VI

VILE PROGRÈS ÉTERNEL

LE PROGRÈS ÉTERNEL

Les jours, les semaines, les mois, les saisons, les années, passent vite sur cette planète, et sans doute aussi sur les autres. Plus de vingt fois déjà la Terre a parcouru sa révolution annuelle autour du Soleil, depuis le jour où la destinée ferma si tragiquement le livre que mes deux jeunes amis lisaient depuis moins d’une année; leur bonheur fut rapide, leur matin s’évanouit comme une aurore. Je les avais, sinon oubliés[1], du moins perdus de vue, lorsquetout récemment, dans une séance d’hypnotisme, à Nancy, où je m’arrêtai quelques jours en me rendant dans les Vosges, je me trouvai conduit à questionner un «sujet» à l’aide duquel les savants expérimentateurs de l’Académie Stanislas avaient obtenu quelques-uns de ces résultats véritablement stupéfiants dont la presse scientifique nous entretient depuis quelques années. Je ne sais plus comment il arriva que la conversation s’établit entre lui et moi sur la planète Mars.

Après m’avoir fait la description d’une contrée riveraine d’une mer connue des astronomes sous le nom de mer du Sablier et d’une île solitaire qui s’élève au sein de cet océan, après m’avoir décrit les paysages pittoresques et la végétation rougeâtre qui ornent ces rivages, les falaises battues par les flots et les plages sablonneuses où viennent expirer les vagues, ce sujet, d’une sensibilité extrême, pâlit tout d’un coup et porta la main à son front; ses yeux se fermèrent, ses sourcils se rapprochèrent; il semblait vouloir saisir une idée fugitive qui s’obstinait à fuir. «Voyez!s’écria le docteur B... en se posant devant lui comme un ordre inéluctable.Voyez!je le veux.

— Vous avez là des amis, me dit-il.

— Cela ne me surprend pas trop, répliquai-je en riant. J’ai assez fait pour eux.

— Deux amis, ajouta-t-il, qui, en ce moment, parlent de vous.

— Oh! oh! des gens qui me connaissent?

— Oui.

— Et comment cela?

— Ils vous ont connu ici.

— Ici?

— Ici, sur la Terre.

— Ah! Y a-t-il longtemps?

— Je ne sais pas.

— Habitent-ils Mars depuis longtemps?

— Je ne sais pas.

— Sont-ils jeunes?

— Oui, ce sont deux amoureux qui s’adorent.»

Alors les images charmantes de mes amis regrettés se retracèrent toutes vives dans ma pensée. Mais je ne les eus pas plus tôt revus, que le sujet s’écria, cette fois d’une voix plus sûre:

«Ce sont eux!

— Comment le savez-vous?

— Je le vois. Ce sont les mêmes âmes. Mêmes couleurs.

— Comment, mêmes couleurs?

— Oui, les âmes sont lumière.»

Quelques instants après il ajouta:

«Pourtant, il y a une différence.»

Puis il resta silencieux le front tout chercheur. Mais son visage reprenant tout son calme et toute sa sérénité, il ajouta:

«Lui est devenu elle, la femme. Elle est maintenant lui, l’homme. Et ils s’aiment encore plus qu’autrefois.»

Comme s’il n’eût pas compris lui-même ce qu’il venait de dire, il sembla chercher une explication, fit de pénibles efforts, à en juger par la contraction de tous les muscles de son visage, et tomba dans une sorte de catalepsie, d’où le docteur B... ne tarda pas à le délivrer. Mais l’instant de lucidité avait fui et ne revint plus.

Je livre, en terminant, ce dernier fait aux lecteurs de ce récit, tel qu’il s’est passé sous mes yeux, et sans commentaires. D’après l’hypothèse actuellement admise par plusieurs hypnotistes, le sujet avait-il subi l’influence de ma propre pensée, lorsque le professeur lui ordonna de me répondre? Ou, plus indépendant, s’était-il véritablement «dégagé» et avait-ilvuau delà de notre sphère? Jene me permettrai pas de décider. Peut-être le saura-t-on par la suite de ce récit.

Cependant j’avouerai en toute sincérité que la résurrection de mon ami et de son adorée compagne sur ce monde de Mars, séjour voisin du nôtre, et si remarquablement semblable à celui que nous habitons, mais plus ancien et plus avancé sans doute dans la voie du progrès, peut paraître aux yeux du penseur la continuation logique et naturelle de leur existence terrestre si rapidement brisée.

Sans doute, Spero était-il dans le vrai en déclarant que la matière n’est pas ce qu’elle paraît être, que les apparences sont mensongères, que le réel c’est l’invisible, que la force animique est indestructible, que dans l’absolu l’infiniment grand est identique à l’infiniment petit, que les espaces célestes ne sont pas infranchissables, et que les âmes sont les semences des humanités planétaires. Qui sait si la philosophie du dynamisme ne révélera pas un jour aux apôtres de l’astronomie la religion de l’avenir?Uraniene porte-t-elle pas le flambeau sans lequel tout problème est insoluble, sans lequel toute la nature resterait pour nous dans une impénétrable obscurité? Le ciel doit expliquer la terre, l’infini doit expliquer l’âme et ses facultés immatérielles.

L’inconnu d’aujourd’hui est la vérité de demain.

Les pages suivantes vont peut-être nous laisser pressentir le lien mystérieux qui réunit le transitoire à l’éternel, le visible à l’invisible, la terre au ciel.


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