Chapter 4

N'apercevant aucune apparence ni de ville opulente, ni de souverain puissant, ni de cour splendide, et n'en soupçonnant pas la possibilité dans le voisinage, les envoyés prirent le sage parti de retourner vers la côte, où ils furent accompagnés par les indigènes avec beaucoup d'égards. Ils rendirent un compte exact au vice-roi de ce qu'ils avaient vu, fait ou entendu, et Colomb pensa qu'il fallait renoncer à l'idée de trouver en ces pays rien qui ressemblât à un peuple civilisé.

Mais, avant d'aller plus loin, nous n'omettrons pas de rapporter un épisode qui ne laisse pas d'avoir quelque importance par ses résultats. Un Indien, croyant faire un présent agréable à l'un des matelots de laSanta-Maria, lui présenta quelques feuilles desséchées de couleur brune, et pour lui en indiquer l'usage, il en fit unrouleauqu'il appelaTobaccoet qu'il remitau matelot: celui-ci, au grand étonnement des insulaires présents, prit le rouleau ou tobacco et le mit dans sa poche, montrant un air de satisfaction en signe de remercîment: alors le sauvage lui redemanda le tobacco, l'alluma, le porta à sa bouche, et se mit à lancer des bouffées d'une fumée légère mais qui saisissait l'odorat; les Européens en furent fort réjouis; le matelot, voulant imiter l'Indien, eut d'abord quelques nausées qui ne l'empêchèrent pourtant pas d'y trouver un certain plaisir et il continua à humer son rouleau. Bref, il fut le premier fumeur chrétien, mais il eut bientôt des émules, des rivaux; surtout il a eu beaucoup de successeurs, et de nos jours on se montre encore de plus en plus empressé à suivre son exemple. Toutefois le nom du rouleau ou du tobacco a prévalu, et définitivement c'est par ce même mot de tobacco (tabac) que la plante qui produit ces feuilles est toujours désignée parmi nous. Qui aurait pu prévoir, dès lors, que l'usage seul de cette même plante, l'un des premiers résultats des découvertes de Colomb, serait un jour l'élément d'une des branches les plus considérables du commerce maritime de toutes les nations de l'univers?

Cependant Colomb ne voulait pas quitter ces parages sans être fixé d'une manière moins vague sur l'existence des mines d'or dont il entendait souvent parler aux indigènes; d'après les renseignements aussi clairs qu'il fut possible d'obtenir d'eux, il se détermina à faire voile vers l'Est à la recherche d'un pays qu'ils appelaient, les uns Bobèque, les autres Bohio, où ses vœux devaient être satisfaits.

Ce fut pendant ces explorations que des sentiments de jalousie commencèrent à se faire jour dans l'âme d'Alonzo Pinzon: il paraît qu'il enviait à Colomb une gloire qu'il se donna l'importance et qu'il avait la présomption de croire qu'il aurait pu acquérir lui-même; quelques paroles assez vives furent même échangées entre eux, mais, pour le moment, les choses en restèrent là; cependant leurs relations en prirent un caractère beaucoup plus froid.

Les caravelles longèrent la côte pendant plusieurs jours en s'avançant vers l'Orient; elles doublèrent, dans cette route, un grand cap qui fut nommé cap Cuba, mais elles étaient vivement contrariées par les vents d'Est contre lesquels elles avaient à lutter. Le 21 novembre, au point du jour, Colomb, en montant sur le pont, ne vit pas laPinta. La nuit, il s'était aperçu qu'elle s'éloignait de lui, et il lui avait fait de fréquents signaux de ralliement auxquels elle n'avait pas répondu; aussi, le grand-amiral ne fut-il que médiocrement surpris de son absence; mais il n'en fut pas moins très-vivement désappointé, car laPintaétait la meilleure voilière de l'expédition et c'était une diminution notable dans ses moyens d'exécution.

Colomb ne put attribuer cet acte qu'à un dessein prémédité de désertion volontaire. Certainement la capacité d'Alonzo était incontestable, les services qu'il avait rendus lors de l'armement étaient très-considérables; sa fortune, ses habitudes précédentes de commandement, tout en faisait un homme très-distingué; mais dans la circonstance où il se trouvait, prétendre, comme on a dit qu'il l'avait osé, à partager le commandementavec le grand-amiral, était inadmissible, et Colomb avait un sentiment trop élevé de sa dignité et de sa position pour y consentir. On a dit aussi que, voulant profiter de la supériorité de sa marche, il avait, par cupidité, voulu arriver à Bobèque avant laSanta-Maria; mais cette raison est aussi futile que l'autre, et elle montre également jusqu'à quel point l'ambition et l'intérêt personnel peuvent égarer les esprits. Le grand-amiral eut une crainte encore plus aiguë, ce fut qu'Alonzo ne l'eût quitté, lui qui, jadis, lui avait montré tant de zèle et de dévouement, pour se hâter de se rendre en Espagne et pour se donner le mérite des découvertes effectuées, en comptant sur les événements qui pourraient empêcher le retour de Colomb, ou, au moins, en gagnant du temps et en agissant à l'avance sur les esprits.

Toutefois, le grand-amiral persista dans son projet de reconnaître les côtes de Cuba jusqu'à leur extrémité orientale, point qu'il atteignit, en effet, et que, supposant devoir être la partie la plus avancée, soit de l'Asie, soit des îles qui en dépendaient, vers l'ancien continent, il nomma Alpha et Oméga, entendant, par là, le commencement, en venant d'Europe, et la fin en quittant l'Asie.

Il s'éloigna alors du cap qu'il avait ainsi nommé et il cingla vers le Nord-Est pour prendre le large; à peine avait-il pris cette route, qu'il vit dans le Sud-Est, de hautes montagnes à une très-grande distance; il augura que ce devait être une terre étendue, et immédiatement, il se dirigea pour s'en approcher. Dès que les Indiens de San-Salvador qu'il avait à son bord se furent aperçusde cette détermination, ils s'en montrèrent fort effrayés, affirmant que les habitants de cette terre étaient des cannibales d'un caractère très-féroce, et qu'ils n'avaient qu'un œil au milieu du front.

Colomb se garda bien d'écouter leurs plaintes; à mesure qu'il s'approchait de la côte, il était frappé de la pureté de l'air, de la sérénité d'un ciel dont la couleur bleue avait une teinte foncée magnifique, et du charme magique de tous les points de ce pays, à mesure que la scène se déroulait à ses yeux. Les montagnes étaient plus élevées que celles de Cuba; le roc en paraissait accidentellement à nu; mais des arbres incomparablement beaux végétaient au-dessus et au-dessous; des plaines immenses, de vertes savanes, des feux allumés pendant la nuit, des colonnes de fumée s'élevant de tous côtés pendant le jour, partout les traces de la culture, partout aussi la végétation la plus active!... Tel était l'aspect de cette terre qui était l'île d'Haïti, nommée Espagnola par Colomb, devenue l'île de Saint-Domingue si justement surnommée alors la Reine des Antilles, ensuite ayant repris son ancien nom d'Haïti; et qui, depuis lors, ayant vu détruire la race indigène et celle des Européens qui s'y étaient établis, est actuellement sous la domination presque exclusive des noirs descendant des esclaves de la côte d'Afrique que les blancs y avaient introduits, et qui menacent de plonger ce beau pays dans la barbarie et dans la désolation.

Ce fut le 6 décembre que Colomb mouilla près de l'île qu'il venait de découvrir: le port dans lequel il entra est celui qui est situé dans sa partie occidentale,et il lui donna le nom de Saint-Nicolas qu'il porte encore en ce moment. Les habitants, effrayés à son approche, quittèrent soudainement leurs habitations et se réfugièrent dans l'intérieur: n'ayant donc pu effectuer aucune communication avec eux, il côtoya l'île dans le Nord, jusqu'à ce qu'il eût trouvé un autre port; il nomma celui-ci la Conception; il y prit une connaissance plus particulière du pays; et lui trouvant quelque ressemblance avec les plus belles provinces de l'Espagne, voulant aussi le marquer du signe de sa patrie d'adoption, il lui donna, ainsi que nous venons de le dire, le nom d'Espagnola, ou, comme on le dit assez fréquemment, d'Hispaniola.

Les naturels fuyant également lorsque les marins de l'expédition débarquèrent, ce fut en vain que ceux-ci s'efforcèrent d'opérer un rapprochement; toutefois, après bien des tentatives, ils parvinrent à se saisir d'une belle et jeune femme. Le grand-amiral l'accueillit avec la plus grande déférence et la renvoya parmi ses compatriotes, bien vêtue, comblée de politesses, d'attentions et de présents. Le lendemain, présumant bien des rapports que la jeune femme ferait de son séjour parmi les étrangers, Colomb dépêcha neuf hommes de son équipage, bien armés, accompagnés d'un insulaire de Cuba pour interprète, à la recherche du village le plus voisin. Ils en trouvèrent bientôt un qui était situé dans une charmante vallée, sur les bords d'une jolie rivière, et qui contenait un millier de maisons. Les naturels prirent d'abord la fuite; cependant, l'interprète les ayant joints et rassurés, ils revinrent au nombre de deux mille, mais ne s'approchantqu'en tremblant, et plaçant souvent leurs mains sur leur tête, en signe de respect et de soumission.

La jeune femme qui avait été l'objet des soins de Colomb parut bientôt aussi, portée en triomphe sur les épaules de ses compatriotes, suivie par une foule innombrable, et précédée de son mari qui montra la reconnaissance la plus vive du traitement qu'elle avait éprouvé. Revenus complètement, dès lors, de leurs terreurs, les insulaires conduisirent les Espagnols dans leurs cabanes, étalèrent devant eux de la cassave, du poisson, des racines, des fruits, et leur offrirent, hospitalièrement, tout ce qu'ils possédaient. Le grand-amiral avait prescrit que les relations avec les insulaires fussent toujours celles de la politesse et de la prévenance; les mesures prudentes et humaines qu'il ordonnait toujours à cet égard, étaient fidèlement observées, et la meilleure intelligence en était le résultat.

Peut-être, à la vérité, pourrait-on considérer comme un acte de violence l'enlèvement, quoique consenti, des indigènes de San-Salvador; mais Colomb sera facilement absous à cet égard, quand on réfléchira qu'il était de toute nécessité d'avoir une preuve irrécusable à apporter de la découverte de ces nouveaux pays, que c'était aussi une marque de déférence due à l'autorité des souverains espagnols, que même, selon les idées du siècle, c'était un grand pas de fait pour assurer le salut de l'âme de ces mêmes indigènes, et par-dessus tout, enfin, que la ferme résolution de Colomb était de les ramener, dans un autre voyage, au sein de leur pays natal.

Les habitants de cette île que l'on sut d'eux avoir le nom d'Haïti, parurent aux Européens plus beaux et plus civilisés que tous ceux qu'ils avaient vus jusque-là, et ils étaient également doués de cette docilité dont le vice-roi avait toujours tiré un parti si avantageux; quelques-uns furent remarqués comme étant parés d'ornements en or, ce qui donna à supposer que l'île en contenait des mines, d'autant qu'ils paraissaient y attacher fort peu de prix, car ils les échangèrent volontiers contre quelques bagatelles que leur donnèrent les Espagnols.

Dans un des mouillages où le grand-amiral fut retenu par les vents contraires, un jeune cacique porté par quatre hommes dans une litière et suivi de deux cents de ses sujets, vint faire une visite à Colomb à bord de laSanta-Maria. Il entra dans la dunette, où le couvert se trouvait mis et le dîner servi; il s'assit près du grand-amiral avec beaucoup d'aisance, et deux vieillards qui ne le quittaient pas se placèrent à ses pieds, les yeux fixés sur ses lèvres comme pour saisir ses moindres paroles ou prévenir ses moindres désirs. Si Colomb lui offrait quelques mets, il se contentait de goûter ce qu'on lui donnait, il remettait le reste aux deux vieillards et conservait toujours autant de sérieux que de dignité.

Après dîner, il offrit à Colomb une espèce de baudrier assez habilement travaillé. Le grand-amiral lui fit, en retour, plusieurs présents, et lui montra une pièce d'or portant l'empreinte des traits de Ferdinand et d'Isabelle; mais ce fut en vain qu'il s'efforça de chercher à donner au cacique une idée de la puissancede ces souverains, l'Haïtien ne voulut jamais croire qu'il y eût un pays sur la terre où l'on pût trouver des choses aussi étonnantes que celles qu'il voyait ou des êtres aussi merveilleux; il persista donc dans l'opinion que les Espagnols étaient plus que des mortels, et que les contrées ainsi que les souverains dont on lui parlait, ne pouvaient exister que dans les cieux.

Le 20 décembre, Colomb jeta l'ancre dans un port auquel il donna le nom de Saint-Thomas, qu'on suppose être la baie actuelle d'Acul. Bientôt, il vit accoster le long de son bord une grande pirogue portant des messagers d'un grand cacique appelé Guacanagari, dont la résidence était à quelques lieues plus à l'Est et qui régnait sur toute cette partie de l'île. Ces messagers lui apportaient, en présent, un grand baudrier d'un travail fort ingénieux, et un masque en bois dont les yeux, le nez et la langue étaient d'or. Ils invitèrent Colomb, au nom de leur souverain, à conduire ses bâtiments jusqu'au point de la côte qui faisait face à sa résidence; le vent contraire s'y opposait en ce moment, mais, pour répondre convenablement à cette invitation, le grand-amiral envoya l'officier civil de laSanta-Mariadans un canot bien armé et bien installé, porter sa réponse au cacique, et le remercier de sa politesse. L'officier civil, à son retour, rendit un compte si favorable des bonnes dispositions de Guacanagari, de l'accueil qu'il en avait reçu et de l'aspect du village, que Colomb se promit de partir pour la résidence du cacique, aussitôt que le vent le permettrait.

Le 24 décembre, les caravelles appareillèrent doncpour se diriger vers le point de la côte où devait se trouver le village de Guacanagari; la journée fut belle et le vent était peu fort. À onze heures du soir, il ne restait guère plus qu'une lieue à faire pour arriver; Colomb donna ses ordres et il rentra chez lui pour prendre quelques moments de repos.

On peut avoir remarqué avec quelle vigilance et quelle habileté il fallait que le grand-amiral eût navigué jusqu'alors, et dans les mers ainsi que sur des côtes où les courants, les écueils, les calmes, les variations des brises de terre et de mer rendent encore de nos jours la navigation difficile, pour avoir toujours dirigé et conduit ses bâtiments sans que le moindre accident leur fût survenu; mais hélas! telle est la profession du marin, que la moindre négligence peut avoir les conséquences les plus funestes; et c'est ce qui arriva en ce moment à laSanta-Maria.

À peine le grand-amiral était-il couché et, selon son habitude, tout habillé sur son lit de repos, que le maître de l'équipage, à qui il venait lui-même de transmettre ses instructions et de recommander de veiller à la route et de faire fréquemment sonder, avec injonction de le faire avertir s'il se présentait quelque circonstance extraordinaire, que ce même maître d'équipage descendit lui-même dans l'entre-pont, et se livra au sommeil, laissant le gouvernail aux mains d'un jeune homme assez inexpérimenté, sans autre guide que lui-même. Chacun était à bord dans la plus parfaite sécurité et dans le repos le plus complet, d'autant que la brise était fort légère et que la vitesse du navire paraissait peu considérable. Toutefois, il n'en était pasainsi, car la caravelle se trouva bientôt sous l'influence d'un courant aussi vif qui, sans se manifester par aucun signe, l'entraîna rapidement sur un banc de sable où elle toucha: le choc fut assez fort pour ébranler la mâture et pour réveiller tout l'équipage qui monta précipitamment sur le pont où Colomb fut le premier rendu.

Le grand-amiral, voyant que son bâtiment se couchait de plus en plus sur ce banc, et qu'il menaçait de s'y briser à la levée des lames, fit immédiatement mettre la chaloupe à la mer et y embarqua une ancre, qu'il envoya mouiller au large afin d'essayer de se remettre à flot en faisant force sur le câble de cette ancre. Mais les chaloupiers étaient si effrayés, qu'au lieu d'aller mouiller l'ancre, ils se rendirent à bord de laNiñapour y chercher refuge. Vincent Pinzon, qui la commandait, les reçut très-rudement, et, en brave marin qui connaissait ses devoirs, il s'embarqua lui-même dans un de ses canots, et se hâta d'aller offrir ses services à son chef.

Cependant, le courant et la houle continuèrent à charger laSanta-Mariasur le banc; quand l'ancre fut mouillée et le câble roidi, on allégea le navire en jetant à la mer plusieurs objets de poids et en coupant la mâture; mais tout fut inutile, la carène s'entr'ouvrit, l'eau gagna l'intérieur, et il n'y eut de parti possible que celui de sauver l'équipage, en le conduisant à bord de laNiña. Un exprès fut aussitôt envoyé au cacique pour l'informer de ce désastre.

Au point du jour, ce fut un bien douloureux spectacle que de voir laSanta-Mariaqui, quelques heuresauparavant, flottait encore toutes voiles dehors et dans l'éclat d'un navire parfaitement en état de dominer l'élément où il se trouvait, gisant actuellement sur le sable, démâtée, remplie d'eau, ayant les flancs déchirés et offrant les tristes caractères d'un naufrage irrémédiable. LaNiñaétait intacte, il est vrai, et mouillée dans le voisinage, mais un sentiment d'isolement et d'abandon s'emparait des assistants, en pensant à ce navire dont le nom seul indiquait l'exiguïté, carNiña(prononcezNigna), en espagnol, signifiePetite; en pensant, disons-nous, à ce navire qui n'était guère qu'une simple felouque, élevée au rang de bâtiment-amiral et devenue la seule ressource de l'expédition, au moment où l'on allait avoir à affronter la rude épreuve d'un retour en Europe. Ce fut en faisant ces pénibles réflexions, que chacun sentit plus vivement encore le grave préjudice qu'occasionnait la désertion coupable de laPinta.

Lorsque le cacique apprit ce naufrage, il s'en montra affligé au point de verser des larmes, et il se disposa à remplir les devoirs de l'hospitalité, de la manière la plus généreuse. Il rassembla ses sujets, fit armer toutes leurs pirogues, les envoya au secours des Européens, et mit tout ce qu'il possédait au service de Colomb. Ce qu'on put retirer de laSanta-Mariafut transporté à terre et déposé près de l'habitation de Guacanagari, sous les soins de gardes vigilants; des cabanes furent préparées pour les marins et l'on n'eut à se plaindre d'aucun manque d'égards, d'aucune soustraction de la part des naturels, quelque précieux que pussent leur paraître les objets qui se trouvaientcomme sous leurs mains. Ils manifestèrent, au contraire, un chagrin profond, et s'attachèrent à démontrer combien ils avaient à cœur de se rendre utiles aux naufragés et de les consoler.

Colomb fut attendri de tant de bienveillance; dans son journal, qui était destiné à être vu par les souverains de l'Espagne, on ne peut lire sans émotion la phrase suivante, dans laquelle il rend compte de l'impression qu'il en reçut. «Ces insulaires aiment leurs voisins comme eux-mêmes, leurs paroles sont toujours aussi aimables que douces; le sourire ne quitte pas leurs lèvres, et j'affirme à Leurs Majestés qu'il n'y a pas au monde une terre plus belle, ni un peuple meilleur.»

Ces sentiments, si noblement exprimés, font le plus grand honneur à la sensibilité de Colomb; mais son âme magnanime ne se laissait-elle pas abuser par des apparences souvent trompeuses?

Tel fut le sort fatal de laSanta-Maria, de ce navire qui eut l'insigne honneur de porter le plus illustre des navigateurs, lorsqu'il montra la route du Nouveau-Monde à l'Espagne si longtemps incrédule, et à l'Europe émerveillée: elle périt tristement; mais son nom vivra, ainsi que celui de laPintaet de laNiña, jusqu'à la postérité la plus reculée; et la marine espagnole est toujours fière de compter, parmi ses bâtiments, trois d'entre eux qui portent ces noms glorieux, afin qu'ils soient sans cesse présents au souvenir de ses marins.

Lors de la première entrevue du grand-amiral avec le cacique, l'insulaire témoigna encore la plus touchantesympathie, et offrit à Colomb tout ce qu'il pouvait posséder; il avait fait préparer, pour le mieux recevoir, un grand banquet pendant lequel un millier de naturels entourèrent le lieu du festin, et se livrèrent à des jeux et à des danses de leur pays. Le grand-amiral, pour se montrer reconnaissant de cet accueil, voulut également animer la scène, mais, en même temps, il désira frapper l'esprit des Indiens par l'impression de la puissance formidable des Espagnols.

Un Castillan qui avait assisté au siége de Grenade simula un combat acharné contre un Maure, et fut fort admiré par le cacique; ensuite une arquebuse et, finalement, un canon, furent déchargés avec fracas. Au bruit de ces détonations inattendues, les naturels tombèrent la face contre terre comme s'ils avaient été frappés de la foudre; leur frayeur redoubla encore quand ils virent les effets des balles et du boulet dans le feuillage et parmi les arbres dont quelques-uns furent coupés en deux. Colomb les rassura en leur disant qu'il avait voulu leur faire juger la force irrésistible de ses armes, pour leur faire voir de quel secours il pourrait leur être contre les Caraïbes, dont il avait entendu parler comme étant leurs ennemis les plus terribles. Dès lors, et dans cette confiance, les naturels passèrent de l'effroi à la joie la plus immodérée, se considérant comme invincibles tant qu'ils seraient sous la protection des enfants du ciel qui portaient le tonnerre et les éclairs dans leurs mains.

Guacanagari, lui-même, parut si ravi, qu'il se fit apporter une couronne d'or, la plaça sur la tête de Colomb, attacha autour de son cou plusieurs pièces ouplaques du même métal, et fit des cadeaux considérables aux hommes de la suite du grand-amiral. Tout ce qu'il reçut en retour des Européens fut regardé par lui comme des présents de la Divinité, et les naturels ne se lassaient pas de dire que tous ces objets, qui au fond n'étaient que des bagatelles, venaient indubitablement du ciel.

Le cacique ne manqua pas de remarquer le plaisir que les Espagnols prenaient à la vue de l'or; aussi informa-t-il le grand-amiral que plus loin, dans les montagnes, ce métal était si abondant qu'on ne l'y voyait qu'avec indifférence. Christophe Colomb nota ces renseignements avec soin, et il en joignit quelques autres qui lui parurent aussi utiles à recueillir.

Trois grandes cabanes furent préparées pour les naufragés qui, vivant ainsi au milieu des naturels et se mêlant librement avec eux, furent fascinés par leurs habitudes de vie douces et commodes. Il était difficile, d'ailleurs, de rester indifférent à l'éclat naturel du pays, où, comme sur les bords de la Méditerranée, la hardiesse des sites est tempérée par la douceur d'une latitude peu élevée qui répand autour des lacs, sur le bord des fleuves, et même sur les promontoires, des charmes pareils à ceux que, comme on l'a dit poétiquement, la beauté d'une femme emprunte à un sourire radieux!

Quand il arrivait à ces navigateurs de remonter une rivière, ils parvenaient alors dans quelque vallée où la nature semblait avoir épuisé tous ses moyens de séduction. Le paysage avait un aspect hardi, mais que la présence de l'homme avait dépouillé de sa rudesse.Ainsi, ces lieux possédaient une grâce naturelle parfaite, que n'avait pas affaiblie la régularité trop étudiée des travaux des peuples civilisés. Les cases, quoique simples comme les besoins de leurs propriétaires, n'étaient pas dépourvues d'élégance; les fleurs s'épanouissaient, quoique le soleil se trouvât à l'extrémité du tropique opposé, et les branches fécondes de la plupart des arbres fléchissaient sous le poids de fruits exquis, dont quelques-uns étaient fort nourrissants. Ajoutez à cela qu'une grande partie de la journée se passait dans le repos, dans la jouissance de sensations inspirées par un climat voluptueux, et que, le soir, avaient lieu les danses du pays au son de leurs rustique tambours.

Il n'est donc pas étonnant que plusieurs Espagnols, comparant les rudes labeurs de leur existence de marins, avec les douceurs de celle des Indiens, aient, eux-mêmes, représenté au grand-amiral les inconvénients d'embarquer tout le personnel de laSanta-Mariasur laNiña, et qu'ils se soient offerts à rester dans l'île jusqu'au retour de Colomb sur un plus grand bâtiment. Il est certain qu'il y avait de grands dangers à courir en retraversant l'Océan sur un aussi frêle navire que laNiña; il pouvait bien en exister aussi à rester à Hispaniola, mais ils devaient paraître moindres; aussi, le grand-amiral y donna-t-il son consentement. Toutefois, il voulut pourvoir ceux dont il se séparait presque forcément, d'une garantie de sécurité, et il ordonna que l'on élevât une forteresse pour les recevoir: c'était, selon lui, un commencement de colonisation; les débris de laSanta-Mariadevaient en fourniramplement les matériaux; les hommes qu'il allait laisser exploreraient l'île, apprendraient la langue du pays, et les renforts qu'il ramènerait d'Europe compléteraient l'œuvre. Telles étaient les pensées de Colomb, elles souriaient à son imagination et il faut convenir que c'était ce qu'il y avait de mieux dans la situation où il se trouvait.

Guacanagari, à qui Colomb fit part de ces projets, se montra fort satisfait que les Espagnols laissassent auprès de lui un détachement qui pourrait le défendre contre les Caraïbes, il se réjouit aussi de l'espoir qu'il en concevait de revoir prochainement Christophe Colomb, et il ordonna à ses sujets de travailler de concert avec les marins de l'expédition à l'érection de la forteresse.

Pendant qu'on se livrait à ces travaux, quelques Indiens du voisinage qui se rendirent sur les lieux, donnèrent l'assurance qu'ils avaient vu, au mouillage, à quelques lieues dans l'Est, un autre bâtiment que Colomb pensa ne pouvoir être que laPinta. Aussitôt, il dépêcha un bon canot à sa recherche, avec un ordre formel adressé à Alonzo Pinzon de venir le joindre immédiatement. Ce canot parcourut un espace de trente lieues; n'ayant pas vu laPinta, il se trouva à court de provisions, il revint, et le grand-amiral eut le chagrin de penser que si laPintaelle-même était aussi perdue, tout le succès de l'expédition reposerait sur sa petite caravelle, qui aurait à refaire une longue et dangereuse navigation, dans laquelle il n'était pas improbable que quelque sinistre accident vînt faire ensevelir, dans le profond abîme des mers, toutes lescirconstances de son voyage et de ses découvertes.

C'était le jour de Noël 1492, que laSanta-Mariaavait fait naufrage; le 4 janvier suivant, la forteresse était finie et Colomb put appareiller pour effectuer son retour. Cette forteresse était une tour en bois, élevée solidement sur une voûte et entourée d'un fossé: des canons, des munitions, des provisions de toute espèce y furent laissés, et le grand-amiral lui donna le nom de la Navidad ou de la Natividad, c'est-à-dire de la Nativité, ce qui était une allusion au jour de Noël qui, comme nous venons de le dire, était celui de son naufrage, et en même temps une action de grâces à la Providence, pour avoir permis qu'en ce fatal événement aucune personne de son équipage n'eût péri.

Dans le nombre des hommes qui avaient demandé à rester dans l'île, Colomb en choisit trente-neuf qu'il plaça sous les ordres de Diego de Arana, officier civil et capitaine d'armes de laSanta-Maria; en cas de décès, Pedro de Guttierez devait lui succéder; après lui venait en rang Rodrigo de Escobido. Il serait superflu de chercher à décrire avec quel serrement de cœur Colomb pensa à se séparer de don Pedro de Guttierez à qui il s'était vivement attaché; mais le caractère chevaleresque de ce noble espagnol lui faisait rechercher avidement toutes les occasions où il y avait du danger ou de la gloire à acquérir; aussi, se confiant à la bonté divine et en un retour prochain du grand-amiral, il l'avait instamment prié de le laisser sous les ordres de Diego de Arana. Les instructions expresses que laissa Colomb aux défenseurs de la forteresse furent d'être subordonnés envers leurschefs, respectueux pour Guacanagari, circonspects et affectueux à l'égard des naturels et, surtout, unis entre eux, parce que, en cas de dissidence avec les insulaires, leur principale force consisterait dans leur union; il ajouta ensuite qu'il les engageait à chercher prudemment à prendre connaissance du pays, à s'informer de ses productions, de ses mines s'il y en avait, et à établir des relations amicales avec les voisins de la localité.

Avant son départ, Colomb crut convenable de déployer tout le fracas d'un appareil militaire, car il s'était convaincu que rien ne pouvait plus émouvoir ces peuples ni les mieux disposer. Des escarmouches, des combats simulés eurent encore lieu; on mit en jeu les lances, les boucliers, les épées, les arcs, les armes à feu; et quand tous les canons de la tour tirèrent, et que la forteresse fut enveloppée par la fumée de la poudre, quand les forêts retentirent de ce bruit inusité, les naturels demeurèrent comme pétrifiés de respect et d'admiration.

Au moment des adieux, Guacanagari fut vu répandant des larmes de chagrin; son cœur paraissait avoir été complètement gagné par la puissance surhumaine qu'il attribuait à Colomb non moins que par sa bienveillance et son air de dignité naturelle, et il témoigna toutes sortes de regrets. Les adieux furent encore plus tristes quand les marins qui partaient embrassèrent ceux qui restaient dans l'île et dont les résolutions parurent un moment chanceler. Colomb tint longtemps pressé contre sa poitrine Diego de Arana et surtout don Pedro de Guttierez, qui s'était accoutumé à voirun second père en Christophe Colomb; enfin, il fallut se séparer; et si l'on était destiné à ne plus se revoir, il était difficile de prévoir si la cause en serait dans les chances hasardeuses de la navigation sur un navire comme laNiña, d'un côté; ou de l'autre, dans les périls qui pourraient accompagner un établissement certainement assez précaire sur un sol étranger et parmi des hommes presque encore inconnus.

Une remarque essentielle à faire, c'est que l'expédition était arrivée à San-Salvador à peu près à la mi-octobre, et que c'est l'époque où finit la saison de quatre mois que dure l'hivernage dans ces contrées. Or, par le mot hivernage, on entend la période pendant laquelle règnent, aux Antilles, les pluies, les vents variables, les calmes, les chaleurs étouffantes, les orages et, quelquefois, ces ouragans terribles dont nous n'avons pas d'idée dans nos climats, qui renversent les maisons, déracinent les arbres, détruisent les récoltes pendantes, et font courir les plus grands dangers aux navires qui se trouvent dans leur rayon d'action, mais plus, peut-être, à ceux qui sont mouillés sur les rades qu'à ceux qui sont surpris en mer par ces fléaux destructeurs. Tout le reste de l'année offre une série de jours ravissants par la pureté du ciel ainsi que par l'agrément de la température; les vents alizés reprennent un empire non interrompu au large des îles, et avec eux la navigation devient généralement douce: près de celles qui ont quelque étendue, elle est encore plus facile par les alternatives des brises de terre et du large qui soufflent, les premières pendant la nuit, les secondes après le lever du soleil.

Ce fut dans ces dernières circonstances que les caravelles avaient eu à faire leurs explorations; Colomb qui ne vit jamais, pendant son séjour, que les temps les plus propres à seconder ses desseins, put donc croire qu'il en était constamment ainsi, et que ces parages étaient perpétuellement sous les mêmes influences; aussi, en quittant la Navidad, pensa-t-il d'abord à prolonger la côte Nord d'Hispaniola vers l'Est pour en constater l'étendue, ensuite à louvoyer, s'il le fallait, dans les vents alizés, pour regagner à peu près le méridien des Açores.

Certes, de nos jours ou avec nos bâtiments, une semblable idée n'aurait pas la moindre apparence de rationalité, puisqu'on sait qu'en gouvernant vers le Nord dès le départ d'Haïti, on arrive assez promptement au delà du tropique, où l'on trouve bientôt la région des vents variables qui donnent des chances favorables, malgré le détour que l'on fait, d'arriver assez rapidement aux atterrages de l'Europe; mais Colomb ne pouvait pas avoir l'expérience des brises le plus communément régnantes, soit au Nord, soit au Sud du tropique, et la route qu'il se décida à prendre et qui a été critiquée, était pourtant la meilleure à laquelle il pût songer: d'ailleurs, il faut réfléchir que laNiñaétait un navire de très-petite dimension et non ponté dans sa partie centrale; or, le grand-amiral devait espérer que les mers intertropicales seraient beaucoup plus favorables à la navigation de ce petit bâtiment, et lui feraient courir infiniment moins de risques que celles des latitudes plus élevées, s'il allait les chercher en partant.

Au surplus, il eut fort à s'applaudir de la détermination qu'il avait prise; en effet, le troisième jour après son départ, la vigie cria: navire! Le bâtiment aperçu qui, de son côté, venait d'avoir connaissance de laNiñachangea aussitôt de route et se dirigea vers elle. C'était laPintaqui se couvrit de voiles pour que la jonction eût lieu plus tôt; les marins de laNiña, en revoyant ce navire, ressentirent un moment de bonheur comparable, peut-être, à celui qu'ils avaient éprouvé, lorsque la terre de San-Salvador fut découverte par eux.

Alonzo Pinzon, appelé à bord du grand-amiral par un signal, s'y rendit immédiatement; il chercha à excuser sa séparation, en alléguant un grain tombé à son bord qui lui avait apporté un violent vent contraire, et en faisant valoir l'obscurité de la nuit. Colomb l'écouta avec une froideur glaciale, il évita de rien lui dire qui pût réveiller ses ressentiments, et il le quitta en lui donnant, par écrit, l'ordre positif de ne jamais le perdre de vue.

Cependant les canotiers de laPintaavaient parlé, et Christophe Colomb apprit bientôt, par son ami le docteur Garcia Fernandez, qu'Alonzo s'était éloigné de lui avec préméditation, et que, guidé par des naturels qu'il avait à son bord, il était allé à la recherche d'une partie de l'île où il devait trouver beaucoup d'or: là, il en avait effectivement recueilli une assez grande quantité; comme capitaine, il en avait gardé une moitié, et il avait abandonné l'autre à son équipage; finalement, en appareillant, il avait emmené, par force, quatre Haïtiens et deux Haïtiennes avec l'intentionavouée de les vendre à son profit, en arrivant en Espagne.

Le grand-amiral, après avoir reçu ces renseignements, fit voile vers une rivière qui était celle où Alonzo avait jeté l'ancre, et à laquelle il substitua le nom de Rio-de-Gracia à celui de la rivière Martin-Alonzo que lui avait donné le capitaine de laPinta: en arrivant, il fit habiller les six insulaires, leur distribua des présents et les fit conduire à terre, Alonzo voulut essayer de résister à ces dispositions; il lui échappa même quelques paroles violentes; mais le grand-amiral le remit à sa place, le menaça du courroux des souverains espagnols, et la restitution eut lieu.

À l'extrémité orientale d'Hispaniola, les caravelles trouvèrent une vaste baie où elles jetèrent l'ancre: elles virent, sur la côte, un peuple qui provenait des montagnes dites de Ciguai; c'était une race d'hommes audacieux et guerriers, d'un aspect féroce, hideusement peints par tout le corps et ayant la tête couverte de plumes. Ils avaient des arcs, des flèches, des massues; aussi les marins crurent-ils que c'étaient les Caraïbes tant redoutés des naturels de la Navidad; mais, quand ces montagnards furent questionnés, ils désignèrent le côté de l'Orient, et répondirent que les Caraïbes habitaient fort loin dans cette direction.

Avec de tels hommes, il était difficile qu'il n'y eût pas un choc entre les Espagnols et eux. Une attaque de la part des naturels eut lieu en effet, mais les marins étaient sur leurs gardes et ils firent usage de leurs armes; la bruyante détonation des arquebuses se fitentendre suivie du sifflement de ses projectiles meurtriers; plusieurs Indiens furent tués sur le coup, et comme, dans leur ignorance, il leur parut de toute impossibilité de résister à cette foudroyante décharge qu'ils crurent venir du ciel, ils prirent tous la fuite, et au bout de deux minutes pas un seul n'était plus en vue. En mémoire de ce petit combat, la baie reçut le nom de golfe des Flèches, mais elle est connue aujourd'hui sous le nom de Samana. Ce fut la première rixe qui eut lieu entre les hommes de l'Ancien et du Nouveau Monde; et le vice-roi témoigna le plus vif regret que les efforts, heureux jusque-là, qu'il avait toujours faits pour maintenir la bonne intelligence, eussent échoué au dernier moment qu'il avait à passer dans ces pays.

Toutefois, par un trait qui prouve combien les peuples sauvages sont moins sensibles aux procédés qu'ils reçoivent, qu'à des leçons quelque sévères qu'elles puissent être pourvu qu'elles soient justes, dès le lendemain, les farouches montagnards de Ciguai revinrent au rivage, et se mêlèrent aux Espagnols avec autant de familiarité que s'il ne s'était rien passé la veille. Leur cacique nommé Mayonabex, qui, comme le jour précédent, se trouvait avec eux, étant informé que le vice-roi était à son bord, ne fit aucune difficulté de demander à y être conduit avec trois de ses sujets; et aucun des naturels ne montra, ni à terre ni à bord, la moindre défiance, la moindre crainte, ni la moindre inimitié. Une telle conduite fut fort appréciée de Colomb; il reçut le cacique avec la plus grande distinction, et lui fit à lui ainsi qu'aux trois hommes qui raccompagnaient plusieurs présents; ce témoignaged'extrême confiance impressionna vivement le cacique. La suite de cette histoire fera connaître qu'il y avait vraiment beaucoup de valeur et de magnanimité dans l'âme de Mayonabex.

Le grand-amiral eut une velléité d'embarquer à son bord quatre naturels qui demandaient à le guider vers les îles habitées par les Caraïbes; il voulait ainsi augmenter les découvertes qu'il avait faites; mais il réfléchit que son intérêt le plus pressant était d'aller faire connaître à l'Espagne le succès dont son voyage avait été couronné relativement aux pays où il avait si heureusement et si promptement abordé; aussi, le vent devenant favorable, il appareilla; et selon le plan qu'il s'était tracé, il dirigea sa route à travers la bande septentrionale de la douce région des vents alizés.

Cette navigation de Christophe Colomb qui, au moins, sauva à sa frêleNiñales tempêtes qui soufflent si souvent aux Bermudes dans le voisinage desquelles il aurait passé en traversant immédiatement le tropique pour aller chercher les brises variables, et qui lui épargna également les mauvais temps et les brouillards si communs entre le méridien de Terre-Neuve et celui des Açores, cette navigation, disons-nous, en louvoyant dans les parages des vents alizés, ne fut même pas aussi longue qu'on pourrait le supposer; car, dès le 12 février, Colomb avait quitté ces parages pour se mettre sur le parallèle des Açores, et pour les reconnaître afin de pouvoir ensuite diriger sa route avec plus de certitude jusqu'à son arrivée en Espagne.

Il était donc alors dans l'Ouest et assez près des Açores; mais déjà les bruits qui circulaient à bord yfaisaient supposer que les caravelles se trouvaient aux approches de Madère, et qu'on devait s'attendre à voir cette île à tout moment.

Garcia Fernandez fit part de ces suppositions au grand-amiral, et lui dit que, d'accord avec les calculateurs de laPinta, Vincent Yanez Pinzon, Sancho Ruis, Alonzo Niño et Barthélemy Roldan qui se donnaient, à bord, comme très-certains de leur point, plaçaient, en ce moment, les deux navires à une très-petite distance de Madère; mais qu'il croyait qu'ils se flattaient et qu'ils parlaient plutôt selon leurs désirs que d'après leurs connaissances.

«Non, cher docteur, il n'en est pas ainsi, lui répondit Colomb; nous en sommes cent cinquante lieues plus loin qu'ils ne le supposent, et plût à Dieu qu'ils dissent vrai; car nous nous trouvons sur la route des Açores où soufflent quelquefois des vents très-violents, mais que je ne crois pas pouvoir me dispenser de chercher à reconnaître. À la grâce de Dieu donc, mon digne ami; toutefois je désire qu'Alonzo, Vincent, Ruis et tous les autres restent dans leur erreur jusqu'à ce que j'aie publié la carte de notre voyage: il n'y a pas, en effet, un seul de ces hommes qui ne se croie capable actuellement d'avoir commandé l'expédition; et, cependant, aucun d'eux ne pourrait retrouver sa route, quoique l'ayant parcourue en sens inverse comme nous l'avons fait depuis notre départ des Canaries jusqu'à notre arrivée à San-Salvador.»

Garcia Fernandez vit, par ce discours, qu'il fallait se garder de partager les espérances qu'entretenaient les marins de laNiña, et que le grand-amiral s'attendaità quelque rude épreuve avant d'atteindre la terre d'Espagne; il se garda cependant bien d'en rien faire connaître parmi l'équipage; et nous dirons bientôt jusqu'à quel point les prévisions du grand-amiral devaient se réaliser.

Peu de temps après l'entretien que nous venons de rapporter, le vent vint, en effet, à souffler avec violence du Sud-Ouest; et, pourtant, des éclairs d'une vivacité extrême parcouraient les nuages et l'horizon dans la direction du Nord-Est. Colomb se prépara comme pour une tempête, et il fit bien de prendre ses précautions, car elle éclata bientôt de la manière la plus intense. Pendant la nuit du 14, elle fut dans toute sa force; l'intrépide grand-amiral ne chercha pas à dissimuler à Garcia Fernandez toute l'étendue des craintes que lui faisaient concevoir le bouleversement des éléments d'un côté, et la fragilité des caravelles de l'autre; il n'en resta pas moins calme et ferme, comme un homme qui est familier avec le danger et qui sait tout ce qu'il faut faire pour le conjurer; pas une plainte ne lui échappa devant son ami, mais il était aisé de voir que sa grande âme était contristée par l'idée que la connaissance de ses découvertes pouvait en être perdue à jamais.

Quant au docteur Fernandez, il n'y avait pas d'âme mieux trempée que la sienne; mais comment, lors d'une première campagne, ne pas se laisser émouvoir au milieu de ces cataclysmes de la nature? Les hommes les plus froids voudraient en vain s'appuyer sur la force de leur esprit; leurs efforts sont insuffisants et il faut payer tribut aux circonstances. «Voici une bien mauvaisenuit,» dit-il à Colomb d'un air en apparence tranquille, comme cherchant à montrer plus d'indifférence qu'il n'en éprouvait réellement.

«Excellent ami, répondit Colomb avec dignité, si la Providence veut la perte des caravelles et la nôtre, il faut nous soumettre; cependant il me vient une idée pour nous survivre à nous-mêmes, et nous allons la mettre à exécution car l'homme ne doit pas s'abandonner! Si ses efforts physiques sont impuissants, sa pensée ne doit pas être inerte ni assoupie;» et, continuant, en montrant cet esprit de ressource qui lui était si familier, il ajouta: «Dans le tiroir de cette table, il y a un parchemin que nous allons partager en deux, et sur chacune des moitiés, chacun de nous écrira ce que je vais dicter.»

Ils tracèrent en effet sur ce parchemin le résumé succinct de toute la campagne; ils se firent apporter deux petits barils où ces écrits furent placés; l'ouverture en fut hermétiquement bouchée; et le grand-amiral montrant un air de satisfaction, comme si la moitié de lui-même était arrachée au trépas, il termina cette scène en disant: «Si nous périssons, ces barils surnageront: nous les jetterons à la mer au moment suprême, ou d'eux-mêmes ils y tomberont; plus tard, ils seront sans doute retrouvés par quelque navigateur, et l'on saura, avec la grâce de Dieu, que, si nous avons succombé sous la fureur des flots, ce n'aura pas été sans gloire et sans faire tout ce que le courage et la prudence humaine nous prescrivaient.»

Le reste de la nuit, il fut impossible d'avoir aucune voile dehors: laNiñafut obligée de fuir devant letemps et de courir vent arrière. LaPintade son côté luttait avec habileté contre la tourmente, et elle répondit, pendant quelque temps, aux signaux de conserve que lui faisait le grand-amiral; toutefois, la lumière des fanaux qu'elle avait allumés disparut graduellement; et, quand le jour revint, laNiñase trouva encore un coup toute seule, mais, cette fois, au milieu des horreurs de l'ouragan qui était toujours déchaîné sur l'horizon.

Certes, le parti de fuir vent arrière devant le temps en gouvernant à mâts et à cordes, était très-périlleux sur un navire aussi petit; mais laNiñan'était pas pontée dans sa partie centrale, et en mettant à la cape, les lames qui venaient se briser avec fracas sur sa joue ainsi que sur son travers et dont une partie passait par-dessus son plat-bord, menaçaient d'emplir sa cale et de la faire sombrer. Pourtant un autre danger était à craindre pour un bâtiment d'une mâture si peu élevée en courant le vent en poupe; c'était que la caravelle n'eût la brise interceptée par la hauteur des lames et qu'elle ne fît pas assez de sillage pour soustraire son arrière à leur choc et à leur envahissement. Il paraît que notre illustre navigateur avait bien calculé ce qu'il y avait de mieux à faire, et, en effet, laNiñase comporta aussi bien que possible sous cette allure.

Le jour avait succédé à la nuit, mais la tempête n'avait pas diminué et l'on continua à fuir devant le temps: tout ce qu'il était humainement convenable de faire pour la sûreté du navire avait été prescrit et exécuté; il ne restait plus qu'à attendre quel serait le terme de cette cruelle situation. Les matelots, selonl'usage de l'époque, songèrent alors à se placer plus particulièrement sous la protection de la divine Providence, en faisant des vœux. Le grand-amiral goûta fort de ce projet qui rentrait si bien dans ses habitudes de piété, et il l'adopta de la meilleure volonté du monde. Plusieurs avis furent émis sur ce projet; celui qui prévalut fut que Colomb et tout son équipage, s'ils se retrouvaient en terre ferme, se rendraient en procession, pieds nus, sans autre vêtement que leur chemise, jusqu'à l'église la plus voisine où ils rendraient à la sainte vierge Marie de solennelles actions de grâces. La journée se passa à s'occuper de ces vœux; mais laPintane reparut pas. Le grand-amiral témoigna la crainte qu'elle n'eût péri et il s'en affligea, surtout par la pensée que c'était un moyen de moins pour que les découvertes de l'expédition fussent connues.

Dans la partie de l'Océan qui avoisine le midi de l'Europe, pendant que le vent de Sud-Ouest souffle encore avec une grande violence, on voit, parfois tout à coup, les nuages se déchirer, le ciel reparaître, une fraîche brise de Nord-Ouest s'établir rapidement et tendre à coucher et à amoindrir la hauteur des vagues que le Sud-Ouest avait amoncelées; la tempête est alors finie, et les marins se prennent à respirer plus librement.

C'est ce que vit arriver laNiñale soir même que la résolution des vœux avait été arrêtée; l'équipage attribua, naturellement, ce changement inespéré à l'efficacité de ces vœux, et il n'en fut que plus ferme dans le dessein de les accomplir. La joie redoubla lorsque, le lendemain matin, on se trouva en vue deterre. Les pilotes crurent fermement être en vue de Madère; Colomb pensa au contraire être près de l'une des Açores, et il désigna même Sainte-Marie, qui est l'île le plus au midi de cet archipel.

Toutefois, laNiñaétait un peu affalée sous le vent, mais le grand-amiral lutta avec constance pour ne perdre l'île de vue que le moins possible et pour s'en approcher en louvoyant. La mer était encore assez grosse et la manœuvre difficile; mais la persévérance triompha et Christophe Colomb parvint à y mouiller après deux ou trois jours d'efforts: c'était effectivement l'île de Sainte-Marie.

Le grand-amiral pensa tout d'abord à l'accomplissement du vœu; cependant la nature du mouillage où il se trouvait ne permettait pas que l'équipage tout entier descendit à la fois. Il ordonna donc qu'on irait par moitié, et, comme il se crut fondé à se méfier des Portugais à qui l'île appartenait, il se réserva pour le second voyage. La première moitié se rendit, en arrivant, à une chapelle solitaire élevée presque sur le bord de la mer, précisément sous l'invocation et sous le patronage de la sainte Vierge; mais à peine ces marins pieux et reconnaissants avaient-ils commencé leurs prières, que le gouverneur, à la tête d'un fort détachement, entoura l'église et à leur sortie il les fit tous prisonniers. On a prétendu que, par cette indigne conduite, il avait voulu s'emparer de Christophe Colomb, en vertu d'ordres du roi de Portugal notifiés dans toutes ses possessions, de se saisir de sa personne dans la crainte du préjudice que ses découvertes pourraient porter au royaume.

Le gouverneur, qui croyait avoir réussi à s'assurer de la personne de Christophe Colomb, fut très-désappointé quand il apprit qu'il était resté à bord; il feignit, alors, de n'être venu que pour faire honneur et politesse aux marins espagnols, et il fit dire à Colomb qu'il l'attendait dans son hôtel; mais le grand-amiral ne fut pas la dupe de ce stratagème, et il refusa poliment, quoique avec fermeté, de s'y rendre. Alors le gouverneur, honteux d'être découvert dans sa mauvaise foi, ne mit pas de bornes à sa colère et il écrivit à Colomb qui lui répondit avec dignité mais en lui remontrant l'odieux de sa conduite, et en lui faisant connaître qu'il avait le brevet de grand-amiral d'Espagne et de vice-roi de toutes les terres qu'il avait découvertes.

Le gouverneur, qui comprit quelle responsabilité il assumerait en saisissant un homme devenu aussi puissant, et que la couronne d'Espagne s'empresserait de réclamer ou de venger, n'eut plus de parti à prendre que celui de se désavouer lui-même en alléguant qu'il avait douté que le commandant d'un si petit navire que laNiñafût investi de pouvoirs aussi étendus et de dignités aussi élevées, mais que, du moment que son esprit était éclairé, il était prêt à lui rendre tous les services qui dépendraient de lui; son premier soin, après cette déclaration, fut de renvoyer les marins qu'il avait retenus prisonniers, et, de qui, d'ailleurs, il avait appris les principaux détails du voyage du grand-amiral.

C'était tout ce que voulait Colomb, il lui suffisait que le succès de l'expédition fût connu dans une île relevant d'un souverain européen; il refusa donc l'offredu gouverneur, se contenta de lui faire remettre des lettres et dépêches pour l'Espagne et, le vent devenant favorable, il appareilla de cette île le 24 février 1493.

LaNiñaparcourut une centaine de lieues en bonne direction et par un temps qui semblait promettre un terme prompt au voyage; mais une nouvelle tempête se déclara, plus affreuse, peut-être, que la première. L'atmosphère était imprégnée d'un brouillard blanchâtre, semblable à une légère fumée; la brise rugissait, et la mer s'élevait avec tant de rage que l'on eût dit que les éléments s'étaient conjurés contre le retour du bâtiment, tant il était ballotté avec véhémence!

La nuit fut terrible à passer et l'aurore reparut; quels que soient les événements qui se produisent à la surface de notre globe, il n'en continue pas moins ses révolutions habituelles avec sa sublime grandeur, comme pour montrer la différence infinie qui existe entre les simples mortels et la puissance supérieure et éternelle qui règle ses mouvements.

«C'est le temps le plus affreux que j'aie jamais vu, dit Colomb à Fernandez qui l'interrogeait du regard, mais si nous parvenons, comme je l'espère, à passer la nuit prochaine sans accident et si nous revoyons le soleil nous rendre sa lumière, nous devons avoir tout espoir.»

«Quel temps! dites-vous, répondit le docteur, et pourtant comme vous paraissez calme!»

Le grand-amiral lui répondit:

«Ami, le marin qui ne peut pas commander à sa voix et à ses sens, même au moment le plus critique, celui-là, dis-je, a manqué sa vocation.»

Il s'attendrit cependant un moment en pensant à ses fils, car dans la précédente tempête il avait tout oublié pour s'absorber dans la crainte que le succès de son voyage restât à jamais ignoré; ou si la voix de la nature s'était réveillée en son cœur, il avait eu assez d'empire sur lui-même pour n'en faire rien connaître.

«Mes fils, mes chers fils: s'écria-t-il donc, c'est pour eux seuls que j'ai des inquiétudes: pardonnez, docteur, ce mouvement et cette exclamation irrésistibles, mais après tout je suis père, et vous ne sauriez me blâmer!»

Reprenant aussitôt son sang-froid accoutumé, il ajouta en raffermissant sa voix et sous l'inspiration de sa mâle piété: «Au fait, pourquoi ces inquiétudes, j'ai toute confiance en Dieu qui n'abandonne jamais les orphelins.»

Toutefois, au milieu de la nuit, l'air retentit du cri de terre! En toute autre circonstance ce cri aurait excité la joie la plus vive; en ce moment, il était un présage de malheur puisque ce ne pouvait être que la côte de Portugal; or, l'on sait qu'elle se prolonge en une ligne droite inflexible, allant du Nord au Sud; et que tous les points en sont d'un accès toujours difficile, surtout par un mauvais temps.

Il fallut, malgré le danger de la manœuvre, serrer le vent, au moins jusqu'au jour, pour mieux juger la position. Quoique la nuit fût sombre, comme l'obscurité diminuait par moments on pouvait voir cette terre de temps en temps; et comme, pendant la nuit, les distances paraissent plus rapprochées, elle semblait n'être qu'à un ou deux milles de laNiña. L'épouvanteétait dans l'équipage qui pensait qu'on ne pourrait distinguer l'entrée d'aucun port si même il s'en trouvait dans le voisinage, tant le temps était couvert et tant les objets devraient être diffus à l'œil, après même le lever du soleil! D'ailleurs, la mer était affreuse: le littoral du Portugal est, en effet, comme nous le faisions remarquer tout à l'heure, un des plus dangereux du monde, battu qu'il est, lors des vents du large, par des lames qui viennent s'y briser avec des ondulations qui, sans être affaiblies par la présence d'îles ou de promontoires, s'accroissent en s'avançant après avoir parcouru des centaines de lieues et sans obstacle aucun.

Le jour éclaira un bien triste spectacle: le soleil était totalement caché par d'épais nuages disposés en deux couches, la plus élevée ressemblant à une vaste coupole immobile et d'une couleur plombée, la plus voisine composée de masses distinctes et qui, par la rapidité de leur course, indiquaient quelle était l'extrême vitesse du vent. Une épaisse vapeur que soulevait la tempête, remplissait l'atmosphère et raccourcissait considérablement la portée de la vue: la pluie tombait parfois à torrents, et une nappe d'écume permanente s'étendait sur la surface de la mer.

La caravelle dérivait cependant toujours vers la côte qu'elle apercevait par son travers sous l'apparence d'une terre haute: aussi la consternation était à son comble, chacun pouvant, à part soi, faire le calcul du faible intervalle de temps qui s'écoulerait entre l'instant où l'on se trouvait, et celui où l'on serait broyé contre les roches qui servaient de base à cette même côte:tous avaient les yeux fixés de ce côté, tous frémissaient, et Colomb interrogeait la terre d'un regard encore plus vif qu'aucun autre; enfin un morne silence, signe d'un profond désespoir, régnait dans les âmes et tout espoir de salut semblait perdu pour tous, lorsque le grand-amiral, d'une voix véhémente, s'écria: «Je vois les rochers de Cintra; nous sommes sauvés!» il ordonna aussitôt de laisser arriver et de mettre le cap sur ces rochers.

«Eh quoi! lui dit le pilote Roldan, vous voudriez entrer dans le Tage sans le secours d'un pilote de la localité; quoi! lorsque le vent peut changer à toute minute, vous voulez courir à une perte certaine, et vous allez jeter la caravelle sur ces rochers que vous voyez et qui ne sont peut-être pas ceux de Cintra!

«Silence, répondit Colomb, et qu'on obéisse sans mot dire! Ai-je eu besoin des pilotes de la localité pour mouiller à San-Salvador, Juana, Hispaniola et tant d'autres îles? Ne craignez rien, j'ai bien reconnu ces rochers, je sais qu'on trouve un grand fond d'eau à leur pied, et il y a des cas où la manœuvre la plus hardie est aussi la plus sûre; dans un quart d'heure nous serions souventés, alors il serait trop tard; nous aurions à nous reprocher de n'avoir pas saisi le moment favorable, et, je le répète, foi de Colomb, nous sommes sauvés!»

À ces nobles paroles, l'équipage, un moment étonné et indécis, reprit toute sa confiance dans le chef dont tous connaissaient la science, la prudence, le talent, et la joie commença à briller dans des yeux qui naguère n'exprimaient que la douleur et l'abattement.

Lorsque la caravelle eut commencé à s'approcher de l'embouchure du Tage, les objets devinrent plus distincts, et tous ceux qui avaient précédemment été à Lisbonne ne purent plus douter de l'exactitude de l'assertion du grand-amiral.

Cependant Fernandez s'approcha de Colomb et lui demanda s'il n'était pas imprudent d'aller se livrer soi-même au roi Jean II, après les traitements iniques qu'il en avait reçus. «Non, lui répondit l'illustre navigateur; je n'étais alors qu'un Génois obscur et sollicitant; aujourd'hui, je suis grand-amiral, je suis vice-roi, je suis enfin ce Colomb qui a découvert des terres immenses, et le roi de Portugal ne voudra pas se déshonorer! D'ailleurs, ajouta-t-il, notre naufrage était inévitable; or, mieux vaudrait sans doute encore le courroux et l'inimitié de ce souverain!»

Bientôt laNiñafut si près de la terre, qu'on y distinguait les hommes accourus pour voir si ce bâtiment échapperait à sa ruine. Il y a dans l'existence des marins certains instants où la mort est tout près de la vie, et où la destruction et le salut se touchent comme par la main. On entendit, peu après, le bruit redoutable du ressac causé à terre par le choc formidable des flots en s'en approchant, s'y brisant et s'en retirant; l'on vit aussi à quelle énorme hauteur ils bondissaient en battant les rochers.

On fit observer à Colomb que la caravelle allait raser la terre d'une manière effrayante: «Attention à bien gouverner, répondit-il, obéissez exactement à mes moindres paroles, et, Dieu soit loué, nous sommes sauvés!»

Nul ne dit plus un mot: tous exécutèrent minutieusement les détails des manœuvres commandées par Colomb; laNiñamarchait avec une vitesse qui semblait doublée par le voisinage de la terre; elle effleura les roches avec une précision admirable; elle entra ensuite en ligne droite dans le Tage; les marins bannirent alors toute crainte de leur cœur, et ils mouillèrent, le 4 mars, à trois heures du soir, en face de Rastello, près de l'embouchure du fleuve.

Ainsi, poussée par les vents en furie, assaillie par les lames menaçantes d'une mer déchaînée, mais commandée par le plus habile, et, tout à la fois, le plus audacieux des navigateurs, passa sous les rochers de Cintra la frêleNiña, portant dans ses flancs le grand Colomb, et les précieux échantillons des magnificences du Nouveau-Monde dont son génie lui avait révélé l'existence mystérieuse, et dont il venait de faire l'éclatante et pacifique conquête!

Les habitants accoururent à bord de divers points de la côte pour féliciter l'équipage de sa miraculeuse préservation; depuis le matin, ils n'étaient occupés qu'à observer ce malheureux bâtiment qui leur semblait voué à un naufrage certain, et ils n'avaient cessé de faire des prières pour son salut; les plus anciens d'entre eux disaient que jamais encore ils n'avaient été témoins d'une aussi rude tempête, et qu'ils avaient longtemps douté qu'avec un horizon aussi raccourci et se trouvant sans pilote de l'endroit, on eût pu discerner l'entrée du fleuve et tenter d'y pénétrer.

Dès son arrivée, Christophe Colomb expédia un courrier et des dépêches au roi et à la reine d'Espagne;il écrivit aussi au roi de Portugal, lui demandant respectueusement la permission d'aller mouiller à Lisbonne, afin d'y être plus en sûreté qu'à Rastello où il sut bientôt que les habitants pourraient bien attaquer sa caravelle qu'ils croyaient remplie d'or; il donna en même temps à Jean II un précis de son voyage, de la route qu'il avait suivie, des découvertes qu'il avait faites, et il eut grand soin de faire remarquer qu'il s'était constamment éloigné du chemin que prenaient les navires portugais d'exploration, afin de ne pas pouvoir être soupçonné d'avoir, en aucune manière, empiété sur leurs droits ou sur leurs prétentions légitimes.

Lisbonne ne fut remplie, après l'arrivée de laNiña, que de bruits et de nouvelles qui circulaient et volaient de bouche en bouche sur le miraculeux voyage de ce fragile navire qui revenait d'un pays inconnu et jusque-là nié par les hommes qui, dans la science, tenaient la place la plus éminente. On n'y parlait que des productions, que des richesses de ce pays, et surtout que des naturels que la caravelle avait rapportés. Le Tage était couvert de bateaux, de canots et d'embarcations qui ne faisaient qu'aller à bord visiter le bâtiment et revenir; parmi les visiteurs étaient des officiers de la couronne, des nobles, des cavaliers du plus haut rang. Tous étaient dans la joie et dans le ravissement en entendant le récit des détails des événements de l'expédition; ils admiraient avec une curiosité insatiable les plantes, les animaux et l'or rapportés par les marins; mais pendant que l'enthousiasme des uns n'avait pas de bornes, le mécontentement des autres ne tarissait pas sur les funestes effets des mauvais conseils quiavaient empêché le roi de se mettre en possession des terres découvertes avec tant de succès et de talent.

Le 8 mars, Christophe Colomb reçut un message de Jean II pour le féliciter sur son retour, ainsi que pour l'inviter à se rendre à la résidence royale de Valparaiso, située à neuf lieues de Lisbonne et où la cour se trouvait alors; Colomb fut en même temps informé que des ordres étaient donnés pour que lui-même et son bâtiment reçussent, sans frais, tous les objets et tous les secours qu'il lui plairait de demander. Le grand-amiral, afin d'éviter qu'on ne le soupçonnât capable de concevoir aucune méfiance, partit immédiatement.

À son approche de Valparaiso, il fut salué par les principaux personnages de la maison du roi qui l'attendaient pour lui présenter leurs respects et pour l'introduire aussitôt auprès de Sa Majesté. C'est avec ce cortége, et au milieu du cérémonial le plus recherché, qu'il entra chez le roi Jean. Le roi lui dit qu'il s'estimait heureux que le mauvais temps l'eût conduit à Lisbonne, puisqu'il se trouvait ainsi plus tôt informé de ses glorieuses découvertes; il le complimenta en termes très-obligeants sur la réussite de son entreprise, et après lui avoir dit qu'il serait charmé d'en connaître les principales circonstances de sa propre bouche, il lui ordonna de s'asseoir, ce qui était un honneur accordé seulement aux personnes du sang royal. Colomb répondit avec cette modestie distinguée qui lui était particulière, et le roi ne se lassait pas de l'écouter et de le questionner, mais plus spécialement sur les pays découverts et sur la route qu'il avait suivietant en allant qu'à son retour. Christophe Colomb, qui avait pensé que ce serait là l'objet principal des questions de Jean II, avait apporté la carte de son voyage. Le roi fut sensiblement touché de cette attention délicate, et il retint l'illustre navigateur pendant quelque temps à la cour pour renouveler plusieurs fois un entretien qu'il trouvait si instructif. On ne peut douter, cependant, que Jean II n'eût plusieurs fois conçu la secrète et douloureuse pensée qu'un si beau projet lui avait été offert et qu'il l'avait refusé, comme aussi qu'il pouvait être à craindre que les découvertes dont il apprenait la nouvelle ne fussent préjudiciables aux avantages qu'il retirait des territoires désignés par la teneur de la bulle papale, laquelle garantissait à la couronne de Portugal la possession de toutes les terres placées dans l'Est du méridien du cap Non, et jusque dans l'Inde.

Il paraît même qu'il fit part de ces craintes à ses conseillers, parmi lesquels se trouvaient quelques-uns des hommes qui avaient ridiculisé et fait rejeter les propositions de Colomb. Il n'en fallut pas davantage pour donner l'essor à leur mauvais génie, car les cours sont ainsi faites qu'il s'y trouve toujours des flatteurs qui ne reculent devant rien pour se faire valoir, et qui ont le talent de colorer les plus détestables avis, d'un vernis de zèle, de patriotisme ou de dévouement, lequel manque rarement d'obtenir le résultat auquel ils tendent avec autant d'adresse que de mauvaise foi.

Une fois le champ ouvert à leur esprit de dénigrement, les uns prétendirent que la couleur, les cheveux et la structure des étrangers venus à bord de laNiña,s'accordaient parfaitement avec la description donnée de ceux des habitants de l'Inde qui étaient indiqués dans la bulle du pape; d'autres soutinrent qu'il y avait très-peu de distance entre les Açores et les terres vues par Colomb; qu'ainsi, les unes et les autres devaient appartenir au Portugal. Il y en eut qui cherchèrent artificieusement à exciter le ressentiment du roi, en prétendant que le grand-amiral, vain de ses nouveaux titres, avait eu un ton ironique en lui parlant, et cela pour se venger d'avoir vu ses propositions précédemment rejetées par la cour de Portugal.

Le roi Jean prêta peu l'oreille à ces opinions; mais un avis fut ouvert pour conseiller d'expédier immédiatement une force navale sous la direction d'un Portugais qui se trouvait embarqué sur laNiña, et qui s'emparerait des terres explorées par Colomb; il serait ensuite resté à vider la question avec l'Espagne par la voie des armes; cet avis, dans lequel le courage voilait assez adroitement la perfidie, fixa un moment l'attention du souverain; toutefois, il s'en offrit un dernier qui consistait à piquer le grand-amiral dans son orgueil, à le provoquer ensuite, enfin à se débarrasser de lui d'une manière ou d'autre à la suite d'une rixe et par la voie des armes; mais cette lâche proposition réveilla la magnanimité du roi qui s'écria alors avec indignation:

«Assez de mauvais conseils! Je n'en ai que trop écouté dans toute cette affaire, et plût à Dieu que je ne m'en fusse jamais rapporté qu'à mes inspirations. Ce marin que j'ai reçu dans ma cour est un homme que son mérite individuel a élevé si haut, qu'il ne serapeut-être jamais donné à personne de le surpasser; il est un des grands officiers de la couronne d'Espagne, il est vice-roi, il est venu dans mon royaume par l'effet d'une horrible tempête qui a menacé de l'engloutir; je lui dois honneur, aide, protection, et il les obtiendra de moi. Que chacun donc le respecte, car il y a droit, et je l'ordonne ainsi.»

Le roi lui offrit alors une escorte et une suite d'honneur, en l'engageant à traverser le Portugal pour se rendre en Espagne, et en s'offrant à subvenir à tous les frais du voyage. Colomb lui répondit:

«Sire, je suis confus de tant de bontés, mais je suis lié corps et âme aux matelots qui sont sous mes ordres; ils sont partis avec moi de Palos, et je dois les ramener à Palos; j'aime encore mieux me rembarquer sur ma petite, mais bien chèreNiña, que de voyager avec un train princier dont je supporterais péniblement les douceurs et l'éclat, en songeant que mes braves compagnons de mer auraient peut-être encore à lutter contre le mauvais temps et regretteraient mon absence; merci mille fois, sire, merci! Mais permettez-moi de terminer mon voyage en compagnie des hommes dévoués avec qui je l'ai commencé.»

Jean II ne put qu'applaudir à des sentiments si beaux, si désintéressés; il n'insista pas, mais il eut la bienveillance de demander que Colomb se rendît au monastère de Saint-Antoine-de-Villefranche où résidait Sa Majesté la reine, qui serait, sans doute, très-satisfaite de le voir et de l'entendre. Colomb répondit qu'il considérait cette invitation comme une faveur insigne, et il alla à Villefranche où la reine et les dames de sacour l'accueillirent avec les égards les plus recherchés, et l'écoutèrent avec l'intérêt le plus vif.

Après cette dernière visite, le grand-amiral se transporta à bord, quitta le Tage le 13 mars et arriva le 15 à Palos, après une absence d'environ sept mois et demi employés à accomplir la plus mémorable entreprise que les annales du monde puissent rapporter, et pendant lesquels on a vu quelle série incessante d'événements, soit heureux, soit malheureux, se trouvent pressés avec la plus étonnante fécondité.

Deux autres voyages exécutés par de grands marins étonnèrent aussi le monde peu après la même époque, et sont encore aujourd'hui, ainsi que celui de Colomb, l'objet de l'admiration universelle. Ce sont celui de Vasco de Gama qui découvrit la côte orientale de l'Afrique et conduisit ses heureux vaisseaux jusqu'à la côte du Malabar; et celui qui fut entrepris par Magellan, pour faire le tour du monde et achever de résoudre le grand problème de la sphéricité de la terre contestée encore jusque-là par quelques esprits. Colomb accomplit le sien, qui tient, de beaucoup, le premier rang, en 1492; Vasco de Gama aborda aux rivages de l'Inde en 1498, et ce fut en 1520 que Magellan partit pour sa circonnavigation. Rien, sous ce rapport, ne peut être comparé à ces trois expéditions, et les noms de ces trois hommes vivront entourés d'honneurs et de respects, jusqu'à la dernière postérité!

Le retour de laNiñaà Palos fut un événement qui y causa la plus profonde et la plus naturelle impression, car toutes les familles étaient plus ou moins intéressées au sort de ce bâtiment, comme y ayant quelqueprès parent ou quelque ami dont la mort avait été plus d'une fois pleurée, en ajoutant, au triste sort que l'on croyait avoir été réservé à l'équipage, les horreurs les plus lamentables que l'imagination pouvait suggérer.

Aussi, quand laNiñafut reconnue, et qu'on la vit serrer ses voiles après avoir mouillé dans le port, des transports de joie inexprimables éclatèrent de toutes parts, les cloches sonnèrent à toute volée, les affaires furent suspendues, les boutiques, les magasins se fermèrent, les maisons furent tendues de tapisseries, on joncha les rues de fleurs, et la population tout entière se porta sur le rivage pour assister à l'arrivée du grand-amiral, que l'on reconnut bientôt dans son canot se dirigeant vers le débarcadère.


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