Bénédict était bien malheureux depuis huit jours. Cette feinte maladie, dont Louise ne savait lui donner aucun détail, le jetait dans de vives inquiétudes. Tel est l'égoïsme de l'amour, qu'il aimait encore mieux croire au mal de Valentine que de la soupçonner de vouloir le fuir. Ce soir-là, poussé par un vague espoir, il rôda longtemps autour du parc; enfin, maître d'une clef particulière que l'on confiait d'ordinaire à Valentin, il se décida à pénétrer jusqu'au pavillon. Tout était silencieux et désert dans ce lieu naguère si plein de joie, de confiance et d'affection. Son cœur se serra; il en sortit, et se hasarda à entrer dans le jardin du château. Depuis la mort de la vieille marquise, Valentine avait supprimé plusieurs domestiques. Le château était donc peu habité. Bénédict en approcha sans rencontrer personne.
L'oratoire de Valentine était situé dans une tourelle vers la partie la plus solitaire du bâtiment. Un petit escalier en vis, reste des anciennes constructions sur lesquelles le nouveau manoir avait été bâti, descendait de sa chambre à l'oratoire, et de l'oratoire au jardin. La fenêtre, cintrée et surmontée d'ornements dans le goût italien de la renaissance, s'élevait au-dessus d'un massif d'arbres dont la cime s'empourprait alors des reflets du couchant. La chaleur du jour avait été extrême; des éclairs silencieux glissaient faiblement sur l'horizon violet, l'air était rare et comme chargé d'électricité; c'était un de ces soirs d'été où l'on respire avec peine, où l'on sent en soi une excitation nerveuse extraordinaire, où l'on souffre d'un mal sans nom qu'on voudrait pouvoir soulager par des larmes.
Parvenu au pied du massif en face de la tour, Bénédict jeta un regard inquiet sur la fenêtre de l'oratoire. Le soleil embrasait ses vitraux coloriés. Bénédict chercha longtemps à saisir quelque chose derrière ce miroir ardent, lorsqu'une main de femme l'ouvrit tout à coup, et une forme fugitive se montra et disparut.
Bénédict monta sur un vieux if, et, caché par ses rameaux noirs et pendants, il s'éleva assez pour que sa vue pût plonger dans l'intérieur. Alors il vit distinctement Valentine à genoux, avec ses cheveux blonds à demi détachés, qui tombaient négligemment sur son épaule, et que le soleil dorait de ses derniers feux. Ses joues étaient animées, son attitude avait un abandon plein de grâce et de candeur. Elle pressait sur sa poitrine et baisait avec amour ce mouchoir sanglant que Bénédict avait cherché avec tant d'anxiété après son suicide, et qu'il reconnut aussitôt entre ses mains.
Alors Bénédict, promenant ses regards craintifs sur le jardin désert, et n'ayant qu'un mouvement à faire pour atteindre à cette fenêtre, ne put résister à la tentation. Il s'attacha à la balustrade sculptée, et, abandonnant la dernière branche qui le soutenait encore, il s'élança au péril de sa vie.
En voyant une ombre se dessiner dans l'air éblouissant de la croisée, Valentine jeta un cri; mais, en le reconnaissant, sa terreur changea de nature.
—Ô ciel! lui dit-elle, oserez-vous donc me poursuivre jusqu'ici?
—Me chassez-vous? répondit Bénédict. Voyez! vingt pieds seulement me séparent du sol; ordonnez-moi de lâcher cette balustrade, et j'obéis.
—Grand Dieu! s'écria Valentine épouvantée de la situation où elle le voyait, entrez, entrez! Vous me faites mourir de frayeur.
Il s'élança dans l'oratoire, et Valentine, qui s'était attachée à son vêtement dans la crainte de le voir tomber, le pressa dans ses bras par un mouvement de joie involontaire en le voyant sauvé.
En cet instant tout fut oublié, et les résistances que Valentine avait tant méditées, et les reproches que Bénédict s'était promis de lui faire. Ces huit jours de séparation, dans de si tristes circonstances, avaient été pour eux comme un siècle. Le jeune homme s'abandonnait à une joie folle en pressant contre son cœur Valentine, qu'il avait craint de trouver mourante, et qu'il voyait plus belle et plus aimante que jamais.
Enfin, la mémoire de ce qu'il avait souffert loin d'elle lui revint; il l'accusa d'avoir été menteuse et cruelle.
—Écoutez, lui dit Valentine avec feu en le conduisant devant sa madone, j'avais fait serment de ne jamais vous revoir, parce que je m'étais imaginé que je ne pourrais le faire sans crime. Maintenant jurez-moi que vous m'aiderez à respecter mes devoirs; jurez-le devant Dieu, devant cette image, emblème de pureté; rassurez-moi, rendez-moi la confiance que j'ai perdue. Bénédict, votre âme est sincère, vous ne voudriez pas commettre un sacrilège dans votre cœur; dites! vous sentez-vous plus fort que je ne le suis?
Bénédict pâlit et recula avec épouvante. Il avait dans l'esprit une droiture vraiment chevaleresque, et préférait le malheur de perdre Valentine au crime de la tromper.
—Mais c'est un vœu que vous me demandez, Valentine! s'écria-t-il. Pensez-vous que j'aie l'héroïsme de le prononcer et de le tenir sans y être préparé?
—Eh quoi! ne l'êtes-vous pas depuis quinze mois? lui dit-elle. Ces promesses solennelles que vous me fîtes un soir en face de ma sœur, et que jusqu'ici vous aviez si loyalement observées...
—Oui, Valentine, j'ai eu cette force, et j'aurai peut-être celle de renouveler mon vœu. Mais ne me demandez rien aujourd'hui, je suis trop agité; mes serments n'auraient nulle valeur. Tout ce qui s'est passé a chassé le calme que vous aviez fait rentrer dans mon sein. Et puis, Valentine! femme imprudente! vous me dites que vous tremblez! Pourquoi me dites-vous cela? Je n'aurais pas eu l'audace de le penser. Vous étiez forte quand je vous croyais forte; pourquoi me demander, à moi, l'énergie que vous n'avez pas? Où la trouverai-je maintenant? Adieu, je vais me préparer à vous obéir. Mais jurez-moi que vous ne me fuirez plus; car vous voyez l'effet de cette conduite sur moi: elle me tue, elle détruit tout l'effet de ma vertu passée.
—Eh bien! Bénédict, je vous le jure; car il m'est impossible de ne pas me fier à vous quand je vous vois et quand je vous entends. Adieu; demain nous nous reverrons tous au pavillon.
Elle lui tendit la main; Bénédict hésita à la toucher. Un tremblement convulsif l'agitait. À peine l'eut-il effleurée, qu'une sorte de rage s'empara de lui. Il étreignit Valentine dans ses bras, puis il voulut la repousser. Alors l'effroyable violence qu'il imposait à sa nature ardente depuis si longtemps ayant épuisé toutes ses forces, il se tordit les mains avec fureur et tomba presque mourant sur les marches du prie-Dieu.
—Prends pitié de moi, dit-il avec angoisse, toi qui as créé Valentine; rappelle mon âme à toi, éteins ce souffle dévorant qui ronge ma poitrine et torture ma vie; fais-moi la grâce de mourir.
Il était si pâle, tant de souffrance se peignait dans ses yeux éteints, que Valentine le crut réellement sur le point de succomber. Elle se jeta à genoux près de lui, le pressa sur son cœur avec délire, le couvrit de caresses et de pleurs, et tomba épuisée elle-même dans ses bras avec des cris étouffés, en le voyant défaillir et rejeter en arrière sa tête froide et mourante.
Enfin elle le rappela à lui-même; mais il était si faible, si accablé, qu'elle ne voulut point le renvoyer ainsi. Retrouvant toute son énergie avec la nécessité de le secourir, elle le soutint et le traîna jusqu'à sa chambre, où elle lui prépara du thé.
En ce moment, la bonne et douce Valentine redevint l'officieuse et active ménagère dont la vie était toute consacrée à être utile aux autres. Ses terreurs de femme et d'amante se calmèrent pour faire place aux sollicitudes de l'amitié. Elle oublia en quel lieu elle amenait Bénédict et ce qui devait se passer dans son âme, pour ne songer qu'à secourir ses sens. L'imprudente ne fit point attention aux regards sombres et farouches qu'il jetait sur cette chambre où il n'était entré qu'une fois, sur ce lit où il l'avait vue dormir toute une nuit, sur tous ces meubles qui lui rappelaient la plus orageuse crise et la plus solennelle émotion de sa vie. Assis sur un fauteuil, les sourcils froncés, les bras pendants, il la regardait machinalement errer autour de lui, sans imaginer à quoi elle s'occupait.
Quand elle lui apporta le breuvage calmant qu'elle venait de lui préparer, il se leva brusquement et la regarda d'un air si étrange et si égaré qu'elle laissa échapper la tasse et recula avec effroi.
Bénédict jeta ses bras autour d'elle et l'empêcha de fuir.
—Laissez-moi, s'écria-t-elle, le thé m'a horriblement brûlée.
En effet, elle s'éloigna en boitant. Il se jeta à genoux et baisa son petit pied légèrement rougi au travers de son bas transparent, et puis il faillit mourir encore; et Valentine, vaincue par la pitié, par l'amour, par la peur surtout, ne s'arracha plus de ses bras quand il revint à la vie...
C'était un moment fatal qui devait arriver tôt ou tard. Il y a bien de la témérité à espérer vaincre une passion, quand on se voit tous les jours et qu'on a vingt ans.
Durant les premiers jours, Valentine, emportée au delà de toutes ses impressions habituelles, ne songea point au repentir; mais ce moment vint et il fut terrible.
Alors Bénédict regretta amèrement un bonheur qu'il fallait payer si cher. Sa faute reçut le plus rude châtiment qui pût lui être infligé: il vit Valentine pleurer et dépérir de chagrin.
Trop vertueux l'un et l'autre pour s'endormir dans des joies qu'ils avaient réprouvées et repoussées si longtemps, leur existence devint cruelle. Valentine n'était point capable de transiger avec sa conscience. Bénédict aimait trop passionnément pour sentir un bonheur que ne partageait plus Valentine. Tous deux étaient trop faibles, trop livrés à eux-mêmes, trop dominés par les impétueuses sensations de la jeunesse, pour s'arracher à ces joies pleines de remords. Ils se quittaient avec désespoir; ils se retrouvaient avec enthousiasme. Leur vie était un combat perpétuel, un orage toujours renaissant, une volupté sans bornes et un enfer sans issue.
Bénédict accusait Valentine de l'aimer peu, de ne pas savoir le préférer à son honneur, à l'estime d'elle-même, de n'être capable d'aucun sacrifice complet; et quand ces reproches avaient amené une nouvelle faiblesse de Valentine, quand il la voyait pleurer avec désespoir et succomber sous de pâles terreurs, il haïssait le bonheur qu'il venait de goûter; il eût voulu au prix de son sang en laver le souvenir. Il lui offrait alors de la fuir, il lui jurait de supporter la vie et l'exil; mais elle n'avait plus la force de l'éloigner.
—Ainsi je resterais seule et abandonnée à ma douleur! lui disait-elle; non, ne me laissez pas ainsi, j'en mourrais; je ne puis plus vivre qu'en m'étourdissant. Dès que je rentre en moi-même, je sens que je suis perdue; ma raison s'égare, et je serais capable de couronner mes crimes par le suicide. Votre présence du moins me donne la force de vivre dans l'oubli de mes devoirs. Attendons encore, espérons, prions Dieu; seule, je ne puis plus prier; mais près de vous l'espoir me revient. Je me flatte de trouver un jour assez de vertu en moi pour vous aimer sans crime. Peut-être m'en donnerez-vous le premier, car enfin vous êtes plus fort que moi; c'est moi qui vous repousse et qui vous rappelle toujours.
Et puis venaient ces moments de passion impétueuse où l'enfer avec ses terreurs faisait sourire Valentine. Elle n'était pas incrédule alors, elle était fanatique d'impiété.
—Eh bien, disait-elle, bravons tout; qu'importe que je perde mon âme? Soyons heureux sur la terre; le bonheur d'être à toi sera-t-il trop payé par une éternité de tourments? Je voudrais avoir quelque chose de plus à te sacrifier; dis, ne sais-tu pas un prix qui puisse m'acquitter envers toi?
—Oh! si tu étais toujours ainsi! s'écriait Bénédict.
Ainsi Valentine, de calme et réservée qu'elle était naturellement, était devenue passionnée jusqu'au délire par suite d'un impitoyable concours de malheurs et de séductions qui avaient développé en elle de nouvelles facultés pour combattre et pour aimer. Plus sa résistance avait été longue et raisonnée, plus sa chute était violente. Plus elle avait amassé de forces pour repousser la passion, plus la passion trouvait en elle les aliments de sa force et de sa durée.
Un événement que Valentine avait pour ainsi dire oublié de prévoir, vint faire diversion à ces orages. Un matin, M. Grapp se présenta muni de pièces en vertu desquelles le château et la terre de Raimbault lui appartenaient, sauf une valeur de vingt mille francs environ, qui constituait à l'avenir toute la fortune de madame de Lansac. Les terres furent immédiatement mises en vente, au plus offrant, et Valentine fut sommée de sortir, sous vingt-quatre heures, des propriétés de M. Grapp.
Ce fut un coup de foudre pour ceux qui l'aimaient; jamais fléau céleste ne causa dans le pays une semblable consternation. Mais Valentine ressentit moins son malheur qu'elle ne l'eût fait dans une autre situation; elle pensa, dans le secret de son cœur, que M. de Lansac étant assez vil pour se faire payer son déshonneur au poids de l'or, elle était pour ainsi dire quitte envers lui. Elle ne regretta que le pavillon, asile d'un bonheur pour jamais évanoui, et, après en avoir retiré le peu de meubles qu'il lui fut permis d'emporter, elle accepta provisoirement un refuge à la ferme de Grangeneuve, que les Lhéry, en vertu d'un arrangement avec Grapp, étaient eux-mêmes sur le point de quitter.
Au milieu de l'agitation que lui causa ce bouleversement de sa destinée, elle passa quelques jours sans voir Bénédict. Le courage avec lequel elle supporta l'épreuve de sa ruine raffermit un peu son âme, et elle trouva en elle assez de calme pour tenter d'autres efforts.
Elle écrivit à Bénédict:
«Je vous supplie de ne point chercher à me voir durant cette quinzaine, que je vais passer dans la famille Lhéry. Comme vous n'êtes point entré à la ferme depuis le mariage d'Athénaïs, vous n'y sauriez reparaître maintenant sans afficher nos relations. Quelque invité que vous puissiez l'être par madame Lhéry, qui regrette toujours votre désunion apparente, refusez, si vous ne voulez m'affliger beaucoup. Adieu; je ne sais point ce que je deviendrai, j'ai quinze jours pour m'en occuper. Quand j'aurai décidé de mon avenir, je vous le ferai savoir, et vous m'aiderez à le supporter, quel qu'il soit. V.»
Ce billet jeta une profonde terreur dans l'esprit de Bénédict; il crut y voir cette décision tant redoutée qu'il avait fait révoquer si souvent à Valentine, mais qui, à la suite de tant de chagrins, devenait peut-être inévitable. Abattu, brisé sous le poids d'une vie si orageuse et d'un avenir si sombre, il se laissa aller au découragement. Il n'avait même plus l'espoir du suicide pour le soutenir. Sa conscience avait contracté des engagements envers le fils de Louise; et puis, d'ailleurs, Valentine était trop malheureuse pour qu'il voulût ajouter ce coup terrible à tous ceux dont le sort l'avait frappée. Désormais qu'elle était ruinée, abandonnée, navrée de chagrins et de remords, son devoir, à lui, était de vivre pour s'efforcer de lui être utile et de veiller sur elle en dépit d'elle-même.
Louise avait enfin vaincu cette folle passion qui l'avait si longtemps torturée. La nature de ses liens avec Bénédict, consolidée et purifiée par la présence de son fils, était devenue calme et sainte. Son caractère violent s'était adouci à la suite de cette grande victoire intérieure. Il est vrai qu'elle ignorait complètement le malheur qu'avait eu Bénédict d'être trop heureux avec Valentine; elle s'efforçait de consoler celle-ci de ses pertes, sans savoir qu'elle en avait fait une irréparable, celle de sa propre estime. Elle passait donc tous ses instants auprès d'elle, et ne comprenait pas quelles nouvelles anxiétés pesaient sur Bénédict.
La jeune et vive Athénaïs avait personnellement souffert de ces derniers événements, d'abord parce qu'elle aimait sincèrement Valentine, et puis parce que le pavillon fermé, les douces réunions du soir interrompues, le petit parc abandonné pour jamais, gonflaient son cœur d'une amertume indéfinissable. Elle s'étonnait elle-même de n'y pouvoir songer sans soupirer; elle s'effrayait de la longueur de ses jours et de l'ennui de ses soirées.
Évidemment il manquait à sa vie quelque chose d'important, et Athénaïs, qui touchait à peine à sa dix-huitième année, s'interrogeait naïvement à cet égard sans oser se répondre. Mais, dans tous ses rêves, la blonde et noble tête du jeune Valentin se montrait parmi des buissons chargés de fleurs. Sur l'herbe des prairies, elle croyait courir poursuivie par lui; elle le voyait grand, élancé, souple comme un chamois, franchir les haies pour l'atteindre; elle folâtrait avec lui, elle partageait ses rires si francs et si jeunes; puis elle rougissait elle-même en voyant la rougeur monter sur ce front candide, en sentant cette main frêle et blanche brûler en touchant la sienne, en surprenant un soupir et un regard mélancolique à cet enfant, dont elle ne voulait pas se méfier. Toutes les agitations timides d'un amour naissant, elle les ressentait à son insu. Et quand elle s'éveillait, quand elle trouvait à son côté ce Pierre Blutty, ce paysan si rude, si brutal en amour, si dépourvu d'élégance et de charme, elle sentait son cœur se serrer et des larmes venir au bord de ses paupières. Athénaïs avait toujours aimé l'aristocratie; un langage élevé, lors même qu'il était au-dessus de sa portée et de son intelligence, lui semblait la plus puissante des séductions. Lorsque Bénédict parlait d'arts ou de sciences, elle l'écoutait avec admiration, parce qu'elle ne le comprenait pas. C'était par sa supériorité en ce genre qu'il l'avait longtemps dominée. Depuis qu'elle avait pris son parti de renoncer à lui, le jeune Valentin, avec sa douceur, sa retenue, la majesté féodale de son beau profil, son aptitude aux connaissances abstraites, était devenu pour elle un type de grâce et de perfection. Elle avait longtemps exprimé tout haut sa prédilection pour lui; mais elle commençait à ne plus oser, car Valentin grandissait d'une façon effrayante, son regard devenait pénétrant comme le feu, et la jeune fermière sentait le sang lui monter au visage chaque fois qu'elle prononçait son nom.
Le pavillon abandonné était donc un sujet involontaire d'aspirations et de regrets. Valentin venait bien quelquefois embrasser sa mère et sa tante; mais la maison du ravin était assez éloignée de la ferme pour qu'il ne pût faire souvent cette course sans se déranger beaucoup de ses études, et la première semaine parut mortellement longue à madame Blutty.
L'avenir devenait incertain. Louise parlait de retourner à Paris avec son fils et Valentine. D'autres fois, les deux sœurs faisaient le projet d'acheter une petite maison de paysan et d'y vivre solitaires. Blutty, qui était toujours jaloux de Bénédict, quoi qu'il n'en eût guère sujet, parlait d'emmener sa femme en Marche, où il avait des propriétés. De toutes les manières, il faudrait s'éloigner de Valentin; Athénaïs ne pouvait plus y penser sans des regrets qui portaient une vive lumière dans les secrets de son cœur.
Un jour, elle se laissa entraîner par le plaisir de la promenade jusqu'à un pré fort éloigné, qu'en bonne fermière elle voulait parcourir. Ce pré touchait au bois de Vavray, et le ravin n'était pas loin sur la lisière du bois. Or, il arriva que Bénédict et Valentin se promenaient par là; que le jeune homme aperçut, sur le vert foncé de la prairie, la taille alerte et bien prise de madame Blutty, et qu'il franchît la haie sans consulter son mentor pour aller la rejoindre. Bénédict se rapprocha d'eux, et ils causèrent quelque temps ensemble.
Alors Athénaïs, qui avait pour son cousin un reste de ce vif intérêt qui rend l'amitié d'une femme pour un homme si complaisante et si douce, s'aperçut des ravages que depuis quelques jours surtout, le chagrin avait faits en lui. L'altération de ses traits l'effraya, et, passant son bras sous le sien, elle le pria avec instance de lui dire franchement la cause de sa tristesse et l'état de sa santé. Comme elle s'en doutait un peu, elle eut la délicatesse de renvoyer Valentin à quelque distance, en le chargeant de lui rapporter son ombrelle oubliée sous un arbre.
Il y avait si longtemps que Bénédict se contraignait pour cacher sa souffrance à tous les yeux, que l'affection de sa cousine lui fut douce. Il ne put résister au besoin de s'épancher, lui parla de son attachement pour Valentine, de l'inquiétude où il vivait séparé d'elle, et finit par lui avouer qu'il était réduit au désespoir par la crainte de la perdre à jamais.
Athénaïs, dans sa candeur, ne voulut pas voir dans cette passion, qu'elle connaissait depuis longtemps, le côté délicat, qui eût fait reculer une personne plus prudente. Dans la sincérité de son âme, elle ne croyait pas Valentine capable d'oublier ses principes, et jugeait cet amour aussi pur que celui qu'elle éprouvait pour Valentin. Elle s'abandonna donc à l'élan de la sympathie, et promit qu'elle solliciterait de Valentine une décision moins rigide que celle qu'elle méditait...
—Je ne sais si je réussirai, lui dit-elle avec cette franchise expansive qui la rendait aimable en dépit de ses travers; mais je vous jure que je travaillerai à votre bonheur comme au mien propre. Puissé-je vous prouver que je n'ai jamais cessé d'être votre amie!
Bénédict, touché de cet élan d'amitié généreuse, lui baisa la main avec reconnaissance. Valentin, qui revenait en ce moment avec l'ombrelle, vit ce mouvement, et devint tour à tour si rouge et si pâle qu'Athénaïs s'en aperçut et perdit elle-même contenance; mais, tâchant de se donner un air solennel et important:
—Il faudra nous revoir, dit-elle à Bénédict, pour nous entendre sur cette grande affaire. Comme je suis étourdie et maladroite, j'aurai besoin de votre direction. Je viendrai donc demain me promener par ici, et vous dire ce que j'aurai obtenu. Nous aviserons au moyen d'obtenir davantage. À demain!
Et elle s'éloigna légèrement avec un signe de tête amical à son cousin; mais ce n'est pas lui qu'elle regarda en prononçant son dernier mot.
Le lendemain, en effet, ils eurent une nouvelle conférence. Tandis que Valentin errait en avant sur le sentier du bois, Athénaïs raconta à son cousin le peu de succès de ses tentatives. Elle avait trouvé Valentine impénétrable. Cependant elle ne se décourageait pas, et durant toute une semaine elle travailla de tout son pouvoir à rapprocher les deux amants.
La négociation ne marcha pas très-vite. Peut-être la jeune plénipotentiaire n'était-elle pas fâchée de multiplier les conférences dans la prairie. Dans les intervalles de ces causeries avec Bénédict, Valentin se rapprochait, et se consolait d'être exclu du secret en obtenant un sourire et un regard qui valaient plus que mille paroles. Et puis, quand les deux cousins s'étaient tout dit, Valentin courait après les papillons avec Athénaïs, et, tout en folâtrant, il réussissait à toucher sa main, à effleurer ses cheveux, à lui ravir quelque ruban ou quelque fleur. À dix-sept ans, on en est encore à la poésie de Dorat.
Bénédict, lors même que sa cousine ne lui apportait aucune bonne nouvelle, était heureux d'entendre parler de Valentine. Il l'interrogeait sur les moindres actes de sa vie, il se faisait redire mot pour mot ses entretiens avec Athénaïs. Enfin, il s'abandonnait à la douceur d'être encouragé et consolé, sans se douter des funestes conséquences que devaient avoir ses relations si pures avec sa cousine.
Pendant ce temps, Pierre Blutty était allé en Marche pour donner un coup d'œil à ses affaires particulières. À la fin de la semaine, il revint par un village où se tenait une foire, et où il s'arrêta pour vingt-quatre heures. Il y rencontra son ami Simonneau.
Un malheureux hasard avait voulu que Simonneau se fût énamouré depuis peu d'une grosse gardeuse d'oies, dont la chaumière était située dans un chemin creux à trois pas de la prairie. Il s'y rendait chaque jour, et de la lucarne d'un grenier à foin qui servait de temple à ses amours rustiques, il voyait passer et repasser dans le sentier Athénaïs, appuyée sur le bras de Bénédict. Il ne manqua pas d'incriminer ces rendez-vous. Il se rappelait l'ancien amour de mademoiselle Lhéry pour son cousin; il savait la jalousie de Pierre Blutty, et il n'imaginait pas qu'une femme pût venir trouver un homme, causer confidentiellement avec lui, sans y porter des sentiments et des intentions contraires à la fidélité conjugale.
Dans son gros bon sens, il se promit d'avertir Pierre Blutty, et il n'y manqua pas. Le fermier entra dans une fureur épouvantable, et voulut partir sur-le-champ pour assommer son rival et sa femme. Simonneau le calma un peu en lui faisant observer que le mal n'était peut-être pas aussi grand qu'il pouvait le devenir.
—Foi de Simonneau, lui dit-il, j'ai presque toujours vule garçon à mademoiselle Louiseavec eux, mais à environ trente pas; il pouvait les voir, aussi je pense bien qu'ils ne pouvaient pas faire grand mal; mais ils pouvaient en dire; car, lorsqu'il s'approchait d'eux, ils avaient soin de le renvoyer. Ta femme lui tapait doucement sur la joue, et le faisait courir bien loin, afin de causer à son aise apparemment.
—Voyez-vous, l'effrontée! disait Pierre Blutty en se mordant les poings. Ah! je devais bien m'en douter que cela finirait ainsi. Ce freluquet-là! il en conte à toutes les femmes. Il a fait la cour à mademoiselle Louise en même temps qu'à ma femme avant son mariage. Depuis, il est ausude tout le monde qu'il a osé courtiser madame de Lansac. Mais celle-là est une femme honnête et respectable, qui a refusé de le voir, et qui a déclaré qu'il ne mettrait jamais les pieds à la ferme tant qu'elle y serait. Je le sais bien, peut-être! j'ai entendu qu'elle le disait à sa sœur, le jour où elle est venue loger chez nous. Maintenant, faute de mieux, ce monsieur veut bien revenir à ma femme! Qu'est-ce qui me répondra d'ailleurs qu'ils ne s'entendent pas depuis longtemps? Pourquoi était-elle si entichée, ces derniers mois, d'aller au château tous les soirs, contre mon gré? C'est qu'elle le voyait là. Et il y a un diable de parc où ils se promenaient tous deux tant qu'ils voulaient. Vingt mille tonnerres! je m'en vengerai! À présent qu'on a fermé le parc, ils se donnent rendez-vous dans le bois, c'est tout clair! Sais-je ce qui se passe la nuit? Mais, triple diable! me voici; nous verrons si cette fois Satan défendra sa peau. Je leur ferai voir qu'on n'insulte pas impunément Pierre Blutty.
—S'il te faut un camarade, tu sais que je suis là, répondit Simonneau.
Les deux amis se pressèrent la main et prirent ensemble le chemin de la ferme.
Cependant Athénaïs avait si bien plaidé pour Bénédict, elle avait avec tant de candeur et de zèle défendu la cause de l'amour; elle avait surtout si bien peint sa tristesse, l'altération de sa santé, sa pâleur, ses anxiétés; elle l'avait montré si soumis, si timide, que la faible Valentine s'était laissé fléchir. En secret même, elle avait été bien aise de voir solliciter son rappel; car à elle aussi les journées semblaient bien longues et sa résolution bien cruelle.
Bientôt il n'avait plus été question que de la difficulté de se voir.
—Je suis forcée, avait dit Valentine, de me cacher de cet amour comme d'un crime. Un ennemi que j'ignore, et qui sans doute me surveille de bien près, a réussi à me brouiller avec ma mère. Maintenant je sollicite mon pardon; car quel autre appui me reste? Mais si je me compromets par quelque nouvelle imprudence, elle le saura, et il ne faudra plus espérer la fléchir. Je ne puis donc pas aller avec toi à la prairie.
—Non, sans doute, dit Athénaïs, mais il peut venir ici.
—Y songes-tu? reprit Valentine. Outre que ton mari s'est prononcé souvent à cet égard d'une manière hostile, et que la présence de Bénédict à la ferme pourrait faire naître des querelles dans ta famille et dans ton ménage, rien ne serait plus manifeste pour me compromettre que cette démarche, après deux ans écoulés sans reparaître ici. Son retour serait remarqué et commenté comme un événement, et nul ne pourrait douter que j'en fusse la cause.
—Tout cela est fort bien, dit Athénaïs; mais qui l'empêche de venir ici à la brune, sans être observé? Nous voici en automne, les jours sont courts; à huit heures il fait nuit noire; à neuf heures tout le monde est couché; mon mari, qui est un peu moins dormeur que les autres, est absent. Quand Bénédict serait, je suppose, à la porte du verger sur les neuf heures et demie, quand j'irais le lui ouvrir, quand vous causeriez dans la salle basse une heure ou deux, quand il retournerait chez lui vers onze heures, avant le lever de la lune, eh bien! qu'y aurait-il de si difficile et de si dangereux?
Valentine fit bien des objections. Athénaïs insista, supplia, pleura même, déclara que ce refus causerait la mort de Bénédict. Elle finit par l'emporter. Le lendemain elle courut triomphante à la prairie, et y porta cette bonne nouvelle.
Le soir même, Bénédict, muni des instructions de sa protectrice, et connaissant parfaitement les lieux, fut introduit auprès de Valentine, et passa deux heures avec elle; il réussit, dans cette entrevue, à reconquérir tout son empire. Il la rassura sur l'avenir, lui jura de renoncer à tout bonheur qui lui coûterait un regret, pleura d'amour et de joie à ses pieds, et la quitta, heureux de la voir plus calme et plus confiante, après avoir obtenu un second rendez-vous pour le lendemain.
Mais le lendemain Pierre Blutty et Georges Simonneau arrivèrent à la ferme. Blutty dissimula assez bien sa fureur et observa sa femme attentivement. Elle n'alla point A la prairie, il n'en était plus besoin; et d'ailleurs elle craignait d'être suivie.
Blutty prit des renseignements autour de lui avec autant d'adresse qu'il en fut capable, et il est vrai de dire que les paysans n'en manquent point lorsqu'une des cordes épaisses de leur sensibilité est enfin mise en jeu. Tout en affectant un air d'indifférence assez bien joué, il eut tout le jour l'œil et l'oreille au guet. D'abord il entendit un garçon de charrue dire à son compagnon que Charmette, la grande chienne fauve de la ferme, n'avait pas cessé d'aboyer depuis neuf heures et demie jusqu'à minuit. Ensuite il se promena dans le verger, et vit le sommet d'un mur en pierres sèches qui l'entourait un peu dérangé. Mais un indice plus certain, ce fut un talon de botte marqué en plusieurs endroits sur la glaise du fossé. Or, personne à la ferme ne faisait usage de bottes; on n'y connaissait que les sabots ou les souliers ferrés à triple rang de clous.
Alors Blutty n'eut plus de doutes. Pour s'emparer à coup sûr de son ennemi, il sut renfermer sa colère et sa douleur, et vers le soir il embrassa assez cordialement sa femme, en disant qu'il allait passer la nuit à une métairie que possédait Simonneau, à une demi-lieue de là. On venait de finir les vendanges; Simonneau, qui avait fait sa récolte un des derniers, avait besoin d'aide pour surveiller et contenir pendant cette nuit la fermentation de ses cuves. Cette fable n'inspira de doute à personne; Athénaïs se sentait trop innocente pour s'effrayer des projets de son mari.
Il se retira donc chez son compagnon, et brandissant avec fureur une de ces lourdes fourches en fer dont on se sert dans le pays pourafféterle foin sur les charrettes en temps de récolte, il attendit la nuit avec une cuisante impatience. Pour lui donner du cœur et du sang-froid, Simonneau le fit boire.
Sept heures sonnèrent. La soirée était froide et triste. Le vent mugissait sur le chaume de la maisonnette, et le ruisseau, gonflé par les pluies des jours précédents, remplissait le ravin de son murmure plaintif et monotone. Bénédict se préparait à quitter son jeune ami, et il commençait, comme la veille, à lui bâtir une fable sur la nécessité de sortir à une pareille heure, lorsque Valentin l'interrompit.
—Pourquoi me tromper? lui dit-il tout à coup en jetant sur la table d'un air résolu le livre qu'il tenait. Vous allez à la ferme.
Immobile de surprise, Bénédict ne trouva point de réponse.
—Eh bien, mon ami, dit le jeune homme avec une amertume concentrée, allez donc, et soyez heureux, vous le méritez mieux que moi; et si quelque chose peut adoucir ce que je souffre, c'est de vous avoir pour rival.
Bénédict tombait des nues; les hommes ont peu de perspicacité pour ces sortes de découvertes, et d'ailleurs ses propres chagrins l'avaient trop absorbé depuis longtemps pour qu'il pût s'être aperçu que l'amour avait fait irruption aussi chez cet enfant dont il avait la tutelle. Étourdi de ce qu'il entendait, il s'imagina que Valentin était amoureux de sa tante, et son sang se glaça de surprise et de chagrin.
—Mon ami, dit Valentin en se jetant sur une chaise d'un air accablé, je vous offense, je vous irrite, je vous afflige peut-être! Vous que j'aime tant! me voilà forcé de lutter contre la haine que vous m'inspirez quelquefois! Tenez, Bénédict, prenez garde à moi, il y a des jours où je suis tenté de vous assassiner.
—Malheureux enfant! s'écria Bénédict en lui saisissant fortement le bras; vous osez nourrir un pareil sentiment pour celle que vous devriez respecter comme votre mère!
—Comme ma mère, reprit-il avec un sourire triste; elle serait bien jeune, ma mère!
—Grand Dieu! dit Bénédict consterné, que dira Valentine?
—Valentine! Et que lui importe? D'ailleurs, pourquoi n'a-t-elle pas prévu ce qui arriverait? Pourquoi a-t-elle permis que chaque soir nous réunît sous ses yeux? Et vous-même pourquoi m'avez-vous pris pour le confident et le témoin de vos amours? Car vous l'aimez, maintenant je ne puis m'y tromper. Hier, je vous ai suivi, vous alliez à la ferme, et je ne suppose point que vous y alliez si secrètement pour voir ma mère ou ma tante. Pourquoi vous en cacheriez-vous?
—Ah ça, que voulez-vous donc dire? s'écria Bénédict dégagé d'un poids énorme; vous me croyez amoureux de ma cousine?
—Qui ne le serait? répondit le jeune homme avec un naïf enthousiasme.
—Viens, mon enfant, dit Bénédict en le pressant contre sa poitrine. Crois-tu à la parole d'un ami? Eh bien! je te jure sur l'honneur que je n'eus jamais d'amour pour Athénaïs, et que je n'en aurai jamais. Es-tu content maintenant?
—Serait-il vrai? s'écria Valentin en l'embrassant avec transport; mais, en ce cas, que vas-tu donc faire à la ferme?
—M'occuper, répondit Bénédict embarrassé, d'une affaire importante pour l'existence de madame de Lansac. Forcé de me cacher pour ne pas rencontrer Blutty, avec lequel je suis brouillé, et qui pourrait à juste titre s'offenser de ma présence chez lui, je prends quelques précautions pour parvenir auprès de ma tante. Ses intérêts exigent tous mes soins... C'est une affaire d'argent que tu comprendrais peu... Que t'importe, d'ailleurs? Je te l'expliquerai plus tard, il faut que je parte.
—Il suffit, dit Valentin; je n'ai pas d'explication à vous demander. Vos motifs ne peuvent être que nobles et généreux. Mais permets-moi de t'accompagner, Bénédict.
—Je le veux bien, pendant une partie du chemin, répondit-il.
Ils sortirent ensemble.
—Pourquoi ce fusil? dit Bénédict en voyant Valentin passer à ses côtés l'arme sur l'épaule.
—Je ne sais. Je veux aller avec toi jusqu'à la ferme. Ce Pierre Blutty te hait, je le sais. S'il te rencontrait, il te ferait un mauvais parti. Il est lâche et brutal; laisse-moi t'escorter. Tiens, hier soir je n'ai pu dormir tant que tu n'as pas été rentré. Je faisais des rêves affreux; et à présent que j'ai le cœur déchargé d'une horrible jalousie, à présent que je devrais être heureux, je me sens dans l'humeur la plus noire que j'aie eue de ma vie.
—Je t'ai dit souvent, Valentin, que tu as les nerfs d'une femme. Pauvre enfant! Ton amitié m'est douce pourtant. Je crois qu'elle réussirait à me faire supporter la vie quand tout le reste me manquerait.
Ils marchèrent quelque temps en silence, puis ils reprirent une conversation interrompue et brisée à chaque instant. Bénédict sentait son cœur se gonfler de joie à l'approche du moment qui devait le réunir à Valentine. Son jeune compagnon, d'une nature plus frêle et plus impressionnable, se débattait sous le poids de je ne sais quel pressentiment. Bénédict voulut lui montrer la folie de son amour pour Athénaïs, et l'engager à lutter contre ce penchant dangereux. Il lui fit des maux de la passion une peinture sinistre, et pourtant d'ardentes palpitations de joie démentaient intérieurement ses paroles.
—Tu as raison peut-être! lui dit Valentin. Je crois que je suis destiné à être malheureux. Du moins je le crois ce soir, tant je me sens oppressé et abattu. Reviens de bonne heure, entends-tu? ou laisse-moi t'accompagner jusqu'au verger.
—Non, mon enfant, non, dit Bénédict en s'arrêtant sous un vieux saule qui formait l'angle du chemin. Rentre; je serai bientôt près de toi, et je reprendrai ma mercuriale. Eh bien! qu'as-tu?
—Tu devrais prendre mon fusil.
—Quelle folie!
—Tiens, écoute! dit Valentin.
Un cri rauque et funèbre partit au-dessus de leurs têtes.
—C'est un engoulevent, répondit Bénédict. Il est caché dans le tronc pourri de cet arbre. Veux-tu l'abattre? Je vais le faire partir.
Il donna un coup de pied contre l'arbre. L'oiseau partit d'un vol oblique et silencieux. Valentin l'ajusta, mais il faisait trop sombre pour qu'il pût l'atteindre. L'engoulevent s'éloigna en répétant son cri sinistre.
—Oiseau de malheur! dit le jeune homme, je t'ai manqué! n'est-ce pas celui-là que les paysans appellentl'oiseau de la mort?
—Oui, dit Bénédict avec indifférence; ils prétendent qu'il chante sur la tête d'un homme une heure avant sa fin. Gare à nous! nous étions sous cet arbre quand il a chanté.
Valentin haussa les épaules, comme s'il eût été honteux de ses puérilités. Cependant il pressa la main de son ami avec plus de vivacité que de coutume.
—Reviens bientôt, lui dit-il.
Et ils se séparèrent.
Bénédict entra sans bruit et trouva Valentine à la porte de la maison.
—J'ai de grandes nouvelles à vous apprendre, lui dit-elle; mais ne restons pas dans cette salle, la première personne venue pourrait nous y surprendre. Athénaïs me cède sa chambre pour une heure. Suivez-moi.
Depuis le mariage de la jeune fermière, on avait arrangé et décoré, pour les nouveaux époux, une assez jolie chambre au rez-de-chaussée. Athénaïs l'avait offerte à son amie, et avait été attendre la fin de sa conférence dans la chambre que celle-ci occupait à l'étage supérieur.
Valentine y conduisit Bénédict.
Pierre Blutty et Georges Simonneau quittèrent, à peu près à la même heure, la métairie où ils avaient passé l'après-dîné. Tous deux suivaient en silence un chemin creux sur le bord de l'Indre.
—Sacrebleu! Pierre, tu n'es pas un homme, dit Georges en s'arrêtant. On dirait que tu vas faire un crime. Tu ne dis rien, tu as été pâle et défait comme un linceul tout le jour, à peine si tu marches droit. Comment! c'est pour une femme que tu te laisses ainsi démoraliser?
—Ce n'est plus tant l'amour que j'ai pour la femme, répondit Pierre d'une voix creuse et en s'arrêtant, que la haine que j'ai pour l'homme. Celle-là me fige le sang autour du cœur; et quand tu dis que je vais faire un crime, je crois que tu ne te trompes pas.
—Ah ça, plaisantes-tu? dit Georges en s'arrêtant à son tour. Je me suis associé avec toi pour donner uneroulée.
—Unerouléejusqu'à ce que mort s'ensuive, reprit l'autre d'un ton grave. Il y a assez longtemps que sa figure me fait souffrir. Il faut que l'un de nous deux cède la place à l'autre cette nuit.
—Diable! c'est plus sérieux que je ne pensais. Qu'est-ce donc que tu tiens là en guise de bâton? Il fait si noir! Est-ce que tu t'es obstiné à emporter cette diable de fourche?
—Peut-être!
—Mais, dis donc, n'allons pas nous jeter dans une affaire qui nous mènerait aux assises, da! Cela ne m'amuserait pas, moi qui ai femme et enfants!
—Si tu as peur, ne viens pas!
—J'irai, mais pour t'empêcher de faire un mauvais coup.
Ils se remirent en marche.
—Écoutez, dit Valentine en tirant de son sein une lettre cachetée de noir; je suis bouleversée, et ce que je sens en moi me fait horreur de moi-même. Lisez; mais si votre cœur est aussi coupable que le mien, taisez-vous, car j'ai peur que la terre ne s'ouvre pour nous engloutir.
Bénédict, effrayé, ouvrit la lettre; elle était de Franck, le valet de chambre de M. de Lansac. M. de Lansac venait d'être tué en duel.
Le sentiment d'une joie cruelle et violente envahit toutes les facultés de Bénédict. Il se mit à marcher avec agitation dans la chambre pour dérober à Valentine une émotion qu'elle condamnait, mais dont elle-même ne pouvait se défendre. Ses efforts furent vains. Il s'élança vers elle, et, tombant à ses pieds, il la pressa contre sa poitrine dans un transport d'ivresse sauvage.
—À quoi bon feindre un recueillement hypocrite? s'écria-t-il. Est-ce toi, est-ce Dieu que je pourrais tromper? N'est-ce pas Dieu qui règle nos destinées? N'est-ce pas lui qui te délivre de la chaîne honteuse de ce mariage? N'est-ce pas lui qui purge la terre de cet homme faux et stupide?...
—Taisez-vous! dit Valentine en lui mettant ses mains sur la bouche. Voulez-vous donc attirer sur nous la vengeance du ciel? N'avons-nous pas assez offensé la vie de cet homme? faut-il l'insulter jusqu'après sa mort! Oh! taisez-vous, cela est un sacrilège. Dieu n'a peut-être permis cet événement que pour nous punir et nous rendre plus misérables encore.
—Craintive et folle Valentine! que peut-il donc nous arriver maintenant? N'es-tu pas libre? L'avenir n'est-il pas à nous? Eh bien! n'insultons pas les morts, j'y consens. Bénissons, au contraire, la mémoire de cet homme qui s'est chargé d'aplanir entre nous les distances de rang et de fortune. Béni soit-il pour t'avoir faite pauvre et délaissée comme te voilà! car sans lui je n'aurais pu prétendre à toi. Ta richesse, ta considération, eussent été des obstacles que ma fierté n'eût pas voulu franchir... À présent tu m'appartiens, tu ne peux pas, tu ne dois pas m'échapper, Valentine; je suis ton époux, j'ai des droits sur toi. Ta conscience, ta religion, t'ordonnent de me prendre pour appui et pour vengeur. Oh! maintenant, qu'on vienne t'insulter dans mes bras, si on l'ose! Moi, je comprendrai mes devoirs; moi, je saurai la valeur du dépôt qui m'est confié; moi, je ne te quitterai pas; je veillerai sur toi avec amour! Que nous serons heureux! Vois donc comme Dieu est bon! comme, après les rudes épreuves, il nous envoie les biens dont nous étions avides! Te souviens-tu qu'un jour tu regrettais ici de n'être pas fermière, de ne pouvoir te soustraire à l'esclavage d'une vie opulente pour vivre en simple villageoise sous un toit de chaume? Eh bien, voilà ton vœu exaucé. Tu seras suzeraine dans la chamière du ravin; tu courras parmi les taillis avec ta chèvre blanche. Tu cultiveras tes fleurs toi-même, tu dormiras sans crainte et sans souci sur le sein d'un paysan. Chère Valentine, que tu seras belle sous le chapeau de paille des faneuses! Que tu seras adorée et obéie dans ta nouvelle demeure! Tu n'auras qu'un serviteur et qu'un esclave, ce sera moi; mais j'aurai plus de zèle à moi seul que toute une livrée. Tous les ouvrages pénibles me concerneront; toi, tu n'auras d'autre soin que d'embellir ma vie et de dormir parmi les fleurs à mon côté.
Et d'ailleurs nous serons riches. J'ai doublé déjà la valeur de mes terres; j'ai mille francs de rente! et toi, quand tu auras vendu ce qui te reste, tu en auras à peu près autant. Nous arrondirons notre propriété. Oh! ce sera une terre magnifique! Nous aurons ta bonne Catherine pour factotum. Nous aurons une vache et son veau, que sais-je?... Allons, réjouis-toi donc, fais donc des projets avec moi!...
—Hélas! je suis accablée de tristesse, dit Valentine, et je n'ai pas la force de repousser vos rêves. Ah! parle-moi parle-moi encore de ce bonheur; dis-moi qu'il ne peut nous fuir: je voudrais y croire.
—Et pourquoi donc t'y refuser?
—Je ne sais, dit-elle en mettant sa main sur sa poitrine, je sens là un poids qui m'étouffe. Le remords! Oh! oui, c est le remords! je n'ai pas mérité d'être heureuse, moi, je ne dois pas l'être. J'ai été coupable; j'ai trahi mes serments; j'ai oublié Dieu; Dieu me doit des châtiments, et non des récompenses.
—Chasse ces noires idées. Pauvre Valentine! te laisseras-tu donc ainsi ronger et flétrir par le chagrin? En quoi donc as-tu été si criminelle? N'as-tu pas résisté assez longtemps? N'est-ce pas moi qui suis le coupable? N'as-tu pas expié ta faute par ta douleur?
—Oh! oui, mes larmes auraient dû m'en laver! Mais, hélas! chaque jour m'enfonçait plus avant dans l'abîme; et qui sait si je n'y aurais pas croupi toute ma vie? Quel mérite aurai-je à présent? Comment réparerai-je le passé? Toi-même, pourras-tu m'aimer toujours? Auras-tu confiance en celle qui a trahi ses premiers serments?
—Mais, Valentine, pense donc à tout ce qui devrait te servir d'excuse. Songe donc à ta position malheureuse et fausse. Rappelle-toi ce mari qui t'a poussée à ta perte avec préméditation, à cette mère qui a refusé de t'ouvrir ses bras dans le danger, à cette vieille femme qui n'a trouvé rien de mieux à te dire à son lit de mort que ces religieuses paroles:Ma fille, prends un amant de ton rang.
—Ah! il est vrai, dit Valentine faisant un amer retour sur le passé, ils traitaient tous la vertu avec une incroyable légèreté. Moi seule, qu'ils accusaient, je concevais la grandeur de mes devoirs, et je voulais faire du mariage une obligation réciproque et sacrée. Mais ils riaient de ma simplicité; l'un me parlait d'argent, l'autre de dignité, un troisième de convenances. L'ambition ou le plaisir, c'était là toute la morale de leurs actions, tout le sens de leurs préceptes; ils m'invitaient à faillir et m'exhortaient à savoir seulement professer les dehors de la vertu. Si, au lieu d'être le fils d'un paysan, tu eusses été duc et pair, mon pauvre Bénédict, ils m'auraient portée en triomphe!
—Sois-en sûre, et ne prends donc plus les menaces de leur sottise et leur méchanceté pour les reproches de ta conscience.
Lorsque onze heures sonnèrent aucoucoude la ferme, Bénédict s'apprêta à quitter Valentine. Il avait réussi à la calmer, à l'enivrer d'espoir, à la faire sourire; mais au moment où il la pressa contre son cœur pour lui dire adieu, elle fut saisie d'une étrange terreur.
—Et si j'allais te perdre! lui dit-elle en pâlissant. Nous avons prévu tout, hormis cela! Avant que tout ce bonheur se réalise, tu peux mourir, Bénédict!
—Mourir! lui dit-il en la couvrant de baisers, est-ce qu'on meurt quand on s'aime ainsi?
Elle lui ouvrit doucement la porte du verger, et l'embrassa encore sur le seuil.
—Te souviens-tu, lui dit-il tout bas, que tu m'as donné ici ton premier baiser sur le front?...
—À demain! lui répondit-elle.
Elle avait à peine regagné sa chambre qu'un cri profond et terrible retentit dans le verger; ce fut le seul bruit; mais il fut horrible, et toute la maison l'entendit.
En approchant de la ferme, Pierre Blutty avait vu de la lumière dans la chambre de sa femme, qu'il ne savait pas être occupée par Valentine. Il avait vu passer distinctement deux ombres sur le rideau, celle d'un homme et celle d'une femme; plus de doutes pour lui. En vain Simonneau avait voulu le calmer; désespérant d'y parvenir et craignant d'être inculpé dans une affaire criminelle, il avait pris le parti de s'éloigner. Blutty avait vu la porte s'entr'ouvrir, un rayon de lumière qui s'en échappait lui avait fait reconnaître Bénédict; une femme venait derrière lui, il ne put voir son visage parce que Bénédict le lui cacha en l'embrassant; mais ce ne pouvait être qu'Athénaïs. Le malheureux jaloux dressa alors sa fourche de fer au moment où Bénédict, voulant franchir la clôture du verger, monta sur le mur en pierres sèches à l'endroit qui portait encore les traces de son passage de la veille; il s'élança pour sauter et se jeta sur l'arme aiguë; les deux pointes s'enfoncèrent bien avant dans sa poitrine, et il tomba baigné dans son sang.
À cette même place, deux ans auparavant, il avait soutenu Valentine dans ses bras la première fois qu'elle était venue furtivement à la ferme pour voir sa sœur.
Une rumeur affreuse s'éleva dans la maison à la vue de ce crime; Blutty s'enfuit et s'alla remettre à la discrétion du procureur du roi. Il lui raconta franchement l'affaire: l'homme était son rival, il avait été assassiné dans le jardin du meurtrier; celui-ci pouvait se défendre en assurant qu'il l'avait pris pour un voleur. Aux yeux de la loi il devait être acquitté; aux yeux du magistrat auquel il confiait avec franchise la passion qui l'avait fait agir et le remords qui le déchirait, il trouva grâce. Il fût résulté des débats un horrible scandale pour la famille Lhéry, la plus nombreuse et la plus estimée du département. Il n'y eut point de poursuites contre Pierre Blutty.
On apporta le cadavre dans la salle.
Valentine recueillit encore un sourire, une parole d'amour et un regard vers le ciel. Il mourut sur son sein.
Alors elle fut entraînée dans sa chambre par Lhéry, tandis que madame Lhéry emmenait de son côté Athénaïs évanouie.
Louise, pâle, froide, et conservant toute sa raison, toutes ses facultés pour souffrir, resta seule auprès du cadavre.
Au bout d'une heure Lhéry vint la rejoindre.
—Votre sœur est bien mal, lui dit le vieillard consterné. Vous devriez aller la secourir. Je remplirai, moi, le triste devoir de rester ici.
Louise ne répondit rien, et entra dans la chambre de Valentine.
Lhéry l'avait déposée sur son lit. Elle avait la face verdâtre, ses yeux rouges et ardents ne versaient pas de larmes. Ses mains étaient raidies. autour de son cou; une sorte de râle convulsif s'exhalait de sa poitrine.
Louise, pâle aussi, mais calme en apparence, prit un flambeau et se pencha vers sa sœur.
Quand ces deux femmes se regardèrent, il y eut entre elles comme un magnétisme horrible. Le visage de Louise exprimait un mépris féroce, une haine glaciale; celui de Valentine, contracté par la terreur, cherchait vainement à fuir ce terrible examen, cette vengeresse apparition.
—Ainsi, dit Louise en passant sa main furieuse dans les cheveux épars de Valentine, comme si elle eût voulu les arracher, c'est vous qui l'avez tué!
—Oui, c'est moi! moi! moi! bégaya Valentine hébétée.
—Cela devait arriver, dit Louise. Il l'a voulu; il s'est attaché à votre destinée, et vous l'ayez perdu! Eh bien! achevez votre tâche, prenez aussi ma vie; car ma vie, c'était la sienne, et moi je ne lui survivrai pas! Savez-vous quel double coup vous avez frappé? Non, vous ne vous flattiez pas d'avoir fait tant de mal! Eh bien! triomphez! Vous m'avez supplantée, vous m'avez rongé le cœur tous les jours de votre vie, et vous venez d'y enfoncer le couteau. C'est bien! Valentine, vous avez complété l'œuvre de votre race. Il était écrit que de votre famille sortiraient pour moi tous les maux. Vous avez été la fille de votre mère, la fille de votre père, qui savait, lui aussi, faire si bien couler le sang! C'est vous qui m'avez attirée dans ces lieux, que je ne devais jamais revoir, vous qui, comme un basilic, m'y avez fascinée et attachée afin d'y dévorer mes entrailles à votre aise. Ah! vous ne savez pas comme vous m'avez fait souffrir! Le succès a dû passer votre attente. Vous ne savez pas comme je l'aimais, cet homme qui est mort! mais vous lui aviez jeté un charme, et il ne voyait plus clair autour de lui. Oh! je l'aurais rendu heureux, moi! Je ne l'aurais pas torturé comme vous avez fait! Je lui aurais sacrifié une vaine gloire et d'orgueilleux principes. Je n'aurais pas fait de sa vie un supplice de tous les jours. Sa jeunesse, si belle et si suave, ne se serait pas flétrie sous mes caresses égoïstes! Je ne l'aurais pas condamné à dépérir rongé de chagrins et de privations. Ensuite je ne l'aurais pas attiré dans un piège pour le livrer à un assassin. Non! il serait aujourd'hui plein d'avenir et de vie, s'il eût voulu m'aimer! Soyez maudite, vous qui l'en avez empêché!
En proférant ces imprécations, la malheureuse Louise s'affaiblit, et finit par tomber mourante aux pieds de sa sœur.
Quand elle revint à la vie, elle ne se souvint plus de ce qu'elle avait dit. Elle soigna Valentine avec amour; elle l'accabla de caresses et de larmes. Mais elle ne put effacer l'affreuse impression que cette confession involontaire lui avait faite. Dans ses accès de fièvre, Valentine se jetait dans ses bras en lui demandant pardon avec toutes les terreurs de la démence.
Elle mourut huit jours après. La religion versa quelque baume sur ses derniers instants, et la tendresse de Louise adoucit ce rude passage de la terre au ciel.
Louise avait tant souffert, que ses facultés, rompues au joug de la douleur, trempées au feu des passions dévorantes, avaient acquis une force surnaturelle. Elle résista à ce coup affreux, et vécut pour son fils.
Pierre Blutty ne put jamais se consoler de sa méprise. Malgré la rudesse de son organisation, le remords et le chagrin le rongeaient secrètement. Il devint sombre, hargneux, irritable. Tout ce qui ressemblait à un reproche l'exaspérait, parce que le reproche s'élevait encore plus haut en lui-même. Il eut peu de relations avec sa famille durant l'année qui suivit son crime. Athénaïs faisait de vains efforts pour dissimuler l'effroi et l'éloignement qu'il lui inspirait. Madame Lhéry se cachait pour ne pas le voir, et Louise quittait la ferme les jours où il devait y venir. Il chercha dans le vin une consolation à ses ennuis, et parvint à s'étourdir en s'enivrant tous les jours. Un soir il s'alla jeter dans la rivière, que la clarté blanche de la lune lui fit prendre pour un chemin sablé. Les paysans remarquèrent, comme une juste punition du ciel, que sa mort arriva, jour pour jour, heure pour heure, un an après celle de Bénédict.
Plusieurs années après, on vit bien du changement dans le pays. Athénaïs, héritière de deux cent mille francs légués par son parrain le maître de forges, acheta le château de Raimbault et les terres qui l'environnaient. M. Lhéry, poussé par sa femme à cet acte de vanité, vendit ses propriétés, ou plutôt les troqua (les malins du pays disent avec perte) contre les autres terres de Raimbault. Les bons fermiers s'installèrent donc dans l'opulente demeure de leurs anciens seigneurs, et la jeune veuve put satisfaire enfin ces goûts de luxe qu'on lui avait inspirés dès l'enfance.