Sur la beaute de la belle jambe et de la vertu qu'elle a.
Entre plusieurs belles beautez que j'ay veu loüer quelques fois parmi nous autres courtisans, et autant propres à attirer à l'amour, c'est qu'on estime fort une belle jambe à une belle dame, dont j'ay veu plusieurs dames en avoir gloire, et soin de les avoir et entretenir belles. Entre autres, j'ay ouy raconter d'une très-grande princesse de par le monde, que j'ay cogneu, laquelle aimoit une de ses dames par-dessus toutes les siennes, et la favorisoit par-dessus les autres, seulement parce qu'elle luy tiroit ses chausses si bien tenduës, et en accommodoit la greve, et mettoit si proprement la jarretiere, et mieux que toute autre, de sorte qu'elle estoit fort avancée auprès d'elle, mesme luy fit de grands biens: et par ainsi, sur cette curiosité qu'elle avoit d'entretenir ainsi sa jambe belle, faut penser que ce n'estoit pour la cacher sous sa juppe, ny son cotillon ou sa robbe, mais pour en faire parade quelques fois avec de beaux calleçons de toille d'or et d'argent, ou d'autre estoffe, très-proprement et mignonnement faits, qu'elle portoit d'ordinaire: car l'on ne se plaist point tant en soy, que l'on n'en veuille faire part à d'autres de la veuë et du reste. Cette dame aussi ne se pouvoit pas excuser en disant que c'estoit pour plaire à son mary, comme la pluspart d'elles le disent, et mesmes les vieilles, quand elles se font si pimpantes et gorgiases, encores qu'elles soient vieilles; mais cette-cy estoit veufve: il est vray que du temps de son mary elle faisoit de mesme, et pour ce ne voulut discontinuer par amprès, l'ayant perdu. J'ay cogneu force belles, honnestes dames et filles, qui sont autant curieuses de tenir ainsi précieuses et propres et gentilles leurs belles jambes: aussi elles en ont raison, car il y gist plus de lasciveté qu'on ne pense. J'ay ouy parler d'une très-grande dame, du temps du roy François, et très-belle, laquelle, s'estant rompu une jambe, et se l'estant faitte rabiller, elle trouva qu'elle n'estoit pas bien, et estoit demeurée toute torte: ellefut si resolue, qu'elle se la fit rompre une autre fois au rabilleur, pour la remettre en son point, comme auparavant, et la rendre aussi belle et aussi droite. Il y en eut quelqu'une qui s'en esbahit fort; mais à celle une autre belle dame fort entendue fit response et lui dit: «A ce que je vois, vous ne savez pas quelle vertu amoureuse porte en soy une belle jambe.»
—J'ay cogneu autresfois une fort belle et honneste fille de par le monde, laquelle estant fort amoureuse d'un grand seigneur, pour l'attirer à soy, et en escroquer quelque bonne pratique, et n'y pouvant parvenir, un jour, estant en une allée de parc, et le voyant venir, elle fit semblant que sa jarretiere lui tomboit; et, se mettant un peu à l'escart, haussa sa jambe, et se mit à tirer sa chausse et rabiller sa jarretiere. Ce grand seigneur l'advisa fort, et en trouva la jambe très-belle, et s'y perdit si bien, que cette jambe opéra en luy plus que n'avoit fait son beau visage; jugeant bien en soy que ces deux belles colonnes soustenoient un beau bastiment; et depuis l'advoua-t-il à sa maistresse, qui en disposa après comme elle voulut. Notez cette invention et gentille façon d'amour.
—J'ay ouy parler aussi d'une belle et honneste dame, surtout fort spirituelle, de plaisante et bonne humeur, laquelle, se faisant un jour tirer sa chausse à son vallet-de-chambre, elle luy demanda s'il n'entroit point pour cela en ruth, tentation et concupiscence[69]: encore dit-elle et franchit le mot tout outre. Le vallet, pensant bien, pour le respect qu'il luy portoit, respondit que non. Elle soudain, haussant la main, luy donna un grand soufflet. «Allez, dit-elle, vous ne me servirez jamais plus; vous estes un sot, je vous donne vostre congé.» Il y a force vallets de filles aujourd'huy qui ne sont si continents, en levant, habillant et chaussant leurs maistresses: il y a aussi des gentilshommes qui n'eussent fait ce trait, voyant un si bel appas.
Ce n'est d'aujourd'huy seulement que l'on a estimé la beauté des belles jambes et beaux pieds, car c'est une mesme chose; mais, du temps des Romains, nous lisons que Lucius Vitellius, pere de l'empereur Vitellius, estant fort amoureux de Messaline, et desirant estre en grace avec son mary par son moyen, la priaun jour de luy faire cet honneur de luy accorder un don. L'Emperiere luy demanda: «Et quoy?—C'est, madame, dit-il, qu'il vous plaise qu'un jour je vous deschausse vos escarpins.» Messaline, qui estoit toute courtoise pour ses sujets, ne luy voulut refuser cette grace; et l'ayant deschaussée, en garda un escarpin et le porta tousjours sur soy entre la chemise et la peau, le baisant le plus souvent qu'il pouvoit, adorant ainsi le beau pied de sa dame par l'escarpin, puisqu'il ne pouvoit avoir à sa disposition le pied naturel ny la belle jambe. Vous avez le Milord d'Angleterre desCent Nouvelles de la Reyne de Navarre, qui porta de mesme le gand de sa maistresse à son costé, et si bien enrichy. J'ay cogneu force gentilshommes qui, premier que porter leurs bas de soye, prioient les dames et maistresses de les essayer et les porter devant eux quelques huict ou dix jours, du plus que du moins, et puis les portoient en très-grand vénération et contentement d'esprit et de corps.
—J'ai cogneu un seigneur de par le monde, qui, estant sur la mer avec une grande dame des plus belles du monde, qui, voyageant par son pays, et d'autant que ses femmes estoient malades de la marette, et par ce très-mal disposées pour la servir, le bonheur fut pour luy qu'il fallut qu'il la couchast et levast; mais en la couchant et levant, la chaussant et deschaussant, il en devint si amoureux qu'il s'en cuida desespérer, encor qu'il luy fust proche: comme certes la tentation en est par trop extresme, et il n'y a nul si mortifié qui ne s'en esmeust. Nous lisons de Poppea Sabina, femme de Néron, qui estoit la plus favorite des siennes, laquelle, outre qu'elle fut la plus profuse en toutes sortes de superfluïtez, d'ornements, de parures, de pompes et de ses coustrements d'habits, elle portoit des escarpins et pianelles toutes d'or. Cette curiosité ne tendoit pas pour cacher sa jambe ny son pied à Néron, son cocu de mary: luy seul n'en avoit pas tout le plaisir ny la veuë, il y en avoit bien d'autres. Elle pouvoit bien avoir cette curiosité pour elle, puisqu'elle faisoit ferrer les pieds de ses juments qui traisnoient son coche de fers d'argent. M. Saint Jerosme reprend bien fort une dame de son temps qui estoit trop curieuse de la beauté de sa jambe, par ces propres mots: «Par la petite botine brunette, et bien tirée et luisante, elle sert d'appeau aux jeunes gens, et d'amorces par le son des bouclettes.» Pensez que c'estoit quelque façon de chaussure qui couroit de ce temps-là, qui estoit par trop affetée,et peu séante aux prudes femmes. La chaussure de ces botines est encore aujourd'huy en usage parmy les dames de Turquie, et des plus grandes et plus chastes. J'ay veu discourir et faire question quelle jambe estoit plus tentative et attrayante, ou la nue ou la couverte et chaussée. Plusieurs croyent qu'il n'y a que le naturel, mesme quand elle est bien faite au tour de la perfection et selon la beauté que dit l'Espagnol que j'ay dit cy-devant, et qu'elle est bien blanche, belle et bien polie, et monstrée à propos dans un beau lict; car autrement, si une dame la vouloit monstrer toute nue en marchant ou autrement, et des souliers aux pieds, quand bien elle seroit la plus pompeusement habillée du monde, elle ne seroit jamais trouvée bien décente ny belle; comme une qui seroit bien chaussée d'une belle chaussure de soye de couleur ou de fillet blanc, comme on fait à Fleurence pour porter l'esté, dont j'ay veu d'autresfois nos dames en porter avant le grand usage que nous avons eu depuis des chausses de soye; et après faudroit qu'elle fust tirée et tendue comme la peau d'un tabourin, et puis attachée ou avec esguillettes ou autrement, selon la volonté et l'humeur des dames: puis faut accompagner le pied d'un bel escarpin blanc, et d'une mule de velours noir ou d'autre couleur, ou bien d'un beau petit patin, tant bien fait que rien plus, comme j'en ay veu porter à une très-grande dame de par le monde, des mieux faits et plus mignonnement. En quoy faut adviser aussi la beauté du pied; car s'il est par trop grand il n'est plus beau; s'il est par trop petit, il donne mauvaise opinion et signifiance de sa dame, d'autant qu'on ditpetit pied grand c.., ce qui est un peu odieux: mais il faut qu'il soit un peu mediocre, comme j'en ay veu plusieurs qui en ont porté grandes tentations, et mesmes quand leurs dames le faisoient sortir et paroistre à demy hors du cotillon, et le faisoient remüer et fretiller par certains petits tours et remuements lascifs, estant couverts d'un beau petit patin peu liégé, et d'un escarpin blanc, pointu et point quarré par le devant, et le blanc est le plus beau. Mais ces petits patins et escarpins sont pour les grandes et hautes femmes, non pour les courtaudes et nabottes, qui ont leurs grands chevaux de patins liégés de deux pieds: autant vaudroit voir remüer cela comme la massue d'un géant ou la marotte d'un fou. D'une autre chose aussi se doit bien garder la dame, de ne déguiser son sexe, et ne s'habiller en garçon, soit pour une mascarade ou autre chose: car encor qu'elle eust la plus belle jambedu monde, elle s'en monstre difforme, d'autant qu'il faut que toutes choses ayent leur propriété et leur séance; tellement qu'en dementant leur sexe, defigurent du tout leur beauté et gentillesse naturelle. Voylà pourquoy il n'est bien-séant qu'une femme se garçonne pour se faire monstrer plus belle, si ce n'est pour se gentiment adoniser d'un beau bonnet avec la plume à la Guelfe ou Gibeline attachée, ou bien au-devant du front, pour ne trancher ny de l'un ny de l'autre, comme depuis peu de temps nos dames d'aujourd'huy l'ont mis en vogue: mais pourtant à toutes il ne sied pas bien; il faut en avoir le visage poupin et fait exprès, ainsi que l'on a vu à nostre reyne de Navarre, qui s'en accommodoit si bien, qu'à voir le visage seulement adonisé, on n'eust sceu juger de quel sexe elle tranchoit, ou d'un beau jeune enfant, ou d'une très-belle dame qu'elle estoit.
Dont il me souvient qu'une de par le monde que j'ay cogneue qui, la voulant imiter sur l'age de vingt-cinq ans, et de par trop haute et grande taille, hommasse et nouvellement venuë à la Cour, pensant faire de la galante, comparut un jour en la salle du bal, et ne fut sans estre fort regardée et assez brocardée, jusques au Roy qui en donna aussi-tost sa sentence, car il disoit des mieux de son royaume, et dit qu'elle ressembloit fort bien une batteleuse, ou, pour dire plus proprement, de ces femmes en peinture que l'on porte de Flandres, et que l'on met au-devant des cheminées d'hostellerie et cabarets avec des fleustes d'Allemant au bec; si bien qu'il luy fit dire, si elle comparessoit plus en cet habit et contenance, qu'il luy feroit signifier de porter sa fleuste pour donner l'aubade et récréation à la noble compagnie. Telle guerre lui fit-il, autant pour ce que cette coiffure lui séoit mal, que pour haine qu'il portoit à son mary. Voilà pourquoy tels déguisements ne siezent bien à toutes dames; car quand bien cette reyne de Navarre, qui est la plus belle du monde, se fust voulu autrement déguiser de son bonnet, elle n'eust jamais comparu si belle comme elle est, et n'eust peu: aussi, qu'auroit-elle sceu prendre forme plus belle que la sienne, car de plus belle n'en pouvoit-elle prendre n'y emprunter de tout le monde? Et si elle eust voulu monstrer sa jambe, que j'ay ouy dire à aucunes de ses femmes, et la peindre pour la plus belle et mieux faite du monde, autrement qu'en son naturel, ou bien estant chaussée proprement sous ses beaux habits, on ne l'eust jamais trouvée si belle. Ainsi faut-il que les belles dames comparoissent et fassent monstre de leurs beautez.
—J'ay lu dans un livre espagnol, intituléel Viage del Principe[70], qui fut celui que le roy d'Espagne fit en ses Pays-Bas du temps de l'empereur Charles son père, entr'autres beaux recueils qu'il receut parmi ses riches et opulentes villes, ce fut de la reyne d'Hongrie en sa belle ville de Bains, dont le proverbe dit:Mas brava que las fiestas de Bains[71]. Entre autres magnificences fut que, durant le siége d'un chasteau qui fut battu en feinte, et assiégé en forme de place de guerre (je le descris ailleurs), elle fit un jour un festin, sur tous autres, à l'Empereur son bon frère, à la reyne Eleonor sa sœur, au Roy son nepveu, et à tous les seigneurs, chevaliers et dames de la Cour. Sur la fin du festin comparut une dame, accompagnée de six nymphes Oréades, vestues à l'antique, à la nymphale et mode de la vierge chasseresse, toutes vestues d'une toille d'argent et vert, et un croissant au front, tout couvert de diamants, qu'ils sembloient imiter la lueur de la lune, portant chacune son arc et ses flèches en la main, et leurs carquois fort riches au costé, leurs botines de mesme toille d'argent, tant bien tirées que rien plus. Et ainsi entrèrent en la salle, menans leurs chiens après elles, et présentèrent à l'Empereur, et luy mirent sur sa table toute sorte de venaison en paste, qu'elles avoient prise en leur chasse. Et, après, vint Palès, la déesse des pasteurs, avec six nymphes Napées, vestues toutes de blanc de toille d'argent, avec les garnitures de mesme en la teste, toutes couvertes de perles; et avoient aussi des chausses de pareille toille avec l'escarpin blanc, qui portèrent de toute sorte de laitage, et le posèrent devant l'Empereur. Puis, pour la troisième bande, vint la déesse Pomona, avec ses nymphes Nayades, qui portèrent le dernier service du fruict. Cette déesse estoit la fille de donna Béatrix Pacheco, comtesse d'Autremont, dame d'honneur de la reyne Eleonor, laquelle pouvoit avoir alors que neuf ans. C'est celle qui est aujourd'huy madame l'admirale de Chastillon, que M. l'admiral espousa en secondes nopces; laquelle fille et déesse apporta, avec ses compagnes, toutes sortes de fruicts qui se pouvoient alors trouver, car c'estoit en esté, des plus beaux et plus exquis, et les présenta à l'Empereur avec une harangue si éloquente, si belle, et prononcée de si bonne grace, qu'elle s'en fit fort aimer et admirerde l'Empereur et de toute l'assemblée, veu son jeune age, que dès lors on présagea qu'elle seroit ce qu'elle est aujourd'huy, une belle, sage, honneste, vertueuse, habile et spirituelle dame. Elle estoit pareillement habillée à la nymphale comme les autres, vestue de toilles d'argent et blanc, chaussée de mesme, et garnie à la teste de force pierreries; mais c'estoient toutes esmeraudes, pour représenter en partie la couleur du fruict qu'elles apportoient; et outre le présent du fruict, elle en fit un à l'Empereur et au roy d'Espagne d'un rameau de victoire tout esmaillé de verd, les branches toutes chargées de grosses perles et pierreries, ce qui estoit fort riche à voir et inestimable; à la reyne Eleonor un esvantail, avec un mirouer dedans, tout garni de pierreries de grande valeur. Certes cette princesse et reyne d'Hongrie monstroit bien qu'elle estoit une honneste dame en tout, et qu'elle savoit son entregent aussi bien que le mestier de la guerre; et à ce que j'ay ouy dire, l'Empereur son frère avoit un grand contentement et soulagement d'avoir une si honneste sœur et digne de luy. Or, l'on me pourroit objecter pourquoy j'ay fait cette disgression en forme de discours. C'est pour dire que toutes ces filles, qui avoient joué ces personnages avoient esté choisies et prises pour les plus belles d'entre toutes celles des reynes de France et de Hongrie et madame de Lorraine, qui estoient françoises, italiennes, flamandes, allemandes et lorraines; parmy lesquelles n'y avoit faute de beauté; et Dieu sait si la reyne d'Hongrie avoit esté curieuse d'en choisir de plus belles et de meilleure grace. Madame de Fontaine-Chalandry, qui est encore en vie, en sauroit bien que dire, qui estoit lors fille de la reyne Eleonor, et des plus belles: on l'appeloit aussi la belle Torcy, qui m'en a bien conté. Tant il y a que je tiens d'elle et d'ailleurs, que les seigneurs, gentilshommes et cavaliers de cette cour, s'amusèrent à regarder et contempler les belles jambes, greves et beaux petits pieds de ces dames; car, vestues ainsi à la nymphale, elles estoient courtement habillées et en pouvoient faire une très belle monstre, plus que de leurs beaux visages qu'ils pouvoient voir tous les jours, mais non leurs belles jambes; dont aucuns en vindrent plus amoureux par la veuë et monstre d'icelles belles jambes, que non pas de leurs belles faces; d'autant qu'au dessus des belles colonnes, coustumièrement il y a de belles corniches de frize, de beaux architraves, riches chapiteaux, bien polis et entaillés. Si faut-il que je fasseencor cette digression et que j'en fasse ma fantaisie, puisque nous sommes sur les feintes et représentations. Quasi en mesme temps que ces belles festes se faisoient es Pays-Bas, et surtout à Bains, sur la réception du roy d'Espagne, se fit l'entrée du roy Henry, tournant de visiter son pays de Piedmond et ses garnisons à Lyon, qui certes fut des belles et plus triomphantes, ainsi que j'ay ouy dire à d'honnestes dames et gentilshommes de la Cour qui y estoient. Or, si cette feinte et représentation de Diane et de sa chasse fut trouvée belle en ce royal festin de la reyne d'Hongrie, il s'en fit une à Lyon, qui fut bien autre et mieux imitée; car, ainsi que le Roy marchoit, venant à rencontrer un grand obélisque à l'antique, à costé de la main droite, il rencontra de mesme un préau ceint, sur le grand chemin, d'une muraille de quelque peu plus de six pieds de hauteur, et ledit préau aussi haut de terre, lequel avoit esté distinctement remply d'arbres de moyenne fustaye, entreplantez de taillis espais et à force de touffes d'autres petits arbrisseaux, avec aussi force arbres fruitiers. Et en cette petite forest s'esbattoient force petits cerfs tous en vie, biches, chevreuils, toutefois privez. Et lors Sa Majesté entrouyt aucuns cornets et trompes sonner, et tout aussitost apperceut venir, au travers ladite forest, Diane chassant avec ses compagnes et vierges forestières, elle tenant à la main un riche arc turquois, avec sa trousse pendant au costé, accoutrée en atours de nymphe, à la mode que l'antiquité nous la représente encore; son corps estoit vestu avec un demy bas à six grands lambeaux ronds de toile d'or noire, semée d'estoiles d'argent, les manches et le demeurant de satin cramoisy, avec profilure d'or, troussée jusques à demy jambe, decouvrant sa belle jambe et greve, et ses botines à l'antique de satin cramoisy, couvertes de perles en broderie: ses cheveux estoient entrelacés de gros cordons de riches perles, avec quantité de pierreries et joyaux de grand valeur; et au dessus du front un petit croissant d'argent, brillant de menus petits diamants; car d'or ne fust esté si beau ny si bien représentant le croissant naturel, qui est clair et argentin.
Ses compagnes estoient accoutrées de diverses façons d'habits et de taffetas rayez d'or, tant plein que vuide, le tout à l'antique, et de plusieurs autres couleurs à l'antique, entremeslées tant pour la bizarreté que pour la gayté; les chausses et botines de satin; leurs testes adornées de mesme à la nymphale, avec force perleset pierreries. Aucunes conduisoient des limiers et petits levriers, espaigneuls et autres chiens, en laisse avec des cordons de soye blanche et noire, couleurs du Roy pour l'amour d'une dame du nom de Diane qu'il aimoit: les autres accompagnoient et faisoient courre les chiens courants qui faisoient grand bruit. Les autres portoient de petits dards de bresil, le fer doré avec de petites et gentilles houppes pendantes, de soye blanche et noire, les cornets et trompes mornées d'or et d'argent pendantes en escharpes à cordons de fil d'argent et soye noire. Et ainsi qu'elles apperceurent le Roy, un lion sortit du bois, qui estoit privé et fait de longue main à cela, qui se vint jetter aux pieds de la dite déesse, lui faisant feste; laquelle, le voyant ainsi doux et privé, le prit avec un gros cordon d'argent et de soye noire, et sur l'heure le présenta au Roy; et s'approchant avec le lion jusque sur le bord du mur du préau joignant le chemin, et à un pas près de Sa Majesté, lui offrit ce lion par un dixain en rime, tel qu'il se faisoit de ce temps, mais non pourtant trop mal limée et sonnante; et par icelle rime, qu'elle prononça de fort bonne grace, sous ce lion doux et gracieux luy offroit sa ville de Lyon, toute douce, gracieuse, et humiliée à ses loix et commandements. Cela dit et fait de fort bonne grace, Diane et toutes ses compagnes lui firent une humble révérence, qui, les ayant toutes regardées et saluées de bon œil, monstrant qu'il avoit très-agréable leur chasse, et les en remerciant de bon cœur, se partit d'elles et suivit son chemin de son entrée. Or notez que cette Diane et toutes ses belles compagnes estoient les plus apparentes et belles femmes mariées, veufves et filles de Lyon, où il n'y en a point de faute, qui joüerent leurs mystères si bien et de si bonne sorte, que la pluspart des princes, seigneurs, gentilhommes et courtisans, en demeurèrent fort ravis. Je vous laisse à penser s'ils en avoient raison. Madame de Valentinois, dite Diane de Poictiers, que le Roy servoit, au nom de laquelle cette chasse se faisoit, n'en fut pas moins contente, et en aima toute sa vie fort la ville de Lyon; aussi estoit-elle leur voisine, à cause de la duché de Valentinois qui en est fort proche. Or, puis que nous sommes sur le plaisir qu'il y a de voir une belle jambe, il faut croire, comme j'ay ouy dire, que non le Roy seulement, mais tous ces gallants de la Cour, prirent un beau et merveilleux plaisir à contempler et mirer celles de ces belles nymphes si folastrement accoutrées et retroussées, qu'elles en donnoient autant ou plus de tentation pour monterau second estage, que d'admiration et de sujet à loüer une si gentille invention.
Pour laisser donc notre digression et retourner où je l'avois prise, je dis que nous avons veu faire en nos Cours et représenter par nos Reynes, et principalement par la Reyne-mere, de fort gentils ballets; mais d'ordinaire, entre nous autres courtisans, nous jettions nos yeux sur les pieds et jambes des dames qui les représentoient, et prenions par dessus très-grand plaisir leur voir porter leurs jambes si gentiment, et demener et fretiller leurs pieds si affettement que rien plus; car leurs robbes et cottes estoient bien plus courtes que de l'ordinaire, mais non pourtant si bien à la nymphale que de l'ordinaire, ny si hautes comme il le falloit et qu'on eust desiré; néantmoins nos yeux s'y baissoient un peu, et mesme lorsqu'on dansoit la volte, qui, en faisant voleter la robbe, monstroit toujours quelque chose agréable à la veuë, dont j'en ay veu plusieurs s'y perdre et s'en ravir entr'eux-mesmes. Ces belles dames de Sienne, au commencement de la révolte de leur ville et république, firent trois bandes des plus belles et des plus grandes dames qui fussent; chacune bande montoit à mille, qui estoit en tout trois mille, l'une vestue de taffetas violet, l'autre de blanc, et l'autre incarnat; toutes habillées à la nymphale d'un fort court accoustrement, si-bien qu'à plein elles monstroient la belle jambe et belle greve; et firent ainsi leur monstre par la ville devant tout le monde, et mesme devant M. le cardinal de Ferrare et M. de Thermes, lieutenants-généraux de nostre roy Henry; toutes resolues, et promettant de mourir pour la république et pour la France, et toutes prestes de mettre la main à l'œuvre pour la fortification de la ville, comme desjà elles avoient la fascine sur l'espaule; ce qui rendit en admiration tout le monde. Je mets ce conte ailleurs, où je parle des femmes généreuses; car il touche l'un des plus beaux traits qui fut jamais fait parmy galantes dames. Pour ce coup je me contenteray de dire que j'ay ouy raconter à plusieurs gentilshommes et soldats, tant François qu'estrangers, mesmes à aucuns de la ville, que jamais chose du monde plus belle ne fut veuë, à cause qu'elles estoient toutes grandes dames, et principales citadines de ladite ville, les unes plus belles que les autres, comme l'on sçait qu'en cette ville la beauté n'y manque point parmy les dames, car elle y est très-commune; mais s'il faisoit beau voir leur beau visage, il faisoit bien autant beau voir et contemplerleurs belles jambes et greves, par leurs gentilles chaussures tant bien tirées et accommodées, comme elles sçavent très-bien faire, et aussi qu'elles s'estoient fait faire leurs robbes fort courtes à la nymphale, afin de plus légèrement marcher, ce qui tentoit et eschauffoit les plus refroidis et mortifiés; et ce qui faisoit bien autant de plaisir aux regardants, estoit que les visages estoient bien veus toujours et se pouvoient voir, mais non pas ces belles jambes et greves. Et ne fut sans raison qui inventa cette forme d'habiller à la nymphale; car elle produisit beaucoup de bons aspects et belles œillades; car si l'accoustrement en est court, il est fendu par les costez, ainsi que nous voyons encor par ces belles antiquitez de Rome, qui en augmente davantage la veuë lascive. Mais aujourd'huy les belles dames et filles de l'isle de Sio, quoi et qui les rend aimables? Certes ce sont bien leurs beautez et leurs gentillesses, mais aussi leurs gorgiases façons de s'habiller, et surtout leurs robbes fort courtes, qui monstrent à plein leurs belles jambes et belles greves et leurs pieds affetiez et bien chaussés. Surquoy il me souvient qu'une fois à la Cour, une dame de fort belle et riche taille, contemplant une belle et magnifique tapisserie de chasse où Diane et toute sa bande de vierges chasseresses y estoient fort naifvement représentées, et toutes vestues montroient leurs beaux pieds et belles jambes, elle avoit une de ses compagnes auprès d'elle, qui estoit de fort basse et petite taille, qui s'amusoit aussi à regarder avec elle icelle tapisserie; elle luy dit: «Ha! petite, si nous nous habillions toutes de cette façon, vous le perdriez comptant, et n'auriez grand avantage, car vos gros patins vous decouvriroient, et n'auriez jamais telle grace en vostre marcher, ny à monstrer vostre jambe, comme nous autres qui avons la taille grande et haute: par quoy il vous faudroit cacher et ne paroistre guières. Remerciez donc la saison et les robbes longues que nous portons, qui vous favorisent beaucoup et qui vous couvrent vos jambes si dextrement, qu'elles ressemblent, avec vos grands et hauts patins d'un pied de hauteur, plustost une massuë qu'une jambe, car qui n'auroit de quoy se battre il ne faudroit que vous couper une jambe et la prendre par le bout, et du costé de vostre pied chaussé et enté dans vos patins, et on feroit rage de bien battre.» Cette dame avoit beaucoup de sujet de dire de telles paroles, car la plus belle jambe du monde, si elle est ainsi enchassée dans ces gros patins, elle perd du tout sa beauté, d'autantque ce gros pied bot luy rend une difformité par trop grande, car si le pied n'accompagne la jambe en belle chaussure et gentille forme, tout n'en vaut rien. Pourquoy les dames qui prennent ces gros et grands lourdauts de patins pensent embellir et enrichir leurs tailles et par elles s'en faire mieux aimer et paroistre; mais de leur costé elles appauvrissent leur belle jambe et belle greve, qui vaut bien autant en son naturel qu'une grande taille contrefaite. Aussi, le temps passé, le beau pied portoit une telle lasciveté en soy, que plusieurs dames romaines prudes et chastes, au moins qui le vouloient contrefaire, et encore aujourd'huy plusieurs autres en Italie, à l'imitation du vieux temps, font autant de scrupule de le monstrer au monde comme leur visage, et le cachent sous leurs grandes robbes le plus qu'elles peuvent afin qu'on ne le voye pas, et conduisent en leur marcher si sagement, discretement et compassément, qu'il ne passe jamais devant la robbe. Cela est bon pour celles qui sont confites en preud'hommie ou semblance, et qui ne veulent point donner de tentation; nous leur devons cette obligation, mais je croy que, si elles avoient la liberté, elles feroient monstre et du pied et de la jambe et d'autres choses. Aussi qu'elles veulent monstrer à leurs marys, par certaine hypocrisie et ce petit scrupule, qu'elles sont dames de bien: d'ailteurs je m'en rapporte à ce qui en est.
Je sçay un gentilhomme fort galent et honneste, qui, pour avoir veu à Rheims, au sacre du roy dernier, la belle jambe, chaussée d'un bas de soie blanc, d'une belle et grande dame veufve et de haute taille, par dessous les eschaffaux que l'on fait pour les dames à voir le sacre, en devint si épris, que depuis il se cuida désespérer d'amour; et ce que n'avoit peu faire le beau visage, la belle jambe et la belle greve le firent: aussi cette dame méritoit bien en toutes ses belles parties de faire mourir un honneste gentilhomme. J'en ay tant cogneu d'autres pareils en ceste humeur. Tant y a, pour fin, ainsi que j'ay veu tenir par maxime à plusieurs gallants courtisans mes compagnons, la monstre d'une belle jambe et d'un beau pied estre fort dangereuse et ensorceler les yeux lascifs à l'amour; et je m'estonne que plusieurs bons escrivains, tant de nos poëtes qu'autres, n'en ont escrit des loüanges comme ils ont fait d'autres parties de leur corps. De moy, j'en eusse écrit davantage; mais j'aurois peur que, pour trop loüer ces parties du corps, l'on m'objectast que je ne me souciasse gueres des autres, et aussi qu'il me faut escrire d'autressujets, et ne m'est permis de m'arrester tant sur un. Parquoy je fais fin en disant ce petit mot: «Pour Dieu, Mesdames ne soyez si curieuses à vous faire paroistre grandes de taille et vous monstrer autres, que vous n'advisiés à la beauté de vos jambes, lesquelles vous avez belles, au moins aucunes; mais vous en gastez le lustre par ces hauts patins et grands chevaux. Certes il vous en faut bien; mais si demesurément, vous en dégoustez le monde plus que vous ne pensez.»
Sur ce discours loüera qui voudra les autres beautez de la dame, comme ont fait plusieurs poëtes; mais une belle jambe, une greve bien façonnée et un beau pied, ont une grande faveur et pouvoir à l'empire d'amour.
Sur les femmes mariées, les veufves et les filles; sçavoir desquelles les unes sont plus portées à l'amour que les autres.
INTRODUCTION.
Moy estant un jour à Madrid à la cour d'Espagne, et discourant avec une fort honneste dame, comme il arrive d'ordinaire, selon la coutume du pays, elle me vint faire cette demande:Qual era mayor fuego d'amor, et de la biuda, et du la casada, o de la hija moça?c'est-à-dire, quel estoit le plus grand feu, ou celuy de la veufve, ou de la mariée, ou de la fille jeune. Après luy avoir dit mon advis, elle me dit le sien en telles paroles:Lo que me parece desta cosa es, que aunque las moças con el hevor de la sangre se disponen a querer mucho, no deve ser tanto come lo que quieren las casadas y biudas, con la grand experiencia del negocio. Esta rason deve ser natural, como lo seria del que por haver nacido ciego, de la perfection de la luz, no puede judiciar de ella con tanto desseo come el que vido, y fue privado de la vista; ce qui sonne en françois: «Ce qui me semble de cette chose est qu'encore que les filles, avec cette grande ferveur de sang, soient disposées d'aimer fort, toutefois elles n'aiment point tant comme les femmes mariées et les veufves, par une grande expérience de l'affaire; et la raison naturelle y est en cela, d'autant qu'un aveugle né, et qui dès sa naissance est privé de la veuë, il ne la peut tant desirer comme celuy qui en a jouï si doucement, et après l'a perdue.» Puis adjousta:Que con menos pena se abstienne d'una cosa la persona que nunca supo, que aquella que vive enamorada degusto passado; ce qui signifie: «D'autant qu'avec moins de peine on s'abstient d'une chose que l'on n'a jamais tasté, quede celle que l'on a aimé et esprouvé.» Voilà les raisons qu'en alléguoit cette dame sur ce sujet.
Or le vénérable et docte Bocace, parmy ses questions de sonPhilocoppe[72], en la neufiesme, fait celle-là mesme: De laquelle de ces trois, de la mariée, de la veufve et de la fille, l'on se doit plutost rendre amoureux pour plus heureusement conduire son desir à effect. Bocace respond, par la bouche de la Reyne qu'il introduit parlante, que, combien que ce soit très-mal fait, et contre Dieu et sa conscience, de desirer la femme mariée, qui n'est nullement à soy, mais subjecte à son mary, il est fort aisé d'en venir à bout, et non pas de la fille et veufve, quoy que telle amour soit périlleuse, d'autant que plus on souffle le feu il s'allume davantage, autrement il s'esteint. Aussi toutes les choses faillent en les usant, fors la luxure, qui en augmente. Mais la veufve, qui a esté long-temps sans tel effect, ne le sent quasi point, et ne s'en soucie non plus que si jamais elle n'eust esté mariée, et est plus-tost reschauffée de la mémoire que de la concupiscence. Et la pucelle, qui ne sçait et ne connoist encore ce que c'est, si-non par imagination, le souhaite tièdement. Mais la mariée, eschauffée plus que les autres, desire souvent venir en ce point, dont quelquesfois elle en est outragée de paroles par son mary et bien battue; mais, desirant s'en venger (car il n'y a rien de si vindicatif que la femme, et mesme par cette chose), le fait cocu à bon escient, et en contente son esprit: et aussi que l'on s'ennuye à manger tousjours d'une mesme viande, mesme les grands seigneurs et dames bien souvent délaissent les bonnes et délicates viandes pour en prendre d'autres. Davantage, quant aux filles, il y a trop de peine et consommation de temps, pour les réduire et convertir à la volonté des hommes: et si elles aiment, elles ne sçavent qu'elles aiment. Mais, aux veufves, l'ancien feu aisément reprend sa force, leur faisant desirer aussi-tost ce que par longue discontinuation de temps elles avoient oublié, et leur tarde de retourner et parvenir à tel effect, regrettant le temps perdu et les longues nuicts passées froidement dans leurs licts de viduïté peu eschauffées.
Sur ces raisons de cette reyne parlante, un certain gentilhomme, nommé Farrament, respondit à la Reyne, et laissant les femmes mariées à part, comme estant aisées a esbranler sansuser de grands discours, pour dire le contraire, reprend celuy des filles et des veufves, et maintient la fille estre plus ferme en amour que non pas la veufve; car la veufve, qui a ressenty par le passé les secrets d'amour, n'aime jamais fermement, ains en doute et lentement, desirant promptement l'un, puis l'autre, ne sachant auquel elle se doive conjoindre pour son plus grand profit et honneur: et quelquesfois ne veut aucun des deux, ainsi vacille en sa délibération, et la passion amoureuse n'y peut prendre pied ny fermeté. Mais tout le contraire se rencontre en la pucelle, et toutes telles choses lui sont inconnues: laquelle ne tend seulement qu'à faire un amy et y mettre toute sa pensée, après l'avoir bien choisi, et luy complaire en tout, croyant que ce luy est un très-grand honneur d'estre ferme en son amour; et attend avec une ardeur plus grande les choses qui n'ont jamais esté ny veuës d'elle, ny ouyes, ny esprouvées, et souhaite beaucoup plus que les autres femmes expérimentées de voir, ouyr et esprouver toutes choses. Aussi le desir qu'elle a de voir choses nouvelles la maistrise fort: elle s'enquiert à celles qui sont expérimentées, lesquelles luy augmentent le feu davantage; et par ainsi elle desire la conjonction de celuy qu'elle a fait seigneur de sa pensée. Cette ardeur ne se rencontre pas en la veufve, d'autant qu'elle y a desjà passé.
Or la reyne de Bocace, reprenant la parole, et voulant mettre fin à cette question, conclud que la veufve est plus soigneuse du plaisir d'amour cent fois que la pucelle, d'autant que la pucelle veut garder chèrement sa virginité et son pucelage, veu que tout son honneur y consiste: joint que les pucelles sont naturellement craintives, et mesmes en ce fait mal-habiles, et ne sont pas propres à trouver les inventions et commoditez aux occasions qu'il faut pour tels effects. Ce qui n'est pas ainsi en la veufve, qui est desjà fort exercée, hardie et rusée en cet art, ayant desjà donné et aliéné ce que la pucelle attend de donner: ce qui est occasion qu'elle ne craint d'estre visitée ou accusée par quelque signal de bresche: elle connoist mieux les secretes voyes pour parvenir à son attente. Au reste, la pucelle craint ce premier assaut de virginité, car il est à d'aucunes quelquesfois plus ennuyeux et cuisant que doux et plaisant; ce que les veufves ne craignent point, mais s'y laissent aller et couler très-doucement, quand bien l'assaillant seroit des plus rudes: et ce plaisir est contraire à plusieurs autres, duquel dès le premiercoup on s'en rassasie le plus souvent, et se passe légèrement; mais en cettuy-cy l'affection du retour en croist tousjours. Parquoy la veufve, donnant le moins, et qui la donne souvent, est cent fois plus libérale que la pucelle, à qui il convient abandonner sa très-chère chose, à quoy elle songe mille fois. C'est pourquoy, conclud la Reyne, il vaut mieux s'adresser à la veufve qu'à la fille, estant plus aisée à gagner et corrompre.
De l'amour des femmes mariées.
Or maintenant, pour prendre et déduire les raisons de Bocace, et les esplucher un peu, et discourir sur icelles, selon les discours que j'en ay veu faire aux honnestes gentilshommes et dames sur ce sujet, comme l'ayant bien expérimenté, je dis qu'il ne faut douter nullement que, qui veut tost avoir joüissance d'un amour, il se faut adresser aux dames mariées, sans que l'on s'en donne grande peine et que l'on consomme beaucoup de temps; d'autant que, comme dit Bocace, tant plus on attise un feu et plus il se fait ardent. Ainsi est-il de la femme mariée, laquelle s'eschauffe si fort avec son mary, que, luy manquant de quoy esteindre le feu qu'il donne à sa femme, il faut bien qu'elle emprunte d'ailleurs, ou qu'elle brusle toute vive. J'ay connu une dame assez grande, et de bonne sorte, qui disoit une fois à son amy, qui me l'a conté, que de son naturel elle n'estoit aspre à cette besogne tant que l'on diroit bien (mais qui sait?), et que volontiers aisément bien souvent elle s'en passeroit, n'estoit que son mary, la venant attiser, et n'estant assez suffisant et capable pour luy amortir sa chaleur, qu'il luy rendoit si grande et si chaude qu'il falloit qu'elle courust au secours à son amy: encore, ne se contentant de luy bien souvent, se retiroit seule, ou en son cabinet, ou en son lict, et là toute seule passoit sa rage tellement quellement, ou à la mode lesbienne, ou autrement par quelque autre artifice; voire jusques-là, disoit-elle,que, n'eust esté la honte, elle s'en fust fait donner par les premiers qu'elle eust trouvés dans une salle du bal, à l'escart ou sur des degrez, tant elle estoit toumentée de cette mauvaise ardeur. Semblable en cela aux juments qui sont sur les confins de l'Andalousie, lesquelles devenant si chaudes, et ne trouvant leurs estalons pour se faire saillir, se mettent leur nature contre le vent qui regne en ce temps-là, qui leur donne dedans, et par ce moyen passent leurs ardeurs et s'emplissent de la sorte: d'où viennent ces chevaux si vistes que nous voyons venir deçà, comme retenans la vitesse naturelle du vent leur pere. Je croy qu'il y a plusieurs marys qui desireroient fort que leurs femmes trouvassent un tel vent qui les rafraischist et leur fist passer leur chaleur, sans qu'elles allassent rechercher leurs amoureux et leur faire des cornes fort vilaines.
Voilà un naturel de femme que je viens d'alléguer, qui est bien estrange, d'autant qu'il ne brusle si-non lorsqu'on l'attise. Il ne s'en faut pas estonner, car, comme disoit une dame espagnole:Que quanto mas me quiero socao de la braza, tanto mas mi marido me abraza in et brazero; c'est-à-dire: «Que tant plus je me veux oster des braises, tant plus mon mary me brusle en mon brasier.» Et certes elles y peuvent brusler, et de cette façon, veu que par les paroles, par les seuls attouchements et embrassements, voire par attraits, elles se laissent aller fort aisément, quand elles trouvent les occasions, sans aucun respect du mary.
Car, pour dire le vray, ce qui empesche plus toute fille ou femme d'en venir là bien souvent, c'est la crainte qu'elles ont d'enfler par le ventre: ce que les mariées ne craignent nullement; car, si elles enflent, c'est le pauvre mary qui a tout fait, et porte toute la couverture. Et quant aux loix d'honneur qui leur défendent cela, qu'allègue Bocace, la pluspart des femmes s'en mocquent, disant pour leurs raisons valables que les loix de la nature vont devant, et que jamais elle ne fit rien en vain, et qu'elle leur a donné des membres et des parties tant nobles, pour en user et mettre en besogne, et non pour les laisser chomer oisivement, ne leur défendant ny imposant plus qu'aux autres aucune vacation. Disent plus (au moins aucunes de nos dames), que cette loy d'honneur n'est que pour celles qui n'aiment point et qui n'ont fait d'amys honnestes, ausquelles est très-mal-séant et blasmable, de s'aller abandonner et prostituerleur chasteté et leur corps, comme si elles estoient quelques courtisannes: mais celles qui aiment, et qui ont fait des amys, cette loy ne leur défend nullement qu'elles ne les assistent en leurs feux qui les bruslent, et ne leur donnent de quoy pour les esteindre; et que c'est proprement donner la vie à un qui la demande, se monstrant en cela benignes, et nullement barbares ny cruelles, comme disoit Regnaud sur le discours de la pauvre Geneviefve affligée. Sur quoy j'ai cogneu une fort honneste dame et grande, laquelle, un jour son amy l'ayant trouvée en son cabinet, qui traduisoit cette stance dudit Regnaud,una dona deve donque morire, en vers françois aussi beaux et bien faits que j'en vis jamais (car je les vis depuis), et ainsi qu'il luy demanda ce qu'elle avoit escrit: «Tenez, voilà une traduction que je viens de faire, qui sert d'autant de sentence par moy donnée, et arrest formé pour vous contenter en ce que vous desirez, dont il n'en reste que l'exécution;» laquelle, après la lecture, se fit aussitost. Lequel arrest fut bien meilleur que s'il eust esté rendu à la Tournelle; car, encore que l'Arioste ornast les paroles de Regnaud de très-belles raisons, je vous asseure qu'elle n'en oublia aucune à les très-bien traduire et représenter, bien que la traduction valoit bien autant pour esmouvoir que l'original; et donna bien à entendre à tel amy qu'elle lui vouloit donner la vie, et ne luy estre nullement inexorable, ainsi que l'autre en sceut bien prendre le temps.
Pourquoy donc une dame, quand la nature la fait bonne et miséricordieuse, n'usera-t-elle librement des dons qu'elle lui a donnés, sans en estre ingrate, ou sans répugner et contredire du tout contre elle? Comme ne fit pas une dame dont j'ay ouy parler, laquelle, voyant un jour dans une salle son mary marcher et se pourmener, elle se peut empescher de dire à son amant: «Voyez, dit-elle, notre homme marcher; n'a-t-il pas la vraye encloüeure d'un cocu? N'eusse-je pas donc offensé grandement la nature, puis qu'elle l'avoit fait et destiné tel, si je l'eusse démentie et contrefaite?» J'ay ouy parler d'une autre dame, laquelle, se plaignant de son mary, qui ne la traitoit pas bien, l'espioit avec jalousie, et se doutoit qu'elle lui faisoit des cornes. «Mais il est bon! disoit-elle à son amy; il luy semble que son feu est pareil au mien: car je luy esteins le sien en un tournemain, et en quatre ou cinq gouttes d'eau; mais, au mien, qui a un braisier bien plus grand et une fournaise plus ardente,il y en faut davantage: car nous sommes du naturel des hydropiques ou d'une fosse de sable, qui d'autant plus qu'elle avale d'eau, et plus elle en veut avaler.»
Une autre disoit bien mieux, qu'elles estoient semblables aux poules qui ont la pépie faute d'eau, et qui en peuvent mourir si elles ne boivent. L'on peut dire le mesme de ces femmes, que la soif engendre la pépie, et qu'elles en meurent bien souvent si on ne leur donne à boire souvent; mais il faut que ce soit d'autre eau que de fontaine. Une autre dame disoit qu'elle estoit du naturel du bon jardin, qui ne se contente pas de l'eau du ciel, mais en demande à son jardinier, pour en estre plus fructueux. Une dame disoit qu'elle vouloit ressembler aux bons œconomes et mesnagers, lesquels ne donnent tout leur bien à mesnager et faire valoir à un seul, mais le départent à plusieurs mains; car une seule n'y pourroit fournir pour le bien esvaluer. Semblablement vouloit-elle ainsi mesnager son cas, pour le méliorer, et elle s'en trouvoit mieux. J'ay ouy parler d'une honneste dame qui avoit un amy fort laid et un beau mary, et de bonne grace, aussi la dame estoit très-belle. Une sienne familière luy remonstrant pourquoy elle n'en choisissoit un plus beau: «Ne savons-nous pas, dit-elle, que pour bien cultiver une terre, il y faut plus d'un laboureur, et volontiers les plus beaux et les plus délicats n'y sont pas les plus propres, mais les plus ruraux et les plus robustes?» Une autre dame que j'ay cogneue, qui avoit un mary fort laid et de fort mauvaise grace, choisit un amy aussi laid que luy; et comme une sienne compagne luy demanda pourquoy: «C'est, dit-elle, pour mieux m'accoustumer à la laideur de mon mary.»
Une autre dame discourant un jour de l'amour, tant à son esgard que des autres de ses compagnes, dit ces paroles: «Si les femmes estoient tousjours chastes, elles ne sçauroient ce que c'est de leur contraire,» se fondant en cela sur l'opinion d'Héliogabale, qui disoit que la moitié de la vie devoit estre employée à cultiver les vertus, et l'autre moitié dans les vices; autrement si l'on estoit toujours d'une mesme façon, tout bon ou tout mauvais, il seroit impossible de juger de son contraire, qui sert souvent de tempérament. J'ay veu de grands personnages appprouver cette maxime, et mesme pour les femmes. Aussi la femme de l'empereur Sigismond, qui s'appeloit Barbe, disoit qu'estre tousjours en un mesme estat de chasteté appartenoit auxsottes, et en reprenoit fort ses dames et damoiselles qui persistoient en cette sotte opinion; ainsi que de son costé elle la renvoya bien loin, car tout son plaisir fut en festes, danses, bals et amour, en se mocquant de celles qui ne faisoient pas de mesmes, ou qui jeusnoient pour macérer leur chair, et qui faisoient des retraites. Je vous laisse à penser s'il faisoit bon à la cour de cet empereur et impératrice, je dis pour ceux et celles qui se plaisoient à l'amour.
—J'ay ouy parler d'une fort honneste dame et de réputation, laquelle venant à estre malade du mal d'amour qu'elle portoit à son serviteur, sans vouloir hazarder ce petit honneur qu'elle portoit entre ses jambes, à cause de cette rigoureuse loy d'honneur tant recommandée et preschées des marys; et d'autant que de jour en jour elle alloit bruslant et seichant, de sorte qu'en un instant elle se vid devenir seiche, maigre, allanguie, tellement que, comme auparavant, elle s'estoit veue fraische, grasse et en bon point, et puis toute changée par la connoissance qu'elle en eust dans son miroir: «Comment, dit-elle alors, seroit-il donc dit qu'à la fleur de mon aage, et qu'à l'appétit d'un léger point d'honneur et volage scrupule pour retenir par trop mon feu, je vinse ainsi peu à peu à me seicher, me consommer et devenir vieille et laide avant le temps, ou que j'en perdisse le lustre de ma beauté qui me faisoit estimer, priser et aimer, et qu'au lieu d'une dame de belle chair je devinsse une carcasse, ou plustost une anatomie, pour me faire chasser et bannir de toute bonne compagnie, et estre la risée d'un chacun? Non, je m'en garderay bien, mais je m'aidray des remedes que j'ay en ma puissance.» Et, par ainsi, elle exécuta tout ce qu'elle avoit dit, et, se donnant de la satisfaction et à son amy, reprit son embonpoint, et devint belle comme devant, sans que son mary sceust le remede dont elle avoit usé, mais l'attribuant aux médecins, qu'il remercioit et honoroit fort, pour l'avoir ainsi remise à son gré pour en faire mieux son profit.
—J'ay ouy parler d'une autre bien grande, de fort bonne humeur, et qui disoit bien le mot, laquelle estant maladive, son médecin luy dit un jour qu'elle ne se trouveroit jamais bien si elle ne le faisoit; elle soudain respondit: «Eh bien! faisons-le donc.» Le médecin et elle s'en donnèrent au cœur joye, et se contentèrent admirablement bien. Un jour, entre autres, elle luy dit: «On dit partout que vous me le faites; mais c'est tout un, puisque je me porte bien;» et franchissoit tousjours le motgalant qui commence par f. «Et tant que je pourray je le feray, puis que ma santé en dépend.» Ces deux dames ne ressembloient pas à cette honneste dame de Pampelone que j'ay dit encore ci-devant, dans lesCent Nouvelles de la Reyne de Navarre, laquelle, estant devenue esperduement amoureuse de M. d'Avannes, aima mieux cacher son feu et le couver dans sa poictrine qui en brusloit, et mourir, que de faillir son honneur. C'est de quoy j'ay ouy discourir cy-dessus à quelques honnestes dames et seigneurs. C'estoit une sotte, et peu soigneuse du salut de son ame, d'autant qu'elle-mesme se donnoit la mort, estant en sa puissance de l'en chasser, et pour peu de chose. Car enfin, comme disoit un ancien proverbe françois,d'une herbe de pré tondue, et d'un c.. f....., le dommage est bien-tost rendu. Et qu'est-ce après que tout cela est fait? La besogne, comme d'autres, après qu'elle est faite, paroist-elle devant le monde? La dame en va-t-elle plus mal droit? y connoist-on rien? Cela s'entend quand on besogne à couvert, à huis clos, et que l'on n'en voit rien. Je voudrois bien sçavoir si beaucoup de grandes dames que je connois (car c'est en elles que l'amour va plustost loger, comme dit cette dame de Pampelone, c'est aux grands portaux que battent de grands vents) delaissent de marcher la teste haut eslevée, ou en cette Cour ou ailleurs, et de paroistre braves comme une Bradamante ou une Marfise. Et qui seroit celuy tant présompteux qui osast leur demander si elles en viennent? Leurs marys mesmes (vous dis-je) ne leur oseroient dire quoy que ce soit, tant elles savent si bien contrefaire les prudes et se tenir en leur marche altiere; et si quelqu'un de leurs marys pense leur en parler ou les menacer, ou outrager de paroles ou d'effet, les voilà perdus; car, encore qu'elles n'eussent songé aucun mal contre eux, elles se jettent aussi-tost à la vengeance, et la leur rendent bien; car il y a un proverbe ancien qui dit que, quand et aussi-tost que le mary bat sa femme, son cas en rit: cela s'appelle qu'il espere faire bonne chere, connoissant le naturel de sa maistresse qui le porte, et qui, ne pouvant se vanger d'autres armes, s'aide de luy pour son second et grand amy, pour donner la venuë au galant de son mary, quelque bonne garde et veille qu'il fasse auprès d'elle. Car, pour parvenir à leur but, le plus souverain remede qu'elles ont, c'est d'en faire leurs plaintes entre elles-mesmes, ou à leurs femmes et filles-de-chambre, et puis les gagner, ou à faire des amys nouveaux,si elles n'en ont point; ou, si elles en ont, pour les faire venir aux lieux assignez: elles font la garde que leurs marys n'entrent et ne les surprennent. Or ces dames gagent leurs filles et femmes, et les corrompent par argent, par présents, par promesses, et bien souvent aucunes composent et contractent avec elles, à sçavoir que leur dame et maistresse de trois venuës que l'amy leur donnera, la servante en aura la moitié ou au moins le tiers. Mais le pis est que bien souvent les maistresses trompent leurs servantes en prenant tout pour elles, s'excusant que l'amy ne leur en a pas plus donné, ains si petite portion, qu'elles-mesmes n'en ont pas eu assez pour elles; et paissent ainsi de bayes ces pauvres filles, femmes et servantes, pendant qu'elles sont en sentinelle et font bonne garde: en quoy il y a de l'injustice; et je croy que si cette cause estoit plaidée par des raisons alléguées d'un costé et d'autre, il y auroit bien à débattre et à rire; car enfin c'est un vray larcin de leur dérosber ainsi leur salaire et pension convenue. Il y a d'autres dames qui tiennent fort bien leur pact et promesse, et ne leur en desrobent rien, et sont comme les bons facteurs de boutique, qui font juste part de leur gain et profit du talent à leur maistre ou compagnon; et, par ainsi, telles dames méritent d'estre bien servies pour estre si bien reconnoissantes des peines qu'on a pris à les si bien veiller et garder. Car enfin, elles se mettent en danger et hazard. Ce qui est arrivé à une que je sçay, qui faisant un jour le guet pendant que sa maistresse estoit en sa chambre avec son amy et faisoit grande chere, et ne chaumoit point, le maistre d'hostel du mary la reprit et la tança aigrement de ce qu'elle faisoit, et qu'il valoit mieux qu'elle fust avec sa maistresse que d'estre ainsi maquerelle et faire la garde au dehors de sa chambre, et un si mauvais tour au mary de sa maistresse; et adjouta qu'il l'en advertiroit. Mais la dame le gagna par le moyen d'une autre de ses filles-de-chambre de laquelle il estoit amoureux, luy promettant quelque chose par les prières de la maistresse; et aussi qu'elle luy fit quelque présent, dont il fut appaisé. Toutefois, depuis elle ne l'ayma plus et luy garda bonne; car, espiant une occasion prise à la volée, le fit chasser par son mary.
—Je sçay une belle et honneste dame, laquelle ayant une servante en qui elle avoit mis son amitié, luy faisoit beaucoup de bien, mesme usoit envers elle de grandes privautez et l'avoit très-bien dressée à telles menées; si bien que quelquefois,quand elle voyoit le mary de cette dame longuement absent de sa maison, empesché à la Cour et en autre voyage, bien souvent elle regardoit sa maistresse en l'habillant, qui estoit des plus belles et des plus aimables, et puis disoit: «Hé! n'est-il pas bien malheureux, ce mary, d'avoir une si belle femme et la laisser ainsi seule si long-temps sans la venir voir? ne mérite-t-il pas que vous le fassiez cocu tout à plat? Vous le devez; car si j'estois aussi belle que vous, j'en ferois autant à mon mary s'il demeuroit autant absent.» Je vous laisse à penser si la dame et maistresse de cette servante trouvoit goust à cette noix, mesme si elle n'avoit pas trouvé chaussure à son pied, et ce qu'elle pouvoit faire par après par le moyen d'un si bon instrument. Or, il y a des dames qui s'aydent de leurs servantes pour couvrir leurs amours, sans que leurs maris s'en apperçoivent, et leur mettent en main leurs amants, pour les entretenir et les tenir pour serviteurs, afin que, sous cette couverture, les marys, entrant dans la chambre de leurs femmes, croyent que ce sont les serviteurs de telles ou de telles damoiselles: et, sous ce prétexte, la dame a un beau moyen de jouer son jeu, et le mary n'en connoist rien.
—J'ay connu un fort grand prince qui se mit à faire l'amour à une dame d'autour d'une grande princesse, seulement pour savoir les secrets des amours de sa maistresse, pour y mieux parvenir en après. J'ay veu joüer en ma vie quantité de ces traits, mais non pas de la façon que faisoit une honneste dame de par le monde, que j'ay connue, laquelle fut si heureuse d'estre servie de trois braves et galants gentilshommes, l'un après l'autre, lesquels, la laissant venoient à aimer et servir une très-grande princesse qui estoit sa dame, si bien qu'elle rencontra là-dessus gentiment qu'elle estoit reyne des Romains[73]. Ce qui lui estoit un honneur bien plus grand qu'à une que je sçay, laquelle, estant à la suite d'une grande dame mariée, ainsi que cette grande dame fut surprise dans sa chambre par son mary, lors qu'elle ne venoit que de recevoir un petit poulet de papier de son amy, vint à estre si bien secondée par cette dame qui estoit avec elle, qu'aussi-tost elle prit finement le poulet, et l'avala tout entier, sans en faire à deux fois ny que le mary s'en apperceust, qui l'eneust sans doute très-mal traitée s'il eust veu le dedans: ce qui fut une très-grande obligation de service, que la grande dame a tousjours reconnu. Je sçay bien bien des dames pourtant qui se sont trouvées mal pour s'estre trop fiées à leurs servantes, et d'autres aussi qui ont couru le mesme hazard pour ne s'y estre pas fiées. J'ay ouy parler d'une dame belle et honneste, qui avoit pris et choisi un gentilhomme des braves, vaillants et accomplis de la France, pour lui donner joüissance et plaisir de son gentil corps. Elle ne se voulut jamais fier à pas une de ses femmes, et le rendez-vous ayant esté donné en un logis autre que le sien, il fut dit et concerté qu'il n'y auroit qu'un lict en la chambre, et que ses femmes coucheroient à l'antichambre. Comme il fust arresté ainsi fut-il joüé; et d'autant qu'il se trouva une chatonnière à la porte, sans y penser et sans y avoir préveu que sur le coup, ils s'advisèrent de la boucher avec un ais, afin que, si l'on la venoit à pousser, qu'elle fist bruit, qu'on l'entendist, et qu'ils fissent silence et y pourveussent. Or, d'autant qu'il y avoit anguille sous roche, une de ses femmes, faschée et despitée de ce que sa maistresse se deffioit d'elle, qu'elle tenoit pour la plus confidente des siennes, ainsi qu'elle luy avoit souventes-fois monstré, elle s'advisa, quand sa maistresse fut couchée, de faire le guet et estre aux escoutes à la porte. Elle l'entendoit bien gazouiller tout bas; mais elle connut que ce n'estoit point la lecture qu'elle avoit accoustumé de faire en son lict, quelques jours auparavant, avec sa bougie, pour mieux colorer son fait. Sur cette curiosité qu'elle avoit de sçavoir mieux le tout, se présenta une occasion fort bonne et fort à propos: car, estant entré d'avanture un jeune chat dans la chambre, elle le prit avec ses compagnes, le fourra et le poussa par la chatonnière en la chambre de sa maistresse, non sans abattre l'ais qui l'avoit fermée, ny sans faire bruit. Si bien que l'amant et l'amante, en estant en cervelle, se mirent en sursaut sur le lict, et advisèrent, à la lueur de leur flambeau et bougie, que c'estoit un chat qui estoit entré et avoit fait tomber la trappe. Parquoy, sans autrement se donner de la peine, se recouchèrent, voyant qu'il estoit tard et qu'un chacun pouvoit dormir, et ne refermèrent pourtant la dite chatonnière, la laissant ouverte pour donner passage au retour du chat, qu'ils ne vouloient laisser là-dedans renfermé tout la nuict. Sur cette belle occasion, la dite dame suivante, avec ses compagnes, eut moyen de voir choses et autres de samaistresse, lesquelles, depuis, déclarèrent le tout au mary, d'où s'ensuivit la mort de l'amant et le scandale de la dame. Voilà à quoy sert un despit et une mesfiance que l'on prend quelquefois des personnes, qui nuit aussi souvent que la trop grand confiance. Ainsi que je sçay d'un très-grand personnage, qui eut une fois dessein de prendre toutes les filles-de-chambre de sa femme, qui estoit une très-grande et belle dame, et les faire gesner, peur leur faire confesser tous les desportements de sa femme et les services qu'elles lui faisoient en ses amours. Mais cette partie pour ce coup fut rompue, pour éviter plus grand scandale. Le premier conseil vint d'une dame que je ne nommeray pas, qui vouloit mal à cette grande dame: Dieu l'en punit après.
Pour venir à la fin de nos femmes, je conclus qu'il n'y a que les femmes mariées dont on puisse tirer de bonnes denrées, et prestement; car elles sçavent si bien leur mestier, que les plus fins et les plus haut hupez de marys y sont trompez. J'en ay dit assez au chapitre des cocus[74]sans en parler davantage.
De l'amour des filles.
Partant, suivant l'ordre de Bocace, notre guide en ce discours, je viens aux filles, lesquelles, certes, il faut advoüer que de leur nature, pour le commencement, elles sont très-craintives et n'osent abandonner ce qu'elles tiennent si cher, à raison des continuelles persuasions et recommandations que leur font leurs pères et mères et maistresses, avec les menaces rigoureuses; si-bien que, quand elles en auraient toutes les envies du monde, elles s'en abstiennent le plus qu'elles peuvent: et aussi elles ont peur que ce meschant ventre les accuse aussi-tost, sans lequel elles mangeroient de bons morceaux. Mais toutes n'ont pas ce respect, car, fermant les yeux à toutes considérations, elles y vont hardiment non la teste baissée, mais très-bien renversée: en quoy elles errent grandement, d'autant que le scandale d'une fille desbauchée est très-grand, et d'importance mille fois plus qued'une femme mariée ny d'une veufve; car elle, ayant perdu ce beau trésor, en est scandalisée, vilipendée, monstrée au doigt de tout le monde, et perd de très-bons partis de mariage, quoy que j'en aye bien cogneu plusieurs qui ont eu tousjours quelque malotru, qui, ou volontairement, ou à l'improviste, ou sciemment, ou dans l'ignorance, ou bien par contrainte, s'est allé jetter entre leurs bras, et les espouser telles qu'elles estoient, encore bien-aises.
J'en ay cogneu quantité des deux espèces qui ont passé par-là, entr'autres une servante qui se laissa fort scandaleusement engrosser et aller à un prince de par le monde, et sans cacher ny mettre ordre à ses couches; et estant descouverte, elle ne respondoit autre chose sinon: «Qu'y saurois-je faire? il ne m'en faut pas blasmer, ny ma faute, ny la pointe de ma chair, mais mon peu de prévoyance: car, si j'eusse esté bien fine et bien avisée, comme la plupart de mes compagnes, qui ont fait autant que moy, voire pis, mais qui ont très-bien sceu remédier à leurs grossesses et à leurs couches, je ne fusse pas maintenant mise en cette peine, et on n'y eust rien connu.» Ses compagnes, pour ce mot, luy en voulurent très-grand mal, et elle fut renvoyée hors de la troupe par sa maistresse, qu'on disoit pourtant luy avoir commandé d'obéir aux volontez du prince; car elle avoit affaire de luy et desiroit le gagner. Au bout de quelque temps, elle ne laissa pour cela de trouver un bon party et se marier richement; duquel mariage en estoit sorty une très-belle lignée. Voilà pourquoy, si cette pauvre fille eust été rusée comme ses compagnes et autres, cela ne luy fust arrivé; car, certes, j'ay veu en ma vie des filles aussi rusées et fines que les plus anciennes femmes mariées, voire jusqu'à estre très-bonnes et rusées maquerelles, ne se contentant de leur bien, mais en pourchassoient à autruy.
—Ce fut une fille en nostre Cour qui inventa et fit joüer cette belle comédie intituléele Paradis d'Amour, dans la salle de Bourbon, à huis clos, où il n'y avoit que les comédiens, qui servoient de joüeurs et de spectateurs tout ensemble. Ceux qui en sçavent l'histoire m'entendent bien. Elle fut joüée par six personnages de trois hommes et trois femmes; l'un estoit prince, qui avoit sa dame qui estoit grande, mais non pas trop aussi; toute-fois il l'aimoit fort: l'autre estoit un seigneur, et celui-là joüoit avec la grande dame, qui estoit de riche matière: le troisiesme estoit gentilhomme, qui s'apparioit avec la fille: car, la galante qu'elle estoit, elle vouloit joüer son personnage aussi bien que lesautres. Aussi costumierement l'auteur d'une comédie joüe son personnage ou le prologue, comme fit celle-là, qui certes, toute fille qu'elle estoit, le joüa aussi bien, ou possible, mieux que les mariées. Aussi avoit-elle vu son monde ailleurs qu'en son pays, et, comme dit l'Espagnol,raffinada en Secobia, «raffiné en Ségovie,» qui est un proverbe en Espagne, d'autant que les bons draps se raffinent en Ségovie.
—J'ay ouy parler et raconter de beaucoup de filles, qui, en servant leurs dames et maistresses de dariolettes[75], vouloient aussi taster de leurs morceaux. Telles dames aussi souvent sont esclaves de leurs damoiselles, craignants qu'elles ne les descouvrent et publient leurs amours. Ce fut une fille à qui j'ouys dire un jour que c'estoit une grande sottise aux filles de mettre leur honneur à leur devant, et que, si les unes, sottes, en faisoient scrupule, qu'elle n'en daignoit faire: et qu'à tout cela il n'y a que le scandale: mais la mode de tenir son cas secret et caché rabille tout; et ce sont des sottes et indignes de vivre au monde, qui ne s'en sçavent aider et la pratiquer. Une dame espagnole, pensant que sa fille appréhendast le forcement du premier lict nuptial, et y allant, se mit à l'exhorter et persuader que ce n'estoit rien, et qu'elle n'y auroit point de douleur, et que de bon cœur elle voudroit estre en sa place pour luy faire mieux à connoistre; la fille respondit:Bezo las manos, senora madre, de tal merced, que bien la tomare yo por my; c'est à dire: «Grand mercy, ma mère, d'un si bon office, que moy-mesme je me le feray bien.»
—J'ay ouy raconter d'une fille de très-haut lignage, laquelle s'en estant aidée à se donner du plaisir, on parla de la marier vers l'Espagne. Il y eut quelqu'un de ses plus secrets amys qui luy dit un jour en joüant qu'ils s'estonnoit fort d'elle, qui avoit tant aimé le levant, de ce qu'elle alloit naviguer vers le couchant et occident, parce que l'Espagne est vers l'occident. La dame luy respondit: «Ouy, j'ay ouy dire aux mariniers qui ont beaucoup voyagé, que la navigation du levant est très-plaisante et agréable; ce que j'ay souvent pratiqué par la boussole que je porte ordinairement sur moy; mais je m'en aideray, quand je seray en l'occident, pour aller droit au levant.» Les bons interprétes sçauront bien interpréter cette allégorie et la deviner sans que jela glose. Je vous laisse à penser par ces mots si cette fille avoit tousjours dit ses heures de Nostre-Dame.
—Une autre que j'ay ouy nommer, laquelle ayant ouy raconter des merveilles de la ville de Venise, de ses singularitez, et de la liberté qui regnoit pour toutes personnes, et mesme pour les putains et courtisannes: «Hélas! dit-elle à une de ses compagnes, si nous eussions fait porter tout nostre vaillant en ce lieu-là par lettre de banque, et que nous y fussions pour faire cette vie courtisanesque, plaisante et heureuse, à laquelle toute autre ne sçauroit approcher, quand bien nous serions emperieres de tout le monde!» Voilà un plaisant souhait, et bon; et de fait, je croy que celles qui veulent faire cette vie ne peuvent estre mieux que là.
—J'aymerois autant un souhait que fit une dame du temps passé, laquelle se faisant raconter à un pauvre esclave eschapé de la main des Turcs des tourments et maux qu'ils luy faisoient et à tous les autres pauvres chrestiens, quand ils les tenoient, celuy qui avoit esté esclave luy en raconta assez, et de toutes sortes de cruautez. Elle s'advisa de lui demander ce qu'ils faisoient aux femmes. «Hélas! madame, dit-il, ils leur font tant cela qu'ils les en font »mourir.—Pleust-il doncques au ciel, respondit-elle, que je »mourusse pour la foy ainsi martyre!»
—Trois grandes dames estoient ensemble un jour, que je sçay, qui se mirent sur des souhaits. L'une dit: «Je voudrois avoir un tel pommier qui produisist tous les ans autant de pommes d'or comme il produit de fruit naturel.» L'autre disoit: «Je voudrois qu'un tel pré me produisist autant de perles et pierreries comme il fait de fleurs.» La troisième, qui estoit fille, dit: «Je voudrois avoir une suye dont les trous me valussent autant que celuy d'une telle dame favorisée d'un tel roy que je ne nommeray point; mais je voudrois que mon trou fust visité de plus de pigeons que n'est le sien.» Ces dames ne ressembloient pas à une dame espagnolle dont la vie est escrite dans l'Histoire d'Espagne, laquelle, un jour que le grand Alphonse, roy d'Arragon, faisoit son entrée dans Sarragosse, se vint jetter à genoux devant luy et luy demander justice. Le Roy ainsi qu'il la vouloit ouyr, elle demanda de luy parler à part, ce qu'il luy octroya: et, s'estant plainte de son mary, qui couchoit avec elle trente-deux fois tant de jour que de nuict, qu'il ne luy donnoit patience, ny cesse, ny repos; le Roy, ayant envoyé querir le mary et sceu qu'il estoit vray, ne pensant point faillirpuis qu'elle estoit sa femme; le conseil de Sa Majesté arresté sur ce fait, le Roy ordonna qu'il ne la toucheroit que six fois; non sans s'esmerveiller grandement (dit-il) de la grande chaleur et puissance de cet homme, et de la grande froideur et continence de cette femme, contre tout le naturel des autres (dit l'Histoire), qui vont à jointes mains requerir leurs marys et autres hommes pour en avoir, et se douloir quand ils donnent à d'autres ce qui leur appartient. Cette dame ne ressembloit pas à une fille, damoiselle de maison, laquelle, le lendemain de ses nopces, racontant à aucunes de ses compagnes ses adventures de la nuict passée: «Comment! dit-elle, et n'est-ce que cela? Comme j'avois entendu dire à aucunes de vous autres, et à d'autres femmes, et à d'autres hommes, qui font tant des braves et galants, et qui promettent monts et merveilles, ma foy, mes compagnes et amyes, cet homme (parlant de son mary), qui faisoit tant de l'eschauffé amoureux, et du vaillant, et d'un si bon coureur de bague, pour toute course n'en a fait que quatre, ainsi que l'on court ordinairement trois pour la bague, et l'autre pour les dames: encore entre les quatre y a-t-il fait plus de poses qu'il n'en fut fait hier au soir au grand bal.» Pensez que puis qu'elle se plaignoit de si peu, elle en vouloit avoir la douzaine: mais tout le monde ne ressemble pas au gentilhomme espagnol. Et voilà comme elles se moquent de leurs marys. Ainsi que fit une, laquelle, au commencement et premier soir de ses nopces, ainsi que son mary la vouloit charger, elle fit de la revesche et de l'opiniastre fort à la charge. Mais il s'advisa de luy dire que, s'il prenoit son grand poignard, il y auroit bien un autre jeu, et qu'il y auroit bien à crier; de quoy elle, craignant ce grand dont il la menaçoit, se laissa aller aussitost: mais ce fut elle qui le lendemain n'en eut plus peur, et, ne s'estant contentée du petit, luy demanda du premier abord où estoit ce grand dont il l'avoit menacée le soir avant. A quoy le mary respondit qu'il n'en avoit point, qu'il se moquoit; mais qu'il faloit qu'elle se contentast de si peu de provision qu'il avoit sur luy. Alors elle dit: «Est-ce bien fait cela, de se moquer ainsi des pauvres et simples filles?» Je ne sais si l'on doit appeler cette fille simple et niaise, ou bien fine et rusée, qui en avoit tasté auparavant. Je m'en rapporte aux diffiniteurs. Bien plus estoit simple une autre fille, laquelle s'estant plainte à la justice qu'un galant l'avoit prise par force, et luy enquis sur cefait, il respondit: «Messieurs, je m'en rapporte à elle s'il est vray, et si elle-mesme n'a pris mon cas et l'a mis de la main propre dans le sien.—Hà! Messieurs, dit la fille, il est bien vray cela; mais qui ne l'eust fait? car, après qu'il m'eust couchée et troussée, il me mit son cas roide et pointu comme un baston contre le ventre, et m'en donnoit de si grands coups que j'eus peur qu'il ne me le perçast et n'y fist un trou. Dame, je le pris alors et le mis dans le trou qui estoit tout fait.» Si cette fille estoit simplette, ou le contrefaisoit, je m'en rapporte.
—Je vous feray deux comptes de deux femmes mariées, simples comme celle-là, ou bien rusées, ainsi qu'on voudra. Ce fut d'une très-grande dame que j'ay connue, laquelle estoit très-belle, et pour cela fort désirée. Ainsi qu'un jour un très-grand prince a requit d'amour, voire l'en sollicitoit fort en luy promettant de très-belles et grandes conditions, tant de grandeurs que de richesses pour elle et pour son mary, tellement qu'elle, ayant de telles douces tentations, y presta assez doucement l'oreille; toute-fois du premier coup ne s'y voulut laisser aller, mais, comme simplette, nouvelle et jeune mariée, n'ayant encore veu son monde, vint descouvrir le tout à son mary et luy demander avis si elle le feroit. Le mary luy respondit soudain: «Nenny, m'amie. Hélas! que penseriez-vous faire, et de quoy parlez-vous? d'un infame trait à jamais irréparable pour vous et pour moy.—Hà! mais, Monsieur, répliqua la dame, vous serez aussi grand, et moi si grande qu'il n'y aura rien à redire.» Pour fin le mary ne voulut dire ouy; mais la dame, qui commença à prendre cœur par après et se faire habile, ne voulut perdre ce party, et le prit avec ce prince et avec d'autres encore, en renonçant à sa sotte simplicité. J'ay ouy faire ce conte à un qui le tenoit de ce grand prince et l'avoit ouy de la dame, à laquelle il en fit la réprimande, et qu'en telles choses il ne faloit jamais s'en conseiller au mary, et qu'il y avoit autre conseil en sa Cour. Cette dame estoit aussi simple, ou plus, qu'une autre que j'ay ouy dire, à laquelle un jour un honneste gentilhomme présentant son service amoureux assez près de son mary, qui entretenoit pour lors de devis une autre dame, il luy vint mettre son eprevier, ou, pour plus clairement parler, son instrument entre les mains. Elle le prit, et, le serrant fort estroitement et se tournant vers son mary, luy dit: «Mon mary, voyez le beau présent que me fait ce gentilhomme; le recevray-je? dites-le-moy.» Le pauvre gentilhomme, estonné, retire à soy son eprevier de si granderudesse, que, rencontrant une pointe de diamant qu'elle avoit au doigt, le luy esserta de telle façon d'un bout à l'autre, qu'elle le cuida perdre du tout, et non sans grande douleur, voire en danger de la vie, ayant sorti de la porte assez hastivement, et arrousant la chambre du sang qui desgoutoit par-tout. Mais le mary ne courut après luy pour luy faire aucun outrage pour ce sujet; il s'en mit seulement fort à rire, tant pour la simplicité de sa pauvre femmelette, que pour le beau présent produit, joint qu'il en estoit assez puny. Voilà deux femmes fort simples, lesquelles, et quelques-unes de leurs semblables (car il y en a assez), ne ressemblent pas à plusieurs et à une infinité qui se rencontrent dans le monde, qui sont plus doubles et fines que celles-là, qui ne demandent conseil à leurs marys, ny qui leur montrent tels présents qu'on leur fait.
J'ay ouy raconter en Espagne d'une fille, laquelle la premiere nuict de ses nopces, ainsi que son mary s'efforçoit et s'ahanoit[76]de forcer sa forteresse, non sans se faire mal, elle se mit à rire et lui dire:Senor, bien es razon que seays martyr, pues que io soy virgen; mas, pues que io tomo la patientia, bien la podeys tomar; c'est-à-dire: «Seigneur, c'est bien raison que vous soyez martyr, puis que je suis vierge; mais d'autant que je prends patience, vous la pouvez bien prendre.» Celle-là, en revanche de l'autre qui s'estoit moqué de sa femme, se moquoit bien de son mary. Comme certes plusieurs filles ont bien raison de se moquer à telle nuict, mesme quand elles ont sceu auparavant ce que c'est, ou l'ont appris d'autres, ou d'elles-mesmes s'en sont doutées et imaginées ce grand point de plaisir qu'elles estiment très-grand et perdurable. Une autre dame espagnole, qui, le lendemain de ses nopces, racontant les vertus de son mary, en dit plusieurs,fors, dit-elle,que no era buen contador y arithmetico, porque no sapra multiplicar; en françois, «qu'il n'estoit point bon compteur et arithméticien, parce qu'il ne sçavoit pas multiplier.»
Une dame de bon lieu et de bonne maison, que j'ay connue et ouy parler, le soir de ses nopces, que chacun estoit aux escoutes à l'accoustumée, comme son mary luy eust livré le premier assaut, estant un peu sur son repos, non pas du dormir, luy demanda si elle en voudrait encore; gentiment elle luy respondit: «Ce qu'il vous plaira, monsieur.» Pensez qu'à telle response le galant marydevoit estre bien estonné. Telles filles qui disent de telles sornettes si promptement après les nopces, pourroient bien donner de bons martels à leurs pauvres marys et leur faire à croire qu'ils ne sont les premiers qui ont mouillé l'ancre dans leur fonds, ny les derniers qui le mouilleront; car il ne faut point douter que qui ne s'efforce et ne se tue à saper sa femme, qu'elle ne s'advise à luy faire porter les cornes, ce disoit un ancien proverbe françois:Et qui ne la contente pas, va ailleurs chercher son repas. Toutefois, quand une femme tire ce qu'elle peut de l'homme, elle l'assomme, c'est-à-dire qu'il en meurt; et c'est un dire ancien qu'il ne faut tirer de son amy ce qu'on voudrait bien, et qu'il le faut espargner tant que l'on peut; mais non pas le mary, duquel il en faut tirer ce qu'on peut. Voilà pourquoy, dit le refrain espagnol,que el primero pensamiento de la muger, luego que es casada, es de embiudarse; c'est-à-dire: «Le premier pensement de la femme mariée est de songer à se faire veufve.» Ce refrain n'est pas général, comme j'espere le dire ailleurs, mais il n'est que pour aucunes.