The Project Gutenberg eBook ofVie de Beethoven

The Project Gutenberg eBook ofVie de BeethovenThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Vie de BeethovenAuthor: Romain RollandRelease date: December 4, 2021 [eBook #66878]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchCredits: Chuck Greif & The Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/American Libraries.)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE BEETHOVEN ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Vie de BeethovenAuthor: Romain RollandRelease date: December 4, 2021 [eBook #66878]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchCredits: Chuck Greif & The Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/American Libraries.)

Title: Vie de Beethoven

Author: Romain Rolland

Author: Romain Rolland

Release date: December 4, 2021 [eBook #66878]Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

Credits: Chuck Greif & The Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/American Libraries.)

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TABLE DES MATIÈRES

VIEDEBEETHOVEN

OUVRAGES DE M. ROMAIN ROLLAND

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cⁱᵉ

VIES DES HOMMES ILLUSTRES

LIBRAIRIE OLLENDORFF

JEAN CHRISTOPHE

Jean-Christophe.Quatre vol. in-16, br.

Jean-Christophe à Paris.Trois vol. in-16, br.

La Fin du Voyage.Trois volumes in-16, br.

LIBRAIRIE FONTEMOING

LIBRAIRIE ALCAN

811-14.—Coulommiers. Imp.Paul BRODARD.—P7-14.

VIES DES HOMMES ILLUSTRES

ROMAIN ROLLAND——

SEPTIÈME ÉDITION21ᵉmillePARISLIBRAIRIE HACHETTE ET Cⁱᵉ79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79——1914

Cette Vie de Beethoven a été publiée pour la première fois, en Janvier 1903, aux «Cahiers de la quinzaine».

«Je veux prouver que quiconque agit bienet noblement, peut par cela même supporterle malheur.»BeethovenA la municipalité de Vienne. 1ᵉʳ février 1819.

«Je veux prouver que quiconque agit bienet noblement, peut par cela même supporterle malheur.»

BeethovenA la municipalité de Vienne. 1ᵉʳ février 1819.

L’air est lourd autour de nous. La vieille Europe s’engourdit dans une atmosphère pesante et viciée. Un matérialisme sans grandeur pèse sur la pensée, et entrave l’action des gouvernements et des individus. Le monde meurt d’asphyxie dans son égoïsme prudent et vil. Le monde étouffe.—Rouvrons les fenêtres. Faisons rentrer l’air libre. Respirons le souffle des héros.

La vie est dure. Elle est un combat de chaque jour pour ceux qui ne se résignent pas à la médiocrité de l’âme, et un triste combat le plus souvent, sans grandeur, sans bonheur, livré dans la solitude et le silence. Oppressés par la pauvreté, par les âpres soucis domestiques, par les tâches écrasantes et stupides, où les forces se perdent inutilement, sans espoir, sans un rayon de joie, la plupart sont séparés les uns des autres, et n’ont même pas la consolation de pouvoir donner la main à leurs frèresdans le malheur, qui les ignorent, et qu’ils ignorent. Ils ne doivent compter que sur eux-mêmes; et il y a des moments où les plus forts fléchissent sous leur peine. Ils appellent un secours, un ami.

C’est pour leur venir en aide, que j’entreprends de grouper autour d’eux les Amis héroïques, les grandes âmes qui souffrirent pour le bien. CesVies des Hommes illustresne s’adressent pas à l’orgueil des ambitieux; elles sont dédiées aux malheureux. Et qui ne l’est, au fond? A ceux qui souffrent, offrons le baume de la souffrance sacrée. Nous ne sommes pas seuls dans le combat. La nuit du monde est éclairée de lumières divines. Même aujourd’hui, près de nous, nous venons de voir briller deux des plus pures flammes, la flamme de la Justice et celle de la Liberté: le colonel Picquart, et le peuple des Boers. S’ils n’ont pas réussi à brûler les ténèbres épaisses, ils nous ont montré la route, dans un éclair. Marchons-y à leur suite, à la suite de tous ceux qui luttèrent comme eux, isolés, disséminés dans tous les pays et dans tous les siècles. Supprimons les barrières du temps. Ressuscitons le peuple des héros.

Je n’appelle pas héros ceux qui ont triomphé par la pensée ou par la force. J’appelle héros, seuls ceux qui furent grands par le cœur. Comme l’a ditun des plus grands d’entre eux, celui dont nous racontons ici même la vie: «Je ne reconnais pas d’autre signe de supériorité que la bonté.»Où le caractère n’est pas grand, il n’y a pas de grand homme, il n’y a même pas de grand artiste, ni de grand homme d’action; il n’y a que des idoles creuses pour la vile multitude: le temps les détruit ensemble. Peu nous importe le succès. Il s’agit d’être grand, et non de le paraître.

La vie de ceux dont nous essayons de faire ici l’histoire, presque toujours fut un long martyre. Soit qu’un tragique destin ait voulu forger leur âme sur l’enclume de la douleur physique et morale, de la misère et de la maladie; soit que leur vie ait été ravagée, et leur cœur déchiré par la vue des souffrances et des hontes sans nom dont leurs frères étaient torturés, ils ont mangé le pain quotidien de l’épreuve; et s’ils furent grands par l’énergie, c’est qu’ils le furent aussi par le malheur. Qu’ils ne se plaignent donc pas trop, ceux qui sont malheureux: les meilleurs de l’humanité sont avec eux. Nourrissons-nous de leur vaillance; et, si nous sommes trop faibles, reposons un instant notre tête sur leurs genoux. Ils nous consoleront. Il ruisselle de ces âmes sacrées un torrent de force sereine et de bonté puissante. Sans même qu’il soit besoin d’interrogerleurs œuvres, et d’écouter leur voix, nous lirons dans leurs yeux, dans l’histoire de leur vie, que jamais la vie n’est plus grande, plus féconde,—et plus heureuse,—que dans la peine.

** *

En tête de cette légion héroïque, donnons la première place au fort et pur Beethoven. Lui-même souhaitait, au milieu de ses souffrances, que son exemple pût être un soutien pour les autres misérables, «et que le malheureux se consolât en trouvant un malheureux comme lui, qui, malgré tous les obstacles de la nature, avait fait tout ce qui était en son pouvoir, pour devenir un homme digne de ce nom».Parvenu par des années de luttes et d’efforts surhumains à vaincre sa peine et à accomplir sa tâche, qui était, comme il disait, de souffler un peu de courage à la pauvre humanité, ce Prométhée vainqueur répondait à un ami qui invoquait Dieu: «O homme, aide-toi toi-même!»

Inspirons-nous de sa fière parole. Ranimons à son exemple la foi de l’homme dans la vie et dans l’homme.

Romain Rolland.

Janvier 1903.

Woltuen, wo man kann,Freiheit über alles lieben,Wahrheit nie, auch sogar amThrone nicht verleugnen.Beethoven.(Feuille d’album. 1792.)

Woltuen, wo man kann,Freiheit über alles lieben,Wahrheit nie, auch sogar amThrone nicht verleugnen.Beethoven.(Feuille d’album. 1792.)

Woltuen, wo man kann,Freiheit über alles lieben,Wahrheit nie, auch sogar amThrone nicht verleugnen.

Beethoven.(Feuille d’album. 1792.)

«Faire tout le bien qu’on peut,Aimer la Liberté par-dessus tout,Et, quand ce serait pour un trône,Ne jamais trahir la vérité.»

«Faire tout le bien qu’on peut,Aimer la Liberté par-dessus tout,Et, quand ce serait pour un trône,Ne jamais trahir la vérité.»

«Faire tout le bien qu’on peut,Aimer la Liberté par-dessus tout,Et, quand ce serait pour un trône,Ne jamais trahir la vérité.»

Il était petit et trapu, de forte encolure, de charpente athlétique. Une large figure, de couleur rouge brique, sauf vers la fin de sa vie, où le teint devint maladif et jaunâtre, surtout l’hiver, quand il restait enfermé, loin des champs. Un front puissant et bosselé. Des cheveux extrêmement noirs, extraordinairement épais, et où il semblait que le peigne n’eût jamais passé, hérissés de toutes parts, «les serpents de Méduse[1]». Les yeux brûlaient d’une force prodigieuse, qui saisit tous ceux qui le virent; mais la plupart se trompèrentsur leur nuance. Comme ils flambaient d’un éclat sauvage dans une figure brune et tragique, on les vit généralement noirs; ils ne l’étaient pas, mais bleu gris[2]. Petits et très profondément enfoncés, ils s’ouvraient brusquement dans la passion ou la colère, et alors roulaient dans leurs orbites, reflétant toutes leurs pensées avec une vérité merveilleuse[3]. Souvent ils se tournaient vers le ciel avec un regard mélancolique. Le nez était court et carré, large, un mufle de lion. Une bouche délicate, mais dont la lèvre inférieure tendait à avancer sur l’autre. Des mâchoires redoutables, qui auraient pu broyer des noix. Une fossette profonde au menton, du côté droit, donnait une étrange dissymétrie à la face. «Il avait un bon sourire, dit Moscheles, et dans la conversation, un air souvent aimable et encourageant. En revanche, le rire était désagréable, violent et grimaçant,du reste court»,—le rire d’un homme qui n’est pas accoutumé à la joie. Son expression habituelle était la mélancolie, «une tristesse incurable». Rellstab, en 1825, dit qu’il a besoin de toutes ses forces pour s’empêcher de pleurer, en voyant «ses doux yeux et leur douleur poignante». Braun von Braunthal, un an plus tard, le rencontre à une brasserie: il est assis dans un coin, il fume une longue pipe, et il a les yeux fermés, comme il fait de plus en plus, à mesure qu’il approche de la mort. Un ami lui adresse la parole. Il sourit tristement, tire de sa poche un petit carnet de conversation; et, de la voix aiguë que prennent souvent les sourds, il lui dit d’écrire ce qu’on veut lui demander.—Son visage se transfigurait, soit dans ses accès d’inspiration soudaine qui le prenaient à l’improviste, même dans la rue, et qui frappaient d’étonnement les passants, soit quand on le surprenait au piano. «Les muscles de sa face saillaient, ses veines gonflaient; les yeux sauvages devenaient deuxfois plus terribles; la bouche tremblait; il avait l’air d’un enchanteur vaincu par les démons qu’il avait évoqués.» Telle une figure de Shakespeare[4]; Julius Benedict dit: «Le roi Lear».

** *

Ludwig van Beethoven naquit le 16 décembre 1770 à Bonn, près de Cologne, dans une misérable soupente d’une pauvre maison. Il était d’origine flamande[5]. Son père était un ténor inintelligent et ivrogne. Sa mère étaitdomestique, fille d’un cuisinier, et veuve en premières noces d’un valet de chambre.

Une enfance sévère, à laquelle manqua la douceur familiale, dont Mozart, plus heureux, fut entouré. Dès le commencement, la vie se révéla à lui comme un combat triste et brutal. Son père voulut exploiter ses dispositions musicales et l’exhiber comme un petit prodige. A quatre ans, il le clouait pendant des heures devant son clavecin, ou l’enfermait avec un violon, et le tuait de travail. Peu s’en fallut qu’il ne le dégoûtât à tout jamais de l’art. Il fallut user de violence pour que Beethoven apprît la musique. Sa jeunesse fut attristée par les préoccupations matérielles, le souci de gagner son pain, les tâches trop précoces. A onze ans, il faisait partie de l’orchestre du théâtre; à treize, il était organiste. En 1787, il perdit sa mère, qu’il adorait. «Elle m’était si bonne, si digne d’amour, ma meilleure amie! Oh! qui était plus heureux que moi, quand je pouvais prononcer le doux nom de mère, etqu’elle pouvait l’entendre[6]?» Elle était morte phtisique; et Beethoven se croyait atteint de la même maladie; il souffrait déjà constamment; et il se joignait à son mal une mélancolie, plus cruelle que le mal même[7]. A dix-sept ans, il était chef de famille, chargé de l’éducation de ses deux frères; il avait la honte de devoir solliciter la mise à la retraite de son père, ivrogne, incapable de diriger la maison: c’est au fils qu’on remettait la pension du père, pour éviter que celui-ci la dissipât. Ces tristesses laissèrent en lui une empreinte profonde. Il trouva toutefois un affectueux appui dans une famille de Bonn, qui lui resta toujours chère, la famille de Breuning. La gentille «Lorchen», Éléonore de Breuning, avait deux ans de moins que lui. Il lui apprenait la musique et elle l’initia à la poésie. Elle fut sa compagned’enfance; et peut-être y eut-il entre eux un sentiment assez tendre. Éléonore épousa plus tard le docteur Wegeler, qui fut un des meilleurs amis de Beethoven; et, jusqu’au dernier jour, il ne cessa de régner entre eux une amitié paisible, qu’attestent les lettres dignes et tendres de Wegeler et d’Éléonore, et celles du vieux fidèle ami (alter treuer Freund) au bon cher Wegeler (guter lieber Wegeler). Affection plus touchante encore quand l’âge est venu pour tous trois, sans refroidir la jeunesse de leur cœur[8].

Si triste qu’ait pu être l’enfance de Beethoven, il garda toujours pour elle, pour les lieux où elle s’écoula, un tendre et mélancolique souvenir. Forcé de quitter Bonn, et de passer presque toute sa vie à Vienne, dans la grande ville frivole et ses tristes faubourgs, jamais iln’oublia la vallée du Rhin, et le grand fleuve auguste et paternel,unser Vater Rhein, comme il l’appelle, «notre père le Rhin», si vivant, en effet, presque humain, pareil à une âme gigantesque où passent des pensées et des forces innombrables, nulle part plus beau, plus puissant et plus doux qu’en la délicieuse Bonn, dont il baigne les pentes ombragées et fleuries, avec une violence caressante. Là, Beethoven a vécu ses vingt premières années; là se sont formés les rêves de son cœur adolescent,—dans ces prairies qui flottent languissamment sur l’eau, avec leurs peupliers enveloppés de brouillards, les buissons et les saules, et les arbres fruitiers, qui trempent leurs racines dans le courant silencieux et rapide,—et, penchés sur le bord, mollement curieux, les villages, les églises, les cimetières même,—tandis qu’à l’horizon, les Sept Montagnes bleuâtres dessinent sur le ciel leurs profils orageux, que surmontent les maigres et bizarres silhouettes des vieux châteaux ruinés. A ce pays,son cœur resta éternellement fidèle; jusqu’au dernier instant, il rêva de le revoir, sans jamais y parvenir. «Ma patrie, la belle contrée où j’ai vu la lumière du jour, toujours aussi belle, aussi claire devant mes yeux, que lorsque je la laissai[9].»

** *

En novembre 1792, Beethoven vint se fixer à Vienne, métropole musicale de l’Allemagne[10]. La Révolution avait éclaté; elle commençait à submerger l’Europe. Beethoven quitta Bonn juste au moment où la guerre y entrait. Sur la route de Vienne, il traversa les armées hessoises marchant contre la France. En 1796 et 1797, il mit en musique les poésies belliqueuses de Friedberg: unChant du Départet un chœur patriotique:Nous sommes un grand peuple allemand(Ein grosses deutsches Volk sind wir). Mais en vain il veut chanter les ennemis de la Révolution: la Révolution conquiert le monde, et Beethoven. Dès 1798, malgré la tension des rapports entre l’Autriche et la France, Beethoven entre en rapports intimes avec les Français, avec l’ambassade, avec le général Bernadotte qui venait d’arriver à Vienne. Dans ces entretiens commencent à se former en lui les sentiments républicains, dont on voit le puissant développement dans la suite de sa vie.

Un dessin que Stainhauser fit de lui à cette époque, donne assez bien l’image de ce qu’il était alors. C’est, aux portraits suivants de Beethoven, ce que le portrait de Buonaparte par Guérin, cette âpre figure rongée de fièvre ambitieuse, est aux autres effigies de Napoléon.Beethoven semble plus jeune que son âge, maigre, droit, raidi dans sa haute cravate, le regard défiant et tendu. Il sait ce qu’il vaut; il croit en sa force. En 1796, il note sur son carnet: «Courage! Malgré toutes les défaillances du corps, mon génie triomphera.... Vingt-cinq ans! les voici venus! je les ai.... Il faut que cette année même, l’homme se révèle tout entier[11].» Mme de Bernhard et Gelinck disent qu’il est très fier, de manières rudes et maussades, et qu’il parle avec un très fort accent provincial. Mais ses intimes, seuls, connaissent l’exquise bonté qu’il cache sous cette gaucherie orgueilleuse. Écrivant à Wegeler tous ses succès, la première pensée qui lui vient à l’esprit est celle-ci: «Par exemple, je vois un ami dans le besoin: si ma bourse ne me permet pas de lui venir aussitôt en aide, je n’ai qu’à me mettre à ma table de travail; et, en peu de temps, je l’ai tiré d’affaire.... Tu vois comme c’est charmant[12].» Et un peu plus loin, il dit: «Mon art doit se consacrer au bien des pauvres.» (Dann soll meine Kunst sich nur zum Besten der Armen zeigen.)

La douleur, déjà, avait frappé à sa porte; elle s’était installée en lui, pour n’en plus sortir. Entre 1796 et 1800, la surdité commença ses ravages[13]. Les oreilles lui bruissaient nuit et jour; il était miné par des douleurs d’entrailles. Son ouïe s’affaiblissait progressivement. Pendant plusieurs années, il ne l’avoua à personne, même à ses plus chersamis; il évitait le monde, pour que son infirmité ne fût pas remarquée; il gardait pour lui seul ce terrible secret. Mais, en 1801, il ne peut plus le taire; il le confie avec désespoir à deux de ses amis: le docteur Wegeler et le pasteur Amenda:

«Mon cher, mon bon, mon affectueux Amenda,... combien souvent je te souhaite auprès de moi! Ton Beethoven est profondément malheureux. Sache que la plus noble partie de moi-même, mon ouïe, a beaucoup baissé. Déjà, à l’époque ou nous étions ensemble, j’éprouvaisdes symptômes du mal, et je le cachais; mais cela a toujours empiré depuis.... Guérirai-je? Je l’espère naturellement, mais bien peu; de telles maladies sont les plus incurables. Comme je dois vivre tristement, éviter tout ce que j’aime et tout ce qui m’est cher, et cela dans un monde si misérable, si égoïste!... Triste résignation où je dois me réfugier! Sans doute je me suis proposé de me mettre au-dessus de tous ces maux; mais comment cela me sera-t-il possible[14]?...»

Et à Wegeler: «... Je mène une vie misérable. Depuis deux ans, j’évite toutes les sociétés, parce qu’il ne m’est pas possible de causer avec les gens: je suis sourd. Si j’avais quelque autre métier, cela serait encore possible; mais dans le mien, c’est une situation terrible. Que diraient de cela mes ennemis, dont le nombre n’est pas petit!... Au théâtre, je dois me mettre tout près de l’orchestre, pourcomprendre l’acteur. Je n’entends pas les sons élevés des instruments et des voix, si je me place un peu loin.... Quand on parle doucement, j’entends à peine,... et d’autre part, quand on crie, cela m’est intolérable.... Bien souvent, j’ai maudit mon existence.... Plutarque m’a conduit à la résignation. Je veux, si toutefois cela est possible, je veux braver mon destin; mais il y a des moments de ma vie où je suis la plus misérable créature de Dieu.... Résignation! quel triste refuge! et pourtant c’est le seul qui me reste[15]!»

Cette tristesse tragique s’exprime dans quelques œuvres de cette époque, dans laSonate pathétique, op. 13 (1799), surtout dans lelargode latroisième Sonatepour piano, op. 10 (1798). Chose étrange qu’elle ne soit pas partout empreinte, que tant d’œuvres encore: le riantSeptuor(1800), la limpidePremière Symphonie(en ut majeur, 1800), reflètent uneinsouciance juvénile. C’est sans doute qu’il faut du temps à l’âme pour s’accoutumer à la douleur. Elle a un tel besoin de la joie que, quand elle ne l’a pas, il faut qu’elle la crée. Quand le présent est trop cruel, elle vit sur le passé. Les jours heureux qui furent ne s’effacent pas d’un coup; leur rayonnement persiste longtemps encore après qu’ils ne sont plus. Seul et malheureux à Vienne, Beethoven se réfugiait dans ses souvenirs du pays natal; sa pensée d’alors en est tout imprégnée. Le thème de l’andanteà variations duSeptuorest unLiedrhénan. LaSymphonie en ut majeurest aussi une œuvre du Rhin, un poème d’adolescent qui sourit à ses rêves. Elle est gaie, langoureuse; on y sent le désir et l’espérance de plaire. Mais dans certains passages, dans l’introduction, dans le clair-obscur de quelques sombres basses, dans lescherzofantasque, on aperçoit, avec quelle émotion! dans cette jeune figure le regard du génie à venir. Ce sont les yeux duBambinode Botticelli dans sesSaintesfamilles, ces yeux de petit enfant où l’on croit lire déjà la tragédie prochaine.

A ses souffrances physiques venaient se joindre des troubles d’un autre ordre. Wegeler dit qu’il ne connut jamais Beethoven sans une passion portée au paroxysme. Ces amours semblent avoir toujours été d’une grande pureté. Il n’y a aucun rapport entre la passion et le plaisir. La confusion qu’on établit de notre temps entre l’une et l’autre ne prouve que l’ignorance où la plupart des hommes sont de la passion, et son extrême rareté. Beethoven avait quelque chose de puritain dans l’âme; les conversations et les pensées licencieuses lui faisaient horreur; il avait sur la sainteté de l’amour des idées intransigeantes. On dit qu’il ne pardonnait pas à Mozart d’avoir profané son génie à écrire unDon Juan. Schindler, qui fut son ami intime, assure qu’«il traversa la vie avec une pudeur virginale, sans avoir jamais eu à se reprocher une faiblesse». Un tel homme était fait pour être dupe et victime del’amour. Il le fut. Sans cesse il s’éprenait furieusement, sans cesse il rêvait de bonheurs, aussitôt déçus, et suivis de souffrances amères. C’est dans ces alternatives d’amour et de révolte orgueilleuse, qu’il faut chercher la source la plus féconde des inspirations de Beethoven, jusqu’à l’âge où la fougue de sa nature s’apaise dans une résignation mélancolique.

En 1801, l’objet de sa passion était, à ce qu’il semble, Giulietta Guicciardi, qu’il immortalisa par la dédicace de sa fameuseSonatedite duClair de Lune, op. 27 (1802). «Je vis d’une façon plus douce, écrit-il à Wegeler, et je me mêle davantage avec les hommes.... Ce changement, le charme d’une chère fille l’a accompli; elle m’aime, et je l’aime. Ce sont les premiers moments heureux que j’aie depuis deux ans[16].» Il les paya durement. D’abord cet amour lui fit sentir davantage la misère de son infirmité, et les conditions précaires de sa vie, qui lui rendaient impossible d’épouser celle qu’il aimait.Puis Giulietta était coquette, enfantine, égoïste; elle fit cruellement souffrir Beethoven, et en novembre 1803 elle épousa le comte Gallenberg[17].—De telles passions dévastent l’âme; quand l’âme est déjà affaiblie par la maladie, comme l’était celle de Beethoven, elles risquent de la ruiner. Ce fut le seul moment de la vie de Beethoven, où il semble avoir été sur le point de succomber. Il traversa une crise désespérée, qu’une lettre nous fait connaître:le Testament d’Heiligenstadt, à ses frères, Carl et Johann, avec cette indication: «Pour lire et exécuter après ma mort[18].» C’est un cri de révolte et de douleur déchirante. On ne peut l’entendre sans être pénétré de pitié. Il fut tout près alors de mettre fin à sa vie. Seul son inflexible sentiment moral l’arrêta[19]. Ses dernières espérances de guérison disparurent. «Même le haut courage qui me soutenait s’est évanoui. O Providence, fais-moi apparaître une fois un jour, un seul jour de vraie joie! Il y a si longtemps que le son profond de la vraie joie m’est étranger. Quand, oh! quand, mon Dieu, pourrai-je la rencontrer encore?... Jamais?—Non, ce serait trop cruel!»

Cela semble une plainte d’agonie; et pourtant, Beethoven vivra vingt-cinq ans encore. Sa puissante nature ne pouvait se résigner à succomber sous l’épreuve. «Ma force physique croît plus que jamais avec ma force intellectuelle.... Ma jeunesse, oui, je le sens, ne fait que commencer. Chaque jour me rapproche dubut que j’entrevois sans pouvoir le définir.... Oh! si j’étais délivré de ce mal, j’embrasserais le monde!... Point de repos! Je n’en connais pas d’autre que le sommeil; et je suis assez malheureux de devoir lui accorder plus de temps qu’autrefois. Que je sois seulement délivré à moitié de mon mal: et alors.... Non, je ne le supporterai pas. Je veux saisir le destin à la gueule. Il ne réussira pas à me courber tout à fait.—Oh! cela est si beau, de vivre la vie mille fois[20]!»

Cet amour, cette souffrance, cette volonté, ces alternatives d’accablement et d’orgueil, ces tragédies intérieures se retrouvent dans les grandes œuvres écrites en 1802: laSonate avec marche funèbre, op. 26, laSonate quasi una fantasia, et laSonateditedu Clair de lune, op. 27, laDeuxième Sonate, op. 31, avec ses récitatifs dramatiques, qui semblent un monologue grandiose et désolé; laSonate en ut mineurpour violon, op. 30, dédiée à l’empereur Alexandre; laSonate à Kreutzer, op. 47; les six héroïques et poignantes mélodies religieuses sur des paroles de Gellert, op. 48. LaSeconde Symphonie, qui est de 1803, reflète davantage son juvénile amour; et l’on sent que sa volonté prend décidément le dessus. Une force irrésistible balaye les tristes pensées. Un bouillonnement de vie soulève lefinale. Beethoven veut être heureux; il ne veut pas consentir à croire son infortune irrémédiable: il veut la guérison, il veut l’amour; il déborde d’espoir[21].

** *

Dans plusieurs de ces œuvres, on est frappé par l’énergie et l’insistance des rythmes de marche et de combat. Cela est surtout sensible dans l’allegroet lefinalede laSeconde Symphonie, et plus encore dans le premier morceau,superbement héroïque, de laSonate à l’empereur Alexandre. Un caractère guerrier, spécial à cette musique, rappelle l’époque d’où elle est sortie. La Révolution arrivait à Vienne. Beethoven était emporté par elle. «Il se prononçait volontiers, dans l’intimité, dit le chevalier de Seyfried, sur les événements politiques, qu’il jugeait avec une rare intelligence, d’un coup d’œil clair et net.» Toutes ses sympathies l’entraînaient vers les idées révolutionnaires. «Il aimait les principes républicains», dit Schindler, l’ami qui le connut le mieux dans la dernière période de sa vie. «Il était partisan de la liberté illimitée et de l’indépendance nationale.... Il voulait que tous concourussent au gouvernement de l’État.... Il voulait pour la France le suffrage universel, et il espérait que Bonaparte l’établirait, et jetterait ainsi les bases du bonheur du genre humain.» Romain révolutionnaire, nourri de Plutarque, il rêvait d’une République héroïque, fondée par le dieu de la Victoire: le premier Consul; et, coup sur coup, il forge laSymphonie héroïque: Bonaparte(1804)[22], l’Iliade de l’Empire, et le finale de laSymphonie en ut mineur(1805-1808), l’épopée de la Gloire. Première musique vraiment révolutionnaire: l’âme du temps y revit avec l’intensité et la pureté qu’ont les grands événements dans les grandes âmes solitaires, dont les impressions ne sont pas amoindries par le contact de la réalité. Lafigure de Beethoven s’y montre colorée des reflets de ces guerres épiques. Partout elles s’expriment, peut-être à son insu, dans les œuvres de cette période: dans l’Ouverture de Coriolan(1807), où soufflent des tempêtes, dans leQuatrième quatuor, op. 18, dont le premier morceau a tant de parenté avec cette ouverture; dans laSonate Appassionata, op. 57 (1804), dont Bismarck disait: «Si je l’entendais souvent, je serais toujours très vaillant[23]»; dans la partition d’Egmont; et jusque dans ses concertos pour piano, dans ceconcerto en mi bémol, op. 73 (1809), où la virtuosité même se fait héroïque, où passent des armées.—Comment s’en étonner? Si Beethoven ignorait, en écrivant laMarche funèbre sur la mort d’un héros(de la sonate op. 26), que le héros le plus digne de ses chants, celui qui plus que Bonaparte s’approcha du modèle de laSymphonie héroïque, Hoche, venait de mourir près du Rhin, que domine encore son monument funèbre, du haut d’une petite colline entre Coblentz et Bonn,—à Vienne même, il avait vu deux fois la Révolution victorieuse. Ce sont les officiers français qui assistent en novembre 1805, à la première deFidelio. C’est le général Hulin, le vainqueur de la Bastille, qui s’installe chez Lobkowitz, l’ami et le protecteur de Beethoven, celui à qui sont dédiés l’Héroïqueet l’Ut mineur. Et le 10 mai 1809, Napoléon couche à Schoenbrunn[24].Bientôt Beethoven haïra les conquérants français. Mais il n’en a pas moins senti la fièvre de leur épopée; et qui ne la sent pas comme lui, ne comprendra qu’à demi cette musique d’actions et de triomphes impériaux.

** *

Beethoven interrompit brusquement laSymphonie en ut mineur, pour écrire d’un jet, sans ses esquisses habituelles, laQuatrième Symphonie. Le bonheur lui était apparu. En mai 1806, il se fiançait avec Thérèse de Brunswick[25]. Ellel’aimait depuis longtemps,—depuis que, petite fille, elle prenait avec lui des leçons de piano, dans les premiers temps de son séjour à Vienne. Beethoven était ami de son frère, le comte François. En 1806, il fut leur hôte à Mártonvásár en Hongrie, et c’est là qu’ils s’aimèrent. Le souvenir de ces jours heureux s’est conservé dans quelques récits de Thérèse de Brunswick[26]. «Un soir de dimanche, dit-elle, après dîner, au clair de lune, Beethoven s’assit au piano. D’abord il promena sa main à plat sur le clavier. François et moi nous connaissions cela. C’était ainsi qu’il préludait toujours. Puis il frappa quelques accords sur les notes basses; et, lentement, avec une solennité mystérieuse, il joua un chant de Sébastien Bach[27]:«Si tu veux me donner ton cœur, que ce soit d’abord en secret; et notre pensée commune, que nul ne la puisse deviner.» Ma mère et le curé s’étaient endormis; mon frère regardait devant lui, gravement; et moi, que son chant et son regard pénétraient, je sentis la vie en sa plénitude.—Le lendemain matin, nous nous rencontrâmes dans le parc. Il me dit: «J’écris à présent un opéra. La principale figure est en moi, devant moi, partout où je vais, partout où je reste. Jamais je n’ai été à une telle hauteur. Tout est lumière, pureté, clarté. Jusqu’à présent, je ressemblais à cet enfant des contes de fée qui ramasse les cailloux, et ne voit pas la fleur splendide, fleurie sur son chemin....» C’est au mois de mai 1806, que je devins sa fiancée, avec le seul consentement de mon bien-aimé frère François.»

LaQuatrième Symphonie, écrite cette année, est une pure fleur, qui garde le parfum de ces jours les plus calmes de sa vie. On y a justement remarqué «la préoccupation de Beethoven,alors, de concilier autant que possible son génie avec ce qui était généralement connu et aimé dans les formes transmises par ses prédécesseurs[28]». Le même esprit conciliant, issu de l’amour, agissait sur ses manières et sur sa façon de vivre. Ignaz von Seyfried et Grillparzer disent qu’il est plein d’entrain, vif, joyeux, spirituel, courtois dans le monde, patient avec les importuns, vêtu de façon recherchée; et il leur fait illusion, au point qu’ils ne s’aperçoivent pas de sa surdité, et disent qu’il est bien portant, sauf sa vue qui est faible[29]. C’est aussi l’idée que donne de lui un portrait d’une élégance romantique et un peu apprêtée, que peignit alors Maehler. Beethoven veut plaire, et il sait qu’il plaît. Lelion est amoureux: il rentre ses griffes. Mais on sent sous ses jeux, sous les fantaisies et la tendresse même de laSymphonie en si bémol, la redoutable force, l’humeur capricieuse, les boutades colériques.

Cette paix profonde ne devait pas durer; mais l’influence bienfaisante de l’amour se prolongea jusqu’en 1810. Beethoven lui dut sans doute la maîtrise de soi, qui fit alors produire à son génie ses fruits les plus parfaits: cette tragédie classique, laSymphonie en ut mineur,—et ce divin rêve d’un jour d’été: laSymphonie pastorale(1808)[30].—L’Appassionata, inspirée de laTempêtede Shakespeare[31], et qu’il regardait comme la plus puissante de ses sonates, paraît en 1807, et est dédiée au frère de Thérèse. A Thérèse elle-même il dédie la rêveuse et fantasque sonate, op. 78 (1809). Une lettre, sans date[32], et adresséeA l’immortelle Aiméeexprime,non moins que l’Appassionata, l’intensité de son amour:

«Mon ange, mon tout, mon moi.... j’ai le cœur gonflé du trop que j’ai à te dire.... Ah! où je suis, tu es aussi avec moi.... Je pleure, quand je pense que tu ne recevras probablement pas avant dimanche les premières nouvelles de moi.—Je t’aime, comme tu m’aimes, mais bien plus fort.... Ah! Dieu!—Quelle vie ainsi! Sans toi!—Si près, si loin.—... Mes idées se pressent vers toi, mon immortelle aimée (meine unsterbliche Geliebte), parfois joyeuses, puis après tristes, interrogeant le destin, lui demandant s’il nous exaucera.—Je ne puis vivre qu’avec toi, ou je ne vis pas.... Jamais une autre n’aura mon cœur. Jamais!—Jamais!—O Dieu! pourquoi faut-il s’éloigner quand on s’aime? Et pourtant ma vie, comme elle est à présent, est une vie de chagrins. Ton amour m’a fait à la fois le plus heureux et le plus malheureux des hommes.—... Sois paisible..., sois paisible—aime-moi!—Aujourd’hui,—hier,—quelle ardente aspiration, que de larmes vers toi!—toi—toi—ma vie—mon tout!—Adieu!—oh! continue de m’aimer,—ne méconnais jamais le cœur de ton aimé L.—Éternellement à toi—éternellement à moi—éternellement à nous[33].»

Quelle raison mystérieuse empêcha le bonheur de ces deux êtres qui s’aimaient?—Peut-être le manque de fortune, la différence de conditions. Peut-être Beethoven se révolta-t-il contre la longue attente qu’on lui imposait, et contre l’humiliation de tenir son amour indéfiniment secret.

Peut-être, violent, malade et misanthrope, comme il était, fit-il souffrir sans le vouloir celle qu’il aimait, et s’en désespérait-il.—L’union fut rompue; et pourtant ni l’un ni l’autre ne semble avoir jamais oublié son amour. Jusqu’à son dernier jour (elle ne mourut qu’en1861), Thérèse de Brunswick aima Beethoven.

Et Beethoven disait, en 1816: «En pensant à elle, mon cœur bat aussi fort que le jour où je la vis pour la première fois.» De cette même année sont les six mélodiesà la bien-aimée lointaine(an die ferne Geliebte), op. 98, d’un caractère si touchant et si profond. Il écrit dans ses notes: «Mon cœur déborde à l’aspect de cette admirable nature, et pourtant Elle n’est pas là, près de moi!»—Thérèse avait donné son portrait à Beethoven, avec la dédicace: «Au rare génie, au grand artiste, à l’homme bon. T. B.[34]». Dans la dernière année de sa vie, un ami surprit Beethoven, seul, embrassant ce portrait en pleurant, et parlant tout haut suivant son habitude: «Tu étais si belle, si grande, pareille aux anges!» L’ami se retira, revint un peu plus tard, le trouva au piano, et lui dit: «Aujourd’hui, monvieil ami, il n’y a rien de diabolique sur votre visage.» Beethoven répondit: «C’est que mon bon ange m’a visité.»—La blessure fut profonde. «Pauvre Beethoven, dit-il lui-même, il n’est point de bonheur pour toi dans ce monde. Dans les régions de l’idéal seulement, tu trouveras des amis[35].»

Il écrit dans ses notes: «Soumission, soumission profonde à ton destin: tu ne peux plus exister pour toi, mais seulement pour les autres; pour toi, il n’y a plus de bonheur qu’en ton art. O Dieu, donne-moi la force de me vaincre!»

** *

Il est donc abandonné par l’amour. En 1810, il se retrouve seul; mais la gloire est venue, et le sentiment de sa puissance. Il est dans la force de l’âge. Il se livre à son humeur violente et sauvage, sans plus se soucier derien, sans égards au monde, aux conventions, aux jugements des autres. Qu’a-t-il à craindre ou à ménager? Plus d’amour et plus d’ambition. Sa force, voilà ce qui lui reste, la joie de sa force, et le besoin d’en user, presque d’en abuser. «La force, voilà la morale des hommes qui se distinguent du commun des hommes.» Il est retombé dans la négligence de sa mise; et sa liberté de manières est devenue bien plus hardie qu’autrefois. Il sait qu’il a le droit de tout dire, même aux plus grands. «Je ne reconnais pas d’autres signes de supériorité que la bonté», écrit-il le 17 juillet 1812[36]. Bettina Brentano, qui le vit alors, dit qu’«aucun empereur, aucun roi n’avait une telle conscience de sa force». Elle fut fascinée par sa puissance: «Lorsque je le vis pour la première fois, écrit-elle à Gœthe, l’univers tout entier disparut pour moi. Beethoven me fit oublier le monde, et toi-même, ô Gœthe.... Je ne crois pas me tromper, en assurant que cet homme est de bien loin en avance sur la civilisation moderne.» Gœthe chercha à connaître Beethoven. Ils se rencontrèrent aux bains de Bohême, à Tœplitz, en 1812, et s’entendirent assez mal. Beethoven admirait passionnément le génie de Gœthe[37]; mais son caractère était trop libre et trop violent pour s’accommoder de celui de Gœthe, et pour ne pasle blesser. Il a raconté lui-même une promenade qu’ils firent ensemble, où l’orgueilleux républicain qu’il était donna une leçon de dignité au conseiller aulique du grand-duc de Weimar, qui ne le lui pardonna point.

«Les rois et les princes peuvent bien faire des professeurs et des conseillers secrets; ils peuvent les combler de titres et de décorations; mais ils ne peuvent pas faire des grands hommes, des esprits qui s’élèvent au-dessus de la fiente du monde;... et quand deux hommes sont ensemble, tels que moi et Gœthe, ces messieurs doivent sentir notre grandeur.—Hier, nous avons rencontré, sur le chemin, en rentrant, toute la famille impériale. Nous la vîmes de loin. Gœthe se détacha de mon bras, pour se ranger sur le côté de la route. J’eus beau lui dire tout ce que je voulus, je ne pus lui faire faire un pas de plus. J’enfonçai alors mon chapeau sur ma tête, je boutonnai ma redingote, et je fonçai, les bras derrière le dos, au milieu des groupes les plus épais.—Princeset courtisans ont fait la haie; le duc Rodolphe m’a ôté son chapeau; madame l’impératrice m’a salué la première.—Les grands me connaissent.—Pour mon divertissement, je vis la procession défiler devant Gœthe. Il se tenait sur le bord de la route, profondément courbé, son chapeau à la main. Je lui ai lavé la tête après, je ne lui ai fait grâce de rien[38]....» Gœthe n’oublia pas non plus[39].

De cette date sont lesSeptièmeetHuitième Symphonies, écrites en quelques mois, à Tœplitz, en 1812: l’Orgie du Rythme, et la Symphonie humoristique, les œuvres où il s’est montré peut-être le plus au naturel, et, comme il disait, le plus «déboutonné» (aufgeknoepft), avec ces transports de gaieté et de fureur, ces contrastes imprévus, ces saillies déconcertantes et grandioses, ces explosions titaniques qui plongeaient Gœthe et Zelter dans l’effroi[40], et faisaient dire de laSymphonie en la, dans l’Allemagne du Nord, que c’était l’œuvre d’un ivrogne.—D’un homme ivre, en effet, maisde force et de génie. «Je suis, a-t-il dit lui-même, je suis le Bacchus qui broie le vin délicieux pour l’humanité. C’est moi qui donne aux hommes la divine frénésie de l’esprit.» Je ne sais si, comme l’a écrit Wagner, il a voulu peindre dans le finale de sa Symphonie une fête dionysiaque[41]. Je reconnais surtout dans cette fougueuse kermesse la marque de son hérédité flamande, de même que je retrouve son origine dans son audacieuse liberté de langage et de manières, qui détonne superbement dans le pays de la discipline et de l’obéissance. Nulle part plus de franchise et de libre puissance que dans laSymphonie en la. C’est une dépense folle d’énergies surhumaines, sans but, pour le plaisir, un plaisir de fleuve qui déborde et submerge. Dans laHuitième Symphonie, la force est moins grandiose, mais plus étrange encore, et plus caractéristique del’homme, mêlant la tragédie à la farce, et une vigueur herculéenne à des jeux et des caprices d’enfant[42].

1814 marque l’apogée de la fortune de Beethoven. Au Congrès de Vienne, il fut traité comme une gloire européenne. Il prit une part active aux fêtes. Les princes lui rendaient hommage; et il se laissait fièrement faire la cour par eux, comme il s’en vantait à Schindler.

Il s’était enflammé pour la guerre d’indépendance[43]. En 1813, il écrivit une symphonie dela Victoire de Wellington, et, au commencement de 1814, un chœur guerrier:Renaissance de l’Allemagne(Germanias Wiedergeburt). Le 29 novembre 1814, il dirigea, devant un public de rois, une cantate patriotique:le Glorieux moment(Der glorreiche Augenblick), et ilcomposa pour la prise de Paris, en 1815, un chœur:Tout est consommé!(Es ist vollbracht!) Ces œuvres de circonstance firent plus pour sa réputation que tout le reste de sa musique. La gravure de Blasius Hœfel, d’après un dessin du Français Letronne, et le masque farouche, moulé sur son visage par Franz Klein en 1812, donnent l’image vivante de Beethoven au temps du Congrès de Vienne. Le trait dominant de cette face de lion, aux mâchoires serrées, aux plis colères et douloureux, est la volonté,—une volonté napoléonienne. On reconnaît l’homme, qui disait de Napoléon, après Iéna: «Quel malheur que je ne me connaisse pas à la guerre comme à la musique! Je le battrais!»—Mais son royaume n’était pas de ce monde. «Mon empire est dans l’air», comme il l’écrit à François de Brunswick. (Mein Reich ist in der Luft[44].)

** *

A cette heure de gloire succède la période la plus triste et la plus misérable.

Vienne n’avait jamais été sympathique à Beethoven. Un génie fier et libre, comme le sien, ne pouvait se plaire dans cette ville factice, d’esprit mondain et médiocre, que Wagner a si durement marquée de son mépris[45].Il ne perdait aucune occasion de s’en éloigner; et vers 1808, il avait songé sérieusement à quitter l’Autriche, pour venir à la cour de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie[46]. Mais Vienne était abondante en ressources musicales; et il faut lui rendre cette justice, qu’il s’y trouva toujours de nobles dilettantes pour sentir la grandeur de Beethoven et pour épargner à leur patrie la honte de le perdre. En 1809, trois des plus riches seigneurs de Vienne: l’archiduc Rodolphe, élève de Beethoven, le prince Lobkowitz, et le prince Kinsky, s’étaient engagés à lui servir annuellement une pension de 4 000 florins, sous la seule condition qu’il resterait en Autriche: «Comme il est démontré, disaient-ils, que l’homme ne peut entièrement se vouer à sonart qu’à la condition d’être libre de tout souci matériel, et que ce n’est qu’alors qu’il peut produire ces œuvres sublimes qui sont la gloire de l’art, les soussignés ont formé la résolution de mettre Ludwig van Beethoven à l’abri du besoin, et d’écarter ainsi les obstacles misérables qui pourraient s’opposer à l’essor de son génie.»

Malheureusement l’effet ne répondit pas aux promesses. Cette pension fut toujours fort inexactement payée; bientôt elle cessa tout à fait de l’être. Vienne avait d’ailleurs changé de caractère après le Congrès de 1814. La société était distraite de l’art par la politique, le goût musical gâté par l’italianisme, et la mode, tout à Rossini, traitait Beethoven de pédant[47].

Les amis et les protecteurs de Beethoven se dispersèrent ou moururent: le prince Kinsky en 1812, Lichnowsky en 1814, Lobkowitz en 1816. Rasumowsky, pour qui il avait écrit ses admirables quatuors, op. 59, donna son dernier concert en février 1815. En 1815, Beethoven se brouille avec Stephan von Breuning, son ami d’enfance, le frère d’Éléonore[48]. Il est désormais seul[49]: «Je n’ai point d’amis et je suis seul au monde», écrit-il dans ses notes de 1816.

La surdité était devenue complète[50]. Depuisl’automne de 1815, il n’a plus de relations que par écrit avec le reste des hommes. Le plus ancien cahier de conversation est de 1816[51]. On connaît le douloureux récit de Schindler sur la représentation deFidelioen 1822. «Beethoven demanda à diriger la répétition générale.... Dès le duetto du premier acte, il fut évident qu’il n’entendait rien de ce qui se passait sur la scène. Il retardait considérablement le mouvement; et, tandis que l’orchestre suivait son bâton, les chanteurs pressaient pour leur compte. Il s’ensuivit une confusion générale. Le chef d’orchestre ordinaire, Umlauf, proposa un instant de repos, sans en donner la raison; et, après quelques paroles échangées avec les chanteurs, on recommença. Le même désordre se produisit de nouveau. Il fallut faire une seconde pause. L’impossibilité de continuersous la direction de Beethoven était évidente; mais comment le lui faire comprendre? Personne n’avait le cœur de lui dire: «Retire-toi, pauvre malheureux, tu ne peux pas diriger». Beethoven, inquiet, agité, se tournait à droite et à gauche, s’efforçait de lire dans l’expression des différentes physionomies, et de comprendre d’où venait l’obstacle: de tous côtés, le silence. Tout à coup, il m’appela d’une façon impérieuse. Quand je fus près de lui, il me présenta son carnet et me fit signe d’écrire. Je traçai ces mots: «Je vous supplie de ne pas continuer; je vous expliquerai à la maison pourquoi». D’un bond, il sauta dans le parterre, me criant: «Sortons vite!» Il courut d’un trait jusqu’à sa maison; il entra et se laissa tomber inerte sur un divan, se couvrant le visage avec les deux mains; il resta ainsi jusqu’à l’heure du repas. A table, il ne fut pas possible d’en tirer une parole; il conservait l’expression de l’abattement et de la douleur la plus profonde. Après dîner, quand je voulus lelaisser, il me retint, m’exprimant le désir de ne pas rester seul. Au moment de nous séparer, il me pria de l’accompagner chez son médecin, qui avait une grande réputation pour les maladies de l’oreille.... Dans toute la suite de mes rapports avec Beethoven, je ne trouve pas un jour qui puisse se comparer à ce jour fatal de novembre.... Il avait été frappé au cœur, et, jusqu’au jour de sa mort, il vécut sous l’impression de cette terrible scène[52].»

Deux ans plus tard, le 7 mai 1824, dirigeant laSymphonie avec chœurs(ou plutôt, comme dit le programme, «prenant part à la direction du concert»), il n’entendait rien du fracas de toute la salle qui l’acclamait; il ne parvenait à s’en douter, que lorsqu’une des chanteuses, le prenant par la main, le tournait du côté du public, et qu’il voyait soudain les auditeurs debout, agitant leurs chapeaux, et battant desmains.—Un voyageur anglais, Russel, qui le vit au piano, vers 1825, dit que quand il voulait jouer doucement, les touches ne résonnaient pas, et que cela était saisissant de suivre dans ce silence l’émotion qui l’animait, sur sa figure et ses doigts crispés.

Muré en lui-même[53], séparé du reste des hommes, il n’avait de consolation qu’en la nature. «Elle était sa seule confidente», dit Thérèse de Brunswick. Elle fut son refuge. Charles Neate, qui le connut en 1815, dit qu’il ne vit jamais personne qui aimât aussi parfaitement les fleurs, les nuages, la nature[54]: il semblait en vivre.—«Personne sur terre ne peut aimer la campagne autant que moi, écrit Beethoven.... J’aime un arbre plus qu’un homme....»—Chaque jour, à Vienne, il faisait le tour des remparts. A la campagne, de l’aurore à la nuit, il se promenait seul, sans chapeau, sous le soleil, ou la pluie. «Tout-Puissant!—Dans les bois je suis heureux,—heureux dans les bois—où chaque arbre parle par toi.—Dieu, quelle splendeur!—Dans ces forêts, sur les collines,—c’est le calme,—le calme pour te servir.»

Son inquiétude d’esprit y trouvait quelque répit[55]. Il était harcelé par les soucis d’argent. Il écrit en 1818: «Je suis presque réduit à la mendicité, et je suis forcé d’avoir l’air de ne pas manquer du nécessaire». Et ailleurs: «La sonate op. 106 a été écrite dans des circonstances pressantes. C’est une dure chose de travailler pour se procurer du pain.» Spohr dit que souvent il ne pouvait sortir, à cause de ses souliers troués. Il avait de fortes dettes envers ses éditeurs, et ses œuvres ne lui rapportaient rien. LaMesse en ré, mise en souscription, recueillit sept souscripteurs (dont pas un musicien)[56]. Il recevait à peine trente ou quarante ducats pour ses admirables sonates, dont chacune lui coûtait trois mois de travail. Le prince Galitzin lui faisait composer ses quatuors, op. 127, 130, 132, ses œuvres les plus profondes peut-être et qui semblent écrites avec son sang; il ne les lui payait pas. Beethoven se consumait dans des difficultés domestiques, dans des procès sans fin, afin d’obtenir les pensions qu’on lui devait, ou de conserver la tutelle d’un neveu, le fils de son frère Charles, mort de la phtisie en 1815.

Il avait reporté sur cet enfant le besoin de dévouement dont son cœur débordait. Il se réservait là encore de cruelles souffrances. Il semble qu’une sorte de grâce d’état ait pris soin de renouveler sans cesse et d’accroître sa misère, pour que son génie ne manquât point d’aliments.—Il lui fallut d’abord disputer le petit Charles à la mère indigne, qui voulait le lui enlever:

«O mon Dieu, écrit-il, mon rempart, ma défense, mon seul refuge! Tu lis dans les profondeurs de mon âme, et tu sais les douleurs que j’éprouve, lorsqu’il faut que je fasse souffrir ceux qui veulent me disputer mon Charles, mon trésor[57]! Entends-moi, Être que je ne sais comment nommer, exauce l’ardente prière de la plus malheureuse de tes créatures!»

«O Dieu! A mon secours! Tu me vois abandonné de l’humanité entière, parce que je ne veux pas pactiser avec l’injustice! Exauce la prière que je te fais, au moins pour l’avenir, de vivre avec mon Charles!... O sort cruel, destin implacable! Non, non, mon malheur ne finira jamais!»

Puis ce neveu, si passionnément aimé, semontra indigne de la confiance de son oncle. La correspondance de Beethoven avec lui est douloureuse et révoltée, comme celle de Michel-Ange avec ses frères, mais plus naïve et plus touchante:

«Dois-je encore une fois être payé par l’ingratitude la plus abominable? Eh bien, si le lien doit être rompu entre nous, qu’il le soit! tous les gens impartiaux qui le sauront te haïront.... Si le pacte qui nous lie te pèse, au nom de Dieu,—qu’il en soit selon sa volonté!—Je t’abandonne à la Providence; j’ai fait tout ce que je pouvais; je puis paraître devant le Juge Suprême[58]....»

«Gâté, comme tu es, cela ne te ferait pas de mal de tâcher enfin d’être simple et vrai; mon cœur a trop souffert de ta conduite hypocrite à mon égard, et il m’est difficile d’oublier.... Dieu m’est témoin, je ne rêve que d’être à mille lieues de toi, et de ce triste frère, et de cetteabominable famille....—Je ne peux plus avoir confiance en toi.» Et il signe: «Malheureusement, ton père,—ou mieux, pas ton père[59]».

Mais le pardon vient aussitôt:

«Mon cher fils!—Pas un mot de plus,—viens dans mes bras, tu n’entendras aucune dure parole.... Je te recevrai avec le même amour. Ce qu’il y a à faire pour ton avenir, nous en parlerons amicalement.—Ma parole d’honneur, aucun reproche! Ils ne serviraient plus à rien. Tu n’as plus à attendre de moi que la sollicitude et l’aide la plus aimante.—Viens—viens sur le cœur fidèle de ton père.—Beethoven.—Viens, aussitôt après le reçu de cette lettre, viens à la maison.» (Et sur l’adresse, en français: «Si vous ne viendrez pas, vous me tuerez sûrement[60].»)

«Ne mens pas, supplie-t-il, reste toujours mon fils bien-aimé! Quelle horrible dissonance, si tu me payais d’hypocrisie, comme on veutme le faire croire!... Adieu, celui qui ne t’a pas donné la vie, mais qui te l’a certainement conservée et qui a pris tous les soins possibles de ton développement moral, avec une affection plus que paternelle, te prie du fond du cœur, de suivre le seul vrai chemin du bien et du juste. Ton fidèle bon père[61].»

Après avoir caressé toutes sortes de rêves pour l’avenir de ce neveu, qui ne manquait pas d’intelligence et qu’il voulait diriger vers la carrière universitaire, Beethoven dut consentir à en faire un négociant. Mais Charles fréquentait les tripots, il faisait des dettes.

Par un triste phénomène, plus fréquent qu’on ne croit, la grandeur morale de son oncle, au lieu de lui faire du bien, lui faisait du mal, l’exaspérait, le poussait à la révolte, comme il le dit, dans ce terrible mot, où se montre à vif cette âme misérable: «Je suis devenu plusmauvais, parce que mon oncle voulait que je fusse meilleur». Il en arriva, dans l’été de 1826, à se tirer un coup de pistolet dans la tête. Il n’en mourut pas; mais ce fut Beethoven qui faillit en mourir: il ne se remit jamais de cette émotion affreuse[62]. Charles guérit: il vécut jusqu’à la fin pour faire souffrir son oncle, à la mort duquel il ne fut pas tout à fait étranger, et auprès duquel il ne fut pas à l’heure de la mort.—«Dieu ne m’a jamais abandonné», écrivait Beethoven à son neveu, quelques années avant. «Il se trouvera quelqu’un pour me fermer les yeux.»—Ce ne devait pas être celui qu’il appelait «son fils»[63].

** *

C’est du fond de cet abîme de tristesse que Beethoven entreprit de célébrer la Joie.

C’était le projet de toute sa vie. Dès 1793, il y pensait, à Bonn[64]. Toute sa vie, il voulut chanter la Joie, et en faire le couronnement de l’une de ses grandes œuvres. Toute sa vie, ilhésita à trouver la forme exacte de l’hymne, et l’œuvre où il pourrait lui donner place. Même dans saNeuvième Symphonie, il était loin d’être décidé. Jusqu’au dernier instant, il fut sur le point de remettre l’Ode à la Joieà une dixième ou onzième symphonie. On doit bien remarquer que laNeuvièmen’est pas intitulée, comme on dit:Symphonie avec chœurs, maisSymphonie avec un chœur final sur l’Ode à la Joie. Elle pouvait, elle a failli avoir une autre conclusion. En juillet 1823, Beethoven pensait encore à lui donner unfinaleinstrumental, qu’il employa ensuite dans le quatuor op. 132. Czerny et Sonnleithner assurent même qu’après l’exécution (mai 1824), Beethoven n’avait pas abandonné cette idée.


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