V

C’est à l’âge d’un mois et demi ou de deux mois, — comptons même quelques jours de plus si l’automne, à son début, a été par trop pleurard, — que Grillon conquiert, sinon son apparence dernière, du moins sa taille définitive. Il est déjà le brun lourdaud qu’il restera jusqu’à la fin de ses jours ; son ventre toujours trop bien rempli l’oblige de mettre un frein à cette manie de courir comme un rat empoisonné qu’il avait lorsqu’il se nourrissait uniquement de soleil et de lumière. Depuis beau temps, il a quitté la haie originelle ou le bosquet natal et gagné la prairie voisine ou les talus herbeux de la plus prochaine route, parce que, là, les herbes lui semblent plus qu’ailleurs tendres, délectables, et que la satisfaction de son heureux appétit, surtout durant la période de sa croissance, est, de tous les biens du monde, celui qui lui paraît le plus précieux.

Bientôt, on peut remarquer que ses divagations et ses promenades ne s’effectuent plus que dans un cercle très restreint, entre telle touffe d’herbe et tel caillou éloignés l’un de l’autre d’un mètre ou de deux au plus. Sage, il a déjà limité son horizon, borné son univers ; il répugnera désormais aux gîtes dans lesquels il réfugiait jusque-là, au hasard des chemins, sa terreur ou sa lassitude ; deux ou trois asiles connus lui suffisent ; je l’ai marqué au blanc d’argent pour être sûr de ne pas le confondre avec un de ses frères et, s’il n’est pas en promenade, je le trouverai, à coup sûr, durant une bonne semaine, sous la touffe d’herbe ou à l’abri du caillou — et non ailleurs. Cette semaine-là, c’est comme la préface du livre de son destin essentiel, l’aube décisive de sa vocation, — l’introduction à la vie casanière…

Aux heures les plus tièdes ou les plus claires du jour, on le voit aller et venir, lentement, prudemment, dans le pays élu. Il observe. Les endroits où le soleil frappe dur et bien, retiennent incontestablement son attention plus que les autres. Il goûte un brin d’herbe, en connaisseur qu’il est déjà, flaire le sol du bout de ses antennes, semble en humer l’odeur de l’extrémité de ses palpes. Et puis, de ses pattes griffues, le voici qui commence non pas à fouir le sol, pour vrai dire, comme il le fera bientôt, mais qui l’égratigne, le tâte. S’exerce-t-il ? Etudie-t-il la nature du terrain ? Mystère. Nulle part il n’insiste.

Tout à coup, cela devient sérieux. Depuis deux ou trois jours, je constate que Grillon quitte, aux heures de la promenade, l’un ou l’autre de ses refuges pour gagner sans hésitation le même endroit de prairie. Et, enfin, il se met à l’ouvrage, avec une frénésie presque comique chez ce bonhomme précocement ventru. Il a élu l’emplacement de sa demeure ! Et ses pattes antérieures de s’agiter avec la même ardeur fiévreuse que font celles d’un bon chien qui, ayant découvert un trou de taupe ou reniflant un gîte de mulot, veut à toutes forces montrer au maître son zèle éperdu, et comme il sait y faire ! Allons-y des pattes, allons-y de la gueule ! Déjà Grillon disparaît presque dans le trou qu’il a creusé… Souvent, il en ressort comme un diablotin de sa boîte, portant une brindille de racine ou un gravier parfois énorme entre ses crocs élargis férocement ; puis, de nouveau, il plonge, et l’on ne voit plus que ses pattes de derrière, outils puissants, à la fois râteaux et balais, qui déblaient, déblaient, déblaient, tandis que la première paire de pattes, aidée des crocs, cisaille, pioche, fore et que les pattes intermédiaires se bornent à refouler assez maladroitement vers l’arrière une partie des décombres accumulés.

Je m’explique assez bien sa hâte. Dans le calme de la prée, le seul mouvement normal qui existe est celui, familier à tous les êtres du ras du sol, que produit le vent en caressant l’herbe ; le menu geyser de poussière plus ou moins dorée ou colorée que soulève Grillon à l’œuvre risque donc d’être remarqué à distance par ses ennemis de la saison, lézards, rainettes ou mantes. C’est peut-être pour cela qu’il n’a point de trêve jusqu’à ce que son gîte ait atteint vingt ou trente millimètres en profondeur, c’est-à-dire plus qu’il ne lui en faut pour se dissimuler. Je l’observe qui, après quelque travail pénible, racine coriace à trancher, gravier colossal et pénible à évacuer, vient se rendre compte du progrès de son œuvre ; dès que la pointe de ses antennes bien allongées n’effleure plus qu’à peine l’orifice, il sait que sa demeure d’élection a atteint le « métrage de sécurité ». Alors, sa fièvre laborieuse tombe brusquement… Surtout si le temps est beau, il ne travaillera plus désormais avec hâte. La prudence et le calcul présideront seuls aux embellissements de son immeuble, et il faudrait de bien persistantes pluies pour l’inciter à poursuivre son œuvre rageusement.

Quelquefois, j’ai essayé avec une cruauté qui m’était fort pénible, de profiter d’une sortie de Grillon à cinq ou six centimètres de son trou ébauché, pour endommager légèrement son travail, d’un coup d’ongle ou d’une pincée de terre lancée sur l’orifice ; quand il rejoint son chantier après la courte récréation, c’est, de sa part, alors, un véritable affolement, et je l’ai vu parfois, comme désespéré, regagner pour une nuit encore un de ses gîtes provisoires, touffe d’herbe ou caillou. Mais, si quelque pirate de sa race ou d’une autre race n’a point mis à profit son labeur de la veille, c’est bien le bonhomme marqué de blanc par mes soins que je retrouverai le lendemain dans le chantier où j’ai créé délibérément du désordre. Et le désordre sera largement réparé. Et le trou, si peu profond qu’il soit encore, vous aura un petit aspect habité bien plaisant à voir, avec son auvent où l’herbe est déjà taillée à point, comme une tonnelle de jardin bourgeois, ni trop ni peu, et avec sa plate-forme lisse et accueillante à toutes les tiédeurs, à tous les rayons, conçue comme ce que l’on a inventé de mieux jusqu’ici en fait de chaudières solaires.

J’ajoute qu’il fautsaboterl’ouvrage de Grillon au moins cinq ou six jours de suite pour qu’il soit sérieusement écœuré et aille tenter de fixer son domicile ailleurs.

Autre prière de Grillon:

« Mon Dieu, comme la terre sent bon et comme je vais être bien là, débarrassé de la plupart de mes inquiétudes ! Mon repas est à portée de ma bouche, mon soleil n’est nulle part plus bienveillant qu’au seuil de ma maison. Et mes ennemis ont mauvais jeu, quand je compare ma destinée d’aujourd’hui à celle que je subissais hier encore. Aussi ma silencieuse prière est-elle à présent mieux qu’un cri de détresse ; grâce à toi qui m’as jusqu’ici soutenu, gardé, favorisé, je peux gonfler ma faiblesse et l’alléger au point qu’elle montera jusqu’à ton ciel sous la forme ailée de la joie.

« Comme la terre sent bon, quand on l’a soi-même creusée selon son goût et à sa taille ! Il est ici des parfums si véhéments et doux qu’ils n’ont plus besoin d’être goûtés ou mangés ; des bonheurs si supérieurs aux bonheurs venus de dehors qu’on les peut éprouver sans remuer les antennes, comme s’ils prenaient leur source en nous ou si nous étions noyés en toi. La pluie est une très mauvaise chose, mais tu nous as si bien conseillé pour le choix de notre terrain que c’est presque une volupté encore de la sentir passer et nous fuir comme au réveil un mauvais rêve. Le soleil est la merveille des merveilles, et, toujours grâce à tes conseils, dès que tu en disposes, j’en profite. J’entrevois même dès ce jour un bien nouveau, le sommeil, — non pas tel qu’il peut exister chez d’autres êtres — mais une inertie aux mérites sans pareils, dont je jouis quand je suis las ou que je n’ai rien à faire de mieux, au bord de mon trou ou au fond de mon trou ; selon qu’il fait chaud ou froid…

« Alors, rien ne bouge plus en moi. Mes antennes elles-mêmes ne remuent que si le vent les frôle.Le-concert-de-tous-les-biensparaît lui-même s’anéantir comme pour m’émouvoir plus fort dans peu de temps, quand je l’aurai retrouvé mieux que neuf et plus passionnant qu’il ne m’avait jamais paru. Mais, jusque dans cette somnolence, ô toi qui m’as tiré du néant et m’as conduit en ce point heureux de ma vie, je te bénis et je te loue. »

L’étude minutieuse de la façon dont Grillon construit sa demeure, les variations de méthode entre individus, les différences de profondeur ou de direction qu’offre la galerie selon la nature du terrain, etc., tout cela ne serait que prétexte à des comptes rendus pédantesques d’expériences.

Pédantesques et vains, car les expériences sont ici à la portée de tous. Une caisse en bois de vingt à quarante centimètres de longueur et de largeur, d’à peu près autant de hauteur ; deux ou trois orifices pratiqués dans les cloisons verticales et contre lesquels on cloue de la toile métallique, — ceci pour ventiler l’heureuse prison ; un morceau de prairie automnale et rase découpé sur une quinzaine de centimètres de profondeur et d’une superficie telle qu’il épouse strictement le fond de la caisse ; une vitre en guise de couvercle ; vous disposez en pente la prairie factice pour que Grillon ait la chère illusion d’un talus ; vous arrosez l’herbe de temps en temps, — légèrement, — pour qu’elle vive et se développe… Chargez n’importe quel naturaliste parisien de vous procurer de jeunes grillons, en septembre ou même encore en octobre ; ajoutez, à la pitance suffisante que fournira l’herbe bien soignée, quelques feuilles de laitue ou quelques miettes de pain, si vous tenez à gâter vos pensionnaires… C’est tout, et, comme l’on voit, c’est très simple… J’ajoute que certains êtres humains de sexe et d’âge différents, mais tous un peu désœuvrés et vaguement neurasthéniques, à qui j’avais fait cadeau de cages de ce genre, par moi aménagées et peuplées, m’ont juré durant des quinze jours que l’observation des mœurs de mes insectes était autrement passionnante que le bridge. Si mes lecteurs ou lectrices n’ont pas oublié déjà ce qu’il advient d’une semblable colonie quand on y introduit une ou plusieurs mantes religieuses, la distraction que je leur indique leur paraîtra plus intéressante encore…

Je n’ai plus qu’à exposer aussi brièvement que possible ce qui m’a paru particulièrement pittoresque ou plaisant, significatif ou singulier, dans la façon dont Grillon entreprend la construction de sa demeure, dont il l’aménage et dont il en use, quand elle est finie.

§ 1. — … « Quand elle est finie… » Je m’exprime mal, car Grillon ne considère jamais sa demeure comme terminée et s’efforce constamment de la rendre plus confortable et plus sûre. Les trente premiers millimètres de galerie, creusés avec la précipitation que j’ai dite, ont à peu près partout la même apparence et les commencements de terriers s’enfoncent presque tous selon une pente identique, assez raide d’ailleurs. Mais, ensuite, la question se complique pour Grillon. Il faut réfléchir et observer durant des jours et des jours avant de décider du sens dans lequel il convient que la galerie tourne, et si elle doit virer brusquement ou non, et s’il vaut mieux exagérer ou atténuer son inclinaison en profondeur. Qu’on ne croie pas, en constatant les différences de profondeur, de direction, les diversités souvent très curieuses dans la disposition de la plate-forme que rien, dans tout cela, provienne du hasard ou de la fantaisie de l’insecte. Celui-ci agit en raison de considérations très précises dont la réalisation pratique exige une science instinctive incontestable et aussi un évident labeur de réflexion.

§ 2. — Les trois principes essentiels auxquels Grillon tente toujours de se conformer pour le mieux, dépendent uniquement de sa triple préférence pour un abri aussi sûr que possible, aussi peu humide que possible, aussi ensoleillé que possible.

Un terrain à la fois friable et très perméable l’engage à ne pas trop se méfier de l’humidité ; et c’est pour cela que les terriers que j’ai observés dans les sables landais sont relativement courts et peu profonds. En revanche, ils présentent en coupe horizontale des courbes assez considérables. Ceci suppléerait à cela s’il s’agissait pour Grillon, non plus de garer sa peau des infiltrations pluviales, mais de parer à l’effusion de son propre sang.

La plate-forme sera étroite et encaissée si le trou s’ouvre bien au midi, — ce qui est l’idéal de Grillon. La galerie, toujours en angle plus ou moins aigu avec l’horizon, sera d’autant plus poursuivie en droite ligne que Grillon aura su commencer son trou bien en face du soleil dans sa force et à son apogée ; de la sorte, il savourera presque jusqu’au fond de sa demeure la bienfaisance de l’astre, volupté qu’il semble accepter même au prix de quelques risques de plus.

Ceci dit, on peut étudier tous les terriers de grillons du monde ; je suis certain que, pour les édifier selon les goûts de la race dans l’endroit que l’individu a choisi, un architecte doublé d’un minéralogiste et triplé d’un astronome ne ferait pas de meilleure besogne que Grillon.

§ 3. — Si un accident détruit de fond en comble le domicile de Grillon, son attitude en face de cette déplorable affaire dépend de son âge. N’a-t-il point encore mué pour la première fois ? Presque toujours, il se remet héroïquement à l’œuvre, si mauvaise que soit la saison et si amollie de pluie ou durcie de gel que soit la terre. A-t-il changé de peau pour la deuxième fois ? Il préférera, la plupart du temps au renouvellement d’un effort déjà tardif, se résigner à un gîte de fortune, comme ceux — touffe d’herbe ou caillou, — dont il usait à la manière d’hôtelleries avant de choisir son emplacement… Enfin, s’il a conquis sa parure nuptiale, la question est toute tranchée ; certes, c’était exquis, qu’on fût mâle ou femelle, de posséder un beau gîte bien à soi, sur la terrasse duquel on pouvait ou prodiguer son lyrisme, galants appels aux bien-aimées, insolents défis aux rivaux quand on était du sexe fort, ou savourer silencieusement un concert aussi flatteur, quand on appartenait à l’autre sexe ; mais, tout bien pesé, la plupart de nos heures étaient déjà vagabondes, le fond de notre trou, ne nous voyant plus, nous croyait déjà morts et nous semblait, à nous, respirer un relent de cave et de tombe, tant nous nous sentions amoureux de soleil, de plein air et d’aventures ; nous ne revenions plus, de temps en temps, chez nous, que pour nous installer arrogamment sur le seuil, en chantant sur un ton ou en prenant une attitude qui signifiaient à nos rivaux ou rivales : « Attention ! je suis chez moi… et vous allez voir ce que vous allez voir, si vous avez l’air d’en douter !… »

Menues satisfactions d’amour-propre qui, désormais, ne pèsent guère dans la balance ! Contrairement à ce que ferait un homme sur le tard de sa vie, Grillon, en son suprême âge, qu’on ait détruit son gîte si cher ou qu’on l’en ait chassé, s’en moque… Il a désormais mieux à faire qu’à bâtir ; il a à créer.

§ 4. — Jusqu’ici, il ne s’est agi que de la demeure de Grillon en liberté. Capturé tout petit et placé dans une cage comme celle que j’ai décrite un peu plus haut, il ébauchera un terrier quand il aura atteint sa taille définitive. Mais il ne se livrera à ce travail qu’avec une certaine nonchalance, pour satisfaire à une aspiration héréditaire, et non plus sous l’aiguillon véhément de la nécessité. Un des miracles qui m’ont le plus frappé à propos de Grillon installé dans une cage, c’est la conscience qu’il manifeste aussitôt de la sécurité à lui promise par cette situation nouvelle. Que tous les ennemis qui le menaçaient dans l’herbe des champs ne risquent plus de s’attaquer à lui en pareil lieu, peut-être le sait-il dès qu’il a fait le tour de ce domaine ; en tout cas, il agit comme s’il en était sûr. Nulle timidité dans ses promenades, nulle méfiance durant ses repas ; bientôt, qu’il ait été capturé jeune, adulte ou sur la fin de ses jours,il connaîtra mes mains, grosses bêtes inoffensives, et se laissera saisir par elles sans plus de crainte qu’il n’en éprouverait si, par exemple, il était en plein air, un peu rudoyé par le vent.

C’est pourquoi, en captivité, quand on lui fabrique un terrier, comme je l’ai fait lors de l’expérience cruelle de sa cohabitation avec les mantes religieuses, certes, il en use, parce qu’il arrive des champs et n’a pas encore l’habitude du lieu ; les mantes introduites, il y restera volontiers, pressentant trop justement le terrible danger qui le menace ; mais si la cage ne contenait pas d’ogres, on le verrait bientôt, lui et ses frères, délaisser ces terriers et leur plate-forme, n’y pas rentrer de longtemps, sauf en cas de très vive alerte, estimant sans doute qu’il vaut mieux ne pas brouter toujours à la même place, que rien n’aiguise l’appétit comme de changer de restaurant, et qu’il n’est pas de meilleure posture pour se chauffer le ventre au soleil que celle qui consiste à s’aller accrocher aux si commodes fils de la toile métallique.

Et alors, vous pouvez boucher son terrier, qu’il soit son œuvre ou la vôtre ; il viendra une fois ou deux rôder à l’entour, ne tentera rien, n’insistera pas, même si le dégât est facilement réparable. Il se moque profondément d’un habitacle qui ne représente plus pour lui qu’un luxe superflu, dénué de tout intérêt.


Back to IndexNext