GALLOCCHIO

Le voyageur qui se rend à Ampriani, chef-lieu d’une petite commune de l’arrondissement de Corte, aperçoit sur une colline qui domine la rive gauche de Corsigliese, affluent du Tavignano, au milieu d’un épais massif de châtaigniers, une maison isolée qui précède le village.

Elle était habitée en 18.. par Antonmarchi (Louis), propriétaire aisé, laborieux, mais avare et détesté de tous ses voisins. Il avait plusieurs enfants mâles et trois filles. L’aîné, qui devait perpétuer la famille, d’après l’antique usage du pays, s’appelait Joseph, mais on l’avait surnommé Gallocchio (petit coq), parce qu’il était très petit de taille et très éveillé. Dès son enfance, il avait eu à subir la tyrannie et les mauvais instincts de son père : car ce vieillard n’était entouré que d’ennemis, et il savait bien que le jour où les infirmités l’atteindraient, ceux-ci, et ils étaient nombreux, ne manqueraient pas de se venger de toutes les méchancetés qu’il leur avait fait endurer. Pour s’en défendre, il cherchait à inculquer ses sentiments de haine et de vengeance dans l’esprit de son fils.

Un jour que ce dernier rentrait pleurant et couvert de sang au domicile paternel, Antonmarchi lui demanda pourquoi il avait été battu et quels étaient ses agresseurs. L’enfant, pour se justifier, allégua que deux de ses camarades plus âgés que lui, s’étaient réunis contre lui et qu’il avait succombé dans la lutte. A ces mots, son père le maltraita si brutalement que l’enfant en fit une maladie ; il lui répétait sans cesse :Dans notre famille, un homme doit en terrasser quatre.

Il est facile de prévoir quels devaient être les résultats d’une telle éducation. Cependant, Gallocchio grandissait et intéressait ceux qui le connaissaient, soit par les mauvais traitements que son père lui faisait subir, soit par son intelligence précoce.

Le curé d’Ampriani l’attira chez lui ; il lui apprit à lire, à écrire, à compter, et même quelque peu de latin. Mais son père n’approuvait par ce genre d’éducation, et il aimait mieux le voir courir dans les maquis et s’exercer au maniement des armes à feu.

Lorsqu’il eut atteint sa dix-huitième année, son père voulut le marier, soit pour éviter qu’il embrassât la carrière ecclésiastique, soit pour qu’il se conformât aux usages du pays qui exigent que les jeunes gens se marient fort jeunes.

Gallocchio dut subir la volonté paternelle et se marier : ceci le contraria vivement, et le porta à s’adonner au travail avec une énergie qui n’est pas habituelle aux Corses. Il apporta dans la culture d’un petit enclos qui faisait partie du hameau de Casevecchie toute la passion de son âge et toute la volonté que met une âme fortement trempée dans l’accomplissement d’un devoir qu’elle s’est imposée. Il paraissait heureux de ce genre de vie, et son père, qui profitait de son travail, semblait avoir oublié ses idées de mariage, lorsque des voisins riches, émerveillés de sa conduite, de son amour pour le travail et de sa bonne mine, conçurent l’idée de l’avoir pour gendre.

Gallocchio ne comprit rien aux politesses dont il était l’objet de la part de ses voisins ; malgré les provocations de Rosola, il ne paraissait point faire attention aux beaux yeux de sa fille Louise, qui était cependant une superbe enfant de quinze ans ; soit qu’il n’éprouvât aucun penchant pour elle, soit qu’il crût que c’était porter trop haut ses prétentions. Mais comme cette femme était ambitieuse et volontaire, elle l’attira chez elle, elle lui fit part de ses projets et le présenta à Louise comme son futur époux. A cet âge, et dans les conditions où ils se trouvaient l’un et l’autre, ces jeunes enfants s’aimèrent, ce qui fit le bonheur des deux familles.

Antonmarchi, le père, trouvait dans cette union deux avantages qu’il n’avait jamais osé espérer ; d’abord, il s’alliait à une famille nombreuse et puissante, ce qui lui donnait toute sécurité pour sa personne ; en second lieu, il était fier de voir que son fils épousait une riche héritière. Gallocchio n’envisageait pas les choses de la même manière ; il craignait de prendre un engagement, qui pour tout autre que lui, habitué à peser les actions avec un bon sens au-dessus de son âge, eût réalisé à la fois le bonheur de son cœur et les rêves de son ambition. Il fit souvent part de ses inquiétudes au père et à la mère de Louise ; tous deux repoussèrent bien loin cette réserve et n’eurent point de peine à lui faire partager leurs espérances. Si bien qu’il fut décidé que l’abbraccioaurait lieu immédiatement. «N’oubliez pas, dit Gallocchio à Rosola et à son mari,qu’à partir de ce jour vous avez engagé votre âme au diable. »

Ces paroles sont textuelles, et elles ont un sens très significatif pour quiconque connaît les mœurs corses.

L’abbraccioou l’amicitiaprécède toujours le mariage ; lorsque les deux familles sont d’accord pour faire une demande de mariage, celle du futur se rend au domicile de la future. La jeune fille se place au milieu de tous ses parents, le jeune homme en fait de même, et c’est en leur présence que les vieillards règlent les conventions de la dot et de tout ce qui a trait aux questions d’intérêt. Lorsque tout le monde est d’accord, le père du jeune homme se lève et demande à la jeune fille si elle veut sérieusement et librement prendre son fils pour mari et accomplir les devoirs que le titre d’épouse lui imposera. Si elle répond affirmativement, elle s’assied. Puis, le père de la fiancée adresse les mêmes questions au jeune homme. S’il répond de la même manière, il se met debout, s’avance vers la jeune fille, les parents se lèvent également, se prennent par la main et forment cercle autour des futurs époux.

Quelqu’un de la troupe chante des vers composés pour la circonstance et l’on fait une ronde en chantant en cadence. Lorsque les chants sont finis, le fiancé donne solennellement le baiser des fiançailles en présence de toute la famille, la fiancée le rend à son fiancé ; puis on tire des coups de pistolet, on chante, et tous, parents ou amis, prennent part au banquet de fiançailles.

L’abbraccion’a aucun caractère légal, ceci n’est pas douteux, mais d’après les mœurs et les coutumes de la Corse, c’est lui seul qui enchaîne les époux l’un à l’autre. Le consentement donné devant l’officier de l’état civil, la bénédiction nuptiale elle-même ne fait que confirmer un engagement contracté au sein de la famille. Ceci est digne de remarque, surtout chez une nation très attachée à ses principes religieux, et qui n’a jamais eu à subir les déchirements des luttes de religion. L’abbraccioest un engagement si complet, si absolu et si solennel que souvent la jeune fille vit maritalement, dès ce moment, avec son fiancé. Le plus grand crime que l’un et l’autre puisse commettre, l’affront le plus sanglant qu’ils puissent faire, l’action la plus immorale dont ils puissent se rendre coupables serait de manquer à la parole donnée. L’affront serait si sanglant que la famille toute entière serait déshonorée, et que celui qui aurait rompu son engagement serait hué sur la place publique comme celui qui, sur le continent, aurait forfait à l’honneur.

La cérémonie civile et religieuse du mariage avait été fixée au 15 août suivant, d’après l’usage généralement suivi.

Depuis l’abbraccio, les fiancés avaient continué à se fréquenter publiquement et leur amour avait grandi avec l’espérance d’un bonheur prochain. Les deux familles semblaient devoir jouir d’une félicité mutuelle, lorsque tout à coup Gallocchio apprit que Louise devenait infidèle et qu’elle allait se marier avec un de ses cousins qui était beaucoup plus riche que lui.

Il employa auprès de Rosola et de Louise toute l’éloquence que donne une âme ardente et pure, lorsqu’elle est sous l’empire d’un amour sincère, pour leur faire abandonner un projet qui serait la cause de la mort d’un grand nombre d’hommes. Il leur représenta l’opprobre que leur manquement à la foi jurée ferait retomber non seulement sur lui-même, mais encore sur toute sa famille, ajoutant que quant à lui, il ferait peut-être le sacrifice de son affection pour le bonheur de Louise, si elle l’exigeait, mais qu’il ne pouvait sacrifier l’honneur de sa famille dont il allait devenir le dépositaire.

Louise, sommée devant sa mère de s’expliquer, répondit qu’elle était liée par l’abbraccioavec son fiancé, qu’elle l’aimait, qu’elle l’épouserait ou bien qu’elle ne se marierait jamais. Malgré cette réponse, conforme au mouvement de son cœur et à la parole donnée, Rosola employa tous les moyens pour obliger sa fille à violer son serment.

Louise, pour se soustraire à la tyrannie de sa mère résolut, d’accord avec son fiancé, de fuir la maison paternelle et d’aller demander protection à l’un de ses oncles, ce qui fut exécuté dès le lendemain.

Les parents de Louise se mirent aussitôt à sa recherche. Son père semblait avoir changé de résolution, approuva son choix et lui donna sa parole que son mariage avec Gallocchio serait célébré aussitôt après l’accomplissement des formalités légales. Cependant, il demanda, avant de se retirer, la permission à son fiancé de parler à Louise sans témoins.

Le lendemain de cette scène, au matin, Gallocchio s’aperçut que sa fiancée s’était sauvée pendant la nuit ; il se mit à sa poursuite et la rejoignit au village d’Ampriani. Il la trouva entourée de tous ses parents et la somma de s’expliquer publiquement, ce qu’elle fit en disant :Je vous ai suivi de mon plein gré, je vous ai quitté de même ; j’ai été par vous, traitée et respectée comme une sœur, mais je ne puis résister plus longtemps aux obsessions de mes parents.

— Hier, reprend Gallocchio, je me serais fait tuer pour vous, aujourd’hui, je vous méprise et je vous rends votre liberté. Je ne me marierai jamais, parce que je suis votre fiancé, mais j’exige que vous agissiez de même tant que je vivrai.

Il fallait à Gallocchio une grande force d’âme pour ne pas laver immédiatement cette injure dans des flots de sang et braver ouvertement l’opinion publique. Son père, dont la haine, un instant assoupie, s’était réveillée plus ardente que jamais, le poussait à entrer en vendetta. Mais il ne s’y croyait pas obligé parce que l’outrage, d’après lui, retombait bien plus sur la jeune fille et sur sa famille que sur lui-même ; puis il lui était difficile de passer subitement d’un amour vrai à une haine sanglante.

Les choses en étaient là, lorsqu’il apprit que la famille de Louise, d’accord avec ses cousins, avait déposé au parquet de Bastia une plainte contre lui, sous prétexte qu’il avaitenlevé Louise de vive force. Cette action infâme le trouva moins de sang-froid que la trahison de sa fiancée.

Cependant, il pria instamment Rosola de retirer cette dénonciation, qu’elle savait bien être un mensonge ; que sans cela, il serait contraint d’entrer en vendetta avec sa famille ; son mari et elle, jurèrent que cela était fait et qu’ils n’avaient rien à redouter de leur part.

Malgré cette assurance formelle, les gendarmes se présentèrent le lendemain au domicile de Gallocchio pour l’arrêter ; mais, prévenu à temps par des amis dévoués, il avait pris la fuite. Il alla trouver le curé qui l’avait élevé, et le pria de se rendre auprès de Rosola et d’employer toute son influence vis-à-vis de cette famille pour la faire renoncer à des poursuites injustes contre lui. Il employa également leParolante, homme de paix ; mais toutes ses démarches devinrent inutiles. Sa prudence et sa modération passèrent même aux yeux de ses ennemis, pour une lâcheté. Après cette dernière tentative, Gallocchio, poussé par son père, déclara la vendetta à cette famille parjure, en employant les termes consacrés : « Je me garde, gardez-vous. »

La famille de Rosola, qui était nombreuse, puissante et à laquelle deux cousins jeunes et braves, vinrent prêter l’appui de leurs bras, considéra Gallocchio comme un adversaire peu redoutable ; elle pensa en venir facilement à bout ; sa déception devait être prochaine.

Antonmarchi, qui surveillait le mari de Rosola bien plus activement que son fils, apprit qu’il était allé voir une de ses parentes dangereusement malade, et qu’il traverserait infailliblement une gorge qui était le seul endroit par lequel il pût passer ; il sut également qu’il ne serait accompagné que d’un Lucquois. Il persuada à son fils, soit en employant les menaces, soit en excitant le sentiment de haine qu’il lui supposait contre le mari de Rosola, soit en lui montrant le mépris dans lequel il tomberait lui-même dans l’opinion publique en ne tirant pas vengeance de l’affront que tous les deux venaient de subir, il persuada, disons-nous, à son fils de se poster dans le chemin par où il devait passer et de le tuer. Gallocchio se rendit à l’endroit que son père avait désigné et éprouva un serrement de cœur, auquel il ne s’attendait pas, à l’idée de tuer le père de Louise. S’il l’avait rencontré dans un de ces moments de crise qu’il ressentit à la nouvelle de l’outrage que sa famille recevait, il comprenait alors que, s’élancer sur son fusil et satisfaire sa vengeance, c’était peut-être un acte légitime ; mais attendre, caché dans un maquis, qu’un homme vînt se mettre au bout de sa carabine pour le tuer, cette idée lui faisait battre le cœur avec tant de violence qu’un moment il hésita et voulut fuir. Mais la crainte d’être tué par son père le retint.

C’est alors qu’il pactisa avec sa conscience, qu’il trouva des biais pour légitimer son attaque et qu’il fit appel au hasard de la question de savoir s’il tuerait cet homme. Il traça sur la terre un cercle étroit, prit trois petites pierres, les lança en l’air en fermant les yeux, et jura de se retirer si aucune pierre ne tombait dans le cercle, et de le tuer si une seule y rentrait. Le destin fit que l’une de ces pierres s’arrêta au milieu du rond, juste au moment où le mari de Rosola vint à passer. Il était à cheval et suivi d’un Lucquois. Comme tous les Corses de cette époque, il était armé d’une carabine et de deux pistolets ; il reconnut Gallocchio et déchargea sur lui un de ses pistolets. Il le manqua, mais son ennemi lui logea une balle dans l’œil droit et l’étendit raide mort. Le Lucquois qui était étranger à cette scène, le regarda de sang-froid et vit Gallocchio fuir comme un moufflon à travers le maquis.

Le Lucquois prit tout ce qui appartenait à son maître et continua sa route, tenant en laisse le cheval qu’il montait. Lorsque Rosola vit venir cet homme seul, elle se douta du malheur qui lui était arrivé et chercha à exciter les habitants du village à la poursuite de Gallocchio, mais ils restèrent insensibles à ses larmes et à ses propositions.

Gallocchio, après ce premier crime, se dirigea en toute hâte vers Matra et trouva un des cousins de Louise occupé dans sa vigne avec un de ses neveux, enfant d’une dizaine d’années ; il le coucha en joue avant que son ennemi eût eu le temps de prendre son fusil, qu’il avait eu l’imprudence de laisser loin de lui, le fit mettre à genoux, lui permit de faire son acte de contrition, et lui fracassa le crâne. L’enfant, toujours à genoux, les mains jointes, faisait sa prière pendant cette lugubre exécution. Gallocchio le traita avec bonté, car les enfants et les femmes ne sont point compris dans la vendetta et il lui fit jurer sur le corps de son oncle qu’il ne violerait jamais la foi donnée et qu’il ne persécuterait pas l’innocent.

Il rechargea son fusil et disparut dans les maquis.

Rosola, veuve, privée de l’appui de ses neveux, conçut le projet infernal de trouver un protecteur dans la famille même de Gallocchio et de recommencer la lutte ; elle jeta les yeux sur Cesario, cousin germain de Gallocchio qui avait six frères, tous aussi énergiques que lui-même. Celui-ci employa des amis communs pour empêcher son cousin d’être l’instrument de la haine d’une femme parjure, il eut même une entrevue avec lui à ce sujet ; mais tout fut inutile. Le mariage de Cesario avec Louise se célébra peu de temps après.

Selon les usages corses, le fiancé et la fiancée ne peuvent jamais, sous quelque prétexte que ce soit, violer la foi jurée parabbraccio, puisque, à leur point de vue, c’est le consentement mutuel qui seul lie les époux. Si le fiancé meurt après l’abbraccio, mais avant la consécration du mariage à l’église, sa fiancée est considérée comme veuve et doit se soumettre au deuil consacré par les coutumes ; c’est celui des femmes qui ont perdu leur mari. La première aimée, elle doit être entièrement vêtue de noir depuis les pieds jusqu’à la tête et ne jamais sortir de la maison ; ses cheveux sont cachés avec le plus grand soin, et des personnes dignes de foi nous ont affirmé qu’il était d’usage anciennement de se teindre les dents et les ongles en noir. La seconde année, elle peut laisser apparaître ses cheveux et introduire quelques objets de couleur dans sa toilette ; puis,

Sur les ailes du temps la tristesse s’envole,Le temps ramène les plaisirs.

Sur les ailes du temps la tristesse s’envole,

Le temps ramène les plaisirs.

Si, au contraire le mariage a été consacré, la femme peut commettre le délit d’adultère sans déshonorer son mari ; elle peut le quitter, cohabiter avec un autre homme même publiquement, sans que le mari soit obligé, par les mœurs du pays, d’entrer en vendetta avec lui ; la femme qui, dans ce cas, a manqué à ses devoirs, se déshonore seule et ne peut rendre son mari ou sa famille responsable de sa honte. Elle avait deux chemins à prendre, celui de la vertu ou celui du vice ; elle a choisi ce dernier, elle est tombée sous le mépris public et n’est pas digne qu’un homme d’honneur expose sa vie, puisque la mort ne lui rendrait pas l’estime publique qu’elle a perdue à tout jamais. C’est pour cela que les secondes noces sont toujours d’un mauvais œil en Corse ; car, comme le dit Tacite :Ne tanquam maritum, sed tanquam matrimonium ament.

Le soir même de son mariage, Cesario se disposait à se mettre au lit, lorsqu’il entendit un léger bruit à la croisée ; il voulut ouvrir, pensant que c’étaient des musiciens qui venaient lui donner la sérénade. Sa femme lui cria : « Malheureux, garde-toi d’ouvrir ! » mais il était trop tard ; une balle de Gallocchio l’avait atteint au front et l’étendit sans vie sur le plancher.

Cette dernière vengeance assouvie, Gallocchio prit la campagne et ne chercha point à tuer les six frères de Cesario, bien qu’ils le traquassent avec l’aide de la gendarmerie.

D’autre part, comme il était condamné par contumace à la peine de mort et que l’extradition avait été obtenue avec les pays voisins, il lui était impossible de se rendre ou de fuir. Néanmoins, les gendarmes ne s’acharnaient point à sa poursuite, car ils savaient bien qu’ils ne réussiraient point à l’atteindre et qu’il n’était point d’humeur à se laisser inquiéter. Des amis dévoués s’intéressèrent à lui, l’autorité ferma les yeux, et il put se rendre à Athènes, où il prit du service dans l’armée de l’indépendance. Lorsqu’il était sur le bateau qui devait le conduire en Italie, des voltigeurs corses se présentèrent pour s’assurer que le capitaine ne transportait aucun bandit. Ils ne firent qu’une perquisition sommaire, sur l’assurance que leur donna le capitaine, dont la bonne foi, d’ailleurs, était entière, qu’il n’avait aucun suspect à bord.

Cependant, un petit mousse avait reconnu Gallocchio, et en jouant sur les mots, il s’écria : « Nous avons un petit coq qui est transi comme une poule mouillée ». Il était, en disant cela, auprès de la cage à poulets et personne n’y fit attention ; heureusement pour le bandit !

Sur le même bateau, se trouvaient plusieurs officiers qui venaient défendre la cause des Hellènes ; la conversation devint intime entre eux, et Gallocchio dut se nommer. Cependant, lorsqu’il arriva à Athènes, il n’osa pas se présenter au général Tiburce Sebastiani, qui commandait en Morée. Sans protecteur, il devint officier et sut mériter l’estime de ses supérieurs et l’affection de ses camarades. Il semblait être heureux dans sa nouvelle patrie, lorsque dans les premiers jours de l’année 18.. le hasard fit tomber entre ses mains un journal de la Corse. Il lut que son jeune frère, âgé de neuf ans à peine, venait d’être assassiné traîtreusement par l’un des six frères de Cesario. A cette nouvelle, il entra dans un accès de fureur insensée, car la famille de Cesario venait de violer sur la personne de cet enfant toutes les règles de la vendetta. Aussitôt, il donne sa démission et rentre en Corse. La nuit même de son arrivée, il rencontre un de ses cousins, celui peut-être qui a tué son frère ; il va le tuer, lorsqu’il s’aperçoit qu’il est blessé. Il s’approche de lui, panse sa blessure et lui dit : « Tu es incapable de te défendre à cause de tes blessures, tu n’as rien à craindre de moi maintenant, mais après ta guérison nous nous rencontrerons. »

Quelques jours plus tard, Gallocchio se trouva en présence d’un autre frère de Cesario ; ils étaient armés tous les deux, ils firent feu en même temps, mais aucun ne fut atteint. Ils se jetèrent alors l’un sur l’autre, le stylet à la main, luttant avec une énergie incroyable. Enfin Gallocchio, qui est plus leste, parvient à lui enfoncer son arme dans la poitrine : il l’étend raide mort.

Dès six frères de Cesario, Gallocchio en tua quatre ; les deux autres n’échappèrent à sa vengeance que parce qu’ils étaient détenus dans la prison de Bastia, en raison de l’assassinat qu’ils avaient commis sur son jeune frère.

Gallocchio a été tué en 1845, alors qu’il était miné par la fièvre et par les fatigues, par un misérable du nom de Lento Casanova, qui avait été acheté par ses ennemis, et qui lui fracassa la tête avec une hache pendant qu’il dormait. Ce vil meurtrier est exécré dans le pays et, si nos renseignements sont exacts, il a été tué par ses compatriotes.

Gallocchio possédait les sympathies d’un grand nombre d’insulaires ; ses malheurs, son courage, sa probité et sa piété en avaient fait l’idole des Corses. Ils chantèrent deslamentien son honneur, et il est resté comme le type le plus parfait et le plus infortuné de ces hommes mis hors la loi pour un faux point d’honneur.

Il a laissé ses mémoires, écrits en italien ; on y remarque beaucoup d’ordre et d’exactitude. Le style est pittoresque et nerveux. Il les a légués à M. Arrighi, conseiller de la Cour impériale de Bastia[10].

[10]Recueillis par Léonard de Saint-Germain,Itinéraire d’un Voyage en Corse.

[10]Recueillis par Léonard de Saint-Germain,Itinéraire d’un Voyage en Corse.

FIN


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