[1]Lechapitre XXXIIIest le chapitre XXVIII du manuscrit (fol. 501 à 526).—Ecrit à Rome, les 20, 22 et 24 janvier.—On lit en tête du fol. 501: «20 janvier 1836. Le 3 décembre, j'en étais à 93.»
[1]Lechapitre XXXIIIest le chapitre XXVIII du manuscrit (fol. 501 à 526).—Ecrit à Rome, les 20, 22 et 24 janvier.—On lit en tête du fol. 501: «20 janvier 1836. Le 3 décembre, j'en étais à 93.»
[2]...cette jolie mélodie!—Variante: «Belle.»
[2]...cette jolie mélodie!—Variante: «Belle.»
[3]...tuer un tourdre ...—Ancien nom de la grive.
[3]...tuer un tourdre ...—Ancien nom de la grive.
[4]...la montagne de Taillefer.—Le Taillefer (2.861 m. d'altitude) ferme l'horizon vers le sud-est, à 23 kilomètres environ à vol d'oiseau de Furonières, près Claix.
[4]...la montagne de Taillefer.—Le Taillefer (2.861 m. d'altitude) ferme l'horizon vers le sud-est, à 23 kilomètres environ à vol d'oiseau de Furonières, près Claix.
[5]Ce fut un des plus vifs bonheurs de ma vie.—Suit un croquis de la scène: en haut d'une pente assez forte, mais courte, le jeune Beyle en H; au milieu de cette pente, en «T', vigne d'où se leva le tourdre en entendant le bruit de mon approche», et en T, le cerisier; au bas, la grande pièce s'étend horizontalement.
[5]Ce fut un des plus vifs bonheurs de ma vie.—Suit un croquis de la scène: en haut d'une pente assez forte, mais courte, le jeune Beyle en H; au milieu de cette pente, en «T', vigne d'où se leva le tourdre en entendant le bruit de mon approche», et en T, le cerisier; au bas, la grande pièce s'étend horizontalement.
[6]...l'espagnolisme communiqué par ...—Variante: «L'espagnolisme de.»
[6]...l'espagnolisme communiqué par ...—Variante: «L'espagnolisme de.»
[7]...Joseph Brun, letailleurde nos hautaies.—En face, au verso du fol. 503, est une carte-esquisse du rocher de Comboire et de la vallée du Drac depuis le pont de Claix jusqu'au pont suspendu de Grenoble. Au bord du rocher de Comboire («précipices de deux ou trois cents pieds de haut»), en «H, moi; j'avais une vue superbe sur les côteaux d'Echirolles et de Jarrie, et mon regard enfilait la vallée». A propos du pont suspendu, Stendhal écrit: «Pont de fil de fer, dit de Seyssins, qui succéda au bac vers 1827, construit par mon ami Louis Crozet; le plat colonel Monval, méprisé de tout le monde (et loué à sa mort dans laQuotidienne), était actionnaire de ce pont, et ne voulait pas que Crozet, ingénieur en chef, fît l'épreuve complète. Par une lithographie les Périer (Casimir, Augustin, etc.) veulent ôter cette gloire à Crozet et la donner à un de leurs neveux. En tout les Périer trompeurs, finasseurs, de mauvaise foi, plats, bas.»
[7]...Joseph Brun, letailleurde nos hautaies.—En face, au verso du fol. 503, est une carte-esquisse du rocher de Comboire et de la vallée du Drac depuis le pont de Claix jusqu'au pont suspendu de Grenoble. Au bord du rocher de Comboire («précipices de deux ou trois cents pieds de haut»), en «H, moi; j'avais une vue superbe sur les côteaux d'Echirolles et de Jarrie, et mon regard enfilait la vallée». A propos du pont suspendu, Stendhal écrit: «Pont de fil de fer, dit de Seyssins, qui succéda au bac vers 1827, construit par mon ami Louis Crozet; le plat colonel Monval, méprisé de tout le monde (et loué à sa mort dans laQuotidienne), était actionnaire de ce pont, et ne voulait pas que Crozet, ingénieur en chef, fît l'épreuve complète. Par une lithographie les Périer (Casimir, Augustin, etc.) veulent ôter cette gloire à Crozet et la donner à un de leurs neveux. En tout les Périer trompeurs, finasseurs, de mauvaise foi, plats, bas.»
[8]...de laquelle il eût fallu ...—Variante: «Il fallait.»
[8]...de laquelle il eût fallu ...—Variante: «Il fallait.»
[9]...je pensais fort, ce jour-là, au péril du retour ...—Suit un profil des précipices du rocher de Comboire, avec ressauts coupant la pente en A et en B.
[9]...je pensais fort, ce jour-là, au péril du retour ...—Suit un profil des précipices du rocher de Comboire, avec ressauts coupant la pente en A et en B.
[10]...je le pris pour un chien.—Suit un croquis de la scène. En outre, au verso du fol. 508, Stendhal a figuré, en coupe, le profil de la pente du rocher de Comboire avec quatre sentiers horizontaux A, B, C, D. Ces sentiers naturels sont fréquents dans les Alpes calcaires du Dauphiné, où ils portent le nom de «sangles».
[10]...je le pris pour un chien.—Suit un croquis de la scène. En outre, au verso du fol. 508, Stendhal a figuré, en coupe, le profil de la pente du rocher de Comboire avec quatre sentiers horizontaux A, B, C, D. Ces sentiers naturels sont fréquents dans les Alpes calcaires du Dauphiné, où ils portent le nom de «sangles».
[11]...auPeuil de Claix ...—LePeuil de Claixest un plateau étroit et long, assez marécageux, situé à l'est et au nord-est de Claix, au pied des escarpements calcaires des montagnes du Vercors sur la vallée du Drac, à 1.000 mètres environ d'altitude. Depuis longtemps les chamois ont déserté ce lieu, aujourd'hui assez fréquenté.—Au verso du fol. 508, Stendhal a figuré deux profits des pentes, depuis Claix jusqu'à la crête des montagnes. Il a noté au bas de l'un: «Toutes ces pentes sont exagérées;»mais il dit de l'autre: «Ceci est plus correct.»
[11]...auPeuil de Claix ...—LePeuil de Claixest un plateau étroit et long, assez marécageux, situé à l'est et au nord-est de Claix, au pied des escarpements calcaires des montagnes du Vercors sur la vallée du Drac, à 1.000 mètres environ d'altitude. Depuis longtemps les chamois ont déserté ce lieu, aujourd'hui assez fréquenté.—Au verso du fol. 508, Stendhal a figuré deux profits des pentes, depuis Claix jusqu'à la crête des montagnes. Il a noté au bas de l'un: «Toutes ces pentes sont exagérées;»mais il dit de l'autre: «Ceci est plus correct.»
[12]...Les Balmes.—Les Balmes, commune de Fontaine, entre Seyssins et Sassenage.
[12]...Les Balmes.—Les Balmes, commune de Fontaine, entre Seyssins et Sassenage.
[13]...vis-à-vis les fenêtres de feu M. Le Roy.—Suit un plan de la place Grenette. En «F était cet arbre, qui peut-être n'avait qu'un bouquet de feuilles au haut de la tige»; en «P était la pompe»; en «C, la porte de la maison de mon grand-père si souvent mentionnée, et dont le premier étage était occupé par les demoiselles Caudey, dévotes». (Voir notre plan de Grenoble en 1793.)
[13]...vis-à-vis les fenêtres de feu M. Le Roy.—Suit un plan de la place Grenette. En «F était cet arbre, qui peut-être n'avait qu'un bouquet de feuilles au haut de la tige»; en «P était la pompe»; en «C, la porte de la maison de mon grand-père si souvent mentionnée, et dont le premier étage était occupé par les demoiselles Caudey, dévotes». (Voir notre plan de Grenoble en 1793.)
[14]L'inscription avait plusieurs lignes ...—Voici l'inscription, faite non par M. Jay, mais par un peintre vitrier:Mort à la Royauté. Constitution de l'an III.Il n'y avait pas autre chose. (Note au crayon de R. Colomb.)
[14]L'inscription avait plusieurs lignes ...—Voici l'inscription, faite non par M. Jay, mais par un peintre vitrier:Mort à la Royauté. Constitution de l'an III.Il n'y avait pas autre chose. (Note au crayon de R. Colomb.)
[15]Moi seul j'eus l'idée de la chose ...—C'est chez R[omain] C[olomb] que le complot fut arrêté; l'idée première appartient-elle à R. C. ou à H. B.? C'est ce que je ne saurais dire. Mais l'un des deux eût fait la chose, quand même ils n'auraient eu aucun complice; il pouvait y en avoir une douzaine en tout: Casimir Prié, les trois Faure, Robin. (Note au crayon de R. Colomb.)
[15]Moi seul j'eus l'idée de la chose ...—C'est chez R[omain] C[olomb] que le complot fut arrêté; l'idée première appartient-elle à R. C. ou à H. B.? C'est ce que je ne saurais dire. Mais l'un des deux eût fait la chose, quand même ils n'auraient eu aucun complice; il pouvait y en avoir une douzaine en tout: Casimir Prié, les trois Faure, Robin. (Note au crayon de R. Colomb.)
[16]...ce fut Treillard ou Mante.—Ce dernier. (Note au crayon de R. Colomb.)
[16]...ce fut Treillard ou Mante.—Ce dernier. (Note au crayon de R. Colomb.)
[17]...il me semble qu'il y avait une barrière autour de l'arbre.—Oui. (Note au crayon de R. Colomb.) Suit un plan de la scène. La ligne PP' est l'espace compris entre l'arbre de la Liberté et celui de la Fraternité.
[17]...il me semble qu'il y avait une barrière autour de l'arbre.—Oui. (Note au crayon de R. Colomb.) Suit un plan de la scène. La ligne PP' est l'espace compris entre l'arbre de la Liberté et celui de la Fraternité.
[18]...et donnâmes le mot à Mante ou à Treillard.—Le pistolet, appartenant à H. B., fut chargé jusqu'au bout chez R. C., sur son lit, et en partie avec ses munitions. La charge se composait de deux coups ordinaires de poudre, de chevrotines et de gros plombs de lièvre, en fer coulé. H. B. et R. C. étaient avec Mante, qui lâcha le coup et vint immédiatement se réunir aux deux premiers, dans l'allée de la maison Gagnon, sur la place Grenette. L'un de ces trois grands coupables, H. B., se réfugia chez mesdemoiselles Caudey, marchande de modes, au premier étage, tandis que R. C. et Mante grimpaient dans les greniers pour se soustraire aux recherches que la police ne manquerait pas de faire. En montant l'escalier, Mante remit le pistolet à R. C., qui voyait tous les jours H. B. Arrivés dans une espèce de bûcher, R. C., enrhumé de la poitrine, se remplit la bouche de suc de réglisse, afin que sa toux n'attirât pas l'attention des explorateurs de la maison. Au milieu de cette situation assez critique, R. C. se rappela qu'il existait dans ces greniers un corridor, au moyen duquel on communiquait à un escalier de service donnant dans la Grande-rue. Ce souvenir sauva les deux amis qui, arrivés dans l'allée et voyant à la porte deux personnes qu'ils prirent pour des agents de police, se mirent à causer tranquillement, et comme des enfants, des jeux qui venaient de les occuper; de là, ils regagnèrent paisiblement leur logis, R. C. porteur du pistolet. (26 octobre 1838.) (Note au crayon de R. Colomb.)
[18]...et donnâmes le mot à Mante ou à Treillard.—Le pistolet, appartenant à H. B., fut chargé jusqu'au bout chez R. C., sur son lit, et en partie avec ses munitions. La charge se composait de deux coups ordinaires de poudre, de chevrotines et de gros plombs de lièvre, en fer coulé. H. B. et R. C. étaient avec Mante, qui lâcha le coup et vint immédiatement se réunir aux deux premiers, dans l'allée de la maison Gagnon, sur la place Grenette. L'un de ces trois grands coupables, H. B., se réfugia chez mesdemoiselles Caudey, marchande de modes, au premier étage, tandis que R. C. et Mante grimpaient dans les greniers pour se soustraire aux recherches que la police ne manquerait pas de faire. En montant l'escalier, Mante remit le pistolet à R. C., qui voyait tous les jours H. B. Arrivés dans une espèce de bûcher, R. C., enrhumé de la poitrine, se remplit la bouche de suc de réglisse, afin que sa toux n'attirât pas l'attention des explorateurs de la maison. Au milieu de cette situation assez critique, R. C. se rappela qu'il existait dans ces greniers un corridor, au moyen duquel on communiquait à un escalier de service donnant dans la Grande-rue. Ce souvenir sauva les deux amis qui, arrivés dans l'allée et voyant à la porte deux personnes qu'ils prirent pour des agents de police, se mirent à causer tranquillement, et comme des enfants, des jeux qui venaient de les occuper; de là, ils regagnèrent paisiblement leur logis, R. C. porteur du pistolet. (26 octobre 1838.) (Note au crayon de R. Colomb.)
[19]...beaucoup rapprochaient les chandelles et illuminaient.—Erreur. Tout ceci eut lieu quatre minutes après le coup; alors nous étions tous trois dans la maison, comme il est dit ci-devant, page 518. (Note au crayon de R. Colomb.)
[19]...beaucoup rapprochaient les chandelles et illuminaient.—Erreur. Tout ceci eut lieu quatre minutes après le coup; alors nous étions tous trois dans la maison, comme il est dit ci-devant, page 518. (Note au crayon de R. Colomb.)
[20]...nous suivîmes donc la ligne FFF.—Un plan de cette scène est figuré au verso du fol. 518, et un autre au verso du fol. 514. La ligne FFF va du point M (arbre de la Fraternité) au point M', porte de la maison Gagnon sur la Grande-rue, «sortie la nuit du coup de pistolet», en passant par l'entrée de la maison sur la place Grenette.
[20]...nous suivîmes donc la ligne FFF.—Un plan de cette scène est figuré au verso du fol. 518, et un autre au verso du fol. 514. La ligne FFF va du point M (arbre de la Fraternité) au point M', porte de la maison Gagnon sur la Grande-rue, «sortie la nuit du coup de pistolet», en passant par l'entrée de la maison sur la place Grenette.
[21]Moi et un autre, Colomb peut-être ...—Mante, Beyle et Colomb. (Note au crayon de R. Colomb.)
[21]Moi et un autre, Colomb peut-être ...—Mante, Beyle et Colomb. (Note au crayon de R. Colomb.)
[22]...occupées à lire la Bible.—Il n'y a que H. B. qui entra chez les demoiselles Caudey; R. C. et Mante filèrent par le passage dans les greniers et atteignirent ainsi la Grande-rue (voir page 518). (Note au crayon de R. Colomb.)
[22]...occupées à lire la Bible.—Il n'y a que H. B. qui entra chez les demoiselles Caudey; R. C. et Mante filèrent par le passage dans les greniers et atteignirent ainsi la Grande-rue (voir page 518). (Note au crayon de R. Colomb.)
[23]...et continuâmes à monter vers le passage.-Erreur. (Note au crayon de R. Colomb.)
[23]...et continuâmes à monter vers le passage.-Erreur. (Note au crayon de R. Colomb.)
[24]Mante et Treillard ...—Treillard n'était pas avec nous trois; voir page 518. (Note au crayon de R. Colomb.)
[24]Mante et Treillard ...—Treillard n'était pas avec nous trois; voir page 518. (Note au crayon de R. Colomb.)
[25]...qui étaient entres dans la porte G ...—G est la porte de la maison Gagnon sur la place Grenette et G' la porte de la même maison sur la Grande-rue.
[25]...qui étaient entres dans la porte G ...—G est la porte de la maison Gagnon sur la place Grenette et G' la porte de la même maison sur la Grande-rue.
[26]...ce ne fut pas Colomb et moi qui sortîmes ...—C'était C. et Mante, qui se quittèrent à quelques pas de la porte d'allée. C. rentra chez lui, peu rassuré sur les suites de l'affaire et assez embarrassé de sa contenance. Au souper, son père, qui se trouvait dans une maison de la place Grenette, au moment où le coup fut tiré, et se doutant qu'il était pour quelque chose dans cette affaire, lui adressa une verte réprimande. M. C. et toute sa famille ayant été longtemps emprisonnés, la coopération de son fils pouvait lui être fatale. (Note au crayon de R. Colomb.)
[26]...ce ne fut pas Colomb et moi qui sortîmes ...—C'était C. et Mante, qui se quittèrent à quelques pas de la porte d'allée. C. rentra chez lui, peu rassuré sur les suites de l'affaire et assez embarrassé de sa contenance. Au souper, son père, qui se trouvait dans une maison de la place Grenette, au moment où le coup fut tiré, et se doutant qu'il était pour quelque chose dans cette affaire, lui adressa une verte réprimande. M. C. et toute sa famille ayant été longtemps emprisonnés, la coopération de son fils pouvait lui être fatale. (Note au crayon de R. Colomb.)
[27]...qui arrivait de son village (Tullins, je pente) ...—Bompertuis, à une lieue de Voiron. (Note au crayon de R. Colomb.)
[27]...qui arrivait de son village (Tullins, je pente) ...—Bompertuis, à une lieue de Voiron. (Note au crayon de R. Colomb.)
[28]...pour se donner le droit de bourgeoisie parmi nous.—Ce fut Mante. (Note au crayon de R. Colomb.)
[28]...pour se donner le droit de bourgeoisie parmi nous.—Ce fut Mante. (Note au crayon de R. Colomb.)
[29]...une grille de fer de cinq ou six pieds de haut.—Non. (Note au crayon de R. Colomb.)
[29]...une grille de fer de cinq ou six pieds de haut.—Non. (Note au crayon de R. Colomb.)
[30]Jomard ...—En surcharge, de la main de R. Colomb: «Zomard.»
[30]Jomard ...—En surcharge, de la main de R. Colomb: «Zomard.»
Je crois que j'ai expédié tout ce dont je voulais parler avant d'entrer dans le dernier récit que j'aurai à faire des choses de Grenoble, je veux dire de ma cascade dans les mathématiques.
MlleKably était partie depuis longtemps et il ne m'en restait plus qu'un souvenir tendre; MlleVictorine Bigillion était beaucoup à la campagne; mon seul plaisir en lecture était Shakespeare et lesMémoiresde Saint-Simon, alors en sept volumes, que j'achetai plus tard en douze volumes, avec lesCaractères de...[2], passion qui a duré comme celle des épinards en physique et qui est aussi forte pour le moins à cinquante-trois[3]qu'à treize ans.
J'aimais d'autant plus les mathématiques que jeméprisais davantage mes maîtres, MM. Dupuy et Chabert. Malgré l'emphase et le bon ton, l'air de noblesse et de douceur, qu'avait M. Dupuy en adressant la parole à quelqu'un, j'eus assez de pénétration pour deviner qu'il était infiniment plus ignare que M. Chabert. M. Chabert qui, dans la hiérarchie sociale des bourgeois de Grenoble, se voyait tellement au-dessous de M. Dupuy, quelquefois, le dimanche ou le jeudi matin, prenait un volume d'Euler ou de ...[4]et se battait ferme avec la difficulté. Il avait cependant toujours l'air d'un apothicaire qui sait de bonnes recettes, mais rien ne montrait comment cesrecettesnaissent les unes des autres, nullelogique, nulle philosophie dans cette tête; par je ne sais quel mécanisme d'éducation ou de vanité, peut-être par religion, le bon M. Chabert haïssait jusqu'au nom de ces choses.
Avec ma tête d'aujourd'hui, j'avais il y a deux minutes l'injustice de m'étonner comment je ne vis pas sur-le-champ le remède. Je n'avais aucun secours, par vanité mon grand-père répugnait aux mathématiques, qui étaient la seule borne de sa science presque universelle. Cet homme, ou plutôtmonsieur Gagnon n'a jamais rien oublié de ce qu'il a lu, disait-on avec respect à Grenoble. Les mathématiques formaient la seule réponse de ses ennemis. Mon père abhorrait les mathématiques par religion, je crois, il ne leur pardonnait un peu que parce qu'elles apprennent àlever le plan des domaines. Je luifaisais sans cesse des copies du plan de ses biens à Claix, à Echirolles, à Fontagnier, au Chayla (vallée près ...[5]), où il venait de faire une bonne affaire.
Je méprisais Bezout, autant que MM. Dupuy et Chabert.
Il y avait bien cinq à sixfortsà l'Ecole centrale, qui furent reçus à l'Ecole polytechnique en 1797 ou 98, mais ils ne daignaient pas répondre à mes difficultés[6], peut-être exposées peu clairement, ou plutôt qui les embarrassaient.
J'achetai ou je reçus en prix les œuvres de l'abbé Marie, un volume in-8°. Je lus ce volume avec l'avidité d'un roman. J'y trouvai les vérités exposées en d'autres termes, ce qui me fit beaucoup de plaisir et récompensa ma peine, mais du reste rien de nouveau.
Je ne veux pas dire qu'il n'y ait pas réellement du nouveau, peut-être je ne le comprenais pas, je n'étais pas assez instruit pour le voir.
Pour méditer plus tranquillement, je m'étais établi dans le salon meublé de douze beaux fauteuils brodés par ma pauvre mère et que l'on n'ouvrait qu'une ou deux fois l'an, pour ôter la poussière. Cette pièce m'inspirait le recueillement, j'avais encore, dans ce temps-là, l'image des jolis soupers donnés par ma mère. On quittait ce salon étincelant de lumières pour passer, à dix heures sonnant, dans la belle salle-à-manger, où l'on trouvait un poissonénorme. C'était le luxe de mon père; il avait encore cet instinct dans l'état de dévotion et de spéculations d'agriculture où je l'ai vu abaissé.
C'est sur la table T[7]que j'avais écrit[8]le premier acte ou les cinq actes de mon drame, que j'appelais comédie, en attendant le moment du génie, à peu près comme si un ange eût dû m'apparaître.
Mon enthousiasme pour les mathématiques avait peut-être eu pour base principale mon horreur pour l'hypocrisie, l'hypocrisie, à mes yeux, c'était ma tante Séraphie, madame Vignon et leurs p[rêtres].
Suivant moi, l'hypocrisie était impossible en mathématiques et, dans ma simplicité juvénile, je pensais qu'il en était ainsi dans toutes les sciences où j'avais ouï dire qu'elles s'appliquaient. Que devins-je quand je m'aperçus que personne ne pouvait m'expliquer comment il se faisait que: moins par moins donne plus (-X-= +)? (C'est une des bases fondamentales de la science qu'on appellealgèbre.)
On faisait bien pis que ne pas m'expliquer cette difficulté (qui sans doute est explicable, car elle conduit à la vérité), on me l'expliquait par des raisons évidemment peu claires pour ceux qui me les présentaient[9].
M. Chabert, pressé par moi, s'embarrassait, répétait saleçon, celle précisément contre laquelleje faisais des objections, et finissait par avoir l'air de me dire:
«Mais c'est l'usage, tout le monde admet cette explication. Euler et Lagrange, qui apparemment valaient autant que vous, l'ont bien admise. Nous savons que vous avez beaucoup d'esprit (cela voulait dire: Nous savons que vous avez remporté un premier prix de belles-lettres et bien parlé à M.Tortelebeauet aux autres membres du Département), vous voulez apparemment vous singulariser.»
Quant à M. Dupuy, il traitait mes timides objections (timides à cause de son ton d'emphase) avec un sourire de hauteur voisin de l'éloignement. Quoique beaucoup moins fort que M. Chabert, il était moins bourgeois, moins borné, et peut-être jugeait sainement de son savoir en mathématiques. Si aujourd'hui je voyais ces Messieurs huit jours, je saurais sur-le-champ à quoi m'en tenir. Mais il faut toujours en revenir à ce point.
Elevé sous une cloche de verre par des parents dont le désespoir rendait encore l'esprit plus étroit, sans aucun contact avec les hommes, j'avais des sensations vives à quinze ans, mais j'étais bien plus incapable qu'un autre enfant de juger les hommes et de deviner leurs diverses comédies. Ainsi, je n'ai pas grande confiance, au fond, dans tous les jugements dont j'ai rempli[10]les 536 pages précédentes. Il n'y a de sûrement vrai que les sensations, seulement pour parvenir à la vérité il faut mettre quatredièses à mes impressions. Je les rends avec la froideur et les sens amortis par l'expérience d'un homme de quarante ans[11].
Je me rappelle distinctement que, quand je parlais de ma difficulté demoins par moinsà unfort, il me riait au nez; tous étaient plus ou moins comme Paul-Emile Teisseire et apprenaient par cœur. Je leur voyais dire souvent au tableau[12], à la fin des démonstrations:
«Il est donc évident que», etc.
Rien n'est moins évident pour vous, pensais-je. Mais il s'agissait de choses évidentes pour moi, et desquelles, malgré la meilleure volonté, il était impossible de douter.
Les mathématiques ne considèrent qu'un petit coin des objets (leur quantité), mais sur ce point elles ont l'agrément de ne dire que des choses sûres, que la vérité, et presque toute la vérité.
Je me figurais à quatorze ans, en 1797, que les hautes mathématiques, celles que je n'ai jamais sues, comprenaienttousou à peu près tous les côtés des objets, qu'ainsi, en avançant, je parviendrais à savoir des choses sûres, indubitables, et que je pourrais me prouver à volonté,sur toutes choses.
Je fus longtemps à me convaincre que mon objection sur: moins par moins donne plus, ne pourrait pas absolument entrer dans la tête de M. Chabert, que M. Dupuy n'y répondrait jamais que par unsourire de hauteur, et que lesfortsauxquels je faisais des questions se moqueraient toujours de moi.
J'en fus réduit à ce que je me dis encore aujourd'hui: il faut bien que moins par moins donne plus soit vrai, puisque évidemment, en employant à chaque instant cette règle dans le calcul, on arrive à des résultatsvrais et indubitables.
Mon grand malheur était cette figure:
Supposons que RP soit la ligne qui sépare le positif du négatif, tout ce qui est au-dessus est positif, comme négatif tout ce qui est au-dessous; comment, en prenant le carré B autant de fois qu'il y a d'unités dans le carré A, puis-je parvenir à faire changer de côté au carré C?
Et, en suivant une comparaison gauche, que l'accent souverainement traînard et grenoblois de M. Chabert rendait encore plus gauche, supposons que les quantités négatives sont les dettes d'un homme, comment, en multipliant 10.000 francs de dette par 500 francs, cet homme aura-t-il et parviendra-t-il à avoir une fortune de cinq millions?
M. Dupuy et M. Chabert sont-ils des hypocrites comme les p[rêtres] qui viennent dire la [messe]chez mon grand-père, et mes chères mathématiques ne sont-elles qu'une tromperie? Je ne savais comment arriver à la vérité. Ah! qu'alors un mot sur la logique ou l'art detrouver la véritéeût été avidement écouté par moi! Quel moment pour m'expliquer laLogiquede M. de Tracy! Peut-être j'eusse été un autre homme, j'aurais eu une bien meilleure tête[13].
Je conclus, avec mes pauvres petites forces, que M. Dupuy pouvait bien être un trompeur, mais que M. Chabert était un bourgeois vaniteux qui ne pouvait comprendre qu'il existât des objections non vues par lui.
Mon père et mon grand-père avaient l'Encyclopédiein-folio de Diderot et d'Alembert; c'est, ou plutôt c'était, un ouvrage de sept à huit cents francs. Il faut une terrible influence pour engager un provincial à mettre un tel capital en livres, d'où je conclus, aujourd'hui, qu'il fallait qu'avant ma naissance mon père et mon grand-père eussent été tout-à-fait du parti philosophique[14].
Mon père ne me voyait feuilleter l'Encyclopédiequ'avec chagrin. J'avais la plus entière confiance en ce livre-là, à cause de l'éloignement de mon père et de la haine décidée qu'il inspirait aux p[rêtres] qui fréquentaient la maison. Le grand vicaire et chanoine Rey, grande figure de papier mâché, haut de cinq pieds dix pouces, faisait une singulière grimace en prononçant de travers les noms de Diderotet de d'Alembert. Cette grimace me donnait une jouissance intime et profonde, je suis encore fort susceptible de ce genre de plaisir[15]. Je le goûtai quelquefois en 1815, en voyant les nobles refuser le courage à Nicolas Bonaparte, car alors tel était le nom de ce grand homme, et cependant dès 1807 j'avais désiré passionnément qu'il ne conquît pas l'Angleterre; où se réfugier alors?
Je cherchai donc à consulter les articles mathématiques de d'Alembert dans l'Encyclopédie; leur ton de fatuité, l'absence de culte pour la vérité me choqua fort, et d'ailleurs j'y compris peu. De quelle ardeur j'adorais la vérité alors Avec quelle sincérité je la croyais la reine du monde, dans lequel j'allais entrer! Je ne lui voyais absolument d'autres ennemis que les p[rêtres].
Simoins par moins donne plusm'avait donné beaucoup de chagrin, on peut penser quel noir s'empara de mon âme quand je commençai laStatiquede Louis Monge, le frère de l'illustre Monge, et qui allait venir faire les examens pour l'Ecole polytechnique.
Au commencement de la géométrie, on dit:On donne le nom de PARALLÈLES à deux lignes qui, prolongées à l'infini, ne se rencontreraient jamais.Et, dès le commencement de la Statique, cet insigne animal de Louis Monge a mis à peu près ceci:Deux lignes parallèles peuvent être considérées comme se rencontrant, si on les prolonge à l'infini.
Je crus lire un catéchisme[16], et encore un des plus maladroits. Ce fut en vain que je demandai des explications à M. Chabert.
«Mon petit, dit-il en prenant cet air paterne qui va si mal au renard dauphinois, l'air d'Edouard Mounier (pair de France en 1836), mon petit, vous saurez cela plus tard.»
Et le monstre, s'approchant de son tableau en toile cirée et traçant deux lignes parallèles et très voisines, me dit:
«Vous voyez bien qu'à l'infini on peut dire qu'elles se rencontrent.»
Je faillis tout quitter. Un cafard, adroit et bon jésuite[17], aurait pu me convertir à ce moment en commentant cette maxime:
«Vous voyez que tout est erreur, ou plutôt qu'il n'y a rien de faux, rien de vrai, tout est de convention, adoptez les conventions qui vous feront le mieux recevoir dans le monde. Or, la canaille est patriote et toujours salira ce côté de la question; faites-vous donc aristocrate, comme vos parents, et nous trouverons moyen de vous envoyer à Paris et de vous recommander à des dames influentes.»
[1]Lechapitre XXXIVest le chapitre XXIX du manuscrit (fol. 528 à 550; il n'y a pas de fol. 527).—Ecrit à Rome, du 24 au 26 janvier 1836.
[1]Lechapitre XXXIVest le chapitre XXIX du manuscrit (fol. 528 à 550; il n'y a pas de fol. 527).—Ecrit à Rome, du 24 au 26 janvier 1836.
[2]...lesCaractèresde ...—Un mot illisible.
[2]...lesCaractèresde ...—Un mot illisible.
[3]...à cinquante-trois qu'à treize ans.—Ms.: «25 x √4 + 3.»
[3]...à cinquante-trois qu'à treize ans.—Ms.: «25 x √4 + 3.»
[4]...un volume d'Euler ou de ...—Le nom a été laissé en blanc.
[4]...un volume d'Euler ou de ...—Le nom a été laissé en blanc.
[5]...au Chayla (vallée près ...) ...—Le nom a été laissé en blanc.
[5]...au Chayla (vallée près ...) ...—Le nom a été laissé en blanc.
[6]...répondre à mes difficultés ...—Variante: «Questions.»
[6]...répondre à mes difficultés ...—Variante: «Questions.»
[7]C'est sur la table T ...—Suit un plan d'une partie de l'appartement Beyle, rue des Vieux-Jésuites. Dans le salon, en face de la fenêtre, en T, est la table où travaillait le jeune Henri; dans la «chambre toujours fermée de ma mère»était un «tableau en toile cirée».
[7]C'est sur la table T ...—Suit un plan d'une partie de l'appartement Beyle, rue des Vieux-Jésuites. Dans le salon, en face de la fenêtre, en T, est la table où travaillait le jeune Henri; dans la «chambre toujours fermée de ma mère»était un «tableau en toile cirée».
[8]...que j'avais écrit ...—Variante: «Composé.»
[8]...que j'avais écrit ...—Variante: «Composé.»
[9]...pour ceux qui me les présentaient—On lit en face du fol. 535 (fol. 534 verso): «Testament,—Je donne et lègue ce volume et tous les volumes de laVie de Henri Brulardà M. Abraham Constantin, chevalier de la Légion d'honneur, et après lui, s'il ne les imprime pas, à MM. Levavasseur, libraire, place Vendôme, Philarète Chasles, homme de lettres, Amyot, Pourret, libraires. Rome, le 20 janvier 1836. H. BEYLE.»
[9]...pour ceux qui me les présentaient—On lit en face du fol. 535 (fol. 534 verso): «Testament,—Je donne et lègue ce volume et tous les volumes de laVie de Henri Brulardà M. Abraham Constantin, chevalier de la Légion d'honneur, et après lui, s'il ne les imprime pas, à MM. Levavasseur, libraire, place Vendôme, Philarète Chasles, homme de lettres, Amyot, Pourret, libraires. Rome, le 20 janvier 1836. H. BEYLE.»
[10]...tous les jugements dont j'ai rempli ...—Variante: «Que j'ai écrits dans ...»
[10]...tous les jugements dont j'ai rempli ...—Variante: «Que j'ai écrits dans ...»
[11]...l'expérience d'un homme de quarante ans.—Les trois quarts du feuillet sont blancs.
[11]...l'expérience d'un homme de quarante ans.—Les trois quarts du feuillet sont blancs.
[12]Je leur voyais dire souvent au tableau ...—Suit un croquis représentant un élève au tableau, et au pied de l'estrade «M. Dupuy dans son grand fauteuil».
[12]Je leur voyais dire souvent au tableau ...—Suit un croquis représentant un élève au tableau, et au pied de l'estrade «M. Dupuy dans son grand fauteuil».
[13]...j'aurais eu une bien meilleure tête.—En face, au verso du fol. 542, est un plan de l'appartement Beyle, rue des Vieux-Jésuites; dans le salon, près de la fenêtre, la table du jeune Henri «piochant l'abbéMarie», accompagnée de cette inscription: «Bonheur solitaire. Là j'étais à l'abri des vexations de Séraphie. Misanthropie anticipée, à quatorze ans.»
[13]...j'aurais eu une bien meilleure tête.—En face, au verso du fol. 542, est un plan de l'appartement Beyle, rue des Vieux-Jésuites; dans le salon, près de la fenêtre, la table du jeune Henri «piochant l'abbéMarie», accompagnée de cette inscription: «Bonheur solitaire. Là j'étais à l'abri des vexations de Séraphie. Misanthropie anticipée, à quatorze ans.»
[14]...mon père et mon grand-père eussent été tout-à-fait du parti philosophique.—Cette conséquence peut être fausse. Au moment où l'Encyclopédie parut,tout le mondeen raffola. L'abbé Rochas, mon petit-oncle, dont le revenu ne dépassait probablement pas douze ou quinze cents francs, eutsonEncyclopédie, dont les images ont commencé à me donner le goût des gravures, tableaux, etc. Et il était fort bon prêtre, sincèrement attaché à Rome! (Note au crayon de R. Colomb.)
[14]...mon père et mon grand-père eussent été tout-à-fait du parti philosophique.—Cette conséquence peut être fausse. Au moment où l'Encyclopédie parut,tout le mondeen raffola. L'abbé Rochas, mon petit-oncle, dont le revenu ne dépassait probablement pas douze ou quinze cents francs, eutsonEncyclopédie, dont les images ont commencé à me donner le goût des gravures, tableaux, etc. Et il était fort bon prêtre, sincèrement attaché à Rome! (Note au crayon de R. Colomb.)
[15]...je suis encore fort susceptible de ce genre de plaisir.—Qui diable pourrait s'intéresser aux simples mouvements d'un cœur, décrits sans rhétorique? Omar, avril 1836. (Note de Stendhal.)
[15]...je suis encore fort susceptible de ce genre de plaisir.—Qui diable pourrait s'intéresser aux simples mouvements d'un cœur, décrits sans rhétorique? Omar, avril 1836. (Note de Stendhal.)
[16]Je crus lire un catéchisme ...—Ms.: «Chismek.»
[16]Je crus lire un catéchisme ...—Ms.: «Chismek.»
[17]...adroit et bon jésuite ...—Ms.: «Tejé.»
[17]...adroit et bon jésuite ...—Ms.: «Tejé.»
Cela, dit avec entraînement, je devenais un coquin et j'aurais une grande fortune aujourd'hui.
Je me figurais le monde, à treize ans, uniquement d'après lesMémoires secretsde Duclos et lesMémoiresde Saint-Simon en sept volumes. Le bonheur suprême était de vivre à Paris, faisant des livres, avec cent louis de rente. Marion me dit que mon père me laisserait bien plus[2].
Il me semble que je me dis:Vraies ou fausses, les mathématiques me sortiront de Grenoble, de cette fange qui me fait mal au cœur.
Mais je trouve ce raisonnement bien avancé pour mon âge. Je continuais à travailler, ç'aurait été un trop grand chagrin d'interrompre, mais j'étais profondément inquiet et attristé.
Enfin, le hasard voulut que je visse un grand homme et que je ne devinsse pas un coquin. Ici, pour la seconde fois lesujet surmonte le disant.Je tâcherai de n'être pas exagéré.
Dans mon adoration pour les mathématiques, j'entendais parler depuis quelque temps d'un jeune homme, fameux Jacobin, grand et intrépide chasseur, et qui savait les mathématiques bien mieux que MM. Dupuy et Chabert, mais qui n'en faisait pas métier. Seulement, comme il était fort peu riche, il avait donné des leçons à cet esprit faux, Anglès (depuis comte et préfet de police, enrichi par Louis XVIII à l'époque des emprunts).
Mais j'étais timide, comment oser l'aborder? Mais ensuite, ses leçons étant horriblement chères, douze sous par leçon, comment payer? (Ce prix me paraît trop ridicule; c'était peut-être vingt-quatre ou quarante sous.)
Je contai tout cela avec plénitude de cœur à ma bonne tante Elisabeth, qui peut-être alors avait quatre-vingts ans, mais son excellent cœur et sa meilleure tête, s'il est possible, n'avaient que trente ans. Généreusement elle me donna beaucoup d'écus de six francs. Mais ce n'était pas l'argent qui devait coûter à cette âme[3]: remplie de l'orgueil le plus juste et le plus délicat, il fallait que je prisse ces leçons encachette de mon père; et à quels reproches légitimes ne s'exposait-elle pas?
Séraphie vivait-elle encore? Je ne répondraispas du contraire. Cependant, j'étais bien enfant à la mort de ma tante Séraphie, car, en apprenant sa mort dans la cuisine, vis-à-vis de l'armoire de Marion[4], je me jetai à genoux pour remercier Dieu d'une si grande délivrance.
Cet événement, les écus donnés si noblement par ma tante Elisabeth pour me faire prendre en secret des leçons de cet affreux jacobin, m'a empêché à tout jamais d'être un coquin. Voir un homme sur le modèle des Grecs et des Romains, et vouloir mourir plutôt que de n'être pas comme lui, ne fut qu'un moment:punto(Non sia che un punto(Alfieri)[5].
Je ne sais comment moi, si timide, je me rapprochai de M. Gros. (La fresque est tombée en cet endroit, et je ne serais qu'un plat romancier, comme Don Rugiero Caetani, si j'entreprenais d'y suppléer. Allusion aux fresques du Campo-Santo de Pise et à leur état actuel.)
Sans savoir comment j'y suis arrivé, je me vois dans la petite chambre que Gros occupait à Saint-Laurent, le quartier le plus ancien et le plus pauvre de la ville. C'est une longue et étroite rue, serrée entre la montagne et la rivière. Je n'entrai pas seul dans cette petite chambre, mais quel était mon compagnon d'étude? Etait-ce Cheminade? Là-dessus, oubli le plus complet, toute l'attention de l'âme était apparemment pour Gros. (Ce grandhomme est mort depuis si longtemps que je crois pouvoir lui ôter le Monsieur[6].)
C'était un jeune homme d'un blond foncé, fort actif, mais fort gras, il pouvait avoir vingt-cinq à vingt-six ans; ses cheveux étaient extrêmement bouclés et assez longs, il était vêtu d'une redingote[7]et nous dit:
«Citoyens[8], par où commençons-nous? Il faudrait savoir ce que vous savez déjà.
—Mais nous savons les équations du second degré.»
Et, en homme de sens, il se mit à nous montrer ces équations, c'est-à-dire la formation d'un carré de a + b, par exemple, qu'il nous fit élever à la seconde puissance: a2+ 2 ab + b2, la supposition que le premier membre de l'équation était un commencement de carré, le complément de ce carré, etc.
C'étaient les cieux ouverts pour nous, ou du moins pour moi. Je voyais enfin le pourquoi des choses, ce n'était plus une recette d'apothicaire tombée du ciel pour résoudre les équations.
J'avais un plaisir vif, analogue à celui de lire un roman entraînant. Il faut avouer que tout ce que Gros nous dit sur les équations du second degré était à peu près dans l'ignoble Bezout, mais là notre œil ne daignait pas le voir. Cela était si platement exposé que je ne me donnais la peine d'y faire attention.
A la troisième ou quatrième leçon, nous passâmes aux équations du troisième degré, et là Gros fut entièrement neuf. Il me semble qu'il nous transportait d'emblée à la frontière de la science et vis-à-vis la difficulté à vaincre, ou devant le voile qu'il s'agissait de soulever. Par exemple, il nous montrait l'une après l'autre les diverses manières de résoudre les équations du troisième degré, quels avaient été les premiers essais deCardan[9], peut-être ensuite les progrès, et enfin la méthode présente[10].
Nous fûmes fort étonnés qu'il ne nous fît pas démontrer la même proposition l'un après l'autre. Dès qu'une chose était bien comprise, il passait à une autre.
Sans que Gros fût le moins du monde charlatan, il avait l'effet de cette qualité si utile dans un professeur, comme dans un général en chef, il occupait toute mon âme. Je l'adorais et le respectais tant que peut-être je lui déplus. J'ai rencontré si souvent cet effet désagréable et surprenant que c'est peut-être par une erreur de mémoire que je l'attribue à la première de mes passions d'admiration. J'ai déplu à M. de Tracy et à Madame Pasta pour les admirer avec trop d'enthousiasme[11].
Un jour de grande nouvelle, nous parlâmes politique toute la leçon et, à la fin, il ne voulut pas de notre argent. J'étais tellement accoutumé au genre sordide des professeurs dauphinois, MM. Chabert, Durand, etc., que ce trait fort simple redoublamon admiration et mon enthousiasme. Il me semble, à cette occasion, que nous étions trois, peut-être Cheminade, Félix Faure et moi, et il me semble aussi que nous mettions, sur la petite table A, chacun une pièce de douze sous.
Je ne me souviens presque de rien pour les deux dernières années 1798 et 1799. La passion pour les mathématiques absorbait tellement mon temps que Félix Faure m'a dit que je portais alors mes cheveux trop longs, tant jeplaignaisla demi-heure qu'il faudrait perdre pour les faire couper[12].
Vers la fin de l'été 1799, mon cœur de citoyen était navré de nos défaites en Italie, Novi et les autres, qui causaient à mes parents une vive joie, mêlée cependant d'inquiétude. Mon grand-père, plus raisonnable, aurait voulu que les Russes et les Autrichiens n'arrivassent pas à Grenoble. Mais, à vrai dire, je ne puis presque parler de ces vœux de ma famille que par supposition, l'espoir de la quitter bientôt et l'amour vif et direct pour les mathématiques m'absorbaient au point de ne plus donner que bien peu d'attention aux discours de mes parents. Je ne me disais pas distinctement peut-être, mais je sentais ceci: Au point où j'en suis, que me font ces radotages!
Bientôt, une crainte égoïste vint se mêler à mon chagrin de citoyen. Je craignais qu'à cause del'approche des Russes il n'y eût pas d'examen à Grenoble.
Bonaparte débarqua à Fréjus. Je m'accuse d'avoir eu ce désir sincère: ce jeune Bonaparte, que je me figurais un beau jeune homme comme un colonel d'opéra-comique, devrait se faire roi de France.
Ce mot ne réveillait en moi que des idées brillantes et généreuses. Cette plate erreur était le fruit de ma plus plate éducation. Mes parents étaient comme des domestiques à l'égard du Roi. Au seul nom de Roi et de Bourbon, les larmes leur venaient aux yeux.
Je ne sais pas si, ce plat sentiment, je l'eus en 1797, en me délectant au récit des batailles de Lodi, d'Arcole, etc., etc., qui désolaient mes parents qui longtemps cherchèrent à ne pas y croire, ou si je l'eus en 1799, à la nouvelle du débarquement de Fréjus. Je penche pour 1797.
Dans le fait, l'approche de l'ennemi fit que M. Louis Monge, examinateur de l'Ecole polytechnique, ne vint pas à Grenoble. Il faudra que nous allions à Paris, dîmes-nous tous. Mais, pensais-je, comment obtenir un tel voyage de mes parents? Aller dans la Babylone moderne, dans la ville de la corruption, à seize ans et demi! Je fus extrêmement agité, mais je n'ai aucun souvenir distinct.
Les examens du cours de mathématiques deM. Dupuy arrivèrent et ce fut un triomphe pour moi.
Je remportai le premier prix sur huit ou neuf jeunes gens, la plupart plus âgés et plus protégés que moi, et qui tous, deux mois plus tard, furent reçus élèves de l'Ecole polytechnique.
Je fus éloquent au tableau; c'est que je parlais d'une chose à laquelle je réfléchissais passionnément depuis quinze mois au moins, et que j'étudiais depuis trois ans (à vérifier), depuis l'ouverture du cours de M. Dupuy dans la salle du rez-de-chaussée de l'Ecole centrale. M. Dausse, homme obstiné et savant, voyant que je savais, me fit les questions les plus difficiles et les plus propres à m'embarrasser. C'était un homme d'un aspect terrible et jamais encourageant. (Il ressemblait à Domeniconi, un excellent acteur que j'admire àValleen janvier 1836.)
M. Dausse, ingénieur en chef, ami de mon grand-père (qui était présent à mon examen et avec délices), ajouta au premier prix un volume in-4° d'Euler. Peut-être ce don fut-il fait en 1798, année à la fin de laquelle je remportai aussi le premier prix de mathématiques. (Le cours de M. Dupuy se composait de deux années, ou même de trois.)
Aussitôt après l'examen, le soir, ou plutôt le soir du jour que mon nom fut affiché avec tant de gloire («Mais à cause de la façon dontle citoyen «B[eyle] a répondu, de l'exactitude, de la facilité «brillante...»), c'est le dernier effort de la politique de M. Dupuy; sous prétexte de ne pas nuire à mes sept ou huit camarades, le plus fort avait été de leur faire obtenir le premier prix, sous prétexte de ne pas leur nuire pour l'admission à l'Ecole polytechnique; mais M. Dausse, entêté en diable, fit mettre dans le procès-verbal, et par conséquent imprimer, une phrase comme la précédente.
Je me vois passant dans le bois du Jardin-de-Ville, entre la statue d'Hercule et la grille, avec Bigillion et deux ou trois autres, enivrés de mon triomphe, car tout le monde le trouva juste et on voyait bien que M. Dupuy ne m'aimait pas; le bruit des leçons que j'étais allé prendre de ce jacobin de Gros, moi qui avais l'avantage de suivre son cours, de lui M. Dupuy, n'était pas pour me réconcilier avec lui.
Donc, passant par là, je disais à Bigillion, en philosophant comme notre habitude:
«En ce moment, on pardonnerait à tous ses ennemis.
—Au contraire, dit Bigillion, on s'approcherait d'eux pour les vaincre.»
La joie m'enivrait un peu, il est vrai, et je faisais des raisonnements pour la cacher; cependant, au fond, cette réponse marque la profonde bassesse de Bigillion, plus terre-à-terre que moi, et, en même temps, l'exaltation espagnole à laquelle[13]j'eus le malheur d'être sujet toute ma vie[14].
Je vois des circonstances: Bigillion, mes compagnons et moi, nous venions de lire l'affiche avec la phrase sur moi.
Sous la voûte du concert, le procès-verbal des examens, signé des membres de l'administration départementale, était affiché à la porte de la Salle des Concerts.
Après cet examen triomphant, j'allai à Claix. Ma santé avait un besoin impérieux de repos[15]. Mais j'avais une inquiétude nouvelle, à laquelle je rêvais dans le petit bois de Doyatières et dans les broussailles des îlots le long du Drac et de la pente à 45 degrés de Comboire[16](je ne portais plus un fusil que pour la forme): mon père me donnerait-il de l'argent pour aller m'engouffrer dans la nouvelle Babylone, dans ce centre d'immoralité, à seize ans et demi?
Ici encore, l'excès de la passion, de l'émotion a détruit tout souvenir. Je ne sais nullement comment mon départ s'arrangea.
Il fut question d'un second examen par M. Dupuy, j'étais harassé, excédé de travail, réellement les forces étaient à bout. Repasser l'arithmétique, la géométrie, la trigonométrie, l'algèbre, les sections coniques, la statique, de façon à subir un nouvel examen, était une atroce corvée. Réellement, je n'en pouvais plus. Ce nouvel effort, auquel je m'attendais bien, mais en décembre, m'aurait faitprendre en horreur mes chères mathématiques. Heureusement, la paresse de M. Dupuy, occupé de ses vendanges de Noyarey, vint au secours de la mienne. Il me dit en me tutoyant, ce qui était le grand signe de faveur, qu'il connaissait parfaitement ce que je savais, qu'un nouvel examen était inutile, et il me donna d'un air digne et sacerdotal un superbe certificat certifiant une fausseté, à savoir qu'il m'avait fait subir un nouvel examen pour mon admission à l'Ecole polytechnique et que je m'en étais tiré supérieurement.
Mon oncle me donna deux ou quatre louis d'or que je refusai. Probablement, mon excellent grand-père et ma tante Elisabeth me firent des cadeaux, dont je n'ai aucune mémoire.
Mon départ fut arrangé avec un M. Rosset, connaissance de mon père, et qui retournait à Paris où il était établi.
Ce que je vais dire n'est pas beau. Au moment précis du départ, attendant la voiture, mon père reçut mes adieux au Jardin-de-Ville, sous les fenêtres des maisons faisant face à la rue Montorge.
Il pleuvait un peu. La seule impression que me firent ses larmes fut de le trouver bien laid. Si le lecteur me prend en horreur, qu'il daigne se souvenir des centaines de promenades forcées aux Granges avec ma tante Séraphie, des promenades où l'on me forçait,pour me faire plaisir.C'est cette hypocrisiequi m'irritait le plus et qui m'a fait prendre ce vice en exécration.
L'émotion m'a ôté absolument tout souvenir de mon voyage avec M. Rosset, de Grenoble à Lyon, et de Lyon à Nemours.
C'était dans les premiers jours de novembre 1799, car à Nemours, à vingt ou vingt-cinq lieues de Paris, nous apprîmes les événements du 18 brumaire (ou 9 novembre 1799), qui avaient eu lieu la veille.
Nous les apprîmes le soir, je n'y comprenais pas grand'chose, et j'étais enchanté que le jeune général Bonaparte se fît roi de France. Mon grand-père parlait souvent et avec enthousiasme de Philippe-Auguste et de Bouvines, tout roi de France était, à mes yeux, un Philippe-Auguste, un Louis XIV ou un voluptueux Louis XV, comme je l'avais vu dans lesMémoires secretsde Duclos.
La volupté ne gâtait rien à mon imagination. Mon idée fixe, en arrivant à Paris, l'idée à laquelle je revenais quatre ou cinq fois le jour, en sortant, à la tombée de la nuit, à ce moment de rêverie, était qu'une jolie femme, une femme de Paris, bien autrement belle que MlleKably ou ma pauvre Victorine, verserait en ma présence ou tomberait dans quelque grand danger duquel je la sauverais, et je devais partir de là pour être son amant. Ma raison était une raison de chasseur.
Je l'aimerais avec tant de transport que je devais la trouver!
Cette folie, jamais avouée à personne, a peut-être duré six ans. Je ne fus un peu guéri que par la sécheresse des dames de la cour de Brunswick, au milieu desquelles je débutai, en novembre 1806.