeanne.
Alors le prêtre prit la main du jeune homme et, l'attirant près du lit, la posa dans la main de sa femme. Il appliqua dessus une petite tape comme pour les unir d'une façon définitive; et, quittant son ton prêcheur et professionnel, il dit, d'un air content:
— Allons, c'est fait: croyez-moi, ça vaut mieux.
Puis, les deux mains rapprochées un moment se séparèrent aussitôt. Julien, n'osant embrasser Jeanne, baisa sa belle-mère au front, pivota sur ses talons, prit le bras du baron qui se laissa faire, heureux au fond que la chose se fût arrangée ainsi; et ils sortirent ensemble pour fumer un cigare.
Alors la malade, anéantie, s'assoupit pendant que le prêtre et petite mère causaient doucement à voix basse.
L'abbé parlait, expliquant, développant ses idées; et la baronne consentait toujours d'un signe de tête. Il dit enfin, pour conclure:
— Donc, c'est entendu, vous donnez à cette fille la ferme de Barville, et je me charge de lui trouver un mari, un brave garçon rangé. Oh! avec un bien de vingt mille francs, nous ne manquerons pas d'amateurs. Nous n'aurons que l'embarras du choix.
Et la baronne souriait maintenant, heureuse, avec deux larmes restées en route sur ses joues, mais dont la traînée humide était déjà séchée.
Elle insistait:
— C'est entendu, Barville vaut, au bas mot, vingt mille francs; mais on placera le bien sur la tête de l'enfant; les parents en auront la jouissance pendant leur vie.
Et le curé se leva, serra la main de petite mère:
— Ne vous dérangez point, madame la baronne, ne vous dérangez point; je sais ce que vaut un pas.
Comme il sortait, il rencontra tante Lison qui venait voir sa malade. Elle ne s'aperçut de rien; on ne lui dit rien et elle ne sut rien, comme toujours.
Rosalie avait quitté la maison et Jeanne accomplissait la période de sa grossesse douloureuse. Elle ne se sentait au coeur aucun plaisir à se savoir mère, trop de chagrins l'avaient accablée. Elle attendait son enfant sans curiosité, courbée encore sous des appréhensions de malheurs indéfinis.
Le printemps était venu tout doucement. Les arbres nus frémissaient sous la brise encore fraîche, mais dans l'herbe humide des fossés, où pourrissaient les feuilles de l'automne, les primevères jaunes commençaient à se montrer. De toute la plaine, des cours de ferme, des champs détrempés, s'élevait une senteur d'humidité, comme un goût de fermentation. Et une foule de petites pointes vertes sortaient de la terre brune et luisaient aux rayons du soleil.
Une grosse femme, bâtie en forteresse, remplaçait Rosalie et soutenait la baronne dans ses promenades monotones tout le long de son allée, où la trace de son pied plus lourd restait sans cesse humide et boueuse.
Petit père donnait le bras à Jeanne, alourdie maintenant et toujours souffrante; et tante Lison, inquiète, affairée de l'événement prochain, lui tenait la main de l'autre côté, toute troublée de ce mystère qu'elle ne devait jamais connaître.
Ils allaient tous ainsi sans guère parler, pendant des heures, tandis que Julien parcourait le pays à cheval, ce goût nouveau l'ayant envahi subitement.
Rien ne vint plus troubler leur vie morne. Le baron, sa femme et le vicomte firent une visite aux Fourville que Julien semblait déjà connaître beaucoup, sans qu'on s'expliquât au juste comment. Une autre visite de cérémonie fut échangée avec les Briseville, toujours cachés en leur manoir dormant.
Un après-midi, vers quatre heures, comme deux cavaliers, l'homme et la femme, entraient au trot dans la cour précédant le château, Julien, très animé, pénétra dans la chambre de Jeanne.
— Vite, vite, descends. Voici les Fourville. Ils viennent en voisins, tout simplement, sachant ton état. Dis que je suis sorti, mais que je vais rentrer. Je fais un bout de toilette.
Jeanne, étonnée, descendit. Une jeune femme pâle, jolie, avec une figure douloureuse, des yeux exaltés, et des cheveux d'un blond mat comme s'ils n'avaient jamais été caressés d'un rayon de soleil, présenta tranquillement son mari, une sorte de géant, de croque-mitaine à grandes moustaches rousses. Puis elle ajouta:
— Nous avons eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer M. de Lamare. Nous savons par lui combien vous êtes souffrante; et nous n'avons pas voulu tarder davantage à venir vous voir en voisins, sans cérémonie du tout. Vous le voyez, d'ailleurs, nous sommes à cheval. J'ai eu, en outre, l'autre jour, le plaisir de recevoir la visite de Mme votre mère et du baron.
Elle parlait avec une aisance infinie, familière et distinguée. Jeanne fut séduite et l'adora tout de suite. «Voici une amie», pensa-t-elle.
Le comte de Fourville, au contraire, semblait un ours entré dans un salon. Quand il fut assis, il posa son chapeau sur la chaise voisine, hésita quelque temps sur ce qu'il ferait de ses mains, les appuya sur ses genoux, sur les bras de son fauteuil, puis enfin croisa les doigts comme pour une prière.
Tout à coup, Julien entra. Jeanne stupéfaite ne le reconnaissait plus. Il s'était rasé. Il était beau, élégant et séduisant comme aux jours de leurs fiançailles. Il serra la patte velue du comte qui sembla réveillé par sa venue, et baisa la main de la comtesse dont la joue d'ivoire rosit un peu, et dont les paupières eurent un tressaillement.
Il parla. Il fut aimable comme autrefois. Ses larges yeux, miroirs d'amour, étaient redevenus caressants; et ses cheveux, tout à l'heure ternes et durs, avaient repris soudain, sous la brosse et l'huile parfumée, leurs molles et luisantes ondulations.
Au moment où les Fourville repartaient, la comtesse se tourna vers lui:
— Voulez-vous, mon cher vicomte, faire jeudi une promenade à cheval?
Puis, pendant qu'il s'inclinait en murmurant: «Mais certainement, madame», elle prit la main de Jeanne et, d'une voix tendre et pénétrante, avec un sourire affectueux:
— Oh! quand vous serez guérie, nous galoperons tous les trois par le pays. Ce sera délicieux; voulez-vous?
D'un geste aisé elle releva la queue de son amazone; puis elle fut en selle avec une légèreté d'oiseau, tandis que son mari, après avoir gauchement salué, enfourchait sa grande bête normande, d'aplomb là-dessus comme un centaure.
Quand ils eurent disparu au tournant de la barrière, Julien, qui semblait enchanté, s'écria:
— Quelles charmantes gens! Voilà une connaissance qui nous sera utile.
Jeanne, contente aussi sans savoir pourquoi, répondit:
— La petite comtesse est ravissante, je sens que je l'aimerai; mais le mari a l'air d'une brute. Où les as-tu donc connus?
Il se frottait gaiement les mains:
— Je les ai rencontrés par hasard chez les Briseville. Le mari semble un peu rude. C'est un chasseur enragé, mais un vrai noble, celui-là.
Et le dîner fut presque joyeux, comme si un bonheur caché était entré dans la maison.
Et rien de nouveau n'arriva plus jusqu'aux derniers jours de juillet.
Un mardi soir, comme ils étaient assis sous le platane, autour d'une table de bois qui portait deux petits verres et un carafon d'eau-de-vie, Jeanne soudain poussa une sorte de cri, et, devenant très pâle, porta les deux mains à son flanc. Une douleur rapide, aiguë, l'avait brusquement parcourue, puis s'était éteinte aussitôt.
Mais, au bout de dix minutes, une autre douleur la traversa qui fut plus longue, bien que moins vive. Elle eut grand-peine à rentrer, presque portée par son père et son mari. Le court trajet du platane à sa chambre lui parut interminable; et elle geignait involontairement, demandant à s'asseoir, à s'arrêter, accablée par une sensation intolérable de pesanteur dans le ventre.
Elle n'était pas à terme, l'enfantement n'étant prévu que pour septembre; mais, comme on craignait un accident, une carriole fut attelée, et le père Simon partit au galop pour chercher le médecin.
Il arriva vers minuit et, du premier coup d'oeil, reconnut les symptômes d'un accouchement prématuré.
Dans le lit les souffrances s'étaient un peu apaisées, mais une angoisse affreuse étreignait Jeanne, une défaillance désespérée de tout son être, quelque chose comme le pressentiment, le toucher mystérieux de la mort. Il est de ces moments où elle nous effleure de si près que son souffle nous glace le coeur.
La chambre était pleine de monde. Petite mère suffoquait, affaissée dans un fauteuil. Le baron, dont les mains tremblaient, courait de tous côtés, apportait des objets, consultait le médecin, perdait la tête. Julien marchait de long en large, la mine affairée, mais l'esprit calme; et la veuve Dentu se tenait debout aux pieds du lit avec un visage de circonstance, un visage de femme d'expérience que rien n'étonne. Garde-malade, sage-femme et veilleuse des morts, recevant ceux qui viennent, recueillant leur premier cri, lavant de la première eau leur chair nouvelle, la roulant dans le premier linge, puis écoutant avec la même quiétude la dernière parole, le dernier râle, le dernier frisson de ceux qui partent, faisant aussi leur dernière toilette, épongeant avec du vinaigre leur corps usé, l'enveloppant du dernier drap, elle s'était fait une indifférence inébranlable à tous les accidents de la naissance ou de la mort.
La cuisinière, Ludivine, et tante Lison restaient discrètement cachées contre la porte du vestibule.
Et la malade, de temps en temps, poussait une faible plainte.
Pendant deux heures, on put croire que l'événement se ferait longtemps attendre; mais vers le point du jour, les douleurs reprirent tout à coup, avec violence, et devinrent bientôt épouvantables.
Et Jeanne, dont les cris involontaires jaillissaient entre ses dents serrées, pensait sans cesse à Rosalie qui n'avait point souffert, qui n'avait presque pas gémi, dont l'enfant, l'enfant bâtard, était sorti sans peine et sans tortures.
Dans son âme misérable et troublée, elle faisait entre elles une comparaison incessante; et elle maudissait Dieu, qu'elle avait cru juste autrefois; elle s'indignait des préférences coupables du destin, et des criminels mensonges de ceux qui prêchent la droiture et le bien.
Parfois, la crise devenait tellement violente que toute idée s'éteignait en elle. Elle n'avait plus de force, de vie, de connaissance que pour souffrir.
Dans les minutes d'apaisement, elle ne pouvait détacher son oeil de Julien; et une autre douleur, une douleur de l'âme l'étreignait en se rappelant ce jour où sa bonne était tombée aux pieds de ce même lit avec son enfant entre les jambes, le frère du petit être qui lui déchirait si cruellement les entrailles. Elle retrouvait avec une mémoire sans ombres les gestes, les regards, les paroles de son mari, devant cette fille étendue; et maintenant elle lisait en lui, comme si ses pensées eussent été écrites dans ses mouvements, elle lisait le même ennui, la même indifférence que pour l'autre, le même insouci d'homme égoïste, que la paternité irrite.
Mais une convulsion effroyable la saisit, un spasme si cruel qu'elle se dit: «Je vais mourir, je meurs!» Alors une révolte furieuse, un besoin de maudire emplit son âme, et une haine exaspérée contre cet homme qui l'avait perdue, et contre l'enfant inconnu qui la tuait.
Elle se tendit dans un effort suprême pour rejeter d'elle ce fardeau. Il lui sembla soudain que tout son ventre se vidait brusquement; et sa souffrance s'apaisa.
La garde et le médecin étaient penchés sur elle, la maniaient. Ils enlevèrent quelque chose; et bientôt ce bruit étouffé qu'elle avait entendu déjà la fit tressaillir; puis ce petit cri douloureux, ce miaulement frêle d'enfant nouveau-né lui entra dans l'âme, dans le coeur, dans tout son pauvre corps épuisé; et elle voulut, d'un geste inconscient, tendre les bras.
Ce fut en elle une traversée de joie, un élan vers un bonheur nouveau, qui venait d'éclore. Elle se trouvait, en une seconde, délivrée, apaisée, heureuse, heureuse comme elle ne l'avait jamais été. Son coeur et sa chair se ranimaient, elle se sentait mère!
Elle voulut connaître son enfant! Il n'avait pas de cheveux, pas d'ongles, étant venu trop tôt, mais lorsqu'elle vit remuer cette larve, qu'elle la vit ouvrir la bouche, pousser des vagissements, qu'elle toucha cet avorton, fripé, grimaçant, vivant, elle fut inondée d'une joie irrésistible, elle comprit qu'elle était sauvée, garantie contre tout désespoir, qu'elle tenait là de quoi aimer à ne savoir plus faire autre chose.
Dès lors elle n'eut plus qu'une pensée: son enfant. Elle devint subitement une mère fanatique, d'autant plus exaltée qu'elle avait été plus déçue dans son amour, plus trompée dans ses espérances. Il lui fallait toujours le berceau près de son lit, puis, quand elle put se lever, elle resta des journées entières assise contre la fenêtre, auprès de la couche légère qu'elle balançait.
Elle fut jalouse de la nourrice, et quand le petit être assoiffé tendait les bras vers le gros sein aux veines bleuâtres, et prenait entre ses lèvres goulues le bouton de chair brune et plissée, elle regardait, pâlie, tremblante, la forte et calme paysanne, avec un désir de lui arracher son fils, et de frapper, de déchirer de l'ongle cette poitrine qu'il buvait avidement.
Puis elle voulut broder elle-même, pour le parer, des toilettes fines, d'une élégance compliquée. Il fut enveloppé dans une brume de dentelles, et coiffé de bonnets magnifiques. Elle ne parlait plus que de cela, coupait les conversations, pour faire admirer un lange, une bavette ou quelque ruban supérieurement ouvragé, et, n'écoutant rien de ce qui se disait autour d'elle, elle s'extasiait sur des bouts de linge qu'elle tournait longtemps et retournait dans sa main levée pour mieux voir; puis soudain elle demandait:
— Croyez-vous qu'il sera beau avec ça?
Le baron et petite mère souriaient de cette tendresse frénétique, mais Julien, troublé dans ses habitudes, diminué dans son importance dominatrice par la venue de ce tyran braillard et tout- puissant, jaloux inconsciemment de ce morceau d'homme qui lui volait sa place dans la maison, répétait sans cesse, impatient et colère:
— Est-elle assommante avec son mioche!
Elle fut bientôt tellement obsédée par cet amour qu'elle passait les nuits assise auprès du berceau à regarder dormir le petit. Comme elle s'épuisait dans cette contemplation passionnée et maladive, qu'elle ne prenait plus aucun repos, qu'elle s'affaiblissait, maigrissait et toussait, le médecin ordonna de la séparer de son fils.
Elle se fâcha, pleura, implora; mais on resta sourd à ses prières. Il fut placé chaque soir auprès de sa nourrice; et chaque nuit la mère se levait, nu-pieds, et allait coller son oreille au trou de la serrure pour écouter s'il dormait paisiblement, s'il ne se réveillait pas, s'il n'avait besoin de rien.
Elle fut trouvée là, une fois, par Julien qui rentrait tard, ayant dîné chez les Fourville; et on l'enferma désormais à clef dans sa chambre pour la contraindre à se mettre au lit.
Le baptême eut lieu vers la fin d'août. Le baron fut parrain, et tante Lison marraine. L'enfant reçut les noms de Pierre-Simon- Paul; Paul pour les appellations courantes.
Dans les premiers jours de septembre, tante Lison repartit sans bruit; et son absence demeura aussi inaperçue que sa présence.
Un soir, après le dîner, le curé parut. Il semblait embarrassé, comme s'il eût porté un mystère en lui, et, après une suite de propos inutiles, il pria la baronne et son mari de lui accorder quelques instants d'entretien particulier.
Ils partirent tous trois, d'un pas lent, jusqu'au bout de la grande allée, causant avec vivacité, tandis que Julien, resté seul avec Jeanne, s'étonnait, s'inquiétait, s'irritait de ce secret.
Il voulut accompagner le prêtre qui prenait congé et ils disparurent ensemble, allant vers l'église qui sonnait l'angélus.
Il faisait frais, presque froid, on rentra bientôt dans le salon. Tout le monde sommeillait un peu quand Julien revint brusquement, rouge, avec un air indigné.
De la porte, sans songer que Jeanne était là, il cria vers ses beaux-parents:
— Vous êtes donc fous, nom de Dieu! d'aller flanquer vingt mille francs à cette fille!
Personne ne répondit tant la surprise fut grande. Il reprit, beuglant de colère:
— On n'est pas bête à ce point-là; vous voulez donc ne pas nous laisser un sou!
Alors le baron, qui reprenait contenance, tenta de l'arrêter:
— Taisez-vous! Songez que vous parlez devant votre femme.
Mais il trépignait d'exaspération:
— Je m'en fiche un peu, par exemple; elle sait bien ce qu'il en est d'ailleurs. C'est un vol à son préjudice.
Jeanne, saisie, regardait sans comprendre. Elle balbutia:
— Qu'est-ce qu'il y a donc?
Alors Julien se tourna vers elle, la prit à témoin, comme une associée frustrée aussi dans un bénéfice espéré. Il lui raconta brusquement le complot pour marier Rosalie, le don de la terre de Barville qui valait au moins vingt mille francs. Il répétait:
— Mais tes parents sont fous, ma chère, fous à lier! vingt mille francs! vingt mille francs! mais ils ont perdu ta tête! vingt mille francs pour un bâtard!
Jeanne écoutait, sans émotion et sans colère, s'étonnant elle-même de son calme, indifférente maintenant à tout ce qui n'était pas son enfant.
Le baron suffoquait, ne trouvait rien à répondre. Il finit par éclater, tapant du pied, criant:
— Songez à ce que vous dites, c'est révoltant à la fin. À qui la faute s'il a fallu doter cette fille mère? À qui cet enfant? vous auriez voulu l'abandonner maintenant!
Julien, étonné de la violence du baron, le considérait fixement.Il reprit d'un ton plus posé:
— Mais quinze cents francs suffisaient bien. Elles en ont toutes, des enfants, avant de se marier. Que ce soit à l'un ou à l'autre, ça n'y change rien, par exemple. Au lieu qu'en donnant une de vos fermes d'une valeur de vingt mille francs, outre le préjudice que vous nous portez, c'est dire à tout le monde ce qui est arrivé; vous auriez dû, au moins, songer à notre nom et à notre situation.
Et il parlait d'une voix sévère, en homme fort de son droit et de la logique de son raisonnement. Le baron, troublé par cette argumentation inattendue, restait béant devant lui. Alors Julien, sentant son avantage, posa ses conclusions:
— Heureusement que rien n'est fait encore; je connais le garçon qui la prend en mariage, c'est un brave homme, et avec lui tout pourra s'arranger. Je m'en charge.
Et il sortit sur-le-champ, craignant sans doute de continuer la discussion, heureux du silence de tous, qu'il prenait pour un acquiescement.
Dès qu'il eut disparu, le baron s'écria, outré de surprise et frémissant:
— Oh! c'est trop fort, c'est trop fort!
Mais Jeanne, levant les yeux sur la figure effarée de son père, se mit brusquement à rire, de son rire clair d'autrefois, quand elle assistait à quelque drôlerie.
Elle répétait:
— Père, père, as-tu entendu comme il prononçait: vingt mille francs?
Et petite mère, chez qui la gaieté était aussi prompte que les larmes, au souvenir de la tête furieuse de son gendre, et de ses exclamations indignées, et de son refus véhément de laisser donner à la fille, séduite par lui, de l'argent qui n'était pas à lui, heureuse aussi de la bonne humeur de Jeanne, fut secouée par son rire poussif, qui lui emplissait les yeux de pleurs. Alors, le baron partit à son tour, gagné par la contagion; et tous trois, comme aux bons jours passés, s'amusaient à s'en rendre malades.
Quand ils furent un peu calmés, Jeanne s'étonna:
— C'est curieux, ça ne me fait plus rien. Je le regarde comme un étranger maintenant. Je ne puis pas croire que je sois sa femme. Vous voyez, je m'amuse de ses… de ses… de ses indélicatesses.
Et, sans bien savoir pourquoi, ils s'embrassèrent, encore souriants et attendris.
Mais deux jours plus tard, après le déjeuner, alors que Julien partait à cheval, un grand gars de vingt-deux à vingt-cinq ans, vêtu d'une blouse bleue toute neuve, aux plis raides, aux manches ballonnées, boutonnées aux poignets, franchit sournoisement la barrière, comme s'il eût été embusqué là depuis le matin, se glissa le long du fossé des Couillard, contourna le château et s'approcha, à pas suspects, du baron et des deux femmes, assis toujours sous le platane.
Il avait ôté sa casquette en les apercevant, et il s'avançait en saluant, avec des mines embarrassées.
Dès qu'il fut assez près pour se faire entendre, il bredouilla:
— Votre serviteur, monsieur le baron, madame et la compagnie.
Puis, comme on ne lui parlait pas, il annonça:
— C'est moi que je suis Désiré Lecoq.
Ce nom ne révélant rien, le baron demanda:
— Que voulez-vous?
Alors le gars se troubla tout à fait devant la nécessité d'expliquer son cas. Il balbutia en baissant et en relevant les yeux coup sur coup, de sa casquette qu'il tenait aux mains au sommet du toit du château: «C'est m'sieu l'curé qui m'a touché deux mots au sujet de c't'affaire…» puis il se tut, par crainte d'en trop lâcher et de compromettre ses intérêts.
Le baron, sans comprendre, reprit:
— Quelle affaire? Je ne sais pas, moi.
L'autre alors, baissant la voix, se décida:
— C't'affaire de vot'bonne… la Rosalie…
Jeanne, ayant deviné, se leva et s'éloigna avec son enfant dans les bras. Et le baron prononça: «Approchez-vous», puis il montra la chaise que sa fille venait de quitter.
Le paysan s'assit aussitôt en murmurant:
— Vous êtes bien honnête.
Puis il attendit comme s'il n'avait plus rien à dire. Au bout d'un assez long silence il se décida enfin, et, levant son regard vers le ciel bleu:
— En v'là du biau temps pour la saison. C'est la terre, qui n'en profite pour c' qu'y'a déjà d'semé.
Et il se tut de nouveau.
Le baron s'impatientait; il attaqua brusquement la question, d'un ton sec:
— Alors, c'est vous qui épousez Rosalie?
L'homme aussitôt devint inquiet, troublé dans ses habitudes de cautèle normande. Il répliqua d'une voix plus vive, mis en défiance:
— C'est selon, p't'être que oui, p't'être que non, c'est selon.
Mais le baron s'irritait de ces tergiversations:
— Sacrebleu! répondez franchement: est-ce pour ça que vous venez, oui ou non? La prenez-vous, oui ou non?
L'homme, perplexe, ne regardait plus que ses pieds:
— Si c'est c'que dit m'sieu l'curé, j'la prends; mais si c'est c'que dit m'sieu Julien, j'la prends point.
— Qu'est-ce que vous a dit M. Julien?
— M'sieu Julien, i m'a dit qu'j'aurais quinze cents francs; et m'sieu l'curé i m'a dit que j'n'aurais vingt mille; j'veux ben pour vingt mille, mais j'veux point pour quinze cents.
Alors la baronne, qui restait enfoncée en son fauteuil, devant l'attitude anxieuse du rustre, se mit à rire par petites secousses. Le paysan la regarda de coin, d'un oeil mécontent, ne comprenant pas cette gaieté, et il attendit.
Le baron, que ce marchandage gênait, y coupa court.
— J'ai dit à M. le curé que vous auriez la ferme de Barville, votre vie durant, pour revenir ensuite à l'enfant. Elle vaut vingt mille francs. Je n'ai qu'une parole. Est-ce fait, oui ou non?
L'homme sourit d'un air humble et satisfait, et devenu soudain loquace:
— Oh! pour lors, je n'dis pas non. N'y avait qu'ça qui m'opposait. Quand m'sieu l'curé m'na parlé, j'voulais ben tout d'suite, pardi, et pi j'étais ben aise d'satisfaire m'sieu l'baron, qui me r'vaudra ça, je m'le disais. C'est-i pas vrai, quand on s'oblige, entre gens, on se r'trouve toujours plus tard; et on se r'vaut ça. Mais m'sieu Julien m'a v'nu trouver; et c'n'était pu qu'quinze cents. J'mai dit: «Faut savoir», et j'suis v'nu. C'est pas pour dire, j'avais confiance, mais j'voulais savoir. I n'est qu'les bons comptes qui font les bons amis, pas vrai, m'sieu l'baron…
Il fallut l'arrêter; le baron demanda:
— Quand voulez-vous conclure le mariage?
Alors l'homme redevint brusquement timide, plein d'embarras. Il finit par dire, en hésitant:
— J'frons-ti point d'abord un p'tit papier?
Le baron, cette fois, se fâcha:
— Mais nom d'un chien! puisque vous aurez le contrat de mariage.C'est là le meilleur des papiers.
Le paysan s'obstinait:
— En attendant, j'pourrions ben en faire un bout tout d'même, ça nuit toujours pas.
Le baron se leva pour en finir:
— Répondez oui ou non, et tout de suite. Si vous ne voulez plus, dites-le, j'ai un autre prétendant.
Alors la peur du concurrent affola le Normand rusé. Il se décida, tendit la main comme après l'achat d'une vache:
— Topez-là, m'sieu l'baron, c'est fait. Couillon qui s'en dédit.
Le baron topa, puis cria:
— Ludivine!
La cuisinière montra la tête à la fenêtre:
— Apportez une bouteille de vin.
On trinqua pour arroser l'affaire conclue. Et le gars partit d'un pied plus allègre.
On ne dit rien de cette visite à Julien. Le contrat fut préparé en grand secret, puis, une fois les bans publiés, la noce eut lieu un lundi matin.
Une voisine portait le mioche à l'église, derrière les nouveaux époux, comme une sûre promesse de fortune. Et personne, dans le pays, ne s'étonna; on enviait Désiré Lecoq. Il était né coiffé, disait-on avec un sourire malin où n'entrait point d'indignation.
Julien fit une scène terrible, qui abrégea le séjour de ses beaux- parents aux Peuples. Jeanne les vit repartir sans une tristesse trop profonde, Paul étant devenu pour elle une source inépuisable de bonheur.