L’œuvre de vie et de perpétuation accomplie, l’heure du repos définitif est toute prochaine. J’observe Grillon et Grillonne aux heures prévues de l’agonie : rien, dans leur aspect, ne laisse prévoir la nécessité de leur anéantissement. Elle, après la ponte, est redevenue agile et alerte pour quelques heures. Après l’accouplement, le mâle, quand il est rusé ou bien inspiré, s’est éloigné d’elle à toutes jambes et à grand renfort de bonds. On sait pourquoi. Mais ce désir de fuite et cette légitime crainte d’être plus ou moins endommagé n’indiquent-ils pas que ce condamné à mort tient à l’existence, qu’il ne se croit pas guetté encore par la sentence sans appel ?
En tout cas, sa vie continue à être telle qu’il l’a vécue en sa plus superbe saison. Promenades, chansons, batailles. L’appétit, en liberté comme en captivité, demeure excellent… Et cependant la mort est là.
Elle est là, dans la splendeur éclatante de juillet et surtout d’août à son commencement, tapie comme un invisible monstre aux mille et mille doigts assassins, sur les champs fauchés, dénudés, comme si la sécheresse rousse et rase lui permettait de mieux viser ses innombrables proies.
En cage, les grillons et les grillonnes, s’ils ne se peuvent éviter, se distraient en s’entre-dévorant ; et, bientôt dans la petite communauté si longtemps paisible, puis si joliment batailleuse, il n’y a plus, — spectacle navrant, — que des moribonds mutilés, qui se traînent en boitillant à la poursuite des camarades encore plus piteux qu’eux-mêmes ; les femelles, rudes gaillardes encore, ont tôt fait de mettre ordre à cela, et Bacchantes, de déchirer leurs Orphées ; puis elles se déchirent entre elles.
Dans les champs, avant de mourir, les grillons et les grillonnes se promènent, de façon désintéressée cette fois. Leurs gîtes sont définitivement abandonnés et accaparés aussitôt par des profiteurs capons, des intrus sans gloire qui se seraient bien gardés, eux, de s’y introduire en d’autres temps : petites limaces terrifiées par la canicule, infimes colimaçons blancs, hôtes ordinaires des fossés à présent taris, bestioles qui tentent tant bien que mal d’attendre sous la terre, à l’ombre, le retour de l’humidité indispensable à leur bonheur, cloportes, scolopendres, — toute une vie gluante et timide, amie du noir. Parfois une minuscule rainette trop précoce s’y installe, à l’affût du regain, des premières averses et des mousses reverdies. D’autres fois encore, c’est un jeune lézard gris, né loin des rocs ou d’un vieux mur, qui loue à peu de frais, en attendant mieux, l’ancienne demeure de Grillon. Celui-ci, en tout cas, semble désormais indifférent à ce gîte qu’il a construit avec tant de peine, si soigneusement entretenu, si héroïquement défendu ; il n’y reviendra pas mourir.
Et peut-être l’a-t-il oublié déjà ; ce qui est sûr, c’est qu’il agit comme s’il ne le reconnaissait plus, qu’il se refuse à y entrer quand je veux l’y contraindre en l’agaçant du bout du doigt… Quand la nouvelle génération de grillons naîtra, tous les anciens trous seront depuis beau temps inutilisables, déformés par leurs locataires de hasard, ou détruits, ou comblés… Le futur constructeur aura, comme jadis son père et sa mère, tout à apprendre ; et nous nommerons avec quelque mépris instinct sa science vite acquise, immuable, précaire certes, mais cependant suffisante et, à ce titre, raisonnable et intelligente autant que celle dont nous nous enorgueillissons.
Donc, Grillon ayant fini d’aimer, et Grillonne allégée de ses œufs, se promènent sans but, jouissant une dernière fois de cette lumière qu’ils ont tant aimée, du soleil qui les gonflait d’orgueil et d’amour, de cette nuit aussi qui fut comme une immense cloche de cristal autour et au-dessus de leurs heures les plus belles. Soleil, ombre, tout cela se mélangeait pour notre héros comme du sucre et du miel à l’aliment herbacé généreusement fourni par la terre inépuisable. Et jamais celle-ci, pour peu que quelques gouttes de rosée la flattent, l’encensent, la parent, ne fut si riche en parfums qu’en cette saison de mort. Notre odorat humain participe lui-même à la sensuelle fête des foins mûrs ; combien beau n’est-il pas, le poème qui vibre à présent dans les antennes de l’insecte, dans le froissement affaibli de ses ailes ! Et quel est-il, sinon celui de la nature à son apogée, dans sa splendeur prodigue et son insolente illumination ! La victoire est absolue, l’avenir préparé par les graines animales ou végétales… Je crois pouvoir dire dès à présent que, dans le poème silencieux par Grillon composé ou récité durant ces suprêmes instants, la crainte et la douleur sont absentes et que, pour la graine errante qu’il fut, s’impose, domine, éclate la certitude d’avoir connu le plus beau triomphe, puisqu’il s’agissait de vivre pour produire et de mûrir pour mourir.
Pour mourir… Mais l’idée de la mort existe-t-elle seulement dans le cerveau de l’insecte, du moins quand il s’agit dela mort à son heure?
Grillon s’est réalisé lui-même jusqu’à la perfection, selon des lois imprescriptibles ; il n’est pas possible qu’il ne se considère pas, à sa manière, comme un rouage humble mais indispensable dans la grande machine de l’univers. En raisonnant, — une fois n’est pas coutume ! — d’un point de vue humain, en imaginant selon nous, à l’usage de notre insecte, une philosophie approchant des nôtres, voici quelques idées qu’on pourrait lui prêter alors en toute raison :
« J’ai mérité d’accomplir ma tâche jusqu’au bout… Maintenant, les herbes sont sèches, l’été exagère ses feux, je me sens las de manger, d’aimer et de courir à travers le monde : je vais m’endormir quelques semaines pour m’éveiller ensuite, — récompense de ma valeur, — non plus un, mais légion ; non plus fatigué, mais léger, bondissant, tout neuf et plein d’un courage retrouvé devant les mille menaces de la terre et du ciel, menaces dont j’aurai raison, je l’espère, encore cette fois, — dussent la plupart des parcelles rajeunies de mon être succomber dans la grande bataille… »
N’avons-nous pas l’impression que cette philosophie ou, si l’on préfère, cette religion naturelle, que cette métaphysique et de pareils espoirs correspondent, dans le cas de notre insecte, à une traduction de ce qui est, toute simple, et telle qu’il nous est rarement possible d’en donner de plus exactes, je veux dire de plus satisfaisantes, pour notre science et notre esprit ?
Non, il ne me paraît pas possible que Grillon, possédât-il pour le reste des sens et une intelligence analogues aux nôtres, connût une signification à des mots comme ceux qui chez nous se prononcent mort, mortel, mourir… L’observation et l’expérience nous ont fait reconnaître en lui, au cours de cette histoire de sa vie, des sentiments incontestablement intelligibles et identifiables pour nous, qui les éprouvons aussi à notre manière : sentiments qui ne sont pas toujours, certes, de ceux que nous préférerions voir flamboyer aux cimes de l’âme humaine, mais qui ne nous en sont que plus familiers ; comme un homme, Grillon aime son gîte, son labeur, le chant et il est crâne quand il aime, toutes vertus qu’on ne peut qu’admirer ; pareil à certains hommes, — j’écriscertainsdans le désir de ne pas me montrer trop sévère envers mes semblables, mes frères, — il succombe maintes fois à la tentation de divers péchés, pour la plupart capitaux : ainsi à la gourmandise, à la colère, voire même à l’orgueil et à la paresse ; j’ajoute à son excuse qu’il est gourmand autant que tous les êtres dont l’estomac est bon, coléreux et orgueilleux comme la plupart des braves, et paresseux à la façon des gens qui ont beaucoup travaillé. Bref, entre lui et nous, de nombreux points de contact physiologiques existent et je ne pense point que personne puisse douter de ceci.
N’omettons donc pas de regarder ici Grillon mourir comme nous l’avons regardé, entre autres choses probablement plus graves selon lui, chercher sa demeure, l’aménager, se nourrir et se défendre.
Le mâle s’accouple trois ou quatre fois et il semble que le dernier accouplement soit le seul fécond, en tout cas le seulvalable, puisque le mâle que j’isole après un seul accouplement vit à peu près aussi longtemps ensuite que s’il avait été absolument privé d’aimer. De même, la femelle qui n’a eu qu’un époux et qui en a été séparée aussitôt, pond des œufs qui neuf fois sur dix sont stériles. Mais, dans la grande cage, où les amours et les pontes ont été normales, choisissons un couple ; choisissons-le parmi les plus gaillards de nos pensionnaires, parmi ceux qui sont pourvus de tous leurs membres, dont le crâne n’est pas trop bosselé, bref parmi les privilégiés des hasards de la guerre amoureuse et nuptiale… Rien ne paraît changé à la vie ; elle continue… Le solitaire et la solitaire vont et viennent, mangent, font un peu de musique ou de toilette… Et puis, au bout d’un temps qui n’excède jamais soixante heures pour Grillon après le troisième ou quatrième accouplement, trente heures pour Grillonne après la suprême ponte, vous les voyez qui, soudainement, s’immobilisent.
(A rappeler que, si les deux éléments du couple n’avaient pas été logés chacun dans une cage, il ne se serait plus agi, même à pareille heure, de promenades ou de collations, de musique ou de toilette, mais d’un féroce duel où la femelle aurait trucidé son adversaire en quelques instants).
Grillon (ou Grillonne) s’immobilise, n’importe où, et toujours de la même façon subite, quelle que soit la couleur de l’heure fatale, qu’il fasse jour ou nuit, que je guette cette agonie à la clarté d’un beau soleil ou à la lueur d’une lampe ; il ne chancelle pas, non : il s’affaisse peu à peu sur ses six pattes, jusqu’à ce qu’il touche le sol du bas du museau et de la pointe de l’abdomen ; il ne chavirera et n’expirera ventre en l’air que si la pente du terrain et les lois de la pesanteur l’exigent ; sinon, la fin se manifeste seulement par la cessation du remuement des antennes ; insectes, celles-ci retombent, non pas en avant et comme vers l’avenir, mais en arrière, doucement, très doucement, jusqu’à ce qu’elles aient atteint l’appui que leur offre la surface plane du dos, ou le cran d’arrêt des pattes sauteuses.
Quelques secondes plus tôt, Grillon vivait, chantait encore, goûtait l’air et la lumière, savourait le monde. Je ne puis me décider à écrire ici qu’il est mort ; ce mot me paraîtrait malencontreux, un peu « comme aux Romains qui », remarquait Montaigne, « avaient appris de l’amollir ou l’étendre en périphrases » et, au lieu de dire :il est mort, disaient :il a vécu. Je n’écrirai pas mêmeGrillon a vécu, tant il paraît justifié de prétendre, — comme sans doute lui-même le croit, — qu’il va, tout simplement, pour quelques jours, se reposer de vivre.
Ecoutons encore Montaigne :
« La mort est moins à craindre que rien, s’il y avait quelque chose de moins que rien. Elle ne vous concerne ni mort ni vif : vif, parce que vous êtes ; mort, parce que vous n’êtes plus… Pourquoi crains-tu ton dernier jour ? Il ne confère pas plus à ta mort que chacun des autres. Le dernier pas ne fait pas la lassitude, il la déclare. Tous les jours vont à la mort : le dernier y arrive. Voilà les enseignements de notre mère Nature. »
O mon maître Michel Eyquem, laissez que je me sépare momentanément de vous. Certes, votre doctrine a butiné tout le miel de la sagesse antique, si facile, si pratique, si utilitaire, sans jamais l’être bassement, et qui fournirait tant de consolations à ceux qui voudraient (ou qui pourraient, hélas !) s’accommoder en notre temps de ses préceptes. Mais j’ai peur que les enseignements de notre mère Nature et ceux de la sagesse antique, qui est si souvent la vôtre, ne concordent pas tout à fait ici.
Car Grillon ne donne l’exemple d’un sage selon Montaigne que lorsqu’il meurt à son heure. S’il expire à la suite d’une blessure ou d’un accident, partiellement éventré ou décervelé, alors nous assistons à une agonie très longue, lugubre, odieuse, presque humaine. La face en seau à charbon, bien entendu, continuera à n’exprimer d’émotion aucune ; mais, pour qui connaît le petit être, la souffrance, dans ses attitudes, dans les frissonnements éperdus de ses antennes et de ses palpes, dans les tressaillements de ses pattes ou de ses viscères, dans les contractions spasmodiques de ses ganglions nerveux, apparaîtra aussi éclatante que sur le visage d’un supplicié.
Où je serais tenté de rejoindre mon maître, c’est lorsqu’il nous prêche que nul des hommes ne meurt avant son heure, « que l’utilité de vivre n’est pas dans l’espace, mais dans l’usage qu’on en fait », et que tel a vécu longtemps, — Jésus ou Alexandre par exemple, — qui a peu vécu. Belles paroles, nobles pensées, mais qui sont néanmoins d’ordre moral et nullement biologique. Quels sont les hommes qui pourraient prononcer ces paroles ou concevoir ces penséesen toute sincérité, quand la certitude leur vient de l’instant fatal ? Je ne dis point qu’il n’en existe pas, héros ou fous, mais ils ne représentent que des exceptions ; ils sont des anomalies, des monstres, des prodiges.
La vérité humaine est plutôt dans la légende de la Mort et du Bûcheron, dans les vers dela Jeune Captive, ou dans la bouche du poète de celle-ci, murmurant, en touchant son front, devant l’échafaud abominable, la phrase déchirante : « Pourtant, il y avait quelque chose là ! » Il faut bien l’avouer, puisqu’il n’est pas physiologiquement fatal que nous disparaissions après avoir aimé, puisque, moralement, il n’est pas non plus nécessaire que nous mourions dès lors que nous avons accompli un exploit ou produit un chef-d’œuvre, ici la sagesse antique, ou plutôt celle de Montaigne se trouve, me semble-t-il, en défaut, et elle a tort d’invoquer l’autorité de notre mère Nature.
Il est juste, il est raisonnable qu’un centenaire, eût-il été malheureux ou inutile tout le long de sa route, s’indigne à la pensée de mourir ; il estnaturelque son anéantissement lui semble une iniquité,parce que nulle heure proche ou lointaine ne lui a jamais été fixée par la Nature.
Seul un être hypothétique, tel qu’un criminel vertueux, pourrait juger que, socialement, et à ce seul point de vue, sa disparition est légitime ; mais la vérité sociale n’est-elle pas encore plus hypothétique qu’un criminel vertueux ? Et, enfin, si le criminel vertueux se repentait sincèrement, n’estimerait-il pas, du même coup, que ce repentir sincère, définitif, lui rend tous ses droits à l’existence ?
L’homme qui s’éteint comme une lampe où a brûlé toute l’huile, peut ne pas protester contre la mort, mais c’est parce qu’il ne la voit pas venir. Le plus fervent chrétien, le philosophe le plus sûr de ne pas périr tout entier, doivent logiquement regretter de quitter « trop tôt » la terre où ils ne savent pas si d’autres, après eux, propageront comme ils l’ont fait la vérité, c’est-à-dire leurs croyances salutaires ou les idées qu’ils tenaient pour généreuses. Il n’est donc pour l’homme, à généralement parler, qu’une acceptation naturelle du néant ou de l’immortalité ; et cette acceptation est, si l’on peut dire, négative.
Il faut maintenant procéder à l’autopsie du menu cadavre. Quand il s’agit de dépouiller la réalité d’une créature vivante, l’expérience ne saurait s’arrêter à la mort de celle-ci. Cependant, quand j’ai disséqué pour la première fois Grillon mort de sa belle mort, je ne prévoyais guère l’importance qu’aurait pour moi, et peut-être aussi pour le lecteur, une opération dont rien ne m’indiquait le profit, que dictait seule la fantaisie si souvent errante ou superflue dont les plus grands et les moindres chercheurs demeurent heureusement les esclaves.
Alors, je constate que la boîte cranienne est presque absolument vide de liquide, que, par conséquent, les impressions de l’œil à facettes n’avaient guère plus de chance de parvenir au cerveau, que celui-ci, comme tout autre centre nerveux, s’est racorni et a sensiblement diminué de volume, que les intestins, au microscope, apparaissent criblés sur toute leur longueur d’un nombre considérable de trous en proportion équivalents à ce que seraient des perforations de plus d’un millimètre de diamètre sur des intestins humains ; donc, durant les quelque trente heures ou les quelque soixante heures qui précèdent la belle mort de Grillonne et de Grillon, l’insecte n’est, selon toute vraisemblance, qu’une machine aux rouages usés et que nulle force n’anime plus ; il bouge, bruit et paraît se nourrir encore ; mais il n’y a là, en réalité, qu’impulsion de vitesse acquise et effet d’élan donné ; de même se comporte le moteur à explosions, lorsqu’il tourne quelques secondes encore après que la décision du conducteur a étranglé les gaz et coupé l’allumage. Je ne dis d’ailleurs rien de tout cela pour flatter l’ombre sèche de Descartes.
La lampe s’est éteinte faute d’huile… Mais ce serait trop humainement expliquer la fin subite et incontestablement sans souffrances de l’insecte, que de le faire grâce à une pauvre métaphore qui n’a été ou ne sera réellement valable que pour quelques-uns d’entre nous. En ce point de mon objet, je rêve d’éclairer le réel d’une lumière plus lointaine, plus difficile à projeter, mais plus sensible et intelligible.
A la vérité, pour Grillon, la mort survenant à son heure est chose simplement inexistante ; prononcé à propos de lui, ce mot n’a de sens que pour nous.
Déjà, après ce que nous a appris l’autopsie, les sentiments et les idées que j’ai prêtés à Grillon un peu plus haut, cette persuasion de ne s’endormir que pour quelques jours et cette foi en sa résurrection multipliée, peuvent apparaître moins fantaisistes et arbitraires ; nous ne traduisons plus, nous ne transposons plus ; ayant pris posture scientifique, nous décrivons les faits et énonçons les inductions auxquelles nous autorisent et nous inclinent les faits observés. Grillon estvide, ou à peu près, de tout ce qui lui permit de refléter son monde et de respecter jusqu’au bout le devoir de vivre ; il y aurait également intérêt à analyser chimiquement le cadavre ; je ne l’ai pas fait, cette expérience étant pour moi compliquée et difficile, et ne me paraissant pas indispensable à la vertu et à la suite de mes raisons ; il y a lieu d’ailleurs de conclure de la disparition presque absolue du liquide facial et du racornissement des ganglions, de la mise hors d’usage de l’appareil digestif, à un appauvrissement considérable de la plupart des éléments du protoplasme dans ce petit système organisé prêt à redevenir matière inorganique.
Grillon a donc transfusé le meilleur de lui-même, sa vie et sa réalité, aux organes procréateurs de Grillonne ; il faudra ensuite que celle-ci, pour que les œufs soient dignes d’éclore, ajoute à ce don sa propre vie et sa propre réalité. Ainsi, la vie et la réalité se poursuivent et se perpétuent, sans brisure, en ligne ininterrompue et droite, du passé au présent, du présent à l’avenir illimité, du mâle à la femelle et de la femelle aux œufs qui conjuguent et multiplient leur double essence. Avant même que la dépouille ou la défroque du mâle soit inerte, il existe à nouveau, dans les chapelets ovariens fécondés ; la femelle fait encore semblant de vivre, alors que déjà ses œufs sont animés, croissent, palpitent d’une ardeur puissante et impatiente au sein de la suprême nourrice, du générateur hybride et sans sexe, de Gaïa qu’on peut aussi nommer Pan.
Où et comment concevoir de façon plus claire et distincte la notion de perpétuité, de pérennité, d’immortalité, ou, pour plus humblement mais non moins fortement dire, l’évidence de l’absurdité de l’idée de mort ?