Chapter 13

[1]Lechapitre XXIVest le chapitre XX du manuscrit (fol. 331bisà 355).—Écrit à Rome, le 1erjanvier 1836. Stendhal note au fol. 335: «Froid en écrivant.»

[1]Lechapitre XXIVest le chapitre XX du manuscrit (fol. 331bisà 355).—Écrit à Rome, le 1erjanvier 1836. Stendhal note au fol. 335: «Froid en écrivant.»

[2]...un autre village dans la vallée.—Du Versoud. (Note au crayon de R. Colomb.)

[2]...un autre village dans la vallée.—Du Versoud. (Note au crayon de R. Colomb.)

[3]...la vallée s'étend jusqu'à ladentde Moirans, de cette sorte.—Suit une carte-esquisse, d'ailleurs inexacte. Stendhal appelleDent de MoiransleBec de l'Echaillon,situé sur la rive droite de l'Isère, au-dessus de Veurey. Entre Moirans et Voreppe, il signale des «campagnes comparables à celle de Lombardie et de Marmande, les plus belles du monde».

[3]...la vallée s'étend jusqu'à ladentde Moirans, de cette sorte.—Suit une carte-esquisse, d'ailleurs inexacte. Stendhal appelleDent de MoiransleBec de l'Echaillon,situé sur la rive droite de l'Isère, au-dessus de Veurey. Entre Moirans et Voreppe, il signale des «campagnes comparables à celle de Lombardie et de Marmande, les plus belles du monde».

[4]Tout cela était distribuée par bancs de sept ou huit ...—Suit un plan de la classe de dessin; entre les deux rangées, «le grand Jay arpentant sa salle avec l'air de gémir et en tenant la tête renversée». La place du jeune Beyle était en H, dans les bancs placés du côté de la rue Neuve.

[4]Tout cela était distribuée par bancs de sept ou huit ...—Suit un plan de la classe de dessin; entre les deux rangées, «le grand Jay arpentant sa salle avec l'air de gémir et en tenant la tête renversée». La place du jeune Beyle était en H, dans les bancs placés du côté de la rue Neuve.

[5]Le banc des grandes têtes, vers H ...—Cette référence se rapporte au plan décrit ci-dessus.

[5]Le banc des grandes têtes, vers H ...—Cette référence se rapporte au plan décrit ci-dessus.

[6]...la volonté de crever ou d'avancer.—Rapidité, raison de la mauvaise écriture. 1erjanvier 1836. Il n'est que deux heures, j'ai déjà écrit seize pages, il fait froid, la plume va mal; au lieu de me mettre en colère, je vais en avant, écrivant comme je puis. (Note de Stendhal.)

[6]...la volonté de crever ou d'avancer.—Rapidité, raison de la mauvaise écriture. 1erjanvier 1836. Il n'est que deux heures, j'ai déjà écrit seize pages, il fait froid, la plume va mal; au lieu de me mettre en colère, je vais en avant, écrivant comme je puis. (Note de Stendhal.)

[7]M. Le Roy vivait encore et peignait ...—Variante: «Faisait.»

[7]M. Le Roy vivait encore et peignait ...—Variante: «Faisait.»

[8]M. Le Roy avait fait une vue du pont de la Vence, ... prise du point A ...—Suit un croquis schématique du point de vue. Le point A est au bas du pont, sur le bord du torrent, et l'arche du pont encadre la montagne M.

[8]M. Le Roy avait fait une vue du pont de la Vence, ... prise du point A ...—Suit un croquis schématique du point de vue. Le point A est au bas du pont, sur le bord du torrent, et l'arche du pont encadre la montagne M.

[9]...mais ma découverte me resta ...—Stendhal a, par inadvertance, oublié un mot en passant d'un feuillet à un autre.

[9]...mais ma découverte me resta ...—Stendhal a, par inadvertance, oublié un mot en passant d'un feuillet à un autre.

[10]...la Liberté paraissait cachée jusqu'aux genoux.—-Le fol. 345 est aux trois-quarts blanc.

[10]...la Liberté paraissait cachée jusqu'aux genoux.—-Le fol. 345 est aux trois-quarts blanc.

[11]...et jamais moi, ou une seule fois.—En face, au verso du fol. 346, est un plan de la partie du collège contenant la «salle de dessin» et la «salle des mathématiques». Dans celle-ci, près du tableau, en «D, M. Dupuy, homme de cinq pieds huit pouces, avec sa grande canne, dans son immense fauteuil». Parmi les élèves, en «H, moi, mourant d'envie d'être appelé pour monter au tableau, et me cachant pour n'être pas appelé, mourant de peur et de timidité».

[11]...et jamais moi, ou une seule fois.—En face, au verso du fol. 346, est un plan de la partie du collège contenant la «salle de dessin» et la «salle des mathématiques». Dans celle-ci, près du tableau, en «D, M. Dupuy, homme de cinq pieds huit pouces, avec sa grande canne, dans son immense fauteuil». Parmi les élèves, en «H, moi, mourant d'envie d'être appelé pour monter au tableau, et me cachant pour n'être pas appelé, mourant de peur et de timidité».

[12]...avec Paul-Louis Courier dans sa prise ...—Un mot illisible. La lecture du motprisen'est pas certaine.

[12]...avec Paul-Louis Courier dans sa prise ...—Un mot illisible. La lecture du motprisen'est pas certaine.

[13]...vrai jésuite.—Ms.: «Tejé.»

[13]...vrai jésuite.—Ms.: «Tejé.»

[14]...Mmela comtesse Daru ...—Ms.: «Ruda.»

[14]...Mmela comtesse Daru ...—Ms.: «Ruda.»

[15]Monté au tableau, on écrivait en O.—Croquis représentant un élève au tableau.

[15]Monté au tableau, on écrivait en O.—Croquis représentant un élève au tableau.

[16]...comme nous disions à l'École centrale.—Suit une phrase que Stendhal n'a pas effacée, mais que nous supprimons cependant, car il l'a accompagnée de cette mention:répétition.«Pour ne pas m'embrouiller dans une longue opération d'arithmétique, je me mis à ne regarder que le tableau.»

[16]...comme nous disions à l'École centrale.—Suit une phrase que Stendhal n'a pas effacée, mais que nous supprimons cependant, car il l'a accompagnée de cette mention:répétition.«Pour ne pas m'embrouiller dans une longue opération d'arithmétique, je me mis à ne regarder que le tableau.»

[17]...si l'École centrale a été ouverte en1796 ouseulement en1797.—L'École centrale de Grenoble, créée par le décret de la Convention du 7 ventôse an III, fut inaugurée le 11 frimaire an V (1erdécembre 1796). Des prix furent décernés aux élèves le 30 fructidor an V (16 septembre 1797), le 10 germinal an VI (30 mars 1798), jour de la fête de la Jeunesse, le 30 fructidor an VI (16 septembre 1798) et le 17 brumaire an VII (7 novembre 1798).

[17]...si l'École centrale a été ouverte en1796 ouseulement en1797.—L'École centrale de Grenoble, créée par le décret de la Convention du 7 ventôse an III, fut inaugurée le 11 frimaire an V (1erdécembre 1796). Des prix furent décernés aux élèves le 30 fructidor an V (16 septembre 1797), le 10 germinal an VI (30 mars 1798), jour de la fête de la Jeunesse, le 30 fructidor an VI (16 septembre 1798) et le 17 brumaire an VII (7 novembre 1798).

[18]Je voyais les choses de près, alors.—Écriture. Le 1erjanvier 1836, 26 pages. Toutes les plumes vont mal, il fait un froid de chien; au lieu de chercher à bien former mes lettres et de m'impatienter,io tiro avanti.M. Colomb me reproche dans chaque lettre d'écrire mal. (Note de Stendhal.)

[18]Je voyais les choses de près, alors.—Écriture. Le 1erjanvier 1836, 26 pages. Toutes les plumes vont mal, il fait un froid de chien; au lieu de chercher à bien former mes lettres et de m'impatienter,io tiro avanti.M. Colomb me reproche dans chaque lettre d'écrire mal. (Note de Stendhal.)

[19]Un Maupeou ...—Ms.: «Maudpw.»

[19]Un Maupeou ...—Ms.: «Maudpw.»

[20]—On lit à la fin du chapitre: «Le 1erjanvier 1836, 29 pages. Je cesse, faute de lumière au ciel, à quatre heures trois quarts.»

[20]—On lit à la fin du chapitre: «Le 1erjanvier 1836, 29 pages. Je cesse, faute de lumière au ciel, à quatre heures trois quarts.»

Mon âme délivrée de la tyrannie commençait à prendre quelque ressort. Peu à peu je n'étais plus continuellement obsédé de ce sentiment si énervant: la haine impuissante.

Ma bonne tante Elisabeth était ma providence. Elle allait presque tous les soirs faire sa partie chez mesdames Colomb ou Romagnier. Ces excellentes sœurs n'avaient de bourgeois que quelques manies de prudence et quelques habitudes. Elles avaient de belles âmes, chose si rare en province, et étaient tendrement attachées à ma tante Elisabeth.

Je ne dis pas assez de bien de ces bonnes cousines; elles avaient l'âme grande, généreuse; elles en avaient donné des preuves singulières dans les grandes occasions de leur vie.

Mon père, de plus en plus absorbé par sa passion pour l'agriculture et pour Claix, y passait trois ou quatre jours par semaine. La maison de M. Gagnon, où il dînait et soupait tous les jours depuis la mort de ma mère, ne lui était plus aussi agréable à beaucoup près. Il ne parlait à cœur ouvert qu'à Séraphie. Les sentiments espagnols de ma tante Elisabeth le tenaient en respect, il y avait toujours très peu de conversation entre eux. La petite finesse dauphinoise de tous les instants et la timidité désagréable de l'un s'alliait mal à la sincérité noble et à la simplicité de l'autre. Mademoiselle Gagnon n'avait aucun goût[2]pour mon père qui, d'un autre côté, n'était pas de force à soutenir la conversation avec M. le docteur Gagnon; il était respectueux et poli, M. Gagnon était très poli, et voilà tout. Mon père ne sacrifiait donc rien en allant passer trois ou quatre jours par semaine à Claix. Il me dit deux ou trois fois, quand il me forçait à l'accompagner à Claix, qu'il était triste, à son âge, de ne pas avoir un chez-soi.

Rentrant le soir pour souper avec ma tante Elisabeth, mon grand-père et mes deux sœurs, je n'avais pas à craindre un interrogatoire bien sévère. En général, je disais en riant que j'étais allé chercher ma tante chez mesdames Romagnier et Colomb; souvent, en effet, de chez ces dames je l'accompagnais jusqu'à la porte de l'appartement et je redescendais en courant pour aller passer une demi-heureà la promenade du Jardin-de-Ville qui, le soir, en été, au clair de lune, sous de superbes marronniers de quatre-vingts pieds de haut, servait de rendez-vous à tout ce qui était jeune et brillant dans la ville.

Peu à peu je m'enhardis, j'allai plus souvent au spectacle, toujours au parterre debout.

Je sentais un tendre intérêt à regarder une jeune actrice, nommée MlleKably. Bientôt j'en fus éperdument amoureux; je ne lui ai jamais parlé.

C'était une jeune femme mince, assez grande, avec un nez aquilin, jolie, svelte, bien faite. Elle avait encore la maigreur de la première jeunesse, mais un visage sérieux et souvent mélancolique.

Tout fut nouveau pour moi dans l'étrange folie qui, tout-à-coup, se trouva maîtresse de toutes mes pensées. Tout autre intérêt s'évanouit pour moi. A peine je reconnus le sentiment dont la peinture m'avait charmé dans laNouvelle Héloïse, encore moins était-ce la volupté deFélicia.Je devins tout-à-coup indifférent et juste pour tout ce qui m'environnait, ce fut[3]l'époque de la mort de ma haine pour feu ma tante Séraphie.

MlleKably jouait dans la comédie les rôles de jeunes premières, elle chantait aussi dans l'opéra-comique.

On sent bien que la vraie comédie n'était pas à mon usage. Mon grand-père m'étourdissait sans cesse du grand mot:la connaissance du cœurhumain.Mais que pouvais-je savoir sur cecœur humain?Quelquesprédictionstout au plus, accrochées dans les livres, dansDon Quichotteparticulièrement, le seul presque qui ne m'inspirât pas de la méfiance; tous les autres avaient été conseillés par mes tyrans, car mon grand-père (nouveau converti, je pense) s'abstenait de plaisanter sur les livres que mon père et Séraphie me faisaient lire[4].

Il me fallait donc la comédie romanesque, c'est-à-dire le drame peu noir, présentant des malheurs d'amour et non d'argent (le drame noir et triste s'appuyant sur le manque d'argent m'a toujours fait horreur comme bourgeois et trop vrai).

MlleKably brillait dansClaudine, de Florian.

Une jeune Savoyarde, qui a eu un petit enfant, au Montanvert, d'un jeune voyageur élégant, s'habille en homme et, suivie de son petit marmot, fait le métier de décrotteur sur une place de Turin. Elle retrouve son amant qu'elle aime toujours, elle devient son domestique, mais cet amant va se marier.

L'auteur qui jouait l'amant, nommé Poussi, ce me semble,—ce nom me revient huit à coup après tant d'années,—disait avec un naturel parfait: «Claude! Claude!» dans un certain moment où il grondait son domestique qui lui disait du mal de sa future. Ce ton de voix retentit encore dans mon âme, je vois l'acteur.

Pendant plusieurs mois, cet ouvrage, souvent redemandé par le public, me donna les plaisirs les plus vifs, et je dirais les plus vifs que m'aient donnés les ouvrages d'art, si, depuis longtemps, mon plaisir n'avait été l'admiration tendre, la plus dévouée et la plus folle.

Je n'osais pas prononcer le nom de MlleKably; si quelqu'un la nommait devant moi, je sentais un mouvement singulier près du cœur, j'étais sur le point de tomber. Il y avait comme une tempête dans mon sang.

Si quelqu'un disaitlaKably, au lieu de: Mademoiselle Kably, j'éprouvais un sentiment de haine et d'horreur[5], que j'étais à peine maître de contenir.

Elle chantait de sa pauvre petite voix faible dansLe Traité nul, opéra de Gaveau (pauvre d'esprit, mort fou quelques années plus tard).

Là commença mon amour pour la musique, qui a peut-être été ma passion la plus forte et la plus coûteuse; elle dure encore à cinquante-deux[6]ans, et plus vive que jamais. Je ne sais combien de lieues je ne ferais pas à pied, ou à combien de jours de prison je ne me soumettrais pas pour entendreDon Juanou leMatrimonio Segreto, et je ne sais pour quelle autre chose je ferais cet effort. Mais, pour mon malheur, j'exècre la musiquemédiocre(à mes yeux elle est un pamphlet satyrique contre la bonne, par exemple leFuriosode Donizetti, hier soir, Rome,Valle[7]. Les Italiens, bien différents de moi, ne peuventsouffrir une musique dès qu'elle a plus de cinq ou six ans. L'un d'eux disait devant moi, chez madame ...[8]: «Une musique qui a plus d'un an peut-elle être belle?»)

Quelle parenthèse, grand Dieu[9]! En relisant, il faudra effacer, ou mettre à une autre place, la moitié de ce manuscrit[10].

J'appris par cœur, et avec quels transports! ce filet de vinaigre continu et saccadé qu'on appelaitLe Traité nul.

Un acteur passable, qui jouait gaiement le rôle du valet (je vois aujourd'hui qu'il avait la véritable insouciance d'un pauvre diable qui n'a que de tristes pensées à la maison, et qui se livre à son rôle avec bonheur), me donna les premières idées ducomique, surtout au moment où il arrange la contre-danse qui finit par: Mathurine nous écoutait...

Un paysage de la forme et de la grandeur d'une lettre de change, où il y avait beaucoup de gomme-gutte fortifiée par du bistre, surtout sur le premier plan à gauche, que j'avais acheté chez M. Le Roy, et que je copiais alors avec délices, me semblait absolument la même chose que le jeu de cet acteur comique, qui me faisait rire de bon cœur quand MelleKably n'était pas en scène; s'il lui adressait la parole, j'étais attendri, enchanté. De là vient, peut-être qu'encore aujourd'hui la même sensation m'est souvent donnée par un tableau ou par unmorceau de musique. Que de fois j'ai trouvé cette identité dans le musée Brera, à Milan (1814-1812)!

Cela est d'un vrai et d'une force que j'ai peine à exprimer, et que d'ailleurs on croirait difficilement.

Le mariage, l'union intime de ces deux beaux-arts, a été à jamais cimenté, quand j'avais douze ou treize ans, par quatre ou cinq mois du bonheur le plus vif et de la sensation de volupté la plus forte, et allant presque jusqu'à la douleur, que j'aie jamais éprouvée.

Actuellement, je vois (mais je vois de Rome, à cinquante-deux[11]ans) que j'avais le goût de la musique avant ceTraité nulsi sautillant, si filet de vinaigre, si français, mais que je sais encore par cœur. Voici mes souvenirs: 1° le son des cloches de Saint-André, surtout sonnées pour les élections, une année que mon cousin Abraham Mallein (père de mon beau-frère Alexandre) était président ou simplement électeur;—2° le bruit de la pompe de la place Grenette, quand les servantes, le soir, pompaient avec la grande barre de fer;—3° enfin, mais le moins de tous, le bruit d'une flûte que quelque commis marchand jouait, au quatrième étage, sur la place Grenette.

Ces choses m'avaient déjà donné des plaisirs qui, à mon insu, étaient des plaisirs musicaux.

Mademoiselle Kably jouait aussi dans l'Epreuve villageoisede Grétry, infiniment moins mauvaiseque leTraité nul.Une situation tragique me fit frémir dansRaoul, sire de Créqui; en un mot, tous les mauvais petits opéras de 1794 furent portés au sublime pour moi, par la présence de MelleKably; rien ne pouvait être commun ou plat dès qu'elle paraissait.

J'eus, un jour, l'extrême courage de demander à quelqu'un où logeait MelleKably. C'est probablement l'action la plus brave de ma vie.

«Rue des Clercs», me répondit-on.

J'avais eu le courage, bien auparavant, de demander si elle avait un amant. A quoi l'interrogé me répondit par quelque dicton[12]grossier; il ne savait rien sur son genre de vie.

Je passais par la rue des Clercs à mes jours de grand courage: le cœur me battait, je serais peut-être tombé si je l'eusse rencontrée; j'étais bien délivré quand, arrivé au bas de la rue des Clercs, j'étais sûr de ne pas la rencontrer.

Un matin, me promenant seul au bout de l'allée des grands marronniers, au Jardin-de-Ville, et pensant à elle, comme toujours, je l'aperçus à l'autre bout du jardin, contre le mur de l'Intendance, qui venait vers la terrasse. Je faillis me trouver mal[13]et enfinje pris la fuite, comme si le diable m'emportait, le long de la grille, par la ligne F; elle était, je crois, en K'[14]. J'eus le bonheur de n'en être pas aperçu. Notez qu'elle ne me connaissait d'aucune façon. Voilà un des traits les plus marqués de moncaractère, tel j'ai toujours été (même avant-hier). Le bonheur de la voir de près, à cinq ou six pas de distance, était trop grand, il me brûlait, et je fuyais cette brûlure, peine fort réelle.

Cette singularité me porterait assez à croire que, pour l'amour, j'ai le tempérament mélancolique de Cabanis.

En effet, l'amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires, ou plutôt la seule. Jamais je n'ai eu peur de rien que de voir la femme que j'aime regarder un rival avec intimité. J'ai très peu de colère contre le rival: il fait son affaire, pensé-je, mais ma douleur est sans bornes et poignante; c'est au point que j'ai besoin de m'abandonner sur un banc de pierre, à la porte de la maison. J'admire tout dans le rival préféré (le chef d'escadrons Gibory et MmeMartin, palazzo Aguissola, Milan).

Aucun autre chagrin ne produit chez moi la millième partie de cet effet.

Auprès de l'Empereur, j'étais attentif, zélé, ne pensant nullement à ma cravate, à la grande différence des autres. (Exemple: un soir, à 7 heures, à ...[15], en Lusace, campagne de 1813, le lendemain de la mort du duc de Frioul.)

Je ne suis ni timide, ni mélancolique en écrivant et m'exposant au risque d'être sifflé; je me sens plein de courage et de fierté quand j'écris une phrase qui serait repoussée par l'un de ces deux géants (de 1835): MM. de Chateaubriand ou Villemain.

Sans cloute, en 1880, il y aura quelque charlatan adroit, mesuré, à la mode, comme ces Messieurs aujourd'hui. Mais si on lit ceci on me croira envieux, ceci me désole; ce plat vice bourgeois est, ce me semble, le plus étranger à mon caractère.

Réellement, je ne suis que mortellement jaloux des gens qui font la cour à une femme que j'aime; bien plus, je le suis même de ceux qui lui ont fait la cour, dix ans avant moi. (Par exemple, le premier amant de Babet, à Vienne, en 1809.

«Tu le recevais dans ta chambre!

—Tout était chambre pour nous, nous étions seuls dans le château, et il avait les clefs.»

Je sens encore le mal que me firent ces paroles, c'était pourtant en 1809, il y a vingt-sept ans; je vois cette naïveté parfaite de la jolie Babet; elle me regardait.)

Je trouve[16]sans doute beaucoup de plaisir à écrire depuis une heure, et à chercher à peindrebien justemes sensations du temps de MelleKably[17], mais qui diable aura le courage de lire cet amas excessif dejeet demoi?Cela me paraîtpuantà moi-même. C'est là le défaut de ce genre d'écrit et, d'ailleurs, je ne puis relever la fadeur par aucune sauce de charlatanisme. Oserais-je ajouter:comme les confessions de Rousseau?Non, malgré l'énorme absurdité de l'objection, l'on va encore me croire envieux ou plutôt cherchant à établir une comparaison.effroyable par l'absurde, avec le chef-d'œuvre de ce grand écrivain.

Je proteste de nouveau et une fois pour toutes que je méprise souverainement et sincèrement M. Pariset, M. de Salvandy, M. Saint-Marc Girardin et les autres hâbleurs, pédants gagés et jésuites[18]du Journal des Débats, mais pour cela je ne m'en crois pas plus près des grands écrivains. Je ne me crois d'autre garant de mérite que de peindreressemblantela nature, qui m'apparaît si clairement en de certains moments.

Secondement, je suis sûr de ma parfaite bonne foi, de mon adoration pour le vrai: troisièmement, et du plaisir que j'ai à écrire, plaisir qui allait jusqu'à la folie en 1817, à Milan, chez M. Peroult, corsia del Giardino[19].

[1]Lechapitre XXVest le chapitre XXI du manuscrit (fol. 356 à 370; le bas du fol. 370 et le fol. 371, d'abord écrits par Stendhal, ont été barrés avec cette mention: «Longueur»).—Écrit à Rome, les 2 et 3 janvier 1836.

[1]Lechapitre XXVest le chapitre XXI du manuscrit (fol. 356 à 370; le bas du fol. 370 et le fol. 371, d'abord écrits par Stendhal, ont été barrés avec cette mention: «Longueur»).—Écrit à Rome, les 2 et 3 janvier 1836.

[2]Mademoiselle Gagnon n'avait aucun goût ...—Variante: «Pas de goût.»

[2]Mademoiselle Gagnon n'avait aucun goût ...—Variante: «Pas de goût.»

[3]...ce fut l'époque ...—Mot oublié inconsciemment par Stendhal, en passant d'un feuillet à un autre.

[3]...ce fut l'époque ...—Mot oublié inconsciemment par Stendhal, en passant d'un feuillet à un autre.

[4]...que mon père et Séraphie me faisaient lire.—Style. Pas de style soutenu. (Note de Stendhal.)

[4]...que mon père et Séraphie me faisaient lire.—Style. Pas de style soutenu. (Note de Stendhal.)

[5]...un sentiment de haine et d'horreur ...—Stendhal orthographie: «Orreur.» Et il ajoute en note: «Voilà l'orthographe de la passion: orreur».

[5]...un sentiment de haine et d'horreur ...—Stendhal orthographie: «Orreur.» Et il ajoute en note: «Voilà l'orthographe de la passion: orreur».

[6]...elle dure encore à cinquante-deux ans ...—Ms.: «26 X 2.»

[6]...elle dure encore à cinquante-deux ans ...—Ms.: «26 X 2.»

[7]...hier soir, Rome, Valle.—Au théâtre della Valle, à Rome. (Note au crayon de R. Colomb.)

[7]...hier soir, Rome, Valle.—Au théâtre della Valle, à Rome. (Note au crayon de R. Colomb.)

[8]...chez madame...—Nom en blanc.

[8]...chez madame...—Nom en blanc.

[9]Quelle parenthèse, grand Dieu !—On lit en tête du fol. 363: «1836, corrigé 4 janvier 1836, auprès de mon feu, me brûlant les jambes et mourant de froid au dos.»

[9]Quelle parenthèse, grand Dieu !—On lit en tête du fol. 363: «1836, corrigé 4 janvier 1836, auprès de mon feu, me brûlant les jambes et mourant de froid au dos.»

[10]...la moitié de ce manuscrit.—Stendhal a écrit à ce sujet, au verso du fol. 362, la note suivante: «Non laisser cela tel quel. Dorer l'histoire Kably, peut-être ennuyeuse pour les Pasquier de 51 ans. Ces gens sont cependant l'élite des lecteurs.»

[10]...la moitié de ce manuscrit.—Stendhal a écrit à ce sujet, au verso du fol. 362, la note suivante: «Non laisser cela tel quel. Dorer l'histoire Kably, peut-être ennuyeuse pour les Pasquier de 51 ans. Ces gens sont cependant l'élite des lecteurs.»

[11]...(mais je vois de Rome, à cinquante-deux ans) ...—Ms.: «26 X 2.»

[11]...(mais je vois de Rome, à cinquante-deux ans) ...—Ms.: «26 X 2.»

[12]...par quelque dicton ...—Variante: «Lieu commun.»

[12]...par quelque dicton ...—Variante: «Lieu commun.»

[13]Je faillis me trouver mal ...—Variante: «Tomber.»

[13]Je faillis me trouver mal ...—Variante: «Tomber.»

[14]...elle était, je croie, en K'—Suit un plan de la scène. En outre, au verso du fol. 366, plan du Jardin-de-Ville et de ses abords. Stendhal se trouvait sur la terrasse. Il note à ce sujet: «J'ai laissé à Grenoble un petit tableau à l'huile de M. Le Roy, qui rend fort bien cette promenade-ci.» MlleKably se trouvait dans l'allée qui longeait la rue du Quai (aujourd'hui rue Hector-Berlioz). A cette époque, un mur séparait le jardin de la rue: «Mur en 1794, bêtement remplacé par une belle grille vers 1814.»—Ce mur est appelé par Stendhal «mur de l'Intendance», parce que le rez-de-chaussée de l'Hôtel-de-Ville fut occupé, jusqu'à la Révolution, par les bureaux de l'intendant de la province.]

[14]...elle était, je croie, en K'—Suit un plan de la scène. En outre, au verso du fol. 366, plan du Jardin-de-Ville et de ses abords. Stendhal se trouvait sur la terrasse. Il note à ce sujet: «J'ai laissé à Grenoble un petit tableau à l'huile de M. Le Roy, qui rend fort bien cette promenade-ci.» MlleKably se trouvait dans l'allée qui longeait la rue du Quai (aujourd'hui rue Hector-Berlioz). A cette époque, un mur séparait le jardin de la rue: «Mur en 1794, bêtement remplacé par une belle grille vers 1814.»

—Ce mur est appelé par Stendhal «mur de l'Intendance», parce que le rez-de-chaussée de l'Hôtel-de-Ville fut occupé, jusqu'à la Révolution, par les bureaux de l'intendant de la province.]

[15]...un soir, à7heures, à ... en Lusace ...—Le nom est en blanc.

[15]...un soir, à7heures, à ... en Lusace ...—Le nom est en blanc.

[16]Je trouve ...—Variante: «J'ai.»

[16]Je trouve ...—Variante: «J'ai.»

[17]...mes sensations du temps de MlleKably ...—Variante: «Mes sensations d'alors.»

[17]...mes sensations du temps de MlleKably ...—Variante: «Mes sensations d'alors.»

[18]...pédants gagés et jésuites ...—Ms.: «Tejê.»

[18]...pédants gagés et jésuites ...—Ms.: «Tejê.»

[19]...chez M. Peroult, corsia del Giardino.-Peut-être tout le feuillet 370 est-il mal placé, mais la fadeur de l'amour Kably doit être relevée par une pensée plus substantielle. (Note de Stendhal.)

[19]...chez M. Peroult, corsia del Giardino.-Peut-être tout le feuillet 370 est-il mal placé, mais la fadeur de l'amour Kably doit être relevée par une pensée plus substantielle. (Note de Stendhal.)

Mais revenons à MlleKably. Que j'étais loin de l'envie, et de songer à craindre l'imputation d'envie, et de songer aux autres de quelque façon que ce fût dans ce temps-là! La vie commençait pour moi.

Il n'y avait qu'un être au monde: MlleKably; qu'un événement: devait-elle jouer ce soir-là, ou le lendemain?

Quel désappointement quand elle ne jouait pas, et qu'on donnait quelque tragédie!

Quel transport de joie pure, tendre, triomphante, quand je lisais son nom sur l'affiche! Je la vois encore, cette affiche, sa forme, son papier, ses caractères.

J'allais successivement lire ce nom chéri à trois ouquatre des endroits auxquels on affichait: à la porte des Jacobins[2], à la voûte du Jardin[3], à l'angle[4]de la maison de mon grand-père. Je ne lisais pas seulement son nom, je me donnais le plaisir de relire toute l'affiche. Les caractères un peu usés du mauvais imprimeur qui fabriquait cette affiche devinrent chers et sacrés pour moi, et, durant de longues années, je les ai aimés, mieux que de plus beaux[5].

Même, je me rappelle ceci: en arrivant à Paris, en novembre 1799, la beauté des caractères me choqua; ce n'étaient plus ceux qui avaient imprimé le nom de Kably[6].

Elle partit, je ne puis dire l'époque. Pendant longtemps je ne pus plus aller au spectacle. J'obtins d'apprendre la musique, ce ne fut pas sans peine: la religion de mon père était choquée d'un art si profane, et mon grand-père n'avait pas le plus petit goût pour cet art.

Je pris un maître de violon, nommé Mention, l'homme le plus plaisant: c'était là l'ancienne gaieté française mêlée de bravoure et d'amour. Il était fort pauvre, mais il avait le cœur d'artiste; un jour que je jouais plus mal qu'à l'ordinaire, il ferma le cahier, disant: «Je ne donne plus leçon.»

J'allai chez un maître de clarinette, nommé Hoffmann (rue de Bonne), bon allemand; je jouais un peu moins mal. Je ne sais comment je quittai ce maître pour passer chez M. Holleville, rue Saint-Louis,vis-à-vis MmeBarthélemy, notre cordonnière. Violon fort passable, il était sourd, mais distinguait la moindre fausse note. Je me rencontrais là avec M. Félix Faure (aujourd'hui pair de France, Premier Président, jugeur d'août 1835). Je ne sais comment je quittai Holleville.

Enfin, j'allai prendre leçon de musique vocale, à l'insu de mes parents, à six heures du matin, place Saint-Louis, chez un fort bon chanteur.

Mais rien n'y faisait: j'avais horreur tout le premier des sons que je produisais. J'achetais des airs italiens, un, entre autres, où je lisaisAmore, ou je ne sais quoi,nello cimento: je comprenais:dans le ciment, dans le mortier.J'adorais ces airs italiens auxquels je ne comprenais rien. J'avais commencé trop tard. Si quelque chose eût été capable de me dégoûter de la musique, c'eût été les sons exécrables qu'il faut produire pour l'apprendre. Le seulpianoeût pu me faire tourner la difficulté, mais j'étais né dans une famille essentiellement inharmonique.

Quand, dans la suite, j'ai écrit sur la musique, mes amis m'ont fait une objection principale de cette ignorance. Mais je dois dire sans affectation aucune qu'au même moment je sentais dans le morceau qu'on exécutait des nuances qu'ils n'apercevaient pas. Il en est de même pour les nuances des physionomies dans les copies du même tableau. Je vois ces choses aussi clairementqu'à travers uncristal.Mais, grand Dieu! on va me croire un sot!

Quand je revins à la vie après quelques mois de l'absence de MlleKably, je me trouvai un autre homme.[7]

Je ne haïssais plus Séraphie, je l'oubliais; quant à mon père, je ne désirais qu'une chose: ne pas me trouver auprès de lui. J'observai, avec remords, que je n'avais pas pour lui unegouttede tendresse ni d'affection.

Je suis donc un monstre, me disais-je. Et pendant de longues années je n'ai pas trouvé de réponse à cette objection. On parlait sans cesse età la nauséede tendresse dans ma famille. Ces braves gens appelaienttendressela vexation continue dont ils m'honoraient depuis cinq ou six ans. Je commençai à entrevoir qu'ils s'ennuyaient mortellement et qu'ayant trop de vanité pour reprendre avec le monde, qu'ils avaient imprudemment quitté à l'époque d'une perte cruelle, j'étais leur[8] ressource contre l'ennui.

Mais rien ne pouvait plus m'émouvoir après ce que je venais de sentir. J'étudiai ferme le latin et le dessin, et j'eus un premier prix, je ne sais dans lequel de ces deux cours, et un second. Je traduisis avec plaisir laVie d'Agricolade Tacite, ce fut presque la première fois que le latin me causa quelque plaisir. Ce plaisir était gâté amèrement par les taloches que me donnait le grand Odru, groset ignare paysan de Lumbin, qui étudiait avec nous et ne comprenait rien à rien. Je me battais ferme avec Giroud, qui avait un habit rouge. J'étais encore un enfant pour une grande moitié de mon existence.

Et toutefois, la tempête morale à laquelle j'avais été en proie durant plusieurs mois m'avait mûri, je commençai à me dire sérieusement:

«Il faut prendre un parti et me tirer de ce bourbier.»

Je n'avais qu'un moyen au monde: les mathématiques. Mais on me les expliquait si bêtement que je ne faisais aucun progrès; il est vrai que mes camarades en faisaient encore moins, s'il est possible. Ce grand M. Dupuy nous expliquait les propositions comme une suite de recettes pour faire du vinaigre[8].

Cependant, Bezout était ma seule ressource pour sortir de Grenoble. Mais Bezout était si bête! C'était une tête comme celle de M. Dupuy, notre emphatique professeur.

Mon grand-père connaissait un bourgeois à tête étroite, nommé Chabert, lequelmontrait les mathématiques en chambre.Voilà le mot du pays et qui va parfaitement à l'homme. J'obtins avec assez de peine d'aller dans cette chambre de M. Chabert; on avait peur d'offenser M. Dupuy, et d'ailleurs il fallait payer douze francs par mois, ce me semble.

Je répondis que la plupart des élèves du cours de mathématiques, à l'École centrale, allaient chezM. Chabert, et que si je n'y allais pas je resterais le dernier à l'École centrale. J'allai donc chez M. Chabert. M. Chabert était un bourgeois assez bien mis, mais qui avait toujours l'air endimanché et dans les transes de gâter son habit et son gilet et sa jolie culotte de Casimirmerde d'oie; il avait aussi une assez jolie figure bourgeoise. Il logeait rue Neuve[9], près la rue Saint-Jacques et presque en face de Bourbon, marchand de fer, dont le nom me frappait, car ce n'était qu'avec les signes du plus profond respect et du plus véritable dévouement que mes bourgeois de parents prononçaient ce nom. On eût dit que la vie de la France y eût été attachée.

Mais je retrouvai chez M. Chabert ce manque de faveur qui m'assommait à l'École centrale et ne me faisait jamais appeler au tableau. Dans une petite pièce et au milieu de sept à huit élèves réunis autour d'un tableau de toile cirée, rien n'était plus disgracieux que de demander à monter au tableau, c'est-à-dire à aller expliquer pour la cinquième ou sixième fois une proposition que quatre ou cinq élèves avaient déjà expliquée. C'est cependant ce que j'étais obligé de faire quelquefois chez M. Chabert, sans quoi je n'eusse jamaisdémontré.M. Chabert me croyait unminus habenset est resté dans cette abominable opinion. Rien n'était drôle, dans la suite, comme de l'entendre parler de mes succès en mathématiques.

Mais dans ces commencements ce fut un étrange manque de soin et, pour mieux dire, d'esprit, de la part de mes parents, de ne pas demander si j'étais en état dedémontrer, et combien de fois par semaine je montais au tableau; ils ne descendaient pas dans ces détails. M. Chabert, qui faisait profession d'un grand respect pour M. Dupuy, n'appelait guère au tableau que ceux qui y parvenaient[10]à l'École centrale. Il y avait un certain M. de Renneville, que M. Dupuy appelait au tableau comme noble et comme cousin des Monval; c'était une sorte d'imbécile presque muet et les yeux très ouverts; j'étais choqué à déborder quand je voyais M. Dupuy et M. Chabert le préférer à moi.

J'excuse M. Chabert, je devais être le petit garçon le plus présomptueux et le plus méprisant. Mon grand-père et ma famille me proclamaient une merveille: n'y avait-il pas cinq ans qu'ils me donnaient tous leurs soins?

M. Chabert était, dans le fait, moins ignare que M. Dupuy. Je trouvai chez lui Euler et ses problèmes sur le nombre d'œufs qu'une paysanne apportait au marché, lorsqu'un méchant lui en vole un cinquième, puis elle laisse toute la moitié du reste, etc., etc.

Cela m'ouvrit l'esprit, j'entrevis ce que c'était que se servir de l'instrument nommé algèbre. Du diable si personne me l'avait jamais dit, sans cesse M. Dupuy faisait des phrases emphatiques sur cesujet, mais jamais ce mot simple: c'est unedivision du travailqui produit des prodiges, comme toutes les divisions du travail, et permet à l'esprit de réunir toutes ses forces sur un seul côté des objets, sur une seule de leurs qualités.

Quelle différence pour nous si M. Dupuy nous eût dit: Ce fromage est mou, ou il est dur; il est blanc, il est bleu; il est vieux, il est jeune; il est à moi, il est à toi; il est léger, ou il est lourd. De tant de qualités ne considérons absolument que le poids. Quel que soit ce poids, appelons-le A. Maintenant, sans plus penser absolument au fromage, appliquons à A tout ce que nous savons des quantités.

Cette chose si simple, personne ne nous la disait dans cette province reculée; depuis cette époque, l'École polytechnique et les idées de Lagrange auront reflété vers la province.

Le chef-d'œuvre de l'éducation de ce temps-là était un petit coquin vêtu de vert, doux, hypocrite, gentil, qui n'avait pas trois pieds de haut et apprenait par cœur lespropositionsque l'on démontrait, mais sans s'inquiéter s'il les comprenait le moins du monde[11]. Ce favori de M. Chabert non moins que de M. Dupuy s'appelait, si je ne me trompe, Paul-Émile Teisseire. L'examinateur pour l'École polytechnique, frère du grand géomètre, qui a écrit cette fameuse sottise (au commencement de laStatique), ne s'aperçut pas que tout le mérite de Paul-Émile était une mémoire étonnante.

Il arriva à l'École; son hypocrisie complète, sa mémoire et sa jolie figure de fille n'y eurent pas le même succès qu'à Grenoble; il en sortit bien officier, mais bientôt fut touché de la grâce et se fit prêtre. Malheureusement, il mourut de la poitrine: j'aurais suivi de l'œil sa fortune avec plaisir. J'avais quitté Grenoble avec une envie démesurée de pouvoir un jour, à mon aise, lui donner une énorme volée de calottes.

Il me semble que je lui avais déjà donné un à-compte chez M. Chabert, où il me primait avec raison par sa mémoire imperturbable.

Pour lui, il ne se fâchait jamais de rien et passait avec un sang-froid parfait sous les volées de:petit hypocrite, qui lui arrivaient de toutes parts, et qui redoublèrent un jour que nous le vîmes couronné de roses et faisant le rôle d'ange dans une procession.

C'est à peu près le seul caractère que j'aie remarqué à l'École centrale. Il faisait un beau contraste avec le sombre Benoît, que je rencontrai au cours de belles-lettres de M. Dubois-Fontanelle et qui faisait consister la sublime science dans l'amour socratique, que le docteur Clapier, le fou, lui avait enseigné.

Il y a peut-être dix ans que je n'ai pensé à M. Chabert; peu à peu je me rappelle qu'il était effectivement beaucoup moins borné que M. Dupuy, quoiqu'il eût un parler plus traînard encore et une apparence bien plus piètre et bourgeoise.

Il estimait Clairaut et c'était une chose immense que de nous mettre en contact avec cet homme de génie, et nous sortions un peu du plat Bezout. Il avait Bruce, l'abbé Marie, et de temps à autre nous faisait étudier un théorème dans ces auteurs. Il avait même en manuscrit quelques petites choses de Lagrange, de ces choses bonnes pour notre petite portée.

Il me semble que nous travaillions avec une plume sur un cahier de papier et à un tableau de toile cirée[12].

Ma disgrâce s'étendait à tout, peut-être venait-elle de quelque gaucherie de mes parents, qui avaient oublié d'envoyer un dindon, à Noël, à M. Chabert ou à ses sœurs, car il en avait et de fort jolies, et sans ma timidité je leur eusse bien fait la cour. Elles avaient beaucoup de considération pour le petit-fils de M. Gagnon, et d'ailleurs venaient à la messe à la maison, le dimanche.

Nous allions lever des plans au graphomètre et à la planchette; un jour nous levâmes un champ à côté du chemin des Boiteuses[13]. Il s'agit du champ B C D E. M. Chabert fit tirer les lignes à tous les autres sur la planchette, enfin mon tour vint, mais le dernier ou l'avant-dernier, avant un enfant. J'étais humilié et fâché; j'appuyai trop la plume.

«Mais c'était une ligne que je vous avais dit de tirer, dit M. Chabert avec son accent traînard, et c'est une barre que vous avez faite là.»

Il avait raison. Je pense que cet état de défaveur marquée chez MM. Dupuy et Chabert, et d'indifférence marquée chez M. Jay, à l'école de dessin, m'empêcha d'être un sot. J'y avais de merveilleuses dispositions, mes parents, dont la morosité bigote déclamait sans cesse contre l'éducation publique, s'étaient convaincus sans beaucoup de peine qu'avec cinq ans de soins, hélas! trop assidus, ils avaient produit un chef-d'œuvre, et ce chef-d'œuvre, c'était moi.

Un jour, je me disais, mais, à la vérité, c'était avant l'École centrale: Ne serais-je point le fils d'un grand prince, et tout ce que j'entends dire de la Révolution, et le peu que j'en vois, une fable destinée à faire mon éducation, comme dansÉmile?

Car mon grand-père, homme d'aimable conversation, en dépit de ses résolutions pieuses, avait nomméÉmiledevant moi, parlé de laProfession[14]de foi du vicaire savoyard, etc., etc. J'avais volé ce livre à Claix, mais je n'y avais rien compris, pas même les absurdités de la première page, et après un quart d'heure l'avais laissé. Il faut rendre justice au goût de mon père, il était enthousiaste de Rousseau et il en parlait quelquefois, pour laquelle chose et pour son imprudence devant un enfant il était bien grondé de ma tante Séraphie.


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