Ned Land avait environ quarante ans. (Page 20.)Agrandir
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—Diable! fit Ned.
—Eh bien, mon digne harponneur, si des vertébrés, longs de plusieurs centaines de mètres et gros à proportion, se maintiennent à de pareilles profondeurs,eux dont la surface est représentée par des millions de centimètres carrés, c'est par milliards de kilogrammes qu'il faut estimer la poussée qu'ils subissent. Calculez alors quelle doit être la résistance de leur charpente osseuse et la puissance de leur organisme pour résister à de telles pressions!
Tantôt appuyé à la lisse de l'arrière (Page 27).Agrandir
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—Il faut, répondit Ned Land, qu'ils soient fabriqués en plaques de tôle de huit pouces, comme les frégates cuirassées.
—Comme vous dites, Ned, et songez alors aux ravages que peut produire une pareille masse lancée avec la vitesse d'un express contre la coque d'un navire.
—Oui... en effet... peut-être, répondit le Canadien, ébranlé par ces chiffres, mais qui ne voulait pas se rendre.
—Eh bien, vous ai-je convaincu?
—Vous m'avez convaincu d'une chose, monsieur le naturaliste, c'est que si de tels animaux existent au fond des mers, il faut nécessairement qu'ils soient aussi forts que vous le dites.
—Mais s'ils n'existent pas, entêté harponneur, comment expliquez-vous l'accident arrivé auScotia?
—C'est peut-être..., dit Ned hésitant.
—Allez donc!
—Parce que... ça n'est pas vrai!» répondit le Canadien, en reproduisant sans le savoir une célèbre réponse d'Arago.
Mais cette réponse prouvait l'obstination du harponneur et pas autre chose. Ce jour-là, je ne le poussai pas davantage. L'accident duScotian'était pas niable. Le trou existait si bien qu'il avait fallu le boucher, et je ne pense pas que l'existence d'un trou puisse se démontrer plus catégoriquement. Or, ce trou ne s'était pas fait tout seul, et puisqu'il n'avait pas été produit par des roches sous-marines ou des engins sous-marins, il était nécessairement dû à l'outil perforant d'un animal.
Or, suivant moi, et pour toutes les raisons précédemment déduites, cet animal appartenait à l'embranchement des vertébrés, à la classe des mammifères, au groupe des pisciformes, et finalement à l'ordre des cétacés. Quant à la famille dans laquelle il prenait rang, baleine, cachalot ou dauphin, quant au genre dont il faisait partie, quant à l'espèce dans laquelle il convenait de le ranger, c'était une question à élucider ultérieurement. Pour la résoudre, il fallait disséquer ce monstre inconnu, pour le disséquer le prendre, pour le prendre le harponner,—ce qui était l'affaire de Ned Land,—pour le harponner le voir,—ce qui était l'affaire de l'équipage,—et pour le voir le rencontrer,—ce qui était l'affaire du hasard.
Le voyage de l'Abraham-Lincoln, pendant quelque temps, ne fut marqué par aucun incident. Cependant une circonstance se présenta, qui mit en relief la merveilleuse habileté de Ned Land, et montra quelle confiance on devait avoir en lui.
Au large des Malouines, le 30 juin, la frégate communiqua avec des baleiniers américains, et nous apprîmes qu'ils n'avaient eu aucuneconnaissancedu narwal. Mais l'un deux, le capitaine duMonroe, sachant que Ned Land était embarqué à bord de l'Abraham-Lincoln, demanda son aide pour chasser une baleine qui était en vue. Le commandant Farragut, désireux de voir Ned Land à l'œuvre, l'autorisa à se rendre à bord duMonroe. Et le hasard servit si bien notre Canadien, qu'au lieu d'une baleine, il en harponna deux d'un coup double, frappant l'une droit au cœur, et s'emparant de l'autre après une poursuite de quelques minutes!
Décidément, si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land, je ne parierai pas pour le monstre.
La frégate prolongea la côte sud-est de l'Amérique avec une rapidité prodigieuse. Le 3 juillet, nous étions à l'ouvert du détroit de Magellan, à la hauteur du cap des Vierges. Mais le commandant Farragut ne voulut pas prendre ce sinueux passage, et manœuvra de manière à doubler le cap Horn.
L'équipage lui donna raison à l'unanimité. Et en effet, était-il probable que l'on pût rencontrer le narwal dans ce détroit resserré? Bon nombre de matelots affirmaient que le monstre n'y pouvait passer, «qu'il était trop gros pour cela!»
Le 6 juillet, vers trois heures du soir, l'Abraham-Lincoln, à quinze milles dans le sud, doubla cet îlot solitaire, ce roc perdu à l'extrémité du continent américain, auquel des marins hollandais imposèrent le nom de leur ville natale, le cap Horn. La route fut donnée vers le nord-ouest, et le lendemain, l'hélice de la frégate battit enfin les eaux du Pacifique.
«Ouvre l'œil! ouvre l'œil!» répétaient les matelots de l'Abraham-Lincoln.
Et ils l'ouvraient démesurément. Les yeux et les lunettes, un peu éblouis, il est vrai, par la perspective des deux mille dollars, ne restèrent pas un instant au repos. Jour et nuit, on observait la surface de l'Océan, et les nyctalopes, dont la faculté de voir dans l'obscurité accroissait les chances de cinquante pour cent, avaient beau jeu pour gagner la prime.
Moi, que l'appât de l'argent n'attirait guère, je n'étais pourtant pas le moins attentif du bord. Ne donnant que quelques minutes au repas, quelques heures au sommeil, indifférent au soleil ou à la pluie, je ne quittais plus le pont du navire. Tantôt penché sur les bastingages du gaillard d'avant, tantôt appuyé à la lisse de l'arrière, je dévorais d'un œil avide le cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu'à perte de vue! Et que de fois j'ai partagé l'émotion de l'état-major, de l'équipage, lorsque quelquecapricieuse baleine élevait son dos noirâtre au-dessus des flots. Le pont de la frégate se peuplait en un instant. Les capots vomissaient un torrent de matelots et d'officiers. Chacun, la poitrine haletante, l'œil trouble, observait la marche du cétacé. Je regardais, je regardais à en user ma rétine, à en devenir aveugle, tandis que Conseil, toujours phlegmatique, me répétait d'un ton calme:
«Si monsieur voulait avoir la bonté de moins écarquiller ses yeux, monsieur verrait bien davantage!»
Mais, vaine émotion! L'Abraham-Lincolnmodifiait sa route, courait sur l'animal signalé, simple baleine ou cachalot vulgaire, qui disparaissait bientôt au milieu d'un concert d'imprécations!
Cependant, le temps restait favorable. Le voyage s'accomplissait dans les meilleures conditions. C'était alors la mauvaise saison australe, car le juillet de cette zone correspond à notre janvier d'Europe; mais la mer se maintenait belle, et se laissait facilement observer dans un vaste périmètre.
Ned Land montrait toujours la plus tenace incrédulité; il affectait même de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps de bordée,—du moins quand aucune baleine n'était en vue. Et pourtant sa merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services. Mais, huit heures sur douze, cet entêté Canadien lisait ou dormait dans sa cabine. Cent fois, je lui reprochai son indifférence.
«Bah! répondait-il, il n'y a rien, monsieur Aronnax, et, y eût-il quelque animal, quelle chance avons-nous de l'apercevoir? Est-ce que nous ne courons pas à l'aventure? On a revu, dit-on, cette bête introuvable dans les hautes mers du Pacifique, je veux bien l'admettre; mais deux mois déjà se sont écoulés depuis cette rencontre, et à s'en rapporter au tempérament de votre narwal, il n'aime point à moisir longtemps dans les mêmes parages! Il est doué d'une prodigieuse facilité de déplacement. Or, vous le savez mieux que moi, monsieur le professeur, la nature ne fait rien à contre-sens, et elle ne donnerait pas à un animal lent de sa nature la faculté de se mouvoir rapidement, s'il n'avait pas besoin de s'en servir. Donc, si la bête existe, elle est déjà loin!»
A cela, je ne savais que répondre. Évidemment, nous marchions en aveugles. Mais le moyen de procéder autrement? Aussi, nos chances étaient-elles fort limitées. Cependant, personne ne doutait encore du succès, et pas un matelot du bord n'eût parié contre le narwal et contre sa prochaine apparition.
Le 20 juillet, le tropique du Capricorne fut coupé par 105° de longitude, et le 27 du même mois, nous franchissions l'équateur sur lecent dixième méridien. Ce relèvement fait, la frégate prit une direction plus décidée vers l'ouest, et s'engagea dans les mers centrales du Pacifique. Le commandant Farragut pensait, avec raison, qu'il valait mieux fréquenter les eaux profondes, et s'éloigner des continents ou des îles dont l'animal avait toujours paru éviter l'approche, «sans doute parce qu'il n'y avait pas assez d'eau pour lui!» disait le maître d'équipage. La frégate passa donc au large des Pomotou, des Marquises, des Sandwich, coupa le tropique du Cancer par 132° de longitude, et se dirigea vers les mers de Chine.
Nous étions enfin sur le théâtre des derniers ébats du monstre! Et, pour tout dire, on ne vivait plus à bord. Les cœurs palpitaient effroyablement, et se préparaient pour l'avenir d'incurables anévrismes. L'équipage entier subissait une surexcitation nerveuse, dont je ne saurais donner l'idée. On ne mangeait pas, on ne dormait plus. Vingt fois par jour, une erreur d'appréciation, une illusion d'optique de quelque matelot perché sur les barres, causaient d'intolérables souleurs, et ces émotions, vingt fois répétées, nous maintenaient dans un état d'éréthisme trop violent pour ne pas amener une réaction prochaine.
Et en effet, la réaction ne tarda pas à se produire. Pendant trois mois, trois mois dont chaque jour durait un siècle! l'Abraham-Lincolnsillonna toutes les mers septentrionales du Pacifique, courant aux baleines signalées, faisant de brusques écarts de route, virant subitement d'un bord sur l'autre, s'arrêtant soudain, forçant ou renversant sa vapeur, coup sur coup, au risque de déniveler sa machine, et il ne laissa pas un point inexploré des rivages du Japon à la côte américaine. Et rien! rien que l'immensité des flots déserts! rien qui ressemblât à un narwal gigantesque, ni à un îlot sous-marin, ni à une épave de naufrage, ni à un écueil fuyant, ni à quoi que ce fût de surnaturel!
La réaction se fit donc. Le découragement s'empara d'abord des esprits, et ouvrit une brèche à l'incrédulité. Un nouveau sentiment se produisit à bord, qui se composait de trois dixièmes de honte contre sept dixièmes de fureur. On était «tout bête» de s'être laissé prendre à une chimère, mais encore plus furieux! Les montagnes d'arguments entassés depuis un an s'écroulèrent à la fois, et chacun ne songea plus qu'à se rattraper aux heures de repas ou de sommeil du temps qu'il avait si sottement sacrifié.
Avec la mobilité naturelle à l'esprit humain, d'un excès on se jeta dans un autre. Les plus chauds partisans de l'entreprise devinrent fatalement ses plus ardents détracteurs. La réaction monta des fonds du navire, du poste des soutiers jusqu'au carré de l'état-major, et certainement, sans un entêtement très-particulier du commandant Farragut, la frégate eût définitivement remis le cap au sud.
Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus longtemps. L'Abraham-Lincolnn'avait rien à se reprocher, ayant tout fait pour réussir. Jamais équipage d'un bâtiment de la marine américaine ne montra plus de patience et plus de zèle; son insuccès ne saurait lui être imputé; il ne restait plus qu'à revenir.
Une représentation dans ce sens fut faite au commandant. Le commandant tint bon. Les matelots ne cachèrent point leur mécontentement, et le service en souffrit. Je ne veux pas dire qu'il y eut révolte à bord, mais après une raisonnable période d'obstination, le commandant Farragut, comme autrefois Colomb, demanda trois jours de patience. Si dans le délai de trois jours, le monstre n'avait pas paru, l'homme de barre donnerait trois tours de roue, et l'Abraham-Lincolnferait route vers les mers européennes.
Cette promesse fut faite le 2 novembre. Elle eut tout d'abord pour résultat de ranimer les défaillances de l'équipage. L'Océan fut observé avec une nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier coup d'œil dans lequel se résume tout le souvenir. Les lunettes fonctionnèrent avec une activité fiévreuse. C'était un suprême défi porté au narwal géant, et celui-ci ne pouvait raisonnablement se dispenser de répondre à cette sommation «à comparaître!»
Deux jours se passèrent. L'Abraham-Lincolnse tenait sous petite vapeur. On employait mille moyens pour éveiller l'attention ou stimuler l'apathie de l'animal, au cas où il se fût rencontré dans ces parages. D'énormes quartiers de lard furent mis à la traîne,—pour la plus grande satisfaction des requins, je dois le dire. Les embarcations rayonnèrent dans toutes les directions autour de l'Abraham-Lincoln, pendant qu'il mettait en panne, et ne laissèrent pas un point de mer inexploré. Mais le soir du 4 novembre arriva sans que se fût dévoilé ce mystère sous-marin.
Le lendemain, 5 novembre, à midi, expirait le délai de rigueur. Après le point, le commandant Farragut, fidèle à sa promesse, devait donner la route au sud-est, et abandonner définitivement les régions septentrionales du Pacifique.
La frégate se trouvait alors par 31° 15′ de latitude nord et par 136° 42′ de longitude est. Les terres du Japon nous restaient à moins de deux cents milles sous le vent. La nuit approchait. On venait de piquer huit heures. De gros nuages voilaient le disque de la lune, alors dans son premier quartier. La mer ondulait paisiblement sous l'étrave de la frégate.
En ce moment, j'étais appuyé à l'avant, sur le bastingage de tribord. Conseil, posté près de moi, regardait devant lui. L'équipage, juché dans les haubans, examinait l'horizon qui se rétrécissait et s'obscurcissait peuà peu. Les officiers, armés de leur lorgnette de nuit, fouillaient l'obscurité croissante. Parfois le sombre Océan étincelait sous un rayon que la lune dardait entre la frange de deux nuages. Puis, toute trace lumineuse s'évanouissait dans les ténèbres.
En observant Conseil, je constatai que ce brave garçon subissait tant soit peu l'influence générale. Du moins, je le crus ainsi. Peut-être, et pour la première fois, ses nerfs vibraient-ils sous l'action d'un sentiment de curiosité.
«Allons, Conseil, lui dis-je, voilà une dernière occasion d'empocher deux mille dollars.
—Que monsieur me permette de le lui dire, répondit Conseil, je n'ai jamais compté sur cette prime, et le gouvernement de l'Union pouvait promettre cent mille dollars, il n'en aurait pas été plus pauvre.
—Tu as raison, Conseil. C'est une sotte affaire, après tout, et dans laquelle nous nous sommes lancés trop légèrement. Que de temps perdu, que d'émotions inutiles! Depuis six mois déjà, nous serions rentrés en France...
—Dans le petit appartement de monsieur, répliqua Conseil, dans le Muséum de monsieur! Et j'aurais déjà classé les fossiles de monsieur! Et le babiroussa de monsieur serait installé dans sa cage du Jardin des Plantes, et il attirerait tous les curieux de la capitale!
—Comme tu dis, Conseil, et sans compter, j'imagine, que l'on se moquera de nous!
—Effectivement, répondit tranquillement Conseil, je pense que l'on se moquera de monsieur. Et, faut-il le dire...?
—Il faut le dire, Conseil.
—Eh bien, monsieur n'aura que ce qu'il mérite!
—Vraiment!
—Quand on a l'honneur d'être un savant comme monsieur, on ne s'expose pas...»
Conseil ne put achever son compliment. Au milieu du silence général, une voix venait de se faire entendre. C'était la voix de Ned Land, et Ned Land s'écriait:
«Ohé! la chose en question, sous le vent, par le travers à nous!»
Les embarcations rayonnèrent autour de la frégate. (Page 30.)Agrandir
Les embarcations rayonnèrent autour de la frégate. (Page 30.)Agrandir
A ce cri, l'équipage entier se précipita vers le harponneur, commandant, officiers, maîtres, matelots, mousses, jusqu'aux ingénieurs qui quittèrent leur machine, jusqu'aux chauffeurs qui abandonnèrent leurs fourneaux.L'ordre de stopper avait été donné, et la frégate ne courait plus que sur son erre.
Le monstre immergé à quelques toises. (Page 33.)Agrandir
Le monstre immergé à quelques toises. (Page 33.)Agrandir
L'obscurité était profonde alors, et quelque bons que fussent les yeux du Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu'il avait pu voir. Mon cœur battait à se rompre.
Mais Ned Land ne s'était pas trompé, et tous, nous aperçûmes l'objet qu'il indiquait de la main.
A deux encâblures de l'Abraham-Lincolnet de sa hanche de tribord, la mer semblait être illuminée par dessous. Ce n'était point un simple phénomène de phosphorescence, et l'on ne pouvait s'y tromper. Le monstre, immergé à quelques toises de la surface des eaux, projetait cet éclattrès-intense, mais inexplicable, que mentionnaient les rapports de plusieurs capitaines. Cette magnifique irradiation devait être produite par un agent d'une grande puissance éclairante. La partie lumineuse décrivait sur la mer un immense ovale très-allongé, au centre duquel se condensait un foyer ardent dont l'insoutenable éclat s'éteignait par dégradations successives.
«Ce n'est qu'une agglomération de molécules phosphorescentes, s'écria l'un des officiers.
—Non, monsieur, répliquai-je avec conviction. Jamais les pholades ou les salpes ne produisent une si puissante lumière. Cet éclat est de nature essentiellement électrique... D'ailleurs, voyez, voyez! il se déplace! il se meut en avant, en arrière! il s'élance sur nous!»
Un cri général s'éleva de la frégate.
«Silence! dit le commandant Farragut. La barre au vent, toute! Machine en arrière!»
Les matelots se précipitèrent à la barre, les ingénieurs à leur machine. La vapeur fut immédiatement renversée, et l'Abraham-Lincoln, abattant sur bâbord, décrivit un demi-cercle.
«La barre droite! Machine en avant!» cria le commandant Farragut.
Ces ordres furent exécutés, et la frégate s'éloigna rapidement du foyer lumineux.
Je me trompe. Elle voulut s'éloigner, mais le surnaturel animal se rapprocha avec une vitesse double de la sienne.
Nous étions haletants. La stupéfaction, bien plus que la crainte, nous tenait muets et immobiles. L'animal nous gagnait en se jouant. Il fit le tour de la frégate qui filait alors quatorze nœuds, et l'enveloppa de ses nappes électriques comme d'une poussière lumineuse. Puis il s'éloigna de deux ou trois milles, laissant une traînée phosphorescente comparable aux tourbillons de vapeur que jette en arrière la locomotive d'un express. Tout d'un coup, des obscures limites de l'horizon, où il alla prendre son élan, le monstre fonça subitement vers l'Abraham-Lincolnavec une effrayante rapidité, s'arrêta brusquement à vingt pieds de ses précintes, s'éteignit,—non pas en s'abîmant sous les eaux, puisque son éclat ne subit aucune dégradation,—mais soudainement et comme si la source de cette brillante effluve se fût subitement tarie! Puis, il reparut de l'autre côté du navire, soit qu'il l'eut tourné, soit qu'il eut glissé sous sa coque. A chaque instant, une collision pouvait se produire, qui nous eût été fatale.
Cependant, je m'étonnais des manœuvres de la frégate. Elle fuyait et n'attaquait pas. Elle était poursuivie, elle qui devait poursuivre, et j'en fisl'observation au commandant Farragut. Sa figure, d'ordinaire si impassible, était empreinte d'un indéfinissable étonnement.
«Monsieur Aronnax, me répondit-il, je ne sais à quel être formidable j'ai affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma frégate au milieu de cette obscurité. D'ailleurs comment attaquer l'inconnu, comment s'en défendre? Attendons le jour et les rôles changeront.
—Vous n'avez plus de doute, commandant, sur la nature de l'animal?
—Non, monsieur, c'est évidemment un narwal gigantesque, mais aussi un narwal électrique.
—Peut-être, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l'approcher qu'une gymnote ou une torpille!
—En effet, répondit le commandant, et s'il possède en lui une puissance foudroyante, c'est à coup sûr le plus terrible animal qui soit jamais sorti de la main du Créateur. C'est pourquoi, monsieur, je me tiendrai sur mes gardes.»
Tout l'équipage resta sur pied pendant la nuit. Personne ne songea à dormir. L'Abraham-Lincoln, ne pouvant lutter de vitesse, avait modéré sa marche et se tenait sous petite vapeur. De son côté, le narwal, imitant la frégate, se laissait bercer au gré des lames, et semblait décidé à ne point abandonner le théâtre de la lutte.
Vers minuit, cependant, il disparut, ou, pour employer une expression plus juste, il «s'éteignit» comme un gros ver luisant. Avait-il fui? il fallait le craindre, non pas l'espérer. Mais à une heure moins sept minutes du matin, un sifflement assourdissant se fit entendre, semblable à celui que produit une colonne d'eau, chassée avec une extrême violence.
Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous étions alors sur la dunette, jetant d'avides regards à travers les profondes ténèbres.
«Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir des baleines?
—Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue m'ait rapporté deux mille dollars.
—En effet, vous avez droit à la prime. Mais, dites-moi, ce bruit n'est-il pas celui que font les cétacés rejetant l'eau par leurs évents?
—Le même bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus fort. Aussi, ne peut-on s'y tromper. C'est bien un cétacé qui se tient là dans nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le harponneur, nous lui dirons deux mots demain au lever du jour.
—S'il est d'humeur à vous entendre, maître Land, répondis-je d'un ton peu convaincu.
—Que je l'approche à quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien, et il faudra bien qu'il m'écoute!
—Mais pour l'approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une baleinière à votre disposition?
—Sans doute, monsieur.
—Ce sera jouer la vie de mes hommes?
—Et la mienne!» répondit simplement le harponneur.
Vers deux heures du matin, le foyer lumineux reparut, non moins intense, à cinq milles au vent de l'Abraham-Lincoln. Malgré la distance, malgré le bruit du vent et de la mer, on entendait distinctement les formidables battements de queue de l'animal, et jusqu'à sa respiration haletante. Il semblait qu'au moment où l'énorme narwal venait respirer à la surface de l'océan, l'air s'engouffrait dans ses poumons, comme fait la vapeur dans les vastes cylindres d'une machine de deux mille chevaux.
«Hum! pensai-je, une baleine qui aurait la force d'un régiment de cavalerie, ce serait une jolie baleine!»
On resta sur le qui-vive jusqu'au jour, et l'on se prépara au combat. Les engins de pêche furent disposés le long des bastingages. Le second fit charger ces espingoles qui lancent un harpon à une distance d'un mille, et de longues canardières à balles explosives dont la blessure est mortelle, même aux plus puissants animaux. Ned Land s'était contenté d'affûter son harpon, arme terrible dans sa main.
A six heures, l'aube commença à poindre, et avec les premières lueurs de l'aurore disparut l'éclat électrique du narwal. A sept heures, le jour était suffisamment fait, mais une brume matinale très-épaisse rétrécissait l'horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la percer. De là, désappointement et colère.
Je me hissai jusqu'aux barres d'artimon. Quelques officiers s'étaient déjà perchés à la tête des mâts.
A huit heures, la brume roula lourdement sur les flots, et ses grosses volutes se levèrent peu à peu. L'horizon s'élargissait et se purifiait à la fois.
Soudain, et comme la veille, la voix de Ned Land se fit entendre.
«La chose en question, par bâbord derrière!» cria le harponneur.
Tous les regards se dirigèrent vers le point indiqué.
Là, à un mille et demi de la frégate, un long corps noirâtre émergeait d'un mètre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agitée, produisait un remous considérable. Jamais appareil caudal ne battit la mer avec une telle puissance. Un immense sillage, d'une blancheur éclatante, marquait le passage de l'animal et décrivait une courbe allongée.
La frégate s'approcha du cétacé. Je l'examinai en toute liberté d'esprit.Les rapports duShannonet de l'Helvetiaavaient un peu exagéré ses dimensions, et j'estimai sa longueur à deux cents cinquante pieds seulement. Quant à sa grosseur, je ne pouvais que difficilement l'apprécier; mais, en somme, l'animal me parut être admirablement proportionné dans ses trois dimensions.
Pendant que j'observais cet être phénoménal, deux jets de vapeur et d'eau s'élancèrent de ses évents, et montèrent à une hauteur de quarante mètres, ce qui me fixa sur son mode de respiration. J'en conclus définitivement qu'il appartenait à l'embranchement des vertébrés, classe des mammifères, sous-classe des monodelphiens, groupe des pisciformes, ordre des cétacés, famille... Ici, je ne pouvais encore me prononcer. L'ordre des cétacés comprend trois familles: les baleines, les cachalots et les dauphins, et c'est dans cette dernière que sont rangés les narwals. Chacune de ces familles se divise en plusieurs genres, chaque genre en espèces, chaque espèce en variétés. Variété, espèce, genre et famille me manquaient encore, mais je ne doutais pas de compléter ma classification avec l'aide du ciel et du commandant Farragut.
L'équipage attendait impatiemment les ordres de son chef. Celui-ci, après avoir attentivement observé l'animal, fit appeler l'ingénieur. L'ingénieur accourut.
«Monsieur, dit le commandant, vous avez de la pression?
—Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.
—Bien. Forcez vos feux, et à toute vapeur!»
Trois hurrahs accueillirent cet ordre. L'heure de la lutte avait sonné. Quelques instants après, les deux cheminées de la frégate vomissaient des torrents de fumée noire, et le pont frémissait sous le tremblotement des chaudières.
L'Abraham-Lincoln, chassé en avant par sa puissante hélice, se dirigea droit sur l'animal. Celui-ci le laissa indifféremment s'approcher à une demi-encâblure; puis, dédaignant de plonger, il prit une petite allure de fuite, et se contenta de maintenir sa distance.
Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d'heure environ, sans que la frégate gagnât deux toises sur le cétacé. Il était donc évident qu'à marcher ainsi, on ne l'atteindrait jamais.
Le commandant Farragut tordait avec rage l'épaisse touffe de poils qui foisonnait sous son menton.
«Ned Land?» cria-t-il.
Le Canadien vint à l'ordre.
«Eh bien, maître Land, demanda le commandant, me conseillez-vous encore de mettre mes embarcations à la mer?
—Non, monsieur, répondit Ned Land, car cette bête-là ne se laissera prendre que si elle le veut bien.
—Que faire alors?
—Forcer de vapeur si vous le pouvez, monsieur. Pour moi, avec votre permission, s'entend, je vais m'installer sur les sous-barbes de beaupré, et si nous arrivons à longueur de harpon, je harponne.
—Allez, Ned, répondit le commandant Farragut. Ingénieur, cria-t-il, faites monter la pression.»
Ned Land se rendit à son poste. Les feux furent plus activement poussés; l'hélice donna quarante-trois tours à la minute, et la vapeur fusa par les soupapes. Le loch jeté, on constata que l'Abraham-Lincolnmarchait à raison de dix-huit milles cinq dixièmes à l'heure.
Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dix-huit milles cinq dixièmes.
Pendant une heure encore, la frégate se maintint sous cette allure, sans gagner une toise! C'était humiliant pour l'un des plus rapides marcheurs de la marine américaine. Une sourde colère courait parmi l'équipage. Les matelots injuriaient le monstre, qui, d'ailleurs, dédaignait de leur répondre. Le commandant Farragut ne se contentait plus de tordre sa barbiche, il la mordait.
L'ingénieur fut encore une fois appelé.
«Vous avez atteint votre maximum de pression? lui demanda le commandant.
—Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.
—Et vos soupapes sont chargées?.....
—A six atmosphères et demie.
—Chargez-les à dix atmosphères.»
Voilà un ordre américain s'il en fut. On n'eût pas mieux fait sur le Mississipi pour distancer «une concurrence»!
«Conseil, dis-je à mon brave serviteur qui se trouvait près de moi, sais-tu bien que nous allons probablement sauter?
—Comme il plaira à monsieur!» répondit Conseil.
Eh bien! je l'avouerai, cette chance, il ne me déplaisait pas de la risquer.
Les soupapes furent chargées. Le charbon s'engouffra dans les fourneaux. Les ventilateurs envoyèrent des torrents d'air sur les brasiers. La rapidité de l'Abraham-Lincolns'accrut. Ses mâts tremblaient jusque dans leurs emplantures, et les tourbillons de fumée pouvaient à peine trouver passage par les cheminées trop étroites.
On jeta le loch une seconde fois.
«Eh bien!timonier? demanda le commandant Farragut.
—Dix neuf milles trois dixièmes, monsieur.
—Forcez les feux.»
L'ingénieur obéit. Le manomètre marqua dix atmosphères. Mais le cétacé «chauffa» lui aussi, sans doute, car, sans se gêner, il fila ses dix-neuf milles et trois dixièmes.
Quelle poursuite! Non, je ne puis décrire l'émotion qui faisait vibrer tout mon être. Ned Land se tenait à son poste, le harpon à la main. Plusieurs fois, l'animal se laissa approcher.
«Nous le gagnons! nous le gagnons!» s'écriait le Canadien.
Puis, au moment où il se disposait à frapper, le cétacé se dérobait avec une rapidité que je ne puis estimer à moins de trente milles à l'heure. Et même, pendant notre maximum de vitesse, ne se permit-il pas de narguer la frégate en en faisant le tour! Un cri de fureur s'échappa de toutes les poitrines!
A midi, nous n'étions pas plus avancés qu'à huit heures du matin.
Le commandant Farragut se décida alors à employer des moyens plus directs.
«Ah! dit-il, cet animal-là va plus vite que l'Abraham-Lincoln! Eh bien! nous allons voir s'il distancera ses boulets coniques. Maître, des hommes à la pièce de l'avant.»
Le canon de gaillard fut immédiatement chargé et braqué. Le coup partit, mais le boulet passa à quelques pieds au-dessus du cétacé, qui se tenait à un demi-mille.
«A un autre plus adroit! cria le commandant, et cinq cents dollars à qui percera cette infernale bête!»
Un vieux canonnier à barbe grise,—que je vois encore,—l'œil calme, la physionomie froide, s'approcha de sa pièce, la mit en position et visa longtemps. Une forte détonation éclata, à laquelle se mêlèrent les hurrahs de l'équipage.
Le boulet atteignit son but, il frappa l'animal, mais non pas normalement, et glissant sur sa surface arrondie, il alla se perdre à deux milles en mer.
«Ah çà! dit le vieux canonnier, rageant, ce gueux-là est donc blindé avec des plaques de six pouces!
—Malédiction!» s'écria le commandant Farragut.
La chasse recommença, et le commandant Farragut, se penchant vers moi, me dit:
«Je poursuivrai l'animal jusqu'à ce que ma frégate éclate!
—Oui, répondis-je, et vous aurez raison!»
On pouvait espérer que l'animal s'épuiserait, et qu'il ne serait pas indifférentà la fatigue comme une machine à vapeur. Mais il n'en fut rien. Les heures s'écoulèrent, sans qu'il donnât aucun signe d'épuisement.
Un vieux canonnier à barbe grise. (Page 39.)Agrandir
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Cependant, il faut dire à la louange de l'Abraham-Lincolnqu'il lutta avec une infatigable ténacité. Je n'estime pas à moins de cinq cents kilomètres la distance qu'il parcourut pendant cette malencontreuse journée du 6 novembre! Mais la nuit vint et enveloppa de ses ombres le houleux océan.
En ce moment, je crus que notre expédition était terminée, et que nous ne reverrions plus jamais le fantastique animal. Je me trompais.
A dix heures cinquante minutes du soir, la clarté électrique réapparut, à trois milles au vent de la frégate, aussi pure, aussi intense que pendant la nuit dernière.
Pendant que l'un de nous, étendu sur le dos. (Page 44.)Agrandir
Pendant que l'un de nous, étendu sur le dos. (Page 44.)Agrandir
Le narwal semblait immobile. Peut-être, fatigué de sa journée, dormait-il, se laissant aller à l'ondulation des lames? Il y avait là une chance dont le commandant Farragut résolut de profiter.
Il donna ses ordres. L'Abraham-Lincolnfut tenu sous petite vapeur, et s'avança prudemment pour ne pas éveiller son adversaire. Il n'est pas rare de rencontrer en plein océan des baleines profondément endormies que l'on attaque alors avec succès, et Ned Land en avait harponné plus d'une pendant son sommeil. Le Canadien alla reprendre son poste dans les sous-barbes du beaupré.
La frégate s'approcha sans bruit, stoppa à deux encâblures de l'animal, et courut sur son erre. On ne respirait plus à bord. Un silence profond régnaitsur le pont. Nous n'étions pas à cent pieds du foyer ardent, dont l'éclat grandissait et éblouissait nos yeux.
En ce moment, penché sur la lisse du gaillard d'avant, je voyais au-dessous de moi Ned Land, accroché d'une main à la martingale, de l'autre brandissant son terrible harpon. Vingt pieds à peine le séparaient de l'animal immobile.
Tout d'un coup, son bras se détendit violemment, et le harpon fut lancé. J'entendis le choc sonore de l'arme, qui semblait avoir heurté un corps dur.
La clarté électrique s'éteignit soudain, et deux énormes trombes d'eau s'abattirent sur le pont de la frégate, courant comme un torrent de l'avant à l'arrière, renversant les hommes, brisant les saisines des dromes.
Un choc effroyable se produisit, et, lancé par-dessus la lisse, sans avoir le temps de me retenir, je fus précipité à la mer.
Bien que j'eusse été surpris par cette chute inattendue, je n'en conservai pas moins une impression très-nette de mes sensations.
Je fus d'abord entraîné à une profondeur de vingt pieds environ. Je suis bon nageur, sans prétendre égaler Byron etEdgarPoe, qui sont des maîtres, et ce plongeon ne me fit point perdre la tête. Deux vigoureux coups de talons me ramenèrent à la surface de la mer.
Mon premier soin fut de chercher des yeux la frégate. L'équipage s'était-il aperçu de ma disparition? L'Abraham-Lincolnavait-il viré de bord? Le commandant Farragut mettait-il une embarcation à la mer? Devais-je espérer d'être sauvé?
Les ténèbres étaient profondes. J'entrevis une masse noire qui disparaissait vers l'est, et dont les feux de position s'éteignirent dans l'éloignement. C'était la frégate. Je me sentis perdu.
«A moi! à moi!» criai-je, en nageant vers l'Abraham-Lincolnd'un bras désespéré.
Mes vêtements m'embarrassaient. L'eau les collait à mon corps, ils paralysaient mes mouvements. Je coulais! je suffoquais!...
«A moi!»
Ce fut le dernier cri que je jetai. Ma bouche s'emplit d'eau. Je me débattis, entraîné dans l'abîme...
Soudain, mes habits furent saisis par une main vigoureuse, je me sentis violemment ramené à la surface de la mer, et j'entendis, oui, j'entendis ces paroles prononcées à mon oreille:
«Si monsieur veut avoir l'extrême obligeance de s'appuyer sur mon épaule, monsieur nagera beaucoup plus à son aise.»
Je saisis d'une main le bras de mon fidèle Conseil.
«Toi! dis-je, toi!
—Moi-même, répondit Conseil, et aux ordres de monsieur.
—Et ce choc t'a précipité en même temps que moi à la mer?
—Nullement. Mais étant au service de monsieur, j'ai suivi monsieur!»
Le digne garçon trouvait cela tout naturel!
«Et la frégate? demandai-je.
—La frégate! répondit Conseil en se retournant sur le dos, je crois que monsieur fera bien de ne pas trop compter sur elle!
—Tu dis?
—Je dis qu'au moment où je me précipitai à la mer, j'entendis les hommes de barre s'écrier: «L'hélice et le gouvernail sont brisés...
—Brisés?
—Oui! brisés par la dent du monstre. C'est la seule avarie, je pense, que l'Abraham-Lincolnait éprouvée. Mais, circonstance fâcheuse pour nous, il ne gouverne plus.
—Alors, nous sommes perdus!
—Peut-être, répondit tranquillement Conseil. Cependant, nous avons encore quelques heures devant nous, et en quelques heures, on fait bien des choses!»
L'imperturbable sang-froid de Conseil me remonta. Je nageai plus vigoureusement; mais, gêné par mes vêtements qui me serraient comme une chappe de plomb, j'éprouvais une extrême difficulté à me soutenir. Conseil s'en aperçut.
«Que monsieur me permette de lui faire une incision,» dit-il.
Et glissant un couteau ouvert sous mes habits, il les fendit de haut en bas d'un coup rapide. Puis, il m'en débarrassa lestement, tandis que je nageais pour tous deux.
A mon tour, je rendis le même service à Conseil, et nous continuâmes de «naviguer» l'un près de l'autre.
Cependant, la situation n'en était pas moins terrible. Peut-être notre disparition n'avait-elle pas été remarquée, et l'eût-elle été, la frégate nepouvait revenir sous le vent à nous, étant démontée de son gouvernail. Il ne fallait donc compter que sur ses embarcations.
Conseil raisonna froidement dans cette hypothèse et fit son plan en conséquence. Étonnante nature! ce phlegmatique garçon était là comme chez lui!
Il fut donc décidé que notre seule chance de salut étant d'être recueillis par les embarcations de l'Abraham-Lincoln, nous devions nous organiser de manière à les attendre le plus longtemps possible. Je résolus alors de diviser nos forces afin de ne pas les épuiser simultanément, et voici ce qui fut convenu: Pendant que l'un de nous, étendu sur le dos, se tiendrait immobile, les bras croisés, les jambes allongées, l'autre nagerait et le pousserait en avant. Ce rôle de remorqueur ne devait pas durer plus de dix minutes, et, nous relayant ainsi, nous pouvions surnager pendant quelques heures, et peut-être jusqu'au lever du jour.
Faible chance! mais l'espoir est si fortement enraciné au cœur de l'homme! Puis, nous étions deux. Enfin, je l'affirme,—bien que cela paraisse improbable,—si je cherchais à détruire en moi toute illusion, si je voulais «désespérer,» je ne le pouvais pas!
La collision de la frégate et du cétacé s'était produite vers onze heures du soir environ. Je comptais donc sur huit heures de nage jusqu'au lever du soleil. Opération rigoureusement praticable, en nous relayant. La mer, assez belle, nous fatiguait peu. Parfois, je cherchais à percer du regard ces épaisses ténèbres que rompait seule la phosphorescence provoquée par nos mouvements. Je regardais ces ondes lumineuses qui se brisaient sur ma main et dont la nappe miroitante se tachait de plaques livides. On eût dit que nous étions plongés dans un bain de mercure.
Vers une heure du matin, je fus pris d'une extrême fatigue. Mes membres se raidirent sous l'étreinte de crampes violentes. Conseil dut me soutenir, et le soin de notre conservation reposa sur lui seul. J'entendis bientôt haleter le pauvre garçon; sa respiration devint courte et pressée. Je compris qu'il ne pouvait résister longtemps.
«Laisse-moi! laisse-moi! lui dis-je.
—Abandonner monsieur! jamais! répondit-il. Je compte bien me noyer avant lui!»
En ce moment, la lune apparut à travers les franges d'un gros nuage que le vent entraînait dans l'est. La surface de la mer étincela sous ses rayons. Cette bienfaisante lumière ranima nos forces. Ma tête se redressa. Mes regards se portèrent à tous les points de l'horizon. J'aperçus la frégate. Elle était à cinq milles de nous, et ne formait plus qu'une masse sombre, à peine appréciable. Mais d'embarcations, point!
Je voulus crier. A quoi bon, à pareille distance! Mes lèvres gonflées ne laissèrent passer aucun son. Conseil put articuler quelques mots, et je l'entendis répéter à plusieurs reprises:
«A nous! à nous!»
Nos mouvements un instant suspendus, nous écoutâmes. Et, fût-ce un de ces bourdonnements dont le sang oppressé emplit l'oreille, mais il me sembla qu'un cri répondait au cri de Conseil.
«As-tu entendu? murmurai-je.
—Oui! oui!»
Et Conseil jeta dans l'espace un nouvel appel désespéré.
Cette fois, pas d'erreur possible! Une voix humaine répondait à la nôtre! Était-ce la voix de quelque infortuné, abandonné au milieu de l'Océan, quelque autre victime du choc éprouvé par le navire? Ou plutôt une embarcation de la frégate ne nous hélait-elle pas dans l'ombre?
Conseil fit un suprême effort, et, s'appuyant sur mon épaule, tandis que je résistais dans une dernière convulsion, il se dressa à demi hors de l'eau et retomba épuisé.
«Qu'as-tu vu?
—J'ai vu... murmura-t-il, j'ai vu... mais ne parlons pas... gardons toutes nos forces!...»
Qu'avait-il vu? Alors, je ne sais pourquoi, la pensée du monstre me vint pour la première fois à l'esprit!... Mais cette voix cependant?... Les temps ne sont plus où les Jonas se réfugient dans le ventre des baleines!
Pourtant, Conseil me remorquait encore. Il relevait parfois la tête, regardait devant lui, et jetait un cri de reconnaissance auquel répondait une voix de plus en plus rapprochée. Je l'entendais à peine. Mes forces étaient à bout; mes doigts s'écartaient; ma main ne me fournissait plus un point d'appui; ma bouche, convulsivement ouverte, s'emplissait d'eau salée; le froid m'envahissait. Je relevai la tête une dernière fois, puis, je m'abîmai...
En cet instant, un corps dur me heurta. Je m'y cramponnai. Puis, je sentis qu'on me retirait, qu'on me ramenait à la surface de l'eau, que ma poitrine se dégonflait, et je m'évanouis...
Il est certain que je revins promptement à moi, grâce à de vigoureuses frictions qui me sillonnèrent le corps. J'entr'ouvris les yeux...
«Conseil! murmurai-je.
—Monsieur m'a sonné?» répondit Conseil.
En ce moment, aux dernières clartés de la lune qui s'abaissait vers l'horizon, j'aperçus une figure qui n'était pas celle de Conseil, et que je reconnus aussitôt.
«Ned! m'écriai-je.
—En personne, monsieur, et qui court après sa prime! répondit le Canadien.
—Vous avez été précipité à la mer au choc de la frégate?
—Oui, monsieur le professeur, mais plus favorisé que vous, j'ai pu prendre pied presque immédiatement sur un îlot flottant.
—Un îlot?
—Ou, pour mieux dire, sur notre narwal gigantesque.
—Expliquez-vous, Ned.
—Seulement, j'ai bientôt compris pourquoi mon harpon n'avait pu l'entamer et s'était émoussé sur sa peau.
—Pourquoi, Ned, pourquoi?
—C'est que cette bête-là, monsieur le professeur, est faite en tôle d'acier!»
Il faut ici que je reprenne mes esprits, que je revivifie mes souvenirs, que je contrôle moi-même mes assertions.
Les dernières paroles du Canadien avaient produit un revirement subit dans mon cerveau. Je me hissai rapidement au sommet de l'être ou de l'objet à demi immergé qui nous servait de refuge. Je l'éprouvai du pied. C'était évidemment un corps dur, impénétrable, et non pas cette substance molle qui forme la masse des grands mammifères marins.
Mais ce corps dur pouvait être une carapace osseuse, semblable à celle des animaux antédiluviens, et j'en serais quitte pour classer le monstre parmi les reptiles amphibies, tels que les tortues ou les alligators.
Eh bien! non! Le dos noirâtre qui me supportait était lisse, poli, non imbriqué. Il rendait au choc une sonorité métallique, et, si incroyable que cela fût, il semblait que, dis-je, il était fait de plaques boulonnées.
Le doute n'était pas possible! L'animal, le monstre, le phénomène naturel qui avait intrigué le monde savant tout entier, bouleversé et fourvoyé l'imagination des marins des deux hémisphères, il fallait bien le reconnaître, c'était un phénomène plus étonnant encore, un phénomène de main d'homme.
La découverte de l'existence de l'être le plus fabuleux, le plus mythologique, n'eût pas, au même degré, surpris ma raison. Que ce qui est prodigieux vienne du Créateur, c'est tout simple. Mais trouver tout à coup, sous ses yeux, l'impossible mystérieusement et humainement réalisé, c'était à confondre l'esprit!
Il n'y avait pas à hésiter cependant. Nous étions étendus sur le dos d'une sorte de bateau sous-marin, qui présentait, autant que j'en pouvais juger, la forme d'un immense poisson d'acier. L'opinion de Ned Landétait faite sur ce point. Conseil et moi, nous ne pûmes que nous y ranger.
«Mais alors, dis-je, cet appareil renferme en lui un mécanisme de locomotion et un équipage pour le manœuvrer?
—Évidemment, répondit le harponneur, et néanmoins, depuis trois heures que j'habite cette île flottante, elle n'a pas donné signe de vie.
—Ce bateau n'a pas marché?
—Non, monsieur Aronnax. Il se laisse bercer au gré des lames, mais il ne bouge pas.
—Nous savons, à n'en pas douter, cependant, qu'il est doué d'une grande vitesse. Or, comme il faut une machine pour produire cette vitesse et un mécanicien pour conduire cette machine, j'en conclus... que nous sommes sauvés.
—Hum!» fit Ned Land d'un ton réservé.
En ce moment, et comme pour donner raison à mon argumentation, un bouillonnement se fit à l'arrière de cet étrange appareil, dont le propulseur était évidemment une hélice, et il se mit en mouvement. Nous n'eûmes que le temps de nous accrocher à sa partie supérieure qui émergeait de quatre-vingts centimètres environ. Très heureusement sa vitesse n'était pas excessive.
«Tant qu'il navigue horizontalement, murmura Ned Land, je n'ai rien à dire. Mais s'il lui prend la fantaisie de plonger, je ne donnerais pas deux dollars de ma peau!»
Moins encore, aurait pu dire le Canadien. Il devenait donc urgent de communiquer avec les êtres quelconques renfermés dans les flancs de cette machine. Je cherchai à sa surface une ouverture, un panneau, «un trou d'homme,» pour employer l'expression technique; mais les lignes de boulons, solidement rabattues sur la jointure des tôles, étaient nettes et uniformes.
D'ailleurs, la lune disparut alors, et nous laissa dans une obscurité profonde. Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de pénétrer à l'intérieur de ce bateau sous-marin.
Ainsi donc, notre salut dépendait uniquement du caprice des mystérieuxtimoniersqui dirigeaient cet appareil, et, s'ils plongeaient, nous étions perdus! Ce cas excepté, je ne doutais pas de la possibilité d'entrer en relations avec eux. Et, en effet, s'ils ne faisaient pas eux-mêmes leur air, il fallait nécessairement qu'ils revinssent de temps en temps à la surface de l'Océan pour renouveler leur provision de molécules respirables. Donc, nécessité d'une ouverture qui mettait l'intérieur du bateau en communication avec l'atmosphère.