Par suite de quelles circonstances le capitaine Giovan-Antonio d’Ornano en vint-il à souffleter sur la voie publique Luca Bonaparte, caporal dans l’armée génoise ? Les dépositions faites par les témoins, lors du procès qui en résulta, offrent de trop sensibles différences pour qu’il se puisse rien affirmer. D’après le capitaine, Luca aurait appliqué l’épithète de traîtres à la collectivité des Corses et, en riposte, Ornano avait détaché sur la face du caporal un soufflet retentissant.
Giovan-Antonio était un homme de mœurs violentes, et, depuis la mort du terrible chef corse Sampiero, que lui et ses frères avaient tué de leurs propres mains, l’orgueil et la jactance des Ornano ne connaissaient plus de limite ; car ils estimaient que l’importance du service rendu par eux à la république devait leur assurer à jamais l’impunité.
Au reçu du soufflet, Luca, bondissant, avait porté la main à son épée, mais avant qu’il eût pu s’en servir, trois compagnons de Giovan-Antonio — tous Ornano — dégaînaient, et l’un d’eux, qui jadis avait eu les pieds brûlés, en subissant la torture, brandissait sur la tête du caporal le bâton dont il se servait ordinairement pour s’appuyer, geste que l’instruction lui reprocha.
L’affaire prenait un caractère de haute gravité ; car déjà Corses et Génois se rangeaient qui d’un côté, qui de l’autre ; et Ajaccio était une ville où les rixes dégénéraient le plus souvent en batailles. La présence d’esprit d’un officier supérieur de l’armée génoise, Fabrizio Spinola, arrêta le sang prêt à couler ; il fit emmener sur-le-champ Luca Bonaparte et ajourna l’arrestation de Giovan-Antonio, qui se trouva fort surpris lorsqu’il fut invité, le lendemain, à se rendre auprès du commissaire. Celui-ci, après l’avoir retenu quelque temps, l’autorisa, moyennant une caution assez forte, à garder les arrêts dans sa maison. Ce dont les Ornano se trouvèrent fort irrités ; et, sur un ton gouailleur et impertinent, ils demandèrent la mise en liberté de leur frère : « Parce que nous avons tué Sampiero de Bastelica, chef des rebelles, dirent-ils, voilà que nous sommes les assassins de Luca Bonaparte, soldat de la garnison d’Ajaccio. Giovan-Antonio a souffleté un soldat. Eh bien ! d’après les statuts criminels de Corse, ce fait est passible d’une amende de dix à cent livres. Il paiera son amende, mais, pour Dieu, qu’on le laisse tranquille !… » Les petits ont toujours tort ; les supérieurs de Luca l’engagèrent à faire la paix avec les Ornano, et comme, jugeant tout arrangement dans ce sens indigne d’un soldat, il ne s’y décidait pas, on l’expédia sur Calvi avec quelque avancement (1572).
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Plusieurs années avaient passé, et l’aventure du caporal Bonaparte était oubliée, quand, un matin, les domestiques de Giovan-Antonio trouvèrent sur le seuil de la maison leur maître expirant, la main gauche collée à une blessure qui lui déchirait le flanc, la main droite traversée d’un poignard brisé. On remarqua en outre sur la porte une traînée de sang partant à hauteur d’homme d’une tache d’un rouge plus noir, figurant un astérisque ou l’empreinte de cinq doigts écartés. En regardant de plus près, on retrouva la pointe du poignard enfoncée dans le bois de la porte à l’endroit figurant la paume de la main. Alors on comprit que le capitaine avait été littéralement cloué à sa propre demeure.
Il expira sans avoir prononcé une parole. Le commissaire d’Ajaccio ouvrit une enquête ; mais la ville était peuplée de trop de gens ayant à se plaindre de Giovan-Antonio pour qu’on pût donner préférence à l’un d’eux. Un réfugié français de Toulon, marié à une bohémienne se livrant à divers métiers inavouables, fut cependant arrêté, mais peu de temps, car il établit par témoins qu’il était resté jusqu’à l’aube à une veille mortuaire. Il ajouta, qu’assez avant dans la nuit, Giovan-Antonio était venu quérir chez lui des simples pour se soulager d’un mal de dents.
L’enquête, poussée sans aucun zèle, n’aboutit pas. Les Ornano soupçonnèrent du meurtre une famille de Bastelica avec laquelle ils restèrent en inimitié pendant vingt ans. Cependant, certains se remémorèrent le soufflet donné par Giovan-Antonio au caporal Bonaparte, et de nouvelles rumeurs circulèrent relativement à la mort de celui-là.
Luca, venu secrètement à Ajaccio, après s’être informé des habitudes de Giovan-Antonio, apprit que le capitaine avait accoutumé, certaines nuits, de passer quelques heures dans l’hospitalière maison. Cette fois justement, Luca dut attendre son ennemi jusqu’à l’aube ; d’aucuns dirent qu’il était caché lui-même chez la bohémienne, et que, lorsqu’il entendit Ornano se préparer à partir, il courut d’une haleine se blottir sous le porche où il avait médité d’accomplir sa vengeance.
Le duel — s’il y eut duel — ne dura pas longtemps ; selon les uns, Giovan-Antonio, se sentant blessé, s’efforça de se rapprocher du portail, et, à sa surprise, vit que Luca lui laissant le champ libre, prenait le côté opposé ; un coup d’épée dans le flanc le précipita contre la porte les bras étendus, désarmé.
Ce fut alors que, de son poignard, Luca aurait fixé sur le bois la main qui l’avait souffleté. Suivant une autre version, Bonaparte, après avoir blessé mortellement Giovan-Antonio, l’aurait soulevé par les bras et aurait exécuté froidement ses terribles représailles. Mais, de tout ceci, on ne saurait rien affirmer ; si une partie de cette chronique légendaire repose ponctuellement sur des documents, l’autre ne peut appuyer son authenticité que sur un récit sorti plus tard de la bouche de Luca Bonaparte, car le mystère le plus profond régna toujours sur cet événement[8].
[8]Extrait duNid de l’Aigle, Napoléon, sa Patrie, son Foyer, sa Race, par Colonna de Cesari Rocca.
[8]Extrait duNid de l’Aigle, Napoléon, sa Patrie, son Foyer, sa Race, par Colonna de Cesari Rocca.
Giovan-Antonio fut le trisaïeul de Louis d’Ornano, qui épousa Isabelle Bonaparte. De cette union naquit Philippe-Antoine d’Ornano, maréchal de France, mort gouverneur des Invalides en 1864.