Chapter 5

[1]Lechapitre XXXVIIIest le chapitre XXXIII du manuscrit (fol. 619 à 635). Ecrit a Rome, du 3 au 5 février 1836. Stendhal note le 3 février: «Pluie infâme et sirocco donnant mal à la tête»; le 4 février, «pluie continue; le Tibre monte au tiers de l'inscription sous le pont Saint-Ange»; le 5 février, «vu le Tibre».

[1]Lechapitre XXXVIIIest le chapitre XXXIII du manuscrit (fol. 619 à 635). Ecrit a Rome, du 3 au 5 février 1836. Stendhal note le 3 février: «Pluie infâme et sirocco donnant mal à la tête»; le 4 février, «pluie continue; le Tibre monte au tiers de l'inscription sous le pont Saint-Ange»; le 5 février, «vu le Tibre».

[2]Mais une foie l'art de la comédie sur ma table ...—Suit un plan de la chambre de Stendhal. Sa table est près de l'une des deux fenêtres.

[2]Mais une foie l'art de la comédie sur ma table ...—Suit un plan de la chambre de Stendhal. Sa table est près de l'une des deux fenêtres.

[3]...au teint près ...—Ms.: «Presque.»

[3]...au teint près ...—Ms.: «Presque.»

[4]...Mozart.—Don Juan.

[4]...Mozart.—Don Juan.

[5]Il n'en faut boire qu'un verre.—Une partie du fol. 626 a été laissée en blanc.

[5]Il n'en faut boire qu'un verre.—Une partie du fol. 626 a été laissée en blanc.

[6]...observé par moi et par Constantin ...—Abraham Constantin, peintre sur porcelaine, ami de Stendhal, auquel est légué, dans les divers testaments de l'auteur, le manuscrit de laVie de Henri Brulard.

[6]...observé par moi et par Constantin ...—Abraham Constantin, peintre sur porcelaine, ami de Stendhal, auquel est légué, dans les divers testaments de l'auteur, le manuscrit de laVie de Henri Brulard.

[7]...nous avons vu toute une société romaine ...—Trois noms abrégés et illisibles.

[7]...nous avons vu toute une société romaine ...—Trois noms abrégés et illisibles.

[8]...entendu soixante ou cent fois à l'Odéon par MmeBarilli ...—MmeBarilli chantait à l'Odéon en 1810. (Note au crayon de R. Colomb.)

[8]...entendu soixante ou cent fois à l'Odéon par MmeBarilli ...—MmeBarilli chantait à l'Odéon en 1810. (Note au crayon de R. Colomb.)

[9]...ma cousine de Longueville ...—Ce nom a été rayé au crayon.

[9]...ma cousine de Longueville ...—Ce nom a été rayé au crayon.

[10]...comme M. de Blancmesnil ... LePanseron ...—Les motsBlancmesniletPanseronont été rayés au crayon.

[10]...comme M. de Blancmesnil ... LePanseron ...—Les motsBlancmesniletPanseronont été rayés au crayon.

Ce n'était rien que de loger chez M. Daru, il fallait y dîner, ce qui m'ennuyait mortellement.

La cuisine de Paris me déplaisait presque autant que son manque de montagnes, et apparemment par la même raison. Je ne savais ce que c'était que manquer d'argent. Pour ces deux raisons, rien ne me déplaisait comme ces dîners dans l'appartement exigu de M. Daru.

Comme je l'ai dit, il était situé sur la porte cochère[2].

C'est dans ce salon et cette salle-à-manger que j'ai cruellement souffert, en recevant cette éducationdes autresà laquelle mes parents m'avaient si judicieusement soustrait.

Le genre poli, cérémonieux, accomplissant scrupuleusement toutes les convenances, me manquant encore aujourd'hui, me glace et me réduit au silence. Pour peu que l'on y ajoute la nuance religieuse et la déclamation sur les grands principes de la morale, je suis mort.

Que l'on juge de l'effet de ce venin en janvier 1800, quand il était appliqué sur des organes tout neufs et dont l'extrême attention n'en laissait pas perdre une goutte.

J'arrivais dans le salon à cinq heures et demie; là, je frémissais en songeant à la nécessité de donner la main à MlleSophie ou à MmeCambon, ou à MmeLe Brun, ou à MmeDaru elle-même, pour aller à table.

(MmeCambon succomba peu à peu à une maladie qui, dès lors, la rendait bien jaune. MmeLe Brun est marquise en 1836; il en est de même de MlleSophie, devenue Mmede Baure. Nous avons perdu depuis longues années Mme Daru la mère et M. Daru le père. MllePulchérie Le Brun est Mmela marquise de Brossard en 1836. MM. Pierre et Martial Daru sont morts, le premier vers 1829, le second deux ou trois ans plus tôt. MmeLe Brun = Mmela marquise de Graves, ancien ministre de la Guerre[3].)

A table, placé au point H[4], je ne mangeais pas un morceau qui me [plût][5]. La cuisine parisienne me déplaisait souverainement, et me déplaît encore après tant d'années. Mais ce désagrément n'étaitrien à mon âge, je l'éprouvais bien quand je pouvais aller chez un restaurateur.

C'était la contrainte morale qui me tuait.

Ce n'était pas le sentiment de l'injustice et de la haine contre ma tante Séraphie, comme à Grenoble.

Plût à Dieu que j'en eusse été quitte pour ce genre de malheur! C'était bien pis: c'était le sentiment continu des choses que je voulais faire et auxquelles je ne pouvais atteindre.

Qu'on juge de l'étendue de mon malheur! Moi qui me croyais à la fois un Saint-Preux et un Valmont (desLiaisons Dangereuses, imitation deClarisse, qui est devenu le bréviaire des provinciaux), moi qui, me croyant une disposition infinie à aimer et à être aimé, croyais que l'occasion seule me manquait, je me trouvais inférieur et gauche en tout dans une société que je jugeais triste et maussade; qu'aurait-ce été dans un salon aimable!

C'était donc là ce Paris que j'avais tant désiré!

Je ne conçois pas aujourd'hui comment je ne devins pas fou du 10 novembre 1799 au 20 août [1800] à peu près, que je partis pour Genève.

Je ne sais pas si, outre le dîner, je n'étais pas encore obligé d'assister au déjeuner.

Mais comment faire concevoir ma folie? Je me figurais la société uniquement et absolument par lesMémoires secretsde Duclos, les trois ou septvolumes de Saint-Simon alors publiés, et les romans.

Je n'avais vu le monde, et encore par le cou d'une bouteille, que chez madame de Montmort, l'original de la madame de Merteuil desLiaisons dangereuses.Elle était vieille maintenant, riche et boiteuse. Cela, j'en suis sûr; quant au moral, elle s'opposait à ce que l'on ne me donnât qu'une moitié de noix confite; quand j'allais chez elle auChevallon[6], elle m'en faisait toujours donner une tout entière. «Cela fait tant de peine aux enfants!» disait-elle. Voilà tout ce que j'ai vu de moral. Mmede Montmort avait loué ou acheté la maison desDrevon, jeunes gens de plaisir, intimes de mon oncle R. Gagnon, et qui s'étaient à peu près ruinés[7].

Le détail original de madame de Merteuil est peut-être déplacé ici, mais j'ai voulu faire voir par l'anecdote de la noix confite ce que je connaissais du monde.

Ce n'est pas tout, il y a bien pis. Je m'imputais à honte, et presque à crime, le silence qui régnait trop souvent à la cour d'un vieux bourgeois despote et ennuyé tel qu'était M. Daru le père.

C'était là mon principal chagrin. Un homme devait être, selon moi, amoureux passionné et, en même temps, portant la joie et le mouvement dans toutes les sociétés où il se trouvait.

Et encore cette joie universelle, cet art de plaire àtous, ne devaient pas être fondés sur l'art de flatter les goûts et les faiblesses de tous, je ne me doutais pas de tout ce côté de l'art de plaire qui m'eût probablement révolté; l'amabilité que je voulais était la joie pure de Shakespeare dans ses comédies, l'amabilité qui règne à la cour du duc exilé dans la forêt des Ardennes.

Cette amabilité pure et aérienne à la cour d'un vieux préfet libertin, et ennuyé, et dévot, je crois!!!

L'absurde ne peut pas aller plus loin, mais mon malheur, quoique fondé sur l'absurde, n'en était pas moins fort réel.

Ces silences, quand j'étais dans le salon de M. Daru, me désolaient.

Qu'étais-je dans ce salon? Je n'y ouvrais pas la bouche, à ce que m'a dit depuis MmeLebrun, marquise de Graves[8]. Mmela comtesse d'Ornisse[9]m'a dit dernièrement que MmeLe Brun a de l'amitié pour moi; lui demander quelques éclaircissements sur la figure que je faisais dans le salon de M. Daru à cette première apparition, au commencement de 1800[10].

Je mourais de contrainte, de désappointement, de mécontentement de moi-même. Qui m'eût dit que les plus grandes joies de ma vie devaient me tomber dessus cinq mois après!

Tomber est le mot propre, cela me tomba du ciel, mais toutefois cela venait de mon âme, elle était aussi ma seule ressource pendant les quatre ou cinqmois que j'habitai la chambre chez M. Daru le père.

Toutes les douleurs du salon et de la salle-à-manger disparaissaient quand, seul dans ma chambre sur les jardins, je me disais: «Dois-je me faire compositeur de musique, ou bien faire des comédies, comme Molière?»Je sentais, bien vaguement il est vrai, que je ne connaissais assez ni le monde ni moi-même pour me décider[11].

J'étais distrait de ces hautes pensées par un autre problème beaucoup plus terrestre et bien autrement prenant. M. Daru, cet homme exact, ne comprenait pas pourquoi je n'entrais pas à l'Ecole polytechnique ou, si cette année était perdue, pourquoi je ne continuais pas mes études pour me présenter aux examens de la saison suivante, septembre 1800.

Ce vieillard sévère me faisait entendre avec beaucoup de politesse et de mesure qu'une explication entre nous à cet égard était nécessaire. C'étaient premièrement cette mesure et cette politesse si nouvelle pour moi, qui m'entendais appeler Monsieur par ce parent pour la première fois de ma vie, qui mettaient aux champs ma timidité et mon imagination folles[12].

J'explique cela maintenant. Je voyais fort bien la question au fond, mais ces préparations polies et insolites me faisaient soupçonner des abîmes inconnus et effroyables dont je ne pourrais me tirer. Je me sentais terrifié par les façons diplomatiquesde l'habile ex-préfet, auxquelles j'étais bien loin alors de pouvoir donner leurs noms propres. Tout cela me rendait incapable de soutenir mon opinion de vive voix.

L'absence complète de collège faisait de moi un enfant de dix ans pour mes rapports avec le monde. Le seul aspect d'un personnage si imposant et qui faisait trembler tout le monde chez lui, à commencer par sa femme et son fils aîné, me parlant tête-à-tête et la porte fermée, me mettait dans l'impossibilité de dire deux mots de suite. Je vois aujourd'hui que cette figure de M. Daru père, avec un œil un peu de travers, était exactement pour moi

Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.

Ne pas la voir était le plus grand bonheur qu'elle pût me donner.

Le trouble extrême chez moi détruit la mémoire. Peut-être M. Daru le père m'avait-il dit quelque chose comme: «Mon cher cousin, il conviendrait de prendre un parti d'ici à huit jours.»

Dans l'excès de ma timidité, de mon angoisse et de mondésarroi, comme on dit à Grenoble, et comme je disais alors, il me semble que j'écrivis d'avance la conversation que je voulais avoir avec M. Daru.

Je ne me rappelle qu'un seul détail de cette terrible entrevue. Je dis, en termes moins clairs:

«Mes parents me laissent à peu près le maître du parti à prendre.

—Je ne m'en aperçois que trop», répondit M. Daru, avec une intonation riche de sentiment et qui me frappa fort chez un homme si plein de mesure et d'habitudes périphrasantes et diplomatiques.

Ce mot me frappa; tout le reste est oublié.

J'étais fort content de ma chambre sur les jardins, entre les rues de Lille et de l'Université, avec un peu de vue sur la rue de Bellechasse.

La maison avait appartenu à Condorcet, dont la jolie veuve vivait alors avec M. Fauriel (aujourd'hui de l'Institut, un vrai savant, aimant la science pour elle-même, chose si rare dans ce corps).

Condorcet, pour n'être pas harcelé par le monde, avait fait faire une échelle de meunier, en bois, au moyen de laquelle il grimpait au troisième (j'étais au second), dans une chambre au-dessus de la mienne. Combien cela m'eût frappé trois mois plus tôt! Condorcet, l'auteur de cetteLogique des Progrès futursque j'avais lue avec enthousiasme deux ou trois fois!

Hélas! mon cœur était changé. Dès que j'étais seul et tranquille, et débarrassé de ma timidité, ce sentiment profond revenait:

«Paris, n'est-ce que çà?»

Cela voulait dire: Ce que j'ai tant désiré comme le souverain bien, la chose à laquelle j'ai sacrifié ma vie depuis trois ans, m'ennuie. Ce n'était pas le sacrifice de trois ans qui me touchait; malgré la peur d'entrer à l'Ecole polytechnique l'année suivante,j'aimais les mathématiques, la question terrible que je n'avais pas assez d'esprit pour voir nettement était celle-ci: Où est donc le bonheur sur la terre? Et quelquefois j'arrivais jusqu'à celle-ci: Y a-t-il un bonheur sur la terre?

N'avoir pas de montagnesperdait absolument Paris à mes yeux.

Avoir dans les jardins des arbres taillésl'achevait.

Toutefois, ce qui me fait plaisir à distinguer aujourd'hui (en 1836), je n'étais pas injuste pour le beau vert de ces arbres.

Je sentais, bien plus que je ne me le disais nettement: leur forme est pitoyable, mais quelle verdure délicieuse et formant masse, avec de charmants labyrinthes où l'imagination se promène! Ce dernier détail est d'aujourd'hui. Je sentais alors, sans trop distinguer les causes. La sagacité, qui n'a jamais été mon fort, me manquait tout-à-fait, j'étais comme un cheval ombrageux qui ne voit pas ce qui est, mais des obstacles ou périls imaginaires. Le bon, c'est que mon cœur se montait, et je marchais fièrement aux plus grands périls. Je suis encore ainsi aujourd'hui.

Plus je me promenais dans Paris, plus il me déplaisait. La famille Daru avait de grandes bontés pour moi, MmeCambon me faisait compliment sur ma redingote à l'artiste, couleur olive, avec revers en velours.

«Elle vous va fort bien», me disait-elle.

MmeCambon voulut bien me conduire au Musée avec une partie de la famille et un M. Gorse ou Gosse, gros garçon commun, qui lui faisait un peu la cour. Elle, mourait de mélancolie pour avoir perdu, un an auparavant, une fille unique de seize ans.

On quitta le Musée, on m'offrit une place dans le fiacre; je revins à pied dans la boue et, amadoué par la bonté de MmeCambon, j'ai la riche idée d'entrer chez elle. Je la trouve en tête à tête avec M. Gorse.

Je sentis cependant toute l'étendue ou une partie de l'étendue de ma sottise.

«Mais pourquoi n'êtes-vous pas monté en voiture?»me disait MmeCambon étonnée.

Je disparus au bout d'une minute. M. Gorse en dut penser de belles sur mon compte. Je devais être un singulier problème dans la famille Daru; la réponse devait varier entre:C'est un fou, et:C'est un imbécile.

[1]Lechapitre XXXIXest le chapitre XXXIV du manuscrit (fol. 636 à 655).—Ecrit les 5, 7 et 29 février 1836, à Rome, puis à Cività-Vecchia. Stendhal indique lui-même au fol. 648bis: «7 février 1836. recopié le 29 février 1836.Madede 648 à 811 du 24 février au 19 mars 1836.» Le fol. 811 est le dernier du manuscrit de laVie de Henri Brulard.

[1]Lechapitre XXXIXest le chapitre XXXIV du manuscrit (fol. 636 à 655).—Ecrit les 5, 7 et 29 février 1836, à Rome, puis à Cività-Vecchia. Stendhal indique lui-même au fol. 648bis: «7 février 1836. recopié le 29 février 1836.Madede 648 à 811 du 24 février au 19 mars 1836.» Le fol. 811 est le dernier du manuscrit de laVie de Henri Brulard.

[2]...il était situé sur la porte cochère.—Suit un plan de la maison Daru, à l'angle de la rue de Lille et de la rue de Bellechasse. Sur la rue de Lille, en «A, porte cochère»menant à une tour carrée. A droite, en «B, perron, ou plutôt pas de perron, escalier tournant montant au premier. Tout le premier, A C D, appartement de M. Daru, le même espace, au second, appartement de MM. Pierre et Martial Daru, ses fils.»Au fond de la cour, en «E, perron conduisant à l'escalier par lequel je montais à ma chambre».—Au fol. 638, plan de l' «appartement de M. Daru, au premier»; Stendhal s'est figuré, dans le salon, au milieu de la famille Daru. Un plan analogue se trouve encore un peu plus loin.

[2]...il était situé sur la porte cochère.—Suit un plan de la maison Daru, à l'angle de la rue de Lille et de la rue de Bellechasse. Sur la rue de Lille, en «A, porte cochère»menant à une tour carrée. A droite, en «B, perron, ou plutôt pas de perron, escalier tournant montant au premier. Tout le premier, A C D, appartement de M. Daru, le même espace, au second, appartement de MM. Pierre et Martial Daru, ses fils.»Au fond de la cour, en «E, perron conduisant à l'escalier par lequel je montais à ma chambre».—Au fol. 638, plan de l' «appartement de M. Daru, au premier»; Stendhal s'est figuré, dans le salon, au milieu de la famille Daru. Un plan analogue se trouve encore un peu plus loin.

[3]...ancien ministre de la Guerre.—Stendhal explique cette longue parenthèse de la manière suivante: «Pour la clarté.»

[3]...ancien ministre de la Guerre.—Stendhal explique cette longue parenthèse de la manière suivante: «Pour la clarté.»

[4]A table, placé au point H ...—Suit un plan de la table, avec les places respectives de M., de MmeDaru et de Stendhal.

[4]A table, placé au point H ...—Suit un plan de la table, avec les places respectives de M., de MmeDaru et de Stendhal.

[5]...je ne mangeais pas un morceau qui me plût.—Mot oublié par l'auteur en passant du fol. 640 au fol. 641.

[5]...je ne mangeais pas un morceau qui me plût.—Mot oublié par l'auteur en passant du fol. 640 au fol. 641.

[6]...j'allais chez elle auChevallon ...—Hameau de Voreppe, sur la route de Lyon à Grenoble, non loin du Fontanil, où se trouvait la maison de campagne des Gagnon.

[6]...j'allais chez elle auChevallon ...—Hameau de Voreppe, sur la route de Lyon à Grenoble, non loin du Fontanil, où se trouvait la maison de campagne des Gagnon.

[7]...qui s'étaient à peu près ruinés.—Suit un plan de la route du Fontanil au Chevallon, avec la situation respective de la «maison de Mmede Montmort»et la «chaumière, adorée par moi, de mon grand-père».

[7]...qui s'étaient à peu près ruinés.—Suit un plan de la route du Fontanil au Chevallon, avec la situation respective de la «maison de Mmede Montmort»et la «chaumière, adorée par moi, de mon grand-père».

[8]...MmeLebrun, marquise de Graves.—Le nom a été laissé en blanc par Stendhal. Voir ci-dessus, t. II, p. 108.

[8]...MmeLebrun, marquise de Graves.—Le nom a été laissé en blanc par Stendhal. Voir ci-dessus, t. II, p. 108.

[9]Mmela comtesse d'Ornisse ...—La lecture de ce nom est très incertaine.

[9]Mmela comtesse d'Ornisse ...—La lecture de ce nom est très incertaine.

[10]...au commencement de1800.—Folie de Dominique. Dates: 4 mars 1818. Commencement d'une grande phrase musicale.Piazza delle Galine.Cela n'a réellement fini que rue du Faubourg-Saint-Denis, mai 1824. Septembre 1826, San Remo. (Note de Stendhal.)—Dominique, c'est Stendhal lui-même.

[10]...au commencement de1800.—Folie de Dominique. Dates: 4 mars 1818. Commencement d'une grande phrase musicale.Piazza delle Galine.Cela n'a réellement fini que rue du Faubourg-Saint-Denis, mai 1824. Septembre 1826, San Remo. (Note de Stendhal.)—Dominique, c'est Stendhal lui-même.

[11]...je ne connaissais assez ni le monde ni moi-même pour me décider.—Sacrifice fait: Comtesse Sandre (8-17 février 1836). Voilà le beau de ce caractère, c'est que le sacrifice était fait au bal Alibert, du mardi 16 février, quand D[on] F[ilippo] me parla. La brouille avec moi durait depuis le bal Anglais, 8 février 1836. Je ne connais ce caractère que depuis que je l'étudié la plume à la main à 25 X 2 + √9. Je suis tellement différent de ce que j'étais il y a vingt ans qu'il me semble faire des découvertes sur unautre.Du 7 au 17, rien fait, ce me semble. Romanelli et Carnaval (Carnaval et d'abord grande lettre de quatorze pages serrées sur l'office Romanelli). (Note de Stendhal.)

[11]...je ne connaissais assez ni le monde ni moi-même pour me décider.—Sacrifice fait: Comtesse Sandre (8-17 février 1836). Voilà le beau de ce caractère, c'est que le sacrifice était fait au bal Alibert, du mardi 16 février, quand D[on] F[ilippo] me parla. La brouille avec moi durait depuis le bal Anglais, 8 février 1836. Je ne connais ce caractère que depuis que je l'étudié la plume à la main à 25 X 2 + √9. Je suis tellement différent de ce que j'étais il y a vingt ans qu'il me semble faire des découvertes sur unautre.

Du 7 au 17, rien fait, ce me semble. Romanelli et Carnaval (Carnaval et d'abord grande lettre de quatorze pages serrées sur l'office Romanelli). (Note de Stendhal.)

[12]...ma timidité et mon imagination folles.—On lit en haut du fol. 648bis: «7 février 1836, recopié le 29 février 1836.Madede 648 à 811 du 24 février au 19 mars 1836.»—Les feuillets 648 et 648bissont en effet la copie, légèrement retouchée, d'un premier feuillet 648 que Stendhal n'a pas détruit et qui se trouve incorporé au manuscrit.

[12]...ma timidité et mon imagination folles.—On lit en haut du fol. 648bis: «7 février 1836, recopié le 29 février 1836.Madede 648 à 811 du 24 février au 19 mars 1836.»—Les feuillets 648 et 648bissont en effet la copie, légèrement retouchée, d'un premier feuillet 648 que Stendhal n'a pas détruit et qui se trouve incorporé au manuscrit.

Madame Le Brun, aujourd'hui marquise de [Graves][2], m'a dit que tous les habitants de ce petit salon étaient étonnés de mon silence complet.

Je me taisais par instinct, je sentais que personne ne me comprendrait, quelles figures pour leur parler de ma tendre admiration pour Bradamante! Ce silence, amené par le hasard, était de la meilleure politique, c'était le seul moyen de conserver un peu de dignité personnelle.

Si jamais je revois cette femme d'esprit, il faut que je la presse de questions pour qu'elle me dise. ce que j'étais alors. En vérité, je l'ignore. Je ne puis que noter le degré de bonheur senti par cette machine. Comme j'ai toujours creusé les mêmesidées depuis, comment savoir où j'en étais alors? Le puits avait dix pieds de profondeur, chaque année j'ai ajouté cinq pieds; maintenant, à cent quatre-vingt-dix pieds, comment avoir l'image de ce qu'il était en février 1800, quand il n'avait que dix pieds?

On admirait mon cousinMarc(mon chef de bureau au Commerce), l'être prosaïque par excellence, parce que, rentrant le soir, vers dix heures, chez M. Daru, rue de Lille, n° 505, il remontait à pied pour aller manger certains petits pâtés au carrefour Gaillon.

Cette simplicité, cette naïveté de gourmandise, qui me feraient rire aujourd'hui dans un enfant de seize ans, me comblaient d'étonnement en 1800. Je ne sais pas même si, un soir, je ne ressortis pas, par cette abominable humidité de Paris, que j'exécrais, pour aller manger de ces petits pâtés. Cette démarche était un peu pour le plaisir et beaucoup pour la gloire. Le plaisir fut pire que le mal, et la gloire aussi, apparemment; si l'on s'en occupa, on dut y voir une plate imitation. J'étais bien loin de dire naïvement ce pourquoi de ma démarche, j'eusse été à mon tour original et naïf, et peut-être mon équipée de dix heures du soir eût donné un sourire à cette famille ennuyée.

Il faut que la maladie, qui fit grimper le docteur Portal dans mon troisième étage du passage Sainte-Marie, eût été sérieuse, car je perdis tous mes cheveux.Je ne manquai pas d'acheter une perruque et mon ami Edmond Cardon[3]ne manqua pas de la jeter sur la corniche d'une porte, un soir, dans le salon de sa mère.

Cardon était très mince, très grand, très bien élevé, fort riche, d'un ton parfait, une admirable poupée, fils de MmeCardon, femme de chambre de la reineMarie-Antoinette.

Quel contraste entre Cardon et moi! et pourtant nous nous liâmes. Nous avons été amis du temps de la bataille de Marengo, il était alors aide-de-camp du ministre de la guerre Carnot; nous nous sommes écrit jusqu'en 1804 ou 1805. En 1815, cet être élégant, noble, charmant, se brûla la cervelle en voyant arrêter le maréchal Ney, son parent par alliance. Il n'était compromis en rien, ce fut exactement folie éphémère, causée par l'extrême vanité de courtisan de s'être vu un maréchal et un prince pour cousin. Depuis 1803 ou 1804, il se faisait appeler Cardon de Montigny, il me présenta à sa femme, élégante et riche, bégayant un peu, qui me sembla avoir peur de l'énergie féroce de ce montagnard allobroge. Le fils de cet être bon et aimable s'appelle M. de Montigny et est conseiller ou auditeur à la cour royale de Paris.

Ah! qu'un bon conseil m'eût fait de bien alors! Que ce même conseil m'eût fait de bien en 1821!Mais du diable, jamais personne ne me l'a donné. Je l'ai vu vers 1826, mais il était à peu près trop tard, et d'ailleurs il contrariait trop mes habitudes. J'ai vu clairement depuis que c'est lesine qua nonà Paris, mais aussi il y aurait eu moins de vérité et d'originalité dans mes pensées littéraires.

Quelle différence si M. Daru ou MmeCambon m'avait dit, en janvier 1800:

«Mon cher cousin, si vous voulez avoir quelque consistance dans la société, il faut que vingt personnes aient intérêt à dire du bien de vous. Par conséquent, choisissez un salon, ne manquez pas d'y aller tous les mardis (si tel est le jour), faites-vous une affaire d'être aimable, ou du moins très poli, pour chacune des personnes qui vont dans ce salon. Vous serez quelque chose dans le monde, vous pourrez espérer de plaire à une femme aimable quand vous serez porté par deux ou trois salons. Au bout de dix années de constance, ces salons, si vous les choisissez dans notre rang de la société, vous porteront à tout. L'essentiel est la constance et être un des fidèles tous les mardis.»

Voilà ce qui m'a éternellement manqué. Voilà le sens de l'exclamation de M. Delécluze (desDébats, vers 1828): «Si vous aviez un peu plus d'éducation!»

Il fallait que cet honnête homme fût bien plein de cette vérité, car il était furieusement jaloux de quelques mots qui, à ma grande surprise,firent beaucoup d'effet; par exemple, chez lui: «Bossuet ... c'est de lablague sérieuse.»

En 1800, la famille Daru traversait la rue de Lille et montait au premier étage chez MmeCardon, ancienne femme de chambre de Marie-Antoinette, laquelle était tout aise d'avoir la protection de deux commissaires des guerres aussi accrédités que MM. Daru, commissaire ordonnateur, et Martial Daru, simple commissaire. J'explique ainsi la liaison aujourd'hui et j'ai tort, faute d'expérience je ne pouvais juger de rien en 1800. Je prie donc le lecteur de ne pas s'arrêter à ces explications qui m'échappent en 1836; c'est du roman plus ou moins probable, ce n'est plus de l'histoire.

J'étais donc, ou plutôt il me semblait être très bien reçu dans le salon de MmeCardon, en janvier 1800.

On y jouait des charades avec déguisements, on y plaisantait sans cesse. La pauvre MmeCambon n'y venait pas toujours; cette folie offensait sa douleur, dont elle mourut quelques mois après.

M. Daru (depuis ministre) venait de publier laCléopédie, je crois, un petit poème dans le genre jésuitique, c'est-à-dire dans le genre des poèmes latins faits par des jésuites vers 1700. Cela me sembla plat et coulant; il y a bien trente ans que je ne l'ai lu.

M. Daru qui au fond n'avait pas d'esprit (mais je devine cela, en grand secret, seulement en écrivantceci), était trop fier d'être président à la fois de quatre Sociétés littéraires. Ce genre de niaiserie pullulait en 1800, et n'était pas si vide que cela nous semble aujourd'hui. La société renaissait après la Terreur de 93 et la demi-peur des années suivantes. Ce fut M. Daru le père qui m'apprit avec une douce joie cette gloire de son fils aîné.

Comme il revenait d'une de ces sociétés littéraires, Edmond, déguisé en fille, alla le raccrocher dans la rue à vingt pas de la maison. Cela n'était pas mal gai. MmeCardon avait encore la gaieté de 1788, cela scandaliserait notre pruderie de 1836.

M. Daru, en arrivant, se vit suivi dans l'escalier par la fille qui détachait ses jupons.

«J'ai été très étonné, nous dit-il, de voir notre quartier infesté.»

Quelque temps après, il me conduisit à une des séances d'une des Sociétés qu'il présidait. Celle-ci se réunissait dans une rue qui a été démolie pour agrandir la place du Carrousel, vers la partie de la nouvelle galerie, au nord du Carrousel, qui avoisine l'axe de la rue Richelieu, à quarante pas plus au couchant.

Il était sept heures et demie du soir, les salles étaient peu illuminées. La poésie me fit horreur: quelle différence avec l'Arioste et Voltaire! Cela était bourgeois et plat (quelle bonne école j'avais déjà!), mais j'admirais fort et avec envie la gorge de MmeConstance Pipelet, qui lut une pièce de vers.Je le lui ai dit depuis; elle était alors femme d'un pauvre diable de chirurgien herniaire, et je lui ai parlé chez Mmela comtesse Beugnot, quand elle était princesse de Salm-Dyck, je crois. Je conterai son mariage, précédé par deux mois de séjour chez le prince de Salm, avec son amant, pour voir si le château ne lui déplairait point trop, et le prince nullement trompé, mais sachant tout et s'y soumettant; et il avait raison.

J'allai au Louvre chezRenault, l'auteur de l'Education d'Achille, plat tableau, gravé par l'excellent Berwick, et je fus élève de son Académie. Toutes les étrennes à donner pour cartables, droits de chaise, etc., m'étonnèrent fort, et j'ignorais parfaitement[4]tous ces usages parisiens et, à vrai dire, tous les usages possibles. Je dus paraître avare.

Je promenais partout mon effroyable désappointement.

Trouver plat et détestable ce Paris, que je m'étais figuré le souverain bien! Tout m'en déplaisait, jusqu'à la cuisine qui n'était pas celle de la maison paternelle, cette maison qui m'avait[5]semblé la réunion de tout ce qui était mal.

Pour m'achever, la peur d'être forcé de passer un examen pour l'Ecole me faisait haïr mes chères mathématiques.

Il me semble que le terrible M. Daru le père me disait: «Puisque, d'après les certificats dont vousêtes porteur, vous êtes tellement plus fort que vos sept camarades qui ont été reçus, vous pourriez, même aujourd'hui, si vous étiez reçu, les rattraper facilement dans les cours qu'ils suivent.»

M. Daru me parlait en homme accoutumé à avoir du crédit et obtenir des exceptions.

Une chose dut, heureusement pour moi, ralentir les instances de M. Daru pour reprendre l'étude des mathématiques. Mes parents m'annonçaient sans doute comme un prodige en tout genre; mon excellent grand-père m'adorait et d'ailleurs j'étais son ouvrage, au fond je n'avais eu de maître que lui, les mathématiques excepté. Il faisait avec moi mes thèmes de latin, il faisait presque seul mes vers latins sur une mouche qui trouve une mort noire dans du laitblanc.

Tel était l'esprit du Père jésuite auteur du poème dont je refaisais les vers. Sans les auteurs lus en cachette, j'étais fait pour avoir cet esprit-là et pour admirer laCléopédie[6]du comte Daru et l'esprit de l'Académie française. Aurait-ce été[7]un mal? J'aurais eu des succès de 1815 à 1830, de la réputation, de l'argent, mais mes ouvrages seraient bien plus plats et bienmieux écritsqu'ils sont[8]. Je crois que l'affectation, qu'on appelle bien écrire en 1825-1836, sera bien ridicule vers 1860, dès que la France, délivrée des révolutions politiques tous les quinze ans, aura le temps de penser aux jouissances de l'esprit. Le gouvernement fort et violentde Napoléon (dont j'aimai tant la personne) n'a duré que quinze ans, 1800-1815. Le gouvernement à faire vomir de ces Bourbons imbéciles (voir la chanson de Béranger) a duré quinze ans aussi, de 1815 à 1830. Combien durera un troisième? Aura-t-il plus ...

Mais je m'égare; nos neveux devront pardonner ces écarts, nous tenons la plume d'une main et l'épée de l'autre (en écrivant ceci j'attends la nouvelle de l'exécution de Fieschi et du nouveau ministère de mars 1836, et je viens, pour mon métier, de signer trois lettres, adressées à des ministres dont je ne sais pas le nom).

Revenons à janvier ou février 1800. Réellement, j'avais l'expérience d'un enfant de neuf ans et probablement un orgueil du diable. J'avais été réellement l'élève le plus remarquable de l'Ecole centrale. De plus, ce qui valait bien mieux, j'avais des idées justes sur tout, j'avais énormément lu, j'adorais la lecture: un livre nouveau, à moi inconnu, me consolait de tout.

Mais la famille Daru, malgré les succès de l'auteur de la traduction d'Horace, n'était pas du tout littéraire, c'était une famille de courtisans de Louis XIV tels que les dépeint Saint-Simon. On n'aimait dans M. Daru fils aîné que le fait de son succès, toute discussion littéraire eût été un crime politique, comme tendant à mettre en doute la gloire de la maison.

Un des malheurs de mon caractère est d'oublier le succès et de me rappeler profondément mes sottises. J'écrivis vers février 1800 à ma famille: «MmeCambon exerce l'empire de l'esprit, et MmeRebuffel celui des sens.»

Quinze jours après, j'eus une honte profonde de mon style et de la chose.

C'était une fausseté, c'était bien pis encore, c'était une ingratitude. S'il y avait un lieu où je fusse moins gêné et plus naturel, c'était le salon de cette excellente et jolie MmeRebuffel, qui habitait le premier étage de la maison, qui me donnait une chambre au second; ma chambre était, ce me semble, au-dessus du salon de MmeRebuffel. Mon oncle Gagnon m'avait raconté comme quoi il l'avait émue à Lyon en admirant son joli pied et l'engageant à le placer sur une malle pour le mieux voir. Une fois, sans M. Bartelon, M. Rebuffel eût surpris mon oncle dans une position peu équivoque.

MmeRebuffel, ma cousine, avait une fille, Adèle, qui annonçait beaucoup d'esprit; il me semble qu'elle n'a pas tenu parole. Après nous être un peu aimés (amours d'enfants), la haine et puis l'indifférence ont remplacé les enfantillages, et je l'ai entièrement perdue de vue depuis 1804. Le journal de 1835 m'a appris que son sot mari, M. le baron Auguste Petiet[9], le même qui m'a donné un coup de sabreau pied gauche, venait de la laisser veuve avec un fils à l'Ecole polytechnique.

Etait-ce en 1800 que MmeRebuffel avait pour amant M.Chieze, gentilhomme assez empesé de Valence, en Dauphiné, ami de ma famille à Grenoble, ou ne fut-ce qu'en 1803? Etait-ce en 1800 ou 1803 que l'excellent Rebuffel, homme de cœur et d'esprit, homme à jamais respectable à mes yeux, me donnait à dîner dans la rue Saint-Denis, au roulage qu'il tenait avec une demoiselle Barberen, son associée et sa maîtresse?

Quelle différence pour moi si mon grand-père Gagnon avait eu l'idée de me recommander à M. Rebuffel au lieu de M. Daru! M. Rebuffel était neveu de M. Daru, quoique moins âgé seulement de sept à huit ans, et, à cause de sa dignité politique ou plutôt administrative, secrétaire général de tout le Languedoc (sept départements), M. Daru prétendait tyranniser M. Rebuffel, lequel, dans les dialogues qu'il me racontait, alliait divinement le respect à la fermeté. Je me souviens que je comparais le ton qu'il prenait à celui de J.-J. Rousseau dans saLettre à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris.

M. Rebuffel eût tout fait de moi, j'aurais été plus sage si le hasard m'avait mis sous sa direction. Mais mon destin était de tout conquérir à la pointe de l'épée. Quel océan desensations violentesj'ai euesen ma vie, et surtout à cette époque!

J'en eus beaucoup au sujet du petit événement que je vais conter, mais dans quel sens? Que désirais-je avec passion? Je ne m'en souviens plus.

M. Daru fils aîné (je l'appellerai le comte Daru, malgré l'anachronisme: il ne fut comte que vers 1809, je crois, mais j'ai l'habitude de l'appeler ainsi), le comte Daru donc, si l'on veut me permettre de l'appeler ainsi, était en 1809 secrétaire général du ministère de la Guerre. Il se tuait de travail, mais il faut avouer qu'il en parlait sans cesse et avait toujours de l'humeur en venant dîner. Quelquefois, il faisait attendre son père et toute la famille une heure ou deux. Il arrivait enfin avec la physionomie d'un bœuf, excédé de peine et des yeux rouges. Souvent il retournait le soir à son bureau; dans le fait, tout était à réorganiser et l'on préparait en secret la campagne de Marengo.

Je vais naître, comme dit Tristram Shandy; et le lecteur va sortir des enfantillages.

Un beau jour, M. Daru le père me prit à part et me fit frémir; il me dit: «Mon fils vous conduira travailler avec lui au bureau de la Guerre.»Probablement, au lieu de remercier, je restai dans le silence farouche de l'extrême timidité.

Le lendemain matin, je marchais à côté du comte Daru, que j'admirais mais qui me faisait frémir, et jamais je n'ai pu m'accoutumer à lui, ni, ce me semble, lui à moi. Je me vois marchant le long de la rueHillerin-Bertin[10], fort étroite alors. Mais oùétait ce ministère de la Guerre, où nous allions ensemble[11]?

Je ne vois que ma place, à ma table, en H ou en H'; à celui de ces deux bureaux que je n'occupais pas était M. Mazoyer, auteur de la tragédie deThésée, pâle imitation de Racine.

[1]Le chapitre XLest le chapitre XXXV du manuscrit (fol. 655 à 674). Ecrit à Cività-Vecchia, les 29 février et 1ermars 1836.

[1]Le chapitre XLest le chapitre XXXV du manuscrit (fol. 655 à 674). Ecrit à Cività-Vecchia, les 29 février et 1ermars 1836.


Back to IndexNext