Une nuit, Bénédict, accablé jusque-là par des souffrances atroces, qui ne lui avaient pas laissé retrouver une pensée, s'éveilla plus calme, et fit un effort pour se rappeler sa situation. Sa tête était empaquetée au point qu'une partie de son visage était privée d'air. Il fit un mouvement pour soulever ces obstacles et retrouver la première faculté qui s'éveille en nous, le besoin de voir, avant celui même de penser. Aussitôt une main légère détacha les épingles, dénoua un bandeau, et l'aida à se satisfaire. Il regardait cette femme pâle qui se penchait sur lui, et, à la lueur vacillante d'une veilleuse, il distingua un profil noble et pur, qui avait de la ressemblance avec celui de Valentine. Il crut avoir une vision, et sa main chercha celle du fantôme. Le fantôme saisit la sienne et y colla ses lèvres.
—Qui êtes-vous? dit Bénédict en frissonnant.
—Vous me le demandez? lui répondit la voix de Louise.
Cette bonne Louise avait tout quitté pour venir soigner son ami. Elle était là jour et nuit, souffrant à peine que madame Lhéry la relayât pendant quelques heures dans la matinée, se dévouant au triste emploi d'infirmière auprès d'un moribond presque sans espoir de salut. Pourtant, grâce aux admirables soins de Louise et à sa propre jeunesse, Bénédict échappa à une mort presque certaine, et un jour il trouva assez de force pour la remercier et lui reprocher en même temps de lui avoir conservé la vie.
—Mon ami, lui dit Louise, effrayée de l'abattement moral qu'elle trouvait en lui, si je vous rappelle cruellement à cette existence que mon affection ne saurait embellir, c'est par dévouement pour Valentine.
Bénédict tressaillit.
—C'est, continua Louise, pour conserver la sienne, qui, en ce moment, est au moins aussi menacée que la vôtre.
—Menacée! pourquoi? s'écria Bénédict.
—En apprenant votre folie et votre crime, Bénédict, Valentine, qui sans doute avait pour vous une tendre amitié, est tombée subitement malade. Un rayon d'espoir pourrait la sauver peut-être; mais elle ignore que vous vivez et que vous pouvez nous être rendu.
—Qu'elle l'ignore donc toujours! s'écria Bénédict, et puisque le mal est fait, puisque le coup est porté, laissez-la en mourir avec moi.
En parlant ainsi, Bénédict arracha les bandages de sa blessure, et l'eût rouverte sans les efforts de Louise, qui lutta courageusement avec lui, et tomba épuisée d'énergie, et abreuvée de douleur après l'avoir sauvé de lui-même.
Une autre fois, il sembla sortir d'une profonde léthargie, et saisissant la main de Louise avec force:
—Pourquoi êtes-vous ici? lui dit-il; votre sœur est mourante, et c'est à moi que s'adressent vos soins!
Subjuguée par un mouvement de passion et d'enthousiasme Louise, oubliant tout, s'écria:
—Et si je vous aimais plus encore que Valentine?
—En ce cas vous êtes maudite, répondit Bénédict en la repoussant d'un air égaré; car vous préférez le chaos à la lumière, le démon à l'archange. Vous êtes une misérable folle! Sortez d'ici! Ne suis-je pas assez malheureux, sans que vous veniez me navrer l'âme de vos malheurs?
Louise, atterrée, cacha sa figure dans les rideaux et en enveloppa sa tête pour étouffer ses sanglots. Bénédict se mit à pleurer aussi, et ces larmes le calmèrent.
Un instant après il la rappela.
—Je crois que je vous ai parlé durement tout à l'heure, lui dit-il; il faut pardonner quelque chose au délire de la fièvre.
Louise ne répondit qu'en baisant la main qu'il lui tendait. Bénédict eut besoin de tout le peu de force morale qu'il avait reconquise pour supporter sans humeur ce témoignage d'amour et de soumission. Explique qui pourra cette bizarrerie; la présence de Louise, au lieu de le consoler, lui était désagréable; ses soins l'irritaient. La reconnaissance luttait chez lui avec l'impatience et le mécontentement. Recevoir de Louise tous ces services, toutes ces marques de dévouement, c'était comme un reproche, comme une critique amère de son amour pour une autre. Plus cet amour lui était funeste, plus il s'offensait des efforts qu'on faisait pour l'en dissuader, il s'y cramponnait comme on fait avec orgueil aux choses désespérées. Et puis, s'il avait eu, dans son bonheur, l'âme assez large pour accorder de l'intérêt et de la compassion à Louise, il ne l'avait plus dans son désespoir. Il trouvait que ses propres maux étaient assez lourds à porter, et cette espèce d'appel fait par l'amour de Louise à sa générosité lui semblait la plus égoïste et la plus inopportune des exigences. Ces injustices étaient inexcusables peut-être, et cependant les forces de l'homme sont-elles bien toujours proportionnées à ses maux? C'est une consolante promesse évangélique; mais qui tiendra la balance, et qui sera le juge? Dieu nous rend-il ses comptes? daigne-t-il mesurer la coupe après que nous l'avons vidée?
La comtesse était absente depuis deux jours, lorsque Bénédict eut son plus terrible redoublement de fièvre. Il fallut l'attacher dans son lit. C'est encore une cruelle tyrannie que celle de l'amitié; souvent elle nous impose une existence pire que la mort, et emploie la force arbitraire pour nous attacher au pilori de la vie.
Enfin Louise, ayant demandé à être seule avec lui, le calma en lui répétant avec patience le nom de Valentine.
—Eh bien! dit tout d'un coup Bénédict en se dressant avec force et comme frappé de surprise, où est-elle?
—Bénédict, répondit-elle, elle est comme vous aux portes du tombeau. Voulez-vous, par une mort furieuse, empoisonner ses derniers instants?
—Elle va mourir! dit-il avec un sourire affreux. Ah! Dieu est bon! nous serons donc unis!
—Et si elle vivait? lui dit Louise, si elle vous ordonnait de vivre! si, pour prix de votre soumission, elle vous rendait son amitié?
—Son amitié! dit Bénédict avec un rire dédaigneux, qu'en ferais-je? N'avez-vous pas la mienne? qu'en retirez-vous?
—Oh! vous êtes bien cruel, Bénédict! s'écria Louise avec douleur; mais pour vous sauver que ne ferais-je pas! Eh bien! dites-moi, si Valentine vous aimait, si je l'avais vue, si j'avais recueilli dans son délire des aveux que vous n'avez jamais osé espérer?
—Je les ai reçus moi-même! répondit Bénédict avec le calme apparent dont il entourait souvent ses plus violentes émotions. Je sais que Valentine m'aime comme j'avais aspiré à être aimé. Me raillerez-vous maintenant?
—À Dieu ne plaise! répondit Louise stupéfaite.
Louise s'était introduite la nuit précédente auprès de Valentine. Il lui avait été facile de prévenir et de gagner la nourrice, qui lui était dévouée, et qui l'avait vue avec joie au chevet de sa sœur. C'est alors qu'elles avaient réussi à faire comprendre à cette infortunée que Bénédict n'était pas mort. D'abord elle avait témoigné sa joie par d'énergiques caresses à ces deux personnes amies; puis elle était retombée dans un état d'abattement complet, et, à l'approche du jour, Louise avait été forcée de se retirer sans pouvoir obtenir d'elle un regard ou un mot.
Elle apprit le lendemain que Valentine était mieux, et passa la nuit entière auprès de Bénédict, qui était plus mal; mais la nuit suivante, ayant appris que Valentine avait eu un redoublement, elle quitta Bénédict au milieu de son paroxysme, et se rendit auprès de sa sœur. Partagée entre ces deux malades, la triste et courageuse Louise s'oubliait elle-même.
Elle trouva le médecin auprès de Valentine. Celle-ci était calme et dormait lorsqu'elle entra. Alors, prenant le docteur à part, elle crut de son devoir de lui ouvrir son cœur, et de confier à sa délicatesse les secrets de ces deux amants, pour le mettre à même d'essayer sur eux un traitement moral plus efficace.
«Vous avez fort bien fait, répondit le médecin, de me confier cette histoire, mais il n'en était pas besoin; je l'aurais devinée, quand même on ne vous eût pas prévenue. Je comprends fort bien vos scrupules dans la situation délicate où les préjugés et les usages vous rejettent; mais moi, qui m'applique plus positivement à obtenir des résultats physiques, je me charge de calmer ces deux cœurs égarés, et de guérir l'un par l'autre.
En ce moment Valentine ouvrit les yeux et reconnut sa sœur. Après l'avoir embrassée, elle lui demanda à voix basse des nouvelles de Bénédict. Alors le médecin prit la parole:
—Madame, lui dit-il, c'est moi qui puis vous en donner, puisque c'est moi qui l'ai soigné et qui ai eu le bonheur jusqu'ici de prolonger sa vie. L'ami qui vous inquiète, et qui a des droits à l'intérêt de toute âme noble et généreuse comme la vôtre, est maintenant physiquement hors de danger. Mais le moral est loin d'une aussi rapide guérison, et vous seule pouvez l'opérer.
—Ô mon Dieu! dit la pâle Valentine en joignant les mains et en attachant sur le médecin ce regard triste et profond que donne la maladie.
—Oui, Madame, reprit-il, un ordre de votre bouche, une parole de consolation et de force, peuvent seuls fermer cette blessure; elle le serait sans l'affreuse obstination du malade à en arracher l'appareil aussitôt que la cicatrice se forme. Notre jeune ami est atteint d'un profond découragement, Madame, et ce n'est pas moi qui ai des secrets assez puissants pour la douleur morale. J'ai besoin de votre aide, voudrez-vous me l'accorder?
En parlant ainsi, le bon vieux médecin de campagne, obscur savant, qui avait maintes fois dans sa vie étanché du sang et des larmes, prit la main de Valentine avec une affectueuse douceur qui n'était pas sans un mélange d'antique galanterie, et la baisa méthodiquement, après en avoir compté les pulsations.
Valentine, trop faible pour bien comprendre ce qu'elle entendait, le regardait avec une surprise naïve et un triste sourire.
—Eh bien! ma chère enfant, dit le vieillard, voulez-vous être mon aide-major et venir mettre la dernière main à cette cure?
Valentine ne répondit que par un signe d'avidité ingénue.
—Demain? reprit-il.
—Oh! tout de suite! répondit-elle d'une voix faible et pénétrante.
—Tout de suite, ma pauvre enfant? dit le médecin en souriant. Eh! voyez donc ces flambeaux! il est deux heures du matin; mais si vous voulez me promettre d'être sage et de bien dormir, et de ne pas reprendre la fièvre d'ici à demain, nous irons dans la matinée faire une promenade dans le bois de Vavray. Il y a de ce côté-là une petite maison où vous porterez l'espoir et la vie.
Valentine pressa à son tour la main du vieux médecin, se laissa médicamenter avec la docilité d'un enfant, passa son bras autour du cou de Louise, et s'endormit sur son sein d'un sommeil paisible.
—Y pensez-vous, monsieur Faure? dit Louise en la voyant assoupie. Comment voulez-vous qu'elle ait la force de sortir, elle qui était encore à l'agonie il y a quelques heures?
—Elle l'aura, comptez-y, répondit M. Faure. Ces affections nerveuses n'affaiblissent le corps qu'aux heures de la crise. Celle-ci est si évidemment liée à des causes morales, qu'une révolution favorable dans les idées doit en amener une équivalente dans la maladie. Plusieurs fois, depuis l'invasion du mal, j'ai vu madame de Lansac passer d'une prostration effrayante à une surabondance d'énergie à laquelle j'eusse voulu donner un aliment. Il existe des symptômes de la même affection chez Bénédict; ces deux personnes sont nécessaires l'une à l'autre...
—Oh! monsieur Faure! dit Louise, n'allons-nous pas commettre une grande imprudence?
—Je ne le crois pas; les passions dangereuses pour la vie des individus comme pour celle des sociétés sont les passions que l'on irrite et que l'on exaspère. N'ai-je pas été jeune? n'ai-je pas été amoureux à en perdre l'esprit? N'ai-je pas guéri? ne suis-je pas devenu vieux? Allez, le temps et l'expérience marchent pour tous. Laissez guérir ces pauvres enfants; après qu'ils auront trouvé la force de vivre, ils trouveront celle de se séparer. Mais, croyez-moi, hâtons le paroxysme de la passion; elle éclaterait sans nous d'une manière peut-être plus terrible; en la sanctionnant de notre présence, nous la calmerons un peu.
—Oh! pour lui, pour elle, je ferai tous les sacrifices! répondit Louise; mais que dira-t-on de nous, monsieur Faure? Quel rôle coupable allons-nous jouer?
—Si votre conscience ne vous le reproche pas, qu'avez-vous à craindre des hommes? Ne vous ont-ils pas fait le mal qu'ils pouvaient vous faire? Leur devez-vous beaucoup de reconnaissance pour l'indulgence et la charité que vous avez trouvées en ce monde?
Le sourire malin et affectueux du vieillard fit rougir Louise. Elle se chargea d'éloigner de chez Bénédict tout témoin indiscret, et le lendemain Valentine, M. Faure et la nourrice, s'étant fait promener environ une heure en calèche dans le bois de Vavray, mirent pied à terre dans un endroit sombre et solitaire, où ils dirent à l'équipage de les attendre. Valentine, appuyée sur le bras de sa nourrice, s'enfonça dans un des chemins tortueux qui descendent vers le ravin; et M. Faure, prenant les devants, alla s'assurer par lui-même qu'il n'y avait personne de trop à la maison de Bénédict. Louise avait, sous différents prétextes, renvoyé tout le monde; elle était seule avec son malade endormi. Le médecin lui avait défendu de le prévenir, dans la crainte que l'impatience ne lui fût trop pénible et n'augmentât son irritation.
Quand Valentine approcha du seuil de cette chaumière, elle fut saisie d'un tremblement convulsif; mais M. Faure, venant à elle, lui dit:
—Allons, Madame, il est temps d'avoir du courage et d'en donner à ceux qui en manquent; songez que la vie de mon malade est dans vos mains.
Valentine, réprimant aussitôt son émotion avec cette force de l'âme qui devrait détruire toutes les convictions du matérialisme, pénétra dans cette chambre grise et sombre, où gisait le malade entre ses quatre rideaux de serge verte.
Louise voulait conduire sa sœur vers Bénédict, mais M. Faure lui prenant la main:
—Nous sommes de trop ici, ma belle curieuse; allons admirer les légumes du jardin. Et vous, Catherine, dit-il à la nourrice, installez-vous sur ce banc, au seuil de la maison, et, si quelqu'un paraissait sur le sentier, frappez des mains pour nous avertir.
Il entraîna Louise, dont les angoisses furent inexprimables durant cet entretien. Nous ne saurions affirmer si une involontaire et poignante jalousie n'entrait pas pour beaucoup dans le déplaisir de sa situation et dans les reproches qu'elle se faisait à elle-même.
Au léger bruit que firent les anneaux du rideau en glissant sur la tringle rouillée, Bénédict se souleva à demi éveillé et murmura le nom de Valentine. Il venait de la voir dans ses rêves; mais quand il la vit réellement devant lui, il fit un cri de joie que Louise entendit du fond du jardin, et qui la pénétra de douleur.
—Valentine, dit-il, est-ce votre ombre qui vient m'appeler? Je suis prêt à vous suivre.
Valentine se laissa tomber sur une chaise.
—C'est moi qui viens vous ordonner de vivre, lui répondit-elle, ou vous prier de me tuer avec vous.
—Je l'aimerais mieux ainsi, dit Bénédict.
—Ô mon ami! dit Valentine, le suicide est un acte impie; sans cela, nous serions réunis dans la tombe. Mais Dieu le défend; il nous maudirait, il nous punirait par une éternelle séparation, Acceptons la vie, quelle qu'elle soit; n'avez-vous pas en vous une pensée qui devrait vous donner du courage?
—Laquelle, Valentine? dites-la.
—Mon amitié n'est-elle pas?...
—Votre amitié? c'est beaucoup plus que je ne mérite, Madame; aussi je me sens indigne d'y répondre, et je n'en veux pas. Ah! Valentine, vous devriez dormir toujours; mais la femme la plus pure redevient hypocrite en s'éveillant. Votre amitié!
—Oh! vous êtes égoïste, vous ne vous souciez pas de mes remords!
—Madame, je les respecte; c'est pour cela que je veux mourir. Qu'êtes-vous venue faire ici? Il fallait abjurer toute religion, tout scrupule, et venir à moi pour me dire: «Vis, et je t'aimerai;» ou bien il fallait rester chez vous, m'oublier et me laisser périr. Vous ai-je rien demandé? ai-je voulu empoisonner votre vie? Me suis-je fait un jeu de votre bonheur, de vos principes? Ai-je imploré votre pitié, seulement? Tenez, Valentine, cette compassion que vous me témoignez, ce sentiment d'humanité qui vous amène ici, cette amitié que vous m'offrez, tout cela, ce sont de vains mots qui m'eussent trompé il y a un mois, lorsque j'étais un enfant et qu'un regard de vous me faisait vivre tout un jour. À présent, j'ai trop vécu, j'a trop appris les passions pour m'aveugler. Je n'essaierai plus une lutte inutile et folle contre ma destinée. Vous devez me résister, je le sais; vous le ferez, je n'en doute pas. Vous me jetterez parfois une parole d'encouragement et de pitié pour m'aider à souffrir, et encore vous vous la reprocherez comme un crime, et il faudra qu'un prêtre vous en absolve pour que vous vous la pardonniez. Votre vie sera troublée et gâtée par moi; votre âme, sereine et pure jusqu'ici, sera désormais orageuse comme la mienne! À Dieu ne plaise! Et moi, en dépit de ces sacrifices qui vous sembleront grands, je me trouverai le plus misérable des hommes! Non, non, Valentine, ne nous abusons pas. Il faut que je meure. Telle que vous êtes, vous ne pouvez pas m'aimer sans remords et sans tourments; je ne veux point d'un bonheur qui vous coûterait si cher. Loin de vous accuser, c'est pour votre vertu, pour votre force que je vous aime avec tant d'ardeur et d'enthousiasme. Restez donc telle que vous êtes; ne descendez pas au-dessous de vous-même pour arriver jusqu'à moi. Vivez, et méritez le ciel. Moi, dont l'âme est au néant, j'y veux retourner. Adieu, Valentine; vous êtes venue me dire adieu, je vous en remercie.
Ce discours dont Valentine ne sentit que trop toute la force, la jeta dans le désespoir. Elle ne sut rien trouver pour y répondre, et se jeta la face contre le lit en pleurant avec une profonde amertume. Le plus grand charme de Valentine était une franchise d'impressions qui ne cherchait jamais à abuser ni elle-même ni les autres.
Sa douleur fit plus d'effet sur Bénédict que tout ce qu'elle eût pu dire: en voyant ce cœur si noble et si droit se briser à l'idée de le perdre, il s'accusa lui-même. Il saisit les mains de Valentine, elle pencha son front vers les siennes et les arrosa de larmes. Alors il fut comme inondé de joie, de force et de repentir.
—Pardon, Valentine, s'écria-t-il, je suis un lâche et un misérable, moi qui vous fais pleurer ainsi. Non, non! je ne mérite pas ces regrets et cet amour; mais Dieu m'est témoin que je m'en rendrai digne! Ne m'accordez rien, ne me promettez rien; ordonnez seulement, et j'obéirai. Oh! oui, c'est mon devoir; plutôt que de vous coûter une de ces larmes, je dois vivre, fussé-je malheureux! Mais avec le souvenir de ce que vous avez fait pour moi aujourd'hui, je ne le serai pas, Valentine. Je jure que je supporterai tout, que je ne me plaindrai jamais, que je ne chercherai point à vous imposer des sacrifices et des combats. Dites-moi seulement que vous me plaindrez quelquefois dans le secret de votre cœur; dites que vous aimerez Bénédict en silence et dans le sein de Dieu... Mais non, ne me dites rien, ne m'avez-vous pas tout dit? Ne vois-je pas bien que je suis ingrat et stupide d'exiger plus que ces pleurs et ce silence!
N'est-ce pas une étrange chose que le langage de l'amour? et, pour un spectateur froid, quelle inexplicable contradiction que ce serment de stoïcisme et de vertu, scellé par des baisers de feu, à l'ombre d'épais rideaux sur un lit d'amour et de souffrance! Si l'on pouvait ressusciter le premier homme à qui Dieu donna une compagne avec un lit de mousse et la solitude des bois, en vain peut-être chercherions-nous dans cette âme primitive la puissance d'aimer. De combien de grandeur et de poésie le trouverions-nous ignorant! Et que dirions-nous si nous découvrions qu'il est inférieur à l'homme dégénéré de la civilisation? si ce corps athlétique ne renfermait qu'une âme sans passion et sans vigueur?
Mais non, l'homme n'a pas changé, et sa force s'exerce contre d'autres obstacles; voilà tout. Autrefois il domptait les ours et les tigres, aujourd'hui il lutte contre la société pleine d'erreurs et d'ignorance. Là est sa vigueur, son audace, et peut-être sa gloire. À la puissance physique a succédé la puissance morale. À mesure que le système musculaire s'énervait chez les générations, l'esprit humain grandissait en énergie.
La guérison de Valentine fut prompte; celle de Bénédict plus lente, mais miraculeuse néanmoins pour ceux qui n'en surent point le secret. Madame de Raimbault ayant gagné son procès, succès dont elle s'attribua tout l'honneur, revint passer quelques jours auprès de Valentine. Elle ne se fut pas plus tôt assurée de sa guérison qu'elle repartit pour Paris. En se sentant débarrassée des devoirs de la maternité, il lui sembla qu'elle rajeunissait de vingt ans. Valentine, désormais libre et souveraine dans son château de Raimbault, resta donc seule avec sa grand'mère, qui n'était pas, comme on sait, un mentor incommode.
Ce fut alors que Valentine désira se rapprocher réellement de sa sœur. Il ne fallait que l'assentiment de M. de Lansac; car la marquise reverrait certainement avec joie sa petite-fille. Mais jamais M. de Lansac ne s'était prononcé assez franchement à cet égard pour inspirer de la confiance à Louise, et Valentine commençait aussi à douter beaucoup de la sincérité de son mari.
Néanmoins elle voulait à tout risque lui offrir un asile dans sa maison, et lui témoigner ostensiblement sa tendresse, comme une espèce de réparation de tout ce qu'elle avait souffert de la part de sa famille; mais Louise refusa positivement.
—Non, chère Valentine, lui dit-elle, je ne souffrirai jamais que pour moi tu t'exposes à déplaire à ton mari. Ma fierté souffrirait de l'idée que je suis dans une maison d'où l'on pourrait me chasser. Il vaut mieux que nous vivions ainsi. Nous avons désormais la liberté de nous voir, que nous faut-il de plus? D'ailleurs, je ne pourrais m'établir pour longtemps à Raimbault. L'éducation de mon fils est loin d'être finie, et il faut que je reste à Paris pour la surveiller encore quelques années. Là nous nous verrons avec plus de liberté encore; mais que cette amitié reste entre nous un doux mystère. Le monde te blâmerait certainement de m'avoir tendu la main, ta mère te maudirait presque. Ce sont là des maîtres injustes qu'il faut craindre, et dont les lois ne seraient pas impunément bravées en face. Restons ainsi; Bénédict a encore besoin de mes soins. Dans un mois au plus il faudra que je parte; en attendant, je tâcherai de te voir tous les jours.
En effet, elles eurent de fréquentes entrevues. Il y avait dans le parc un joli pavillon où M. de Lansac avait demeuré durant son séjour à Raimbault; Valentine le fit arranger pour s'en servir comme de cabinet d'étude. Elle y fit transporter des livres et son chevalet; elle y passait une partie de ses journées, et, le soir, Louise venait l'y trouver et causer pendant quelques heures avec elle. Malgré ces précautions, l'identitéde Louise était désormais bien constatée dans le pays, et le bruit avait fini par en venir aux oreilles de la vieille marquise. D'abord, elle en avait éprouvé un sentiment de joie aussi vif qu'il lui était possible de le ressentir, et s'était promis de faire venir sa petite-fille pour l'embrasser, car Louise avait été longtemps ce que la marquise aimait le mieux dans le monde; mais la demoiselle de compagnie, qui était une personne prudente et posée, et qui dominait entièrement sa maîtresse, lui avait fait comprendre que madame de Raimbault finirait par apprendre cette démarche et qu'elle pourrait s'en venger.
—Mais qu'ai-je à craindre d'elle, à présent? avait répondu la marquise. Ma pension ne doit-elle pas être désormaisserviepar Valentine? Ne suis-je pas chez Valentine? Et si Valentine voit sa sœur en secret, comme on l'assure, ne serait-elle pas heureuse de me voir partager ses intentions?
—Madame de Lansac, répondit la vieille suivante, dépend de son mari, et vous savez bien que M. de Lansac et vous, n'êtes pas toujours fort bien ensemble. Prenez garde, madame la marquise, de compromettre par une étourderie l'existence de vos vieux jours. Votre petite-fille n'est pas très-empressée de vous voir, puisqu'elle ne vous a point fait part de son arrivée dans le pays; madame de Lansac elle-même n'a pas jugé à propos de vous confier ce secret. Mon avis est donc que vous fassiez comme vous avez fait jusqu'ici, c'est-à -dire que vous ayez l'air de ne rien voir au danger où les autres s'exposent, et que vous tâchiez de maintenir votre tranquillité à tout prix.
Ce conseil avait dans le caractère même de la marquise un trop puissant auxiliaire pour être méconnu; elle ferma donc les yeux sur ce qui se passait autour d'elle, et les choses en restèrent à ce point.
Athénaïs avait été d'abord fort cruelle pour Pierre Blutty, et pourtant elle avait vu avec un certain plaisir l'obstination de celui-ci à combattre ses dédains. Un homme comme M. de Lansac se fût retiré piqué dès le premier refus; mais Pierre Blutty avait sa diplomatie qui en valait bien une autre. Il voyait que son ardeur à mériter le pardon de sa femme, son humilité à l'implorer, et le bruit un peu ridicule qu'il faisait devant trente témoins de son martyre, flattaient la vanité de la jeune fermière. Quand ses amis le quittèrent le soir de ses noces, quoi qu'il ne fût pas encore rentré en grâce en apparence, un sourire significatif qu'il échangea avec eux leur fit comprendre qu'il n'était pas aussi désespéré qu'il voulait bien le paraître. En effet, laissant Athénaïs barricader la porte de sa chambre, il imagina de grimper par la fenêtre. Il serait difficile de n'être pas touchée de la résolution d'un homme qui s'expose à se casser le cou pour vous obtenir, et le lendemain, à l'heure où l'on apporta, au milieu du repas, la nouvelle de la mort de Bénédict à la ferme de Pierre Blutty, Athénaïs avait une main dans celle de son mari, et chaque regard énergique du fermier couvrait de rougeur les belles joues de la fermière.
Mais le récit de cette catastrophe réveilla l'orage assoupi. Athénaïs jeta des cris perçants, il fallut l'emporter de la salle. Le lendemain, dès qu'elle eut appris que Bénédict n'était point mort, elle voulut aller le voir. Blutty comprit que ce n'était pas le moment de la contrarier, d'autant plus que son père et sa mère lui donnaient l'exemple et couraient auprès du moribond. Il pensa qu'il ferait bien d'y aller lui-même, et de montrer ainsi à sa nouvelle famille qu'il était disposé à déférer à leurs intentions. Cette marque de soumission ne pouvait pas compromettre sa fierté auprès de Bénédict, puisque celui-ci était hors d'état de le reconnaître.
Il accompagna donc Athénaïs, et quoique son intérêt ne fût pas fort sincère, il se conduisit assez convenablement pour mériter de sa part une mention honorable. Le soir, malgré la résistance de sa fille, qui voulait passer la nuit auprès du malade, madame Lhéry lui ordonna de se mettre en route avec son mari. Tête à tête dans la carriole, les deux époux se boudèrent d'abord, et puis Pierre Blutty changea de tactique. Au lieu de paraître choqué des pleurs que sa femme donnait au cousin, il se mit à déplorer avec elle le malheur de Bénédict et à faire l'oraison funèbre du mourant. Athénaïs ne s'attendait point à tant de générosité; elle tendit la main à son mari, et se rapprochant de lui:
—Pierre, lui dit-elle, vous avez un bon cœur; je tâcherai de vous aimer comme vous le méritez.
Quand Blutty vit que Bénédict ne mourait point, il souffrit un peu plus des visites de sa femme à la chaumière du ravin, cependant il n'en témoigna rien; mais quand Bénédict fut assez fort pour se lever et marcher, il sentit sa haine pour lui se réveiller, et il jugea qu'il était temps d'user de son autorité. Ilétait dans son droit, comme disent les paysans avec tant de finesse, lorsqu'ils peuvent mettre l'appui des lois au-dessus de la conscience. Bénédict n'avait plus besoin des soins de sa cousine, et l'intérêt qu'elle lui marquait ne pouvait plus que la compromettre. En déduisant ces raisons à sa femme, Blutty mit dans son regard et dans sa voix quelque chose d'énergique qu'elle ne connaissait pas encore, et qui lui fit comprendre admirablement que le moment était venu d'obéir.
Elle fut triste pendant quelques jours, et puis elle en prit son parti; car si Pierre Blutty commençait à faire le mari à certains égards, sous tous les autres il était demeuré amant passionné; et cela fut un exemple de la différence du préjugé dans les diverses classes de la société. Un homme de qualité et un bourgeois se fussent trouvés également compromis par l'amour de leur femme pour un autre. Ce fait avéré, ils n'eussent pas recherché Athénaïs en mariage, l'opinion les eut flétris; eussent-ils été trompés, le ridicule les eût poursuivis. Tout au contraire, la manière savante et hardie dont Blutty conduisit toute cette affaire lui fit le plus grand honneur parmi ses pareils.
—Voyez Pierre Blutty, se disaient-ils lorsqu'ils voulaient citer un homme de résolution. Il a épousé une petite femme bien coquette, bien revêche, qui ne se cachait guère d'en aimer un autre, et qui, le jour de ses noces, a fait un scandale pour se séparer de lui. Eh bien, il ne s'est pas rebuté; il est venu à bout, non-seulement de se faire obéir, mais de se faire aimer. C'est là un garçon qui s'y entend. Il n'y a pas de danger qu'on se moque de lui.
Et, à l'exemple de Pierre Blutty, chaque garçon du pays se promettait bien de ne jamais prendre au sérieux les premières rigueurs d'une femme.
Valentine avait fait plus d'une visite à la maisonnette du ravin: d'abord sa présence avait calmé l'irritation de Bénédict; mais dès qu'il eut repris ses forces, comme elle cessa de le voir, son amour, à lui, redevint âpre et cuisant; sa situation lui sembla insupportable; il fallut que Louise consentît à le mener quelquefois le soir avec elle au pavillon du parc. Dominée entièrement par lui, la faible Louise éprouvait de profonds remords, et ne savait comment excuser son imprudence aux yeux de Valentine. De son côté, celle-ci s'abandonnait à des dangers dont elle n'était pas trop fâchée de voir sa sœur complice. Elle se laissait emporter par sa destinée, sans vouloir regarder en avant, et puisait dans l'imprévoyance de Louise des excuses pour sa propre faiblesse.
Valentine n'était point née passionnée, mais la fatalité semblait se plaire à la jeter dans une situation d'exception, et à l'entourer de périls au-dessus de ses forces. L'amour a causé beaucoup de suicides, mais il est douteux que beaucoup de femmes aient vu à leurs pieds l'homme qui s'était brûlé la cervelle pour elles. Pût-on ressusciter les morts, sans doute la générosité féminine accorderait beaucoup de pardons à des dévouements si énergiques; et si rien n'est plus douloureux au cœur d'une femme que le suicide de son amant, rien peut-être aussi n'est plus flatteur pour cette secrète vanité qui trouve sa place dans toutes les passions humaines. C'était pourtant là la situation de Valentine. Le front de Bénédict, encore sillonné d'une large cicatrice, était toujours devant ses yeux comme le sceau d'un terrible serment dont elle ne pouvait révoquer la sincérité. Ces refus de nous croire, ces railleuses méfiances dont elles se servent toutes contre nous pour se dispenser de nous plaindre et de nous consoler, Valentine ne pouvait s'en servir contre Bénédict. Il avait fait ses preuves; ce n'était point là une de ces vagues menaces dont on abuse tant auprès des femmes. Quoique la plaie large et profonde fût fermée, Bénédict en porterait toute sa vie le stigmate indélébile. Vingt fois, durant sa maladie, il avait essayé de la rouvrir, il en avait arraché l'appareil et cruellement élargi les bords. Une si ferme volonté de mourir n'avait pu être fléchie que par Valentine elle-même; c'était par son ordre, par ses prières, qu'il y avait renoncé. Mais Valentine avait-elle bien compris à quel point elle se liait envers lui en exigeant ce sacrifice?
Bénédict ne pouvait se le dissimuler; loin d'elle, il faisait mille projets hardis, il s'obstinait dans ses espérances nouvelles; il se disait que Valentine n'avait plus le droit de lui rien refuser: mais dès qu'il se retrouvait sous l'empire de ses regards si purs, de ses manières si nobles et si douces, il s'arrêtait subjugué et se tenait bien heureux des plus faibles marques d'amitié.
Cependant les dangers de leurs situations allaient croissant. Pour donner le change à leurs sentiments, ils se témoignaient une amitié intime; c'était une imprudence de plus, car la rigide Valentine elle-même ne pouvait pas s'y tromper. Afin de rendre leurs entrevues plus calmes, Louise, qui se mettait à la torture pour imaginer quelque chose, imagina de faire de la musique. Elle accompagnait un peu, et Bénédict chantait admirablement. Cela compléta les périls dont ils s'environnaient. La musique peut paraître un art d'agrément, un futile et innocent plaisir pour les esprits calmes et rassis; pour les âmes passionnées, c'est la source de toute poésie, le langage de toute passion forte. C'est bien ainsi que Bénédict l'entendait; il savait que la voix humaine, modulée avec âme, est la plus rapide, la plus énergique expression des sentiments, qu'elle arrive à l'intelligence d'autrui avec plus de puissance que lorsqu'elle est refroidie par les développements de la parole. Sous la forme de mélodie, la pensée est grande, poétique et belle.
Valentine, récemment éprouvée par une maladie de nerfs très-violente, était encore en proie, à de certaines heures, à une sorte d'exaltation fébrile. Ces heures-là , Bénédict les passait auprès d'elle, et il chantait. Valentine avait le frisson, tout son sang affluait à son cœur et à son cerveau; elle passait d'une chaleur dévorante à un froid mortel. Elle tenait son cœur sous ses mains pour l'empêcher de briser ses parois, tant il palpitait avec fougue, à de certains sons partis de la poitrine et de l'âme de Bénédict. Lorsqu'il chantait, il était beau, malgré ou plutôt à cause de la mutilation de son front. Il aimait Valentine avec passion, et il le lui avait bien prouvé. N'était-ce pas de quoi l'embellir un peu? Et puis ses yeux avaient un éclat prestigieux. Dans l'obscurité, lorsqu'il était au piano, elle les voyait scintiller comme deux étoiles. Quand elle regardait, au milieu des lueurs vagues du crépuscule, ce front large et blanc que rehaussait la profusion de ses cheveux noirs, cet œil de feu et ce long visage pâle dont les traits, s'effaçant dans l'ombre, prenaient mille aspects singuliers, Valentine avait peur: il lui semblait voir en lui le spectre sanglant de l'homme qui l'avait aimée; et s'il chantait, d'une voix creuse et lugubre, quelque souvenir duRoméode Zingarelli, elle se sentait si émue de frayeur et de superstition, qu'elle se pressait, en frissonnant, contre sa sœur.
Ces scènes de passion muette et comprimée se passaient dans le pavillon du jardin, où elle avait fait porter son piano, et où, insensiblement, Louise et Bénédict vinrent passer toutes les soirées avec elle. Pour que Bénédict ne pût deviner les émotions violentes qui la dominaient, Valentine avait coutume, pendant les soirées d'été, de demeurer sans lumière. Bénédict chantait de mémoire, ensuite on faisait quelques tours de promenade dans le parc, ou bien l'on causait auprès d'une fenêtre où l'on respirait la bonne odeur des feuilles mouillées après une pluie d'orage, ou bien encore on allait voir la lune du haut de la colline. Cette vie eût été délicieuse si elle avait pu durer; mais Valentine sentait bien, à ses remords, qu'elle durait déjà depuis trop longtemps.
Louise ne les quittait pas un instant; cette surveillance sur Valentine lui semblait un devoir, et pourtant ce devoir lui devenait souvent à charge, car elle s'apercevait qu'elle y portait une jalousie toute personnelle, et alors elle éprouvait toutes les tortures d'une âme noble en lutte avec des sentiments étroits.
Un soir où Bénédict lui parut plus animé que de coutume, ses regards enflammés, l'expression de sa voix, en s'adressant à Valentine, lui firent tant de mal qu'elle se retira, découragée de son rôle et de ses chagrins. Elle alla rêver seule dans le parc. Une terrible palpitation s'empara de Bénédict lorsqu'il se vit seul avec Valentine. Elle essaya de lui parler de choses générales, sa voix tremblait. Effrayée d'elle-même, elle garda le silence quelques instants, puis elle le pria de chanter; mais sa voix opéra sur ses nerfs une action plus violente encore, et elle sortit, le laissant seul au piano. Bénédict en eut du dépit, et il continua de chanter. Cependant Valentine s'était assise sous les arbres de la terrasse, à quelques pas de la fenêtre entr'ouverte. La voix de Bénédict lui arrivait ainsi plus suave et plus caressante parmi les feuilles émues, sur la brise odorante du soir. Tout était parfum et mélodie autour d'elle. Elle cacha sa tête dans ses mains, et, livrée à une des plus fortes séductions que la femme ait jamais bravées, elle laissa couler ses larmes. Bénédict cessa de chanter, et elle s'en aperçut à peine, tant elle était sous le charme. Il s'approcha de la fenêtre et la vit. Le salon n'était qu'au rez-de-chaussée; il sauta sur l'herbe et s'assit à ses pieds. Comme elle ne lui parlait pas, il craignit qu'elle ne fût malade et osa écarter doucement ses mains. Alors il vit ses larmes, et laissa échapper un cri de surprise et de triomphe. Valentine, accablée de honte, voulut cacher son front dans le sein de son amant. Comment se fit-il que leurs lèvres se rencontrèrent? Valentine voulut se défendre; Bénédict n'eut pas la force d'obéir. Ayant que Louise fût auprès d'eux, ils avaient échangé vingt serments d'amour, vingt baisers dévorants. Louise, où étiez-vous donc?
Dès ce moment, le péril devint imminent. Bénédict se sentit si heureux qu'il en devint fier, et se mit à mépriser le danger. Il prit sa destinée en dérision, et se dit qu'avec l'amour de Valentine il devait vaincre tous les obstacles. L'orgueil du triomphe le rendit audacieux; il imposa silence à tous les scrupules de Louise. D'ailleurs il était affranchi de l'espèce de dépendance à laquelle les soins et le dévouement de celle-ci l'avaient soumis. Depuis qu'il était guéri complètement, Louise habitait la ferme, et le soir ils se rendaient auprès de Valentine, chacun de son côté. Il arriva plusieurs fois que Louise y vint bien après lui; il arriva même que Louise ne put pas y venir, et que Bénédict passa de longues soirées seul avec Valentine. Le lendemain, lorsque Louise interrogeait sa sœur, il lui était facile de comprendre, à son trouble, la nature de l'entretien qu'elle avait eu avec son amant, car le secret de Valentine ne pouvait plus en être un pour Louise; elle était trop intéressée à le pénétrer pour n'y avoir pas réussi depuis longtemps. Rien ne manquait plus à son malheur, et ce qui le complétait, c'est qu'elle se sentait incapable d'y apporter un prompt remède. Louise sentait que sa faiblesse perdait Valentine. N'eût-elle eu d'autre motif que son intérêt pour elle, elle n'eût pas hésité à l'éclairer sur les dangers de sa situation; mais rongée de jalousie comme elle l'était, et conservant toute sa fierté d'âme, elle aimait mieux exposer le bonheur de Valentine que de s'abandonner à un sentiment dont elle rougissait. Il y avait de l'égoïsme dans ce désintéressement-là .
Elle se détermina à retourner à Paris pour mettre fin au supplice qu'elle endurait, sans avoir rien décidé pour sauver sa sœur. Elle résolut seulement de l'informer de son prochain départ, et un soir, au moment où Bénédict se retira, au lieu de sortir du parc avec lui, elle dit à Valentine qu'elle voulait lui parler un instant. Ces paroles donnèrent de l'ombrage à Bénédict; il était toujours préoccupé de l'idée que Louise, tourmentée par ses remords, voulait lui nuire auprès de Valentine. Cette idée achevait de l'aigrir contre cette femme si généreuse et si dévouée, et lui faisait porter le poids de la reconnaissance avec humeur et parcimonie.
—Ma sœur, dit Louise à Valentine, le moment est arrivé où il faut que je te quitte. Je ne puis rester plus longtemps éloignée de mon fils. Tu n'as plus besoin de moi, je pars demain.
—Demain! s'écria Valentine effrayée; tu me quittes, tu me laisses seule, Louise! Et que vais-je devenir?
—N'es-tu pas guérie? n'es-tu pas heureuse et libre, Valentine? À quoi peut te servir désormais la pauvre Louise?
—Ma sœur, ô ma sœur! dit Valentine en l'enlaçant de ses bras; vous ne me quitterez point! Vous ne savez pas mes chagrins et les périls qui m'entourent. Si vous me quittez, je suis perdue.
Louise garda un triste silence; elle se sentait une mortelle répugnance à écouter les aveux de Valentine, et pourtant elle n'osait les repousser. Valentine, le front couvert de honte, ne pouvait se résoudre à parler. Le silence froid et cruel de sa sœur la glaçait de crainte. Enfin, elle vainquit sa propre résistance, et lui dit d'une voix émue:
—Eh bien, Louise, ne voudras-tu pas rester auprès de moi, si je te dis que sans toi je suis perdue?
Ce mot, deux fois répété, offrit à Louise un sens qui l'irrita malgré elle.
—Perdue! reprit-elle avec amertume, vous êtesperdue, Valentine?
—Oh! ma sœur! dit Valentine blessée de l'empressement avec lequel Louise accueillait cette idée, Dieu m'a protégée jusqu'ici; il m'est témoin que je ne me suis livrée volontairement à aucun sentiment, à aucune démarche contraire à mes devoirs.
Ce noble orgueil d'elle-même, auquel Valentine avait encore droit, acheva d'aigrir celle qui se livrait trop aveuglément peut-être à sa passion. Toujours facile à blesser, parce que sa vie passée était souillée d'une tache ineffaçable, elle éprouva comme un sentiment de haine pour la supériorité de Valentine. Un instant, l'amitié, la compassion, la générosité, tous les nobles sentiments s'éteignirent dans son cœur; elle ne trouva pas de meilleure vengeance à exercer que d'humilier Valentine.
—Mais de quoi donc est-il question? lui dit-elle avec dureté. Quels dangers courez-vous? Je ne comprends pas de quoi vous me parlez.
Il y avait dans sa voix une sécheresse qui fit mal à Valentine; jamais elle ne l'avait vue ainsi. Elle s'arrêta quelques instants pour la regarder avec surprise. À la lueur d'une pâle bougie qui brûlait sur le piano au fond de l'appartement, elle crut voir dans les traits de sa sœur une expression qu'elle ne leur connaissait pas. Ses sourcils étaient contractés, ses lèvres pâles et serrées; son œil, terne et sévère, était impitoyablement attaché sur Valentine. Celle-ci, troublée, recula involontairement sa chaise, et, toute tremblante, chercha à s'expliquer la froideur dédaigneuse dont pour la première fois de sa vie elle se voyait l'objet. Mais elle eût tout imaginé plutôt que de deviner la vérité. Humble et pieuse, elle eut en ce moment tout l'héroïsme que l'esprit religieux, donne aux femmes, et, se jetant aux pieds de sa sœur, elle cacha son visage baigné de larmes sur ses genoux.
—Vous ayez raison de m'humilier ainsi, lui dit-elle; je l'ai bien mérité, et quinze ans de vertu vous donnent le droit de réprimander ma jeunesse imprudente et vaine. Grondez-moi, méprisez-moi; mais ayez compassion de mon repentir et de mes terreurs. Protégez-moi, Louise, sauvez-moi; vous le pouvez, car vous savez tout!
—Laisse! s'écria Louise, bouleversée par cette conduite et ramenée tout à coup aux nobles sentiments qui faisaient le fond de son caractère, relève-toi, Valentine, ma sœur, mon enfant, ne reste pas ainsi à mes genoux. C'est moi qui devrais être aux tiens; c'est moi qui suis méprisable et qui devrais te demander, ange du ciel, de me réconcilier avec Dieu! Hélas! Valentine, je ne sais que trop tes chagrins; mais pourquoi me les confier, à moi, misérable, qui ne puis t'offrir aucune protection et qui n'ai pas le droit de te conseiller?
—Tu peux me conseiller et me protéger, Louise, répondit Valentine en l'embrassant avec effusion. N'as-tu pas pour toi, l'expérience qui donne la raison et la force? Il faut que cet homme s'éloigne d'ici ou il faut que je parte moi-même. Nous ne devons pas nous voir davantage; car chaque jour le mal augmente, et le retour à Dieu devient plus difficile. Oh! tout à l'heure je me vantais! je sens que mon cœur est bien coupable.
Les larmes amères que répandait Valentine brisèrent le cœur de Louise.
—Hélas! dit-elle, pâle et consternée, le mal est donc aussi grand que je craignais! Vous aussi, vous voilà malheureuse à jamais!
—À jamais! dit Valentine épouvantée; avec la volonté de guérir et l'aide du ciel...
—On ne guérit pas! reprit Louise d'un ton sinistré, en mettant ses deux mains sur son cœur sombre et désolé.
Puis elle se leva, et, marchant avec agitation, elle s'arrêtait de temps en temps devant Valentine pour lui parler d'une voix entrecoupée.
—Pourquoi me demander des conseils, à moi? Qui suis-je pour consoler et pour guérir? Eh quoi! vous me demandez l'héroïsme qui terrasse les passions, et les vertus qui préservent la société, à moi! à moi malheureuse, que les passions ont flétrie, que la société a maudite et repoussée! Et où prendrais-je, pour vous le donner, ce qui n'est pas en moi? Adressez-vous aux femmes que le monde estime; adressez-vous à votre mère! Celle-là est irréprochable; nul n'a su positivement que mon amant ait été le sien. Elle avait tant de prudence! Et quand mon père, quand son époux a tué cet homme qui lui avait été parjure, elle a battu des mains; et le monde l'a vue triompher, tant elle avait de force d'âme et de fierté! Voilà les femmes qui savent vaincre une passion ou en guérir!...
Valentine, épouvantée de ce qu'elle entendait, voulait interrompre sa sœur; mais celle-ci, en proie à une sorte de délire, continua:
—Les femmes comme moi succombent, et sont à jamais perdues! Les femmes comme vous, Valentine, doivent prier et combattre; elles doivent chercher leur force en elles-mêmes et ne pas la demander aux autres. Des conseils! des conseils! quels conseils vous donnerais-je que vous ne sachiez fort bien vous dicter? C'est la force de les suivre qu'il faut trouver. Vous me croyez donc plus forte que vous? Non, Valentine, je ne le suis pas. Vous savez bien quelle a été ma vie, avec quelles passions indomptables je suis née; vous savez bien où elles m'ont conduite!
—Tais-toi, Louise, s'écria Valentine en s'attachant à elle avec douleur, cesse de te calomnier ainsi. Quelle femme fut plus grande et plus forte que toi dans sa chute? Peut-on t'accuser éternellement d'une faute commise dans l'âge de l'ignorance et de la faiblesse? Hélas! vous étiez une enfant! et depuis vous avez été sublime, vous avez forcé l'estime de tout ce qui porte un cœur élevé. Vous voyez bien que vous savez ce que c'est que la vertu.
—Hélas! dit Louise, ne l'apprenez jamais au même prix; abandonnée à moi-même dès mon enfance, privée des secours de la religion et de la protection d'une mère, livrée à notre aïeule, cette femme si légère et si dépourvue de pudeur, je devais tomber de flétrissure en flétrissure! Oui, cela serait arrivé sans les sanglantes et terribles leçons que me donna le sort. Mon amant immolé par mon père; mon père lui-même, abreuvé de douleur et de honte par ma faute, cherchant et trouvant la mort quelques jours après sur un champ de bataille; moi, bannie, chassée honteusement du toit paternel, et réduite à traîner ma misère de ville en ville avec mon enfant mourant de faim dans mes bras! Ah! Valentine, c'est là une horrible destinée!
C'était la première fois que Louise parlait aussi hardiment de ses malheurs. Exaltée par la crise douloureuse où elle se trouvait, elle s'abandonnait à la triste satisfaction de se plaindre elle-même, et elle oubliait les chagrins de Valentine et l'appui qu'elle lui devait. Mais ces cris du remords et du désespoir produisirent plus d'effet que les plus éloquentes remontrances. En mettant sous les yeux de Valentine le tableau des malheurs où peuvent entraîner les passions, elle la frappa d'épouvante. Valentine se vit sur le bord de l'abîme où sa sœur était tombée.
—Vous avez raison, s'écria-t-elle, c'est une horrible destinée, et, pour la porter avec courage et vertu, il faut être vous; mon âme, plus faible, s'y perdrait. Mais, Louise, aidez-moi à avoir du courage, aidez-moi à éloigner Bénédict.
Comme elle prononçait ce nom, un faible bruit lui fit tourner la tête. Toutes deux jetèrent un cri perçant en voyant Bénédict debout, derrière elles, comme une pâle apparition.
—Vous avez prononcé mon nom, Madame, dit-il à Valentine avec ce calme profond qui donnait souvent le change sur ses impressions réelles.
Valentine s'efforça de sourire. Louise ne partagea pas son erreur.
—Où étiez-vous donc, lui dit-elle, pour avoir si bien entendu?
—J'étais fort près d'ici, Mademoiselle, répondit Bénédict avec un regard double.
—Cela est au moins fort étrange, dit Valentine d'un ton sévère. Ma sœur vous avait dit, ce me semble, qu'elle voulait me parler en particulier, et vous êtes resté assez près de nous pour nous écouter, sans doute?
Bénédict n'avait jamais vu Valentine irritée contre lui; il en fut étourdi un instant, et faillit renoncer à son hardi projet. Mais comme c'était pour lui une crise décisive, il paya d'audace, et, conservant dans son regard et dans son attitude cette fermeté grave qui lui donnait tant de puissance sur l'esprit des autres:
—Il est fort inutile de dissimuler, dit-il; j'étais assis derrière ce rideau, et je n'ai rien perdu de votre entretien. J'aurais pu en entendre davantage et me retirer, sans être aperçu, par la même fenêtre qui m'avait donné entrée. Mais y étais si intéressé dans le sujet de votre discussion...
Il s'arrêta en voyant Valentine devenir plus pâle que sa collerette et tomber sur un fauteuil d'un air consterné. Il eut envie de se jeter à ses pieds, de pleurer sur ses mains; mais il sentait trop la nécessité de dominer l'agitation de ces deux femmes à force de sang-froid et de fermeté.
—J'étais si intéressé dans votre discussion, reprit-il, que j'ai cru rentrer dans mon droit en venant y prendre part. Si j'ai eu tort, l'avenir en décidera. En attendant, tâchons d'être plus forts que notre destinée. Louise, vous ne sauriez rougir de ce que vous avez dit devant moi; vous ne pouvez oublier que vous vous êtes souvent accusée ainsi à moi-même, et je serais tenté de croire qu'il y a de la coquetterie dans votre vertueuse humilité, tant vous savez bien quel doit en être l'effet sur ceux qui, comme moi, vous vénèrent pour les épreuves que vous avez subies.
En parlant ainsi, il prit la main de Louise, qui était penchée sur sa sœur et la tenait embrassée; puis il l'attira doucement et d'un air affectueux vers un siège plus éloigné; et quand il l'y eut assise, il porta cette main à ses lèvres avec tendresse, et aussitôt, s'emparant du siège dont il l'avait arrachée, et se plaçant entre elle et Valentine, il lui tourna le dos et ne s'occupa plus d'elle.
—Valentine! dit-il alors d'une voix pleine et grave.
C'était la première fois qu'il osait l'appeler par son nom en présence d'un tiers. Valentine tressaillit, écarta ses mains dont elle se cachait le visage, et laissa tomber sur lui un regard froid et offensé. Mais il répéta son nom avec une douceur pleine d'autorité, et tant d'amour brillait dans ses yeux que Valentine se cacha de nouveau le visage pour ne pas le voir.
—Valentine, reprit-il, n'essayez pas avec moi ces feintes puériles qu'on dit être la grande défense de votre sexe; nous ne pouvons plus nous tromper l'un l'autre. Voyez cette cicatrice! je l'emporterai dans la tombe! C'est le sceau et le symbole de mon amour pour vous. Vous ne pouvez pas croire que je consente à vous perdre, c'est une erreur trop naïve pour que vous l'admettiez; Valentine, vous n'y songez pas!
Il prit ses mains dans les siennes. Subjuguée par son air de résolution, elle les lui abandonna et le regarda d'un air effrayé.
—Ne me cachez pas vos traits, lui dit-il, et ne craignez pas de voir en face de vous le spectre que vous avez retiré du tombeau! Vous l'avez voulu, Madame! si je suis devant vous aujourd'hui comme un objet de terreur et d'aversion, c'est votre faute. Mais écoute, ma Valentine, ma toute-puissante maîtresse, je t'aime trop pour te contrarier; dis un mot, et je retourne au linceul dont tu m'as retiré.
En même temps, il tira un pistolet de sa poche, et le lui montrant:
—Vois-tu, lui dit-il, c'est le même, absolument le même; ses braves services ne l'ont point endommagé; c'est un ami fidèle et toujours à tes ordres. Parle, chasse-moi, il est toujours prêt... Oh! rassurez-vous, s'écria-t-il d'un ton railleur, en voyant ces deux femmes, pâles d'effroi, se reculer en criant; ne craignez pas que je commette l'inconvenance de me tuer sous vos yeux; je sais trop les égards qu'on doit aux nerfs des femmes.
—C'est une scène horrible! s'écria Louise avec angoisse; vous voulez faire mourir Valentine.
—Tout à l'heure, Mademoiselle, vous me réprimanderez, répondit-il d'un air haut et sec; à présent je parle à Valentine, et je n'ai pas fini.
Il désarma son pistolet et le mit dans sa poche.
—Voyez-vous, Madame, dit-il à Valentine, c'est absolument à cause de vous que je vis, non pour votre plaisir, mais pour le mien. Mon plaisir est et sera toujours bien modeste. Je ne demande rien que vous ne puissiez accorder sans remords à la plus pure amitié. Consultez votre mémoire et votre conscience; l'avez-vous trouvé bien audacieux et bien dangereux, ce Bénédict qui n'a au monde qu'une passion? Cette passion, c'est vous. Vous ne pouvez pas espérer qu'il en ait jamais une autre, lui qui est déjà vieux de cœur et d'expérience pour tout le reste! lui qui vous a aimée, n'aimera jamais une autre femme; car enfin, ce n'est pas une brute, ce Bénédict que vous voulez chasser! Eh quoi! vous m'aimez assez pour me craindre, et vous me méprisez assez pour espérer me soumettre à vous perdre? Oh! quelle folie! Non, non! je ne vous perdrai pas tant que j'aurai un souffle de vie, j'en jure par le ciel et par l'enfer! je vous verrai, je serai votre ami, votre frère, ou que Dieu me damne si...
—Par pitié, taisez-vous, dit Valentine, pâle et suffoquée, en lui pressant les mains d'une manière convulsive; je ferai ce que vous voudrez, je perdrai mon âme à jamais, s'il le faut, pour sauver votre vie...
—Non, vous ne perdrez pas votre âme, répondit-il, vous nous sauverez tous deux. Croyez-vous donc que je ne puisse pas aussi mériter le ciel et tenir un serment? Hélas! avant vous je croyais à peine en Dieu; mais j'ai adopté tous vos principes, toutes vos croyances. Je suis prêt à jurer par celui de vos anges que vous me nommerez. Laissez-moi vivre, Valentine; que vous importe? Je ne repousse pas la mort; imposée par vous, cette fois, elle me serait plus douce que la première. Mais, par pitié, Valentine, ne me condamnez pas au néant!... Vous froncez le sourcil à ce mot. Eh! tu sais bien que je crois au ciel avec toi; mais le ciel sans toi, c'est le néant. Le ciel n'est pas où tu n'es pas; j'en suis si certain que, si tu me condamnes à mourir, je te tuerai peut-être aussi afin de ne pas te perdre. J'ai déjà eu cette idée... Il s'en est fallu de peu qu'elle ne dominât toutes les autres!... Mais, crois-moi, vivons encore quelques jours ici-bas. Hélas! ne sommes-nous pas heureux? En quoi donc sommes-nous coupables? Tu ne me quitteras pas, dis?... Tu ne m'ordonneras pas de mourir, c'est impossible; car tu m'aimes, et tu sais bien que ton honneur, ton repos, tes principes me sont sacrés. Est-ce que vous me croyez capable d'en abuser, Louise? dit-il en se tournant brusquement vers elle. Vous faisiez tout à l'heure une horrible peinture des maux où la passion nous entraîne; je proteste que j'ai foi en moi-même, et que si j'eusse été aimé de vous jadis, je n'aurais point flétri et empoisonné votre vie. Non, Louise, non, Valentine, tous les hommes ne sont pas des lâches...
Bénédict parla encore longtemps, tantôt avec force et passion, tantôt avec une froide ironie, tantôt avec douceur et tendresse. Après avoir épouvanté ces deux femmes et les avoir subjuguées par la crainte, il vint à bout de les dominer par l'attendrissement. Il sut si bien s'emparer d'elles, qu'en les quittant il avait obtenu toutes les promesses qu'elles se seraient crues incapables d'accorder une heure auparavant.