Grillon, lorsque j’ai frôlé son antenne et suscité en lui la sensation du péril, s’est donc caché sous une feuille morte ou dans la fissure d’une souche, ou dans une craquelure de terrain. La nuit est déjà prochaine et fortes sont les chances pour qu’il ne bouge plus, avant l’aurore et la tiédeur, de ce gîte de hasard. Partons. Aussi bien, demain, ses frères de la même ponte ou ses cousins des pontes voisines auront à leur tour fait craquer l’écorce de la graine animale, et Grillon naissant sera légion dans les sentes herbues ou les clairières gazonnées de la forêt.
C’est là, pourvu que le temps soit chaud et soleilleux, qu’il le faudra rejoindre demain. S’il pleuvait ou bruinait, il ne bougerait non plus que s’il était captif encore de son œuf et continuerait de vivre où il s’est gîté provisoirement, dans un état de somnolence bougonne et presque végétative. Aussi bien, il ne mange pas encore, et n’a pas besoin de cela pour se sustenter, durer et même se développer, ainsi que je le prouverai ailleurs.
Mais le temps est clair, et, dès neuf heures, le soleil rayonne comme un vieux beau qui fait semblant d’oublier que le véritable été touche à son terme. Grillon n’a pas attendu mon arrivée pour repartir à la découverte. Il n’est point pour lui de minute à perdre : une de ses minutes n’équivaut-elle pas à des mois pour nous ? Et le voici qui, innombrable par endroits, sautille, se dissimule, puis reprend son élan à tout hasard, puis se cache de nouveau avec une touchante maladresse. Gardons-nous de l’effrayer. Suivons-le, non pas de loin, mais sans faire de bruit ni bousculer le sable, le gravier ou les brindilles sèches ; et nous le verrons à l’œuvre.
Il sied d’esquisser brièvement son portrait à cette heure, au lendemain de sa naissance ; il est déjà à peu près aussi entièrement brun et mordoré qu’il le demeurera sa vie durant — (en dehors des heures qui suivront ses diverses métamorphoses) ; les femelles gardent, cependant, pendant une dizaine de jours un anneau blanc bien visible entre l’abdomen et le thorax ; chez elles, il ne disparaîtra jamais complètement, et nous en retrouverons comme la trace sur leurs ailes inutiles et silencieuses lorsqu’elles endosseront la parure nuptiale. — Taille mise à part, Grillon est donc déjà, à peu de chose près, ce qu’il sera jusqu’à son épanouissement printanier. Sa figure en seau à charbon a déjà son inexpression définitive. Il saute avec plus de facilité qu’il ne le fera jamais ; mais il ne faut pas croire que, même à l’aube de sa vie, ces espiègleries lui plaisent ; il ne s’y livre qu’en cas de danger et notamment lorsque l’approche de la pointe d’un soulier humain l’invite à changer au plus tôt de domicile. En réalité, dès cet instant, il possède en lui ces sourdes hérédités bourgeoises et casanières, avec tendances à l’obésité, qui le caractériseront durant la majeure partie de son existence. Il semble toutefois profiter de son apparence et de sa couleur de puce (il n’est guère plus gros alors que la plus géante des puces) pour rappeler aussi cette bestiole par le bondissement frénétique, nigaud, hasardeux et maintes fois intempestif.
Mais, si rien ne menace Grillon ou, plutôt, si Grillon suppose que rien ne le menace, il aime mille fois mieux, dès ce moment, courir que procéder par sauts. Criquet et ses pareils marchent parfois, avec un dandinement qui fait penser à celui de l’avion qui « laboure » ; Criquet s’avance alors en personnage entravé par des ailes, mais qui n’ignore pas qu’il peut, quitté le sol, faire succéder au bond une envolée. Grillon, qui n’escompte ni pour le présent ni pour l’avenir un si merveilleux privilège, préfère adapter tout de suite ses pattes, non pas à la marche, mais à la course ; certes, sur ce point, sa cousine la courtilière le laissera bien loin derrière elle ; au lendemain de sa naissance, il n’en est pas moins un très remarquable coureur à pattes ; tandis qu’un saut l’essouffle et l’ahurit, cinq à six mètres de terrain couverts à grande allure ne semblent pas le fatiguer trop.
C’est donc d’un sextuple trépignement hâtif que Grillon procède sur les chemins du vaste univers. Promenade fiévreuse, agitée et qui, de prime abord, nous paraît dépourvue de toute méthode directrice ; mais, sans doute, est-ce notre si difficilement guérissable anthropomorphisme qui est cause que nous la jugions ainsi ; il s’agit pour Grillon d’apprendre la vie et de faire vite. Nous autres, nous sommes toujours tentés d’imaginer l’apprentissage du monde à travers les rideaux du berceau et le long du lent déroulement des mois humains. Pour lui, toute seconde gâchée est plus dangereuse que ne l’est pour nous une année perdue. Vivre ! Il faut vivre… Et, pour seulement tenter de vivre, il faut d’abord comprendre, emmagasiner, expérimenter, réfléchir, peut-être même induire et déduire.
Grillon, à chaque instant, arrête sa course et paraît méditer, antennes et palpes frémissantes, devant des objets quelconques et dont nous ne saurions deviner tout de suite quel peut être l’intérêt pour lui. La nourriture, ai-je dit, ne l’inquiète pas encore. L’aliment qui lui est indispensable est donc strictement intellectuel. Une observation rapide suffit d’ailleurs à faire comprendre que la notion d’un maximum de sécurité est celle qu’il cherche à acquérir avant toute autre.
C’est au moment de supputer les instruments d’investigation qui lui ont été fournis par la nature pour aboutir à cette notion primitive et indispensable que je me sens tout à coup singulièrement désarmé.
D’homme à homme, la diversité des perceptions sensorielles est telle que, si nous nous trouvions pourvus soudain des sens de notre meilleur ami, nous risquerions probablement d’en perdre la raison, si grande serait pour nous la révolution accomplie dans les diverses apparences, qualités ou quantités sensibles qui nous sont au cours des ans devenues familières. Un individu de notre race pour les yeux duquel la gamme lumineuse est perceptible jusque dans l’ultra-violet existe, peut-être, parmi nos amis ou nos connaissances ; et nous ne savons pas, si cultivés que nous soyons, et il ignore, même s’il est le plus savant des hommes, — faute de mots ou de mesure commune entre lui et nous, — qu’il constitue une intéressante monstruosité. Relativement sont nombreux, d’autre part, les gens qui voient le rouge sous l’aspect de la couleur que nous dénommons en général verte, et réciproquement ; mais, de ceux-ci, combien vont du berceau à la tombe sans soupçonner cette anomalie, et n’est-ce point, presque toujours, un futile hasard qui oblige leurs proches à s’en rendre compte ?
Descendons d’un échelon : devant les animaux domestiques par excellence, hôtes de nos foyers, chats ou chiens, ne sommes-nous pas souvent troublés, agacés, irrités, désemparés même par le sentiment de l’abîme qui, indubitablement, existe entre leur monde sensoriel et le nôtre ?
Pourquoi ce chat, courtisan fastueux de nos divans et de nos fauteuils, ce chat d’ordinaire si superbe et si placide, ce chat soigné, gâté, cajolé, repu, rôde-t-il ce soir de façon inquiète, scrutant les coins d’ombre comme si ses pupilles de nyctalope y apercevaient des choses terrifiantes à la vision desquelles nos yeux demeurent inégaux ?
Pourquoi ce bon chien, sous le seul prétexte que la lune s’est levée arrogante et pleine, aboie-t-il et gronde-t-il, se lève-t-il hargneusement, puis fiévreusement se recouche, non sans lancer parfois vers nous des regards implorants ou avertisseurs, — comme si tout n’était pas tranquille et sûr dans la maison où gîtent ses dieux ?
Et encore ne s’agit-il là que d’animaux doublement voisins de nous, et par leur constitution et par une familiarité cent et cent fois séculaire, d’animaux dont les machines à enregistrer le monde se révèlent anatomiquement analogues aux nôtres et fonctionnent, à coup sûr, de la même façon. Nous savons, certes, que l’odorat chez le chien et la vision chez le chat sont plus affinés que chez nous, mais nous retrouvons dans toute la race des mammifères nos cinq sens classiques, et cela nous permet d’imaginer, sinon de concevoir de façon tout à fait méthodique et précise, ce que reflète le quintuple miroir intérieur de ces parents immédiats.
Je dois cependant, dès à présent, indiquer ma conviction que nous possédons, en dehors de nos cinq sens classiques, ou au delà d’eux si l’on préfère, ou même entre eux, bien d’autres sens destinés à demeurer mystérieux et en conséquence à peu près inutilisés par nous. A quoi d’ailleurs, nous servirait de discerner, de cataloguer et de cultiver ces possibilités encore ensevelies dans la subconscience ou l’inconscience de l’humanité ? Tact, vue, ouïe, goût, odorat, ainsi en ont décidé, une fois pour toutes, les vieux instituteurs de notre sagesse et de notre psychologie ; et nous serions bien bons de nous mettre martel en tête, puisque les cinq sens classiques, je dirai même canoniques, semblent suffire provisoirement, — depuis des siècles ! — à la toute petite manière dont il nous plaît de démêler le grand imbroglio de l’univers ?
L’abîme, déjà prodigieux d’homme à homme et de bipède à quadrupède, que ne devient-il pas entre un insecte et nous ? A la vérité, cette facile métaphore d’abîme ne suffit plus. Il vaut mieux imaginer un mur d’ombre de toutes façons opaque, impénétrable, un mur qui interdit à l’exégète l’observation utile, l’expérience fondée, le jugement efficace, la valable conclusion. Seules me demeurent les possibilités hasardeuses, les hypothèses assises sur les nuages du songe, les transpositions à risquer avec l’unique excuse de m’intéresser à mon objet et de croire que, l’ayant si longtemps étudié, je le connais autant qu’il est possible à un homme.
Parmi les organes des sens que le menu scalpel, précautionneusement manié sous la loupe ou le microscope, permet d’inventorier chez Grillon, en est-il qui correspondent à ceux que l’anatomie a fait connaître dans l’humaine conformation ? Oui. — Grillon les exerce-t-il d’une manière qui nous obligerait raisonnablement à nous retrouver parfois peu ou prou en lui ? Les effets qui résultent pour lui de cet exercice, les reflets de son miroir, pourraient-ils se rapprocher en quelque manière de ce que nous observerions en nous dans les mêmes circonstances ? Incontestablement, non.
Grillon possède le sens de la vue. Cela ne veut pas dire que sa vision ait rien de commun avec la nôtre ni qu’elle lui ait été donnée — ou qu’il l’ait conquise — en vue des mêmes fins que nous.
Grillon possède une perceptivité tactile d’une rare subtilité. Même devenu bourgeois et obèse, il demeure à ce point de vue un nerveux, voire un perpétuel hyperesthésié ; et les gamins le savent bien : un brin d’herbe souple ou une paille de balai insinuée dans le gîte souterrain de Grillon l’en font sortir presque immédiatement : sa méfiance du risque et son goût du home ne résistent pas à son horreur des chatouilles. Détail que n’ignorent pas non plus certains de ses ennemis animaux, friands de sa chair ou jaloux de sa demeure.
L’existence d’un appareil auditif chez Grillon est déjà problématique. Quant au goût et à l’odorat, qu’on ne saurait pourtant lui contester, il n’est point d’organe qui rappelle en lui ceux qui sont tributaires de ces sens dans notre espèce. Cependant, lorsque vous marchez bruyamment ou parlez haut à cinq ou six mètres de la demeure de Grillon, il rentrera précipitamment chez lui s’il est en train de prendre l’air sur son seuil et il se sera tu au préalable s’il est mâle et si est venue la saison de son chant. Cependant encore, lorsque vous l’observez en captivité, il saura faire, entre un bout de sucre imbibé de vieil armagnac et un autre bout de sucre imbibé d’alcool à brûler, une différence qui prouve qu’il s’y connaît et que, sur ce point au moins, ses goûts ressemblent bien plus aux goûts d’un gourmet humain cultivé que ceux, par exemple, d’un Samoyède.
L’odorat ? Tout se passe comme si ce sens était aussi développé chez Grillon que chez nous ; je place sur une table la cage où je l’élève ; j’en ouvre la porte ; à cinquante ou soixante centimètres de ladite porte, j’ai disposé le traditionnel morceau de sucre imbibé d’armagnac, un peu plus loin une mie de pain, dans une soucoupe où demeurait une goutte de café, ailleurs une petite touffe de trèfle frais et, enfin, une appétissante feuille de cœur de laitue. Aussitôt, notre bonhomme qui savourait paisiblement la tiédeur d’un rayon de soleil, en somnolant ou en pensant à des choses, s’émeut, fait frétiller ses antennes, agite ses palpes, tortille le cou dans la mesure où cela lui est possible, bref, flaire le vent. Et le voici qui bientôt se met en marche, sans précipitation, sans crainte non plus, — car il faut noter que Grillon, en captivité, ne tarde guère à n’attacher qu’une importance très médiocre aux gestes, aux bruits et aux visages humains. Il gagne la porte de sa cage et se dirige imperturbablement vers le morceau de sucre, le « renifle », hésite…, mais déjà, son flair l’a averti que cette aubaine n’était pas la seule qui lui fût offerte dans le voisinage ; il se remet en route, visite successivement la mie de pain dans la soucoupe qui embaume le café, dont il est également très friand, puis la touffe de trèfle, puis la laitue… Après quoi il ne lui reste plus qu’à choisir dans cette diversité de succulentes pâtures. Il n’imite guère, d’ailleurs, l’âne de Buridan et son choix est vite fait ; car ce paysan a un penchant incontestable pour les produits, même nocifs, de la civilisation humaine, et faute de pouvoir tout absorber, il commence par la friandise qui l’allèche le plus, c’est-à-dire, hélas, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent par le café ou par le sucre alcoolisé…
Après quoi, non pas titubant mais légèrement alourdi, il regagne sa cage et sa place favorite, — la plus soleilleuse, la plus lumineuse ; son appétit est satisfait ; un immense bien-être et les brumes dorées d’une heureuse ivresse doivent alors caresser et bercer cette petite vie. Ses antennes ne s’agitent plus de manière intéressée, avide ; elles bougent mollement, comme s’il s’agissait pour elles de battre la mesure dans le précieux concert dont leur propriétaire jouit et qui est celui même des ondulations de la chaleur et de la clarté. Poète et musicien à sa manière, Grillon, à coup sûr, compose en de pareils moments un grand hymne silencieux à la beauté et à la bonté de l’existence.
Autres preuves de la sensibilité olfactive très aiguë de Grillon.
Je mets dans sa cage des fleurs qui sont, pour nous aussi, à peu près sans odeur : pâquerettes ou pensées sauvages, coucous, boutons d’or. Il les examine et ne s’en inquiète plus : ce n’est pas bon à manger, n’est-ce pas ? Mais tentons la même expérience avec des roses, des lilas, des œillets, des glycines, avec des fleurs dont les parfums flattent vivement et délicieusement nos narines à nous ; aussitôt, Grillon témoigne d’un véritable affolement ; il va et vient d’un bout à l’autre de sa cage, grimpe le long de la toile métallique qui l’aère, bondit contre la toiture vitrée et file dare-dare dès que j’ouvre la porte. Il est donc à peu près hors de doute que le parfum des fleurs lui est désagréable ou pernicieux. En fait, si je ne prenais pas mon pensionnaire en pitié, si je ne débarrassais pas sa demeure de ces fleurs fortement odorantes, il ne mangerait plus et, les premières minutes d’excitation, de colère ou de souffrance passées, il s’alanguirait et dépérirait promptement.
Il est encore à observer que Grillon, en liberté, n’établit jamais son terrier aux environs d’un massif de roses ou de violettes, ni sous l’ombrage d’une glycine, si agréable que soit là le gazon, si favorable que soit le terrain, si bien exposé que soit le site. Certes, lorsqu’il s’installe, l’épanouissement des belles et douces fleurs détestées demeure lointain encore ; les roses d’automne agonisent ; les feuilles elles-mêmes tombent à la poussière ou à la boue ; mais ce pressentiment, cette pré-connaissance d’une atmosphère qui serait plus tard, par son arome trop fort, désobligeante pour l’insecte, ne représente qu’un des plus petits miracles de son instinct.
Si Grillon est hostile à des odeurs qui nous sont précieuses, rendons-lui cette justice qu’il en déteste aussi dont nous avons le légitime dégoût, notamment celles de la corruption cadavérique, de la pourriture végétale, des ordures. Ses ordures personnelles, il va les déposer soigneusement à l’entrée de son trou, à l’extrémité de la petite plate-forme bien nette où il aime à prendre le bon air et le soleil. Placez sur cette plate-forme une saleté ou une menue charogne, restez là quelques minutes sans bouger et vous verrez bientôt Grillon sortir, exécuter des virevoltes à une allure furibonde autour de l’objet nauséeux, s’escrimer à le repousser des pattes loin de sa demeure ; si le morceau est trop gros, il essayera de l’enterrer ; s’il est impuissant à s’en débarrasser de l’une ou de l’autre manière, il préférera, en fin de compte, abandonner sa maison à jamais, ce qui, comme nous le verrons ailleurs, ne peut être pour lui qu’un crève-cœur infini, un geste désespéré, et presque l’acceptation de la mort avant l’heure.
De même, dans la cage où il est captif, introduisons un de ses congénères mort récemment, — ou plutôt fraîchement tué, car Grillon, à l’abri des périls de la liberté ignore les maladies et ne devance jamais l’appel de la grande ombre ; aussitôt, l’hôte ou les hôtes du lieu se mettent à la besogne et se débarrassent de ce macabre voisinage par les moyens que la nature a mis à leur disposition : ils mangent le cadavre ; ils le mangent très visiblement sans enthousiasme, sans goût, patiemment, méthodiquement, jusqu’à ce qu’il ne demeure plus du défunt que le masque en forme de seau à charbon, les pattes et les ailes imputrescibles… Les vainqueurs, dans la saison des amours, sont ainsi maintes fois obligés d’achever, — et c’est le mot propre, — un rival mortellement blessé ; mais, dans ce cas-là, il ne faut imaginer chez l’insecte aucune gloutonnerie, aucune gourmandise ; il s’acquitte d’une corvée hygiénique, sans hâte et sans plaisir, simplement parce qu’il le faut et qu’il sait que cette peine en somme minime en épargnera de plus cruelles à ceux de ses organes sensoriels qui lui tiennent lieu de narines.
Ce qui, de ces diverses observations, est à retenir pour le moment, c’est que Grillon entend, goûte et odore. Par où, comment ? Là recommencent pour nous les difficultés d’interprétation et de traduction.
Les yeux, eux, existent, et l’hypothèse — dont le fardeau est si lourd à supporter quand on est bien décidé à ne pas se jouer d’elle ou à jongler fantaisistement avec elle, — l’hypothèse n’aura à intervenir en ce qui les concerne que pour tenter d’établir comment la lumière agit sur eux et en eux.
Le tact ? Il est généralisé sur la majeure partie du corps, comme chez l’homme. Ne nous y attardons pas. Les ailes, quand elles ont atteint leur complet développement, sont seules absolument insensibles : des vêtements savamment accrochés à mi-corps comme pour protéger du froid ou des blessures possibles le dos et les flancs trop vulnérables et délicats.
Le goût ? La manducation s’effectue au moyen de crocs cornés, pourvus de ressorts terribles mais nullement innervés ; point de langue, ni de papilles gustatives, ni rien qui paraisse en tenir lieu dans l’orifice buccal ou le long du tube digestif. Restent les palpes, appendices articulés minutieusement, dirigés par des muscles dont la mécanique est savante, mais qui ne sont reliés, eux non plus, par aucun nerf, avec le cerveau ou un autre centre nerveux. Pourtant, Grillon est, nous le savons, non seulement gourmand, mais gourmet. Cela suppose, exige même en lui un siège du goût. Situons-le provisoirement dans les palpes, si impuissantes qu’elles nous paraissent encorehumainementà s’acquitter de leur fonction.
L’odorat ? Point de papilles olfactives, point de nerfs pouvant être considérés avec quelque vraisemblance comme chargés de ce ministère.
L’ouïe, enfin ? Ici, la question semble, dès l’abord plus complexe. Des deux côtés de la figure de l’insecte (toujours en admettant qu’on puisse attribuer une figure à un seau à charbon), au niveau des yeux et immédiatement au-dessous de l’endroit où le ganglion cérébral est logé, la dissection et le microscope révèlent un double bouquet de fibrilles nerveuses, cinq fibrilles de chaque côté de la figure, qui tendent vers le cerveau tout comme les volumineux nerfs optiques, mais, tandis que ceux-ci, par l’autre bout, se rapprochent des yeux, les fibrilles que leur place pouvait nous faire assez logiquement considérer comme auditives, sont, si je puis dire, sans fenêtres sur le monde extérieur ; à quelques centièmes de millimètres de leurs extrémités, qui flottent dans le liquide facial, la noire cloison pelliculaire de la « figure » ou des « joues » ne présente aucun amincissement, aucune membrane tympanique, aucun appareil récepteur.
Je crois, sans rien oser affirmer, que nous nous trouvons effectivement ici en présence d’instruments auditifs, mais d’instruments auditifs tombés en désuétude. L’homme aussi possède des organes déchus et, entre autres, un troisième œil, un œil atrophié, situé à l’arrière de son chef et caché dans des replis de muscles et de chair où il demeurerait aveugle, même si la boîte opaque du crâne ne s’interposait entre le monde et lui.
On dénomme glande pinéale cet organe curieusement inutile. Chez les reptiles actuels, sa parenté, ou même, pour mieux dire, sa ressemblance toute fraternelle avec un œil apte à la vision, s’accuse davantage encore que chez les oiseaux ou les mammifères ; chez ces mêmes reptiles, l’ossification cranienne est bien moins complète en face de lui que partout ailleurs ; certains, le caméléon notamment, présentent en cet endroit les vagues vestiges d’une orbite ; chez l’hattéria de la Nouvelle-Zélande, la glande va jusqu’à crever la peau, à s’encastrer en elle, et l’on ne saurait affirmer qu’elle est absolument insensible à la lumière ; on peut voir aussi, toujours au même endroit, mais sur la peau même de la nuque des très vieux lézards verts de nos pays tempérés une tache dont la teinte varie du vert sombre au bleu brun, et qui représente un ovale contenant dans son orbe un point circulaire d’un diamètre d’un demi-millimètre environ, également bleu brun ou vert sombre ; bref, un œil enfantinement schématisé. Coïncidence ? Souvenir de l’antique espèce réellement commémoré et fantomatiquement ressuscité chez les descendants, lorsque leur propre et individuel déclin les rapproche de l’enfance de leur race ? Je me garderai bien de décider et même d’opiner pour ou contre. Ce qui est sûr, c’est que, dans la faune saurienne, si fastueusement riche, du jurassique et du crétacé, nombreux sont les types fossiles dont le crâne présente à l’arrière, non plus de vagues vestiges d’orbite, mais un trou, une orbite véritable, dans laquelle (il s’impose presque de l’assurer) vivait, bougeait et agissait, aussi longtemps que vécurent, bougèrent et agirent les monstres secondaires ou même tertiaires, un œil, un troisième œil, moins clairvoyant peut-être que ceux de la face, mais qui n’en avait pas moins son utilité, qui veillait tandis que se reposaient les autres, comme le fait le lampion à l’arrière de l’automobile arrêté au bord d’un trottoir, phares éteints ou baissés.
Ceci connu, rappelons que beaucoup, parmi les effarants sauriens des vieux âges, furent munis d’oreilles externes aussi remuantes, aussi studieusement braquées vers les sonorités éparses que celles de nos chiens-loups ou des lapins de ces siècles-ci. Actuellement, les oreilles, chez la gent reptilienne se sont réduites, effacées, sont « rentrées à l’intérieur », toute chose que l’œil postérieur avait, depuis des millénaires, achevé de faire.
Que les deux bouquets de fibrilles que l’on constate où j’ai dit chez Grillon et chez bien d’autres insectes soient des vestiges de nerfs auditifs, cela demeure donc fort vraisemblable ; il n’est pas invraisemblable non plus que certains insectes aient possédé d’apparentes oreilles, vers l’aube des temps où cette race exista, — encore que nulle empreinte fossile n’en ait conservé la trace ; ceci, du reste, à cause de l’évidente fragilité d’un pavillon auriculaire d’insecte, ne saurait rien prouver contre la probabilité que je viens d’indiquer.
Pourquoi le troisième œil de reptile a-t-il été mis en retrait d’emploi ? Pourquoi a-t-on fendu l’oreille aux oreilles des insectes ? Toujours en vertu du principe déjà énoncé que la Nature, avare ou sage, a l’horreur de l’inutile, du superflu, et qu’elle semble, quand il s’agit, non pas tant de créer que de perpétuer une de ses œuvres, mue avant tout par une velléité de simplification et même de moindre effort. La future tortue et le futur lézard avaient, dans le combat pour la vie, celle-là grâce à sa carapace, celui-ci grâce à son agilité et à son habileté à profiter du moindre gîte, des armes et des ressources qui les dispensaient d’un œil défensif à l’arrière, d’une vigie destinée à prévoir et à parer le coup de poignard dans le dos ; quant aux dinosauriens, leur monstruosité même les condamnait, comme s’ils n’avaient pas été à l’échelle des dimensions de notre planète restreinte ; dès l’époque tertiaire, ils étaient aussi balourds, absurdes et déplacés à la surface de ce monde, dans ses marécages, ses fleuves et ses océans, que le furent, dans la grande guerre, les dreadnoughts et autres monstres marins excessifs sur qui toutes les nations s’étaient pourtant extasiées et qu’elles s’efforçaient de construire en aussi grand nombre que possible… Ce sont justement les dinosauriens qui ont conservé l’œil pinéal, ou troisième œil, le plus longtemps de toutes les espèces qui naquirent au monde et y évoluèrent. La nature, décidée à laisser tomber, — comme on dit familièrement, — cette partie assez malheureuse de son œuvre, n’y a pour ainsi dire plus touché, s’en est désintéressée, toujours en conséquence de son principe de moindre effort.
Nous voici bien loin de Grillon, semblerait-il. Non pas. Cette digression me paraît, pour l’instant, éclairer suffisamment le mystère qui m’intimidait moi-même tout à l’heure. Contrairement à ce que le prophète hébreu reprochait d’un ton si véhément à certains de ses contemporains, Grillon n’a pas d’oreilles et il entend, il n’a pas de langue et il savoure, et son absence de nez ne l’empêche en rien d’avoir le nez fin.
C’est tout simplement qu’il n’avait pas besoin de ces organes encombrants et complexes pour percevoir aussi bien que nous le monde des sons, des goûts et des odeurs, pour en jouir même, peut-être, beaucoup mieux que nous et d’une façon en somme plus parfaite, plus savante ou artistique que celle qui est la nôtre. — Mais… alors… ? me dira-t-on…