Éloigner le dénouement de cette affaire n'était plus possible. Quelques heures seulement nous séparaient du moment où les deux adversaires se rencontreraient. D'où venait cette précipitation? Pourquoi Harry Drake n'attendait-il pas pour se battre que son adversaire et lui fussent débarqués? Ce navire, affrété par une compagnie française, lui semblait-il un terrain plus propice à cette rencontre qui devait être un duel à mort. Ou plutôt Drake avait-il donc un intérêt caché à se débarrasser de Fabian, avant que celui-ci mît le pied sur le continent américain et soupçonnât la présence d'Ellen à bord, que lui, Drake, devait croire ignorée de tous? Oui! ce devait être cela.
«Peu importe, après tout, dit le capitaine Corsican, il vaut mieux en finir.
— Prierai-je le docteur Pitferge d'assister au duel en qualité de médecin?
— Oui, vous ferez bien.» Corsican me quitta pour rejoindre Fabian. La cloche de la passerelle tintait à ce moment. Je demandai au timonier ce que signifiait ce tintement inaccoutumé. Cet homme m'apprit qu'on sonnait l'enterrement du matelot mort dans la nuit. En effet, cette triste cérémonie allait s'accomplir. Le temps, si beau jusqu'alors, tendait à se modifier. De gros nuages montaient lourdement dans le sud.
À l'appel de la cloche, les passagers se portèrent en foule sur tribord. Les passerelles, les tambours, les bastingages, les haubans, les embarcations suspendues à leurs portemanteaux se garnirent de spectateurs. Officiers, matelots, chauffeurs, qui n'étaient pas de service, vinrent se ranger sur le pont.
À deux heures, un groupe de marins apparut à l'extrémité du grand roufle. Ce groupe quittait le poste des malades, et il passa devant la machine du gouvernail. Le corps du matelot, cousu dans un morceau de toile et fixé sur une planche avec un boulet aux pieds, était porté par quatre hommes. Le pavillon britannique enveloppait le cadavre. Les porteurs, suivis de tous les camarades du mort, s'avancèrent lentement au milieu des assistants qui se découvraient sur leur passage.
Arrivés à l'arrière de la roue de tribord, le cortège s'arrêta, et le corps fut déposé sur le palier qui terminait l'escalier à la hauteur du navire, devant la coupée du navire.
En avant de la haie de spectateurs étagés sur le tambour se tenaient en grand costume le capitaine Anderson et ses principaux officiers. Le capitaine avait à la main un livre de prières. Il ôta son chapeau, et, pendant quelques minutes, au milieu de ce profond silence que n'interrompait pas même la brise, il lut d'une voix grave la prière des morts. Dans cette atmosphère alourdie, orageuse, sans un bruit, sans un souffle, ses moindres paroles se faisaient entendre distinctement. Quelques passagers répondaient à voix basse.
Sur un signe du capitaine, le corps, enlevé par les porteurs, glissa jusqu'à la mer. Un instant, il surnagea, se redressa, puis il disparut au milieu d'un cercle d'écume.
En ce moment, la voix du matelot de vigie cria: «Terre!»
Cette terre, annoncée à l'instant où la mer se refermait sur le corps du pauvre matelot, était jaune et basse. Cette ligne de dunes peu élevées, c'était Long Island, l'île longue, grand banc de sable, revivifié par la végétation, qui couvre la côte américaine depuis la pointe Montauk jusqu'à Brooklyn, l'annexe de New York. De nombreuses goélettes de cabotage rangeaient cette île couverte de villas et de maisons de plaisance. C'était la campagne préférée des New Yorkais.
Chaque passager salua de la main cette terre si désirée, après une traversée trop longue qui n'avait pas été exempte d'incidents pénibles. Toutes les lorgnettes étaient braquées sur ce premier échantillon du continent américain, et chacun de le voir avec des yeux différents, à travers ses regrets ou ses désirs. Les Yankees saluaient en lui la mère patrie. Les sudistes regardaient avec un certain dédain ces terres du Nord, le dédain du vaincu pour le vainqueur. Les Canadiens l'observaient en hommes qui n'ont qu'un pas à faire pour se dire citoyens de l'Union. Les Californiens, dépassant toutes ces plaines du Far West et franchissant les montagnes Rocheuses, mettaient déjà le pied sur leurs inépuisables placers. Les mormons, le front hautain, la lèvre méprisante, examinaient à peine ces rivages, et regardaient plus loin, dans son désert inaccessible, leur Lac Salé et leur Cité des Saints. Quant aux jeunes fiancés, ce continent, c'était pour eux la Terre promise.
Le ciel, cependant, se noircissait de plus en plus. Tout l'horizon du sud était plein. La grosse bande de nuages s'approchait du zénith. La pesanteur de l'air s'accroissait. Une chaleur suffocante pénétrait l'atmosphère comme si le soleil de juillet l'eût frappée d'aplomb. Est-ce que nous n'en avions pas fini avec les incidents de cette interminable traversée?
«Voulez-vous que je vous étonne? me dit le docteur Pitferge qui m'avait rejoint sur les passavants.
— Étonnez-moi, docteur.
— Eh bien, nous aurons de l'orage, peut-être une tempête avant la fin de la journée.
— De l'orage au mois d'avril! m'écriai-je.
— LeGreat Easternse moque bien des saisons, reprit Dean Pitferge, haussant les épaules. C'est un orage fait pour lui. Voyez ces nuages de mauvaise mine qui envahissent le ciel. Ils ressemblent aux animaux des temps géologiques, et avant peu ils s'entre-dévoreront.
— J'avoue, dis-je, que l'horizon est menaçant. Son aspect est orageux, et, trois mois plus tard, je serais de votre avis, mon cher docteur, mais aujourd'hui, non.
— Je vous répète, répondit Dean Pitferge, en s'animant, que l'orage aura éclaté avant quelques heures. Je sens cela, comme un «storm-glass». Voyez ces vapeurs qui se massent dans les hauteurs du ciel. Observez ces cirrus, ces «queues de chat» qui se fondent en une seule nuée, et ces anneaux épais qui serrent l'horizon. Bientôt il y aura condensation rapide des vapeurs, et par conséquent production d'électricité. D'ailleurs, le baromètre est tombé subitement à sept cent vingt et un millimètres, et les vents régnants sont les vents du sud-ouest, les seuls qui provoquent des orages pendant l'hiver.
— Vos observations peuvent être justes, docteur, répondis-je, en homme qui ne veut pas se rendre. Mais pourtant qui a jamais eu à subir des orages à cette époque et sous cette latitude?
— On en cite, monsieur, on en cite dans les annuaires. Les hivers doux sont souvent marqués par des orages. Vous n'aviez qu'à vivre en 1172 ou seulement en 1824, et vous auriez entendu le tonnerre retentir en février dans le premier cas, et en décembre dans le second. En 1837, au mois de janvier, la foudre tomba près de Drammen en Norvège, et fit des dégâts considérables et, l'année dernière, sur la Manche, au mois de février, des bateaux de pêche du Tréport ont été frappés de la foudre. Si j'avais le temps de consulter les statistiques, je vous confondrais.
— Enfin, docteur, puisque vous le voulez… Nous verrons bien.Vous n'avez pas peur du tonnerre, au moins?
— Moi! répondit le docteur. Le tonnerre, c'est mon ami. Mieux même, c'est mon médecin.
— Votre médecin?
— Sans doute. Tel que vous me voyez, j'ai été foudroyé dans mon lit, le 13 juillet 1867, à Kew, près de Londres, et la foudre m'a guéri d'une paralysie du bras droit, qui résistait à tous les efforts de la médecine!
— Vous voulez rire?
— Point. C'est un traitement économique, un traitement par l'électricité. Mon cher monsieur, il y a d'autres faits très authentiques qui prouvent que le tonnerre en remontre aux docteurs les plus habiles, et son intervention est vraiment merveilleuse dans les cas désespérés.
— N'importe, dis-je, j'aurais peu de confiance en votre médecin, et je ne l'appellerais pas volontiers en consultation!
— Parce que vous ne l'avez pas vu à l'oeuvre. Tenez, un exemple me revient à la mémoire. En 1817, dans le Connecticut, un paysan qui souffrait d'un asthme réputé incurable fut foudroyé dans son champ et radicalement guéri. Un coup de foudre pectorale, celui- là!»
En vérité, le docteur eût été capable de mettre le tonnerre en pilules. «Riez, ignorant, me dit-il, riez! Vous ne connaissez décidément rien, soit au temps, soit à la médecine!»
Dean Pitferge me quitta. Je restai sur le pont, regardant monter l'orage. Fabian était encore renfermé dans sa cabine. Corsican était avec lui. Fabian, sans doute, prenait quelques dispositions en cas de malheur. L'idée me revint alors qu'il avait une soeur à New York, et je frémis à la pensée que nous aurions peut-être à lui rapporter la mort de son frère qu'elle attendait. J'aurais voulu voir Fabian, mais je pensai qu'il valait mieux ne troubler ni lui ni le capitaine Corsican.
À quatre heures, nous eûmes connaissance d'une terre allongée devant la côte de Long Island. C'était l'îlot de Fire Island. Au milieu s'élevait un phare qui éclairait cette terre. En ce moment, les passagers avaient envahi les roufles et les passerelles. Tous les regards se dirigeaient vers la côte qui nous restait environ à six milles dans le nord. On attendait le moment où l'arrivée du pilote réglerait la grande affaire de la poule. On comprend que les possesseurs de quarts d'heure de nuit — j'étais du nombre — avaient abandonné toute prétention, et que les quarts d'heure de jour, sauf ceux qui étaient compris entre quatre et six heures, n'avaient plus aucune chance. Avant la nuit, le pilote serait à bord et l'opération terminée. Tout l'intérêt se concentrait donc sur les sept ou huit personnes auxquelles le sort avait attribué les prochains quarts d'heure, et elles en profitaient pour vendre, acheter, revendre leurs chances avec une véritable furie. On se serait cru au Royal Exchange de Londres.
À quatre heures seize minutes, on signala par tribord une petite goélette qui portait vers le steamship. Pas de doute possible: c'était le pilote. Il devait être à bord dans quatorze ou quinze minutes au plus. La lutte s'établissait donc sur le second et le troisième quarts comptés entre quatre et cinq heures du soir. Aussitôt les demandes et les offres se firent avec une vivacité nouvelle. Puis, des paris insensés de s'engager sur la personne même du pilote, et dont je rapporte fidèlement la teneur:
«Dix dollars que le pilote est marié.
— Vingt dollars qu'il est veuf.
— Trente dollars qu'il porte des moustaches.
— Cinquante dollars que ses favoris sont roux.
— Soixante dollars qu'il a une verrue au nez!
— Cent dollars qu'il mettra d'abord le pied droit sur le pont.
— Il fumera.
— Il aura une pipe à la bouche.
— Non, un cigare!
— Non! Oui! Non!» Et vingt autres gageures aussi absurdes qui trouvaient des parieurs plus absurdes pour les tenir. Pendant ce temps, la petite goélette, ses voiles au plus près, tribord amures, s'approchait sensiblement du steamship. On distinguait ses formes gracieuses, assez relevées de l'avant, et sa voûte allongée qui lui donnait l'aspect d'un yacht de plaisance. Charmantes et solides embarcations que ces bateaux-pilotes de cinquante à soixante tonneaux, bien construits pour tenir la mer, ayant du pied dans l'eau et s'élevant à la lame comme une mauve. On ferait le tour du monde sur ces yachts-là, et les caravelles de Magellan ne les valaient pas. Cette goélette, gracieusement inclinée, portait tout dessus, malgré la brise qui commençait à fraîchir. Ses flèches et ses voiles d'étai se découpaient en blanc sur le fond noir du ciel. La mer écumait sous son étrave. Arrivée à deux encablures duGreat Eastern, elle masqua subitement et lança son canot à la mer. Le capitaine Anderson fit stopper, et, pour la première fois depuis quatorze jours, les roues et l'hélice s'arrêtèrent. Un homme descendit dans le canot de la goélette. Quatre matelots nagèrent vers le steamship. Une échelle de corde fut jetée sur les flancs du colosse près duquel accosta la coquille de noix du pilote. Celui-ci saisit l'échelle, grimpa agilement et sauta sur le pont.
Les cris de joie des gagnants, les exclamations des perdants l'accueillirent, et la poule fut réglée sur les données suivantes:
Le pilote était marié.
Il n'avait pas de verrue.
Il portait des moustaches blondes.
Il avait sauté à pieds joints.
Enfin, il était quatre heures trente-six minutes au moment où il mettait le pied sur le pont duGreat Eastern.
Le possesseur du vingt-troisième quart d'heure gagnait donc quatre-vingt-seize dollars. C'était le capitaine Corsican, qui ne songeait guère à ce gain inattendu. Bientôt il parut sur le pont, et quand on lui présenta l'enjeu de la poule, il pria le capitaine Anderson de le garder pour la veuve du jeune matelot si malheureusement tué par le coup de mer. Le commandant lui donna une poignée de main sans mot dire.
Un instant après, un marin vint trouver Corsican, et le saluant avec une certaine brusquerie:
«Monsieur, lui dit-il, les camarades m'envoient vous dire que vous êtes un brave homme. Ils vous remercient tous au nom du pauvre Wilson, qui ne peut vous remercier lui-même.»
Le capitaine Corsican, ému, serra la main du matelot.
Quant au pilote, un homme de petite taille, l'air peu marin, il portait une casquette de toile cirée, un pantalon noir, une redingote brune à doublure rouge et un parapluie. C'était maintenant le maître à bord.
En sautant sur le pont, avant de monter sur la passerelle, il avait jeté une liasse de journaux sur lesquels les passagers se précipitèrent avidement. C'étaient les nouvelles de l'Europe et de l'Amérique. C'était le lien politique et civil qui se renouait entre leGreat Easternet les deux continents.
L'orage était formé. La lutte des éléments allait commencer. Une épaisse voûte de nuages de teinte uniforme s'arrondissait au- dessus de nous. L'atmosphère assombrie offrait un aspect cotonneux. La nature voulait évidemment justifier les pressentiments du docteur Pitferge. Le steamship ralentissait peu à peu sa marche. Les roues ne donnaient plus que trois ou quatre tours à la minute. Par les soupapes entrouvertes s'échappaient des tourbillons de vapeur blanche. Les chaînes des ancres étaient parées. À la corne d'artimon flottait le pavillon britannique. Le capitaine Anderson avait pris toutes ses dispositions pour le mouillage. Du haut du tambour de tribord, le pilote, d'un signe de la main, faisait évoluer le steamship dans les étroites passes. Mais le reflux renvoyait déjà, et la barre qui coupe l'embouchure de l'Hudson ne pouvait plus être franchie par leGreat Eastern. Force était d'attendre la pleine mer du lendemain. Un jour encore!
À cinq heures moins le quart, sur un ordre du pilote, les ancres furent envoyées par le fond. Les chaînes coururent à travers les écubiers avec un fracas comparable à celui du tonnerre. Je crus même, un instant, que l'orage commençait. Lorsque les pattes eurent mordu le sable, le steamship évita sous la poussée du jusant et demeura immobile. Pas une seule ondulation ne dénivelait la mer. LeGreat Easternn'était plus qu'un îlot.
En ce moment, la trompette du steward retentit pour la dernière fois. Elle appelait les passagers au dîner d'adieu. LaSociété des Affréteursallait prodiguer le champagne à ses hôtes. Pas un n'eût voulu manquer à l'appel. Un quart d'heure après, les salons regorgeaient de convives, et le pont était désert.
Sept personnes, toutefois, devaient laisser leur place inoccupée, les deux adversaires dont la vie allait se jouer dans un duel, et les quatre témoins et le docteur qui les assistaient. L'heure de cette rencontre était bien choisie. Le lieu du combat également. Personne sur le pont. Les passagers étaient descendus aux «dining rooms», les matelots dans leur poste, les officiers à leur cantine particulière. Plus un seul timonier à l'arrière, le steamship étant immobile sur ses ancres.
À cinq heures dix minutes, le docteur et moi, nous fûmes rejoints par Fabian et le capitaine Corsican. Je n'avais pas vu Fabian depuis la scène du jeu. Il me parut triste, mais extrêmement calme. Cette rencontre ne le préoccupait pas. Ses pensées étaient ailleurs, et ses regards inquiets cherchaient toujours Ellen. Il se contenta de me tendre la main sans prononcer une parole.
«Harry Drake n'est pas encore arrivé? me demanda le capitaineCorsican.
— Pas encore, répondis-je.
— Allons à l'arrière. C'est là le lieu du rendez-vous.» Fabian, le capitaine Corsican et moi, nous suivîmes le grand roufle. Le ciel s'obscurcissait. De sourds grondements roulaient à l'horizon. C'était comme une basse continue sur laquelle se détachaient vivement les hourras et les «hips» qui s'échappaient des salons. Quelques éclairs éloignés scarifiaient l'épaisse voûte de nuages. L'électricité, violemment tendue, saturait l'atmosphère.
À cinq heures vingt minutes, Harry Drake et ses deux témoins arrivèrent. Ces messieurs nous saluèrent, et leur salut fut strictement rendu. Drake ne prononça pas un seul mot. Sa figure marquait cependant une animation mal contenue. Il jeta sur Fabian un regard de haine. Fabian, appuyé contre le caillebotis, ne le vit même pas. Il était perdu dans une contemplation profonde, et il semblait ne pas songer encore au rôle qu'il avait à jouer dans ce drame.
Cependant, le capitaine Corsican s'adressant au Yankee, l'un des témoins de Drake, lui demanda les épées. Celui-ci les présenta. C'étaient des épées de combat, dont la coquille pleine protège entièrement la main qui les tient. Corsican les prit, les fit plier, les mesura et en laissa choisir une au Yankee. Harry Drake, pendant ces préparatifs, avait jeté son chapeau, ôté son habit, dégrafé sa chemise, retourné ses manchettes. Puis il saisit l'épée. Je vis alors qu'il était gaucher. Avantage incontestable pour lui, habitué à tirer avec des droitiers.
Fabian n'avait pas encore quitté sa place. On eût cru que ces préparatifs ne le regardaient pas. Le capitaine Corsican s'avança, le toucha de la main, et lui présenta l'épée. Fabian regarda ce fer qui étincelait, et il sembla que toute sa mémoire lui revenait en ce moment.
Il prit l'épée d'une main ferme:
«C'est juste, murmura-t-il. Je me souviens!»
Puis il se plaça devant Harry Drake, qui tomba aussitôt en garde. Dans cet espace restreint, rompre était presque impossible. Celui des deux adversaires qui se fût acculé aux pavois eût été fort mal pris. Il fallait pour ainsi dire se battre sur place.
«Allez, messieurs», dit le capitaine Corsican.
Les épées s'engagèrent aussitôt. Dès les premiers froissements du fer, quelques rapides «une, deux», portés de part et d'autre, certains dégagements et des ripostes du «tac au tac» me prouvèrent que Fabian et Drake devaient être à peu près d'égale force. J'augurai bien de Fabian; il était froid, maître de lui, sans colère, presque indifférent au combat, moins ému certainement que ses propres témoins. Harry Drake, au contraire, le regardait d'un oeil injecté; ses dents apparaissaient sous sa lèvre à demi relevée; sa tête était ramassée dans ses épaules, et sa physionomie offrait les symptômes d'une haine violente, qui ne lui laissait pas tout son sang-froid. Il était venu là pour tuer, et il voulait tuer.
Après un premier engagement qui dura quelques minutes, les épées s'abaissèrent. Aucun des adversaires n'avait été touché. Une simple éraflure se dessinait sur la manche de Fabian. Drake et lui se reposaient, et Drake essuyait la sueur qui inondait son visage.
L'orage se déchaînait alors dans toute sa fureur. Les roulements du tonnerre ne discontinuaient pas, et de violents fracas s'en détachaient par instants. L'électricité se développait avec une intensité telle que les épées s'empanachaient d'une aigrette lumineuse, comme des paratonnerres au milieu de nuages orageux.
Après quelques moments de repos, le capitaine Corsican donna de nouveau le signal de reprise. Fabian et Harry Drake retombèrent en garde.
Cette reprise fut beaucoup plus animée que la première, Fabian sedéfendant avec un calme étonnant, Drake attaquant avec rage.Plusieurs fois, après un coup furieux, j'attendis une riposte deFabian qui ne fut même pas essayée.
Tout d'un coup, sur un dégagement en tierce, Drake se fendit. Je crus que Fabian était touché en pleine poitrine. Mais il avait rompu, et sur ce coup porté trop bas, parant quinte, il avait frappé l'épée de Harry d'un coup sec. Celui-ci se releva en se couvrant par un rapide demi-cercle, tandis que les éclairs déchiraient la nue au-dessus de nos têtes.
Fabian l'avait belle pour riposter. Mais non. Il attendit, laissant à son adversaire le temps de se remettre. Je l'avoue, cette magnanimité ne fut pas de mon goût. Harry Drake n'était pas de ceux qu'il est bon de ménager.
Tout d'un coup, et sans que rien pût m'expliquer cet étrange abandon de lui-même, Fabian laissa tomber son épée. Avait-il donc été touché mortellement sans que nous l'eussions soupçonné? Tout mon sang me reflua au coeur.
Cependant, le regard de Fabian avait pris une animation singulière.
«Défendez-vous donc», s'écria Drake, rugissant, ramassé sur ses jarrets comme un tigre, et prêt à se précipiter sur son adversaire.
Je crus que c'en était fait de Fabian désarmé. Corsican allait se jeter entre lui et son ennemi pour empêcher celui-ci de frapper un homme sans défense… Mais Harry Drake, stupéfié, restait à son tour immobile.
Je me retournai. Pâle comme une morte, les mains étendues, Ellen s'avançait vers les combattants. Fabian, les bras ouverts, fasciné par cette apparition, ne bougeait pas.
«Vous! Vous! s'écria Harry Drake s'adressant à Ellen. Vous ici!»
Son épée haute frémissait, avec sa pointe en feu. On eût dit le glaive de l'archange Michel dans les mains du démon.
Tout à coup, un éblouissant éclair, une illumination violente enveloppa l'arrière du steamship tout entier. Je fus presque renversé et comme suffoqué. L'éclair et le tonnerre n'avaient fait qu'un coup. Une odeur de soufre se dégageait. Par un effort suprême, je repris néanmoins mes sens. J'étais tombé sur un genou. Je me relevai. Je regardai. Ellen s'appuyait sur Fabian. Harry Drake, pétrifié, était resté dans la même position, mais son visage était noir!
Le malheureux, provoquant l'éclair de sa pointe, avait-il donc été foudroyé?
Ellen quitta Fabian, s'approcha de Harry Drake, le regard plein d'une céleste compassion. Elle lui posa la main sur l'épaule… Ce léger contact suffit pour rompre l'équilibre. Le corps de Drake tomba comme une masse inerte.
Ellen se courba sur ce cadavre, pendant que nous reculions, épouvantés. Le misérable Harry était mort.
«Foudroyé! dit le docteur en me saisissant le bras, foudroyé! Ah! vous ne vouliez pas croire à l'intervention de la foudre?»
Harry Drake avait-il été en effet foudroyé, comme l'affirmait Dean Pitferge; ou plutôt, ainsi que le soutint plus tard le médecin du bord, un vaisseau s'était-il rompu dans la poitrine du malheureux? je n'en sais rien. Toujours est-il que nous n'avions plus sous les yeux qu'un cadavre.
Le lendemain, mardi 9 avril, à onze heures du matin, leGreat Easternlevait l'ancre, et appareillait pour entrer dans l'Hudson. Le pilote manoeuvrait avec une incomparable sûreté de coup d'oeil. L'orage s'était dissipé pendant la nuit. Les derniers nuages disparaissaient au-dessous de l'horizon. La mer s'animait sous l'évolution d'une flottille de goélettes qui ralliaient la côte.
Vers onze heures et demie,la Santéarriva. C'était un petit bateau à vapeur portant la commission sanitaire de New York. Muni d'un balancier qui s'élevait et s'abaissait au-dessus du pont, il marchait avec une extrême rapidité, et me donnait un aperçu de ces petits tenders américains, tous construits sur le même modèle, dont une vingtaine nous fit bientôt cortège.
Bientôt nous eûmes dépassé le Light-Boat, feu flottant qui marque les passes de l'Hudson. La pointe de Sandy Hook, langue sablonneuse terminée par un phare, fut rangée de près, et là, quelques groupes de spectateurs nous lancèrent une bordée de hourras.
Lorsque leGreat Easterneut contourné la baie intérieure formée par la pointe de Sandy Hook, au milieu d'une flottille de pêcheurs, j'aperçus les verdoyantes hauteurs du New Jersey; les énormes forts de la baie, puis la ligne basse de la grande ville allongée entre l'Hudson et la rivière de l'Est, comme Lyon entre le Rhône et la Saône.
À une heure, après avoir longé les quais de New York, leGreat Easternmouillait dans l'Hudson, et les ancres se crochaient dans les câbles télégraphiques du fleuve, qu'il fallut briser au départ.
Alors commença le débarquement de tous ces compagnons de voyage, ces compatriotes d'une traversée, que je ne devais plus revoir, les Californiens, les sudistes, les mormons, le jeune couple… J'attendais Fabian, j'attendais Corsican.
J'avais dû raconter au capitaine Anderson les incidents du duel qui s'était passé à son bord. Les médecins firent leur rapport. La justice n'ayant rien à voir dans la mort de Harry Drake, des ordres avaient été donnés pour que les derniers devoirs lui fussent rendus à terre.
En ce moment, le statisticien Cokburn, qui ne m'avait pas parlé de tout le voyage, s'approcha de moi et me dit:
— Savez-vous, monsieur, combien les roues ont fait de tours pendant la traversée?
— Non, monsieur.
— Cent mille sept cent vingt-trois, monsieur.
— Ah! vraiment, monsieur! Et l'hélice, s'il vous plaît?
— Six cent huit mille cent trente tours, monsieur.
— Bien obligé, monsieur. Et le statisticien Cokburn me quitta sans me saluer d'un adieu quelconque. Fabian et Corsican me rejoignirent en ce moment. Fabian me pressa la main avec effusion.
«Ellen, me dit-il, Ellen guérira! Sa raison lui est revenue un instant! Ah! Dieu est juste, il la lui rendra tout entière!»
Fabian, parlant ainsi, souriait à l'avenir. Quant au capitaineCorsican, il m'embrassa sans cérémonie, mais d'une rude façon:
«Au revoir, au revoir», me cria-t-il, lorsqu'il eut pris place sur le tender où se trouvaient déjà Fabian et Ellen sous la garde de Mrs. R…, la soeur du capitaine Mac Elwin, venue au-devant de son frère.
Puis le tender déborda, emmenant ce premier convoi de passagers au «pier» de la douane.
Je le regardai s'éloigner. En voyant Ellen entre Fabian et sa soeur, je ne doutai pas que les soins, le dévouement, l'amour ne parvinssent à ramener cette pauvre âme égarée par la douleur.
En ce moment, je me sentis saisi par le bras. Je reconnus l'étreinte du docteur Dean Pitferge.
«Eh bien, me dit-il, que devenez-vous?
— Ma foi, docteur, puisque leGreat Easternreste cent quatre- vingt-douze heures à New York et que je dois reprendre passage à bord, j'ai cent quatre-vingt-douze heures à dépenser en Amérique. Cela ne fait que huit jours, mais huit jours bien employés; c'est assez peut-être pour voir New York, l'Hudson, la vallée de la Mohawk, le lac Érié, le Niagara, et tout ce pays chanté par Cooper.
— Ah! vous allez au Niagara? s'écria Dean Pitferge. Ma foi, je ne serais pas fâché de le revoir, et si ma proposition ne vous paraît pas indiscrète?…
Le digne docteur m'amusait par ses lubies. Il m'intéressait.C'était un guide tout trouvé et un guide fort instruit.
— Topez là», lui dis-je. Un quart d'heure après, nous nous embarquions sur le tender, et à trois heures, après avoir remonté le Broadway, nous étions installés dans deux chambres duFifth Avenue Hotel.
Huit jours à passer en Amérique! LeGreat Easterndevait partir le 16 avril, et c'était le 9, à trois heures du soir, que j'avais mis le pied sur la terre de l'Union. Huit jours! Il y a des touristes enragés, des «voyageurs express», auxquels ce temps eût probablement suffi à visiter l'Amérique tout entière! Je n'avais pas cette prétention. Pas même celle de visiter New York sérieusement et de faire, après cet examen extra-rapide, un livre sur les moeurs et le caractère des Américains. Mais dans sa constitution, dans son aspect physique, New York est vite vu. Ce n'est guère plus varié qu'un échiquier. Des rues qui se coupent à angle droit, nommées «avenues» quand elles sont longitudinales, et «streets» quand elles sont transversales; des numéros d'ordre sur ces diverses voies de communication, disposition très pratique, mais très monotone; les omnibus américains desservant toutes les avenues. Qui a vu un quartier de New York connaît toute la grande cité, sauf peut-être cet imbroglio de rues et de ruelles enchevêtrées dans sa pointe sud, où s'est massée la population commerçante. New York est une langue de terre, et toute son activité se retrouve sur le bout de cette «langue». De chaque côté se développent l'Hudson et la Rivière de l'Est, deux véritables bras de mer sillonnés de navires, et dont les ferry-boats relient la ville à droite avec Brooklyn, à gauche avec les rives du New Jersey. Une seule artère coupe de biais la symétrique agglomération des quartiers de New York et y porte la vie. C'est le vieux Broadway, le Strand de Londres, le boulevard Montmartre à Paris; à peu près impraticable dans sa partie basse où la foule afflue, et presque désert dans sa partie haute; une rue où les bicoques et les palais de marbre se coudoient; un véritable fleuve de fiacres, d'omnibus, de cabs, de haquets, de fardiers, avec des trottoirs pour rivages et au-dessus duquel il a fallu jeter des ponts pour livrer passage aux piétons. Broadway, c'est New York, et c'est là que le docteur Pitferge et moi nous nous promenâmes jusqu'au soir.
Après avoir dîné auFifth Avenue Hotel, où l'on nous servit solennellement des ragoûts lilliputiens sur des plats de poupées, j'allai finir la journée au théâtre Barnum. On y jouait un drame qui attirait la foule:New York's Streets. Au quatrième acte, il y avait un incendie et une vraie pompe à vapeur, manoeuvrée par de vrais pompiers. De là «great attraction».
Le lendemain matin, je laissai le docteur courir à ses affaires. Nous devions nous retrouver à l'hôtel, à deux heures. J'allai, Liberty Street, 51, à la poste, prendre les lettres qui m'attendaient, puis à Rowling Green, 2, au bas de Broadway, chez le consul de France, M. le baron Gauldrée Boilleau, qui m'accueillit fort bien, puis à la maison Hoffmann, où j'avais à toucher une traite, et enfin au numéro 25 de la 36e rue, chez Mrs R…, la soeur de Fabian, dont j'avais l'adresse. Il me tardait de savoir des nouvelles d'Ellen et de mes deux amis. Là, j'appris que, sur le conseil des médecins, Mrs R…, Fabian et Corsican avaient quitté New York, emmenant la jeune femme, que l'air et la tranquillité de la campagne devaient influencer favorablement. Un mot de Corsican me prévenait de ce départ subit. Le brave capitaine était venu auFifth Avenue Hotel, sans m'y rencontrer. Où ses amis et lui allaient-ils en quittant New York? Un peu devant eux. Au premier beau site qui frapperait Ellen, ils comptaient s'arrêter tant que le charme durerait. Lui, Corsican, me tiendrait au courant, et il espérait que je ne partirais pas sans les avoir embrassés tous une dernière fois. Oui, certes, et ne fût-ce que pour quelques heures, j'aurais été heureux de retrouver Ellen, Fabian et le capitaine Corsican! Mais, c'est là le revers des voyages, pressé comme je l'étais, eux partis, moi partant, chacun de son côté, il ne fallait pas compter se revoir.
À deux heures, j'étais de retour à l'hôtel. Je trouvai le docteur dans le «bar room», encombré comme une bourse ou comme une halle, véritable salle publique où se mêlent les passants et les voyageurs, et dans laquelle tout venant trouve, gratis, de l'eau glacée, du biscuit et du chester.
«Eh bien, docteur, dis-je, quand partons-nous?
— Ce soir à six heures.
— Nous prenons le railroad de l'Hudson?
— Non, leSaint-John, un steamer merveilleux, un autre monde, unGreat Easternde rivière, un de ces admirables engins de locomotion qui sautent volontiers. J'aurais préféré vous montrer l'Hudson pendant le jour, mais leSaint-Johnne marche que la nuit. Demain, à cinq heures du matin, nous serons à Albany. À six heures, nous prendrons le New York Central Railroad, et le soir nous souperons à Niagara Falls.»
Je n'avais pas à discuter le programme du docteur. Je l'acceptai les yeux fermés. L'ascenseur de l'hôtel, mû sur sa vis verticale, nous hissa jusqu'à nos chambres et nous redescendit, quelques minutes après, avec notre sac de touriste. Un fiacre à vingt francs la course nous conduisit en un quart d'heure au «pier» de l'Hudson, devant lequel leSaint-Johnse panachait déjà de gros tourbillons de fumée.
LeSaint-Johnet son pareil, leDean-Richmond, étaient les plus beaux steamboats du fleuve. Ce sont plutôt des édifices que des bateaux. Ils ont deux ou trois étages de terrasses, de galeries, de vérandas, de promenoirs. On dirait l'habitation flottante d'un planteur. Le tout est dominé par une vingtaine de poteaux pavoisés, reliés entre eux avec des armatures de fer, qui consolident l'ensemble de la construction. Les deux énormes tambours sont peints à fresque comme les tympans de l'église Saint-Marc à Venise. En arrière de chaque roue s'élève la cheminée des deux chaudières qui se trouvent placées extérieurement et non dans les flancs du steamboat. Bonne précaution en cas d'explosion. Au centre, entre les tambours, se meut le mécanisme d'une extrême simplicité: un cylindre unique, un piston manoeuvrant un long balancier qui s'élève et s'abaisse comme le marteau monstrueux d'une forge, et une seule bielle communiquant le mouvement à l'arbre de ces roues massives.
Une foule de passagers encombrait déjà le pont duSaint-John. Dean Pitferge et moi, nous allâmes retenir une cabine qui s'ouvrait sur un immense salon, sorte de galerie de Diane, dont la voûte arrondie reposait sur une succession de colonnes corinthiennes. Partout le confort et le luxe, des tapis, des divans, des canapés, des objets d'art, des peintures, des glaces, et le gaz fabriqué dans un petit gazomètre du bord.
En ce moment, la colossale machine tressaillit et se mit en marche. Je montai sur les terrasses supérieures. À l'avant s'élevait une maison brillamment peinte. C'était la chambre des timoniers. Quatre hommes vigoureux se tenaient aux rayons de la double roue du gouvernail. Après une promenade de quelques minutes, je redescendis sur le pont, entre les chaudières déjà rouges, d'où s'échappaient de petites flammes bleues, sous la poussée de l'air que les ventilateurs y engouffraient. De l'Hudson je ne pouvais rien voir. La nuit venait, et avec la nuit un brouillard «à couper au couteau». LeSaint-Johnhennissait dans l'ombre, comme un formidable mastodonte. À peine entrevoyait-on les quelques lumières des villes étalées sur les rives et les fanaux des bateaux à vapeur qui remontaient les eaux sombres à grands coups de sifflet.
À huit heures, je rentrai au salon. Le docteur m'emmena souper dans un magnifique restaurant installé sur l'entrepont et servi par une armée de domestiques noirs. Dean Pitferge m'apprit que le nombre des voyageurs à bord dépassait quatre mille, parmi lesquels on comptait quinze cents émigrants parqués sous la partie basse du steamboat. Le souper terminé, nous allâmes nous coucher dans notre confortable cabine.
À onze heures, je fus réveillé par une sorte de choc. LeSaint- Johns'était arrêté. Le capitaine, ne pouvant plus manoeuvrer au milieu de ces épaisses ténèbres, avait fait stopper. L'énorme bateau, mouillé dans le chenal, s'endormit tranquillement sur ses ancres.
À quatre heures du matin, leSaint-Johnreprit sa marche. Je me levai et j'allai m'abriter sous la véranda de l'avant. La pluie avait cessé; la brume se levait; les eaux du fleuve apparurent, puis ses rives; la rive droite, mouvementée, revêtue d'arbres verts et d'arbrisseaux qui lui donnaient l'apparence d'un long cimetière; à l'arrière-plan, de hautes collines fermant l'horizon par une ligne gracieuse; au contraire, sur la rive gauche, des terrains plats et marécageux; dans le lit du fleuve, entre les îles, des goélettes appareillant sous la première brise et des steamboats remontant le courant rapide de l'Hudson.
Le docteur Pitferge était venu me rejoindre sous la véranda.
«Bonjour, mon compagnon, me dit-il, après avoir humé un grand coup d'air. Savez-vous que, grâce à ce maudit brouillard, nous n'arriverons pas à Albany assez tôt pour prendre le premier train! Cela va modifier mon programme.
— Tant pis, docteur, car il faut être économe de notre temps.
— Bon! nous en serons quittes pour atteindre Niagara Falls dans la nuit, au lieu d'y arriver le soir.»
Cela ne faisait pas mon affaire, mais il fallut se résigner. En effet, leSaint-Johnne fut pas amarré au quai d'Albany avant huit heures. Le train du matin était parti. Donc, nécessité d'attendre le train d'une heure quarante. De là toute facilité pour visiter cette curieuse cité qui forme le centre législatif de l'État de New York, la basse ville, commerciale et populeuse, établie sur la rive droite de l'Hudson, la haute ville avec ses maisons de brique, ses établissements publics, son très remarquable muséum de fossiles. On eût dit un des grands quartiers de New York transporté au flanc de cette colline sur laquelle il se développe en amphithéâtre.
À une heure, après avoir déjeuné, nous étions à la gare, une gare libre, sans barrière, sans gardiens. Le train stationnait tout simplement au milieu de la rue comme un omnibus sur une place. On monte quand on veut dans ces longs wagons, supportés à l'avant et à l'arrière par un système pivotant à quatre roues. Ces wagons communiquent entre eux par des passerelles qui permettent au voyageur de se promener d'une extrémité du convoi à l'autre. À l'heure dite, sans que nous eussions vu ni un chef ni un employé, sans un coup de cloche, sans un avertissement, la fringante locomotive, parée comme une châsse — un bijou d'orfèvrerie à poser sur une étagère —, se mit en mouvement, et nous voilà entraînés avec une vitesse de douze lieues à l'heure. Mais au lieu d'être emboîtés, comme on l'est dans les wagons des chemins de fer français, nous étions libres d'aller, de venir, d'acheter des journaux et des livres «non estampillés». L'estampille ne me paraît pas, je dois l'avouer, avoir pénétré dans les moeurs américaines; aucune censure n'a imaginé, dans ce singulier pays, qu'il fallût surveiller avec plus de soin la lecture des gens assis dans un wagon que celle des gens qui lisent au coin de leur feu, assis dans leur fauteuil. Nous pouvions faire tout cela, sans attendre les stations et les gares. Les buvettes ambulantes, les bibliothèques, tout marche avec les voyageurs. Pendant ce temps, le train traversait des champs sans barrières, des forêts nouvellement défrichées, au risque de heurter des troncs abattus, des villes nouvelles aux larges rues sillonnées de rails, mais auxquelles les maisons manquaient encore, des cités parées des plus poétiques noms de l'histoire ancienne: Rome, Syracuse, Palmyre! Et ce fut ainsi que défila devant nos yeux toute cette vallée de la Mohawk, ce pays de Fenimore qui appartient au romancier américain, comme le pays de Rob Roy à Walter Scott. À l'horizon étincela un instant le lac Ontario, où Cooper a placé les scènes de son chef-d'oeuvre. Tout ce théâtre de la grande épopée de Bas-de-Cuir, contrée sauvage autrefois, est maintenant une campagne civilisée. Le docteur ne se sentait pas de joie. Il persistait à m'appeler Oeil-de-Faucon, et ne voulait plus répondre qu'au nom de Chingakook!
À onze heures du soir, nous changions de train à Rochester, et nous passions les rapides de la Tennessee qui fuyaient en cascades sous nos wagons. À deux heures du matin, après avoir côtoyé le Niagara, sans le voir, pendant quelques lieues, nous arrivions au village de Niagara Falls, et le docteur m'entraînait à un magnifique hôtel, superbement nomméCataract House.
Le Niagara n'est pas un fleuve, pas même une rivière: c'est un simple déversoir, une saignée naturelle, un canal long de trente- six milles, qui verse les eaux du lac Supérieur, du Michigan, de l'Huron et de l'Érié dans l'Ontario. La différence de niveau entre ces deux derniers lacs est de trois cent quarante pieds anglais; cette différence, uniformément répartie sur tout le parcours, eût à peine créé un «rapide»; mais les chutes seules en absorbent la moitié. De là leur formidable puissance.
Cette rigole niagarienne sépare les États-Unis du Canada. Sa rive droite est américaine, sa rive gauche est anglaise. D'un côté, des policemen; de l'autre, pas même leur ombre.
Le matin du 12 avril, dès l'aube, le docteur et moi nous descendions les larges rues de Niagara Falls. C'est le nom de ce village, créé sur le bord des chutes à trois cents milles d'Albany, sorte de petite «ville d'eaux», bâtie en bon air, dans un site charmant, pourvue d'hôtels somptueux et de villas confortables, que les Yankees et les Canadiens fréquentent pendant la belle saison. Le temps était magnifique; le soleil brillait sur un ciel froid. De sourds et lointains mugissements se faisaient entendre. J'apercevais à l'horizon quelques vapeurs qui ne devaient pas être des nuages.
«Est-ce la chute? demandai-je au docteur.
— Patience!» me répondit Pitferge.
En quelques minutes, nous étions arrivés sur les rives du Niagara. Les eaux de la rivière coulaient paisiblement; elles étaient claires et sans profondeur; de nombreuses pointes de roches grisâtres émergeaient çà et là. Les ronflements de la cataracte s'accentuaient, mais on ne l'apercevait pas encore. Un pont de bois, supporté sur des arches de fer, réunissait cette rive gauche à une île jetée au milieu du courant. Le docteur m'entraîna sur ce pont. En amont, la rivière s'étendait à perte de vue; en aval, c'est-à-dire sur notre droite, on sentait les premières dénivellations d'un rapide; puis, à un demi-mille du pont, le terrain manquait subitement; des nuages de poussière d'eau se tenaient suspendus dans l'air. C'était là la «chute américaine» que nous ne pouvions voir. Au-delà se dessinait un paysage tranquille, quelques collines, des villas, des maisons, des arbres dépouillés, c'est-à-dire la rive canadienne.
«Ne regardez pas! ne regardez pas! me criait le docteur Pitferge. Réservez-vous! Fermez les yeux! Ne les ouvrez que lorsque je vous le dirai!»
Je n'écoutais guère mon original. Je regardais. Le pont franchi, nous prenions pied sur l'île. C'était Goat Island, l'île de la chèvre, un morceau de terre de soixante-dix acres, couvert d'arbres, coupé d'allées superbes où peuvent circuler les voitures, jeté comme un bouquet entre les chutes américaine et canadienne, que sépare une distance de trois cents yards. Nous courions sous ces grands arbres; nous gravissions les pentes; nous dévalions les rampes. Le tonnerre des eaux redoublait; des nuages de vapeur humide roulaient dans l'air.
«Regardez!» s'écria le docteur.
Au sortir du massif, le Niagara venait d'apparaître dans toute sa splendeur. En cet endroit, il faisait un coude brusque, et, s'arrondissant pour former la chute canadienne, le «Horseshoe Fall», le Fer à cheval, il tombait d'une hauteur de cent cinquante-huit pieds sur une largeur de deux milles.
La nature, en cet endroit, l'un des plus beaux du monde, a tout combiné pour émerveiller les yeux. Ce retour du Niagara sur lui- même favorise singulièrement les effets de lumière et d'ombre. Le soleil, en frappant ces eaux sous tous les angles, diversifie capricieusement leurs couleurs, et qui n'a pas vu cet effet ne l'admettra pas sans conteste. En effet, près de Goat Island, l'écume est blanche; c'est une neige immaculée, une coulée d'argent fondu qui se précipite dans le vide. Au centre de la cataracte, les eaux sont d'un vert de mer admirable, qui indique combien la couche d'eau est épaisse; aussi un navire, leDétroit, tirant vingt pieds d'eau et lancé dans le courant, a-t-il pu descendre la chute «sans toucher». Vers la rive canadienne, au contraire, les tourbillons, comme métallisés sous les rayons lumineux, resplendissent, et c'est de l'or en fusion qui tombe dans l'abîme. Au-dessous, la rivière est invisible. Les vapeurs y tourbillonnent. J'entrevois, cependant, d'énormes glaces accumulées par les froids de l'hiver; elles affectent des formes de monstres qui, la gueule ouverte, absorbent par heure les cent millions de tonnes que leur verse cet inépuisable Niagara. À un demi-mille en aval de la cataracte, la rivière est redevenue paisible, et présente une surface solide que les premières brises d'avril n'ont pu fondre encore.
«Et maintenant, au milieu du torrent!» me dit le docteur.
Qu'entendait-il par ces paroles? Je ne savais que penser, quand il me montra une tour construite sur un bout de roc, à quelque cent pieds de la rive, au bord même du précipice. Ce monument «audacieux», élevé en 1833 par un certain Judge Porter, est nommé «Terrapin Tower».
Nous descendîmes les rampes latérales de Goat Island. Arrivé à la hauteur du cours supérieur du Niagara, je vis un pont, ou plutôt quelques planches jetées sur des têtes de rocs, qui unissaient la tour au rivage. Ce pont longeait l'abîme à quelques pas seulement. Le torrent mugissait au-dessous. Nous nous étions hasardés sur ces planches, et en quelques instants nous avions atteint le bloc principal qui supporte Terrapin Tower. Cette tour ronde, haute de quarante-cinq pieds, est construite en pierre. Au sommet se développe un balcon circulaire, autour d'un faîtage recouvert d'un stuc rougeâtre. L'escalier tournant est en bois. Des milliers de noms sont gravés sur ses marches. Une fois arrivé au haut de cette tour, on s'accroche au balcon et on regarde.
La tour est en pleine cataracte. De son sommet le regard plonge dans l'abîme. Il s'enfonce jusque dans la gueule de ces monstres de glace qui avalent le torrent. On sent frémir le roc qui supporte la tour. Autour se creusent des dénivellations effrayantes, comme si le lit du fleuve cédait. On ne s'entend plus parler. De ces gonflements d'eau sortent des tonnerres. Les lignes liquides fument et sifflent comme des flèches. L'écume saute jusqu'au sommet du monument. L'eau pulvérisée se déroule dans l'air en formant un splendide arc-en-ciel.
Par un simple effet d'optique, la tour semble se déplacer avec une vitesse effrayante — mais à reculons de la chute, fort heureusement —, car, avec l'illusion contraire, le vertige serait insoutenable, et nul ne pourrait considérer ce gouffre.
Haletants, brisés, nous étions rentrés un instant sur le palier supérieur de la tour. C'est alors que le docteur crut devoir me dire:
«Cette Terrapin Tower, mon cher monsieur, tombera quelque jour dans l'abîme, et peut-être plus tôt qu'on ne suppose.
— Ah! vraiment!
— Ce n'est pas douteux. La grande chute canadienne recule insensiblement, mais elle recule. La tour, quand elle fut construite, en 1833, était beaucoup plus éloignée de la cataracte. Les géologues prétendent que la chute, il y a trente-cinq mille ans, se trouvait située à Queenstown, à sept milles en aval de la position qu'elle occupe maintenant. D'après M. Bakewell, elle reculerait d'un mètre par année, et, suivant sir Charles Lyell, d'un pied seulement. Il arrivera donc un moment où le roc qui supporte la tour, rongé par les eaux, glissera sur les pentes de la cataracte. Eh bien, cher monsieur, rappelez-vous ceci: le jour où tombera la Terrapin Tower, il y aura dedans quelques excentriques qui descendront le Niagara avec elle.»
Je regardai le docteur comme pour lui demander s'il serait au nombre de ces originaux. Mais il me fit signe de le suivre, et nous vînmes de nouveau contempler le «Horseshoe Fall» et le paysage environnant. On distinguait alors, un peu en raccourci, la chute américaine, séparée par la pointe de l'île, où s'est formée aussi une petite cataracte centrale, large de cent pieds. Cette chute américaine, également admirable, est droite, non sinueuse, et sa hauteur a cent soixante-quatre pieds d'aplomb. Mais, pour la contempler dans tout son développement, il faut se placer en face de la rivière canadienne.
Pendant toute la journée, nous errâmes sur les rives du Niagara, irrésistiblement ramenés à cette tour où les mugissements des eaux, l'embrun des vapeurs, le jeu des rayons solaires, l'enivrement et les senteurs de la cataracte vous maintiennent dans une perpétuelle extase. Puis nous revenions à Goat Island pour saisir la grande chute sous tous les points de vue, sans nous jamais fatiguer de la voir. Le docteur aurait voulu me conduire à la «Grotte des Vents» creusée derrière la chute centrale, à laquelle on arrive par un escalier établi à la pointe de l'île; mais l'accès en était alors interdit à cause des fréquents éboulements qui se produisaient depuis quelque temps dans ces roches friables.
À cinq heures, nous étions rentrés à Cataract-House, et après un dîner rapide, servi à l'américaine, nous revînmes à Goat Island. Le docteur voulut en faire le tour et revoir les «Trois Soeurs», charmants îlots épars à la tête de l'île. Puis, le soir venu, il me ramena au roc branlant de Terrapin Tower.
Le soleil s'était couché derrière les collines assombries. Les dernières lueurs du jour avaient disparu. La lune, demi-pleine, brillait d'un pur éclat. L'ombre de la tour s'allongeait sur l'abîme. En amont, les eaux tranquilles glissaient sous la brume légère. La rive canadienne, déjà plongée dans les ténèbres, contrastait avec les masses plus éclairées de Goat Island et du village de Niagara Falls. Sous nos yeux, le gouffre, agrandi par la pénombre, semblait un abîme infini dans lequel mugissait la formidable cataracte. Quelle impression! Quel artiste, par la plume ou le pinceau, pourra jamais la rendre! Pendant quelques instants, une lumière mouvante parut à l'horizon. C'était le fanal d'un train qui passait sur ce pont du Niagara, suspendu à deux milles de nous. Jusqu'à minuit, nous restâmes ainsi, muets, immobiles, au sommet de cette tour, irrésistiblement penchés sur ce torrent qui nous fascinait. Enfin, à un moment où les rayons de la lune frappèrent sous un certain angle la poussière liquide, j'entrevis une bande laiteuse, un ruban diaphane qui tremblotait dans l'ombre. C'était un arc-en-ciel lunaire, une pâle irradiation de l'astre des nuits, dont la douce lueur se décomposait en traversant les embruns de la cataracte.
Le lendemain, 13 avril, le programme du docteur indiquait une visite à la rive canadienne. Une simple promenade. Il suffisait de suivre les hauteurs qui forment la droite du Niagara pendant l'espace de deux milles pour atteindre le pont suspendu. Nous étions partis à sept heures du matin. Du sentier sinueux longeant la rive droite, on apercevait les eaux tranquilles de la rivière qui ne se ressentait déjà plus des troubles de sa chute.
À sept heures et demie, nous arrivions à Suspension Bridge. C'est l'unique pont auquel aboutissent le Great Western et le New York Central Railroad, le seul qui donne entrée au Canada sur les confins de l'État de New York. Ce pont suspendu est formé de deux tabliers; sur le tablier supérieur passent les trains; sur le tablier inférieur, situé à vingt-trois pieds au-dessous, passent les voitures et les piétons. L'imagination se refuse à suivre dans son travail l'audacieux ingénieur, John A. Roebling, de Trendon (New Jersey), qui a osé construire ce viaduc dans de telles conditions: un pont «suspendu» qui livre passage à des trains, à deux cent cinquante pieds au-dessus du Niagara, transformé de nouveau en rapide! Suspension Bridge est long de huit cents pieds, large de vingt-quatre. Des étais de fer, frappés sur les rives, le maintiennent contre le balancement. Les câbles qui le supportent, formés de quatre mille fils, ont dix pouces de diamètre et peuvent résister à un poids de douze mille quatre cents tonnes. Or, le pont ne pèse que huit cents tonnes. Inauguré en 1855, il a coûté cinq cent mille dollars. Au moment où nous atteignions le milieu de Suspension Bridge, un train passa au-dessus de notre tête, et nous sentîmes le tablier fléchir d'un mètre sous nos pieds!
C'est un peu au-dessous de ce pont que Blondin a franchi le Niagara sur une corde tendue d'une rive à l'autre, et non au- dessus des chutes. L'entreprise n'en était pas moins périlleuse. Mais si Blondin nous étonne par son audace, que penser de l'ami qui, monté sur son dos, l'accompagnait pendant cette promenade aérienne?
«C'était peut-être un gourmand, dit le docteur, Blondin faisait les omelettes à merveille sur sa corde raide.»
Nous étions sur la terre canadienne, et nous remontions la rive gauche du Niagara, afin de voir les chutes sous un nouvel aspect. Une demi-heure après, nous entrions dans un hôtel anglais, où le docteur fit servir un déjeuner convenable. Pendant ce temps, je parcourus le livre des voyageurs où figurent quelques milliers de noms. Parmi les plus célèbres, je remarquai les suivants: Robert Peel, lady Franklin, comte de Paris, duc de Chartres, prince de Joinville, Louis-Napoléon (1846), prince et princesse Napoléon, Barnum (avec son adresse), Maurice Sand (1865), Agassiz (1854), Almonte, prince de Hohenlohe, Rothschild, Bertin (Paris), lady Elgin, Burkardt (1832), etc.
«Et maintenant, sous les chutes», me dit le docteur, lorsque le déjeuner fut terminé.
Je suivis Dean Pitferge. Un nègre nous conduisit à un vestiaire, où l'on nous donna un pantalon imperméable, un waterproof et un chapeau ciré. Ainsi vêtus, notre guide nous conduisit par un sentier glissant, sillonné d'écoulements ferrugineux, encombré de pierres noires aux vives arêtes, jusqu'au niveau inférieur du Niagara. Puis, au milieu des vapeurs d'eau pulvérisée, nous passâmes derrière la grande chute. La cataracte tombait devant nous comme le rideau d'un théâtre devant les acteurs. Mais quel théâtre, et comme les couches d'air violemment déplacées s'y projetaient en courants impétueux! Trempés, aveuglés, assourdis, nous ne pouvions ni nous voir ni nous entendre dans cette caverne aussi hermétiquement close par les nappes liquides de la cataracte que si la nature l'eût fermée d'un mur de granit!
À neuf heures, nous étions rentrés à l'hôtel où l'on nous dépouilla de nos habits ruisselants. Revenu sur la rive, je poussai un cri de surprise et de joie:
«Le capitaine Corsican!»
Le capitaine m'avait entendu. Il vint à moi.
«Vous ici! s'écria-t-il. Quelle joie de vous revoir!
— Et Fabian? et Ellen? demandai-je, en serrant les mains deCorsican.
— Ils sont là. Ils vont aussi bien que possible. Fabian plein d'espoir, presque souriant. Notre pauvre Ellen reprenant peu à peu sa raison.
— Mais pourquoi vous rencontrai-je ici, au Niagara?
— Le Niagara, me répondit Corsican, mais c'est le rendez-vous d'été des Anglais et des Américains. On vient respirer ici, on vient se guérir devant ce sublime spectacle des chutes. Notre Ellen a paru frappée à la vue de ce beau site; et nous sommes restés sur les bords du Niagara. Voyez cette villa, Clifton House, au milieu des arbres, à mi-colline. C'est là que nous demeurons en famille, avec Mrs R…, la soeur de Fabian, qui s'est dévouée à notre pauvre amie.
— Ellen, demandai-je, Ellen a-t-elle reconnu Fabian?
— Non, pas encore, me répondit le capitaine. Vous savez, cependant, qu'au moment où Harry Drake tombait frappé de mort, Ellen eut comme un instant de lucidité. Sa raison s'était fait jour à travers les ténèbres qui l'enveloppent. Mais cette lucidité a bientôt disparu. Toutefois, depuis que nous l'avons transportée au milieu de cet air pur, dans ce milieu paisible, le docteur a constaté une amélioration sensible dans l'état d'Ellen. Elle est calme, son sommeil est tranquille, et on voit dans ses yeux comme un effort pour ressaisir quelque chose, soit du passé, soit du présent.
— Ah! cher ami! m'écriai-je, vous la guérirez. Où est Fabian, où est sa fiancée?
— Regardez», me dit Corsican, et il étendit le bras vers la rive du Niagara.
Dans la direction indiquée par le capitaine, je vis Fabian qui ne nous avait pas encore aperçus. Il était debout sur un roc, et devant lui, à quelques pas, se trouvait Ellen, assise, immobile. Fabian ne la perdait pas des yeux. Cet endroit de la rive gauche est connu sous le nom de «Table Rock». C'est une sorte de promontoire rocheux, jeté sur la rivière qui mugit à deux cents pieds au-dessous. Autrefois il présentait un surplomb plus considérable; mais les chutes successives d'énormes morceaux de rocs l'ont réduit maintenant à une surface de quelques mètres.
Ellen regardait et semblait plongée dans une muette extase. De cet endroit, l'aspect des chutes est «most sublime», disent les guides, et ils ont raison. C'est une vue d'ensemble des deux cataractes: à droite, la chute canadienne, dont la crête, couronnée de vapeurs, ferme l'horizon de ce côté, comme un horizon de mer; en face, la chute américaine, et, au-dessus, l'élégant massif de Niagara Falls à demi perdu dans les arbres; à gauche, toute la perspective de la rivière qui fuit entre ses hautes rives; au-dessous, le torrent luttant contre les glaçons culbutés.
Je ne voulais pas distraire Fabian. Corsican, le docteur et moi, nous nous étions approchés de Table Rock. Ellen conservait l'immobilité d'une statue. Quelle impression cette scène laissait- elle à son esprit? Sa raison renaissait-elle peu à peu sous l'influence de ce spectacle grandiose? Soudain, je vis Fabian faire un pas vers elle. Ellen s'était levée brusquement; elle s'avançait près de l'abîme; ses bras se tendaient vers le gouffre; mais, s'arrêtant tout à coup, elle passa rapidement la main sur son front, comme si elle eût voulu en chasser une image. Fabian, pâle comme un mort, mais ferme, s'était d'un bond placé entre Ellen et le vide. Elle avait secoué sa blonde chevelure. Son corps charmant avait tressailli. Voyait-elle Fabian? Non. On eût dit une morte revenant à la vie, et cherchant à ressaisir l'existence autour d'elle!
Le capitaine Corsican et moi, nous n'osions faire un pas, et pourtant, si près de ce gouffre, nous redoutions quelque malheur. Mais le docteur Pitferge nous retint:
«Laissez, dit-il, laissez faire Fabian.»
J'entendis des sanglots qui gonflaient la poitrine de la jeune femme. Des paroles inarticulées sortaient de ses lèvres. Elle semblait vouloir parler et ne pas le pouvoir. Enfin, ces mots s'échappèrent:
«Dieu! mon Dieu! Dieu tout-puissant! Où suis-je? où suis-je?»
Elle eut alors conscience que quelqu'un était près d'elle, et, se retournant à demi, elle nous apparut, transfigurée. Un regard nouveau vivait dans ses yeux. Fabian, tremblant, était debout devant elle, muet, les bras ouverts. «Fabian! Fabian!» s'écria-t- elle enfin. Fabian la reçut dans ses bras où elle tomba inanimée. Il poussa un cri déchirant. Il croyait Ellen morte. Mais le docteur intervint:
«Rassurez-vous, dit-il à Fabian, cette crise, au contraire, la sauvera!»
Elle fut transportée à Clifton House, et placée sur son lit, où, son évanouissement dissipé, elle s'endormit d'un paisible sommeil.
Fabian, encouragé par le docteur et plein d'espoir — Ellen l'avait reconnu! —, revint vers nous:
«Nous la sauverons, me dit-il, nous la sauverons! Chaque jour j'assiste à la résurrection de cette âme. Aujourd'hui, demain peut-être, mon Ellen me sera rendue! Ah! Ciel clément, sois béni! Nous resterons en ce lieu, tant qu'il le faudra pour elle! N'est- ce pas, Archibald?»
Le capitaine serra avec effusion Fabian sur sa poitrine. Fabian s'était retourné vers moi, vers le docteur. Il nous prodiguait ses tendresses. Il nous enveloppait de son espoir. Et jamais espoir ne fut plus fondé. La guérison d'Ellen était prochaine…
Mais il nous fallait partir. Une heure à peine nous restait pour regagner Niagara Falls. Au moment où nous allions nous séparer de ces chers amis, Ellen dormait encore. Fabian nous embrassa, le capitaine Corsican, très ému, après avoir promis qu'un télégramme me donnerait des nouvelles d'Ellen, nous fit ses derniers adieux, et à midi nous avions quitté Clifton House.