II

Grillon est du nombre des insectes à qui fut refusé le don du vol.

Les insectes utilisent tantôt le mode de sustentation dans l’atmosphère que les appareils humains ont aujourd’hui copié avec bonheur, tantôt divers autres procédés d’envol et de vol que nous ne savons pas imiter encore. Ainsi la plupart des coléoptères sont de merveilleux aéroplanes naturels, aux ailes fixes, et que la force tourbillonnante, quasi hélicoïdale des bouts d’élytres, entraîne dans l’espace avec une rapidité considérable, mais aussi avec des difficultés au départ et à l’atterrissage qui font penser à l’infirmité la plus pénible du vol humain tel que notre génération l’aura pratiqué. Dans l’ordre des orthoptères, dont est Grillon, le vol à ailes battantes, en vain tenté jusqu’ici par les mécanismes ou organes artificiels dus à l’intelligence des bipèdes supérieurs, a été fort bien réalisé par diverses espèces de sauterelles et par la mante religieuse, pour ne citer que des insectes connus sous nos climats.

Quant à Grillon, il a, lui aussi, des ailes, disposées au repos de la même façon que celles, par exemple, de son parent Criquet, mais les muscles qui les attachent à son corselet ne lui permettent pas de s’en servir autrement que pour le chant, lorsqu’il est mâle et que c’est sa suprême métamorphose, la saison de ses amours.

Les naturalistes ont dû, en conséquence, inventer une sous-classification pour lui : orthoptère sauteur.

Pourquoi Grillon a-t-il pu persister au cours des temps sans la faveur du vol ? En vertu des avantages offerts aux déshérités et aux faibles… Il n’avait pas besoin de voler parce qu’il était capable d’un effort moindre, à savoir de sauter dès que sorti de l’œuf, et capable surtout d’un effort dans un autre sens, à savoir de creuser le sol et de s’y gîter.

J’ai déjà dit le volume de son cerveau, qui est, proportionnellement, le triple du nôtre ; ses nerfs faciaux feraient envie à un Martien de Wells ; comme un Sélénite du même Wells, il a une figure en « seau à charbon », inexpressive à l’égal d’un objet ménager vulgaire ; mais ses admirables yeux à facettes et ses antennes, microscopiquement étudiés, permettent d’imaginer pour lui un monde de sensations si vraisemblablement féeriques pour notre intelligence que c’en est à rougir d’être humain. Sa cousine la taupe-grillon, ou courtilière, qui, elle non plus, ne vole pas, ne possède, comparativement à lui, qu’une cervelle ridicule. Mais elle aussi prend sa revanche, avec ses pattes antérieures, qui sont de merveilleux outils à creuser des sapes interminables ; et cet autre orthoptère est devenu un recordman, si j’ose dire, du vol souterrain, au grand dam des jardiniers ; car sa fougue se soucie peu des racines, surtout quand elles sont tendres et qu’elle peut, au passage, s’en repaître délicieusement.

Dans le monde des orthoptères, la courtilière représente assez bien l’anarchie gâcheuse et mal dirigée ; la sauterelle, une aristocratie aérienne, vagabonde et fantaisiste ; la mante religieuse, le militarisme sanguinaire : Grillon est le bourgeois, l’être moyen et modéré, travailleur et paresseux tout ensemble ; ses pattes de derrière ne lui permettent pas de bondir très haut, ses pattes de devant ne lui permettent pas de s’enfoncer profondément dans la terre. Mais, comme on le verra plus loin, c’est au moment de la vieillesse et de la mort annuelle de sa race que cet insecte, plus favorisé que les hommes de condition bourgeoise, sait devenir beau, aimer et bien mourir.

La vieillesse et la mort annuelle d’une race ! Il en est de Grillon comme de la plupart des autres insectes ; les pères sont morts après l’accouplement, les mères sont allées rejoindre leurs sèches dépouilles après avoir confié à la Terre, à la grande Nourrice, les germes d’une progéniture qu’elles savaient peut-être ne voir naître jamais. Les insectes qui, comme les termites, les autres fourmis ou les abeilles vivent en société, ne sont point dans le même cas. Ce sont, en un sens, des dégénérés dans leur monde, comme, dans la classe des mammifères, ceux que leur faiblesse ou leurs dissensions personnelles ont obligés de vivre en société.

D’autre part, nous expliquerons plus loin comment un an de vie, pour Grillon, correspond à plusieurs milliers d’années humaines… Mais nous, pour ne parler encore que de nous, sommes-nous sûrs qu’entre le premier mammifère à station verticale qui n’a plus mérité le nom de singe et celui qui fut obligé d’inventer le feu, il n’y a pas eu une lacune, une époque de chaos ou de cataclysmes dont des traditions comme celle du Déluge rendent compte dans presque toutes les mythologies, dans le folklore universel ? Sommes-nous sûrs de la valeur de mots comme Mort de la Terre ou de la race humaine, nous qui ne savons pas regarder le temps en face et qui sommes incapables de fouiller historiquement son ombre à une vingtaine de mille années derrière nous ?

Donc, Grillon a des ailes, mais ne vole pas ; il a des pattes de derrière énormes, admirablement musclées, mais elles ne lui servent guère à sauter que dans sa toute première jeunesse, durant la période de sa vie où il fait l’apprentissage de l’univers. Néanmoins, si vous et moi sautions aussi bien que lui, nous pourrions franchir en hauteur les tours de Notre-Dame et, en largeur, la Seine, sans qu’il en résultât pour nous aucun inconvénient. Nous pourrions, d’un coup de dents et sans fatigue, couper un arbre de cinquante centimètres de diamètre, et je ne prononce pas au hasard ce chiffre de cinquante centimètres, je spécifie même qu’il s’agit d’un arbre à bois dur, parce que la force musculaire des mâchoires de Grillon a été et peut être très facilement calculée. Nous pourrions rester sans manger ni boire durant des ans, car, bien que gourmand et même gourmet, Grillon n’est pas physiologiquement affecté d’un jeûne d’une semaine… J’ai peur, en écrivant, que mon désir de ne point ratiociner de façon pédantesque inspire quelque méfiance à ceux qui voient l’étude, l’observation, l’expérimentation et la science, non pas dans des phrases claires et qui leur permettent de penser eux aussi, mais dans des successions d’affirmations obscures et d’autant plus mémorables. Aussi n’irai-je pas plus loin dans ma comparaison entre un insecte assez peu favorisé et le roi des mammifères…

Je m’en voudrais simplement de ne pas indiquer en cet endroit combien il serait désobligeant pour les hommes de se voir du jour au lendemain réduits à la taille des insectes, ou de voir ceux-ci se hausser jusqu’à la leur. Que ferions-nous contre ces admirables machines de guerre vivantes, qui portent dans leur organisme la réalisation de tous leurs besoins ? Quel sentiment n’aurions-nous pas, enfin, de notre disgrâce ? Nous comprendrions, du moins, que c’est probablement elle seule qui a fait notre force, à nous mammifères ; qu’un lucane, à taille égale, aurait raison d’un tigre ; qu’on ne nous a permis, à nous humains, à nous juchés au prétendu sommet de l’échelle, d’inventer et de perfectionner des machines que parce qu’il n’aurait jamais été, sans cela, question de nous donner l’univers.

Le droit de l’Humanité à la vie est le triomphe du droit des faibles. Qu’elle en ait abusé, comme une petite fille gâtée, ratée ou parvenue, ceci est sûr et c’est dans l’ordre. Mais avant de tenter, plus loin, de traduire en langage humain, et français si possible, le monde tel que Grillon le conçoit, je tiendrais à lui prêter un instant, avec la connaissance de nous-mêmes, un peu de notre sensibilité et quelques-uns de nos mots.

Je suppose qu’alors je l’entendrais nous dire :

— Evidemment, je ne comprenais pas ce que vous étiez. Je ne vous croyais même pas vivants et mortels, au sens que ces épithètes ont pour ma race. Je vous prenais pour des phénomènes terribles, dûment classés dans ma mémoire instinctive, laquelle, vous n’en doutez pas vous-mêmes, dépasse prodigieusement votre mémoire soi-disant intelligente et raisonnée. Vous venez de m’expliquer ce qu’il en fut de vous et où vous en êtes ; je resterai désormais émerveillé et peiné en y pensant, durant le temps immense de vie, par vous dénommé onze mois, que j’ai à vivre. O géant, ne te vexe pas si je te plains, et n’accuse que mon incompréhension de tes bonheurs, qui doit fatalement égaler la tienne en face des miens. Je te plains. Tu vis des temps si longs et si inconcevables pour moi que j’aime mieux n’en pas faire le compte, parce que les prodiges brumeux des immensités qui se déroulent alors devant ma pensée m’effraient. Je ne t’en plains que davantage. Quelle conquête péniblement achetée doit te paraître le bien-être relatif de ta race ! Vous avez des misères, des maladies, des ennemis, des guerres, si j’ai bien compris ton discours ? Ceci n’est rien, car nous non plus ne sommes pas à l’abri d’une existence prématurément fauchée. Mais, à moins de malchance, ayant fait l’apprentissage du monde, je vis, j’aime quand je suis très vieux et parfait, et la mort naturelle ne m’apparaît alors que comme la récompense de mon labeur, comme le repos que j’ai mérité. Est-ce vrai que vous ne naissez que pour croître, puis aussitôt décroître, et que vos derniers jours ne sont pas les plus triomphalement beaux ? Nous autres, nous avons en onze mois trois vies successives, une naissance et deux métamorphoses dont la dernière nous vaut l’amour… O pauvres compagnons terrestres qui n’avez droit qu’à une vie désordonnée, incohérente, qui connaissez l’amour au hasard, dans l’âge où vous n’en pouvez comprendre la noblesse et qui, dans votre vieillesse, quand c’est l’heure de la nuit noire et l’arrivée de ceux qui vous continueront sur la Terre, ne pensez plus à l’Amour que pour en avoir le regret ou le mépris !…


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