LeNautilusflottait auprès d'une berge. (Page 303.)Agrandir
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—Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d'électricité pour se mouvoir, d'éléments pour produire son électricité, de sodium pour alimenter ses éléments, de charbon pour faire son sodium, et de houillères pour extraire son charbon. Or, précisément ici, la mer recouvre des forêts entières qui furent enlisées dans les temps géologiques; minéralisées maintenant et transformées en houille, elles sont pour moi une mine inépuisable.
—Vos hommes, capitaine, font donc ici le métier de mineurs?
—Précisément. Ces mines s'étendent sous les flots comme les houillères de Newcastle. C'est ici que, revêtus du scaphandre, le pic et la pioche à la main, mes hommes vont extraire cette houille, que je n'ai pas même demandéeaux mines de la terre. Lorsque je brûle ce combustible pour la fabrication du sodium, la fumée qui s'échappe par le cratère de cette montagne lui donne encore l'apparence d'un volcan en activité.
Il risqua vingt fois sa vie. (Page 309.)Agrandir
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—Et nous les verrons à l'œuvre, vos compagnons?
—Non, pas cette fois, du moins, car je suis pressé de continuer notre tour du monde sous-marin. Aussi, me contenterai-je de puiser aux réserves de sodium que je possède. Le temps de les embarquer, c'est-à-dire un jour seulement, et nous reprendrons notre voyage. Si donc vous voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon, profitez de cette journée, monsieur Aronnax.»
Je remerciai le capitaine, et j'allai chercher mes deux compagnons quin'avaient pas encore quitté leur cabine. Je les invitai à me suivre sans leur dire où ils se trouvaient.
Ils montèrent sur la plate-forme. Conseil, qui ne s'étonnait de rien, regarda comme une chose très-naturelle de se réveiller sous une montagne après s'être endormi sous les flots. Mais Ned Land n'eut d'autre idée que de chercher si la caverne présentait quelque issue.
Après déjeuner, vers dix heures, nous descendions sur la berge.
«Nous voici donc encore une fois à terre, dit Conseil.
—Je n'appelle pas cela «la terre,» répondit le Canadien. Et d'ailleurs, nous ne sommes pas dessus, mais dessous.»
Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lac se développait un rivage sablonneux qui, dans sa plus grande largeur, mesurait cinq cents pieds. Sur cette grève, on pouvait faire aisément le tour du lac. Mais la base des hautes parois formait un sol tourmenté, sur lequel gisaient, dans un pittoresque entassement, des blocs volcaniques et d'énormes pierres ponces. Toutes ces masses désagrégées, recouvertes d'un émail poli sous l'action des feux souterrains, resplendissaient au contact des jets électriques du fanal. La poussière micacée du rivage, que soulevaient nos pas, s'envolait comme une nuée d'étincelles.
Le sol s'élevait sensiblement en s'éloignant du relais des flots, et nous fûmes bientôt arrivés à des rampes longues et sinueuses, véritables raidillons qui permettaient de s'élever peu à peu, mais il fallait marcher prudemment au milieu de ces conglomérats, qu'aucun ciment ne reliait entre eux, et le pied glissait sur ces trachytes vitreux, faits de cristaux de feldspath et de quartz.
La nature volcanique de cette énorme excavation s'affirmait de toutes parts. Je le fis observer à mes compagnons.
—«Vous figurez-vous, leur demandai-je, ce que devait être cet entonnoir, lorsqu'il s'emplissait de laves bouillonnantes, et que le niveau de ce liquide incandescent s'élevait jusqu'à l'orifice de la montagne, comme la fonte sur les parois d'un fourneau?
—Je me le figure parfaitement, répondit Conseil. Mais monsieur me dira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son opération, et comment il se fait que la fournaise est remplacée par les eaux tranquilles d'un lac?
—Très-probablement, Conseil, parce que quelque convulsion a produit au-dessous de la surface de l'Océan cette ouverture qui a servi de passage auNautilus. Alors les eaux de l'Atlantique se sont précipitées à l'intérieur de la montagne. Il y a eu lutte terrible entre les deux éléments, lutte qui s'est terminée à l'avantage de Neptune. Mais bien dessiècles se sont écoulés depuis lors, et le volcan submergé s'est changé en grotte paisible.
—Très-bien, répliqua Ned Land. J'accepte l'explication, mais je regrette, dans notre intérêt, que cette ouverture dont parle monsieur le professeur ne soit pas produite au-dessus du niveau de la mer.
—Mais, ami Ned, répliqua Conseil, si ce passage n'eût pas été sous-marin, leNautilusn'aurait pu y pénétrer!
—Et j'ajouterai, maître Land, que les eaux ne se seraient pas précipitées sous la montagne et que le volcan serait resté volcan. Donc vos regrets sont superflus.»
Notre ascension continua. Les rampes se faisaient de plus en plus raides et étroites. De profondes excavations les coupaient parfois, qu'il fallait franchir. Des masses surplombantes voulaient être tournées. On se glissait sur les genoux, on rampait sur le ventre. Mais, l'adresse de Conseil et la force du Canadien aidant, tous les obstacles furent surmontés.
A une hauteur de trente mètres environ, la nature du terrain se modifia, sans qu'il devînt plus praticable. Aux conglomérats et aux trachytes succédèrent de noirs basaltes; ceux-ci étendus par nappes toutes grumelées de soufflures; ceux-là formant des prismes réguliers, disposés comme une colonnade qui supportait les retombées de cette voûte immense, admirable spécimen de l'architecture naturelle. Puis, entre ces basaltes serpentaient de longues coulées de laves refroidies, incrustées de raies bitumineuses, et, par places, s'étendaient de larges tapis de soufre. Un jour plus puissant, entrant par le cratère supérieur, inondait d'une vague clarté toutes ces déjections volcaniques, à jamais ensevelies au sein de la montagne éteinte.
Cependant, notre marche ascensionnelle fut bientôt arrêtée, à une hauteur de deux cent cinquante pieds environ, par d'infranchissables obstacles. La voussure intérieure revenait en surplomb, et la montée dut se changer en promenade circulaire. A ce dernier plan, le règne végétal commençait à lutter avec le règne minéral. Quelques arbustes et même certains arbres sortaient des anfractuosités de la paroi. Je reconnus des euphorbes qui laissaient couler leur suc caustique. Des héliotropes, très-inhabiles à justifier leur nom, puisque les rayons solaires n'arrivaient jamais jusqu'à eux, penchaient tristement leurs grappes de fleurs aux couleurs et aux parfums à demi-passés. Ça et là, quelques chrysanthèmes poussaient timidement au pied d'aloès à longues feuilles tristes et maladifs. Mais, entre les coulées de laves, j'aperçus de petites violettes, encore parfumées d'une légère odeur, et j'avoue que je les respirai avecdélices. Le parfum, c'est l'âme de la fleur, et les fleurs de la mer, ces splendides hydrophytes, n'ont pas d'âme!
Nous étions arrivés au pied d'un bouquet de dragonniers robustes, qui écartaient les roches sous l'effort de leurs musculeuses racines, quand Ned Land s'écria:
«Ah! monsieur, une ruche!
—Une ruche! répliquai-je, en faisant un geste de parfaite incrédulité.
—Oui! une ruche, répéta le Canadien, et des abeilles qui bourdonnent autour.»
Je m'approchai et je dus me rendre à l'évidence. Il y avait là, à l'orifice d'un trou creusé dans letroncd'un dragonnier, quelques milliers de ces ingénieux insectes, si communs dans toutes les Canaries, et dont les produits y sont particulièrement estimés.
Tout naturellement, le Canadien voulut faire sa provision de miel, et j'aurais eu mauvaise grâce à m'y opposer. Une certaine quantité de feuilles sèches mélangées de soufre s'allumèrent sous l'étincelle de son briquet, et il commença à enfumer les abeilles. Les bourdonnements cessèrent peu à peu, et la ruche éventrée livra plusieurs livres d'un miel parfumé. Ned Land en remplit son havre-sac.
—«Quand j'aurai mélangé ce miel avec la pâte de l'artocarpus, nous dit-il, je serai en mesure de vous offrir un gâteau succulent.
—Parbleu! fit Conseil, ce sera du pain d'épice.
—Va pour le pain d'épice, dis-je, mais reprenons cette intéressante promenade.»
A certains détours du sentier que nous suivions alors, le lac apparaissait dans toute son étendue. Le fanal éclairait en entier sa surface paisible qui ne connaissait ni les rides ni les ondulations. LeNautilusgardait une immobilité parfaite. Sur sa plate-forme et sur la berge s'agitaient les hommes de son équipage, ombres noires nettement découpées au milieu de cette lumineuse atmosphère.
En ce moment, nous contournions la crête la plus élevée de ces premiers plans de roches qui soutenaient la voûte. Je vis alors que les abeilles n'étaient pas les seuls représentants du règne animal à l'intérieur de ce volcan. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient çà et là dans l'ombre, ou s'enfuyaient de leurs nids perchés sur des pointes de roc. C'étaient des éperviers au ventre blanc, et des crécelles criardes. Sur les pentes détalaient aussi, de toute la rapidité de leurs échasses, de belles et grasses outardes. Je laisse à penser si la convoitise du Canadien fut allumée à la vue de ce gibier savoureux, et s'il regretta de ne pas avoir un fusil entre ses mains. Il essaya de remplacer le plomb par les pierres, etaprès plusieurs essais infructueux, il parvint à blesser une de ces magnifiques outardes. Dire qu'il risqua vingt fois sa vie pour s'en emparer, ce n'est que vérité pure, mais il fit si bien que l'animal alla rejoindre dans son sac les gâteaux de miel.
Nous dûmes alors redescendre vers le rivage, car la crête devenait impraticable. Au-dessus de nous, le cratère béant apparaissait comme une large ouverture de puits. De cette place, le ciel se laissait distinguer assez nettement, et je voyais courir des nuages échevelés par le vent d'ouest, qui laissaient traîner jusqu'au sommet de la montagne leurs brumeux haillons. Preuve certaine que ces nuages se tenaient à une hauteur médiocre, car le volcan ne s'élevait pas à plus de huit cents pieds au-dessus du niveau de l'Océan.
Une demi-heure après le dernier exploit du Canadien, nous avions regagné le rivage intérieur. Ici, la flore était représentée par de larges tapis de cette criste-marine, petite plante ombellifère très-bonne à confire, qui porte aussi les noms de perce-pierre, de passe-pierre et de fenouil-marin. Conseil en récolta quelques bottes. Quant à la faune, elle comptait par milliers des crustacés de toutes sortes, des homards, des crabes-tourteaux, des palémons, des mysis, des faucheurs, des galatées et un nombre prodigieux de coquillages, porcelaines, rochers et patelles.
En cet endroit s'ouvrait une magnifique grotte. Mes compagnons et moi nous prîmes plaisir à nous étendre sur son sable fin. Le feu avait poli ses parois émaillées et étincelantes, toutes saupoudrées de la poussière du mica. Ned Land en tâtait les murailles et cherchait à sonder leur épaisseur. Je ne pus m'empêcher de sourire. La conversation se mit alors sur ses éternels projets d'évasion, et je crus pouvoir, sans trop m'avancer, lui donner cette espérance: c'est que le capitaine Nemo n'était descendu au sud que pour renouveler sa provision de sodium. J'espérais donc que, maintenant, il rallierait les côtes de l'Europe et de l'Amérique; ce qui permettrait au Canadien de reprendre avec plus de succès sa tentative avortée.
Nous étions étendus depuis une heure dans cette grotte charmante. La conversation, animée au début, languissait alors. Une certaine somnolence s'emparait de nous. Comme je ne voyais aucune raison de résister au sommeil, je me laissai aller à un assoupissement profond. Je rêvais,—onne choisit pas ses rêves,—je rêvais que mon existence se réduisait à la vie végétative d'un simple mollusque. Il me semblait que cette grotte formait la double valve de ma coquille...
Tout d'un coup, je fus réveillé par la voix de Conseil.
«Alerte! Alerte! criait ce digne garçon.
—Qu'y a-t-il? demandai-je, me soulevant à demi.
—L'eau nous gagne!»
Je me redressai. La mer se précipitait comme un torrent dans notre retraite, et, décidément, puisque nous n'étions pas des mollusques, il fallait se sauver.
En quelques instants, nous fûmes en sûreté sur le sommet de la grotte même.
«Que se passe-t-il donc? demanda Conseil. Quelque nouveau phénomène?
—Eh non! mes amis, répondis-je, c'est la marée, ce n'est que la marée qui a failli nous surprendre comme le héros de Walter Scott! L'Océan se gonfle au dehors, et par une loi toute naturelle d'équilibre, le niveau du lac monte également. Nous en sommes quittes pour un demi-bain. Allons nous changer auNautilus.»
Trois quarts d'heure plus tard, nous avions achevé notre promenade circulaire et nous rentrions à bord. Les hommes de l'équipage achevaient en ce moment d'embarquer les provisions de sodium, et leNautilusaurait pu partir à l'instant.
Cependant, le capitaine Nemo ne donna aucun ordre. Voulait-il attendre la nuit et sortir secrètement par son passage sous-marin? Peut-être.
Quoi qu'il en soit, le lendemain, leNautilus, ayant quitté son port d'attache, naviguait au large de toute terre, et à quelques mètres au-dessous des flots de l'Atlantique.
La mer se précipitait comme un torrent. (Page 310.)Agrandir
La mer se précipitait comme un torrent. (Page 310.)Agrandir
La direction duNautilusne s'était pas modifiée. Tout espoir de revenir vers les mers européennes devait donc être momentanément rejeté. Le capitaine Nemo maintenait le cap vers le sud. Où nous entraînait-il? Je n'osais l'imaginer.
Ce jour-là, leNautilustraversa une singulière portion de l'Océan atlantique. Personne n'ignore l'existence de ce grand courant d'eau chaude, connu sous le nom de Gulf Stream. Après être sorti des canaux de Floride il se dirige vers le Spitzberg. Mais avant de pénétrer dans le golfe du Mexique, vers le quarante-quatrième degré de latitude nord, ce courant sedivise en deux bras; le principal se porte vers les côtes d'Irlande et de Norwége, tandis que le second fléchit vers le sud à la hauteur des Açores; puis frappant les rivages africains et décrivant un ovale allongé, il revient vers les Antilles.
Or, ce second bras,—c'est plutôt un collier qu'un bras,—entoure de ses anneaux d'eau chaude cette portion de l'Océan froide, tranquille, immobile, que l'on appelle la mer de Sargasses. Véritable lac en plein Atlantique, les eaux du grand courant ne mettent pas moins de trois ans à en faire le tour.
La mer de Sargasses, à proprement parler, couvre toute la partie immergée de l'Atlantide. Certains auteurs ont même admis que ces nombreuses herbes dont elle est semée sont arrachées aux prairies de cet ancien continent. Il est plus probable, cependant, que ces herbages, algues et fucus, enlevés au rivages de l'Europe et de l'Amérique, sont entraînés jusqu'à cette zone par le Gulf Stream. Ce fut là une des raisons qui amenèrent Colomb à supposer l'existence d'un nouveau monde. Lorsque les navires de ce hardi chercheur arrivèrent à la mer de Sargasses, ils naviguèrent non sans peine au milieu de ces herbes qui arrêtaient leur marche au grand effroi des équipages, et ils perdirent trois longues semaines à les traverser.
Telle était cette région que leNautilusvisitait en ce moment, une prairie véritable, un tapis serré d'algues, de fucus natans, de raisins du tropique, si épais, si compact, que l'étrave d'un bâtiment ne l'eût pas déchiré sans peine. Aussi, le capitaine Nemo, ne voulant pas engager son hélice dans cette masse herbeuse, se tint-il à quelques mètres de profondeur au-dessous de la surface des flots.
Ce nom de Sargasses vient du mot espagnol «sargazzo» qui signifie varech. Ce varech, le varech-nageur ou porte-baie, forme principalement ce banc immense. Et voici pourquoi, suivant le savant Maury, l'auteur de laGéographie physique du globe, ces hydrophytes se réunissent dans ce paisible bassin de l'Atlantique:
«L'explication qu'on en peut donner, dit-il, me semble résulter d'une expérience connue de tout le monde. Si l'on place dans un vase des fragments de bouchons ou de corps flottants quelconques, et que l'on imprime à l'eau de ce vase un mouvement circulaire, on verra les fragments éparpillés se réunir en groupe au centre de la surface liquide, c'est-à-dire au point le moins agité. Dans le phénomène qui nous occupe, le vase, c'est l'Atlantique, le Gulf Stream, c'est le courant circulaire, et la mer de Sargasses, le point central où viennent se réunir les corps flottants.»
«L'explication qu'on en peut donner, dit-il, me semble résulter d'une expérience connue de tout le monde. Si l'on place dans un vase des fragments de bouchons ou de corps flottants quelconques, et que l'on imprime à l'eau de ce vase un mouvement circulaire, on verra les fragments éparpillés se réunir en groupe au centre de la surface liquide, c'est-à-dire au point le moins agité. Dans le phénomène qui nous occupe, le vase, c'est l'Atlantique, le Gulf Stream, c'est le courant circulaire, et la mer de Sargasses, le point central où viennent se réunir les corps flottants.»
Je partage l'opinion de Maury, et j'ai pu étudier le phénomène dans cemilieu spécial où les navires pénètrent rarement. Au-dessus de nous flottaient des corps de toute provenance, entassés au milieu de ces herbes brunâtres, des troncs d'arbres arrachés aux Andes ou aux Montagnes-Rocheuses et flottés par l'Amazone ou le Mississipi, de nombreuses épaves, des restes de quilles ou de carènes, des bordages défoncés et tellementalourdispar les coquilles et les anatifes qu'ils ne pouvaient remonter à la surface de l'Océan. Et le temps justifiera un jour cette autre opinion de Maury, que ces matières, ainsi accumulées pendant des siècles, se minéraliseront sous l'action des eaux et formeront alors d'inépuisables houillères. Réserve précieuse que prépare la prévoyante nature pour ce moment où les hommes auront épuisé les mines des continents.
J'entendais résonner les sons de l'orgue. (Page 314.)Agrandir
J'entendais résonner les sons de l'orgue. (Page 314.)Agrandir
Au milieu de cet inextricable tissu d'herbes et de fucus, je remarquai de charmants alcyons stellés aux couleurs roses, des actinies qui laissaient traîner leur longue chevelure de tentacules, des méduses vertes, rouges, bleues, et particulièrement ces grandes rhizostomes de Cuvier, dont l'ombrelle bleuâtre est bordée d'un feston violet.
Toute cette journée du 22 février se passa dans la mer de Sargasses, où les poissons, amateurs de plantes marines et de crustacés, trouvent une abondante nourriture. Le lendemain, l'Océan avait repris son aspect accoutumé.
Depuis ce moment, pendant dix-neuf jours, du 23 février au 12 mars, leNautilus, tenant le milieu de l'Atlantique, nous emporta avecune vitesse constante de cent lieues par vingt-quatre heures. Le capitaine Nemo voulait évidemment accomplir son programme sous-marin, et je ne doutais pas qu'il ne songeât, après avoir doublé le cap Horn, à revenir vers les mers australes du Pacifique.
Ned Land avait donc eu raison de craindre. Dans ces larges mers, privées d'îles, il ne fallait plus tenter de quitter le bord. Nul moyen non plus de s'opposer aux volontés du capitaine Nemo. Le seul parti était de se soumettre; mais ce qu'on ne devait plus attendre de la force ou de la ruse, j'aimais à penser qu'on pourrait l'obtenir par la persuasion. Ce voyage terminé, le capitaine Nemo ne consentirait-il pas à nous rendre la liberté sous serment de ne jamais révéler son existence? Serment d'honneur que nous aurions tenu. Mais il fallait traiter cette délicate question avec le capitaine. Or, serais-je bien venu à réclamer cette liberté? Lui-même n'avait-il pas déclaré, dès le début et d'une façon formelle, que le secret de sa vie exigeait notre emprisonnement perpétuel à bord duNautilus? Mon silence, depuis quatre mois, ne devait-il pas lui paraître une acceptation tacite de cette situation? Revenir sur ce sujet n'aurait-il pas pour résultat de donner des soupçons qui pourraient nuire à nos projets, si quelque circonstance favorable se présentait plus tard de les reprendre? Toutes ces raisons, je les pesais, je les retournais dans mon esprit, je les soumettais à Conseil qui n'était pas moins embarrassé que moi. En somme, bien que je ne fusse pas facile à décourager, je comprenais que les chances de jamais revoir mes semblables diminuaient de jour en jour, surtout en ce moment où le capitaine Nemo courait en téméraire vers le sud de l'Atlantique!
Pendant les dix-neuf jours que j'ai mentionnés plus haut, aucun incident particulier ne signala notre voyage. Je vis peu le capitaine. Il travaillait. Dans la bibliothèque je trouvais souvent des livres qu'il laissait entr'ouverts, et surtout des livres d'histoire naturelle. Mon ouvrage sur les fonds sous-marins, feuilleté par lui, était couvert de notes en marge, qui contredisaient parfois mes théories et mes systèmes. Mais le capitaine se contentait d'épurer ainsi mon travail, et il était rare qu'il discutât avec moi. Quelquefois, j'entendais résonner les sons mélancoliques de son orgue, dont il jouait avec beaucoup d'expression, mais la nuit seulement, au milieu de la plus secrète obscurité, lorsque leNautiluss'endormait dans les déserts de l'Océan.
Pendant cette partie du voyage, nous naviguâmes des journées entières à la surface des flots. La mer était comme abandonnée. A peine quelques navires à voiles, en charge pour les Indes, se dirigeant vers le cap de Bonne-Espérance. Un jour nous fûmes poursuivis par les embarcationsd'un baleinier qui nous prenait sans doute pour quelque énorme baleine d'un haut prix. Mais le capitaine Nemo ne voulut pas faire perdre à ces braves gens leur temps et leurs peines, et il termina la chasse en plongeant sous les eaux. Cet incident avait paru vivement intéresser Ned Land. Je ne crois pas me tromper en disant que le Canadien avait dû regretter que notre cétacé de tôle ne pût être frappé à mort par le harpon de ces pêcheurs.
Les poissons observés par Conseil et par moi, pendant cette période, différaient peu de ceux que nous avions déjà étudiés sous d'autres latitudes. Les principaux furent quelques échantillons de ce terrible genre de cartilagineux, divisé en trois sous-genres qui ne comptent pas moins de trente-deux espèces: des squales-galonnés, longs de cinq mètres, à tête déprimée et plus large que le corps, à nageoire caudale arrondie, et dont le dos porte sept grandes bandes noires parallèles et longitudinales; puis des squales-perlons, gris-cendrés, percés de sept ouvertures branchiales et pourvus d'une seule nageoire dorsale placée à peu près vers le milieu du corps.
Passaient aussi de grands chiens de mer, poissons voraces s'il en fut. On a le droit de ne point croire aux récits des pêcheurs, mais voici ce qu'ils racontent. On a trouvé dans le corps de l'un de ces animaux une tête de buffle et un veau tout entier; dans un autre, deux thons et un matelot en uniforme; dans un autre, un soldat avec son sabre; dans un autre enfin, un cheval avec son cavalier. Tout ceci, à vrai dire, n'est pas article de foi. Toujours est-il qu'aucun de ces animaux ne se laissa prendre aux filets duNautilus, et que je ne pus vérifier leur voracité.
Des troupes élégantes et folâtres de dauphins nous accompagnèrent pendant des jours entiers. Ils allaient par bandes de cinq ou six, chassant en meute comme les loups dans les campagnes; d'ailleurs, non moins voraces que les chiens de mer, si j'en crois un professeur de Copenhague, qui retira de l'estomac d'un dauphin treize marsouins et quinze phoques. C'était, il est vrai, un épaulard, appartenant à la plus grande espèce connue, et dont la longueur dépasse quelquefois vingt-quatre pieds. Cette famille des delphiniens compte dix genres, et ceux que j'aperçus tenaient du genre des delphinorinques, remarquables par un museau excessivement étroit et quatre fois long comme le crâne. Leur corps, mesurant trois mètres, noir en dessus, était en dessous d'un blanc rosé semé de petites taches très-rares.
Je citerai aussi, dans ces mers, de curieux échantillons de ces poissons de l'ordre des acanthoptérigiens et de la famille des sciénoïdes. Quelques auteurs,—plus poëtes que naturalistes,—prétendent que ces poissons chantent mélodieusement, et que leurs voix réunies forment un concertqu'un chœur de voix humaines ne saurait égaler. Je ne dis pas non, mais cessirènesne nous donnèrent aucune sérénade à notre passage, et je le regrette.
Pour terminer enfin, Conseil classa une grande quantité de poissons volants. Rien n'était plus curieux que de voir les dauphins leur donner la chasse avec une précision merveilleuse. Quelle que fût la portée de son vol, quelque trajectoire qu'il décrivît, même au-dessus duNautilus, l'infortuné poisson trouvait toujours la bouche du dauphin ouverte pour le recevoir. C'étaient ou des pirapèdes, ou des trigles-milans, à bouche lumineuse, qui, pendant la nuit, après avoir tracé des raies de feu dans l'atmosphère, plongeaient dans les eaux sombres comme autant d'étoiles filantes.
Jusqu'au 13 mars, notre navigation se continua dans ces conditions. Ce jour-là, leNautilusfut employé à des expériences de sondages qui m'intéressèrent vivement.
Nous avions fait alors près de treize mille lieues depuis notre départ dans les hautes mers du Pacifique. Le point nous mettait par 43° 37′ de latitude sud et 37° 53′ de longitude ouest. C'étaient ces mêmes parages où le capitaine Denham de l'Héraldfila quatorze mille mètres de sonde sans trouver de fond. Là aussi, le lieutenant Parcker de la frégate américaineCongressn'avait pu atteindre le sol sous-marin par quinze mille cent quarante mètres.
Le capitaine Nemo résolut d'envoyer sonNautilusà la plus extrême profondeur à fin de contrôler ces différents sondages. Je me préparai à noter tous les résultats de l'expérience. Les panneaux du salon furent ouverts, et les manœuvres commencèrent pour atteindre ces couches si prodigieusement reculées.
On pense bien qu'il ne fut pas question de plonger en remplissant les réservoirs. Peut-être n'eussent-ils pu accroître suffisamment la pesanteur spécifique duNautilus. D'ailleurs, pour remonter, il aurait fallu chasser cette surcharge d'eau, et les pompes n'auraient pas été assez puissantes pour vaincre la pression extérieure.
Le capitaine Nemo résolut d'aller chercher le fond océanique par une diagonale suffisamment allongée, au moyen de ses plans latéraux qui furent placés sous un angle de quarante cinq degrés avec les lignes d'eau duNautilus. Puis, l'hélice fut portée à son maximum de vitesse, et sa quadruple branche battit les flots avec une indescriptible violence.
Sous cette poussée puissante, la coque duNautilusfrémit comme une corde sonore et s'enfonça régulièrement sous les eaux. Le capitaine et moi, postés dans le salon, nous suivions l'aiguille du manomètre qui déviait rapidement. Bientôt fut dépassée cette zone habitable où résident laplupart des poissons. Si quelques-uns de ces animaux ne peuvent vivre qu'à la surface des mers ou des fleuves, d'autres, moins nombreux, se tiennent à des profondeurs assez grandes. Parmi ces derniers, j'observais l'hexanche, espèce de chien de mer muni de six fentes respiratoires, le télescope aux yeux énormes, le malarmat-cuirassé, aux thoracines grises, aux pectorales noires, que protégeait son plastron de plaques osseuses d'un rouge pâle, puis enfin le grenadier, qui, vivant par douze cents mètres de profondeur, supportait alors une pression de cent vingt atmosphères.
Je demandai au capitaine Nemo s'il avait observé des poissons à des profondeurs plus considérables.
«Des poissons? me répondit-il, rarement. Mais dans l'état actuel de la science, que présume-t-on, que sait-on?
—Le voici, capitaine. On sait que en allant vers les basses couches de l'Océan, la vie végétale disparaît plus vite que la vie animale. On sait que, là où se rencontrent encore des êtres animés, ne végète plus une seule hydrophyte. On sait que les pèlerines, les huîtres vivent par deux mille mètres d'eau, et que Mac Clintock, le héros des mers polaires, a retiré une étoile vivante d'une profondeur de deux mille cinq cent mètres. On sait que l'équipage duBull-Dog, de la Marine Royale, a pêché une astérie par deux mille six cent vingt brasses, soit plus d'une lieue de profondeur. Mais, capitaine Nemo, peut-être me direz vous qu'on ne sait rien?
—Non, monsieur le professeur, répondit le capitaine, je n'aurai pas cette impolitesse. Toutefois, je vous demanderai comment vous expliquez que des êtres puissent vivre à de telles profondeurs?
—Je l'explique par deux raisons, répondis-je. D'abord, parce que les courants verticaux, déterminés par les différences de salure et de densité des eaux, produisent un mouvement qui suffit à entretenir la vie rudimentaire des encrines et des astéries.
—Juste, fit le capitaine.
—Ensuite, parce que, si l'oxygène est la base de la vie, on sait que la quantité d'oxygène dissous dans l'eau de mer augmente avec la profondeur au lieu de diminuer, et que la pression des couches basses contribue à l'y comprimer.
—Ah! on sait cela? répondit le capitaine Nemo, d'un ton légèrement surpris. Eh bien, monsieur le professeur, on a raison de le savoir, car c'est la vérité. J'ajouterai, en effet, que la vessie natatoire des poissons renferme plus d'azote que d'oxygène, quand ces animaux sont pêchés à la surface des eaux, et plus d'oxygène que d'azote, au contraire, quand ils sont tirés des grandes profondeurs. Ce qui donne raison à votre système. Mais continuons nos observations.»
Mes regards se reportèrent sur le manomètre. L'instrument indiquait une profondeur de six mille mètres. Notre immersion durait depuis une heure. LeNautilus, glissant sur ses plans inclinés, s'enfonçait toujours. Les eaux désertes étaient admirablement transparentes et d'une diaphanité que rien ne saurait poindre. Une heure plus tard, nous étions par treize mille mètres,—trois lieues et quart environ,—et le fond de l'Océan ne se laissait pas pressentir.
Cependant, par quatorze mille mètres, j'aperçus des pics noirâtres qui surgissaient au milieu des eaux. Mais ces sommets pouvaient appartenir à des montagnes hautes comme l'Hymalaya ou le Mont-Blanc, plus hautes même, et la profondeur de ces abîmes demeurait inévaluable.
LeNautilusdescendit plus bas encore, malgré les puissantes pressions qu'il subissait. Je sentais ses tôles trembler sous la jointure de leurs boulons; ses barreaux s'arquaient; ses cloisons gémissaient; les vitres du salon semblaient se gondoler sous la pression des eaux. Et ce solide appareil eût cédé sans doute, si, ainsi que l'avait dit son capitaine, il n'eût été capable de résister comme un bloc plein.
En rasant les pentes de ces roches perdues sous les eaux, j'apercevais encore quelques coquilles, des serpula, des spinorbis vivantes, et certains échantillons d'astéries.
Mais bientôt ces derniers représentants de la vie animale disparurent, et, au-dessous de trois lieues, leNautilusdépassa les limites de l'existence sous-marine, comme fait le ballon qui s'élève dans les airs au-dessus des zones respirables. Nous avions atteint une profondeur de seize mille mètres,—quatre lieues,—et les flancs duNautilussupportaient alors une pression de seize cents atmosphères, c'est-à-dire seize cents kilogrammes par chaque centimètre carré de sa surface!
«Quelle situation, m'écriai-je! Parcourir dans ces régions profondes où l'homme n'est jamais parvenu! Voyez, capitaine, voyez ces rocs magnifiques, ces grottes inhabitées, ces derniers réceptacles du globe, où la vie n'est plus possible! Quels sites inconnus et pourquoi faut-il que nous soyons réduits à n'en conserver que le souvenir?
—Vous plairait-il, me demanda le capitaine Nemo, d'en rapporter mieux que le souvenir?
—Que voulez-vous dire par ces paroles?
—Je veux dire que rien n'est plus facile que de prendre une vue photographique de cette région sous-marine!»
Je n'avais pas eu le temps d'exprimer la surprise que me causait cette nouvelle proposition, que sur un appel du capitaine Nemo, un objectif était apporté dans le salon. Par les panneaux largement ouverts, le milieuliquide éclairé électriquement, se distribuait avec une clarté parfaite. Nulle ombre, nulle dégradation de notre lumière factice. Le soleil n'eût pas été plus favorable à une opération de cette nature. LeNautilus, sous la poussée de son hélice, maîtrisée par l'inclinaison de ses plans, demeurait immobile. L'instrument fut braqué sur ces sites du fond océanique, et en quelques secondes, nous avions obtenu un négatif d'une extrême pureté.
C'est l'épreuve positive que j'en donne ici. On y voit ces roches primordiales qui n'ont jamais connu la lumière des cieux, ces granits inférieurs qui forment la puissante assise du globe, ces grottes profondes évidées dans la masse pierreuse, ces profils d'une incomparable netteté et dont le trait terminal se détache en noir, comme s'il était dû au pinceau de certains artistes flamands. Puis, au-delà, un horizon de montagnes, une admirable ligne ondulée qui compose les arrières-plans du paysage. Je ne puis décrire cet ensemble de roches lisses, noires, polies, sans une mousse, sans une tache, aux formes étrangement découpées et solidement établies sur ce tapis de sable qui étincelait sous les jets de la lumière électrique.
Cependant, le capitaine Nemo, après avoir terminé son opération, m'avait dit:
«Remontons monsieur le professeur. Il ne faut pas abuser de cette situation ni exposer trop longtemps leNautilusà de pareilles pressions.
—Remontons! répondis-je.
—Tenez-vous bien.»
Je n'avais pas encore eu le temps de comprendre pourquoi le capitaine me faisait cette recommandation, quand je fus précipité sur le tapis.
Son hélice embrayée sur un signal du capitaine, ses plans dressés verticalement, leNautilus, emporté comme un ballon dans les airs, s'enlevait avec une rapidité foudroyante. Il coupait la masse des eaux avec un frémissement sonore. Aucun détail n'était visible. En quatre minutes, il avait franchi les quatre lieues qui le séparaient de la surface de l'Océan, et, après avoir émergé comme un poisson volant, il retombait en faisant jaillir les flots à une prodigieuse hauteur.
C'est l'épreuve positive que j'en donne ici. (Page 319.)Agrandir
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Pendant la nuit du 13 au 14 mars, leNautilusreprit sa direction vers le sud. Je pensais qu'à la hauteur du cap Horn, il mettrait le cap à l'ouest afin de rallier les mers du Pacifique et d'achever son tour du monde. Il n'en fit rien et continua de remonter vers les régions australes. Où voulait-il doncaller? Au pôle? C'était insensé. Je commençai à croire que les témérités du capitaine justifiaient suffisamment les appréhensions de Ned Land.
Quand Ned rencontrait le capitaine..... (Page 321.)Agrandir
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Le Canadien, depuis quelque temps, ne me parlait plus de ses projets de fuite. Il était devenu moins communicatif, presque silencieux. Je voyais combien cet emprisonnement prolongé lui pesait. Je sentais ce qui s'amassait de colère en lui. Lorsqu'il rencontrait le capitaine, ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, et je craignais toujours que sa violence naturelle ne le portât à quelque extrémité.
Ce jour-là, 14 mars, Conseil et lui vinrent me trouver dans ma chambre. Je leur demandai la raison de leur visite.
«Une simple question à vous poser, monsieur, me répondit le Canadien.
—Parlez, Ned.
—Combien d'hommes croyez-vous qu'il y ait à bord duNautilus?
—Je ne saurais le dire, mon ami.
—Il me semble, reprit Ned Land, que sa manœuvre ne nécessite pas un nombreux équipage.
—En effet, répondis-je, dans les conditions où il se trouve, une dizaine d'hommes au plus doivent suffire à le manœuvrer.
—Eh bien, dit le Canadien, pourquoi y en aurait-il davantage?
—Pourquoi?» répliquai-je.
Je regardai fixement Ned Land, dont les intentions étaient faciles à deviner.
«Parce que, dis-je, si j'en crois mes pressentiments, si j'ai bien compris l'existence du capitaine, leNautilusn'est pas seulement un navire. Ce doit être un lieu de refuge pour ceux qui, comme son commandant, ont rompu toute relation avec la terre.
—Peut-être, dit Conseil, mais enfin leNautilusne peut contenir qu'un certain nombre d'hommes, et monsieur ne pourrait-il évaluer ce maximum?
—Comment cela, Conseil?
—Par le calcul. Étant donnée la capacité du navire que monsieur connaît, et, par conséquent, la quantité d'air qu'il renferme; sachant d'autre part ce que chaque homme dépense dans l'acte de la respiration, et comparant ces résultats avec la nécessité où leNautilusest de remonter toutes les vingt-quatre heures...»
La phrase de Conseil n'en finissait pas, mais je vis bien où il voulait en venir.
«Je te comprends, dis-je; mais ce calcul-là, facile à établir d'ailleurs, ne peut donner qu'un chiffre très-incertain.
—N'importe, reprit Ned Land, en insistant.
—Voici le calcul, répondis-je. Chaque homme dépense en une heure l'oxygène contenu dans cent litres d'air, soit en vingt-quatre heures l'oxygène contenu dans deux mille quatre cents litres. Il faut donc chercher combien de fois leNautilusrenferme deux mille quatre cent litres d'air.
—Précisément, dit Conseil.
—Or, repris-je, la capacité duNautilusétant de quinze cents tonneaux, et celle du tonneau de mille litres, leNautilusrenferme quinze cent mille litres d'air, qui, divisés par deux mille quatre cents...»
Je calculai rapidement au crayon:
«... donnent au quotient six cent vingt-cinq. Ce qui revient à dire que l'air contenu dans leNautiluspourrait rigoureusement suffire à six cent vingt-cinq hommes pendant vingt-quatre heures.
—Six cent vingt-cinq! répéta Ned.
—Mais tenez pour certain, ajoutai-je, que, tant passagers que marins ou officiers, nous ne formons pas la dixième partie de ce chiffre.
—C'est encore trop pour trois hommes! murmura Conseil.
—Donc, mon pauvre Ned, je ne puis que vous conseiller la patience.
—Et même mieux que la patience, répondit Conseil, la résignation.»
Conseil avait employé le mot juste,
«Après tout, reprit-il, le capitaine Nemo ne peut pas aller toujours au sud! Il faudra bien qu'il s'arrête, ne fût-ce que devant la banquise, et qu'il revienne vers des mers plus civilisées! Alors, il sera temps de reprendre les projets de Ned Land.»
Le Canadien secoua la tête, passa la main sur son front, ne répondit pas, et se retira.
«Que monsieur me permette de lui faire une observation, me dit alors Conseil. Ce pauvre Ned pense à tout ce qu'il ne peut pas avoir. Tout lui revient de sa vie passée. Tout lui semble regrettable de ce qui nous est interdit. Ses anciens souvenirs l'oppressent et il a le cœur gros. Il faut le comprendre. Qu'est-ce qu'il a à faire ici? Rien. Il n'est pas un savant comme monsieur, et ne saurait prendre le même goût que nous aux choses admirables de la mer. Il risquerait tout pour pouvoir entrer dans une taverne de son pays!»
Il est certain que la monotonie du bord devait paraître insupportable au Canadien, habitué à une vie libre et active. Les événements qui pouvaient le passionner étaient rares. Cependant, ce jour-là, un incident vint lui rappeler ses beaux jours de harponneur.
Vers onze heures du matin, étant à la surface de l'Océan, leNautilustomba au milieu d'une troupe de baleines. Rencontre qui ne me surprit pas, car je savais que ces animaux, chassés à outrance, se sont réfugiés dans les bassins des hautes latitudes.
Le rôle joué par la baleine dans le monde marin, et son influence sur les découvertes géographiques, ont été considérables. C'est elle, qui, entraînant à sa suite, les Basques d'abord, puis les Asturiens, les Anglais et les Hollandais, les enhardit contre les dangers de l'Océan et les conduisit d'une extrémité de la terre à l'autre. Les baleines aiment à fréquenter les mers australes et boréales. D'anciennes légendes prétendent même que ces cétacés amenèrent les pêcheurs jusqu'à sept lieues seulement du pôle nord. Si le fait est faux, il sera vrai un jour, et c'est probablement ainsi, en chassant la baleine dans les légions arctiques ou antarctiques, que les hommes atteindront ce point inconnu du globe.
Nous étions assis sur la plate-forme par une mer tranquille. Mais lemois d'octobre de ces latitudes nous donnait de belles journées d'automne. Ce fut le Canadien,—il ne pouvait s'y tromper,—qui signala une baleine à l'horizon dans l'est. En regardant attentivement, on voyait son dos noirâtre s'élever et s'abaisser alternativement au-dessus des flots, à cinq milles duNautilus.
«Ah! s'écria Ned Land, si j'étais à bord d'un baleinier, voilà une rencontre qui me ferait plaisir! C'est un animal de grande taille! Voyez avec quelle puissance ses évents rejettent des colonnes d'air et de vapeur! Mille diables! pourquoi faut-il que je sois enchaîné sur ce morceau de tôle!
—Quoi! Ned, répondis-je, vous n'êtes pas encore revenu de vos vieilles idées de pêche?
—Est-ce qu'un pêcheur de baleines, monsieur, peut oublier son ancien métier? Est-ce qu'on se lasse jamais des émotions d'une pareille chasse?
—Vous n'avez jamais pêché dans ces mers, Ned?
—Jamais, monsieur. Dans les mers boréales seulement, et autant dans le détroit de Bering que dans celui de Davis.
—Alors la baleine australe vous est encore inconnue. C'est la baleine franche que vous avez chassée jusqu'ici, et elle ne se hasarderait pas à passer les eaux chaudes de l'Équateur.
—Ah! monsieur le professeur, que me dites-vous là? répliqua le Canadien d'un ton passablement incrédule.
—Je dis ce qui est.
—Par exemple! Moi qui vous parle, en soixante-cinq, voilà deux ans et demi, j'ai amariné près du Groenland une baleine qui portait encore dans son flanc le harpon poinçonné d'un baleinier de Bering. Or, je vous demande, comment après avoir été frappé à l'ouest de l'Amérique, l'animal serait venu se faire tuer à l'est, s'il n'avait, après avoir doublé, soit le cap Horn, soit le cap de Bonne Espérance, franchi l'Équateur?
—Je pense comme l'ami Ned, dit Conseil, et j'attends ce que répondra monsieur.
—Monsieur vous répondra, mes amis, que les baleines sont localisées, suivant leurs espèces, dans certaines mers qu'elles ne quittent pas. Et si l'un de ces animaux est venu du détroit de Bering dans celui de Davis, c'est tout simplement parce qu'il existe un passage d'une mer à l'autre, soit sur les côtes de l'Amérique, soit sur celles de l'Asie.
—Faut-il vous croire? demanda le Canadien, en fermant un œil.
—Il faut croire monsieur, répondit Conseil.
—Dès-lors, reprit le Canadien, puisque je n'ai jamais pêché dans ces parages, je ne connais point les baleines qui les fréquentent?
—Je vous l'ai dit, Ned.
—Raison de plus pour faire leur connaissance, répliqua Conseil.
—Voyez! voyez! s'écria le Canadien, la voix émue. Elle s'approche! Elle vient sur nous! Elle me nargue! Elle sait que je ne peux rien contre elle!»
Ned frappait du pied. Sa main frémissait en brandissant un harpon imaginaire.
«Ces cétacés, demanda-t-il, sont-ils aussi gros que ceux des mers boréales?
—A peu près, Ned.
—C'est que j'ai vu de grosses baleines, monsieur, des baleines qui mesuraient jusqu'à cent pieds de longueur! Je me suis même laissé dire que le Hullamock et l'Umgallick des îles Aléoutiennes dépassaient quelquefois cent cinquante pieds.
—Ceci me paraît exagéré, répondis-je. Ces animaux ne sont que des baleinoptères, pourvus de nageoires dorsales, et de même que les cachalots, ils sont généralement plus petits que la baleine franche.
—Ah! s'écria le Canadien, dont les regards ne quittaient pas l'Océan, elle se rapproche, elle vient dans les eaux duNautilus!»
Puis, reprenant sa conversation:
«Vous parlez, dit-il, du cachalot comme d'une petite bête! On cite cependant des cachalots gigantesques. Ce sont des cétacés intelligents. Quelques-uns, dit-on, se couvrent d'algues et de fucus. On les prend pour des îlots. On campe dessus, on s'y installe, on fait du feu...
—On y bâtit des maisons, dit Conseil.
—Oui, farceur, répondit Ned Land. Puis, un beau jour l'animal plonge et entraîne tous ses habitants au fond de l'abîme.
—Comme dans les voyages de Simbad le marin, répliquai-je en riant.
—Ah! maître Land, il paraît que vous aimez les histoires extraordinaires! Quels cachalots que les vôtres! J'espère que vous n'y croyez pas!
—Monsieur le naturaliste, répondit sérieusement le Canadien, il faut tout croire de la part des baleines!—Comme elle marche, celle-ci! Comme elle se dérobe!—On prétend que ces animaux-là peuvent faire le tour du monde en quinze jours.
—Je ne dis pas non.
—Mais, ce que vous ne savez sans doute pas, monsieur Aronnax, c'est que, au commencement du monde, les baleines filaient plus rapidement encore.
—Ah! vraiment, Ned! Et pourquoi cela?
—Parce qu'alors, elles avaient la queue en travers, comme les poissons,c'est-à-dire que cette queue, comprimée verticalement, frappait l'eau de gauche à droite et de droite à gauche. Mais le Créateur, s'apercevant qu'elles marchaient trop vite, leur tordit la queue, et depuis ce temps-là, elles battent les flots de haut en bas au détriment de leur rapidité.
—Bon, Ned, dis-je, en reprenant une expression du Canadien, faut-il vous croire?
—Pas trop, répondit Ned Land, et pas plus que si je vous disais qu'il existe des baleines longues de trois cents pieds et pesant cent mille livres.
—C'est beaucoup, en effet, dis-je. Cependant, il faut avouer que certains cétacés acquièrent un développement considérable, puisque, dit-on, ils fournissent jusqu'à cent vingt tonnes d'huile.
—Pour ça, je l'ai vu, dit le Canadien.
—Je le crois volontiers, Ned, comme je crois que certaines baleines égalent en grosseur cent éléphants. Jugez des effets produits par une telle masse lancée à toute vitesse!
—Est-il vrai, demanda Conseil, qu'elles peuvent couler des navires?
—Des navires, je ne le crois pas, répondis-je. On raconte, cependant, qu'en 1820, précisément dans ces mers du sud, une baleine se précipita sur l'Essexet le fit reculer avec une vitesse de quatre mètres par seconde. Des lames pénétrèrent par l'arrière, et l'Essexsombra presque aussitôt.»
Ned me regarda d'un air narquois.
«Pour mon compte, dit-il, j'ai reçu un coup de queue de baleine,—dans mon canot, cela va sans dire. Mes compagnons et moi, nous avons été lancés à une hauteur de six mètres. Mais auprès de la baleine de monsieur le professeur, la mienne n'était qu'un baleineau.
—Est-ce que ces animaux-là vivent longtemps? demanda Conseil.
—Mille ans, répondit le Canadien sans hésiter.
—Et comment le savez-vous, Ned?
—Parce qu'on le dit.
—Et pourquoi le dit-on?
—Parce qu'on le sait.
—Non, Ned, on ne le sait pas, mais on le suppose, et voici le raisonnement sur lequel on s'appuie. Il y a quatre cents ans, lorsque les pêcheurs chassèrent pour la première fois les baleines, ces animaux avaient une taille supérieure à celle qu'ils acquièrent aujourd'hui. On suppose donc, assez logiquement, que l'infériorité des baleines actuelles vient de ce qu'elles n'ont pas eu le temps d'atteindre leur complet développement. C'est ce qui a fait dire à Buffon que ces cétacés pouvaient et devaient même vivre mille ans. Vous entendez?»
Ned Land n'entendait pas. Il n'écoutait plus. La baleine s'approchait toujours. Il la dévorait des yeux.
«Ah! s'écria-t-il, ce n'est plus une baleine, c'est dix, c'est vingt, c'est un troupeau tout entier! Et ne pouvoir rien faire! Être là pieds et poings liés!
—Mais, ami Ned, dit Conseil, pourquoi ne pas demander au capitaine Nemo la permission de chasser?...»
Conseil n'avait pas achevé sa phrase, que Ned Land s'était affalé par le panneau et courait à la recherche du capitaine. Quelques instants après, tous deux reparaissaient sur la plate-forme.
Le capitaine Nemo observa le troupeau de cétacés qui se jouait sur les eaux à un mille duNautilus.
«Ce sont des baleines australes, dit-il. Il y a là la fortune d'une flotte de baleiniers.
—Eh! bien, monsieur, demanda le Canadien, ne pourrais-je leur donner la chasse, ne fût-ce que pour ne pas oublier mon ancien métier de harponneur?
—A quoi bon, répondit le capitaine Nemo, chasser uniquement pour détruire! Nous n'avons que faire d'huile de baleine à bord.
—Cependant, monsieur, reprit le Canadien, dans la mer Rouge, vous nous avez autorisés à poursuivre un dugong!
—Il s'agissait alors de procurer de la viande fraîche à mon équipage. Ici, ce serait tuer pour tuer. Je sais bien que c'est un privilége réservé à l'homme, mais je n'admets pas ces passe-temps meurtriers. En détruisant la baleine australe comme la baleine franche, êtres inoffensifs et bons, vos pareils, maître Land, commettent une action blâmable. C'est ainsi qu'ils ont déjà dépeuplé toute la baie de Baffin, et qu'ils anéantiront une classe d'animaux utiles. Laissez donc tranquilles ces malheureux cétacés. Ils ont bien assez de leurs ennemis naturels, les cachalots, les espadons et les scies, sans que vous vous en mêliez.»
Je laisse à imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours de morale. Donner de semblables raisons à un chasseur, c'était perdre ses paroles. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait évidemment pas ce qu'il voulait lui dire. Cependant, le capitaine avait raison. L'acharnement barbare et inconsidéré des pêcheurs fera disparaître un jour la dernière baleine de l'Océan.
Ned Land siffla entre les dents sonYankee doodle, fourra ses mains dans ses poches et nous tourna le dos.