LE FUSIL

L’introduction des armes à feu en Corse permit aux haines individuelles de se satisfaire avec plus de facilité et de violence. « Auparavant, écrit Filippini, vers 1580, lorsqu’on ne se servait point d’armes semblables, si des ennemis mortels se rencontraient, l’un des partis n’osait le plus souvent attaquer l’autre, bien que celui-ci comptât trois ou quatre hommes de moins. Aujourd’hui, un homme qui a contre un autre un peu de colère, qui n’oserait pas avec une autre arme le regarder en face, l’attend caché dans un buisson ou dans un bois, et tire sur lui comme sur un animal. Le meurtrier est inconnu et la justice reste impuissante.

« En outre, les Corses se sont si bien exercés au maniement de ces arquebuses qu’en cas de guerre, le parti contre lequel ils se déclareraient aurait à courir des dangers. Les enfants de huit à dix ans, eux-mêmes, qui peuvent à peine porter une arquebuse et lâcher la détente passent leur journée à tirer à la cible, et ne fût-elle pas plus large qu’un écu, ils l’atteignent.

« Et pourtant, je me souviens que, lorsque pour notre malheur, la guerre éclata en Corse, en l’année 1553, pas un seul insulaire, à l’exception de ceux qui avaient appris sur le continent à manier les armes, ne savait adapter la corde à la serpentine. Lorsque Paul de Thermes[3]eut par des récompenses et de magnifiques promesses, gagné à la cause des Français les populations toujours avides de nouveautés et de changement, en les voyant si bien disposées en sa faveur, mais sans armes, il envoya exprès chercher à Marseille des armes pour les leur distribuer. On souriait en voyant comment s’y prenaient les Corses pour manier leurs arquebuses, ils ne savaient même pas les charger, et ce n’était qu’en tremblant qu’ils mettaient le feu. Aujourd’hui, tous les Corses, en n’importe quel endroit de l’île, manient des arquebuses à rouet, et les soldats réguliers, eux-mêmes, ne les tiennent pas avec plus de soin. J’avais donc raison de dire tout à l’heure que les populations et particulièrement les Corses, étant d’humeur inconstante, on peut prévoir sans peine à quels dangers et à quelles pertes se trouveront exposés à l’avenir les habitants de l’île. »

[3]Général chargé par Henri II de conduire l’expédition de Corse.

[3]Général chargé par Henri II de conduire l’expédition de Corse.

Les Corses étaient effrayés eux-mêmes des crimes et des délits de tout ordre qui se commettaient dans l’île et ils réclamaient une répression sévère. De même que les gouverneurs avaient imaginé de vendre les ports d’armes, ils consentirent de temps en temps à opérer un désarmement, mais c’était pour pouvoir revendre les armes confisquées. Le même fusil, dit-on, fut vendu jusqu’à sept fois.

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Si l’on s’en rapporte à laJustification de la révolution de la Corse, ouvrage dont le but est clairement exprimé par le titre, et que les Génois eux-mêmes ne réfutèrent que faiblement, on jugera de l’état de la Corse sous la domination génoise.

Dès qu’un homicide se commettait, dit laJustification, les parents du mort recouraient à la justice contre l’assassin ; les parents de l’assassin accouraient pour empêcher l’action de la justice ; il y avait entre les parties une première lutte devant le greffier pour en obtenir un procès-verbal favorable ; une seconde devant le juge qui émettait son avis ; une troisième devant le gouverneur de qui émanait la sentence. Si les parties avaient quelques moyens pécuniaires, on profitait de l’occasion pour faire une moisson abondante : les plus offrants gagnaient toujours leur procès ; mais si c’étaient les parents du mort, on ne condamnait l’assassin qu’à une peine légère, et simplement pour leur donner une sorte de satisfaction, tandis que si c’étaient les parents du meurtrier, le meurtrier lui-même était exempté de toute peine afflictive ou infamante ; et si on ne pouvait ou altérer les pièces, ou torturer le sens de la loi, par suite de la vigilance importune de la partie qui en réclamait l’observation, on faisait intervenir l’autorité despotique du gouverneur qui, étalant mal à propos une clémence et une miséricorde intéressées, arrêtait le cours de la procédure et de la justice par ces fameux décrets denon procedaturdont la vertu absolvait de toute peine les coupables les plus convaincus. Que si les assassins étaient pauvres, alors, pour faire parade d’une justice incorruptible, ils étaient condamnés au bannissement ; mais bientôt, pour une pièce de quatre-vingts francs (genovina) on accordait un sauf-conduit de six mois, même aux bannis pour peine capitale, avec permis de port d’armes, afin que pouvant parcourir l’île en toute sécurité, ils fussent non seulement en état de se défendre contre leurs ennemis, mais même de commettre de nouveaux attentats ; quelquefois, on les faisait embarquer pour Gênes où, admis au service de la République, ils étaient élevés à des grades honorables, et même à celui de colonel. Enfin, au bout de peu d’années, tous les bannis, absous par des grâces générales ou particulières, retournaient chez eux d’un air de triomphe et plus insolents que jamais.

Et quelles étaient les funestes conséquences de cette impunité ? l’absolution d’un homicide devenant le germe de plusieurs autres. Les individus offensés, voyant l’offenseur promener insolemment sous leurs yeux son audace impunie, se rendaient par eux-mêmes cette justice que le gouvernement leur avait refusée. Ainsi, dans cette succession rapide et réciproque de forfaits, trente ou quarante assassinats étaient la suite d’un premier crime, et, de là, la destruction de plusieurs familles qui s’y trouvaient, même involontairement engagées.

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En l’espace de trente-deux ans (1683-1715) les registres de la République constatent 28,715 meurtres. En 1714, un jésuite corse, le Père Murati, délégué à Gênes, obtint qu’il ne serait plus délivré aucun port d’armes, à condition qu’une redevance de deuxseini(0 fr. 40) par feu indemniserait la République du tort que lui causait la suppression des patentes. Le nouveau gouverneur Pallavicini, chargé d’opérer le désarmement, ne rencontra dans sa tâche aucun obstacle, et la police de l’île parut entrer dans une meilleure voie ; malheureusement, de toutes les mesures prises, une seule survécut : l’impôt auquel les malheureux insulaires s’étaient volontairement soumis.

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Les lois ont été abrogées, refaites, modifiées ; les gouvernements ont disparu ; les régimes les plus divers se sont succédé ; le fusil est resté le fidèle compagnon du Corse, et aujourd’hui encore, pour endormir son enfant, la mère chante sur un rythme monotone :

Quando voi sarete grandiVi manderemo alla scolaLa carchera e lo stilettoL’archibugia e la pistola.

Quando voi sarete grandi

Vi manderemo alla scola

La carchera e lo stiletto

L’archibugia e la pistola.

Lorsque vous serez grand,Nous vous enverrons à l’écoleLa cartouchière et le stylet,L’arquebuse et le pistolet.

Lorsque vous serez grand,

Nous vous enverrons à l’école

La cartouchière et le stylet,

L’arquebuse et le pistolet.


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