Chapter 9

Le choix du successeur de Bobadilla fut fait en faveur de Don Nicolas de Ovando, décoré de l'ordre d'Alcantara;l'on verra plus loin que cet homme qui passait alors pour être équitable, modéré et modeste, cachait, sous son apparente humilité, une soif excessive du commandement. Il fut le fléau le plus impitoyable de la race indienne; et, dans ses procédés envers Colomb, il manqua complètement de justice et de générosité.

Plusieurs causes retardèrent le départ d'Ovando: pendant ces délais, il arrivait d'Hispaniola les plus fâcheuses nouvelles. Bobadilla s'était persuadé que la sévérité avait été le principal écueil de ses prédécesseurs; et ses premiers actes avaient été une protection déclarée accordée à la révolte, à l'indiscipline, à la licence: la porte avait été ouverte par là à l'insubordination, à l'oubli de toute règle; la foule s'était élancée dans ce courant d'idées qui promettait l'impunité à tous ses caprices; et quand Bobadilla voulut rétablir un peu d'ordre dans la colonie, il lui fut impossible de se faire obéir, et il recueillit amplement ce qu'il avait semé. Enfin, ceux mêmes des ennemis de Colomb qui avaient conservé un peu de droiture et qui ne voulaient pas aller à une catastrophe terrible, en vinrent à regretter leur ancien vice-roi, toujours si juste et si dévoué, ainsi que l'administration de son frère l'Adelantado, dont la règle sévère était plus inflexible encore pour lui-même que pour les autres.

Chaque concession de Bobadilla était suivie de la demande d'une nouvelle concession toujours plus compromettante. On vendit les fermes et les domaines de la couronne à de très-bas prix; on accorda toutes sortes de permissions pour l'exploitation des mines; on n'exigea que la rétribution de la onzième partie deleurs produits au lieu du tiers qui, jusque-là, avait été payé à la couronne. Il fallut donc, pour conserver l'intégralité du revenu public, augmenter considérablement les concessions, ce qui entraîna naturellement l'accroissement des fameuxrepartimientos, si préjudiciables aux intérêts et à la conservation de la population indigène; alors, on en vint à un recensement des naturels, à leur classement; et puis, on en disposait en faveur des colons, selon la faveur, le caprice ou l'importunité.

Bobadilla poussait l'oubli de toutes les convenances, jusqu'à dire à ses administrés: «Ne perdez pas de temps, ne négligez rien pour vous enrichir; qui peut savoir combien cela durera!» Ceux-ci agissaient d'après ses incitations; ils écrasaient les insulaires de travaux: et, dans le fait, ils firent produire au droit du onzième, plus que n'avait produit celui du tiers; mais les Indiens succombaient par milliers à la peine sans qu'on en prît le moindre souci. La tyrannie la plus oppressive était exercée contre eux par leurs maîtres dont la plupart n'étaient autre chose que d'ignobles condamnés provenant des cachots de l'Espagne. Ces insolents parvenus se donnaient des airs de grands seigneurs; ils ne marchaient que suivis d'une quantité considérable de serviteurs; ils prenaient à leur service les femmes et les filles des caciques eux-mêmes; dans leurs voyages ou même dans leurs courses, ils se faisaient porter sur les épaules des Indiens, nonchalamment allongés sur des litières ou dans des hamacs, et se faisaient rafraîchir par d'autres Indiens, agitant l'air qu'ils respiraient avec des feuilles de palmiers ouavec des éventails en plumes. On voyait parfois les épaules de ces infortunés porteurs ruisseler du sang que le poids ou le frottement des litières en faisait jaillir; les Espagnols n'en avaient aucune pitié. Quand ils arrivaient dans un village, ils s'emparaient capricieusement de toutes les provisions qui étaient à leur convenance; ils faisaient danser les jeunes filles et les jeunes gens pour récréer leurs loisirs; jamais ils ne parlaient aux naturels que dans le langage le plus grossier et le plus dégradant; enfin, pour les moindres fautes, ou au moindre accès de mauvaise humeur, ils les faisaient battre ou frapper à coups de fouet, à tel point que plusieurs en mouraient sans que personne intervînt en leur faveur.

Ces affreux détails parvenus aux oreilles de la reine Isabelle, affligèrent profondément le cœur de cette généreuse princesse; aussi pressa-t-elle, autant qu'il fut en son pouvoir, le départ d'Ovando. Il fut ordonné au nouveau gouverneur de faire cesser immédiatement des abus si criants; de révoquer les licences ou les autorisations imposant des travaux excessifs qui avaient été accordées par Bobadilla; d'alléger considérablement les fardeaux exigés des Indiens; de s'occuper, avec soin, de leur instruction religieuse; de préciser les pertes que l'on avait fait subir à Colomb tant lors de son emprisonnement, que pour les arriérés de solde ou autres émoluments qui pouvaient lui être dus, afin qu'il pût en être complètement indemnisé ou dédommagé: il fut enfin établi que Colomb aurait un représentant dans l'île pour surveiller ses intérêts, et qu'Hispaniola serait la capitale du gouvernement colonialqui devait s'étendre sur toutes les îles avoisinantes ainsi que sur le continent récemment découvert. L'homme que Colomb désigna pour le représenter fut le même Alonzo Sanchez de Carvajal, dont la conduite honorable a pu être appréciée dans le récit que nous avons fait de la révolte de Roldan.

Plusieurs autres mesures administratives furent prises en même temps: en particulier, nous citerons le décret en vertu duquel il fut permis de transporter, dans l'île, des nègres esclaves bien que nés en Espagne, et qui descendaient des naturels de la côte de Guinée où le trafic dit des noirs avait lieu de la part des Espagnols et des Portugais. On ne peut s'empêcher de faire, à cette occasion, le rapprochement que c'est dans cette même île d'Hispaniola où fut effectuée la première introduction de ces esclaves, qu'a eu lieu aussi la première et terrible insurrection d'une population noire contre ses maîtres, qui a ébranlé pour bien longtemps peut-être encore, la sécurité et le bonheur de ce beau pays.

L'armement équipé pour Ovando fut le plus considérable que l'on eût encore vu pour cette destination. Ce gouverneur était un des favoris du roi; Fonseca s'appliqua à être aussi libéral pour lui, qu'il avait été mesquin envers Colomb, et c'était encore une manière de témoigner l'antipathie qu'il avait toujours éprouvée à son égard. La flotte se composa, en effet, de trente bâtiments bien approvisionnés, contenant 2,500 hommes, dont plusieurs étaient d'un haut rang; il s'y trouvait un assez grand nombre de familles. Un cortége brillant fut accordé au nouveau gouverneur; onlui donna des gardes du corps à cheval; et, malgré les lois somptuaires de l'Espagne qui interdisaient certains objets de luxe aux sujets de la couronne, il lui fut permis de se parer de pierres précieuses et d'étoffes de soie de la plus grande valeur. On voit que rien ne fut fait pour adoucir, dans l'esprit de Colomb, la mortification qu'on lui faisait éprouver en la personne du rival qui lui était si injustement préféré. Ce fut le 13 février 1502, que la flotte appareilla.

Notre illustre marin passa neuf mois à Grenade, toujours attendant qu'on s'occupât de lui mais s'efforçant de rétablir ses affaires tombées, depuis les derniers événements, dans la plus grande confusion. Il y reprit aussi son projet sur le Saint-Sépulcre, et avec sa ferveur accoutumée, il fit un long écrit pour rappeler à Leurs Majestés l'engagement qu'il avait pris devant elles, de faire tourner au succès de cette opération, les avantages qu'il avait alors espéré recueillir de ses découvertes; mais l'on doute qu'il ait jamais communiqué ou présenté cet écrit aux souverains espagnols. Toutefois, ce même écrit existe encore, minuté de la main de Colomb et réuni en un corps de volume. C'est la bibliothèque dite Colombienne de la cathédrale de Séville qui possède ce précieux manuscrit.

Il parait que ce qui l'empêcha d'entretenir les souverains espagnols du retour de ses idées vers ce sujet, fut la nouvelle direction qu'elles prirent lorsqu'il fut informé de l'heureuse issue du voyage de Vasco de Gama qui venait de contourner l'Afrique, de conduire ses vaisseaux triomphants jusqu'aux côtes occidentales de la presqu'île de l'Inde, et d'en renvoyer une partiesous les ordres de Pedro Alvarez Cabral, qui les ramena en Portugal chargés de marchandises précieuses de l'Orient. Les richesses du Calicut devinrent alors l'âme de toutes les conversations; les beaux rêves du prince Henri et du roi Jean II se trouvaient ainsi réalisés; et tandis que les sauvages régions du Nouveau Monde si opulentes, mais en espérance seulement pour le moment, ne rapportaient rien à l'Espagne et ne lui rapporteraient rien pendant longtemps encore, la route que Gama avait frayée allait mettre immédiatement le Portugal en jouissance et comme en possession des trésors de ces merveilleuses contrées.

Il est probable que les lauriers que Colomb avait cueillis dans sa découverte du Nouveau Monde, avaient enflammé le courage de Vasco de Gama dont les succès, à leur tour, excitèrent l'imagination de Colomb en qui la passion pour les découvertes ne pouvait être affaiblie ni par son âge déjà assez avancé, ni par les malheurs qu'il avait éprouvés; il formula alors un système qui reposait sur de grandes probabilités, mais auquel il manquait la sanction de l'expérience, et cette sanction, il s'offrit à Ferdinand et à Isabelle pour consacrer ses efforts à l'obtenir. Selon lui, le continent qu'il avait découvert dans sa partie septentrionale, se dirigeait, aussi loin qu'il avait pu en observer le gisement de la côte, vers la partie de l'Ouest, et un fort courant des eaux de la mer était établi dans le même sens. À l'opposé de ce continent dans le Nord, était la longue langue de terre appelée Cuba, que tout le monde à son bord et lui-même pendant son second voyage,considéraient comme le promontoire extrême des points les plus orientaux de l'Asie. Tout disait donc, toujours selon lui, que plus loin, entre ce promontoire et le continent qu'il avait découvert, se trouvait un détroit qui devait conduire dans l'Inde. Il se flattait de trouver ce détroit, de le traverser, de parcourir une route encore plus facile et plus directe que celle que les Portugais venaient de suivre en doublant le cap de Bonne-Espérance, et c'est par là qu'il voulait terminer la longue série de ses voyages et de ses travaux. Il est à remarquer que le point du globe qu'il avait désigné comme étant celui où devait se trouver son détroit, était précisément le même où l'on voit l'isthme de Panama. Par ce brillant exposé, on se convainc que l'esprit de Christophe Colomb était resté insensible aux atteintes de la vieillesse, et que son corps était déjà suffisamment reposé des persécutions dont il avait été l'objet. «L'homme disait-il, est un instrument qui doit se briser à l'œuvre dans la main de la Providence lorsqu'elle a besoin de s'en servir. Aussi longtemps que l'esprit déclare vouloir, le corps doit obéir!»

Ce plan rencontra, comme toujours, quelques contradicteurs toutefois peu sérieux; mais, en général, il fut goûté comme n'ayant pu être conçu que par un esprit très-supérieur; on l'adopta et une expédition fut préparée pour qu'il fût mis à exécution. Colomb partit, en effet, de Séville où il se trouvait pendant l'automne de 1501, pour aller en surveiller les préparatifs; mais Fonseca et ses agents y mirent tant de mauvais vouloir, y apportèrent tant d'obstacles, que ce ne futqu'au mois de mai de l'année suivante, que les bâtiments furent prêts à prendre la mer.

Avant de mettre à la voile, Colomb pensa à prendre quelques mesures de prévoyance en cas qu'il lui arrivât, quelque catastrophe dans un voyage si long, et dans une entreprise assez périlleuse pour glacer des courages ordinaires. Il avait alors 66 ans; sa constitution n'était plus aussi vigoureuse que par le passé, mais le déclin de ses forces physiques n'avait nullement altéré sa grande intelligence, ni abattu son énergie naturelle; aussi, se disposait-il à partir, à cette période de la vie où l'homme, en général, cherche le repos, et pour une expédition dont on ne pouvait se dissimuler ni les fatigues ni les incidents fâcheux, avec autant d'ardeur que s'il avait été dans toute la force de l'âge.

Il fit dresser des copies authentiques de toutes les lettres patentes qui émanaient de Leurs Majestés au sujet des diverses stipulations le concernant qui avaient été passées; il fit également enregistrer la lettre qu'il avait adressée à l'ex-gouvernante du prince Juan, où il se justifiait pleinement des accusations de Bobadilla; il en fut de même de deux autres lettres qu'il avait écrites aux directeurs de la banque de Gènes qu'il chargeait de percevoir le dixième de ses revenus, pour être employé à diminuer les droits sur les objets de consommation de sa ville natale, et il en fit parvenir les copies certifiées et légalisées à son ami le docteur Nicolo Oderigo, qui avait été ambassadeur de la république de Gênes près la cour d'Espagne, le priant de veiller à ce qu'elles fussent déposées en lieu de sûreté,et de tenir son fils Diego au courant de tout ce qui aurait trait à cette transaction.

Enfin, il écrivit au pape Alexandre VII, pour lui faire connaître son intention inébranlable de lever, à son retour, des troupes pour une croisade au Saint-Sépulcre; l'informant des causes qui, en lui faisant perdre son gouvernement, l'avaient forcé d'ajourner cette expédition, espérant cependant pouvoir plus tard donner suite à son projet, et exprimant le désir d'aller, après son voyage, présenter ses respectueux hommages au chef de la chrétienté.

Colomb appareilla de Cadix le 9 mai 1502; sa flottille se composait seulement de quatre caravelles dont la plus grande n'était que de 70 tonneaux; la plus petite n'en jaugeait que 50. Le personnel de ces bâtiments n'était que de 150 hommes; et c'est avec un si faible armement, avec des navires si frêles, qu'il allait à la recherche d'un détroit dont il espérait franchir les eaux pour se lancer ensuite dans des mers tout à fait inconnues, et accomplir la circonnavigation complète du globe. On le voit, Colomb avait toujours le même désir des grandes choses et la même confiance en lui pour parvenir à les exécuter malgré l'insignifiance des moyens. Son frère, Don Barthélemy, commandait une des caravelles, et son plus jeune fils Fernand, qui était alors dans sa quatorzième année, l'accompagnait dans ce voyage.

La flottille se dirigea sur les Canaries où elle relâcha; continuant bientôt sa route, elle fit une excellente traversée jusqu'aux îles Caraïbes; elle aborda, le 15 juin, à l'une d'entre elles du nom de Mantinino etqui est aujourd'hui appelée la Martinique. Le dessein primitif de Colomb avait été de se rendre directement à la Jamaïque, et d'y prendre son point de départ pour aller à la recherche du détroit supposé; mais parmi ses quatre navires, il y en avait un qui se trouvait en si mauvais état, qu'il fut obligé de s'arrêter aux îles Caraïbes pour le réparer de son mieux, et qu'ensuite, il se vit forcé de le conduire à San-Domingo, se proposant de l'y laisser et de l'y échanger contre un de ceux de la flotte nombreuse d'Ovando. Il était, à la vérité, contraire à ses instructions de toucher à Hispaniola; mais il y avait ici un cas de force majeure: en effet, puisque le bâtiment avarié qui était sous ses ordres pouvait à peine continuer à tenir la mer, où devait-il le conduire et le laisser, si ce n'est à San-Domingo? C'est un de ces cas exceptionnels qui sont admis chez toutes les nations, et même en temps de guerre, par les puissances belligérantes.

La flotte qui avait amené Ovando, était alors dans le port de San-Domingo, et prête à remettre à la voile pour l'Espagne. Il s'y trouvait Roldan, Bobadilla et d'autres ardents ennemis de Colomb; dans la ville elle-même, il y avait aussi plusieurs de leurs adhérents contre lesquels des mesures sévères avaient été prises et qui étaient tous dans un état d'exaspération difficile à décrire. Le bâtiment sur lequel Bobadilla devait effectuer la traversée, était le plus considérable; il y avait fait porter une quantité d'or de très-haute valeur qu'il avait recueillie pendant son usurpation, et dont il espérait faire servir une partie à se faire des amis puissants en Espagne qui le mettraientà même de conserver le reste pour lui. Dans le nombre des présents qu'il destinait pour Leurs Majestés, on voyait une grosse masse d'or vierge, qui est encore citée à cause du poids qu'elle avait, lequel était de trois mille six cents castillanos, équivalents à près de cent mille francs de notre monnaie. Roldan et d'autres aventuriers avaient également fait embarquer beaucoup d'or qui, hélas! était le résultat du travail excessif imposé aux Indiens et de leurs longues sueurs.

C'était le 29 juin que Colomb était arrivé à San-Domingo; il expédia aussitôt un officier au gouverneur pour lui expliquer le but de sa relâche; en outre, il demanda la permission de remonter un peu la rivière dont l'embouchure formait, en quelque sorte, le port, pour y mettre sa flottille à l'abri, parce qu'il prévoyait un ouragan comme devant éclater bientôt. Ovando ne prit conseil que de l'effroi que lui causait la présence de Colomb aussi près du siége de son gouvernement, et il se refusa soit à l'échange d'un de ses navires contre celui de Colomb qui était avarié, soit à la demande fondée sur l'approche d'une tempête que, dans son inexpérience, il traitait de prophétie absurde et menteuse.

Colomb indigné de ne pouvoir s'arrêter un seul moment dans un port qu'il avait découvert, s'éloigna pour chercher un refuge loin des yeux du jaloux Ovando; mais voyant que le mauvais temps devenait de plus en plus imminent, il navigua le long de la côte, espérant y trouver un abri dans quelque baie ou quelque rivière jusqu'alors inexplorée. La flotte de Bobadilla appareilla presque au même moment,sans se préoccuper de l'avertissement de Colomb qui ne se vérifia que trop, deux jours après qu'il eut été donné. L'ouragan fut, en effet, d'une rare furie; les navires de Colomb furent séparés. Il put, à son bord, se maintenir près de terre et y trouver un mouillage; mais les autres bâtiments furent poussés au large et eurent à lutter pendant longtemps contre la rage des éléments. Don Barthélemy ne dut son salut qu'à son expérience et à son énergie; il perdit son grand canot qui fut emporté de dessus le pont par une lame affreuse, et il eut plusieurs avaries; les autres navires souffrirent pareillement beaucoup; enfin, ils se rallièrent tous au port Hermoso, situé à quelques lieues dans l'Ouest de San-Domingo.

Quant à la flotte de Bobadilla, l'ouragan la frappa avec toute sa violence; et, comme elle était beaucoup moins bien manœuvrée que les bâtiments de Colomb, elle éprouva les plus grands désastres. Le navire, entre autres, où se trouvaient Bobadilla, Roldan et les ennemis les plus invétérés de Colomb, coula au fond: tout l'équipage périt! La fameuse masse d'or vierge fut engloutie; plusieurs autres bâtiments furent également perdus; ceux qui purent revenir à San-Domingo étaient dans un état déplorable; un seul enfin se trouva en état de continuer son voyage; ce fut précisément le plus faible de tous, celui à bord duquel se trouvaient quatre mille pièces d'or qui étaient la propriété de Colomb et qui furent rapportées en Espagne par son fondé de pouvoir Carvajal.

Ce terrible événement a été décrit par Fernand, fils de Colomb, et par le vénérable Las Casas, qui fut,par la suite, l'avocat si zélé des Indiens et l'apôtre si renommé de la religion dont il était un des plus dignes ministres; tous les deux le considérèrent comme un de ces jugements redoutables qui semblent quelquefois suppléer à la justice humaine, et comme une punition infligée par la Providence. Tous les deux aussi font ressortir cette circonstance que, pendant que les adversaires les plus actifs de Colomb mouraient presque sous ses yeux en méprisant sa science profonde, le seul navire qui n'eût éprouvé aucune avarie et que la tempête eût, en quelque sorte, pris plaisir à épargner, fut la frêle caravelle qui portait sa propriété. Les équipages, alors très-superstitieux, allèrent jusqu'à dire que l'habile navigateur, par une puissance surnaturelle, avait évoqué l'ouragan et l'avait fait servir à la destruction de ses ennemis. Guarionex, l'infortuné cacique de laVega, était sur le même navire que Bobadilla et que Roldan, et il y périt aussi.

Ce n'est pas nous qui, en aucun cas, contesterons le savoir de Colomb; nous croyons, cependant, devoir dire, en cette occasion, que nous nous croyons fondé à n'admettre l'infaillibilité absolue d'aucun homme, d'aucun instrument météorologique, d'aucune donnée préalable, d'aucun signe précurseur, en ce qui concerne toute prédiction ou toute annonce sur le temps qu'il fera, non-seulement deux jours, mais même deux heures à l'avance. Que Colomb, par exemple, en cette occasion, ait remarqué que les nuages des régions supérieures avaient une marche assez prononcée à l'encontre de celle des nuages plus voisins de la terre; qu'il ait observé que les vents alizés faiblissaient, quepar intervalles, les brises de l'Ouest prenaient de l'ascendant ou toute autre indication pratique, et qu'il ait jugé prudent de prendre ses précautions et de se mettre à l'abri; nous le concevons facilement, d'autant qu'en marin consommé, Colomb avait l'habitude, qui est celle de tous les chefs prudents, d'avoir toujours la pensée préoccupée de sa route, de son navire, de l'état du ciel et des probabilités du moment! Mais quant à déclarer positivement qu'une tempête devait éclater dans deux jours, nous croyons que c'est au-dessus des facultés humaines, et que ni Colomb ni personne au monde n'a jamais pu le prédire avec certitude!

Après avoir quoique imparfaitement pu réparer ses navires et avoir renouvelé sa provision d'eau et de bois de chauffage, Colomb mit le cap sur le continent qu'il avait découvert; mais les calmes survinrent et les courants le portèrent jusqu'à la côte Sud-Ouest de Cuba. Lorsque le vent redevint favorable, la flottille reprit sa route et, le 30 juillet, elle atteignit l'île de Guanaga, située près de la terre d'Honduras; une grande pirogue s'en détacha et se rendit à bord de Colomb avec un cacique et sa famille. La pirogue était manœuvrée par vingt-cinq Indiens; elle était tentée avec des feuilles de palmiers et chargée d'objets du pays parmi lesquels on remarquait des haches, des ustensiles de cuivre et des sortes de creusets pour faire fondre ce métal; il y avait aussi différents vases de marbre, d'argile, de bois durci au feu, des espèces de manteaux en coton de couleurs variées, et plusieurs articles qui annonçaient un certain degré de civilisation.On prétend, autant que les naturels purent se faire comprendre, qu'ils conseillèrent à Colomb de se diriger vers le pays d'où ils venaient, et qu'il y trouverait une contrée riche, cultivée et des habitants industrieux; ainsi, dit-on, il serait promptement arrivé à Yucatan, et la découverte du Mexique s'en serait suivie. Il est facile de raisonner après l'événement et de faire parler à sa guise des Indiens dont la langue est inconnue, et dont on interprète le dire selon ses idées; mais ce n'était pas là le plan de Colomb ce n'était pas ce qui avait été approuvé par ses souverains, et il dut naturellement continuer sa recherche du détroit imaginaire, il est vrai, mais qu'il espérait et qu'il pouvait raisonnablement espérer de trouver.

Quelques lieues plus dans le Sud, Colomb aperçut des montagnes, et puis le cap Honduras. Dans ces parages, il éprouva des temps très-mauvais; il y eut beaucoup d'orages et il tombait souvent une forte pluie. Ses bâtiments furent très-endommagés dans leur voilure, dans leur grément; ils eurent des voies d'eau, et les provisions se détériorèrent. Les matelots épuisés de fatigues, se trouvèrent assaillis par plusieurs de leurs terreurs habituelles. Colomb, de son côté, fut repris par la goutte; mais quoique accablé par ses veilles, quoiqu'en proie aux plus fortes douleurs, il ne cessait de tout voir, de tout ordonner; et, d'un lit de repos qu'il avait fait placer à l'entrée de la petite dunette construite à bord pour lui, il se tenait au fait de tout ce qui se passait. Si la maladie sévissait avec trop de rigueur, il s'armait de patience, mais ilregrettait parfois d'avoir fait faire une aussi rude campagne à son fils Fernand et à son frère chéri Don Barthélemy; ses pensées se reportaient alors aussi sur Diego, son fils ainé, et sur les embarras et les difficultés de toutes sortes que sa mort lui causerait, si elle venait à avoir lieu.

Pour donner une idée des rigueurs de ce voyage, il nous suffira de faire observer que, dans l'espace de quarante jours, on ne put franchir qu'une distance de 70 lieues. Enfin, le 14 septembre, on arriva devant un cap où le gisement de la terre prit brusquement la direction du Sud. On doubla ce cap; aussitôt une douce brise se fit sentir, on fit déployer toutes les voiles, et le nomGracias-à-Dios(Grâce-à-Dieu!) fut donné à cette partie du continent.

Pendant trois autres semaines, Colomb battit la côte voisine; il eut le malheur d'y perdre, dans la houle de l'embouchure d'un fleuve, un de ses canots et l'équipage entier de cette embarcation. Les entrevues qu'il eut généralement alors avec les naturels eurent un caractère de méfiance et d'inimitié. On alla jusqu'à dire que les Indiens y possédaient un pouvoir de lancer des sorts et des charmes sur leurs adversaires, et que leur magie s'était étendue sur les navires espagnols et sur les mers qu'ils visitaient en ce moment.

Toutefois, le 5 octobre, Colomb atteignit le point de la côte appeléCosta-Rica(Côte-Riche), ainsi nommé, à cause des mines d'or et d'argent contenues dans les flancs de ses montagnes; il y trouva les naturels en possession d'une grande quantité d'ornements de l'orle plus pur. Cette quantité augmenta encore dans le pays appelé Veragua, où on l'assura qu'existaient les mines les plus belles de toutes les contrées avoisinantes. En naviguant le long de ces terres, on l'entretint souvent d'un royaume très-étendu situé à quelques jours de marche dans l'Occident, nommé Ciguare, où les habitants portaient des bracelets, des couronnes d'or, brodaient leurs vêtements avec des fils de ce métal, et en garnissaient en relief leurs meubles et leurs effets. On ajoutait qu'ils étaient armés de boucliers, d'épées, de cuirasses comme les Espagnols; qu'ils avaient des chevaux; qu'enfin, il y avait des ports fréquentés, qu'on y faisait le commerce, et que même le canon y était connu. Colomb crut comprendre, d'après ces narrations d'ailleurs fort confuses, que la mer bordait une grande partie de ce royaume de Ciguare, et que, non bien loin de là, était une magnifique rivière, qu'il se plut à croire pouvoir être le Gange.

On a pu supposer, depuis lors, que, dans ces vagues rumeurs, il était question du royaume du Mexique; mais nous devons nous souvenir que si Colomb se méprit à cet égard et crut soit au voisinage des États du Grand-Kan, soit à celui du Gange, c'est qu'il devait fonder ses raisonnements sur les opinions très-arrêtées de tous les savants de l'époque, qui attribuaient à la circonférence de notre globe une étendue moindre d'un tiers que celle qui a été constatée depuis lors.

Aussi, l'illustre et infatigable navigateur continua-t-il à se livrer, avec opiniâtreté, à la recherche de son détroit, luttant contre les vents, les courants, les difficultésd'une navigation on ne peut plus périlleuse, et ayant à surmonter le mauvais vouloir des Indiens de ces contrées qui se montrèrent plus ou moins hostiles, et qu'on a crus être de la même race que les habitants des îles Caraïbes. À la vue des bâtiments de la flottille, ces Indiens faisaient retentir leurs forêts et leurs montagnes, de cris de guerre, du bruit de leurs tambours ou autres instruments, et ils ne se présentaient, en général, sur le rivage, qu'en troupes considérables, armés de massues, de lances et de sortes d'épées fabriquées avec leur bois le plus dur.

Enfin, après avoir découvert Porto-Bello et doublé le cap Nombre-de-Dios, Colomb atteignit un petit détroit qu'il nommael Retrete(le Cabinet). C'était un point qu'un voyageur entreprenant, appelé Bastides, venait d'explorer; mais Colomb l'ignorait. Quoi qu'il en soit, ses navires étaient, en ce moment, dans un état si pitoyable, et ses équipages dans une situation si fâcheuse de lassitude et de maladie, que toute sa persévérance dut céder devant l'impérieuse loi de la nécessité, et qu'il fallut songer au retour. Cependant, il voulut donner à son voyage un caractère d'utilité, et il se proposa de se diriger vers la côte de Veragua avec le dessein d'acquérir quelque certitude sur les mines qui paraissaient si abondantes en ce pays. Il y avait loin de là, il faut le dire, à l'accomplissement des vues élevées qui avaient présidé à la grande et glorieuse pensée du but primitif de son expédition; mais puisqu'il était devenu de toute impossibilité de continuer à y donner suite, il était d'un bon esprit de ne pas quitter ces paragessans chercher au moins à trouver une compensation dans les avantages matériels qu'ils pourraient procurer.

Ainsi, malgré ses travaux pour ainsi dire surhumains, le problème géographique d'une si éminente portée qu'il s'était posé et que son âge avancé ne l'empêcha pas de vouloir résoudre lui-même, resta voilé, et l'on ne put pas savoir alors s'il se trouvait un détroit ou un isthme au fond du golfe dans lequel il s'était si intrépidement lancé, ou si les terres qu'il avait devant lui étaient attenantes à celles de l'Asie, ou enfin s'il existait une mer interposée entre ces mêmes terres et les contrées de l'Inde.

On a su, quelques années après, que c'était cette dernière hypothèse qui était la véritable; ce fut un chef de guerriers espagnols nommé Nugnez Balboa qui, en 1513, après avoir traversé le Mexique par terre, vit, le premier, paraître devant ses yeux éblouis le vaste océan qui est connu sous le nom de Mer Pacifique, et que, quelquefois aussi, on appelle Mer du Sud. L'épisode de cette découverte, bien que ce soit ici une digression, mérite d'être rapporté dans cette histoire de la vie de Colomb, car c'est un événement remarquable qui rentre sous plusieurs rapports dans notre sujet.

Ce fut après avoir gravi le sommet d'une éminence, que Nugnez Balboa se trouva spontanément en face d'une immense étendue d'eau dont les ondes paisibles, à peine plissées par le souffle léger d'une brise naissante, brillèrent devant lui sous l'éclat d'un ciel azuré qu'enflammait le soleil le plus radieux. Aucune terre ne bornait cette vaste nappe liquide du côté du couchant.À ce spectacle imprévu, Nugnez Balboa fut saisi d'un saint respect, ainsi que l'est tout homme à qui se révèle, pour la première fois, quelque grande création de la nature. Ses idées furent d'abord confuses et indécises comme celles qui suivent un long sommeil; mais la réflexion vint bientôt les fixer, et il pressentit que l'Océan qu'il venait de découvrir était celui qui baignait, par son autre extrémité, les rivages de l'Inde que le grand Colomb avait cherchés dans cette direction.

L'enthousiasme s'empara de lui à la pensée qu'il avait ainsi complété la découverte de l'immortel navigateur; cédant à cet enthousiasme, il prit son élan, se précipita le long de l'éminence en courant vers la plage qu'il atteignit bientôt et, continuant sa course, il pénétra dans l'onde amère où il s'avança jusqu'à ce que sa poitrine y fût à moitié plongée; en ce moment, il éleva les bras, étendit les mains, redressa fièrement la tête; puis avec l'accent d'un homme inspiré qui prend les cieux à témoin, il s'écria de toute la voix que ses poumons purent lui donner:

«Mer calme et resplendissante, mer mystérieuse, mer si longtemps cherchée! au nom de mon souverain, je prends possession de tes eaux et je te nomme la Mer Pacifique! Heureux celui qui, le premier, franchira ton étendue; heureux celui qui abordera ainsi au continent asiatique! La navigation aura atteint par là sa phase suprême; les peuples de tous les continents seront en relation directe entre eux; et, libres d'échanger leurs produits, ils entreront dans une ère nouvelle qui sera l'honneur de l'humanité!»

Il s'arrêta alors un moment, ensuite reprenant:

«Mer calme et resplendissante, dit-il, mer mystérieuse, mer si longtemps cherchée! je répète que je te nomme la Mer Pacifique; c'est à un fils de la noble Espagne que l'univers devra ta découverte, et cette découverte sera, à tout jamais, la gloire de Nugnez Balboa.»

Ces nobles paroles planèrent sur la surface des flots et, s'élevant dans les airs, le vent les apporta aux oreilles attentives des compagnons de Nugnez Balboa qui, ébahis sur la plage, étaient en contemplation devant cette scène sans pareille dans les annales du monde; elles furent redites ensuite, propagées, répandues; enfin, sept ans après, elles portèrent leur fruit.

Ce fut, en effet, en 1520 qu'un autre intrépide navigateur, qui s'appelait Magellan, résolut d'accomplir les prédictions ou les vœux de Nugnez Balboa. Il partit, côtoya la bande occidentale de l'Amérique vers le Sud, découvrit la terre de Feu, doubla le continent par son extrémité méridionale; et après avoir traversé cette même Mer Pacifique dans toute son étendue, en gouvernant vers ce magique Ouest que Colomb, dans son premier voyage, indiquait avec tant de confiance aux frères Pinzon qui commandaient laPintaet laNiña, deux des navires de Magellan, dans l'espace d'un peu moins de deux ans, eurent l'honneur d'aborder en Espagne, après avoir accompli le premier voyage qui ait été fait autour de la terre. Mais, hélas! Magellan n'eut pas la douce satisfaction de voir la fin d'une campagne qu'il avait si brillamment commencée; il fut tué par les sauvages de l'île de Matan, le 27 avril 1521!

Quant à Christophe Colomb qui avait indiqué la route et qui fut obligé de renoncer à son projet, ce ne fut pas sans des difficultés extrêmes qu'il parvint à rejoindre la côte de Veragua; nous allons voir, en effet, que si, jusqu'à cette période, il avait, dans sa recherche d'un détroit, été en butte à mille tribulations ou exposé à des périls sans cesse renaissants, son retour ne fut ni moins accidenté, ni moins dangereux; on verra aussi quelle force d'âme, quelle habileté infinie, quelles ressources d'imagination il fallait qu'il y eût, dans sa splendide organisation intellectuelle, pour triompher de tous les obstacles qui vinrent, de nouveau, se réunir contre lui.

Ce fut le 5 décembre de l'année 1502, que Colomb appareilla d'El Retrete pour retourner vers la côte de Veragua. Presque aussitôt, le vent lui devint aussi défavorable qu'il l'avait été lorsqu'il avait à suivre la direction opposée; il augmenta même à tel point que la navigation en devint presque impraticable: pendant neuf jours surtout, ce fut une tempête continuelle, d'autant plus redoutable que la flottille se trouvait dans une mer inconnue, et qu'à chaque instant elle pouvait craindre de se voir jetée à la côte ou sur quelque rocher. Le journal de Colomb dépeint la mer aussi tourmentée que si elle avait été dans un état de haute ébullition, s'élevant parfois en montagnes couvertes d'écume. Pendant la nuit, elle lançait des parties lumineuses qui s'en détachaient comme des flammes; une journée entière, le ciel lui-même sembla également enflammé, tant les nuées s'entr'ouvraient souvent pour livrer passage à des éclairs étincelants! Le tonnerre s'y mêlait avec sa voix formidable et, presque sans cesse,des torrents de pluie inondaient les navires et transperçaient les vêtements des infortunés matelots.

Un autre danger vint menacer l'expédition: ce fut celui d'une trombe qui s'en approcha en aspirant l'eau de la mer que l'on voyait dans ses flancs, et la soulevant jusqu'aux nuages. Jamais pareil spectacle n'avait frappé les yeux des marins de ces bâtiments, et jamais, peut-être, phénomène de cette nature ne s'est annoncé avec un caractère aussi funeste; toutefois, par un hasard providentiel que les équipages attribuèrent à la vertu des prières qu'ils adressèrent à saint Jean l'Évangéliste, le fléau passa entre les navires effrayés et il ne leur causa aucun dommage.

Le calme survint ensuite et dura avec une persévérance désolante. Ce qui, particulièrement, impressionna beaucoup alors les marins, c'est qu'ils virent une grande quantité de requins obstinés à rôder dans leurs eaux. On avait la croyance à bord que ces animaux voraces, qui suivent ordinairement les bâtiments pour recueillir les débris alimentaires qu'on en jette au dehors, avaient aussi l'instinct ou le pressentiment de la mort de quelque homme à bord, ou même du naufrage prochain du navire.

Trois semaines s'écoulèrent encore après ce calme, pendant lesquelles, repoussé par les vents, contrarié par les courants, Colomb ne put pas franchir plus de 30 lieues en bonne direction; aussi donna-t-il à la partie de la terre qui avoisinait le plus la route qu'il avait eue à faire, le nom deCosta de los contrastes(Côte des contrariétés). Enfin, à la joie inexprimable de tous, et à force de prudence, de travaux, de fatigues,de veilles et d'habileté, le grand-amiral vit, le 6 janvier, les rivages tant désirés de Veragua, et il mouilla dans une rivière à laquelle, en l'honneur de la fête du jour qui était celui de l'Épiphanie, il donna le nom de Belem ou de Bethléem.

Les naturels se tinrent d'abord sur la défensive, mais il fallait se les concilier pour obtenir les renseignements que l'on voulait avoir. Le puissant moyen de séduction, celui des présents, fut employé; Colomb y joignit celui qui manquait rarement de produire son effet: il se présenta personnellement, il déploya son affabilité, agit sur les esprits par la fascination qu'exerçaient habituellement son noble visage, son grand air de dignité naturelle; et, après quelque indécision, les indigènes consentirent à entrer en pourparlers; ils apportèrent plusieurs objets d'un très-bel or pour en faire des échanges, et ils dirent qu'il y avait des mines de ce métal près de la rivière de Veragua, qui n'était qu'à deux lieues de distance.

Don Barthélemy fut chargé par Colomb d'avoir une entrevue particulière avec Quibian: c'était le cacique de Veragua; il l'invita à aller voir les bâtiments de la flottille où il fut reçu avec une grande distinction. Quibian était un homme sérieux, méfiant, taciturne et très-robuste. Peu de jours après, Don Barthélemy, accompagné par soixante-huit marins bien armés, partit pour aller explorer le terrain où se trouvaient les mines. Il remonta la rivière une lieue et demie au-dessus de son embouchure, et il arriva en vue du village où résidait Quibian. Le cacique descendit de la hauteur où était le village avec une suite non armée,mais très-nombreuse, et il s'assit sur une pierre auprès de la rivière. Il accueillit les Espagnols avec déférence, surtout Don Barthélemy dont la haute stature, le regard fier et les formes herculéennes avaient fait une grande impression sur son esprit. On pouvait cependant voir une secrète jalousie se manifester sur sa physionomie à l'aspect des Européens, mais il ne leur en donna pas moins des guides pour les diriger.

Don Barthélemy, en suivant les indications de ses guides, parcourut un espace d'environ six lieues; là, dans un sol de la plus magnifique végétation, il trouva la terre effectivement parsemée d'une telle quantité de parcelles d'or, qu'elles adhéraient aux racines elles-mêmes des arbres; puis, il fut conduit sur une éminence d'où il put contempler un paysage délicieux, garni de plusieurs villages entourés d'arbustes ou de plantes charmantes, et il acquit la certitude que toute l'étendue en était remplie du précieux métal, jusqu'à une distance de vingt journées de marche vers l'Ouest.

Une autre expédition le long de la côte vers l'occident, également commandée par l'infatigable Don Barthélemy, fut non moins satisfaisante. Ce qu'il vit, ce qu'on lui raconta ou ce qu'il crut comprendre, tout non-seulement confirma ses idées sur la richesse aurifère du pays en général, mais lui garantit l'assurance d'un royaume riche et civilisé dans l'intérieur. L'imagination brillante de Colomb s'enflamma aux récits de son frère; il se lança dans ses hypothèses savantes, il se crut sur le point d'atteindre les contrées fabuleuses que l'historien Josephe plaçait aux points les plus éloignés du globe, et d'où l'on avait retiré les monceauxd'or qu'il avait fallu pour bâtir et embellir le temple de Jérusalem.

Don Barthélemy, qui était un homme très-positif, entra pourtant tout à fait dans les idées de Colomb; ils pensèrent tous les deux qu'il fallait fonder une colonie sur le point où ils étaient, et qu'elle serait le centre de la vaste région de ces mines qui semblaient inépuisables. Colomb proposa alors à son frère de rester sur les lieux avec tout le personnel dont il serait permis de disposer, pendant que lui-même irait en Espagne pour y faire goûter ses plans, et pour en revenir avec des renforts et des moyens de colonisation. Le dévouement de Don Barthélemy à la personne de son frère était tel qu'il ressemblait à l'obéissance aveugle du fils le plus respectueux envers le père le plus tendrement aimé, et Colomb n'eut pas plutôt exprimé son désir, que son frère y acquiesça sans faire la moindre objection.

On se mit aussitôt à tout préparer pour l'exécution du projet: quatre-vingts hommes furent choisis pour rester sur les lieux; des maisons en bois, couvertes en feuilles de palmiers, furent construites sur la rive la plus élevée de la crique où étaient les navires, et un magasin fut élevé pour recevoir les munitions, les provisions, ainsi que l'artillerie. Mais, au moment de partir, le grand-amiral s'aperçut d'une diminution assez considérable dans la hauteur des eaux, à l'embouchure de la rivière où il était mouillé; il chercha une passe, sonda sur plusieurs points, essaya de franchir les moins élevés en s'allégeant ou en se touant; mais tout fut inutile; il se vit dans l'obligation de renoncer à appareiller pour le moment, et d'attendre le retour des pluies pourpouvoir sortir du bassin, momentanément fermé, où il était enclavé.

Cependant, les préparatifs pour un séjour prolongé dans ce pays, avaient éveillé la susceptibilité, on doit le dire fort naturelle, de Quibian. On le vit, en effet, tenir des hommes épiant avec anxiété tout ce qui se faisait, et l'on sut qu'il envoyait des émissaires dans toutes les directions, pour faire rassembler les guerriers de ses dominations auprès de lui. Ces mouvements furent suivis avec autant de zèle que d'intelligence par un nommé Diego Mendez, notaire, remplissant dans l'expédition les fonctions d'officier de l'état civil, et qui était entièrement dévoué au grand-amiral. L'intrépidité de cet homme lui fit même affronter un danger extrême pour mieux connaître ce qui se passait sur les lieux: suivi d'un seul compagnon, il osa pénétrer jusqu'à la résidence du cacique, alléguant qu'ayant appris qu'il avait été blessé à la jambe par une flèche, dans une escarmouche avec un détachement maraudeur ennemi, il venait, en qualité de chirurgien, lui offrir ses services et l'usage de drogues bienfaisantes dont il s'était pourvu. L'habitation de Quibian était entourée de trois cents poteaux surmontés de têtes d'adversaires tués en diverses rencontres; c'était fort peu encourageant pour Mendez, mais il ne se laissa pas intimider par cet affreux spectacle; il eut l'audace de s'avancer jusqu'à la porte du cacique où le fils de celui-ci se présenta avec colère, et le repoussa d'un coup de poing violent qu'il lui appliqua sur la poitrine. L'Espagnol n'en parut que fort peu ému, fit connaître le but supposé de sa visite, et montra quelques présents qu'ildestinait à Quibian et à sa famille. Les présents furent acceptés, Mendez put rester quelques heures dans le village comme pour prendre du repos, mais il ne lui fut pas permis de voir le cacique.

Il se retira convaincu de la réalité de ses soupçons et il fit part à Colomb de mille détails qui ne pouvaient laisser aucun doute. Un Indien vint, d'ailleurs, fortifier les assertions de Mendez, en affirmant que la blessure de Quibian n'était que supposée; que c'était parce qu'elle n'existait pas qu'il n'avait pas voulu se laisser voir, et qu'il avait le projet d'aller, au moment le plus sombre de la nuit, incendier les maisons ainsi que les magasins, massacrer les Espagnols et mettre le feu à leurs navires.

Don Barthélemy s'offrit aussitôt pour porter un coup fatal au cacique et pour déjouer ses desseins en les prévenant spontanément. Le grand-amiral, qui n'hésitait jamais plus que son frère, lui donna soixante-quatorze hommes bien armés, parmi lesquels était le courageux Mendez, et il les fit embarquer dans des canots qui les portèrent, à l'entrée de la nuit, jusqu'au point le plus près du village des ennemis. Tous étant débarqués, Don Barthélemy prit les devants seul avec Mendez et quatre hommes, recommandant aux autres d'observer le plus strict silence, de ne le suivre qu'à une assez grande distance, mais de s'élancer au pas de course lorsque la détonation d'une arquebuse se ferait entendre. Ils auraient alors à lui porter secours et, surtout, à entourer l'habitation, pour qu'aucun des chefs qu'il y supposait réunis, ne put s'échapper.

Quibian, entendant du bruit près de sa demeure, seprécipita vers la porte, s'assit sur le seuil, et, reconnaissant Don Barthélemy, il l'invita à s'approcher tout seul. L'intrépide marin, inaccessible à la crainte, fait signe à Mendez de s'arrêter avec les quatre hommes, et va droit au cacique, s'informant de sa blessure qu'il demande à voir. Quibian s'y refuse; alors Don Barthélemy le prend par le bras comme pour l'aider à se mettre debout: son adversaire résiste, un commencement de lutte s'engage; aussitôt Mendez et ses quatre compagnons accourent. Cependant Don Barthélemy et Quibian faisant tous les deux usage de leur force musculaire qui était remarquable, s'étreignent et combattent corps à corps avec une énergie et une vigueur sans égales; mais le cacique est renversé, et soudain Mendez et sa suite lui garrottent les pieds et les mains. Toutefois, ils avaient fait le signal convenu de la décharge d'une arquebuse; le gros de la troupe arrive en courant, l'habitation est cernée et tous ceux qui s'y trouvaient, les femmes du cacique, ses enfants, les chefs principaux, tous furent pris, tous furent dirigés vers les navires de Colomb.

Don Barthélemy retint avec lui ceux des soldats qui ne furent pas jugés nécessaires pour escorter les prisonniers, et, toujours infatigable, il se mit à la poursuite des Indiens qui pouvaient être hostiles.

Quant à Quibian, il fut confié à la garde spéciale de Jean Sanchez, premier pilote de la flottille, avec mission de veiller avec le plus grand soin à ce qu'il ne s'évadât pas. Sanchez s'y engagea, et dit même que si son prisonnier lui échappait, il consentait à ce que sa barbe lui fut entièrement arrachée, et poil parpoil. En arrivant dans son canot, il y fit attacher Quibian à l'un des bancs; mais les gémissements et les plaintes de Quibian sur les douleurs que lui faisait souffrir la pression des cordes furent si vifs, que Sanchez consentit à ce qu'il fût donné un peu de jeu à ses liens. Or, pendant qu'on y procédait, le captif glissa comme une anguille, et se jeta à l'eau! Il faisait nuit et quoi que l'on fit à bord du canot, il fut impossible de le reprendre. Sanchez ramena à bord le reste des prisonniers, mais rien ne put le consoler de la mortification que lui causèrent, d'un côté, l'assurance si peu réalisée qu'il avait donnée que le cacique ne lui échapperait pas, de l'autre, le chagrin d'avoir été vaincu en stratagème par un sauvage.

Don Barthélemy ne revint que le lendemain soir; tout était ou redevenait tranquille à son approche, et il arriva avec les dépouilles conquises dans l'habitation de Quibian, parmi lesquelles étaient des bracelets, des anneaux pour le bas des jambes, des plaques et deux couronnes en or. Le cinquième du butin fut mis de côté pour le trésor de leurs Majestés Espagnoles; une couronne fut décernée, par un vœu unanime, au brave Don Barthélemy, et le reste fut partagé entre ceux qui l'avaient accompagné et si bien secondé!

Une crue dans les eaux de la rivière permit, peu après, à Colomb, de faire sortir sa flottille; il laissa cependant une caravelle pour l'usage du nouvel établissement, et il mouilla une lieue au large pour y attendre des vents favorables.

Mais Quibian ne s'était pas noyé comme quelques personnes l'avaient supposé: revenu chez lui et trouvantson habitation dévastée, voyant les navires espagnols au large, pensant que ses femmes, ses enfants, ses amis les plus chers y étaient captifs, et que ses joyaux ou autres objets les plus précieux y étaient aussi renfermés, il fut animé d'un désir infini de vengeance, alla chercher des guerriers dans les environs, arriva à l'improviste au milieu des Espagnols restés dans le pays, peu sur leurs gardes en ce moment et disséminés à quelque distance de leurs maisons. Don Barthélemy, qui se trouvait heureusement sur les lieux et qui entendit les cris affreux que poussaient les naturels, saisit une lance, sortit avec huit hommes qui se trouvaient auprès de lui et s'élança sur les Indiens. Mendez, selon sa coutume, prêt à braver le danger, accourut à leur secours avec quelques autres Espagnols qu'il put promptement rallier; la rencontre fut rude, un Européen fut tué, huit furent blessés; Don Barthélemy reçut un coup de lance dans la gorge, mais il n'abandonna pas le champ de bataille. Enfin les Indiens, après avoir vu tomber un grand nombre des leurs, s'enfuirent dans leurs forêts et dans leurs montagnes. Précisément, pendant la mêlée, une chaloupe de la flottille vint dans la rivière pour chercher de l'eau et du bois. Diego Tristan, qui commandait la caravelle d'où provenait la chaloupe, était à bord; malgré l'avis de plusieurs personnes, il persista à vouloir remonter la rivière; mais quelques-uns des fuyards qui étaient cachés, se croyant découverts, firent pleuvoir sur l'embarcation une nuée de traits, de flèches ou de javelots. Tristan, surpris, et n'ayant pu faire usage de ses armes à feu, fut atteint à l'œil par un de ces javelots, etmourut à l'instant. La confusion la plus grande succéda à cette catastrophe; les naturels s'enhardirent jusqu'à aborder la chaloupe avec leurs pirogues et ils en massacrèrent l'équipage à l'exception d'un seul homme qui se jeta par-dessus le bord, nagea entre deux eaux et atteignit le rivage où il se cacha pour se dérober au sort fatal dont il était menacé.

Les colons furent tellement impressionnés de cette attaque et de l'idée des dangers nouveaux qui paraissaient devoir les menacer à tout moment dans l'avenir, qu'ils résolurent de s'embarquer sur leur caravelle et d'abandonner l'établissement. Don Barthélemy, soumis aveuglément aux ordres de son frère, s'y opposa de toutes ses forces, mais on persista à vouloir donner suite au projet. Toutefois, les pluies avaient cessé, les eaux de la rivière s'étaient de nouveau abaissées, et il fut impossible à la caravelle de franchir les hauts-fonds qui barraient le passage. Pour comble de contrariétés, les vents devinrent très-forts, la mer fut très-mauvaise, et il fut impossible d'informer le grand-amiral de la situation fâcheuse où l'on était. Les colons furent d'ailleurs très-douloureusement émus quand ils virent les cadavres de Diego Tristan et de ses compagnons, soulevés à fleur d'eau par l'effet de leur décomposition, et descendre le courant de la rivière accompagnés de troupes de corbeaux ou autres oiseaux carnassiers qui s'en disputaient les restes, se battant entre eux et jetant des cris qui imprimaient la désolation dans le cœur des témoins de cette horrible scène.

La position des Espagnols était devenue vraimentdéplorable; le jour, ils voyaient de tous côtés, derrière les arbres, dans les fossés, près des tertres, partout enfin, des Indiens qui les espionnaient de loin avec des figures sinistres et qui fuyaient dans l'intérieur dès qu'ils étaient poursuivis; la nuit, les bois et les montagnes retentissaient de hurlements affreux et du bruit rauque ou discordant de trompettes ou de tambours sauvages, qui étaient des appels aux armes prémédités contre eux. Don Barthélemy crut, par prudence, devoir abandonner le village, et il alla se fortifier le mieux qu'il put sur un plateau découvert où il ne pouvait pas être surpris. Là, il fallut monter une garde incessante, se tenir perpétuellement sur le qui-vive, et faire de temps en temps usage de ses armes à feu pour inspirer quelque terreur; mais les provisions et les munitions devaient finir par s'épuiser, et le moment en était extrêmement redouté de tous.

Pendant que des dangers si grands menaçaient ceux qui étaient à terre, une anxiété très-pénible régnait à bord des navires de Colomb. Tristan ne revenait pas; on ne possédait plus qu'un seul canot dans toute la flottille, la mer continuait à être très-mauvaise, de sorte qu'on était sans nouvelles de la terre et qu'on vivait dans l'impatience la plus vive d'en avoir. Les naturels qui étaient prisonniers sur les navires, tentèrent alors un effort désespéré pour aller informer leurs compatriotes de l'agitation et du malaise qu'ils n'avaient pu s'empêcher de remarquer autour d'eux. Pendant l'obscurité d'une nuit, ils se dégagèrent de leurs liens et, malgré la grosse mer qu'ils allaient avoir à franchir, ils voulurent se jeter à la nage. Plusieursy réussirent; ceux qui en furent empêchés furent saisis et confinés dans une prison du bord; mais tel était leur désespoir, qu'ils se servirent des cordes qui les attachaient, pour se pendre ou pour s'étrangler, et que le lendemain ils furent tous trouvés morts!

C'est dans les grandes occasions que l'on voit les grands dévouements; un nommé Pedro Ledesma en fit preuve en cette circonstance. Il s'était parfaitement rendu compte de l'état où l'on se trouvait, il appréciait les préoccupations qui devaient assaillir le grand-amiral, et il demanda à être admis devant lui. Il s'offrit alors à traverser à la nage la barre qui brisait près du rivage, si la seule embarcation qui restait à la flottille voulait le porter jusque-là, à aller ensuite chercher des nouvelles de Don Barthélemy, et à revenir aussitôt les transmettre à Colomb. On ne pouvait faire une proposition plus hardie ni, en même temps, plus opportune et plus utile; aussi fut-elle acceptée avec autant de promptitude que de reconnaissance.

Le courageux Pedro Ledesma eut la force, l'énergie et le bonheur d'accomplir sa mission comme il avait eu l'heureuse idée et la résolution d'en concevoir le plan; il partit donc et, le même jour, il revint auprès du grand-amiral, à qui il fit le tableau sincère, mais affligeant, de tout ce qu'il avait ou vu ou appris. Colomb en conçut un chagrin profond; il ne balança pas dans le projet de recueillir sur ses navires tout ce qui pouvait rester à terre, en personnel ou en matériel de l'établissement, mais il n'en voyait pas moins que le moment allait en être longtemps retardé par un mauvais temps dont rien ne lui annonçait la fin comme devantêtre prochaine: et combien d'événements sinistres il pouvait se passer jusque-là!

Les navires de la flottille, eux-mêmes, couraient aussi de grands dangers, mouillés comme ils l'étaient, sur une rade foraine où aucun abri ne les garantissait de la violence d'un vent très-intense et d'une mer fort tourmentée, d'autant qu'ils n'étaient retenus sur leurs ancres que par des câbles fatigués ou énervés. Le souci constant que tant de puissants motifs entretenaient dans l'âme de Colomb, les veilles non interrompues auxquelles il se livrait, surtout la douleur de ne pouvoir porter aucun secours à Don Barthélemy, son frère, qu'il aimait tant, finirent par réagir sur sa santé, et il tomba dans un état de maladie si grave, que le délire s'empara de son esprit et qu'on craignit sérieusement pour ses jours.

Le sentiment de l'égarement de ses idées ne lui fut cependant pas inconnu, car, dans une lettre qu'il écrivit peu de temps après à Leurs Majestés, il fait allusion à cette circonstance, et il raconte comment, dans les instants où sa raison semblait le plus l'abandonner, une voix secrète et divine semblait aussi lui dire qu'il triompherait de difficultés infinies qui l'assiégeaient, de même que, par sa confiance en Dieu, il avait triomphé de beaucoup d'autres; effectivement, au moment où il y avait le plus à désespérer de sa guérison et du retour du beau temps, la santé lui était revenue et le calme s'était rétabli dans les éléments.

Les communications se renouèrent donc entre la mer et la terre; tout ce qui avait quelque valeur fut transporté sur la flottille; les hommes rentrèrent tous àbord, mais il fallut se résigner à la perte de la caravelle échouée dans la rivière. Don Barthélemy, toujours semblable à lui-même, toujours faisant preuve de ce beau caractère qu'il avait déployé dans ses anciennes fonctions d'Adelantado, et Mendez, toujours aussi actif, aussi dévoué, se surpassèrent dans cette opération pénible du transport des objets et du rembarquement des hommes, qu'ils firent effectuer malgré les obstacles qu'y apportaient les naturels, avec autant de bravoure que d'intelligence; ils quittèrent la terre les derniers: en revoyant Colomb, l'un trouva un frère tendre et rassuré qui le remercia et le récompensa en le pressant étroitement sur son cœur; l'autre, un chef juste et bienveillant qui, en retour de ses bons et loyaux services, lui donna le commandement de la caravelle, devenu vacant par la mort de l'infortuné Tristan.

Ce fut à la fin d'avril 1503, que la flottille put quitter la côte de Veragua; le grand-amiral avait le plus grand désir et, certainement aussi, le besoin le plus vif de se rendre à Hispaniola, qui était le seul point où il put trouver à se ravitailler et à se réparer. Il profita, à cet effet, d'un vent assez favorable qui lui permit de gagner du chemin vers l'Est, et il chercha à s'élever suffisamment pour atteindre l'île le plus promptement possible. Heureusement pour lui qu'il fit cette route qui l'éloignait peu de la côte, car il arriva subitement que celle de ses caravelles qu'il avait voulu laisser à San-Domingo, ne put plus tenir la mer; il n'eut que le temps de la faire entrer dans un port, appelé par la suite Porto-Bello, où il en retira l'équipage et où il la laissa. Il continua ensuite à suivre son même air-de-vent;mais bientôt, il fut obligé de mettre le cap au Nord, et il ne put atteindre que le groupe des îlots des Jardins-de-la-Reine qui est situé dans le Sud de Cuba. Cette navigation avait duré plus de trente jours pendant lesquels ses matelots, sans cesse à la pompe ou aux manœuvres et d'ailleurs fort mal nourris, étaient littéralement épuisés. Ils essuyèrent cependant une bourrasque violente pendant laquelle les deux seules caravelles qui restaient, d'abord souventées, s'abordèrent ensuite et s'endommagèrent tellement, qu'il ne fut pas possible de songer à gagner Hispaniola. Le grand-amiral se dirigea donc vers la terre alors la plus voisine qui était l'île de la Jamaïque, mais il ne parvint à y mouiller que le 24 juin.

Le port dans lequel entra Colomb fut nommé par lui San-Gloria; il vit là, à l'inspection de ses navires, qu'il lui serait impossible de les y radouber, qu'il y avait même danger à ce qu'ils coulassent dans le port; il se hâta, dès lors, de les amarrer ensemble et de les échouer sur la partie la plus vaseuse de la côte; il y fît élever des sortes de teugues ou de dunettes sur toute la longueur des ponts, pour y coucher et y abriter son monde; il les mit en état de défense contre une attaque soudaine des naturels, et il prit toutes les mesures de discipline ou de prudence nécessaires pour éviter tout conflit avec eux. Les Indiens accoururent bientôt sur le rivage; Colomb donna à deux officiers la charge expresse de surveiller tous les échanges ou achats, afin qu'ils fussent faits avec la plus grande loyauté de la part des Espagnols; il envoya l'intrépide Mendez accompagné de quatre hommes dans l'intérieur, pour y traiter amicalement avec les caciques des environs afind'assurer ses approvisionnements, et il éprouva un grand soulagement d'esprit lorsqu'il vit ce serviteur si zélé, si dévoué et si intelligent, revenir au bout de quelques jours, dans une belle pirogue qu'il avait achetée, qu'il avait remplie de vivres, et après avoir conclu des arrangements satisfaisants pour établir des marchés.

Ayant ainsi pourvu au plus pressé, Colomb porta ses pensées vers l'avenir, mais il ne put se le peindre que sous les couleurs les plus sombres. Au nombre des éventualités futures, celle de l'impossibilité de sortir de l'île et d'être condamné à y périr, lui ainsi que tous les siens, de misère, de chagrin, peut-être même de mort violente, n'était pas la moins probable de toutes. Il fallait trouver un moyen de se rendre à Hispaniola ou d'y faire connaître sa position; sans cela il n'y avait que le hasard le plus providentiel qui put amener, de lui-même, un navire européen précisément au point où l'on était, et donner un secours qu'on pouvait considérer comme inespéré; mais comment quitter l'île sans bâtiment, sans moyens d'en construire un, sans même une seule chaloupe ou un seul canot en bon état! Obsédé par ces réflexions et par de plus pénibles encore, frémissant au sort funeste qui pouvait atteindre son fils Fernand et son frère Don Barthélemy, Colomb s'enferma le soir dans sa cabine comme pour prendre quelque repos, mais en réalité pour se livrer aux plus profondes méditations, et pour chercher dans les ressources toujours si fécondes de son imagination quel était le meilleur parti à suivre dans la situation si critique où il était.

Au point du jour, il se leva; quoique la veille il eût eu assez d'empire sur lui pour ne laisser apercevoir dans sa physionomie aucune trace de l'anxiété qui l'assiégeait, on aurait pu remarquer qu'en faisant son apparition au milieu de ses marins, il y avait sur ses traits une certaine empreinte de satisfaction qui éclatait comme malgré lui. Mendez fut un des premiers qui s'approcha de lui pour le saluer; le grand-amiral lui parla sur un ton en apparence fort indifférent, mais en le quittant pour recevoir d'autres marques de respect, il lui dit à mi-voix de venir le voir bientôt dans sa cabine où il avait quelque chose de très-particulier à lui communiquer.

Mendez fut ponctuel. Nous allons rapporter l'entretien qui eut lieu pendant cette conférence. L'art de formuler des dialogues a été poussé très-loin depuis quelque temps dans les relations; les historiens eux-mêmes n'en dédaignent pas l'emploi quoique souvent ces dialogues ne soient que des fictions, tant il y a de charmes dans ces conversations où le cœur semble se montrer à découvert, tant on est certain d'attacher le lecteur et de l'intéresser ainsi! Mais on en a tellement abusé, on a tellement ainsi métamorphosé la vérité elle-même en roman, que, pour éviter cet écueil dans un récit aussi sérieux que celui-ci, nous nous en sommes le plus souvent abstenu, et que nous n'avons fait parler nos personnages que lorsque nous avons eu des raisons suffisantes de croire que le langage que nous placions dans leur bouche avait été réellement tenu par eux. Tel est le dialogue suivant dont l'authenticité est doublement constatée, d'abord par le témoignagede Colomb lui-même; ensuite, par celui de Mendez qui l'a inséré tout entier dans une description qu'il a faite de ces événements dont il pouvait certainement bien dire:

«Quorum pars magna fui!»

Le vénérable grand-amiral ouvrit la conversation en ces termes:

«Diego Mendez, mon fils, de tous ceux qui sont ici, vous et moi nous connaissons le mieux le péril où nous nous trouvons: nous sommes en très-petit nombre, et ces sauvages insulaires sont au contraire très-nombreux; d'ailleurs, leur caractère est irritable et changeant; à la suite de la moindre altercation, ils peuvent très-facilement jeter à notre bord des faisceaux de broussailles et de bois embrasés, et nous brûler sur nos bâtiments. Je vous sais on ne peut plus de gré des mesures que vous avez prises pour assurer notre subsistance; mais le capricieux Indien qui nous apporte des vivres avec joie aujourd'hui, peut cesser de venir demain, et nous forcer, soit à mourir de faim, soit à faire une guerre qui devrait finir par notre extermination. J'ai cherché un remède à ces maux, mais je ne puis rien sans un homme très-capable, très-énergique et très-déterminé! Je vais m'expliquer: vous avez eu la fort heureuse idée d'acheter une bonne pirogue; c'est bien peu pour s'aventurer sur des mers comme celles qui nous entourent, mais avec l'assistance de Dieu, et avec un brave marin pour la conduire et la diriger, je suis persuadé que cette pirogue atteindra Hispaniola ... Il n'y a que ce moyen de nous procurerun navire et de nous tirer d'ici; dites-moi, Mendez, qu'en pensez-vous?»

«Seigneur grand-amiral, répondit Mendez, le danger dont vous parlez est effectivement beaucoup plus grand qu'on ne peut aisément l'imaginer; mais la traversée d'ici à Hispaniola, dans une aussi frêle embarcation et à travers ces mers dont nous ne connaissons que trop bien la violence, est, à mon sens, une entreprise inutile à tenter, car elle est impossible à exécuter! Je ne connais personne, Seigneur, qui osât s'aventurer à ce point.»

Colomb s'abstint de répondre; mais, à l'air expressif de son noble visage, Mendez comprit facilement que c'était lui que le grand-amiral désirait charger de cette périlleuse mission; il reprit alors sa phrase, et il la continua ainsi:

«Seigneur, j'ai plusieurs fois exposé ma vie pour le salut de nous tous, et Dieu m'a protégé de la manière la plus éclatante; l'exposer une fois de plus pour vous obéir ne m'arrêterait pas; mais sachez que l'on s'est plaint à bord que, lorsqu'il y avait quelque honneur à retirer d'une mission, c'était moi que Votre Excellence choisissait, tandis que d'autres auraient aussi bien pu s'en acquitter que moi; je ne puis donc accepter aujourd'hui que si, après avoir publiquement communiqué votre projet et réclamé le dévouement des équipages, personne ne se présente pour remplir vos intentions. En ce cas, je m'avancerai, et je me mettrai à votre disposition.»

Le grand-amiral consentit joyeusement à l'offre de Mendez; l'équipage fut, quelques moments après, rassembléen sa présence, et il fit un appel à une bonne volonté à laquelle nul ne se sentit le désir de répondre, tant le projet parut téméraire et irréalisable! Aussitôt, Diego Mendez s'avança vers Colomb, et il lui dit d'une voix ferme et accentuée qui impressionna vivement tous les assistants:

«Seigneur, je n'ai qu'une vie à perdre, mais j'en fais volontiers le sacrifice pour votre service et pour le bien de tous ceux qui sont ici présents; d'ailleurs, j'ai foi en la bonté de Dieu, et je me mets sous sa protection!»

Le grand Colomb embrassa le généreux Mendez; et tous les marins le comblèrent d'actions de grâces et de marques de reconnaissance et de respect.

Sans perdre de temps, la pirogue fut halée à terre, on y plaça une fausse quille et des fargues qui en exhaussaient le plat-bord; on y appliqua un bon couroi; on y mit quelque lest; elle fut matée et voilée; des vivres, de l'eau y furent embarqués ainsi qu'une boussole et plusieurs autres instruments de navigation; des instructions très-précises sur la route à suivre furent dressées par le grand-amiral, et il écrivit à Ovando, gouverneur d'Hispaniola, pour qu'il lui envoyât un navire propre à le ramener avec ses compagnons; enfin il remit à Mendez une lettre pour être portée à Leurs Majestés.

Dans cette dernière lettre, Colomb donnait tous les détails relatifs à son dernier voyage; il demandait qu'un bâtiment lui fût expédié à Hispaniola, pour qu'il pût effectuer son retour en Espagne, et il s'offrait à repartir aussitôt pour Veragua, dépeignant les avantages qu'il y avait à en recueillir pour la métropole,et la nécessité d'en initier les nombreuses peuplades aux clartés de la religion chrétienne. Quel génie pour les découvertes, quelle foi religieuse, et quelle passion pour les voyages n'y avait-il pas dans le cœur de cet homme extraordinaire, puisqu'il persistait toujours dans les mêmes idées, lors même que l'âge et les infirmités se faisaient si péniblement ressentir, et qu'il était enfermé dans des débris de navires, sur la côte éloignée d'une île presque complètement inconnue en Europe!

Tout étant disposé pour le départ, Diego Mendez s'embarqua sur sa pirogue avec un autre Espagnol qui, stimulé par lui, consentit à le suivre; six Indiens furent aussi de l'expédition. Le commencement du voyage fut rude et périlleux; ils côtoyèrent l'île et ils eurent beaucoup de peine à en atteindre la pointe orientale. Arrivés là, ils voulurent mettre pied à terre pour se reposer, mais ils furent entourés par les naturels qui s'emparèrent d'eux et les conduisirent trois lieues dans l'intérieur, avec leurs vêtements et leurs provisions qu'ils avaient l'intention de se partager entre eux, et où ils se proposaient de les mettre à mort.

On en fit même les apprêts, mais une dispute s'éleva sur la distribution du butin. Pendant cette querelle, Mendez parvint seul à s'échapper; il fut poursuivi, il n'eut que le temps de regagner sa pirogue, de pousser au large, et il eut le bonheur de retourner au port où étaient les naufragés.

Mais rien ne pouvait décourager un homme comme Mendez; il avait fait le sacrifice de sa vie pour le salut commun, et il considérait comme un devoir ou de la perdre, ou de réussir dans son entreprise. Il se disposadonc à partir de nouveau; toutefois il demanda à être escorté sur le rivage jusqu'à l'extrémité de l'île par une force armée pour le protéger. Cette demande fut accueillie: un Génois, nommé Barthélemy Fiesco, qui avait commandé une des caravelles et qui était extrêmement attaché au grand-amiral, s'offrit même à partager les périls de la traversée entière. Son dévouement excita celui des six autres Espagnols; une seconde pirogue fut procurée et dix Indiens se joignirent à eux. En arrivant à Hispaniola, Fiesco devait immédiatement revenir à la Jamaïque pour y donner des nouvelles de leur voyage, et Mendez devait, en toute hâte, continuer sa route jusqu'à San-Domingo pour y expédier le plus tôt possible un navire à Colomb, et pour s'embarquer et se rendre en Europe avec les dépêches du grand-amiral à Leurs Majestés.

Aussi bien armés, aussi bien disposés et approvisionnés que possible, ces hommes généreux partirent, ils furent salués par des acclamations unanimes d'encouragement et d'admiration lorsqu'ils quittèrent le rivage; Don Barthélemy, à la tête de plusieurs marins, les suivit sur la côte, en mesurant sa marche sur la leur. Ils atteignirent tous ainsi l'extrémité de l'île où il fallut attendre, pendant trois jours, un temps plus favorable que celui qu'ils avaient en ce moment. Enfin, les pirogues s'élancèrent bravement dans l'espace; Don Barthélemy, monté sur une éminence, y attendit qu'elles disparussent à l'horizon; alors, satisfait de les voir en bonne route et paraissant naviguer avec succès, il retourna vers son frère, pour lui communiquer ces détails tranquillisants.

Cependant plusieurs mois s'écoulèrent, et Colomb n'entendit parler ni de Mendez, ni de Fiesco, ni du résultat de leur entreprise. On comprend quel devait être l'état des naufragés, se regardant comme abandonnés et à jamais confinés dans cette solitude où la nourriture était presque entièrement composée de végétaux, dans un climat tantôt très-humide, tantôt très-chaud, et où les esprits étaient en proie à une tristesse que la réflexion ne faisait qu'augmenter. Les jours succédaient aux jours, les semaines suivaient les semaines; on épiait à l'horizon tout ce qui pouvait être le signe de quelque apparence nouvelle; la moindre pirogue indienne aperçue du rivage donnait des lueurs d'espérance qui s'évanouissaient toujours; on ne pensait qu'à une libération qui n'arrivait pas; on n'osait se livrer à l'idée que les courageux messagers de Colomb eussent péri en mer, tant cette supposition, une fois admise, aurait enfanté de terreurs! mais, au fait, rien n'arrivait, le désespoir se glissait dans les âmes, les maladies assaillaient les meilleures santés, l'irritation croissait de moment en moment; quelques-uns étaient même assez injustes pour accuser leur amiral de tous les maux qui pesaient sur eux, comme s'il avait pu les empêcher, comme si, au contraire, il n'avait pas fait tout ce que peuvent la science et la prudence pour les conjurer, comme enfin s'il ne les ressentait pas autant, et plus sans doute encore, que ceux qui étaient assez injustes pour le représenter comme étant la cause de ces maux!


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