CHAPITRE VARABIAN-TUNNEL.

La pêche des éponges. (Page 238.)Agrandir

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—On voit bien, répliquai-je, que ces historiens n'ont pas navigué à bord duNautilus.

—En effet, répondit en souriant le capitaine, et sous ce rapport, les modernes ne sont pas plus avancés que les anciens. Il a fallu bien des siècles pour trouver la puissance mécanique de la vapeur! Qui sait si dans cent ans, on verra un secondNautilus! Les progrès sont lents, monsieur Aronnax.

—C'est vrai, répondis-je, votre navire avance d'un siècle, de plusieurs peut-être, sur son époque. Quel malheur qu'un secret pareil doive mourir avec son inventeur!»

Le capitaine Nemo ne me répondit pas. Après quelques minutes de silence:

Quelques cabanes de bois ou de roseaux. (Page 246.)Agrandir

Quelques cabanes de bois ou de roseaux. (Page 246.)Agrandir

«Vous me parliez, dit-il, de l'opinion des anciens historiens sur les dangers qu'offre la navigation de la mer Rouge?

—C'est vrai, répondis-je, mais leurs craintes n'étaient-elles pas exagérées?

—Oui et non, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, qui me parut posséder à fond «sa mer Rouge.» Ce qui n'est plus dangereux pour un navire moderne, bien gréé, solidement construit, maître de sa direction grâce à l'obéissante vapeur, offrait des périls de toutes sortes aux bâtiments des anciens. Il faut se représenter ces premiers navigateurs s'aventurant sur des barques faites de planches cousues avec des cordes de palmier, calfatées de résine pilée et enduites de graisse de chiens de mer. Ilsn'avaient pas même d'instruments pour relever leur direction, et ils marchaient à l'estime au milieu de courants qu'ils connaissaient à peine. Dans ces conditions, les naufrages étaient et devaient être nombreux. Mais de notre temps, les steamers qui font le service entre Suez et les mers du Sud n'ont plus rien à redouter descolèresde ce golfe, en dépit des moussons contraires. Leurs capitaines et leurs passagers ne se préparent pas au départ par des sacrifices propitiatoires, et, au retour, ils ne vont plus, ornés de guirlandes et de bandelettes dorées, remercier les dieux dans le temple voisin.

—J'en conviens, dis-je, et la vapeur me paraît avoir tué la reconnaissance dans le cœur des marins. Mais, capitaine, puisque vous semblez avoir spécialement étudié cette mer, pouvez-vous m'apprendre quelle est l'origine de son nom?

—Il existe, monsieur Aronnax, de nombreuses explications à ce sujet. Voulez-vous connaître l'opinion d'un chroniqueur duXIVesiècle?

—Volontiers.

—Ce fantaisiste prétend que son nom lui fut donné après le passage des Israélites, lorsque le Pharaon eut péri dans les flots qui se refermèrent à la voix de Moïse:

En signe de cette merveille,Devint la mer rouge et vermeille.Non puis ne surent la nommerAutrement que la rouge mer.

En signe de cette merveille,

Devint la mer rouge et vermeille.

Non puis ne surent la nommer

Autrement que la rouge mer.

—Explication de poëte, capitaine Nemo, répondis-je, mais je ne saurais m'en contenter. Je vous demanderai donc votre opinion personnelle.

—La voici. Suivant moi, monsieur Aronnax, il faut voir dans cette appellation de mer Rouge une traduction du mot hébreu «Edrom», et si les anciens lui donnèrent ce nom, ce fut à cause de la coloration particulière de ses eaux.

—Jusqu'ici cependant je n'ai vu que des flots limpides et sans aucune teinte particulière.

—Sans doute, mais en avançant vers le fond du golfe, vous remarquerez cette singulière apparence. Je me rappelle avoir vu la baie de Tor entièrement rouge, comme un lac de sang.

—Et cette couleur, vous l'attribuez à la présence d'une algue microscopique?

—Oui. C'est une matière mucilagineuse pourpre produite par ces chétives plantules connues sous le nom detrichodesmies, et dont il faut quarante mille pour occuper l'espace d'un millimètre carré. Peut-être en rencontrerez-vous, quand nous serons à Tor.

—Ainsi, capitaine Nemo, ce n'est pas la première fois que vous parcourez la mer Rouge à bord duNautilus?

—Non, monsieur.

—Alors, puisque vous parliez plus haut du passage des Israélites et de la catastrophe des Égyptiens, je vous demanderai si vous avez reconnu sous les eaux des traces de ce grand fait historique?

—Non, monsieur le professeur, et cela pour une excellente raison.

—Laquelle?

—C'est que l'endroit même où Moïse a passé avec tout son peuple est tellement ensablé maintenant que les chameaux y peuvent à peine baigner leur jambes. Vous comprenez que monNautilusn'aurait pas assez d'eau pour lui.

—Et cet endroit?... demandai-je.

—Cet endroit est situé un peu au-dessus de Suez, dans ce bras qui formait autrefois un profond estuaire, alors que la mer Rouge s'étendait jusqu'aux lacs amers. Maintenant, que ce passage soit miraculeux ou non, les Israélites n'en ont pas moins passé là pour gagner la Terre promise, et l'armée de Pharaon a précisément péri en cet endroit. Je pense donc que des fouillespratiquéesau milieu de ces sables mettraient à découvert une grande quantité d'armes et d'instruments d'origine égyptienne.

—C'est évident, répondis-je, et il faut espérer pour les archéologues que ces fouilles se feront tôt ou tard, lorsque des villes nouvelles s'établiront sur cet isthme, après le percement du canal de Suez. Un canal bien inutile pour un navire tel que leNautilus!

—Sans doute, mais utile au monde entier, dit le capitaine Nemo. Les anciens avaient bien compris cette utilité pour leurs affaires commerciales d'établir une communication entre la mer Rouge et la Méditerranée; mais ils ne songèrent point à creuser un canal direct, et ils prirent le Nil pour intermédiaire. Très-probablement, le canal qui réunissait le Nil à la mer Rouge fut commencé sous Sésostris, si l'on en croit la tradition. Ce qui est certain, c'est que, 615 ans avant Jésus-Christ, Necos entreprit les travaux d'un canal alimenté par les eaux du Nil, à travers la plaine d'Égypte qui regarde l'Arabie. Ce canal se remontait en quatre jours, et sa largeur était telle que deux trirèmes pouvaient y passer de front. Il fut continué par Darius, fils d'Hytaspe, et probablement achevé par Ptolémée II. Strabon le vit employé à la navigation; mais la faiblesse de sa pente entre son point de départ, près de Bubaste, et la mer Rouge, ne le rendait navigable que pendant quelques mois de l'année. Ce canal servit au commerce jusqu'au siècle des Antonins; abandonné, ensablé, puis rétablipar les ordres du calife Omar, il fut définitivement comblé en 761 ou 762 par le calife Al-Mansor, qui voulut empêcher les vivres d'arriver à Mohammed-ben-Abdoallah, révolté contre lui. Pendant l'expédition d'Égypte, votre général Bonaparte retrouva les traces de ces travaux dans le désert de Suez, et, surpris par la marée, il faillit périr quelques heures avant de rejoindre Hadjaroth, là même où Moïse avait campé trois mille trois cents ans avant lui.

—Eh bien, capitaine, ce que les anciens n'avaient osé entreprendre, cette jonction entre les deux mers qui abrégera de neuf mille kilomètres la route de Cadix aux Indes, M. de Lesseps l'a fait, et avant peu, il aura changé l'Afrique en une île immense.

—Oui, monsieur Aronnax, et vous avez le droit d'être fier de votre compatriote. C'est un homme qui honore plus une nation que les plus grands capitaines! Il a commencé comme tant d'autres par les ennuis et les rebuts, mais il a triomphé, car il a le génie de la volonté. Et il est triste de penser que cette œuvre, qui aurait dû être une œuvre internationale, qui aurait suffi à illustrer un règne, n'aura réussi que par l'énergie d'un seul homme. Donc, honneur à M. de Lesseps!

—Oui, honneur à ce grand citoyen, répondis-je, tout surpris de l'accent avec lequel le capitaine Nemo venait de parler.

—Malheureusement, reprit-il, je ne puis vous conduire à travers ce canal de Suez, mais vous pourrez apercevoir les longues jetées de Port-Saïd après-demain, quand nous serons dans la Méditerranée.

—Dans la Méditerranée! m'écriai-je.

—Oui, monsieur le professeur. Cela vous étonne?

—Ce qui m'étonne, c'est de penser que nous y serons après-demain.

—Vraiment?

—Oui, capitaine, bien que je dusse être habitué à ne m'étonner de rien depuis que je suis à votre bord!

—Mais à quel propos cette surprise?

—A propos de l'effroyable vitesse que vous serez forcé d'imprimer auNautiluss'il doit se retrouver après-demain en pleine Méditerranée, ayant fait le tour de l'Afrique et doublé le cap de Bonne-Espérance!

—Et qui vous dit qu'il fera le tour de l'Afrique, monsieur le professeur? Qui vous parle de doubler le cap de Bonne-Espérance?

—Cependant, à moins que leNautilusne navigue en terre ferme et qu'il ne passe par-dessus l'isthme....

—Ou par-dessous, monsieur Aronnax.

—Par-dessous?

—Sans doute, répondit tranquillement le capitaine Nemo. Depuis longtempsla nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes font aujourd'hui à sa surface.

—Quoi! il existerait un passage!

—Oui, un passage souterrain que j'ai nommé Arabian-Tunnel. Il prend au-dessous de Suez et aboutit au golfe de Péluse.

—Mais cet isthme n'est composé que de sables mouvants?

—Jusqu'à une certaine profondeur. Mais à cinquante mètres seulement se rencontre une inébranlable assise de roc.

—Et c'est par hasard que vous avez découvert ce passage? demandai-je de plus en plus surpris.

—Hasard et raisonnement, monsieur le professeur, et même, raisonnement plus que hasard.

—Capitaine, je vous écoute, mais mon oreille résiste à ce qu'elle entend.

—Ah monsieur!Aures habent et non audientest de tous les temps. Non seulement ce passage existe, mais j'en ai profité plusieurs fois. Sans cela, je ne me serais pas aventuréaujourd'huidans cette impasse de la mer Rouge.

—Est-il indiscret de vous demander comment vous avez découvert ce tunnel?

—Monsieur, me répondit le capitaine, il n'y peut y avoir rien de secret entre gens qui ne doivent plus se quitter.»

Je ne relevai pas l'insinuation et j'attendis le récit du capitaine Nemo.

«Monsieur le professeur, me dit-il, c'est un simple raisonnement de naturaliste qui m'a conduit à découvrir ce passage que je suis seul à connaître. J'avais remarqué que dans la mer Rouge et dans la Méditerranée, il existait un certain nombre de poissons d'espèces absolument identiques, des ophidies, des fiatoles, des girelles, des persègues, des joels, des exocets. Certain de ce fait je me demandai s'il n'existait pas de communication entre les deux mers. Si elle existait, le courant souterrain devait forcément aller de la mer Rouge à la Méditerranée par le seul effet de la différence des niveaux. Je pêchai donc un grand nombre de poissons aux environs de Suez. Je leur passai à la queue un anneau de cuivre, et je lesrejetaià la mer. Quelques mois plus tard, sur les côtes de Syrie, je reprenais quelques échantillons de mes poissons ornés de leur anneau indicateur. La communication entre les deux m'était donc démontrée. Je la cherchai avec monNautilus, je la découvris, je m'y aventurai, et avant peu, monsieur le professeur, vous aussi vous aurez franchi mon tunnel arabique!»

Ce jour même, je rapportai à Conseil et à Ned Land la partie de cette conversation qui les intéressait directement. Lorsque je leur appris que, dans deux jours, nous serions au milieu des eaux de la Méditerranée, Conseil battit des mains, mais le Canadien haussa les épaules.

«Un tunnel sous-marin! s'écria-t-il, une communication entre les deux mers! Qui a jamais entendu parler de cela?

—Ami Ned, répondit Conseil, aviez-vous jamais entendu parler duNautilus? Non! il existe cependant. Donc, ne haussez pas les épaules si légèrement, et ne repoussez pas les choses sous prétexte que vous n'en avez jamais entendu parler.

—Nous verrons bien! riposta Ned Land, en secouant la tête. Après tout, je ne demande pas mieux que de croire à son passage, à ce capitaine, et fasse le ciel qu'il nous conduise, en effet, dans la Méditerranée.»

Le soir même, par 21° 30′ de latitude nord, leNautilus, flottant à la surface de la mer, se rapprocha de la côte arabe. J'aperçus Djeddah, important comptoir de l'Égypte, de la Syrie, de la Turquie et des Indes. Je distinguai assez nettement l'ensemble de ses constructions, les navires amarrés le long des quais, et ceux que leur tirant d'eau obligeait à mouiller en rade. Le soleil, assez bas sur l'horizon, frappait en plein les maisons de la ville et faisait ressortir leur blancheur. En dehors, quelques cabanes de bois ou de roseaux indiquaient le quartier habité par les Bédouins.

Bientôt Djeddah s'effaça dans les ombres du soir, et leNautilusrentra sous les eaux légèrement phosphorescentes.

Le lendemain, 10 février, plusieurs navires apparurent qui couraient à contre-bord de nous. LeNautilusreprit sa navigation sous-marine; mais à midi, au moment du point, la mer étant déserte, il remonta jusqu'à sa ligne de flottaison.

Accompagné de Ned et de Conseil, je vins m'asseoir sur la plate-forme. La côte à l'est se montrait comme une masse à peine estompée dans un humide brouillard.

Appuyés sur les flancs du canot, nous causions de choses et d'autres, quand Ned Land tendant sa main vers un point de la mer, me dit:

«Voyez-vous là quelque chose, monsieur le professeur?

—Non, Ned, répondis-je, mais je n'ai pas vos yeux, vous le savez.

—Regardez bien, reprit Ned, là, par tribord devant, à peu près à la hauteur du fanal! Vous ne voyez pas une masse qui semble remuer?

—En effet, dis-je, après une attentive observation, j'aperçois comme un long corps noirâtre à la surface des eaux.

—Un autreNautilus? dit Conseil.

—Non, répondit le Canadien, mais je me trompe fort, ou c'est là quelque animal marin.

—Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge? demanda Conseil.

—Oui, mon garçon, répondis-je, on en rencontre quelquefois.

—Ce n'est point une baleine, reprit Ned Land, qui ne perdait pas des yeux l'objet signalé. Les baleines et moi, nous sommes de vieilles connaissances, et je ne me tromperais pas à leur allure.

—Attendons, dit Conseil. LeNautilusse dirige de ce côté, et avant peu nous saurons à quoi nous en tenir.»

En effet, cet objet noirâtre ne fut bientôt qu'à un mille de nous. Il ressemblait à un gros écueil échoué en pleine mer. Qu'était-ce? Je ne pouvais encore me prononcer.

«Ah! il marche! il plonge! s'écria Ned Land. Mille diables! Quel peut être cet animal? Il n'a pas la queue bifurquée comme les baleines ou les cachalots, et ses nageoires ressemblent à des membres tronqués.

—Mais alors...., fis-je.

—Bon, reprit le Canadien, le voilà sur le dos, et il dresse ses mamelles en l'air!

—C'est une sirène, s'écria Conseil, une véritable sirène, n'en déplaise à monsieur.»

Ce nom de sirène me mit sur la voie, et je compris que cet animal appartenait à cet ordre d'êtres marins, dont la fable a fait les sirènes, moitié femmes et moitié poissons.

«Non, dis-je à Conseil, ce n'est point une sirène, mais un être curieux dont il reste a peine quelques échantillons dans la mer Rouge. C'est un dugong.

—Ordre des syréniens, groupe des pisciformes, sous-classe des monodelphiens, classe des mammifères, embranchement des vertébrés,» répondit Conseil.

Et lorsque Conseil avait ainsi parlé, il n'y avait plus rien à dire.

Cependant Ned Land regardait toujours. Ses yeux brillaient de convoitise à la vue de cet animal. Sa main semblait prête à le harponner. On eût dit qu'il attendait le moment de se jeter à la mer pour l'attaquer dans son élément.

«Voyez-vous là quelque chose?» (Page 246.)Agrandir

«Voyez-vous là quelque chose?» (Page 246.)Agrandir

«Oh! monsieur, me dit-il d'une voix tremblante d'émotion, je n'ai jamais tué de «cela».

Tout le harponneur était dans ce mot.

En cet instant, le capitaine Nemo parut sur la plate-forme. Il aperçut le dugong. Il comprit l'attitude du Canadien, et s'adressant directement à lui:

«Si vous teniez un harpon, maître Land, est-ce qu'il ne vous brûlerait pas la main?

—Comme vous dites, monsieur.

—Et il ne vous déplairait pas de reprendre pour un jour votre métier de pêcheur, et d'ajouter ce cétacé à la liste de ceux que vous avez déjà frappés?

Le gigantesque animal soulevait l'embarcation. (Page 252.)Agrandir

Le gigantesque animal soulevait l'embarcation. (Page 252.)Agrandir

—Cela ne me déplairait point.

—Eh bien, vous pouvez essayer.

—Merci, monsieur, répondit Ned Land dont les yeux s'enflammèrent.

—Seulement, reprit le capitaine, je vous engage à ne pas manquer cet animal, et cela dans votre intérêt.

—Est-ce que ce dugong est dangereux à attaquer? demandai-je malgré le haussement d'épaule du Canadien.

—Oui, quelquefois, répondit le capitaine. Cet animal revient sur ses assaillants et chavire leur embarcation. Mais pour maître Land, ce danger n'est pas à craindre. Son coup d'œil est prompt, son bras est sûr. Si je lui recommande de ne pas manquer ce dugong, c'est qu'on le regarde justementcomme un fin gibier, et je sais que maître Land ne déteste pas les bons morceaux.

—Ah! fit le Canadien, cette bête-là se donne aussi le luxe d'être bonne à manger?

—Oui, maître Land. Sa chair, une viande véritable, est extrêmement estimée, et on la réserve dans toute la Malaisie pour la table des princes. Aussi fait-on à cet excellent animal une chasse tellement acharnée que, de même que le lamantin, son congénère, il devient de plus en plus rare.

—Alors, monsieur le capitaine, dit sérieusement Conseil, si par hasard celui-ci était le dernier de sa race, ne conviendrait-il pas de l'épargner,—dans l'intérêt de la science?

—Peut-être, répliqua le Canadien; mais, dans l'intérêt de la cuisine, il vaut mieux lui donner la chasse.

—Faites donc, maître Land,» répondit le capitaine Nemo.

En ce moment sept hommes de l'équipage, muets et impassibles comme toujours, montèrent sur la plate-forme. L'un portait un harpon et une ligne semblable à celles qu'emploient les pêcheurs de baleines. Le canot fut déponté, arraché de son alvéole, lancé à la mer. Six rameurs prirent place sur leurs bancs et le patron se mit à la barre. Ned, Conseil et moi, nous nous assîmes à l'arrière.

«Vous ne venez pas, capitaine? demandai-je.

—Non, monsieur, mais je vous souhaite une bonne chasse.»

Le canot déborda, et, enlevé par ses six avirons, il se dirigea rapidement vers le dugong, qui flottait alors à deux milles duNautilus.

Arrivé à quelques encablures du cétacé, il ralentit sa marche, et les rames plongèrent sans bruit dans les eaux tranquilles. Ned Land, son harpon à la main, alla se placer debout sur l'avant du canot. Le harpon qui sert à frapper la baleine est ordinairement attaché à une très-longue corde qui se dévide rapidement lorsque l'animal blessé l'entraîne avec lui. Mais ici la corde ne mesurait pas plus d'une dizaine de brasses, et son extrémité était seulement frappée sur un petit baril qui, en flottant, devait indiquer la marche du dugong sous les eaux.

Je m'étais levé et j'observais distinctement l'adversaire du Canadien. Ce dugong, qui porte aussi le nom d'halicore, ressemblait beaucoup au lamantin. Son corps oblong se terminait par une caudale très-allongée et ses nageoires latérales par de véritables doigts. Sa différence avec le lamantin consistait en ce que sa mâchoire supérieure était armée de deux dents longues et pointues, qui formaient de chaque côté des défenses divergentes.

Ce dugong, que Ned Land se préparait à attaquer, avait des dimensions colossales, et sa longueur dépassait au moins sept mètres. Il ne bougeaitpas et semblait dormir à la surface des flots, circonstance qui rendait sa capture plus facile.

Le canot s'approcha prudemment à trois brasses de l'animal. Les avirons restèrent suspendus sur leurs dames. Je me levai à demi. Ned Land, le corps un peu rejeté en arrière, brandissait son harpon d'une main exercée.

Soudain, un sifflement se fit entendre, et le dugong disparut. Le harpon, lancé avec force, n'avait frappé que l'eau sans doute.

«Mille diables! s'écria le Canadien furieux, je l'ai manqué!

—Non, dis-je, l'animal est blessé, voici son sang, mais votre engin ne lui est pas resté dans le corps.

—Mon harpon! mon harpon!» cria Ned Land.

Les matelots se remirent à nager, et le patron dirigea l'embarcation vers le baril flottant. Le harpon repêché, le canot se mit à la poursuite de l'animal.

Celui-ci revenait de temps en temps à la surface de la mer pour respirer. Sa blessure ne l'avait pas affaibli, car il filait avec une rapidité extrême. L'embarcation, manœuvrée par des bras vigoureux, volait sur ses traces. Plusieurs fois elle l'approcha à quelques brasses, et le Canadien se tenait prêt à frapper; mais le dugong se dérobait par un plongeon subit, et il était impossible de l'atteindre.

On juge de la colère qui surexcitait l'impatient Ned Land. Il lançait au malheureux animal les plus énergiques jurons de la langue anglaise. Pour mon compte, je n'en étais encore qu'au dépit de voir le dugong déjouer toutes nos ruses.

On le poursuivit sans relâche pendant une heure, et je commençais à croire qu'il serait très-difficile de s'en emparer, quand cet animal fut pris d'une malencontreuse idée de vengeance dont il eut à se repentir. Il revint sur le canot pour l'assaillir à son tour.

Cette manœuvre n'échappa point au Canadien.

«Attention!» dit-il.

Le patron prononça quelques mots de sa langue bizarre, et sans doute il prévint ses hommes de se tenir sur leur garde.

Le dugong, arrivé à vingt pieds du canot, s'arrêta, huma brusquement l'air avec ses vastes narines percées non à l'extrémité, mais à la partie supérieure de son museau. Puis, prenant son élan, il se précipita sur nous.

Le canot ne put éviter son choc; à demi renversé, il embarqua une ou deux tonnes d'eau qu'il fallut vider; mais, grâce à l'habileté du patron, abordé de biais et non de plein, il ne chavira pas. Ned Land, cramponnéà l'étrave, lardait de coups de harpon le gigantesque animal, qui, de ses dents incrustées dans le plat-bord, soulevait l'embarcation hors de l'eau comme un lion fait d'un chevreuil. Nous étions renversés les uns sur les autres, et je ne sais trop comment aurait fini l'aventure, si le Canadien, toujours acharné contre la bête, ne l'eût enfin frappée au cœur.

J'entendis le grincement des dents sur la tôle, et le dugong disparut, entraînant le harpon avec lui. Mais bientôt le baril revint à la surface, et peu d'instants après, apparut le corps de l'animal, retourné sur le dos. Le canot le rejoignit, le prit à la remorque et se dirigea vers leNautilus.

Il fallut employer des palans d'une grande puissance pour hisser le dugong sur la plate-forme. Il pesait cinq mille kilogrammes. On le dépeça sous les yeux du Canadien, qui tenait à suivre tous les détails de l'opération. Le jour même, le stewart me servit au dîner quelques tranches de cette chair habilement apprêtée par le cuisinier du bord. Je la trouvai excellente, et même supérieure à celle du veau, sinon du bœuf.

Le lendemain 11 février, l'office duNautiluss'enrichit encore d'un gibier délicat. Une compagnie d'hirondelles de mer s'abattit sur leNautilus. C'était une espèce desterna nilotica, particulière à l'Égypte, dont le bec est noir, la tête grise et pointillée, l'œil entouré de points blancs, le dos, les ailes et la queue grisâtres, le ventre et la gorge blancs, les pattes rouges. On prit aussi quelques douzaines de canards du Nil, oiseaux sauvages d'un haut goût, dont le cou et le dessus de la tête sont blancs et tachetés de noir.

La vitesse duNautilusétait alors modérée. Il s'avançait en flânant, pour ainsi dire. J'observai que l'eau de la mer Rouge devenait de moins en moins salée, à mesure que nous approchions de Suez.

Vers cinq heures du soir, nous relevions au nord le cap de Ras-Mohammed. C'est ce cap qui forme l'extrémité de l'Arabie Pétrée, comprise entre le golfe de Suez et le golfe d'Acabah.

LeNautiluspénétra dans le détroit de Jubal, qui conduit au golfe de Suez. J'aperçus distinctement une haute montagne, dominant entre les deux golfes le Ras-Mohammed. C'était le mont Oreb, ce Sinaï, au sommet duquel Moïse vit Dieu face à face, et que l'esprit se figure incessamment couronné d'éclairs.

A six heures, leNautilus, tantôt flottant, tantôt immergé, passait au large de Tor, assise au fond d'une baie dont les eaux paraissaient teintées de rouge, observation déjà faite par le capitaine Nemo. Puis la nuit se fit, au milieu d'un lourd silence que rompaient parfois le cri du pélican et de quelques oiseaux de nuit, le bruit du ressac irrité par les rocs ou le gémissement lointain d'un steamer battant les eaux du golfe de ses pales sonores.

De huit à neuf heures, leNautilusdemeura à quelques mètres sous les eaux. Suivant mon calcul, nous devions être très-près de Suez. A travers les panneaux du salon, j'apercevais des fonds de rochers vivement éclairés par notre lumière électrique. Il me semblait que le détroit se rétrécissait de plus en plus.

A neuf heures un quart, le bateau étant revenu à la surface, je montai sur la plate-forme. Très-impatient de franchir le tunnel du capitaine Nemo, je ne pouvais tenir en place, et je cherchais à respirer l'air frais de la nuit.

Bientôt, dans l'ombre, j'aperçus un feu pâle, à demi-décoloré par la brume, qui brillait à un mille de nous.

«Un phare flottant,» dit-on près de moi.

Je me retournai et je reconnus le capitaine.

«C'est le feu flottant de Suez, reprit-il. Nous ne tarderons pas à gagner l'orifice du tunnel.

—L'entrée n'en doit pas être facile?

—Non, monsieur. Aussi j'ai pour habitude de me tenir dans la cage dutimonierpour diriger moi-même la manœuvre. Et maintenant, si vous voulez descendre, monsieur Aronnax, leNautilusva s'enfoncer sous les flots, et il ne reviendra à leur surface qu'après avoir franchi l'Arabian-Tunnel.»

Je suivis le capitaine Nemo. Le panneau se ferma, les réservoirs d'eau s'emplirent, et l'appareil s'immergea d'une dizaine de mètres.

Au moment oùjeme disposais à regagner ma chambre, le capitaine m'arrêta.

«Monsieur le professeur, me dit-il, vous plairait-il de m'accompagner dans la cage du pilote?

—Je n'osais vous le demander, répondis-je.

—Venez donc. Vous verrez ainsi tout ce que l'on peut voir de cette navigation à la fois sous-terrestre et sous-marine.»

Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central. A mi-rampe, il ouvrit une porte, suivit les coursives supérieures et arriva dans la cage du pilote, qui, on le sait, s'élevait à l'extrémité de la plate-forme.

C'était une cabine mesurant six pieds sur chaque face, à peu près semblable à celles qu'occupent les timoniers des steamboats du Mississipi ou de l'Hudson. Au milieu se manœuvrait une roue disposée verticalement, engrenée sur les drosses du gouvernail qui couraient jusqu'à l'arrière duNautilus. Quatre hublots de verres lenticulaires, évidés clans les parois de la cabine, permettaient à l'homme de barre de regarder dans toutes les directions.

Cette cabine était obscure; mais bientôt mes yeux s'accoutumèrent à cette obscurité, et j'aperçus le pilote, un homme vigoureux, dont les mains s'appuyaient sur les jantes de la roue. Au dehors, la mer apparaissait vivement éclairée par le fanal qui rayonnait en arrière de la cabine, à l'autre extrémité de la plate-forme.

«Maintenant, dit le capitaine Nemo, cherchons notre passage.»

Des fils électriques reliaient la cage du timonier avec la chambre des machines, et de là, le capitaine pouvait communiquer simultanément à sonNautilusla direction et le mouvement. Il pressa un bouton de métal, et aussitôt la vitesse de l'hélice fut très-diminuée.

Je regardais en silence la haute muraille très-accoreque nous longions en ce moment, inébranlable base du massif sableux de la côte. Nous la suivîmes ainsi pendant une heure, à quelques mètres de distance seulement. Le capitaine Nemo ne quittait pas du regard la boussole suspendue dans la cabine à ses deux cercles concentriques. Sur un simple geste, le timonier modifiait à chaque instant la direction duNautilus.

Je m'étais placé au hublot de bâbord, et j'apercevais de magnifiques substructions de coraux, des zoophytes, des algues et des crustacés agitant leurs pattes énormes, qui s'allongeaient hors des anfractuosités du roc.

A dix heures un quart, le capitaine Nemo prit lui-même la barre. Une large galerie, noire et profonde, s'ouvrait devant nous. LeNautiluss'y engouffra hardiment. Un bruissement inaccoutumé se fit entendre sur ses flancs. C'étaient les eaux de la mer Rouge que la pente du tunnel précipitait vers la Méditerranée. LeNautilussuivait le torrent, rapide comme une flèche, malgré les efforts de sa machine qui, pour résister, battait les flots à contre-hélice.

Sur les murailles étroites du passage, je ne voyais plus que des raies éclatantes, des lignes droites, des sillons de feu tracés par la vitesse sous l'éclat de l'électricité. Mon cœur palpitait, et je le comprimais de la main.

A dix heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo abandonna la roue du gouvernail, et se retournant vers moi:

«La Méditerranée,» me dit-il.

En moins de vingt minutes, leNautilus, entraîné par ce torrent, venait de franchir l'isthme de Suez.

Le lendemain, 12 février, au lever du jour, leNautilusremonta à la surface des flots. Je me précipitai sur la plate-forme. A trois milles dans le sud se dessinait la vague silhouette de Péluse. Un torrent nous avait portés d'une mer à l'autre. Mais ce tunnel, facile à descendre, devait être impraticable à remonter.

Vers sept heures, Ned et Conseil me rejoignirent. Ces deux inséparables compagnons avaient tranquillement dormi, sans se préoccuper autrement des prouesses duNautilus.

«Eh bien, monsieur le naturaliste, demanda le Canadien d'un ton légèrement goguenard, et cette Méditerranée?

—Nous flottons à sa surface, ami Ned.

—Hein! fit Conseil, cette nuit même?...

—Oui, cette nuit même, en quelques minutes, nous avons franchi cet isthme infranchissable.

—Je n'en crois rien, répondit le Canadien.

—Et vous avez tort, maître Land, repris-je. Cette côte basse qui s'arrondit vers le sud est la côte égyptienne.

—A d'autres, monsieur, répliqua l'entêté Canadien.

—Mais puisque monsieur l'affirme, lui dit Conseil, il faut croire monsieur.

—D'ailleurs, Ned, le capitaine Nemo m'a fait les honneurs de son tunnel, et j'étais près de lui, dans la cage du timonier, pendant qu'il dirigeait lui-même leNautilusà travers cet étroit passage.

—Vous entendez, Ned? dit Conseil.

—Et vous qui avez de si bons yeux, ajoutai-je, vous pouvez, Ned, apercevoir les jetées de Port-Saïd qui s'allongent dans la mer.»

Le Canadien regarda attentivement.

«En effet, dit-il, vous avez raison, monsieur le professeur, et votre capitaine est un maître homme. Nous sommes dans la Méditerranée. Bon. Causons donc, s'il vous plaît, de nos petites affaires, mais de façon à ce que personne ne puisse nous entendre.»

Le capitaine Nemo prit la barre. (Page 254.)Agrandir

Le capitaine Nemo prit la barre. (Page 254.)Agrandir

Je vis bien où le Canadien voulait en venir. En tout cas, je pensai qu'il valait mieux causer, puisqu'il le désirait, et tous les trois nous allâmes nous asseoir près du fanal, où nous étions moins exposés à recevoir l'humide embrun des lames.

«Maintenant, Ned, nous vous écoutons, dis-je. Qu'avez-vous à nous apprendre?

—Ce que j'ai à vous apprendre est très-simple, répondit le Canadien. Nous sommes en Europe, et avant que les caprices du capitaine Nemo nous entraînent jusqu'au fond des mers polaires ou nous ramènent en Océanie, je demande à quitter leNautilus.»

J'avouerai que cette discussion avec le Canadien m'embarrassait toujours.Je ne voulais en aucune façon entraver la liberté de mes compagnons, et cependant je n'éprouvais nul désir de quitter le capitaine Nemo. Grâce à lui, grâce à son appareil, je complétais chaque jour mes études sous-marines, et je refaisais mon livre des fonds sous-marins au milieu même de son élément. Retrouverais-je jamais une telle occasion d'observer les merveilles de l'Océan? Non, certes! Je ne pouvais donc me faire à cette idée d'abandonner leNautilusavant notre cycle d'investigations accompli.

«Un homme! un naufragé!» m'écriai-je. (Page 262.)Agrandir

«Un homme! un naufragé!» m'écriai-je. (Page 262.)Agrandir

«Ami Ned, dis-je, répondez-moi franchement. Vous ennuyez-vous à bord? Regrettez-vous que la destinée vous ait jeté entre les mains du capitaine Nemo?»

Le Canadien resta quelques instants sans répondre. Puis, se croisant les bras:

«Franchement, dit-il, je ne regrette pas ce voyage sous les mers. Je serai content de l'avoir fait; mais pour l'avoir fait, il faut qu'il se termine. Voilà mon sentiment.

—Il se terminera, Ned.

—Où et quand?

—Où? je n'en sais rien. Quand? je ne peux le dire, ou plutôt je suppose qu'il s'achèvera, lorsque ces mers n'auront plus rien à nous apprendre. Tout ce qui a commencé a forcément une fin en ce monde.

—Je pense comme monsieur, répondit Conseil, et il est fort possible qu'après avoir parcouru toutes les mers du globe, le capitaine Nemo nous donne la volée à tous trois.

—La volée! s'écria le Canadien. Une volée, voulez-vous dire?

—N'exagérons pas, maître Land, repris-je. Nous n'avons rien à craindre du capitaine, mais je ne partage pas non plus les idées de Conseil. Nous sommes maîtres des secrets duNautilus, et je n'espère pas que son commandant, pour nous rendre notre liberté, se résigne à les voir courir le monde avec nous.

—Mais alors, qu'espérez-vous donc? demanda le Canadien.

—Que des circonstances se rencontreront dont nous pourrons, dont nous devrons profiter, aussi bien dans six mois que maintenant.

—Ouais! fit Ned Land. Et où serons-nous dans six mois, s'il vous plaît, monsieur le naturaliste?

—Peut-être ici, peut-être en Chine. Vous le savez, leNautilusest un rapide marcheur. Il traverse les océans comme une hirondelle traverse les airs, ou un express les continents. Il ne craint point les mers fréquentées. Qui nous dit qu'il ne va pas rallier les côtes de France, d'Angleterre ou d'Amérique, sur lesquelles une fuite pourra être aussi avantageusement tentée qu'ici?

—Monsieur Aronnax, répondit le Canadien, vos arguments pèchent par la base. Vous parlez au futur: «Nous serons là! Nous serons ici!» Moi je parle au présent: «Nous sommes ici, et il faut en profiter.»

J'étais pressé de près par la logique de Ned Land, et je me sentais battu sur ce terrain. Je ne savais plus quels arguments faire valoir en ma faveur.

«Monsieur, reprit Ned, supposons, par impossible, que le capitaine Nemo vous offre aujourd'hui même la liberté. Accepterez-vous?

—Je ne sais, répondis-je.

—Et s'il ajoute que cette offre qu'il vous fait aujourd'hui, il ne la renouvellera pas plus tard, accepterez-vous?»

Je ne répondis pas.

«Et qu'en pense l'ami Conseil? demanda Ned Land.

—L'ami Conseil, répondit tranquillement ce digne garçon, l'ami Conseil n'a rien à dire. Il est absolument désintéressé dans la question. Ainsi que son maître, ainsi que son camarade Ned, il est célibataire. Ni femme, ni parents, ni enfants ne l'attendent au pays. Il est au service de monsieur, il pense comme monsieur, il parle comme monsieur, et, à son grand regret, on ne doit pas compter sur lui pour faire une majorité. Deux personnes seulement sont en présence: monsieur d'un côté, Ned Land de l'autre. Cela dit, l'ami Conseil écoute, et il est prêt à marquer les points.»

Je ne pus m'empêcher de sourire, à voir Conseil annihiler si complétement sa personnalité. Au fond, le Canadien devait être enchanté de ne pas l'avoir contre lui.

«Alors, monsieur, dit Ned Land, puisque Conseil n'existe pas, ne discutons qu'entre nous deux. J'ai parlé, vous m'avez entendu. Qu'avez-vous à répondre?»

Il fallait évidemment conclure, et les faux-fuyants me répugnaient.

«Ami Ned, dis-je, voici ma réponse. Vous avez raison contre moi, et mes arguments ne peuvent tenir devant les vôtres. Il ne faut pas compter sur la bonne volonté du capitaine Nemo. La prudence la plus vulgaire lui défend de nous mettre en liberté. Par contre, la prudence veut que nous profitions de la première occasion de quitter leNautilus.

—Bien, monsieur Aronnax, voilà qui est sagement parlé.

—Seulement, dis-je, une observation, une seule. Il faut que l'occasion soit sérieuse. Il faut que notre première tentative de fuite réussisse; car si elle avorte, nous ne retrouverons pas l'occasion de la reprendre, et le capitaine Nemo ne nous pardonnera pas.

—Tout cela est juste, répondit le Canadien. Mais votre observation s'applique à toute tentative de fuite, qu'elle ait lieu dans deux ans ou dans deux jours. Donc, la question est toujours celle-ci: si une occasion favorable se présente, il faut la saisir.

—D'accord. Et maintenant, me direz-vous, Ned, ce que vous entendez par une occasion favorable?

—Ce serait celle qui, par une nuit sombre, amènerait leNautilusà peu de distance d'une côte européenne.

—Et vous tenteriez de vous sauver à la nage?

—Oui, si nous étions suffisamment rapprochés d'un rivage, et si le navire flottait à la surface. Non, si nous étions éloignés, et si le navire naviguait sous les eaux.

—Et dans ce cas?

—Dans ce cas, je chercherais à m'emparer du canot. Je sais comment il se manœuvre. Nous nous introduirions à l'intérieur, et les boulons enlevés, nous remonterions à la surface, sans même que le timonier, placé à l'avant, s'aperçût de notre fuite.

—Bien, Ned. Épiez donc cette occasion; mais n'oubliez pas qu'un échec nous perdrait.

—Je ne l'oublierai pas, monsieur.

—Et maintenant, Ned, voulez-vous connaître toute ma pensée sur votre projet?

—Volontiers, monsieur Aronnax.

—Eh bien, je pense,—je ne dis pas j'espère,—je pense que cette occasion favorable ne se présentera pas.

—Pourquoi cela?

—Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n'avons pas renoncé à l'espoir de recouvrer notre liberté, et qu'il se tiendra sur ses gardes, surtout dans les mers et en vue des côtes européennes.

—Je suis de l'avis de monsieur, dit Conseil.

—Nous verrons bien, répondit Ned Land, qui secouait la tête d'un air déterminé.

—Et maintenant, Ned Land, ajoutai-je, restons-en là. Plus un mot sur tout ceci. Le jour où vous serez prêt, vous nous préviendrez et nous vous suivrons. Je m'en rapporte complétement à vous.»

Cette conversation, qui devait avoir plus tard de si graves conséquences, se termina ainsi. Je dois dire maintenant que les faits semblèrent confirmer mes prévisions au grand désespoir du Canadien. Le capitaine Nemo se défiait-il de nous dans ces mers fréquentées, ou voulait-il seulement se dérober à la vue des nombreux navires de toutes nations qui sillonnent la Méditerranée? Je l'ignore, mais il se maintint le plus souvent entre deux eaux et au large des côtes. Ou leNautilusémergeait, ne laissant passer que la cage du timonier, ou il s'en allait à de grandes profondeurs, car entre l'archipel grec et l'Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux mille mètres.

Aussi, je n'eus connaissance de l'île de Carpathos, l'une des Sporades, que par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita, en posant son doigt sur un point du planisphère:


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