—Scipion, entre autres reprimendes qu'il fit à Massinissa lorsque, quasi tout sanglant, il espousa Sophonisba, luy dit qu'il n'estoit bien séant de songer aux dames et à l'amour lorsqu'on est à la guerre. Il me pardonnera s'il lui plaist; mais, quant à moy, je pense qu'il n'y a point si grand contentement, ny qui donne plus de courage ny d'ambition pour bien faire, qu'elles. J'en ay esté logé-là d'autresfois. Quant à pour moy, je croy que tous ceux qui se trouvent aux combats en sont de mesmes: je m'en rapporte à eux. Je crois qu'ils sont de mon opinion, tant qu'ils sont, et que, lorsqu'ils sont en quelque beau voyage de guerre et qu'ils sont parmy les plus chaudes presses de l'ennemy, le cœur leur double et accroist quand ils songent à leurs dames, à leurs faveurs qu'ils portent sur eux, et aux caresses et beaux recueils qu'ils recevront d'elles au partir de-là s'ils en eschapent, et, s'ils viennent à mourir, quels regrets elles feront pour l'amour de leurs trespas. Enfin, pour l'amour de leurs dames et pour songer en elles, toutes entreprises sont faciles et aisées, tous combats leur sont des tournois, et toute mort leur est un triomphe.
—Je me souviens qu'à la bataille de Dreux feu M. des Bordes, brave et gentil cavalier s'il en fut de son temps, estant lieutenant de M. de Nevers, dit avant comte d'Eu, prince aussi très-accomply, ainsi qu'il fallut aller à la charge pour enfoncer un bataillon de gens de pied qui marchoit droit à l'avant-garde, où commandoit feu M. de Guise le Grand, et que le signal de la charge fut donné, ledict des Bordes, monté sur un turc gris, part tout aussi-tost, enrichy et garny d'une fort belle faveur que sa maistresse luy avoit donnée (je ne la nommeray point, mais c'estoit l'une des belles et honnestes filles, et des grandes de la Cour); et en partant, il dit: «Hà! je m'en vais combattre vaillamment pour l'amour de ma maistresse, ou mourir glorieusement.» A ce il ne faillit, car, ayant percé les six premiers rangs, mourut au septiesme, porté par terre. A vostre advis, si cette dame n'avoit pas bien employé sa belle faveur, et si elle s'en devoit desdire pour luy avoir donnée?
—M. de Bussy a esté le jeune homme qui a aussi bien fait valoir les faveurs de ses maistresses que jeune homme de son temps, et mesmes de quelques-unes que je sçay, qui méritoient plus decombats, d'exploits de guerre, de coups d'espée, que ne fit jamais la belle Angélique des paladins et chevalliers de jadis, tant chrestiens que sarrazins; mais je luy ouy dire souvent qu'en tant de combats singuliers et guerres et rencontres générales (car il en a fait prou) où il s'est jamais trouvé, et qu'il a jamais entrepris, ce n'estoit point tant pour le service de son prince ny pour ambition, que pour la seule gloire de complaire à sa dame. Il avoit certes raison, car toutes les ambitions du monde ne vallent pas tant que l'amour et la bienveillance d'une belle et honneste dame et maistresse. Et pourquoy tant de braves chevalliers errants de la Table-Ronde, et de tant de valleureux paladins de France du temps passé, ont entrepris tant de guerres, tant de voyages lointains, tant fait de belles expéditions, si-non pour l'amour des belles dames qu'ils servoient ou vouloient servir? Je m'en rapporte à nos palladins de France, nos Rollands, nos Renauds, nos Ogiers, nos Olliviers, nos Yvons, nos Richards, et une infinité d'autres. Aussi c'estoit un bon temps et bien fortuné; car, s'ils faisoient quelque chose de beau pour l'amour de leurs dames, leurs dames, nullement ingrattes, les en sçavoient bien récompenser quand ils se venoient rencontrer, ou donner des rendez-vous dans des forests, dans les bois, auprès des fontaines ou en quelques belles prairies. Et voilà le guerdon des vaillantises que l'on desire des dames. Or il y a une demande: pour-quoi les femmes aiment tant ces vaillants hommes, et, comme j'ay dit au commencement, la vaillance a cette vertu et force de se faire aimer à son contraire? Davantage, c'est une certaine inclination naturelle qui pousse les dames pour aimer la générosité, qui est certainement cent fois plus aimable que la coüardise: aussi toute vertu se fait plus aimer que le vice. Il y a aucunes dames qui aiment ces gens ainsi pourvus de valeur, d'autant qu'il leur semble que, tout ainsi qu'ils sont braves et adroits aux armes et au mestier de Mars, qu'ils le sont de mesmes à celuy de Vénus. Cette regle ne faut en aucuns, et de fait ils le sont, comme fut jadis César, le vaillant du monde, et force autres braves que j'ay cogneus que je tais, et tels y ont bien toute autre force et grace que des ruraux et autres gens d'autre profession; si-bien qu'un coup de ces gens-là en vaut quatre des autres, je dis envers les dames qui sont modestement lubriques, mais non pas envers celles qui le sont sans mesure, car le nombre leur plaist. Et si cette regle est bonne quelques fois en aucuns de ses gens, et selon l'humeur d'aucunes femmes, elle faut en d'autres; car il se trouve de ces vaillantsqui sont tant rompus de l'harnois et des grandes corvees de guerre, qu'ils n'en peuvent plus quand il faut venir à ce doux jeu, de sorte qu'ils ne peuvent contenter leurs dames; dont aucunes, et plusieurs y en a, qui aimeroient mieux un bon artisan de Vénus, frais et bien émoulu, que quatre de ceux de Mars, ainsi allebrenez. J'en ay cogneu force de ce sexe féminin et de cette humeur; car enfin, disent-elles, il n'y a que de bien passer son temps et en tirer la quintessence, sans avoir acception de personnes. Un bon homme de guerre est bon, et le fait beau voir à la guerre; mais s'il ne sçait rien faire au lict (disent-elles), un bon gros vallet bien à séjour vaut bien autant qu'un beau et vaillant gentilhomme lassé. Je m'en rapporte à celles qui en ont fait l'essay et le font tous les jours; car les reins du gentilhomme, tout gallant et brave soit-il, estans rompus et froissés de l'harnois qu'ils ont tant porté sur eux, ne peuvent fournir à l'appointement comme les autres qui n'ont jamais porté peine ni fatigue. D'autres dames y en a-t-il qui aiment les vaillants, soient pour marys, soient pour serviteurs, afin qu'il débattent et soustiennent mieux leurs honneurs et leurs chastetez, si aucuns médisants il y en a qui les veulent souiller de paroles; ainsi que j'en ay veu plusieurs à la Cour, où j'y ay cogneu d'autresfois une fort belle et grande dame, que je ne nommeray point, estant fort sujette aux médisances, quitta un serviteur fort favory qu'elle avoit, le voyant mol à départir de la main et ne braver et ne quereller, pour en prendre un autre qui estoit un escalabreux, brave et vaillant, qui portoit sur la pointe de son espée l'honneur de sa dame, sans qu'on y osast aucunement toucher. Force dames ay-je cogneu de cette humeur, qui ont voulu tousjours avoir un vaillant pour leur escorte et deffense; ce qui leur est très-bon et très-utile bien souvent: mais il faut bien qu'elles se donnent garde de broncher et varier devant eux si elles se sont une fois soumises sous leur domination; car, s'ils s'apperçoivent le moins du monde de leurs fredaines et mutations, il les mainent beau et les gourmandent terriblement, et elles et leurs gallants, si elles changent; ainsi que j'en ay veu plusieurs exemples en ma vie. Voilà donc, telles femmes qui se voudront mettre en possession de tels braves et scalabreux, faut qu'elles soient braves et très-constantes envers eux, ou bien qu'elles soient si fort secretes en leurs affaires, qu'elles ne se puissent évanter: si ce n'est qu'elles voulussent faire en composant, comme les courtisannes d'Italie et de Rome, qui veulent avoir un brave (ainsi le nomment-elles)pour les défendre et maintenir; mais elles mettent tousjours par le marché qu'elles auront d'autres concurrences, et que le brave n'en sonnera mot. Cela est fort bon pour les courtisannes de Rome et pour leurs braves, non pour les gallants gentilshommes de nostre France ou d'ailleurs. Biais si une honneste dame se veut maintenir en sa fermeté et constance, il faut que son serviteur n'espargne nullement sa vie pour la maintenir et défendre si elle court la moindre fortune du monde, soit, ou de sa vie, ou de son honneur, ou de quelque meschante parole; ainsi que j'en ay veu en nostre Cour plusieurs qui ont fait taire les médisants tout court, quand ils sont venus à détracter de leurs maistresses et dames; auxquelles, par devoir de chevallerie et par les lois, nous sommes tenus de servir de champions en leurs afflictions; ainsi que fit ce brave Renaud de la belle Genevre en Escosse, le seigneur de Mendozze à cette belle duchesse que j'ay dit, et le seigneur de Carouge à sa propre femme du temps du roy Charles sixiesme, comme nous lisons dans nos Croniques. J'en alléguerois une infinités d'autres, et du vieux et du nouveau temps, ainsi que j'ay veu en nostre Cour; mais je n'aurois jamais fait. D'autres dames ay-je cogneues qui ont quitté des hommes pusilanimes, encores qu'ils fussent bien riches, pour aimer et espouser des gentilshommes qui n'avoient que l'espée et la cappe, pour manière de dire; mais ils estoient valeureux et généreux, et avoient espérance, par leurs valeurs et générositez, de parvenir aux grandeurs et aux estats, encore certes que ne ne soient pas les plus vaillants qui le plus souvent y parviennent, en quoy on leur fait tort pourtant; et bien souvent voit-on les coüards et pusilanismes y parvenir; mais, quoy qu'il soit, telle marchandise ne paroist point sur eux comme quand elle est sur les vaillants. Or je n'aurois jamais fait si je voulois raconter les diverses causes et raisons pourquoy les dames aiment ainsi les hommes remplis de générosité. Je sçay bien que si je voulois amplifier ce discours d'une infinité de raisons et d'exemples, j'en pourrois faire un livre entier; mais ne me voulant amuser sur un seul sujet, ains en varier de plusieurs et divers, je me contenteray d'en avoir dit ce que j'ay dit, encore que plusieurs me pourront reprendre que cettuy-cy estoit bien assez digne pour estre enrichy de plusieurs exemples et prolixes raisons, qu'eux-mesmes pourront bien: «Il a oublié cettuy-cy, il a oublié cettuy-là.» Je le sçay bien, et en sçay possible plus qu'ils ne pourront alléguer, et desplus sublins et secrets; mais je veux les tous publier et nommer. Voilà pourquoy je me tais. Toutefois, avant que faire pose, je dirai ce mot en passant, que, tout ainsi que les dames aiment les hommes vaillants et hardis aux armes, elles aiment aussi ceux qui le sont en amours; et jamais homme coüard et par trop respectueux en icelles n'aura bonne fortune; non qu'elles les veuillent si outrecuidez, hardis et présomptueux, que de haute lutte les vinssent porter par terre; mais elles desirent en eux une certaine modestie hardie, ou hardiesse modeste; car d'elles-mesmes, si ce ne sont des louves, ne vont pas requerir ni se laisser aller, mais elles en sçavent si bien donner les appetits, les envies, et attirent si gentiment à l'escarmouche, que qui ne prend le temps à point et ne vient aux prises, sans aucun respect de majesté et de grandeur, ou de scrupule, ou de conscience, ou de crainte, ou de quelque autre sujet, celuy vrayement est un sot et sans cœur, et qui mérite à jamais estre abandonné de la bonne fortune.
—Je sçay deux honnestes gentilshommes compagnons, pour lesquels deux fort honnestes dames, et non certes de petite qualité, ayant fait pour eux une partie un jour à Paris, et s'aller pourmener en un jardin, chacune, y estant, se separa à l'escart l'une de l'autre, avec un chacun son serviteur, en chacune son allée, qui estoit si couverte de belles treilles que le jour quasi ne s'y pouvoit voir, et la fraischeur y estoit gracieuse. Il y eut un des deux hardy, qui, cognoissant cette partie n'avoir esté faitte pour se pourmener et prendre le frais, et selon la contenance de sa dame qu'il voyoit brusler en feu, et d'autre envie que de manger des muscats qui estoient en la treille, et selon aussi les paroles eschauffées, affettées et folastres, ne perdit si belle occasion; mais, la prenant sans aucun respect, la mit sur un petit lict qui estoit fait de gazons et de mottes de terre; il en joüit fort doucement, sans qu'elle dist autre chose, si-non: «Mon Dieu! que voulez-vous faire? N'êtes-vous pas le plus grand fol et estrange du monde? et si quelqu'un vient, que dira-t-on? Mon Dieu, ostez-vous.» Mais le gentilhomme, sans s'estonner, continua si bien, qu'il en partit si content, et elle et tout, qu'ayant fait encor trois ou quatre tours d'allée, ils recommencèrent encore une seconde charge. Puis, sortant de là en autre allée couverte, ils virent d'autre costé l'autre gentilhomme et l'autre dame, qui se pourmenoient ainsi qu'ils les y avoient laissez auparavant. A quoy la dame contente dit au gentilhommecontent: «Je croy qu'un tel aura fait du sot, et qu'il n'aura fait à sa dame autre entretien que de paroles, de discours et de pourmenades.» Donc, tous quatre s'assemblans, les deux dames se vindrent à demander de leurs fortunes. La contente respondit qu'elle se portoit fort bien elle, et que pour le coup elle ne se sauroit pas mieux porter. La mecontente de son costé dit qu'elle avoit eu affaire avec le plus grand sot et le plus coüard amant qui s'estoit jamais veu. Et surtout les deux gentilshommes les virent rire et crier entre elles deux en se pourmenant. «O le sot! ô le coüard! ô monsieur le respectueux!» Sur quoy le gentilhomme content dit à son compagnon: «Voilà nos dames qui parlent bien à vous, elles vous foüettent: vous trouverez que vous avez fait trop du respectueux et du badin.» Ce qu'il advoua: mais il n'estoit plus temps, car l'occasion n'avoit plus de poil pour la prendre. Toutesfois, ayant cogneu sa faute, au bout de quelque temps il la repara par quelque certain autre moyen que je dirois bien.
—J'ay cogneu deux grands seigneurs et frères, et tous deux bien parfaits et bien accomplis, qui, aymans deux dames, mais il y en avoit une plus grande que l'autre en tout, et estant entrez en la chambre de cette grande qui gardoit pour lors le lict, chacun se mit à part pour entretenir sa dame. L'un entretient la grande avec tous les respects et tous les baisements humbles qu'il put, et paroles d'honneur et respectueuses, sans faire jamais aucun semblant de s'approcher de près ny vouloir forcer la roque. L'autre frère, sans cérémonie d'honneur ny de paroles, prit la dame à un coing de fenestre, et lui ayant tout d'un coup essarté ses caleçons qui estoient bridez (car il estoit bien fort), luy fit sentir qu'il n'aimoit point à l'espagnole, par les yeux, ny par les gestes de visage, ny par paroles, mais par le vray et propre point et effet qu'un vray amant doit souhaiter: et ayant achevé son prix-fait, s'en part de la chambre, et en partant dit à son frere, assez haut que sa dame l'ouyt: «Mon frere, si vous ne faites comme moy vous ne faites rien, et vous dis que vous pouvez estre tant brave et hardy ailleurs que vous voudrez; mais si en ce lieu vous ne monstrez votre hardiesse, vous estes deshonoré; car vous n'estes ici en lieu de respect, mais en lieu où vous voyez votre dame qui vous attend.» Et par ainsi laissa son frere, qui pourtant pour l'heure retint son coup et le remit à une autre fois: ce ne fut pourtant que la dame ne l'en estimastdavantage, ou qu'elle luy attribuast une trop grande froideur d'amour, ou faute de courage, ou inhabileté de corps; si l'avoit monstré assez ailleurs, soit en guerre, soit en amours.
—La feu reyne-mère fit une fois joüer une fort belle comédie en italien, pour un mardy gras, à l'hostel de Reims, que Cornelie Fiasco, capitaine des galleres, avoit inventée. Toute la Cour s'y trouva, tant hommes que dames, et force autres de la ville. Entre autres choses, il fut représenté un jeune homme qui avoit demeuré caché tout une nuict dans la chambre d'une très-belle dame et ne l'avoit nullement touchée; et ayant raconté cette fortune à son compagnon, il luy demanda:Ch'avete fatto[106]? L'autre respondit:Niente[107]. Sur cela son compagnon lui dit:Ah! poltronazzo, senza cuore! non havete fatto niente! Che maldita sia la tua poltronneria[108]!Après que la dite comédie fut joüée, le soir, ainsi que nous estions en la chambre de la Reyne, et que nous discourions de cette comédie, je demanday à une fort belle et honneste dame, que je ne nommeray point, quels plus beaux traits elle avoit observés et remarqués en la comédie, qui luy eussent pleu le plus. Elle me dit tout naïvement: «Le plus beau trait que j'ay trouvé, c'est que l'autre a respondu au jeune homme qui s'appeloit Lucio, qui luy avoit ditche non haveva fatto niente: Ah poltronazzo! non havete fatto niente! Che maldita sia la tua poltronneria!» Voilà comme cette dame qui me parloit estoit de consente avec l'autre qui luy reprochoit sa poltronnerie, et qu'elle ne l'estimoit nullement d'avoir esté si mol et lasche; ainsi comme plus à plain elle et moy nous discourusmes des fautes que l'on fait sur le sujet de ne prendre le temps et le vent quand il vient à point, comme fait le bon marinier. Si faut-il que je fasse encore ce conte, et le mesle, tout plaisant et bouffon qu'il est, parmy les autres sérieux.
—J'ay donc ouy conter à un honneste gentilhomme mien amy, qu'une dame de son pays, ayant plusieurs fois monstré de grandes familiaritez et privautez à un sien vallet-de-chambre, qui ne tendoient toutes qu'à venir à ce point, ledit vallet, point fat et sot, un jour d'esté trouvant sa maistresse par un matin à demi endormye dans son lict toute nue, tournée de l'autre costé de la ruelle,tenté d'un si grande beauté, et d'une fort propre posture, et aisée pour l'investir et s'en accommoder, estant elle sur le bord du lict, vint doucement et investit la dame, qui, se tournant, vid que c'estoit son vallet qu'elle desiroit; et, toute investie qu'elle estoit, sans autrement se desinvestir ny remüer, ny se defaire, ny depestrer de sa prise tant soit peu, ne fit que dire, tournant la teste, et se tenant ferme de peur de ne rien perdre: «Monsieur le sot, qui est-ce qui vous a fait si hardy de le mettre-là?» Le vallet luy respondit en toute révérence: «Madame, l'osteray-je?—Ce n'est pas ce que je vous dis, monsieur le sot, luy respondit la dame. Je vous dis: Qui vous a fait si hardy de le mettre-là»? L'autre retournoit toujours à dire: «Madame, l'osteray-je? et si vous voulez, je l'osteray:» et elle à redire: «Ce n'est pas ce que je vous dis encore, monsieur le sot.» Enfin, et l'un et l'autre firent ces mesmes repliques et dupliques par trois ou quatre fois, sans se desbauscher autrement de leur besogne, jusques à ce qu'elle fut achevée; dont la dame s'en trouva mieux que si elle eust commandé à son galland de l'oster, ainsi qu'il luy demandoit. Et bien servit à elle de persister en sa première demande sans varier, et au gallant en sa replique et duplique: et par ainsi continuèrent leurs coups et cette rubrique long-temps après ensemble; car il n'y a que la premiere fournée ou la premiere pinte chere, ce dit-on. Voilà un beau vallet et hardy! et à tels hardis, comme dit l'italien, il faut dire:A bravo cazzo mai non manca favor. Or, par ainsi vous voyez qu'il y en a plusieurs qui sont braves, hardis et vaillants, aussi bien pour les armes que pour les amours; d'autres qui le sont en armes et non en amours; d'autres qui le sont en amours et non aux armes, comme estoit ce marault de Paris, qui eut bien la hardiesse et vaillance de ravir Heleine à son pauvre cocu de mary Menelaüs, et coucher avec elle, et non de se battre avec luy devant Troyes. Voilà aussi pourquoy les dames n'aiment les vieillards ny ceux qui sont trop avancés sur l'aage, d'autant qu'ils sont forts timides en amours et vergogneux à demander; non qu'ils n'ayent des concupiscences aussi grandes que les jeunes, voire plus, mais non pas les puissances: et c'est ce que dit une fois une dame espagnole, que les vieillards ressembloient beaucoup de personnes que, quand elles voient les roys en leurs grandeurs, dominations et autoritez, ils souhaiteroient fort d'estre comme eux, non pas qu'ils osassent rien attenter contre eux pour les déposséder de leurs royaumes et prendreleurs places; et disoit-elle:Y a pends es nascido et desseo, quando se muere luego; c'est-à-dire «qu'à peine le desir est né qu'il meurt aussi-tost:» aussi les vieillards, quand ils voyent de beaux objets, ils les desirent fort, mais ils ne les osent attaquer,por que los viejos naturalmente son temerosos; y amor y temor no se caben en un saco; «car les vieillards sont craintifs fort naturellement; et l'amour et la crainte ne se trouvent jamais bien dans un sac.» Aussi ont-ils raison; car ils n'ont armes ny pour offencer ny pour défendre, comme des jeunes gens, qui ont la jeunesse et beauté: et aussi, comme dit le poëte, rien n'est mal séant à la jeunesse, quelque chose qu'elle fasse; aussi, dit un autre, il n'est point beau de voir un vieil gendarme ny un vieil amoureux. Or c'est assez parlé sur ce sujet; parquoy je fais fin et n'en dis plus, si-non que j'adjousteray un autre nouveau sujet faisant et approchant quasi à ce sujet, qui est que, tout ainsi que les dames aiment les hommes braves, vaillants et généreux, les hommes aiment pareillement les dames braves, de cœur et généreuses. Et comme tout homme généreux et courageux est plus aimable et admirable qu'un autre, aussi de mesme en est toute dame illustre, généreuse et courageuse; non que je veuille que cette dame fasse les actes d'un homme, ny qu'elle s'agendarme comme un homme, ainsi que j'en ay veu, cogneu et ouy parler d'aucunes qui montoient à cheval comme un homme, portoient le pistolet à l'arçon de la selle, et le tiroient, et faisoient la guerre comme un homme. J'en nommerais bien une qui durant ces guerres de la Ligue en a fait de mesme. Ce desguisement est dementir le sexe; outre qu'il n'est beau et bien séant, il n'est permis, et porte plus grand préjudice qu'on ne pense: ainsi que mal en prit à cette gente pucelle d'Orléans, laquelle en son procès fut calomniée de cela, et en partie cause de son sort et sa mort. Voilà pourquoi je ne veux ny estime trop tel garçonnement; mais je veux et aime une dame qui monstre son brave et valleureux courage, estant en adversité et en bon besoin, par de beaux actes feminins, qui approschent fort d'un cœur masle. Sans emprunter les exemples des généreuses dames de Rome et de Sparte de jadis, qui ont en cela excedé toutes autres, ils sont assez manifestes et exposez à nos yeux, j'en veux escrire de nouveaux et de nos temps. Pour le premier, et à mon gré le plus beau que je sçache, ce fut celuy de ces belles, honnestes et courageuses dames de Sienne, alors de la révolte de leur ville contre le joug insuportable des Impériaux;car, après que l'ordre y fut estably pour la garde, les dames, en estant mises à part pour n'estre propres à la guerre comme les hommes, voulurent monstrer un par-dessus, et qu'elles sçavoient faire autre chose que besogner à leurs ouvrages du jour et de la nuict; et, pour porter leur part du travail, se departirent d'elles-mesmes en trois bandes: et, un jour de Saint Anthoine, au mois de janvier, comparurent en public trois des plus belles, grandes et principales de la ville, en la grande place (qui est certes très-belle), avec leurs tambours et enseignes. La premiere estoit la signora Forteguerra, vestuë de violet, son enseigne et sa bande de mesme parure avec une devise de ces mots:Purche sia il vero. Et estoient toutes ces dames vestues à la nymphale, d'un court accoustrement qui en descouvroit et monstroit mieux la belle greve. La seconde estoit la signora Piccolomini, vestue d'incarnat, avec sa bande et enseigne de mesme, avec la croix blanche, et la devise en ces mots:Purche no l'habbia tutto. La troisiesme estoit la signora Livia Fausta, vestue toute à blanc, avec sa bande et enseigne blanche, en laquelle estoit une palme, et la devise en ces mots:Purche l'habbia. A l'entour et à la suite de ces trois dames, qui sembloient trois déesses, il y avoit bien trois mille dames, que gentilles-femmes, bourgeoises qu'autres, d'apparence toutes belles, ainsi bien parées de leurs robbes et livrées, toutes ou de satin ou de taffetas, de damas ou autres draps de soye, et toutes résoluës de vivre ou mourir pour la liberté; et chacune portoit une fascine sur l'espaule à un fort que l'on faisoit, criants:France! France!Dont M. le cardinal de Ferrare et M. de Termes, lieutenants du Roy, en furent si ravis d'une chose si rare et belle, qu'ils ne s'amusèrent à autre chose qu'à voir, admirer, contempler et loüer ces belles et honnestes dames: comme de vray j'ay ouy dire à aucunes et aucuns qui y estoient, que jamais rien ne fut si beau; et Dieu sçait si les belles dames manquent en cette ville, et en abondance, sans spéciauté.
Les hommes, qui, de leur bonne volonté, estoient fort enclins à leur liberté, en furent davantage poussez par ce beau trait, ne voulans en rien céder à leurs dames pour cela: tellement que tous à l'envy, gentilshommes, seigneurs, bourgeois, marchands, artisans, riches et pauvres, tous accoururent au fort à en faire de mesme que ces belles, vertueuses et honnestes dames; et en grande émulation, non-seulement les séculiers, mais les gens d'église poussèrent tous à cet œuvre, et au retour du fort, leshommes à part, et les femmes aussi rangées en bataille en la place auprès du palais de la Seigneurie, allèrent l'un après l'autre, de main en main, saluer l'image de la Vierge Marie, patronne de la ville, en chantant quelques hymnes et cantiques à son honneur par un si doux air et agréable armonie, que, partie d'aise, partie de pitié, les larmes tombaient des yeux à tout le peuple; lequel, après avoir receu la bénédiction de M. le révérendissime cardinal de Ferrare, chacun se retira en son logis, tous et toutes en résolution de faire mieux à l'advenir. Cette cérémonie sainte de dames me fait ressouvenir (sans comparaison) d'une profane, mais belle pourtant, qui fut faite à Rome du temps de la guerre punique, qu'on trouve dans Tite-Live. Ce fut une pompe et une procession qui s'y fit de trois fois neuf, qui sont vingt-sept jeunes belles filles romaines, et toutes pucelles, vestues de robettes assez longuettes (l'histoire n'en dit point les couleurs); lesquelles, après leur pompe et procession achevée, s'arrestèrent en une place, où elles dansèrent devant le peuple une danse en s'entredonnans une cordelette, rangée l'une après l'autre, faisant un tour de danse, et accommodant le mouvement et fretillement de leurs pieds en cadence de l'air et de la chanson qu'elles disoient: ce qui fut une chose très-belle à voir autant pour la beauté de ces belles filles que pour leur bonne grace, leur belle façon à la danse, et pour leur affetté mouvement de pieds, qui certes l'est d'une belle pucelle, quand elle les sçait gentiment et mignardement conduire et mener. Je me suis imaginé en moy cette forme de danse, et m'a fait souvenir d'une que j'ay veu de mon jeune temps danser les filles de mon pays, qu'on appeloit lajarretierre; lesquelles, prenans et s'entredonnans la jarretierre par la main, les passoient et repassoient par-dessus leur teste, puis les mesloient et entrelassoient entre leurs jambes en sautant dispostement par-dessus, et puis s'en desveloppoient et desengageoient si gentiment par de petits sauts, tousjours s'entresuivans les uns après les autres, sans jamais perdre la cadence de la chanson ou de l'instrument qui les guidoit; si que la chose estoit très-plaisante à voir, car les sauts, les entrelassements, les desgagements, le port de la jarretierre et la grace des filles, portoient je ne sçay quelque lasciveté mignarde, que je m'estonne que cette danse n'a esté pratiquée en nos cours de nostre temps, puis que les calleçons y sont fort propres, et qu'on y peut voir aisément la belle jambe, et qui a la chausse la mieux tirée, et qui a la plusbelle disposition. Cette danse se peut mieux représenter par la veuë que par l'escriture.
Pour retourner à nos dames siennoises: «Hà! belles et braves dames, vous ne deviez jamais mourir, non plus que vostre los, qui a jamais ira de conserve avec l'immortalité, non plus aussi que cette belle et gentille fille de vostre ville, laquelle, en vostre siége, voyant son frere un soir detenu malade en son lict, et fort mal disposé pour aller en garde, le laissant dans le lict, tout coyment se desrobe de luy, prend ses armes et ses habillements, et, comme la vraye effigie de son frère, paroist en garde; et fut prise pour son frere, ainsi incogneue par la faveur de la nuict.» Gentil trait, certes; car, bien qu'elle se fust garçonnée et gendarmée, ce n'estoit pourtant pour en faire une continuelle habitude, que pour cette fois faire un bon office à son frere. Aussi dit-on que nul amour est égal à la fraternelle, et qu'aussi, pour un bon besoin, il ne faut rien espargner pour monstrer une gente générosité du cœur, en quelque endroit que ce soit. Je croy que le corporal qui lors commandoit à l'esquade où estoit cette belle fille, quand il sceut ce trait, fut bien marry qu'il ne l'eust mieux recogneue, pour mieux publier sa loüange sur le coup, ou bien pour l'exempter de la sentinelle, ou du tout pour s'amuser d'en contempler la beauté, sa grace et sa façon militaire; car ne faut point douter qu'elle ne s'estudiast en tout à la contrefaire. Certes on ne sçauroit trop loüer ce beau trait, et mesme sur un si juste sujet pour le frere. Tel en fit ce gentil Richardet, mais pour divers sujets, quand, après avoir ouy le soir sa sœur Bradamente discourir des beautés de cette belle princesse d'Espagne, et de ses amours et desirs vains, après qu'elle fut couchée il prit ses armes et sa belle cotte, et s'en déguise pour paroistre sa sœur, tant ils estoient de semblance de visage et beauté; et après, sous telle forme, tira de cette belle princesse ce qu'à sa sœur son sexe luy avoit desnié; dont mal pourtant très-grand luy en fust arrivé sans la faveur de Roger, qui, le prenant pour sa maistresse Bradamente, le garantit de mort. Or j'ay ouy dire à M. de La Chapelle des Ursins, qui lors estoit en Italie, et qui fit le rapport de si beau trait de ces dames siennoises au feu roy Henry, il le trouva si beau, que la larme à l'œil il jura que, si Dieu luy donnoyt un jour la paix ou la trefve avec l'Empereur, qu'il iroit par ses galleres en la mer de Toscane, et de là à Sienne, pour voir cette ville si affectée à soyet à son party, et la remercier de cette brave et bonne volonté, et sur-tout pour voir ces belles et honnestes dames, et leur en rendre graces particulières. Je croy qu'il n'y eust pas failly, car il honoroit fort les belles et honnestes dames; et si leur escrivit, principalement aux trois principales, des lettres les plus honnestes du monde de remerciements et d'offres, qui les contentèrent et animèrent davantage. Hélas! il eut bien quelque temps après la trefve; mais, l'attendant à venir, la ville fut prise, comme j'ay dit ailleurs; qui fut une perte inestimable pour la France, d'avoir perdu une si noble et si chere alliance, laquelle, se ressouvenant et se ressentant de son ancienne origine, se voulut rejoindre et remettre parmy nous; car on dit que ces braves Siennois sont venus des peuples de France qu'en la Gaule on appeloit jadis Senonnes, que nous tenons aujourd'hui ceux de Sens; aussi en tiennent-ils encore de l'humeur de nous autres François, car ils ont la teste près du bonnet, et sont vifs, soudains et prompts comme nous. Les dames, pareillement aussi, se ressentent de ces gentilles, gracieuses façons, et familiaritez françaises.
—J'ay leu dans une vieille chronique que j'ay allégué ailleurs, que le roy Charles huictiesme, en son voyage de Naples, lorsqu'il passa à Sienne, il y fut receu par une entrée si triomphante et si superbe, qu'elle passa toutes les autres qu'il fit en toute l'Italie; jusques à là que, pour plus grand respect et signe d'humilité, toutes les portes de la ville furent ostées de leurs gonds et portées par terre; et tant qu'il y demeura furent ainsi ouvertes et abandonnées à tous allants et venants, et puis après, venant son départ, remises. Je vous laisse à penser si le Roy, toute sa Cour et son armée, n'eurent pas grand sujet d'aymer et honorer cette ville (comme de vray il fit toujours), et en dire tous les biens du monde: aussi la demeure à luy et à tous en fut très-agréable, et sur la vie fut défendu de n'y faire aucune insolence, comme certes la moindre du monde ne s'ensuivit. Ha! braves Siennois, vivez pour jamais! Que pleust à Dieu fussiés-vous encore nostres en tout, comme possible vous l'estes en cœur et en ame! car la domination d'un roy de France est bien plus douce que celle d'un duc de Florence; et puis le sang ne peut mentir. Que si nous estions aussi voisins comme nous sommes reculez, possible, tous ensemble conformes de volontez, en ferions-nous-dire.
—Les principaies dames de Pavie, en leur siége du roy François sous la conduite et exemple de la signora contessa Hippofita de Malespina, leur générale, se mirent de mesme à porter la hotte, remuer terre et remparer leurs bresches, faisant à l'envy des soldats. Un pareil trait de ces dames siennoises que je viens de raconter je vis faire à aucunes dames rocheloises au siége de leur ville dont il me souvient: que le premier dimanche de caresme que le siége y estoit, Monsieur, nostre général, manda sommer M. de La Nouë de sa parole, et venir parler à luy et luy rendre compte de sa négociation que luy avoit chargé pour cette ville; dont le discours en est long et fort bizarre, que j'espère ailleurs descrire. M. de La Nouë n'y faillit pas, et pour ce M. de Strozze fut donné en ostage dans la ville, et trefves furent faites pour ce jour et pour le lendemain. Ces trefves ainsi faittes, parurent aussi-tost comme nous hors des tranchées force gens de la ville sur les remparts et sur les murailles; et sur-tout parurent une centaine de dames et bourgeoises des plus grandes, plus riches et des plus belles, toutes vestues de blanc, tant de la teste que du corps, toutes de toile de Hollande fine, qu'il fit très-beau voir: et ainsi s'estoient-elles vestues à cause des fortifications des rempars où elles travailloient, fut ou à porter la hotte ou à remuer la terre; et d'autres habillements se fussent ensaloudis, et ces blancs en estoient quittes pour les mettre à la lessive; et aussi qu'avec cet habit blanc se fissent mieux remarquer parmy les autres. Nous autres fusmes fort ravis à voir ces belles dames, et vous asseure que plusieurs s'y amusèrent plus qu'à autre chose: aussi voulurent-elles bien se monstrer à nous, et ne furent à nous guières chiches de leur veuë, car elles se plantoient sur le bord du rampart d'une fort belle grace et démarche, qu'elles valoient bien le regarder et desirer. Nous fusmes curieux de demander quelles dames c'estoient. Ils nous respondirent que c'estoit une bande de dames ainsi jurée, associée et ainsi parée pour le travail des fortifications, et pour faire de tels services à leur ville; comme certes de vray elles en firent de bons, jusques-là que les plus viriles et robustes menoient les armes: si que j'ay ouy conter d'une, pour avoir souvent répoussé ses ennemis d'une pique, elle la garde encor si soigneusement comme sacrée relique, qu'elle ne la donneroit, ny ne voudroit pour beaucoup d'argent la bailler, tant elle la tient chere chez soy.
—J'ay ouy raconter à aucuns vieux commandeurs de Rhodes, et mesmes je l'ay leu en un vieux livre, que lors que Rhodes fut assiégé par le sultan Soliman, les belles filles et dames de la ville ne pardonnèrent à leurs beaux visages et tendres et délicats corps, pour porter leur bonne part des peines et fatigues du siége, jusqu'à-là que bien souvent se présentoient aux plus pressés et dangereux assauts, et courageusement secondoient les chevaliers et soldats à les soutenir. Ah! belles Rhodiennes! vostre nom, vostre los a valu de tout temps et ne mériteriez d'estre sous la domination des barbares!
—Du temps du roy François I, la ville de Saint-Riquier, en Picardie, fut entreprise et assaillie par un gentilhomme flamand, nommé Domrin, enseigne de M. du Ru, accompagné de cent hommes d'armes et de deux mille hommes de pied, et quelque artillerie. Dedans il n'y avoit seulement que cent hommes de pied, qui estoient fort peu, et estoit prise, ne fut que les dames de la ville se présentèrent à la muraille avec armes, eau et huile bouillante et pierres, et repoussérent bravement les ennemis, bien qu'ils fissent tous les efforts pour entrer. Encore deux desdites dames levèrent deux enseignes des mains des ennemis, et les tirérent de la muraille dans la ville; si bien que les assiégeants furent contraints d'abandonner la bresche qu'ils avoient faite et les murailles, et se retirer et s'en aller: dont la renommée fut par toute la France, la Flandre et la Bourgogne. Au bout de quelque temps le roy François passant par-là, en voulut voir les femmes, les loüa et les remercia. Les dames de Péronne en firent de mesme quand la ville fut assiégée du comte de Nassau, et assistèrent aux braves gens de guerre qui estoient dedans tout de mesme façon; qui en furent estimées, loüées et remerciées de leur roy. Les femmes de Sancerre, en ces guerres civiles et leur siége, furent recommandées et loüées des beaux effets qu'elles y firent en toutes sortes. Durant cette guerre de la Ligue, les dames de Vitré s'acquittérent de mesme en leur ville assiégée par M. de Mercœur. Elles y sont très-belles et tousjours fort proprement habillées de tout temps; et pour ce n'espargnoient leurs beautez à se monstrer viriles et courageuses: comme certes tous actes virils et généreux, à un tel besoin, sont autant à estimer en les femmes qu'en les hommes. Ainsi que de mesme furent jadis les gentiles femmes de Carthage, lesquelles, quand elles virent leurs marys, leurs freres, leurs peres, leursparents et leurs soldats cesser de tirer à leurs ennemis, par faute de cordes en leurs arcs, qui estoient toutes usées de force de tirer par une si grande longueur de siége: et par ce, ne pouvans plus chevir de chanvre, de lin, ny de soie, ny d'autres choses pour faires cordes, s'advisérent de couper leurs belles tresses et blonds cheveux, et ne pardonner à ce bel honneur de leurs testes et parement de leurs beautez; si bien qu'elles-mêmes, de leurs belles, blanches et délicates mains, en retorsérent et en firent des cordes, et en fournirent à leurs gens de guerre: dont je vous laisse à penser de quels courages et de quels nerfs ils pouvoient tendre et bander leurs arcs, en tirer et en combattre, portans si belles faveurs des dames.
—Nous lisons dans l'histoire de Naples que ce grand capitaine Sforce, sous la charge de la reyne Jeanne seconde, ayant esté pris par le mary de la reyne, Jacques, mis en estroite prison et en quelques traits de corde, sans doute il avoit la teste tranchée, sans que sa sœur Marguerite se mit en armes et aux champs, et fit si bien, elle en personne, qu'elle prit quatre gentilshommes napolitains principaux, et manda au roy que tel traittement il feroit à son frere, tel le feroit-elle à ses gens; si bien qu'il fut contraint de faire accord et le lascher sain et sauve. Ah! brave et généreuse sœur! ne tenant guiere en cela de son sexe. Je sçay aucunes sœurs et parentes que, si elles eussent fait traits pareil il y a quelque temps, possible eussent-elles sauvé un brave frere qu'elles avoient, qui fut perdu pour faute de secours et d'assistance pareille. Maintenant je veux laisser ces dames en général guerrieres et généreuses: parlons d'aucunes particulieres. Et pour la plus belle monstre de l'antiquitté, je n'allégueray que cette senle Zénobie pour toutes, laquelle, après la mort de mary, ne s'amusa, comme plusieurs, à perdre le temps à le plorer et regretter, mais à s'emparer de l'empire au nom de ses enfants, et faire la guerre aux Romains et à l'empereur Aurelian, qui en estoit lors empereur, en leur donnant de la peine beaucoup l'espace de huit ans, jusques à ce qu'estant descendüe en champ de bataille contre luy, fut vaincue et prise prisonniere, et menée devant l'Empereur; lequel, après lui avoir demandé comment elle avoit eu la hardiesse de faire la guerre aux Empereurs, elle luy respondit seulement: «Vrayment, je cognois bien que vous estes empereur, puisque vous m'avez vaincuë.» Il eut si grand aise de l'avoir vaincuë,et en tira une si grande ambition, qu'il en voulut triompher; et avec une très-grande pompe et magnificence elle marchoit devant son char triomphant, fort superbement habillée et accommodée d'une grande richesse de perles et pierreries, de grands joyaux et de chaisnes d'or, dont elle estoit enchaisnée au corps, aux pieds et aux mains, en signe de captive et d'esclave; si que, par la grande pesanteur de ses joyaux et chaisnes qu'elle portoit sur elle, fut contrainte de faire plusieurs pauses et se reposer souvent en ce triomphe. Grand cas, certes, et admirable, que, toute vaincue et prisonniere qu'elle estoit, encore donnoit-elle loy au vainqueur triompheur, et le faisoit arrester et attendre jusques à ce qu'elle eust repris son halleine! Grande aussi et honneste courtoisie estoit-ce à l'Empereur de luy permettre son aise et repos et endurer sa débilité, et ne la contraindre ny presser de se haster plus qu'elle ne pouvoit: de sorte que l'on ne sçait que plus loüer, ou l'honnesteté de l'Empereur, ou la façon de faire de la Reyne, qui possible pouvoit-elle joüer ce jeu exprès, non tant pour son imbécilité ou lassitude, que pour quelque ostentation de gloire, et monstrer au monde qu'elle en vouloit recueillir ce petit brin sur le soir de sa belle fortune, comme elle avoit fait sur le matin, et que monsieur l'Empereur luy cedoit ce coup-là pour l'attandre en ses pas lents et graves marchers. Elle se faisoit fort regarder et admirer autant des hommes que des dames, desquelles aucunes eussent fort voulu ressembler cette belle image; car elle estoit des plus belles, selon que disent ceux qui en ont escrit. Elle estoit d'une fort belle, haute et riche taille, son port très-beau, sa grace et sa majesté de mesmes, par conséquent son visage très-beau et fort agréable, les yeux noirs et fort brillants. Entre autres beautez, il luy donnoit les dents très-belles et fort blanches, l'esprit vif, fort modeste, sincere et clemente au besoin; la parole fort belle et prononcée d'une voix claire: aussi elle-mesme faisoit entendre toutes ses conceptions et volontez à ses gens de guerre, et les haranguoit souvent. Je pense certes qu'il la faisoit bien aussi beau voir ainsi vestue si superbement et gentiment en habit de femme, que quand elle estoit armée tout à blanc; car tousjours le sexe l'emporte: aussi est-il à présumer que l'Empereur ne la voulut exhiber en son triomphe qu'en son beau sexe féminin, qui la représenteroit mieux et la rendroit au peuple plus agréable en ses perfections de beauté. De plus, il est à présumer aussi qu'estant si belle, l'Empereur en avoit tasté, joüi et en jouissoitencore; et que s'il l'avoit vaincue d'une façon, il ou elle (les deux se peuvent entendre) l'avoit vaincu aussi de l'autre. Je m'estonne que, puisque cette Zénobie estoit si belle, l'Empereur ne la prist et entretinst pour l'une de ses garces, ou bien qu'elle n'ouvrist et dressast par sa permission, ou du sénat, boutique d'amour et de putanisme, comme fit Flora, afin de s'enrichir et accumuler force biens et bons moyens au travail de son corps et branslement de son lict; à laquelle boutique eussent pu venir les plus grands de Rome à l'envy tous les uns des autres; car enfin il n'y a tel contentement et félicité au monde, s'il semble, que se rüer sur la royauté et principauté, et de joüir d'une belle reyne, d'une princesse et grande dame. Je m'en rapporte à ceux qui ont esté en ces voyages, et y fait si belles factions. Et par ainsi cette reyne Zénobie se fust faite tost riche par la bourse de ces grands, ainsi que fit Flora, qui n'en recevoit point d'autres en sa boutique. N'eust-il pas mieux vallu pour elle de traitter cette vie en bombances, magnificences, chevances et honneurs, que de tomber en la nécessité et extrémité quelle tomba, à gaigner sa vie à filer parmy des femmes communes et mourir de faim, sans que le sénat, ayant pitié d'elle, veu sa grandeur passée, luy ordonna pour son vivre quelque pension, et quelques petites terres et possessions, que l'on appela long-temps les possessions zénobiennes; car enfin c'est un grand mal que la pauvreté, et qui la peut éviter, en quelque forme qu'on se puisse transmuer, fait bien, ce disoit quelqu'un que je sçai. Voilà pourquoi Zénobie ne mena son grand courage au bout de la carrière, comme elle devoit, et qu'il faut qu'on la persiste tousjours en toutes actions. On dit qu'elle avoit fait faire un charriot triomphant, le plus superbe qui fust jamais veu dans Rome, et ce, disoit-elle souvent durant ses grandes prosperitez et vanteries, pour triompher dans Rome, tant elle estoit présumptueuse de conquérir l'empire romain: mais tout cela au rebours, car l'Empereur l'ayant vaincuë le prit pour luy, et en triompha, et elle alla à pied, en faisant d'elle plus grand triomphe et pompe que s'il eust vaincu un puissant roy. Et dittes que la victoire qu'on emporte sur une dame, en quelque façon que ce soit, n'est pas grande et très-illustre! Ainsi désira Auguste de triompher de Cléopatre; mais il n'y procéda pas bien. Elle y pourveut de bonne heure, et de la façon que Paulus-Æmilius le dit à Perséus, qui, le priant en sa captivité d'avoir pitié de luy, il luy respondit que c'avoit esté à luyà y mettre ordre auparavant, voulant entendre qu'il se devoit estre tué.
J'ay ouy dire que le feu roy Henry second ne désiroit rien tant que de faire prisonnière la reyne de Hongrie, non pour la traitter mal, encore qu'elle luy eust donné plusieurs sujets par ses bruslements, mais pour avoir cette gloire de tenir cette grande reyne prisonniere, et voir quelle mine et contenance elle tiendroit en sa prison, et si elle y seroit si brave et orgueilleuse qu'en ses armées: car enfin il n'y a rien si superbe et brave qu'une belle, brave et grande dame, quand elle veut et qu'elle a du courage, comme estoit celle-là, et qui se plaisoit fort au nom que luy avoient donné les soldats espagnols, qui, comme ils appeloient l'Empereur son frèreel Padre de los soldatos[109], eux l'appeloientla Madre[110]: ainsi que Vittoria, ou Vittorina, jadis du temps des Romains, fut appelée en ses armées la mère du camp. Certes, si une dame grande et belle entreprend une charge de guerre, elle y sert de beaucoup, et anime fort ses gens: comme j'ay veu en nos guerres civiles la Reyne-Mère, qui bien souvent venoit en nos armées et les asseuroit tout plein et encourageoit fort; et comme fait aujourd'huy l'infante Isabelle, sa petite-fille, en Flandres, qui préside en son armée, et se fait paroistre à ses gens de guerre toute valeureuse, si que sans elle et sa belle et agréable présence, la Flandre n'auroit moyen de tenir, ce disent tous: et jamais la reyne de Hongrie, sa grande tante, ne parut telle en beauté, valeur et générosité et belle grace. Dans nos histoires de France, nous lisons combien servit la présence de cette généreuse comtesse de Montfort, estant assiégée dans Annebon; car, encore que ses gens de guerre fussent braves et vaillants, et qu'ils eussent combattu et soustenu des assauts et faits aussi bien que gens de monde, ils commencèrent à perdre cœur et vouloir se rendre; mais elle les harangua si bien, et anima de si belles et courageuses paroles, et les anima si beau et si bien, qu'ils attendirent le secours, qui leur vint à propos, tant désiré, et le siége fut levé; et fit bien mieux, car, ainsi que ses ennemis estoient amusez à l'assaut, et que tous y estoient, et vid les tentes qui en estoient toutes vides, elle, montée sur un bon cheval, et avec cinquante bons chevaux, fit une saillie, donne l'alarme, met le feu dans le camp,si-bien que Charles de Blois; cuidant estre trahy, fit aussi-tost cesser l'assaut. Sur ce sujet je feray ce petit conte. Durant ces dernières guerres de la Ligue, feu M. le prince de Condé, dernier mort, estant à Saint-Jean, envoya demander à madame de Bourdeille, veufve de l'aage de quarante ans, et très-belle, six ou sept des gens de sa terre, des plus riches, et qui s'estoient retirez en son chasteau de Mathas près elle. Elle les luy refusa tout à trac, et que jamais elle ne trahiroit ny ne livreroit ces pauvres gens, qui s'estoient allez couvrir et sauver sous sa foy. Il luy manda pour la derniere fois que, si elle ne les luy envoyoit, qu'il luy apprendroit de luy obéyr. Elle luy fit response (car j'estois avec elle pour l'assister) que, puisqu'il ne savoit obéyr, qu'elle trouvoit fort estrange de vouloir faire obéir les autres, et lorsqu'il auroit obéy à son Roy elle luy chéyroit; au reste que, pour toutes ses menaces, elle ne craignoit ny son canon, ny son siége, et qu'elle estoit descendue de la comtesse de Montfort, de laquelle les siens avoient hérité de cette place, et elle et tout de son courage; et qu'elle estoit résolue de la garder si-bien qu'il ne la prendroit point; et qu'elle feroit autant parler là d'elle léans que son ayeule, ladite comtesse, avoit fait dans Annebon. M. le prince songea long-temps sur cette response, et temporisa quelques jours sans la plus menacer. Pourtant s'il ne fust mort il l'eust assiégée; mais elle s'estoit bien préparée de cœur, de résolution, d'hommes et de tout, pour le bien recevoir; et croy qu'il y eust receu de la honte. Machiavel, en son livrede la Guerre, raconte que Catherine, comtesse de Furly, fut assiégée dans sa dite place par César Borgia, assisté de l'armée de France, qui luy résista fort valleurusement, mais enfin fut prise. La cause de sa perte fut que cette place estoit trop pleine de forteresses et lieux forts, pour retirer d'un lieu à l'autre; si-bien que, César ayant fait ses approches, le seigneur Jean de Casale (que ladite comtesse avoit pris pour sa garde et assistance) abandonna la brèche pour se retirer en ses forts; et par cette faute, Borgia faussa et prit la place: si-bien, dit l'auteur, que ces fautes firent tort au courage généreux et à la réputation de cette brave comtesse, laquelle avoit attendu une armée que le roy de Naples et le duc de Milan n'avoient osé attendre. Et bien que son issuë en fust malheureuse, elle emporta l'honneur que sa vertu méritoit; et pour ce en Italie se firent force vers et rimes en sa loüange. Ce passage est digne de lire pour ceux qui se meslent de fortifier desplaces et y bastir grande quantité de forts, chasteaux, roques et cittadelles. Pour retourner à nostre propos, nous avons eu le temps passé force princesses et grandes dames en nostre France, qui ont fait de belles marques de leurs proüesses: comme fit Paule, fille du comte de Penthièvre, laquelle fut assiégée dans Roy par le comte de Charoullois, et s'y monstra si brave et si généreuse, que la ville estant prise, le comte luy fit très-bonne guerre, et la fit conduire à Compiegne, seurement, ne permettant qu'il luy fust fait aucun tort; et l'honora fort pour sa vertu, encor qu'il voulust grand mal à son mary, qu'il chargeroit de l'avoir voulu faire mourir par sortilleges et charmes d'aucunes images et chandelles.
—Richilde, fille unique et héritière de Monts, en Hainault, femme de Beaudoüin sixiesme, comte de Flandres, fit tous efforts contre Robert le Frizon son beau frere, institué tuteur des enfants de Flandres, pour luy en oster la connoissance et administration et se l'attribuer: quoy poursuivant à l'aide de Philippes roy de France, luy hazarda deux batailles; en la première elle fut prise, ce que fut aussi Robert son ennemy, et amprès furent rendus par eschange: luy en livra la seconde, laquelle elle perdit, et y perdit son fils Arnuphe, et chassée jusques à Monts.
—Isabelle de France, fille du roy Philippes le Bel, et femme du roy Edouard II, duc de Guyenne, fut en mal-grace du Roy son mary, par de meschants rapports de Hue le despensier, dont fut contrainte de se retirer en France avec son fils Édouard; puis s'en retourna en Angleterre avec le chevalier de Hainaut son parent, et une armée qu'elle y mena, au moyen de laquelle elle prit son mary prisonnier, lequel elle délivra entre les mains de ceux avec lesquels il lui convint finir ses jours; ainsi qu'à elle-mesme il luy en prit, qui, pour traiter l'amour avec un seigneur de Mortemer, fut par son fils confinée en un chasteau à finir ses jours. C'est elle qui a baillé sujet aux Anglais de quereller à tort la France. Mais voilà une mauvaise reconnoissance pourtant, et grande ingratitude de fils, qui, oubliant un grand bienfait, traita ainsi sa mère pour un si petit forfait; petit l'appelle-je, puisqu'il est naturel et que mal-aisément ayant pratiqué les gens de guerre, et qu'elle s'estoit tant accoustumée à garçonner avec eux parmi les armées et tentes et pavillons, falloit bien qu'elle garçonnast aussi entre les courtines, commecela se voit souvent. Je m'en rapporte à nostre reyne Léonor, duchesse de Guyenne, qui accompagna le Roy son mary outre mer et en la guerre sainte. Pour pratiquer si souvent la gendarmerie et la soudardaille, elle se laissa fort aller à son honneur, jusqu'à-là qu'elle eut affaire avec les Sarrazins, dont pour ce le Roy la répudia; ce qui nous cousta bon. Pensez qu'elle voulut esprouver si ces bons compagnons estoient aussi braves champions à couvert comme en pleine campagne, et que possible son honneur estoit d'aimer les gens vaillants, et qu'une vaillance attire l'autre, ainsi que la vertu; car jamais celuy ne dit mal qui dit que la vertu ressembloit la foudre qui perce tout. Cette reyne Léonor ne fut pas la seule qui accompagna en cette guerre sainte le roy son mary; mais avant elle, et avec elle, et après, plusieurs autres princesses et grandes dames avec leurs marys se croisèrent, mais non leurs jambes, qu'elles ouvrirent et eslargirent à bon escient, si qu'aucunes y demeurèrent, et les autres en retournèrent de très-bonnes vesses; et sous la couverture de visiter le saint supulcre, parmi tant d'armes, faisoient à bon escient l'amour: aussi, comme j'ay dit, les armes et l'amour conviennent bien ensemble, tant la sympathie en est bonne et bien conjointe. Encore telles dames sont-elles à estimer, d'aimer et traitter ainsi les hommes, non comme firent jadis les amazones, lesquelles, encore qu'elles se disent filles de Mars, se desfirent de leurs marys, disans que ce mariage estoit une vraye servitude: mais prou d'ambition avoient-elles avec d'autres hommes pour en avoir des filles, et faire mourir les enfants.
Joanuclerus, en sa Cosmographie, récite que, l'an de Christ 1123, après la mort de Tibussa, reyne des Bohemes, et qui fit renfermer la ville de Prague de murailles, et qui abhorroit fort la domination des hommes, il y eut une de ses damoiselles de grand courage, nommée Valasca, qui gaigna si bien et filles et dames du pays, et leur proposa si bien et beau la liberté, et les dégousta si fort de la servitude des hommes, qu'elles tuerent chacune, qui son mary, qui son frere, qui son parent, qui son voisin, qu'en moins d'un rien elles furent maistresses; et ayant pris les armes de leurs hommes, s'en aidèrent si bien et se rendirent si braves et si adextres, à mode d'amazones, qu'elles eurent plusieurs victoires. Mais après, par les menées et finesses d'un Primislaüs, mary de Tibussa, homme qu'elle avoit pris deville et basse condition, furent défaites et mises à mort. Ce fut par permission divine de l'acte énorme perpétré pour faire ainsi perdre le genre humain. Ces dames pouvoient bien montrer leurs beaux courages par d'autres actions courageuses et viriles, que par telles cruautez, ainsi que nous avons veu tant d'impérieres, de reynes, de princesses et grandes dames, par actes nobles, et aux gouvernements et maniements de leurs Estats, et autres sujets dont les histoires en sont assez pleines sans que je les raconte; car l'ambition de dominer, régner et impérier loge dans leurs ames aussi bien que des hommes, et en sont aussi friandes. Si en vays-je nommer une qui n'en fut tant atteinte, qui est Victoria Colonna, femme du marquis de Pescayre, de laquelle j'ay leu dans un livre espagnol que, lorsque ledit marquis entendit aux belles offres que luy fit Hieronimo Mouron de la part du pape (comme j'ay dit cy-devant) du royaume de Naples, s'il vouloit entrer en ligne avec luy, elle, en estant advertie par son mary mesme, qui ne luy céloit rien de ses plus privées affaires, ny grands ny petits, lui escrivit (car elle disoit des mieux), et luy demanda qu'il se souvinst de son ancienne valeur et vertu, qui luy avoit donné telle louange et réputation qu'elle excédoit la gloire et la fortune des plus grands roys de la terre, disantque no con grandezza de los reynos, de Estados ny de hormosos titulos si no con fé illustre y clara virtud, se alcançava la honra, la qual con loor siempre vivo, llegava à los descendientes; y que no havia nigun grado tan alto que no fuesse vencido de una trahicion y mala fé, que por esto nigun desseo tenia de ser muguer de rey, queriendo antes ser muguer de tal capitan, que no solamente en guerra con valorosa mano, mas en pas con gran honra de animo no vencido avia sabido vencer reys, y grandissimos principes, y capitanes, y darlos triumphos, y imperiarlos; disant «que non avec la grandeur des royaumes, des grands Estats ni hauts et beaux titres, sinon avec une foy illustre et claire vertu, l'honneur s'acqueroit, laquelle avec une louange tousjours vive alloit à nos descendants; et qu'il n'y avoit nul grade si haut qui ne fust vaincu ni gasté par une trahison commise et foy rompue; et que pour l'amour de cela elle n'avoit nul désir d'estre femme de roy, mais d'un tel capitaine, lequel nonseulement en guerre avec sa main valeureuse, mais en paix avec grand honneur d'un esprit non vaincu, avoit sceu vaincre les roys, les grands princes et capitaines, et les donner auxtriomphes et les imperier.» Cette femme parloit d'un grand courage, d'une grande vertu, et de vérité et tout: car de regner par un vice est fort vilain, et de commander aux royaumes et aux roys par la vertu est très-beau. Fulvia, femme de P. Claudius, et en secondes nopces de Marc Antoine, ne s'amusant guières à faire les affaires de sa maison, se mit aux choses grandes, à traitter les affaires d'Estat jusque-là qu'on lui donnast la réputation de commander aux empereurs. Aussi Cleopatre l'en sçeut très-bien remercier, et luy avoir cette obligation, que d'avoir si bien instruit et discipliné Marc Antoine à obéyr et ployer sous les lois de submission. Nous lisons de ce grand prince françois Charles Martel qui onc ne voulut prendre et porter le titre de roy, qui estoit en sa puissance, mais ayma mieux régenter les roys et leur commander.
—Parlons d'aucunes de nos dames. Nous avons eu en nostre guerre de la Ligue madame de Montpensier, sœur de feu M. de Guise, qui a esté une grande femme d'Estat, et qui a porté sa bonne part de matiere, d'inventions de son gentil esprit, et du travail de son corps, à bastir ladite Ligue; si qu'après avoir esté bien bastie, joüant aux cartes un jour et à la prime (car elle aime fort ce jeu), ainsi qu'on lui disoit qu'elle meslast bien les cartes, elle repondit devant beaucoup de gens: «Je les ay si bien meslées qu'elles ne se sçauroint mieux mesler ni demesler.» Cela fust esté bon si les siens ne fussent esté morts: desquels, sans perdre cœur d'une telle perte, en entreprit la vengeance; et en ayant sceu les nouvelles dans Paris, sans se tenir recluse en sa chambre à en faire les regrets à mode d'autres femmes, sort de son hostel avec les enfants de M. son frere, les tenant par les mains, les pourmeine par la ville, fait sa déploration devant le peuple, l'animant de pleurs, de cris, de pitié et de paroles qu'elle fit à tous, de prendre les armes et s'élever en furie, et faire les insolences sur la maison et le tableau du Roy, comme l'on a veu, et que j'espère de dire en sa vie; et à luy denier toute fidelité, ains au contraire toute rebellion: dont puis après son meurtre s'en ensuivit; duquel et à sçavoir qui sont ceux et celles qui en ont donné les conseils et en sont coupables. Certainement le cœur d'une sœur perdant tels freres ne pouvoit pas digérer tel venin sans venger ce meurtre. J'ay ouy conter qu'après qu'elle eut ainsi bien mis le peuple de Paris en besogne de telles animositez et insolences, elle partit vers le prince de Parme à luy demander secours et vengeance; et y va à sigrandes et longues traittes, qu'il fallut un jour à ses chevaux de coche demeurer si las et recreus au beau mitan de la Picardie dans les fanges, qu'ils ne pouvoient aller ny en avant, ny en arrière, ny mettre un pied l'un devant l'autre. Par cas passa un fort honneste gentilhomme de ce pays, qui estoit de la religion, qui, encore qu'elle fust déguisée et de nom et d'habit, il la cogneut; et, ostant de devant les yeux les menées qu'elle avoit fait contre ceux de la religion, et l'animosité qu'elle leur portoit, luy, tout plein de courtoisie, il luy dit: «Madame, je vous connois bien; je vous suis serviteur: je vous vois en mauvais estat; vous viendrez, s'il vous plaist, en ma maison que voilà près, pour vous seicher et vous reposer. Je vous accommoderay de tout ce que je pourray au mieux qu'il me sera possible. Ne craignez point; car encore que je sois de la religion, que vous nous haïssiez fort, je ne voudrois me départir d'avec vous sans vous offrir une courtoisie qui vous est très-nécessaire.» A telle offre elle se laissa aller, et l'accepta fort librement: et, après l'avoir accommodée de ce qui lui estoit nécessaire, reprend son chemin et la conduit deux lieües, elle pourtant luy celant son voyage; dont depuis cette courtoisie, à ce que j'ay ouy dire, en cette guerre, elle s'en acquitta à l'endroit du gentilhomme par force autres courtoisies. Plusieurs se sont estonnez comment elle se fia à luy, estant huguenot. Mais quoy! la nécessité fait faire beaucoup de choses; et aussi qu'elle le vid si honneste, et parler si honnestement et franchement, qu'elle jugea qu'il estoit enclin à faire un trait honneste. Madame de Nemours, sa mère, ayant esté prisonnière après la mort de messieurs ses enfants, ne faut point douter si elle demeura désolée par une telle perte insupportable, jusques à là que de son naturel elle est dame de fort douce humeur et froide, et qui ne s'esmeut que bien à propos, elle vint à débagouller mille injures contre le Roy, et lui jeter autant de malédictions et d'exécrations (car, et qui n'est la chose, la parole qu'on ne fit et ne dit pour une relle véhémence de perte et de douleur?), jusques à ne nommer le Roy autrement et tousjours quece tyran. «Non! je ne le veux plus appeler tel, mais roy très-bon et clément, s'il me donne la mort comme à mes enfants, pour m'oster de la misère où je suis, et me colloque en la béatitude de Dieu.» Puis après, appaisant ses paroles et cris, et y faisant quelque surcéance, elle ne disoit, si-non: «Ah! mes enfants! ah! mes enfants!» réitérant ordinairement cesparoles avec ses belles larmes, qui eussent amoly un cœur de rocher. Hélas! elle les pouvoit ainsi plorer et regretter, estant si bons, si généreux, si vertueux et valleureux, mais surtout ce grand duc de Guise, vray aisné et vray parangon de toute valeur et générosité. Aussi qu'elle aimoit si naturellement ses enfants, qu'un jour, moy discourant avec une grande dame de la Cour de maditte dame de Nemours, elle me dit que c'estoit la plus heureuse princesse du monde, pour plusieurs raisons qu'elle m'alléguoit, fors en une chose, qui estoit qu'elle aimoit messieurs ses enfants par trop; car elle les aimoit si très-tant, que l'appréhension ordinaire qu'elle avoit d'eux troubloit toute sa félicité, vivant ordinairement pour eux en inquiétude et alarme. Je vous laisse donc à penser combien elle sentit de maux, d'amertumes et de picqueures par la mort de ces deux, et par l'appréhension de l'autre, qui estoit vers Lyon, et M. de Nemours prisonnier: car de sa prison, disoit-elle, ne s'en soucioit point, ny de sa mort non plus, ainsi que je viens de dire. Lorsqu'on la sortit du chasteau de Blois pour la mener en celuy d'Amboise en plus estroite prison, ainsi qu'elle eut passé la porte elle haussa et tourna la teste en haut vers le portrait du roy Louis XII, son grand-pere, qui est là engravé en pierre au-dessus sur un cheval avec une fort belle grace et guerriere façon. Elle, s'arrestant là un peu et le contemplant, dit tout haut devant force monde là accouru, d'une belle et asseurée contenance, dont jamais n'en fut espourveue: «Si celuy qui est là représenté estoit en vie, il ne permettroit pas qu'on emmenast sa petite-fille ainsi prisonniere, et qu'on la traittast de cette sorte;» et puis suivit son chemin sans plus rien dire. Pensez que dans son ame elle imploroit et invoquoit les manes de ce généreux ayeul, pour estre justes vengeurs de sa prison: ny plus ny moins que firent jadis aucuns des conjurateurs de la mort de César, lesquels, ainsi qu'ils alloient faire leurs coups, se tournèrent vers l'estatuë de Pompée, et sourdement implorèrent et invoquèrent l'ombre de sa main, jadis si valleureuse, pour conduire leur entreprise à faire le coup qu'ils firent. Possible que l'invocation de cette princesse peut servir et avancer la mort du Roy, qui l'avoit ainsi oustragée. Une dame de grand cœur qui couve une vindicte est fort à craindre. Je me souviens que, quand feu monsieur son mary, M. de Guise, eut son coup dont il mourut, elle estoit pour alors au camp, qui estoit venue là pour le voir quelques jours avant. Ainsi qu'il entra en son logis blessé, elle vint à l'endevant deluy jusqu'à la porte de son logis toute esperdue et esplorée, et l'ayant salué s'escria soudain: «Est-il possible que le malheureux qui a fait le coup et celuy qui l'a fait faire (se doutant de M. l'admiral) en demeurent impunis? Dieu! si tu es juste, comme tu le dois estre, vange cecy; autrement......» et n'achevant le mot, M. son mary la reprit, et luy dit: «Mamie, n'offensez point Dieu en vos paroles. Si c'est luy qui m'a envoyé cecy pour mes fautes, sa volonté soit faite, et loüange luy en soit donnée. S'il vient d'ailleurs, puisque les vengeances luy sont réservées, il fera bien cette-cy sans vous.» Mais, luy mort, elle la poursuivit si bien, que le meurtrier fut tiré à quatre chevaux, et l'auteur prétendu d'elle fut massacré au bout de quelques années, comme j'espere dire en son lieu, par les instructions qu'elle donna à M. son fils, comme je l'ay veu, et les conseils et persuasions dont elle le nourrit dès sa tendre jeunesse jusques après que la vengeance en fut faite totale. Les advis et exhortations des femmes et meres généreuses peuvent beaucoup en cela: dont je me souviens que le roy Charles IX, faisant le tour de son royaume, estant à Bourdeaux, fut mis en prison le baron de Bournazel, un fort brave et honneste gentilhomme de Gascogne, pour avoir tué un autre gentilhomme de son pays mesme, qui s'appelloit La Tour: on disoit que c'estoit par grande supercherie. La veufve en poursuivit si vivement la punition, qu'on se donna la garde que les nouvelles vindrent en la chambre du Roy et de la Reyne, qu'on alloit trancher la teste au dit baron. Les gentilshommes et dames s'esmeurent soudain, et travailla-t-on fort pour luy sauver la vie. On en pria par deux fois le Roy et la Reyne de lui donner grace. M. le chancelier s'y porta fort, disant qu'il falloit que justice s'en fist. Le Roy le vouloit fort, qui estoit jeune et ne demandoit pas mieux que le sauver; car il estoit des gallants de la Cour; et M. de Cypierre l'y poussoit aussi fort. Cependant l'heure de l'exécution approchoit, ce qui estonnoit tout le monde. Sur quoy survient M. de Nemours (qui aimoit ce pauvre baron, lequel l'a voit suivy en de bons lieux aux guerres), qui s'alla jeter de genoux aux pieds de la Reyne, et la supplia de donner la vie à ce pauvre gentilhomme, et la pria et pressa tant de paroles qu'elle luy fut octroyée; dont sur le champ fut envoyé un capitaine des gardes, qui l'alla quérir et prendre en la prison, ainsi qu'il sortoit pour le mener au supplice. Par ainsi fut-il sauvé, mais avec une telle peur, qu'à jamais elle demeura empreinte sur son visage, et oncques puis ne peut recouvrercouleur, comme j'ay veu et comme j'ay ouy dire de M. de Saint-Vallier, qui l'eschappa belle à cause de M. de Bourbon. Cependant la veufve ne chauma pas, et vint trouver le Roy le lendemain, ainsi qu'il alloit à la messe, et se jetta à ses pieds. Elle luy présenta son fils, qui pouvoit avoir trois ou quatre ans, et luy dit: «Sire, au moins puis que vous avez donné la grace au meurtrier du père de cet enfant, je vous supplie de la luy donner aussi dès cette heure, pour quand il sera grand, il aura eu sa revenche et tué ce malheureux.» Du depuis, à ce que j'ay ouy dire, la mere tous les matins venoit esveiller son enfant; et, en luy monstrant la chemise sanglante qu'avoit son pere lorsqu'il fut tué, et luy disoit par trois fois: «Advise-la bien: et souviens-toi bien, quand tu seras grand, de venger cecy: autrement je te deshérite.» Quelle animosité!
—Moy estant en Espagne, j'ouys conter qu'Antonio Roque, l'un des plus braves, vaillants, fins, cauts, habiles, fameux, et des plus courtois bandoulliers avec cela qui fut jamais en Espagne (ce tient-on), ayant eu envie de se faire prestre dès sa première profession, le jour venu qu'il lui falloit chanter sa premiere messe, ainsi qu'il sortoit du revestiaire et qu'il s'en alloit avec grande cérémonie au grand autel de sa paroisse, bien revestu et accommodé à faire son office, le calice à la main, il ouyt sa mere qui lui dit ainsi qu'il passoit:Ah! vellaco, vellaco, mejor seria de vengar la muerte de tu padre, que de cantar missa: «Ah! malheureux et meschant que tu es! il vaudroit mieux de venger la mort de ton pere que de chanter messe.» Cette voix lui toucha si bien au cœur, qu'il retourne froidement du my-chemin, et s'en va au revestitoire: là se dévestit, faisant acroire que le cœur lui avoit fait mal et que ce seroit pour une autre fois: et s'en va aux montagnes parmy les bandoulliers, s'y fist si fort estimer et renommer, qu'il en fut esleu chef, fait force maux et voleries, venge la mort de son pere, qu'on disoit avoir esté tué d'un autre; d'autres qu'il avoit esté exécuté par justice. Ce conte me fit un bandoullier mesme, qui avoit esté sous sa charge autrefois, et me le loüa jusques au tiers ciel, si que l'empereur Charles ne lui put jamais faire mal. Pour retourner encore à madame de Nemours, le roy ne la retint guieres en prison, et M. Descars en fut cause en partie; car il la fit sortir pour l'envoyer à Paris vers MM. du Mayne et de Nemours, et autres princes ligués, et leur porter à tous parolesde paix et oubliance de tout le passé; et qui estoit mort, et amys comme devant. De fait le Roy tira serment d'elle qu'elle feroit cette ambassade. Estant donc arrivée, au premier abord ce ne furent que pleurs, lamentations et regrets de leur perte; et puis fit le rapport de sa charge. M. du Maine lui fit la responce en luy demandant si elle luy conseilloit cela. Elle luy respondit seulement: «Mon fils, je ne suis pas venuë ici pour vous conseiller, si-non pour vous dire ce qu'on m'a dit et chargé. C'est à vous à songer si vous avez sujet et si le devez faire ce que je vous dis. Vostre cœur et vostre conscience vous en doivent donner bon conseil. Quant à moy, je me descharge de ce que j'ay promis.» Mais, sous main, elle en sceut très-bien attiser le feu, qui a duré longtemps. Il y a eu plusieurs personnes qui se sont fort estonnez comment le Roy, qui estoit si sage et des habiles de son royaume, s'aidoit de cette dame pour un tel ministere, l'ayant offensée, qu'elle n'eust eu cœur ny sentiment, si elle s'y fust employée le moins du monde: aussi se mocqua-t-elle bien de luy. On disoit que c'étoit le beau conseil du maréchal de Rhetz, qui en donna un pareil au roy Charles, pour envoyer M. de La Nouë dans La Rochelle à persuader les habitants à la paix et à leur obéyssance et devoir; jusque-là que, pour entrer en créance avec eux, il luy permit de faire de l'eschauffé et de l'animé pour eux et pour son party, à faire la guerre à outrance, et leur bailler advis et conseil contre le Roy; mais pourtant sous condition que, quand il seroit commandé et sommé par le Roy ou Monsieur, son lieutenant-général, de sortir, qu'il le feroit. Il fit et l'un et l'autre, et la guerre, et sortit; mais cependant il asseura si bien ses gens et les aguerrit, et leur fit de si bonnes leçons et les anima tellement, qu'ils nous firent ce coup la barbe. Force gens trouvoient qu'il n'y avoit là nulle finesse: j'ay veu tout cela, j'espère en faire tout le discours ailleurs. Mais ce mareschal valut cela à son roy et à la France: lequel mareschal tenoit-on mieux pour charlatan et cajoleur, que pour un bon conseiller et mareschal de France. Je diray encor ce petit mot de ma susdite dame de Nemours. J'ay ouy dire qu'ainsi qu'on bastissoit la Ligue, et qu'elle voyoit les cahiers et les listes des villes qui adhéroient, et n'y voyant point encore Paris, elle disoit toujours à M. son fils: «Mon fils, cela n'est rien, il faut encore Paris, et si vous ne l'avez, vous n'avez rien fait; pourquoy ayez Paris.» Et rien que Paris ne luy sonnoit à la bouche, si bien que les Barricades par aprèss'en ensuivirent. Voilà comme un cœur généreux tend toujours au plus haut: ce qui me fait souvenir d'un petit conte que j'ay lu dans un roman espagnol, qui s'intituleLa conquista di Navarra. Ce royaume ayant esté pris et usurpé sur le roy Jean par le roy d'Aragon, le roy Loüis douziesme y envoya une armée, sous M. de La Palice, pour le reconquérir. Le Roy manda à la reyne donne Catherine, de par M. de La Palice, qui lui en porta la nouvelle, qu'elle s'en vinst à la Cour de France et y demeurer avec la reyne Anne sa femme, cependant que le roy son mary avec M. de La Palice attenteroient de recouvrer le royaume. La Reyne lui respondit généreusement: «Et comment, monsieur! je pensois que le roy vostre maistre vous eust ici envoyé pour m'amener avec vous en mon royaume et me remettre dans Pampelonne, et moy vous y accompagner, ainsi que je m'y estois résolue et préparée; et à cette heure vous me conviez de m'aller tenir à la Cour de France? Voilà un mauvais espoir et sinistre augure pour moi! je vois bien que je n'y entreray jamais plus.» Et ainsi qu'elle le présagea, ainsi il arriva.
Il fut dit et commandé à madame la duchesse de Valentinois, sur l'approchement de la mort du roy Henry et le peu d'espoir de sa santé, de se retirer en son hostel de Paris et n'entrer plus en sa chambre, autant pour ne le perturber en ses cogitations à Dieu, que pour inimitié qu'aucuns lui portoient. Estant doncques retirée on luy envoya demander quelques bagues et joyaux qui appartenoient à la couronne, et les eust à rendre. Elle demanda soudain à M. l'harangueur: «Comment! le Roy est-il mort?—Non, madame, respondit l'autre, mais il ne peut guieres tarder.—Tant qu'il luy restera un doigt de vie donc, dit-elle, je veux que mes ennemys sachent que je ne les crains point, et que je ne leur obéyrai tant qu'il sera vivant. Je suis encore invincible de courage, mais lorsqu'il sera mort je ne veux plus vivre après luy; et toutes les amertumes qu'on me sauroit donner ne me seront que douceurs au prix de ma perte: et par ainsi, mon roy vif ou mort, je ne crains pas mes ennemis.» Cette dame monstra-là une grande générosité de cœur. Mais elle ne mourut pas, ce dira quelqu'un, comme elle avoit dit. Elle ne laissa pourtant à sentir plusieurs approches de la mort; et aussi que plustost que mourir, elle fit mieux de vouloir vivre, pour monstrer à ses ennemys qu'elle ne les craignoit point, et que, les ayant veus d'autresfois bransler et s'humiliersous elle, m en vouloit faire de mesme en leur endroit, et leur monstrer si bien teste et visage qu'ils n'osèrent jamais luy faire desplaisir, mais bien mieux, dans deux ans ils la recherchèrent plus que jamais et rentrèrent en amitié, comme je vis: ainsi qu'est la coutume des grands et grandes, qui ont peu de tenue en leurs amitiés, et s'accordent aisément en leurs différends comme larrons en foire, et s'aiment et se hayssent de mesme: ce que nous autres petits ne faisons; car, ou il se faut battre, venger et mourir, ou en sortir par des accords bien pointillez, bien tamisez et bien solemnisez; et si nous en trouvons mieux. Il faut certes admirer cette dame de ce trait, comme coustumièrement ces grandes qui traitent les affaires d'Estat, font tousjours quelque chose de plus que l'ordinaire des autres. Voilà pourquoy le feu roy Henry troisiesme dernier et la reyne sa mère n'aimoient nullement les dames de leur Cour qui missent tant leur esprit et leur nez sur les affaires d'Estat, ny s'en meslassent tant d'en parler, ny de ce qui touchoit de près en fait du royaume; comme (disoient Leurs Majestez) si elles y avoient grande part et qu'elles en dusset être héritières, ou du tout pour mieux qu'elles y rapportassent la sueur de leur corps ou y menassent les mains, comme les hommes, à le maintenir: mais elles, se donnans du bon temps, causans sous la cheminée, bien aises en leurs chaises, ou sur leurs oreillers ou sur leurs couchettes, devisoient bien à leur aise du monde et de l'Estat de la France, comme si elles faisoient tout. Sur quoy repartit une fois une dame de par le monde, que je ne nommeray point, qui, se meslant d'en dire sa ratelée aux premiers estats à Blois, Leurs Majestez luy en firent faire la petite réprimande, et qu'elle se meslast des affaires de sa maison et à prier Dieu. Elle, qui estoit un peu trop libre en paroles, respondit: «Du temps que les roys, princes et grands seigneurs se croisoient pour aller outre mer et faire de si beaux exploits en la Terre Sainte, certainement il n'estoit permis à nous autres femmes que de prier, orer, faire vœux et jeusnes, afin que Dieu leur donnast bon voyage et bon retour; mais depuis que nous les voyons aujourd'huy ne faire pas plus que nous, il nous est permis de parler de tout: car, prier Dieu pour eux, à cause de quoy, puisqu'ils ne font pas mieux que nous?» Cette parole, certes, fut par trop audacieuse, aussi luy cuida-t-elle couster bon, et eust une grande peine d'obtenir réconciliation et pardon, qu'il fallut qu'elle demandast; et, sans un sujet que je dirois bien, ellerecevoit l'affletion et punition toute entière, et bien outrageuse. Il ne fait pas bon quelquefois dire un bon mot comme celuy, quand il vient à la bouche; ainsi que j'ay veu plusieurs personnes qui ne s'y sçauroient commander; car elles sont plus débordées qu'un cheval de Barbarie; et, trouvant un bon brocard dans leur bouche, il faut qu'ils les crachent, sans espargner ny parents, ny amis, ni grands. J'en ay cogneu force à nostre Cour de telle humeur, et les appeloit-on marquis ou marquises de Belle-Bouche: mais aussi bien souvent s'en trouvoient du guet.