[6]Mon Dieu!
[6]Mon Dieu!
—A quelle autre aurais-je pu me fier? répliqua l'intendant. Heureux encore que Marguerite se soit trouvée nourrice et qu'elle ait consenti, par obligeance, à nous rendre service en cette occasion!…
Trois jours plus tard, ainsi que l'avait prédit le «docteur» Ropardi, ni dans ses traits, ni dans son allure, la marquise de Locmaria ne portait trace de la crise qu'elle venait de traverser. Sa taille avait recouvré sa sveltesse onduleuse, ces longs mouvements serpentins qui étaient chez elle d'une grâce inexprimable, d'une séduction infinie. Accoudée à une des hautes croisées de sa chambre, qu'elle avait ouverte toute large, elle buvait avec avidité l'air du soir, parfumé d'une capiteuse odeur de printemps naissant.
Le soleil d'avril se couchait au fond de l'espace, dans un admirable ciel d'or, de vert et de pourpre. Sous cette lumière mourante, les feuillages encore tendres des futaies du parc houlaient, nuancés de teintes merveilleuses, comme les vagues d'une mer. Les angélus des villages bretons se répondaient à travers la sonorité des campagnes. De mélancoliques sons decorn-boudretentissaient, mêlés aux beuglements des troupeaux. Un charme doux et triste émanait de toutes choses.
—Il eût pourtant fait bon vivre ici! soupira la marquise… Que ne m'a-t-il d'abord emmenée en ces lieux?… Ce qui est n'eût peut-être pas été.
Des larmes lui montaient aux yeux. Elle les essuya d'un geste brusque.
Un doigt discret heurtait à la porte.
—Vous m'avez mandé, madame? dit messire Guillaume Guégan.
Et, remarquant la fenêtre ouverte:
—Vous voulez donc vous tuer?… Ignorez-vous que la fraîcheur peut vous être mortelle?
Elle eut un sourire énigmatique:
—Oh! fit-elle, le grand air me connaît… Je suis née sous une tente, messire Guillaume, une tente dont les lambeaux mal assujettis claquaient au vent des steppes. Et j'ai grandi au hasard des routes… Savez-vous ce qu'elle disait la première chanson que j'aie retenue? Écoutez-la d'abord: je vous la traduirai ensuite.
Elle se mit à chanter dans la langue des Romanichels. Sa voix, forte et pure, éploya ses ailes, se balança, comme un oiseau qui prend son vol. Et, dans le silence du crépuscule de Bretagne, devant le pacifique décor des bois et des collines sur qui commençait à planer la solennité muette de la nuit, la musique de cette voix étrangère avait quelque chose de mystérieux et d'inquiétant.
—Vous rendriez jalouses les sirènes de la mer, dit l'intendant subjugué.
—Le sens est celui-ci, continua la marquise:
Le monde est grand: plus grand que le monde est le rêve;Le ciel est vaste: plus vaste que le ciel est le désir;Les roues des chariots ont grincé; le chef a dit: «En route!»«En route!» répète la tribu. Il faut aller, aller sans trêve.Les passereaux ont des nids; les hommes éphémères se bâtissent des demeures;Mais la race, fille de l'air, comme l'air mouvant est mobile;Le vent la soulève: elle part. Le vent la chasse devant lui;L'ancienne cendre n'est pas éteinte, qu'elle allume un foyer nouveau;Ne t'attache à rien, tout est périssable… Il faut aller, il faut aller…!
Le monde est grand: plus grand que le monde est le rêve;
Le ciel est vaste: plus vaste que le ciel est le désir;
Les roues des chariots ont grincé; le chef a dit: «En route!»
«En route!» répète la tribu. Il faut aller, aller sans trêve.
Les passereaux ont des nids; les hommes éphémères se bâtissent des demeures;
Mais la race, fille de l'air, comme l'air mouvant est mobile;
Le vent la soulève: elle part. Le vent la chasse devant lui;
L'ancienne cendre n'est pas éteinte, qu'elle allume un foyer nouveau;
Ne t'attache à rien, tout est périssable… Il faut aller, il faut aller…!
Elle répéta d'un ton résolu et comme s'intimant à elle-même un ordre:
—Oui, il faut aller!
Elle ajouta presque aussitôt:
—Cet entretien est le dernier que nous avons ensemble, messire Guillaume. Tout est concerté, tout est prêt pour le départ. Prévenus par Ropardi, les compagnons dont je vais de nouveau partager quelque temps la vie errante s'arrêteront cette nuit même devant la grille. Mêlée à eux, perdue dans leurs rangs, je pourrai, j'espère, sortir de France sans encombre et regagner à petites journées la terre hongroise que j'aurais dû ne quitter jamais…
Elle s'interrompit pour tirer de son sein un pli scellé d'un sceau rouge.
—J'ai voulu tout prévoir, même l'improbable, même l'impossible… Gardez par devers vous ce papier. Il contient des renseignements qui vous permettront de me retrouver, à quelque moment que ce soit, tant que Rita Dongui sera de ce monde… Je n'ai, d'ailleurs, rien de plus à vous dire que ce que vous savez. J'emporte de vous un souvenir qui ne périra qu'avec moi. Vous m'avez été indulgent et doux. Recevez ce diamant; il me rappelle ma honte. Vous l'échangerez contre de l'or honnête qui assurera la dignité de vos vieux jours et constituera une aisance à chacun de vos fils.
Sa voix tremblait. Encore plus ému qu'elle, l'intendant, baissant la tête et faisant effort sur lui-même, demanda:
—Et le vôtre, madame?… La petite créature innocente qui est votre sang et qui peut-être ne vous connaîtra jamais, aurez-vous donc le cœur de partir sans l'avoir vue, sans l'avoir embrassée?…
La marquise ne répondit pas, mais elle fit de la tête un geste qui disait: Non!
Arrivée à Guerrande par une nuit de tempête, elle s'en éloigna par une nuit d'apaisement et de calme. Dans l'azur assombri du ciel, piqué de nuages qu'enflait comme des voiles le souffle d'un vent léger, la lune voguait, traînant derrière elle un long sillage pailleté d'une écume d'argent.
Une troupe de saltimbanques, de baladins, de jongleurs, qui, depuis près d'un mois, courait les foires et lespardonsd'alentour, était venue camper à la brune, dans un terrain vague, à l'entrée du bourg de Plégat. Ce fut en compagnie de ces truands que Mmede Locmaria, marquise de Guerrande, de Lezmaës et autres lieux, quitta la somptueuse demeure édifiée à sa gloire par le dernier rejeton d'une des plus antiques familles d'Occident. Elle était, du reste, méconnaissable. Elle avait repris la jupe courte, les bottes de cuir rouge, l'ample chemise de laine et le voile de soie voyante de la Bohémienne d'antan. Les beaux seigneurs, qui, naguère, papillonnaient autour d'elle à Versailles, eussent difficilement deviné, sous cet accoutrement farouche, celle que, dans leurs conversations de l'Œil-de-Bœuf, ils nommaient entre eux, avec des mines pâmées, la «houri de Mahon», la «perle orientale», la «fleur des jardins du Levant». Sa beauté n'avait pas changé, si ce n'est qu'à la voir ainsi vêtue on lui trouvait un je ne sais quoi de plus étrange et de plus rare, quelque chose d'irrésistible et d'indomptable tout ensemble, qui attirait et qui faisait peur. Il ne fut donné à messire Guillaume Guégan de la contempler dans ce costume que l'espace d'un instant et à la lueur d'une lanterne de corne; c'en fut assez néanmoins pour lui faire comprendre la passion subite dont le marquis s'était féru pour cette femme et le mal effrayant, le mal sans remède, dont, pour avoir voulu la posséder, il se mourait.
Quand dame Claude et lui eurent regagné à pas lents la maison de garde sous les grands ormes déjà feuillus, ils s'attardèrent tous deux, d'un accord tacite, sur les marches du péristyle, à écouter les cahots de plus en plus lointains des chars qui emportaient leur maîtresse.
Ils assistaient encore, par la pensée, à toutes les péripéties de ce départ. Le vieux thaumaturge Ropardi avait fait monter la marquise avec lui, dans la voiture de tête. Debout à l'avant du chariot, il avait récité à haute voix, dans sa langue, une sorte d'oraison. Puis il avait fait entendre un glapissement guttural, cri d'adieu peut-être, signal de route en tout cas, car la caravane vagabonde aussitôt s'était ébranlée.
Lorsque le dernier grincement des lourds véhicules se fut évanoui dans la direction de Plestin, l'intendant et sa femme se décidèrent enfin à rentrer dans leur logis désert.
—C'est égal, opina Claude Riou, je suis heureuse qu'elle nous soit venue; et, d'autre part, j'eusse préféré ne la point connaître, puisque cependant nous ne devons plus la revoir.
Messire Guillaume répondit avec une gravité triste:
—Qui sait? La volonté de Dieu est grande, Clauda.
Le lendemain, un char-à-bancs attelé d'un bidet gris-fer roulait à travers le pays montueux de l'Arrée, sur la route royale qui menait en ces temps-là de Plégat à Morlaix et de Morlaix à Carhaix, en passant par Lannéanou. Chaque fois qu'un pâtre, qu'un bouvier, qu'un laboureur croisait la voiture, l'homme soulevait son chapeau, du plus loin qu'il apercevait la bête, et criait au conducteur, d'un ton jovial qui n'allait pas sans une nuance de respect:
—Salut et bon voyage, messire Guillaume!
C'était, en effet, le régisseur de Guerrande qui reconduisait sa sœur Margod à son manoir de Garen-Dreuz, paroisse de Lannéanou. La femme tenait étroitement fermés les pans de sa mante brune d'où s'échappaient par intervalles les vagissements du nourrisson couché en travers sur ses genoux.
—C'est une terrible responsabilité pour nous, Margod, disait messire Guillaume… Tu auras bien soin de lui, n'est-ce pas?… Ce n'est pas un enfant ordinaire. Il se peut que de grands destins l'attendent… Après tout, tu as droit de savoir la vérité maintenant, à la condition de la garder pour toi seule: c'est plus que le fils d'un marquis… C'est le bâtard d'un roi.
La moisson commençait à peine, dans le terroir de Plégat. On fauchait les seigles à Guerrande. Maître Guégan allait et venait, surveillait les travailleurs dont les chemises de chanvre, moites de sueur, faisaient çà et là des taches grises parmi la mer frissonnante des hauts épis barbelés. Soudain un faucheur se redressa pour lui crier de l'autre bout du champ:
—Ohé, maître! Voici Clauda qui accourt hors d'haleine et qui vous fait signe!
Il s'empressa au devant d'elle. Elle le saisit par la manche de sa veste, l'entraîna à l'écart, dans l'ombre verte des coudriers, contre les talus, et trouva juste assez de voix pour soupirer:
—Ah! mon pauvre homme!… Imagine-toi qu'ilest arrivé… qu'ilest là… qu'ilveut te voir à l'instant!…
L'intendant devint tout pâle.
Sa femme reprit, après avoir soufflé avec force:
—Tu ne saurais croire comme il a encore changé. Il ne reste plus de lui de quoi remplir un cercueil… Quand il est descendu de son carrosse, il m'a semblé voir apparaître l'Ankou…
Ils s'acheminèrent vers le château dont les fenêtres innombrables étincelaient comme d'énormes escarboucles au resplendissant soleil de juillet. Guillaume Guégan s'était recomposé un visage, lorsque le valet en livrée noire qui le guettait du haut du perron l'introduisit dans le salon d'honneur où l'attendait, debout et la tête inclinée sur sa poitrine, le marquis de Locmaria.
—Bienvenue à vous, monsieur le marquis! dit-il dès le seuil.
Et, s'étant avancé de quelques pas, il mit un genou en terre.
D'ordinaire, «Monsieur Charles» l'attirait à lui, lui donnait affectueusement l'accolade, le traitait en ami d'enfance, presque en égal.
Il ne lui tendit même pas la main, cette fois, et dédaigna de répondre à son salut.
Il y eut entre eux plusieurs minutes d'un silence pénible.
Enfin le marquis parla.
—Prenez connaissance de cette lettre, prononça-t-il d'un ton dur. Vous me direz ensuite si ce qu'elle renferme est exact.
La lettre ne portait aucune indication de date ni de provenance; elle était signée Rita Dongui: Guillaume Guégan la lut avec lenteur, posément, sans trahir aucune émotion.
—Eh bien? demanda le marquis.
—Il n'y a là-dedans rien qui ne soit vrai.
Les traits de M. de Locmaria se contractèrent douloureusement, et ce fut d'une voix sourde, tremblante d'une fureur mal contenue, qu'il articula:
—Ainsi, vous, mon homme-lige, le serviteur-né de ma maison, vous n'avez pas craint de vous faire, contre moi, le complice de cette drôlesse?
Deux grosses larmes jaillirent des yeux de l'intendant et coulèrent dans sa barbe rude. Il ne se départit pourtant pas de son calme.
—Il ne m'appartenait pas, répondit-il, d'interdire l'entrée du château à celle qui, portant votre nom, était en ces lieux légitime souveraine et maîtresse.
—Certes… et cette arrivée clandestine, en mon absence, presque au lendemain de mon départ, vous sembla, n'est-ce pas, la chose du monde la plus naturelle? Vous ne vous êtes pas douté un instant que cette femme venait ici, non pour me rejoindre, mais pour me fuir?
Le marquis persiflait, les lèvres serrées, la voix sèche et coupante.
—Faites excuse, Monsieur Charles, riposta, toujours impassible, Guillaume Guégan. Le soir même de son arrivée, la marquise avait jugé à propos de m'en instruire.
—Ceci est parfait, en vérité!… Et vous avez accepté de faire le jeu de cette aventurière!… Vous l'avez reçue, hébergée, cachée sciemment… Et vous vous gaussiez entre vous, j'imagine, de mes angoisses, de mon désespoir!… Car, pendant qu'elle se riait, à l'abri de ces murs, du plus farouche hiver qui ait désolé le siècle, moi je courais l'Europe à sa recherche, en poste, à cheval, en traîneau, battu de la neige et du vent, suivant à la trace de ville en ville, de bourgade en bourgade, les troupes de Tziganes errants, criant son nom dans les auberges, dans les bouges, dans l'écho des montagnes, dans le silence glacé des plaines, et cela, jour et nuit, sans repos ni relâche, le corps moulu, l'esprit égaré, le cœur en détresse, achevant de me tuer pour elle et, d'ailleurs, y réussissant, n'est-il pas vrai, maître Guillaume? Je rapporte à Plégat mon cadavre. Vous devez être content!
Il n'en put dire plus long; ses jambes se dérobaient sous lui. Il se fût affaissé sur le parquet, si l'intendant ne s'était précipité pour le maintenir et le faire asseoir dans un fauteuil. Une toux violente le secouait jusque dans les fibres profondes de son être. Il donnait l'impression de ces arbres qui n'ont plus de vivant que l'écorce et que la moindre rafale suffirait à déraciner.
—Maître, murmura Guillaume, avec l'accent de la prière la plus humble, condamnez-moi, si vous voulez, sans m'entendre; mais, pour Dieu, ne vous mettez point en ces états.
Le marquis tira de sa poche un flacon, huma quelques gouttes d'un élixir brunâtre et, ranimé, reprit:
—Je suis venu, au reçu de cette lettre, vous demander les explications qu'on vous a, paraît-il, chargé de me fournir. Allez! je suis prêt à tout entendre et je prétends tout savoir.
Et, comme Guillaume Guégan restait muet, les yeux fixés à terre:
—Eh bien! qu'attendez-vous?
L'intendant joignit les mains, supplia:
—Pas maintenant, de grâce!… Vous n'êtes pas assez fort… Cette révélation peut vous donner le coup mortel.
—J'admire vos scrupules, répliqua le marquis. Mais ne vous embarrassez point pour si peu… Ce coup mortel n'atteindra qu'un mort. Parlez.
Il n'y avait plus à tergiverser. D'un geste grave, le paysan se signa, puis entama le cruel récit, à voix résignée, mais ferme. Il dit d'abord l'arrivée de la marquise, dans la nuit sombre, sous l'orage. Elle l'avait appelé par son nom et, de crainte qu'il ne fît difficulté de lui ouvrir, lui avait présenté une commission apostillée de la signature et scellée du sceau du roi, laquelle ordonnait à tout sujet du royaume, sous peine des châtiments les plus sévères, d'avoir à traiter avec les plus grands égards, la féale amie de Sa Majesté, Mmede Locmaria, marquise de Guerrande.
Le marquis sursauta.
—Ah! elle avait eu la précaution de se munir d'un passe-port?
—Un passe-port, peut-être, acquiesça l'intendant, ou mieux une attestation écrite du cas que le roi faisait d'elle.
Il proféra ces derniers mots d'un ton presque honteux. Puis, s'exaltant tout à coup:
—Ah! ce roi… la malheureuse!… si seulement elle ne l'avait pas connu!
—Hein? s'écria M. de Locmaria, livide… Goujat, que veux-tu dire?
L'autre poursuivit, indifférent à l'insulte.
—C'est lui qu'elle fuyait, encore plus que vous. C'est pour échapper à ses assiduités qu'elle venait chercher en cette demeure lointaine, au fond de ce pays inaccessible, une retraite qu'elle savait sûre, parce que nul, à la Cour, n'ignorait qu'elle avait toujours refusé à vos instances de s'y rendre, parce que le roi l'ignorait moins que personne.
L'intendant fit une pause, et, baissant le front, comme si c'eût été lui le coupable, soupira:
—Il était du reste trop tard!
—Pourquoi trop tard?… Va donc, voyons, va donc! hurla le marquis, les doigts crispés à son siège, le buste raidi en avant, les yeux dilatés et striés de fibrilles rouges.
Guillaume Guégan dit:
—Faites de moi ce que vous voudrez… Pour l'honneur des Locmaria, dont les portraits nous regardent, j'ai cru qu'il était de mon devoir de bon serviteur d'aider cette infortunée à cacher sa honte… Prévenu par un avis de moi, vous seriez accouru… C'était, alors, le scandale public, l'opprobre sur votre nom, le sang peut-être dans votre demeure… J'ai accepté sciemment, comme vous dites, de veiller et de me taire. Bien plus, ma femme a servi de matrone, et j'ai poussé, moi, la complaisance jusqu'à procurer la nourrice…
Il s'interrompit brusquement, frappé de l'immobilité du marquis, épouvanté de la fixité de son regard, de la rigidité de ses traits.
M. de Locmaria ne l'entendait plus. Il s'était évanoui.
Guillaume bondit vers la porte, se suspendit à la cloche du vestibule pour appeler les domestiques, et cria au valet de chambre:
—Vite, vite! Monsieur se trouve mal.
Il n'y avait de chirurgien qu'à Morlaix. Le premier soin de l'intendant fut d'expédier un exprès à cheval vers cette ville, puis il fit avertir Clauda. A eux deux, ils déshabillèrent, couchèrent le marquis et, installés à son chevet, attendirent… Les heures de la soirée tintèrent l'une après l'autre, sinistrement monotones. Enfin, vers minuit, le galop d'une monture résonna dans l'avenue. L'homme de l'art arrivait.
Il palpa le malade et hocha la tête.
—C'est un corps usé, dit-il. Je vais le saigner à tout hasard, mais je ne réponds de rien.
Contrairement à sa prévision, le sang jaillit avec force. Le marquis soupira, rouvrit les yeux et les referma presque aussitôt, en marmonnant du bout des lèvres des mots vagues, inintelligibles. Le cœur s'était remis à battre.
—Pour l'instant, il n'a besoin que de repos, opina le praticien.
—Notre présence est-elle nécessaire? demanda messire Guillaume.
Il avait hâte de se retirer; il craignait que sa vue, en réveillant la mémoire du marquis, ne provoquât une nouvelle crise. Aussi éprouva-t-il un vif soulagement à s'entendre répondre par le chirurgien:
—Faites à votre gré. En tout cas, vous ne pouvez m'être d'aucune utilité.
Il emmena sa femme et, de tout le reste de la semaine, ne reparut pas au château. Clauda, seule, allait aux informations. De jour en jour, l'état du malade s'améliorait. Dès qu'il eut repris possession de lui-même, son premier acte fut de congédier le médecin et de le renvoyer à sa clientèle morlaisienne.
—On dirait, ma parole, qu'il m'en veut de l'avoir sauvé, jeta celui-ci à Guillaume, au moment de franchir la grille.
Autant l'hiver avait été rude, autant l'été se montrait délicieux. On entrait en août. La campagne fromenteuse, les landes, les monts lointains, tout vibrait dans une ardente lumière d'or. Une vie éclatante animait les choses, sous le resplendissement du soleil. Et, le soir, quand l'astre, s'éteignant comme à regret, plongeait dans la mer, c'était une douceur, un calme, un apaisement infinis. Des groupes de moissonneurs, la faucille sur l'épaule, s'en revenaient à la lueur des étoiles, en chantant. Leurs voix, au lieu de rompre le silence, s'harmonisaient avec lui et, en quelque sorte, le solennisaient. Ils clamaient, sur le ton d'une mélopée paysanne et semi-liturgique, laChanson des Coupeurs de blé:
Garçon, filles, à bas la veste et le justin,Car il est mûr, le blé jaune!Iou!…Meunier, graisse ton moulin;Fournier, chauffe ton four;Vous aurez de l'argent plein la main!Iou!…Il y aura du pain pour les riches,Il y en aura pour les pauvres,Car il est fauché, le blé jaune!Iou!…
Garçon, filles, à bas la veste et le justin,
Car il est mûr, le blé jaune!
Iou!…
Meunier, graisse ton moulin;
Fournier, chauffe ton four;
Vous aurez de l'argent plein la main!
Iou!…
Il y aura du pain pour les riches,
Il y en aura pour les pauvres,
Car il est fauché, le blé jaune!
Iou!…
Messire Guillaume Guégan continuait à surveiller la moisson dans les terres de Guerrande, comme si, entre son maître et lui, rien ne se fût passé. Mais, chaque fois que sa femme venait lui apporter à manger aux champs, il ne manquait pas de lui demander:
—Il n'a rien fait dire, Clauda?
—Rien encore, répondait-elle.
Ils s'attendaient, d'un jour à l'autre, à ce que le marquis les mît dehors, sans autre forme de procès. Ils avaient même pris leurs dispositions en conséquence. Ils iraient vivre auprès des «vieux», à Kerguntul, en Plestin-les-Grèves, d'où ils se félicitaient de n'avoir pas ramené les marmots. Mais les desseins de M. de Locmaria demeuraient impénétrables.
—Les comptes du moins sont en règle, disait l'intendant, le soir, en tombant au lit, harassé de fatigue… Je ne lui aurai fait tort ni d'une minute ni d'un liard.
Au fond, et quoiqu'il n'en laissât rien paraître, la pensée de quitter Guerrande le navrait dans l'âme. Là il était né, là il avait grandi; là reposaient, dans l'étroit cimetière, à l'ombre du clocher de Plégat, les ossements vénérés de ses ancêtres. Aussi haut qu'il pouvait remonter dans l'humble lignée des Guégan, tous avaient vieilli, tous étaient morts au service des Locmaria… Et puis, se séparer de «Monsieur Charles»! Vraiment, cela était-il dans l'ordre des choses possibles?
—Je serai comme un lierre arraché, songeait-il, et je me flétrirai de même. On ne transplante pas son cœur.
Il s'attendrissait au souvenir des années anciennes, se remémorait les bontés du marquis, leurs causeries presque fraternelles dans la salle couleur de lune, les promenades où ils s'attardaient ensemble, sous le ciel embrumé d'automne, et les demi-confidences auxquelles s'abandonnait parfois le maître avec son serviteur, comme avec le plus sûr des amis.
Guillaume remuait ces choses dans sa tête, tout le long de la nuit, sans pouvoir en détacher son esprit, et restait, les yeux ouverts dans les ténèbres, à pleurer en silence, immobile, de peur de réveiller Clauda.
Si, vaincu par la lassitude de ses membres, il s'endormait aux approches du matin, le sommeil ne lui versait pas l'oubli. Ses rêves ne faisaient qu'ajouter des tortures nouvelles aux angoisses de la réalité.
Cette situation commençait à devenir intolérable. Il aspirait fiévreusement à être enfin fixé sur les intentions du marquis, tout en redoutant une rupture qui l'eût atteint aux sources mêmes de son être, dans ce qu'il avait de plus cher au monde et de plus sacré.
Puis, il n'y avait pas que lui en cause. Il y avait encore l'autre, celui qu'il appelait le «petit» ne sachant de quel nom le nommer, et qui poussait, ma foi, robuste et dru, comme un beau rejeton de plante saine, à Garen-Dreuz, là-haut, dans le grand air des monts…
De la marquise, Guillaume Guégan s'inquiétait moins. Dans l'éloignement où elle s'était enfuie, son image avait pâli, n'était plus qu'une forme vague, incertaine, à demi effacée. Il ne l'entrevoyait guère que comme à travers la brume d'un songe, perdue qu'elle était presque aux confins de la terre, par delà des espaces immenses, en des pays dont elle lui avait, la première, révélé l'existence et dont les aspects lui demeuraient inconnus.
L'aube du dimanche se leva,—une aube rose et fraîche, comme une lèvre qui sourit.
Les cloches de la basse messe tintaient à l'église de Plégat. L'intendant achevait de s'habiller pour s'y rendre, lorsque le valet de chambre du marquis se dressa sur le seuil de la maison de garde.
—On vous réclame au château, maître Guillaume.
—Le temps de passer machupen, répondit-il.
En se retrouvant devant M. de Locmaria, il fut pris d'un tremblement et dut s'appuyer au premier meuble que ses mains rencontrèrent. Il était en face, non d'un convalescent, mais d'un spectre. Le marquis semblait moins un homme qui revient à la vie qu'un défunt qui sort de la tombe. Sa constitution, déjà minée par les soucis antérieurs, paraissait avoir subi, en quelques jours, le travail de tout un siècle. Dans les orbites excavées, les yeux brûlaient d'une flamme mystérieuse, de cette pâle et fixe clarté funéraire qu'a, dit-on, le regard des morts.
Il reçut toutefois le régisseur avec une aisance tranquille, comme s'ils se fussent quittés amicalement la veille, et ce fut d'une voix un peu grave, mais qui n'avait rien de sépulcral, qu'il demanda:
—M'avez-vous dit où était l'enfant, Guillaume? C'est, je crois bien, la seule chose dont je n'aie pas gardé souvenir.
—Il est chez ma sœur, Monsieur Charles…, chez ma sœur Margod, à Lannéanou.
—Ah! très bien. Veuillez faire atteler. Nous nous mettrons en route dès que vous serez prêt.
Là se borna leur conversation. Et, dans les heures qui suivirent, durant tout le trajet, ils n'échangèrent pas une parole. Ils arrivèrent au Garen-Dreuz, comme les gens de la ferme rentraient de la grand'messe.
—Margod est sortie auSanctus, dit Lanascol, le beau-frère; elle doit être dans «la chambre de la tourelle».
Il grimpèrent l'escalier à vis. Sur le palier de pierre, par la porte large ouverte, Guillaume Guégan montra à M. de Locmaria, dans le jour doré de la fenêtre, sa sœur Marguerite en train d'allaiter un poupon superbe, à la peau mate, au crâne déjà couronné d'une fine toison de cheveux crépus où le soleil de midi allumait des reflets d'or fauve.
—C'est lui! murmura-t-il.
Le marquis entra, et, comme la jeune femme faisait mine de se lever, il la contraignait de se rasseoir.
L'enfant, qui, aux trois quarts repu, avait abandonné le sein, tourna la tête et, curieusement, dévisagea le nouveau venu dont la grande perruque ondulée l'amusait. M. de Locmaria le contempla quelques instants en silence.
—Tu as ses traits, dit-il enfin, comme se parlant à lui-même, tu as ses yeux de ténèbres, ses yeux sans fond, ses yeux sans âme; un peu de sa magie est en toi. Comme elle, tu feras souffrir et mourir. C'est dans les destins de ta race… Mais puisqu'il t'a été donné de naître, vis heureux.
Il se dépouilla du cordon de soie auquel était suspendu le sceau des Locmaria, marqué à leurs armes, et le passa, comme un hochet, autour du cou de l'enfant de l'adultère qui, paisible, s'était remis à téter.
Pendant le retour, le marquis resta aussi muet qu'à l'aller. Roulé dans son manteau et les paupières closes, il ne sortit de cet espèce d'assoupissement que lorsque les toits de Plégat étincelèrent dans le fouillis des verdures, aux rayons du soleil couchant.
—Guillaume, s'informa-t-il, l'enfant est baptisé, je suppose?
—Ondoyé seulement, Monsieur Charles… Le recteur, sur ma prière, vint au château…
—Il figure au registre de la paroisse?
—Oui et non… Le vénérable Dom Mathias a fait pour le mieux.
—Vous arrêterez au presbytère.
Une demi-heure plus tard, ils pénétraient, sur les pas du vieux desservant, dans la sacristie au plafond bas, aux boiseries de chêne lustré, toute parfumée encore, depuis vêpres, d'une odeur de cire et d'encens. Dom Mathias posa sur une table la chandelle qu'il portait, prit un cahier cousu de grosse ficelle et, après en avoir feuilleté les dernières pages d'une main qui tremblait, dit:
—Voici, monsieur le marquis:
On lisait:
«Cejourd'hui, quatrième d'avril, nous, Efflam Mathias, recteur de Plégat, avons administré le saint sacrement de baptême à…, fils légitime et naturel (legitimus ac naturalis) de… et de très haute et noble dame Rita Dongui…, né au château de Guerrande la nuit d'hier, sur les deux heures de relevée. Ont été parrain et marraine…»
—Vous voyez, il y a des blancs, fit ingénûment observer le prêtre.
—Permettez que je les remplisse moi-même, répondit le marquis.
Et, d'une écriture forte et droite, il compléta l'acte de naissance de «Louis-Dieudonné Duparc, seigneur de Locmaria, marquis de Guerrande, fils légitime et naturel de Charles-Louis-François, chevalier de l'ordre de Saint-Louis, commandeur de Malte, capitaine garde-côtes au service de Sa Majesté… etc.»
Puis, ayant zébré la page du fier paraphe des Locmaria:
—Vous voudrez bien signer comme parrain, dit-il à Dom Mathias.
Et il ajouta, s'adressant à messire Guillaume:
—Toi, ta femme signera comme marraine.
Le recteur et l'intendant se regardaient sans mot dire, les yeux en larmes.
—C'est bien ainsi, n'est-ce pas? interrogea le marquis.
Le prêtre lui montra du geste un crucifix accroché à la muraille, entre deux armoires contenant les ornements sacerdotaux.
—Si celui-là pouvait parler, monsieur le marquis, il vous répondrait: «Oui, c'est bien ainsi!»
Pour regagner la voiture, M. de Locmaria dut accepter l'aide de Guillaume Guégan. En le quittant, dans le vestibule du château, il lui chuchota:
—Tu la reverras sans doute, Guillaume. Dis-lui que je l'ai aimée jusque dans le fruit de sa faute.
Le surlendemain, des cimes de l'Arrée aux grèves trégorroises, les cloches carillonnaient le grand glas et Dom Efflam Mathias, recteur de Plégat, ensevelissait Charles-Louis-François, marquis de Guerrande, dans la paix suprême et le suprême oubli.
** *
L'histoire, telle qu'elle m'a été contée, ne dit pas ce qu'il advint de la marquise. Il faut croire cependant que, prévenue sans doute par maître Guillaume Guégan, elle revit la terre d'Ouest, et la tombe de son mari, et le berceau de son fils. Ce fut même, paraît-il, son châtiment, son expiation, ou, pour parler comme en Bretagne, son purgatoire. Elle eut, en effet, à souffrir comme mère des douleurs comparables à celles que, femme, elle avait fait souffrir. Le «fruit de sa faute» ne lui fut pas clément.
Autant la mémoire du marquis Charles-François est restée chère aux habitants de Plégat, autant le souvenir de Louis-Dieudonné,An aotrom brunn, le «seigneur aux crins roux,» y est un objet d'exécration et d'horreur. Les jeunes filles se signent, si l'on prononce son nom devant elles, et les vieillards grommellent en hochant la tête:
—Le «bâtard du roi»? Hum! Dites plutôt le bâtard du démon.
Les sangs qui se mêlaient en lui en avaient fait, d'après la chronique locale, un être monstrueux, une sorte de composé des plus étranges, quelque chose de cynique et de séduisant tout ensemble, de brutal et de raffiné, de magnanime et de pervers.
Lesgwerziouqui se chantent au pays de Plégat, tantôt célèbrent sa générosité, tantôt flétrissent ses débauches et le vouent, en termes indignés, à l'opprobre des peuples.
La liste de ses crimes est infinie. Il en est un qui revient sans cesse et dont voici, pris entre mille autres, un exemple[7]:
[7]Cf. Gwerziou Breiz-Izel, II, 473 et sqq.Le clerc de Lampaul.
[7]Cf. Gwerziou Breiz-Izel, II, 473 et sqq.Le clerc de Lampaul.
Fiecca Le Calvez passait, à juste titre, pour la plus jolie fille qu'il y eût de Plestin-les-Grèves à Morlaix. Elle aimait un fier paysan, le «clerc de Lampaul», qui, pour elle, avait renoncé à l'Église. Ils étaient fiancés. Leurs noces devaient avoir lieu au printemps. Sur les entrefaites, le terrible marquis de Guerrande rencontre Fiecca, un jour qu'elle sortait du four banal où elle faisait cuire son pain. Il s'enflamme pour elle d'une passion furieuse, s'informe de son nom, de sa demeure, et, le lendemain, se rend chez le vieux Calvez.
—Où est Fiecca, votre fille?
—Elle est à l'aire-neuve, monsieur le marquis, au manoir de Kerhallon.
Le marquis tourne bride, pique des deux vers Kerhallon où les danseurs battent l'aire nouvelle, au son des hautbois et des binnious. Il reconnaît, parmi les couples, le clerc de Lampaul à sa veste grise et Fiecca Le Calvez à son justin blanc.
—Clerc, dit-il, assez de danses! Une aire-neuve est surtout faite pour lutter. Jetons bas nos pourpoints et que la belle qui est à ton côté soit l'enjeu!
Le clerc lui répondit du même ton hautain:
—Les luttes sont bonnes pour nous autres, paysans. Vous êtes gentilhomme: je vous ferai raison avec l'épée.
Le duel s'engage, haletant et farouche. Mais le marquis se sent faiblir.
—Trêve! s'écrie-t-il, et soyons amis!
Le clerc, confiant, laisse tomber son épée, et le marquis, éclatant d'un mauvais rire, lui passe la sienne à travers le corps.
Tels étaient les exploits coutumiers du bâtard de Locmaria. En revanche, on vous citera du même homme des traits admirables de mansuétude et de pitié.
Un matin qu'il revenait de quelque équipée nocturne, son cheval se cabra devant un paquet de haillons couché en travers de la route et d'où s'exhalait un gémissement indistinct. Le fougueux marquis mit immédiatement pied à terre et secoua, non sans rudesse, le monceau de loques.
—Damnation! qu'est-ce qui vous prend de barrer ainsi le chemin, au risque de vous faire écraser?
La voix gémissante balbutia:
—Je ne peux plus me traîner.
C'était une pauvre vieille aux trois quarts morte.
Le «seigneur aux poils roux» la souleva avec précaution, l'assit sur la selle et, la maintenant d'un bras, tandis que, de l'autre, il conduisait pédestrement la bête, il l'amena ainsi jusqu'au château.
Vous pensez si les gens de Plégat écarquillèrent les yeux devant ce cortège. D'aucuns s'approchèrent et, après avoir dévisagé la pauvresse:
—Malheur à vous, monsieur le marquis! Lâchez vite cette femme au nom du Christ! C'est la Lépreuse!
Il les regarda d'une façon qui les fit taire.
Non seulement il ne lâcha point cette triste guenille humaine que rongeait un mal redoutable, mais il l'étendit dans son propre lit, baigna lui-même ses plaies, pansa ses ulcères et, trois nuits durant, la veilla. Elle trépassa au bout de ce temps et ce fut encore lui qui la mit au linceul.
Voici qui n'est pas moins typique.
L'année avait été mauvaise. Les grains avaient gelé presque tous dans les terres emblavées. Il ne poussa qu'une herbe rare et maigre et qui avorta tout aussitôt, sans donner d'épis. Pas de froment, pas d'orge ni de sarrasin, pas même de seigle. La patate, ce pain du pauvre aux temps de disette, était encore inconnue. La famine fut grande au pays breton. Les bestiaux mêmes mouraient d'inanition, ne trouvant plus rien à brouter. A plus forte raison les hommes. On ramassa dans les douves des cadavres, la bouche pleine d'écorces de saule à demi mâchées.
Un dimanche, à l'issue de la messe d'aube, le crieur public, chargé de faire assavoir les fantaisies, le plus souvent extravagantes ou vexatoires, du marquis de Locmaria, monta sur les marches de la croix du cimetière et dit à la foule assemblée:
—Louis-Dieudonné, notre seigneur, a décidé ceci:
«Tant qu'il y aura de quoi manger au château, il y sera tenu table ouverte, et tout y demeurera librement à la disposition d'un chacun.»
Quinze jours après, les greniers de Guerrande étaient vides, vide le fournil, vides les étables; on avait fait rôtir jusqu'aux chiens. Le cuisinier, un soir, vint tout tremblant annoncer au marquis qu'il n'avait à lui servir que des os. Il s'attendait à être étranglé. Le marquis lui sauta, en effet, au cou, mais ce fut pour l'embrasser avec effusion.
—Ah! la bonne nouvelle!… La bonne nouvelle! s'exclama-t-il, en se frottant les mains… Je vais donc pouvoir mendier!
Il avait commandé, hors de Bretagne, de vastes approvisionnements, mais qui n'arrivaient point. Pendant près d'un mois, il dut partager avec ses domaniers leur misérable pitance, dînant ici d'une rave, soupant là d'une tranche de pain de son. Jamais il ne se montra plus souriant, d'humeur plus accommodante, plus affable. Il admettait des plaisanteries qu'en d'autres temps il n'eût point tolérées. Les paysans lui disaient:
—En vérité, monseigneur, vous auriez dû naître gueux.
—Hé! ripostait-il, ne suis-je pas un peu de la race des quêteurs d'aumônes? Qui sait dans quels chariots ont roulé mes ancêtres?
Car il ne faisait pas mystère de ses origines maternelles. Volontiers même il s'en targuait. Ce qui ne l'empêchait pas de traiter la marquise, sa mère, comme la dernière des servantes. Mmede Locmaria s'efforça d'abord de maîtriser les écarts de cette nature effrénée, elle n'y réussit point; alors elle s'attacha, autant qu'il était en elle, à en prévenir les suites funestes. On raconte qu'elle passait les jours et souvent les nuits à surveiller, de l'embrasure d'une fenêtre, les allées et les venues de son formidable fils. Dès qu'il sortait du château, avant qu'il eût franchi la grille du parc, elle courait à la cloche et sonnait le tocsin. Ce signal était entendu et compris de tout le pays environnant. Les jeunes filles se barricadaient chez elles; les hommes s'armaient de leurpenn-baz, prêts à toute éventualité. On savait que la bête avait quitté sa tanière, et l'on se mettait en garde contre son féroce appétit.
Mmede Locmaria mourut à la peine.
Mais son ombre, dit-on, habite toujours la somptueuse demeure élevée, voici deux siècles, à son intention. On voit parfois, au crépuscule du soir, apparaître derrière les vitres son pâle et douloureux visage, noyé dans une opulente chevelure que les angoisses anciennes ont blanchie.
Comment finit lemarkiz brunn? On l'ignore. Les complaintes populaires nous ont toutefois transmis les dispositions de son testament. Il distribuait sa fortune entre les églises de Plégat, de Plestin, de Plouigneau, de Lanmeur, de Plougonver, et fondait un hôpital pour les pauvres. En revanche, il demandait qu'on inscrivît sur sa tombe ces deux vers:
Etré Montroulèz a Guerrand,'M euz grêt mil markizès ha cant.
Etré Montroulèz a Guerrand,
'M euz grêt mil markizès ha cant.
[Entre Morlaix et Guerrande,—J'ai fait mille et cent marquises.]
[Entre Morlaix et Guerrande,—J'ai fait mille et cent marquises.]
Et c'est bien l'épigraphe qui convenait à cet étrange Don Juan breton.