Le feu a détruit toute trace de notre passage. (Page 95.)Agrandir
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—Alors il m'est permis de croire que le prix de revient de ce bâtiment est excessif?
—Monsieur Aronnax, un navire en fer coûte onze cent vingt-cinq francs par tonneau. Or, leNautilusen jauge quinze cents. Il revient donc à seize cent quatre-vingt-sept mille francs, soit deux millions y compris son aménagement, soit quatre ou cinq millions avec les œuvres d'art et les collections qu'il renferme.
—Une dernière question, capitaine Nemo.
—Faites, monsieur le professeur.
—Vous êtes donc riche?
—Riche à l'infini, monsieur, et je pourrais, sans me gêner, payer les dix milliards de dettes de la France!»
Je regardai fixement le bizarre personnage qui me parlait ainsi. Abusait-il de ma crédulité? L'avenir devait me l'apprendre.
Le capitaine Nemo prit la hauteur du soleil. (Page 99.)Agrandir
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La portion du globe terrestre occupée par les eaux est évaluée à trois millions huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit myriamètres carrés, soit plus de trente-huit millions d'hectares. Cette masse liquidecomprend deux milliards deux cent cinquante millions de milles cubes, et formerait une sphère d'un diamètre de soixante lieues dont le poids serait de trois quintillions de tonneaux. Et, pour comprendre ce nombre, il faut se dire que le quintillion est au milliard ce que le milliard est à l'unité, c'est-à-dire qu'il y a autant de milliards dans un quintillion que d'unités dans un milliard. Or, cette masse liquide, c'est à peu près la quantité d'eau que verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille ans.
Durant les époques géologiques, à la période du feu succéda la période de l'eau. L'Océan fut d'abord universel. Puis, peu à peu, dans les temps siluriens, des sommets de montagnes apparurent, des îles émergèrent, disparurent sous des déluges partiels, se montrèrent à nouveau, se soudèrent, formèrent des continents, et enfin les terres se fixèrent géographiquement telles que nous les voyons. Le solide avait conquis sur le liquide trente-sept millions six cent cinquante-sept milles carrés, soit douze mille neuf cent seize millions d'hectares.
La configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq grandes parties: l'Océan glacial arctique, l'Océan glacial antarctique, l'Océan indien, l'Océan atlantique, l'Océan pacifique.
L'Océan pacifique s'étend du nord au sud entre les deux cercles polaires, et de l'ouest à l'est entre l'Asie et l'Amérique sur une étendue de cent quarante-cinq degrés en longitude. C'est la plus tranquille des mers; ses courants sont larges et lents, ses marées médiocres, ses pluies abondantes. Tel était l'Océan que ma destinée m'appelait d'abord à parcourir dans les plus étranges conditions.
«Monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, nous allons, si vous le voulez bien, relever exactement notre position, et fixer le point de départ de ce voyage. Il est midi moins le quart. Je vais remonter à la surface des eaux.»
Le capitaine pressa trois fois un timbre électrique. Les pompes commencèrent à chasser l'eau des réservoirs; l'aiguille du manomètre marqua par les différentes pressions le mouvement ascensionnel duNautilus, puis elle s'arrêta.
«Nous sommes arrivés,» dit le capitaine.
Je me rendis à l'escalier central qui aboutissait à la plate-forme. Je gravis les marches de métal, et, par les panneaux ouverts, j'arrivai sur la partie supérieure duNautilus.
La plate-forme émergeait de quatre-vingts centimètres seulement. L'avant et l'arrière duNautilusprésentaient cette disposition fusiforme qui le faisait justement comparer à un long cigare. Je remarquai que sesplaques de tôles, imbriquées légèrement, ressemblaient aux écailles qui revêtent le corps des grands reptiles terrestres. Je m'expliquai donc très-naturellement que, malgré les meilleures lunettes, ce bateau eût toujours été pris pour un animal marin.
Vers le milieu de la plate-forme, le canot, à demi-engagé dans la coque du navire, formait une légère extumescence. En avant et en arrière s'élevaient deux cages de hauteur médiocre, à parois inclinées, et en partie fermées par d'épais verres lenticulaires: l'une destinée au timonier qui dirigeait leNautilus, l'autre où brillait le puissant fanal électrique qui éclairait sa route.
La mer était magnifique, le ciel pur. A peine si le long véhicule ressentait les larges ondulations de l'Océan. Une légère brise de l'est ridait la surface des eaux. L'horizon, dégagé de brumes, se prêtait aux meilleures observations.
Nous n'avions rien en vue. Pas un écueil, pas un îlot. Plus d'Abraham-Lincoln. L'immensité déserte.
Le capitaine Nemo, muni de son sextant, prit la hauteur du soleil, qui devait lui donner sa latitude. Il attendit pendant quelques minutes que l'astre vînt affleurer le bord de l'horizon. Tandis qu'il observait, pas un de ses muscles ne tressaillait, et l'instrument n'eût pas été plus immobile dans une main de marbre.
«Midi, dit-il. Monsieur le professeur, quand vous voudrez?...»
Je jetai un dernier regard sur cette mer un peu jaunâtre des attérages japonais, et je redescendis au grand salon.
Là, le capitaine fit son point et calcula chronométriquement sa longitude, qu'il contrôla par de précédentes observations d'angles horaires. Puis il me dit:
«Monsieur Aronnax, nous sommes par cent trente-sept degrés et quinze minutes de longitude à l'ouest...
—De quel méridien? demandai-je vivement, espérant que la réponse du capitaine m'indiquerait peut-être sa nationalité.
—Monsieur, me répondit-il, j'ai divers chronomètres réglés sur les méridiens de Paris, de Greenwich et de Washington. Mais, en votre honneur je me servirai de celui de Paris.»
Cette réponse ne m'apprenait rien. Je m'inclinai, et le commandant reprit:
«Trente-sept degrés et quinze minutes de longitude à l'ouest du méridien de Paris, et par trente degrés et sept minutes de latitude nord, c'est-à-dire à trois cents milles environ des côtes du Japon. C'est aujourd'hui 8 novembre, à midi, que commence notre voyage d'exploration sous les eaux.
—Dieu nous garde! répondis-je.
—Et maintenant, monsieur le professeur, ajouta le capitaine, je vous laisse à vos études. J'ai donné la route à l'est-nord-est par cinquante mètres de profondeur. Voici des cartes à grands points, où vous pourrez la suivre. Le salon est à votre disposition, et je vous demande la permission de me retirer.»
Le capitaine Nemo me salua. Je restai seul, absorbé dans mes pensées. Toutes se portaient sur ce commandant duNautilus. Saurais-je jamais à quelle nation appartenait cet homme étrange qui se vantait de n'appartenir à aucune? Cette haine qu'il avait vouée à l'humanité, cette haine qui cherchait peut-être des vengeances terribles, qui l'avait provoquée? Était-il un de ces savants méconnus, un de ces génies «auxquels on a fait du chagrin,» suivant l'expression de Conseil, un Galilée moderne, ou bien un de ces hommes de science comme l'américain Maury, dont la carrière a été brisée par des révolutions politiques? Je ne pouvais encore le dire. Moi que le hasard venait de jeter à son bord, moi dont il tenait la vie entre les mains, il m'accueillait froidement, mais hospitalièrement. Seulement, il n'avait jamais pris la main que je lui tendais. Il ne m'avait jamais tendu la sienne.
Une heure entière, je demeurai plongé dans ces réflexions, cherchant à percer ce mystère si intéressant pour moi. Puis mes regards se fixèrent sur le vaste planisphère étalé sur la table, et je plaçai le doigt sur le point même où se croisaient la longitude et la latitude observées.
La mer a ses fleuves comme les continents. Ce sont des courants spéciaux, reconnaissables à leur température, à leur couleur, et dont le plus remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf-Stream. La science a déterminé, sur le globe, la direction de cinq courants principaux: un dans l'Atlantique nord, un second dans l'Atlantique sud, un troisième dans le Pacifique nord, un quatrième dans le Pacifique sud, et un cinquième dans l'Océan indien sud. Il est même probable qu'un sixième courant existait autrefois dans l'Océan indien nord, lorsque les mers Caspienne et d'Aral, réunies aux grands lacs de l'Asie, ne formaient qu'une seule et même étendue d'eau.
VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS1èreCartePARJULES VERNEAgrandir
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Or, au point indiqué sur le planisphère, se déroulait l'un de ces courants, le Kuro-Scivo des Japonais, le Fleuve-Noir, qui, sorti du golfe du Bengale où le chauffent les rayons perpendiculaires du soleil des Tropiques, traverse le détroit de Malacca, prolonge la côte d'Asie, s'arrondit dans le Pacifique nord jusqu'aux îles Aléoutiennes, charriant des troncs de camphriers et autres produits indigènes, et tranchant par le pur indigo de ses eaux chaudes avec les flots de l'Océan. C'est ce courant que leNautilusallait parcourir. Je le suivais du regard, je le voyais se perdre dans l'immensité du Pacifique, et je me sentais entraîner avec lui, quand Ned Land et Conseil apparurent à la porte du salon.
Mes deux braves compagnons restèrent pétrifiés à la vue des merveilles entassées devant leurs yeux.
«Où sommes-nous? où sommes-nous? s'écria le Canadien. Au muséum de Québec?
—S'il plaît à monsieur, répliqua Conseil, ce serait plutôt à l'hôtel du Sommerard!
—Mes amis, répondis-je en leur faisant signe d'entrer, vous n'êtes ni au Canada ni en France, mais bien à bord duNautilus, et à cinquante mètres au-dessous du niveau de la mer.
—Il faut croire monsieur, puisque monsieur l'affirme, répliqua Conseil; mais franchement, ce salon est fait pour étonner même un Flamand comme moi.
—Étonne-toi, mon ami, et regarde, car, pour un classificateur de ta force, il y a de quoi travailler ici.»
Je n'avais pas besoin d'encourager Conseil. Le brave garçon, penché sur les vitrines, murmurait déjà des mots de la langue des naturalistes: classe des Gastéropodes, famille des Buccinoïdes, genre des Porcelaines, espèces desCypræa Madagascariensis, etc.
Pendant ce temps, Ned Land, assez peu conchyliologue, m'interrogeait sur mon entrevue avec le capitaine Nemo. Avais-je découvert qui il était, d'où il venait, où il allait, vers quelles profondeurs il nous entraînait? enfin mille questions auxquelles je n'avais pas le temps de répondre.
Je lui appris tout ce que je savais, ou plutôt, tout ce que je ne savais pas, et je lui demandai ce qu'il avait entendu ou vu de son côté.
«Rien vu, rien entendu, répondit le Canadien! Je n'ai pas même aperçu l'équipage de ce bateau. Est-ce que, par hasard, il serait électrique aussi, lui?
—Électrique!
—Par ma foi! on serait tenté de le croire. Mais vous, monsieur Aronnax, demanda Ned Land, qui avait toujours son idée, vous ne pouvez me dire combien d'hommes il y a à bord? Dix, vingt, cinquante, cent?
—Je ne saurais vous répondre, maître Land. D'ailleurs, croyez-moi, abandonnez, pour le moment, cette idée de vous emparer duNautilusou de le fuir. Ce bateau est un des chefs-d'œuvre de l'industrie moderne, et je regretterais de ne pas l'avoir vu! Bien des gens accepteraient la situation qui nous est faite, ne fût-ce que pour se promener à travers ces merveilles. Ainsi, tenez-vous tranquille, et tâchons de voir ce qui se passe autour de nous.
—Voir! s'écria le harponneur! mais on ne voit rien, on ne verra rien de cette prison de tôle! Nous marchons, nous naviguons en aveugles...»
Ned Land prononçait ces derniers mots, quand l'obscurité se fit subitement, mais une obscurité absolue. Le plafond lumineux s'éteignit, et si rapidement, que mes yeux en éprouvèrent une impression douloureuse, analogue à celle que produit le passage contraire des profondes ténèbres à la plus éclatante lumière.
Nous étions restés muets, ne remuant pas, ne sachant quelle surprise, agréable ou désagréable, nous attendait. Mais un glissement se fit entendre. On eût dit que des panneaux se manœuvraient sur les flancs duNautilus.
«C'est la fin de la fin! dit Ned Land.
—Ordre des Hydroméduses!» murmura Conseil.
Soudain, le jour se fit de chaque côté du salon, à travers deux ouvertures oblongues. Les masses liquides apparurent vivement éclairées par les effluences électriques. Deux plaques de cristal nous séparaient de la mer. Je frémis, d'abord, à la pensée que cette fragile paroi pouvait se briser; mais de fortes armatures de cuivre la maintenaient et lui donnaient une résistance presque infinie.
La mer était distinctement visible dans un rayon d'un mille autour duNautilus. Quel spectacle! Quelle plume le pourrait décrire! Qui saurait peindre les effets de la lumière à travers ces nappes transparentes, et la douceur de ses dégradations successives jusqu'aux couches inférieures et supérieures de l'Océan!
On connaît la diaphanéité de la mer. On sait que sa limpidité l'emporte sur celle de l'eau de roche. Les substances minérales et organiques, qu'elle tient en suspension, accroissent même sa transparence. Dans certaines parties de l'Océan, aux Antilles, cent quarante-cinq mètres d'eau laissent apercevoir le lit de sable avec une surprenante netteté, et la force de pénétration des rayons solaires ne paraît s'arrêter qu'à une profondeur de trois cents mètres. Mais, dans ce milieu fluide que parcourait leNautilus, l'éclat électrique se produisait au sein même des ondes. Ce n'était plus de l'eau lumineuse, mais de la lumière liquide.
Si l'on admet l'hypothèse d'Erhemberg, qui croit à une illumination phosphorescente des fonds sous-marins, la nature a certainement réservé pour les habitants de la mer l'un de ses plus prodigieux spectacles, et j'en pouvais juger ici par les mille jeux de cette lumière. De chaque côté, j'avais une fenêtre ouverte sur ces abîmes inexplorés. L'obscurité du salon faisait valoir la clarté extérieure, et nous regardions comme si ce pur cristal eût été la vitre d'un immense aquarium.
Une fenêtre ouverte sur ces abîmes inexplorés. (Page 103.)Agrandir
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LeNautilusne semblait pas bouger. C'est que les points de repère manquaient. Parfois, cependant, les lignes d'eau, divisées par son éperon, filaient devant nos regards avec une vitesse excessive.
Émerveillés, nous étions accoudés devant ces vitrines, et nul de nous n'avait encore rompu ce silence de stupéfaction, quand Conseil dit:
«Vous vouliez voir, ami Ned, eh bien, vous voyez!
—Curieux! curieux! faisait le Canadien,—qui, oubliant ses colères et ses projets d'évasion, subissait une attraction irrésistible,—et l'on viendrait de plus loin pour admirer ce spectacle!
—Ah! m'écriai-je, je comprends la vie de cet homme! Il s'est fait un monde à part qui lui réserve ses plus étonnantes merveilles!
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—Mais les poissons? fit observer le Canadien. Je ne vois pas de poissons!
—Que vous importe, ami Ned, répondit Conseil, puisque vous ne les connaissez pas.
—Moi! un pêcheur!» s'écria Ned Land.
Et sur ce sujet, une discussion s'éleva entre les deux amis, car ils connaissaient les poissons, mais chacun d'une façon très-différente.
Tout le monde sait que les poissons forment la quatrième et dernière classe de l'embranchement des vertébrés. On les a très-justement définis: «des vertébrés à circulation double et à sang froid, respirant par des branchies et destinés à vivre dans l'eau.» Ils composent deux séries distinctes: la série des poissons osseux, c'est-à-dire ceux dont l'épine dorsale est faite de vertèbres osseuses, et les poissons cartilagineux, c'est-à-dire ceux dont l'épine dorsale est faite de vertèbres cartilagineuses.
Le Canadien connaissait peut-être cette distinction, mais Conseil en savait bien davantage, et, maintenant, lié d'amitié avec Ned, il ne pouvait admettre qu'il fût moins instruit que lui. Aussi lui dit-il:
«Ami Ned, vous êtes un tueur de poissons, un très-habile pêcheur. Vous avez pris un grand nombre de ces intéressants animaux. Mais je gagerais que vous ne savez pas comment on les classe.
—Si, répondit sérieusement le harponneur. On les classe en poissons qui se mangent et en poissons qui ne se mangent pas!
—Voilà une distinction de gourmand, répondit Conseil. Mais dites-moi si vous connaissez la différence qui existe entre les poissons osseux et les poissons cartilagineux?
—Peut-être bien, Conseil.
—Et la subdivision de ces deux grandes classes?
—Je ne m'en doute pas, répondit le Canadien.
—Eh bien, ami Ned, écoutez et retenez! Les poissons osseux se subdivisent en six ordres: Primo, les acanthoptérygiens, dont la mâchoire supérieure est complète, mobile, et dont les branchies affectent la forme d'un peigne. Cet ordre comprend quinze familles, c'est-à-dire les trois quarts des poissons connus. Type: la perche commune.
—Assez bonne à manger, répondit Ned Land.
—Secundo, reprit Conseil, les abdominaux, qui ont les nageoires ventrales suspendues sous l'abdomen et en arrière des pectorales, sans être attachées aux os de l'épaule,—ordre qui se divise en cinq familles, etquicomprend la plus grande partie des poissons d'eau douce. Type: la carpe, le brochet.
—Peuh! fit le Canadien avec un certain mépris, des poissons d'eau douce!
—Tertio, dit Conseil, les subrachiens, dont les ventrales sont attachées sous les pectorales et immédiatement suspendues aux os de l'épaule. Cet ordre contient quatre familles. Type: plies, limandes, turbots, barbues, soles, etc.
—Excellent! excellent! s'écriait le harponneur, qui ne voulait considérer les poissons qu'au point de vue comestible.
—Quarto, reprit Conseil, sans se démonter, les apodes, au corps allongé, dépourvus de nageoires ventrales, et revêtus d'une peau épaisse et souvent gluante,—ordre qui ne comprend qu'une famille. Type: l'anguille, le gymnote.
—Médiocre! médiocre! répondit Ned Land.
—Quinto, dit Conseil, les lophobranches, qui ont les mâchoires complètes et libres, mais dont les branchies sont formées de petites houppes, disposées par paires le long des arcs branchiaux. Cet ordre ne compte qu'une famille. Type: les hippocampes, les pégases dragons.
—Mauvais! mauvais! répliqua le harponneur.
—Sexto, enfin, dit Conseil, les plectognathes, dont l'os maxillaire est attaché fixement sur le côté de l'intermaxillaire qui forme la mâchoire, et dont l'arcade palatine s'engrène par suture avec le crâne, ce qui la rend immobile,—ordre qui manque de vraies ventrales, et qui se compose de deux familles. Types: les tétrodons, les poissons-lune.
—Bons à déshonorer une chaudière! s'écria le Canadien.
—Avez-vous compris, ami Ned? demanda le savant Conseil.
—Pas le moins du monde, ami Conseil, répondit le harponneur. Mais allez toujours, car vous êtes très-intéressant.
—Quant aux poissons cartilagineux, reprit imperturbablement Conseil, ils ne comprennent que trois ordres.
—Tant mieux, fit Ned.
—Primo, les cyclostomes, dont les mâchoires sont soudées en un anneau mobile, et dont les branchies s'ouvrent par des trous nombreux, ordre ne comprenant qu'une seule famille. Type: la lamproie.
—Faut l'aimer, répondit Ned Land.
—Secundo, les sélaciens, avec branchies semblables à celles des cyclostomes, mais dont la mâchoire inférieure est mobile. Cet ordre, qui est le plus important de la classe, comprend deux familles. Types: la raie et les squales.
—Quoi! s'écria Ned, des raies et des requins dans le même ordre! Eh bien, ami Conseil, dans l'intérêt des raies, je ne vous conseille pas de les mettre ensemble dans le même bocal!
—Tertio, répondit Conseil, les sturioniens, dont les branchies sont ouvertes,comme à l'ordinaire, par une seule fente garnie d'un opercule,—ordre qui comprend quatre genres. Type: l'esturgeon.
—Ah! ami Conseil, vous avez gardé le meilleur pour la fin,—à mon avis, du moins. Et c'est tout?
—Oui, mon brave Ned, répondit Conseil, et remarquez que quand on sait cela, on ne sait rien encore, car les familles se subdivisent en genres, en sous-genres, en espèces, en variétés...
—Eh bien, ami Conseil, dit le harponneur, se penchant sur la vitre du panneau, voici des variétés qui passent!
—Oui! des poissons, s'écria Conseil. On se croirait devant un aquarium!
—Non, répondis-je, car l'aquarium n'est qu'une cage, et ces poissons-là sont libres comme l'oiseau dans l'air.
—Eh bien, ami Conseil, nommez-les donc, nommez-les donc! disait Ned Land.
—Moi, répondit Conseil, je n'en suis pas capable! Cela regarde mon maître!»
Et en effet, le digne garçon, classificateur enragé, n'était point un naturaliste, et je ne sais pas s'il aurait distingué un thon d'une bonite. En un mot, le contraire du Canadien, qui nommait tous ces poissons sans hésiter.
«Un baliste, avais-je dit.
—Et un baliste chinois! répondait Ned Land.
—Genre des balistes, famille des sclérodermes, ordre des plectognathes,» murmurait Conseil.
Décidément, à eux deux, Ned et Conseil auraient fait un naturaliste distingué.
Le Canadien ne s'était pas trompé. Une troupe de balistes, à corps comprimé, à peau grenue, armés d'un aiguillon sur leur dorsale, se jouaient autour duNautilus, et agitaient les quatre rangées de piquants qui hérissent chaque côté de leur queue. Rien de plus admirable que leur enveloppe, grise par dessus, blanche par dessous, dont les taches d'or scintillaient dans le sombre remous des lames. Entre eux ondulaient des raies, comme une nappe abandonnée aux vents, et parmi elles, j'aperçus, à ma grande joie, cette raie chinoise, jaunâtre à sa partie supérieure, rose tendre sous le ventre, et munie de trois aiguillons en arrière de son œil; espèce rare, et même douteuse au temps de Lacépède, qui ne l'avait jamais vue que dans un recueil de dessins japonais.
Pendant deux heures, toute une armée aquatique fit escorte auNautilus. Au milieu de leurs jeux, de leurs bonds, tandis qu'ils rivalisaient de beauté, d'éclat et de vitesse, je distinguai le labre vert, le mulle barberin, marqué d'une double raie noire, le gobie éléotre, à caudale arrondie,blanc de couleur et tacheté de violet sur le dos, le scombre japonais, admirable maquereau de ces mers, au corps bleu et à la tête argentée, de brillants azurors dont le nom seul emporte toute description, des spares rayés, aux nageoires variées de bleu et de jaune, des spares fascés, relevés d'une bande noire sur leur caudale, des spares zonéphores élégamment corsetés dans leurs six ceintures, des aulostones, véritables bouches en flûte ou bécasses de mer, dont quelques échantillons atteignaient une longueur d'un mètre, des salamandres du Japon, des murènes échidnées, longs serpents de six pieds, aux yeux vifs et petits, et à la vaste bouche hérissée de dents, etc.
Notre admiration se maintenait toujours au plus haut point. Nos interjections ne tarissaient pas. Ned nommait les poissons, Conseil les classait, moi, je m'extasiais devant la vivacité de leurs allures et la beauté de leurs formes. Jamais il ne m'avait été donné de surprendre ces animaux vivants, et libres dans leur élément naturel.
Je ne citerai pas toutes les variétés qui passèrent ainsi devant nos yeux éblouis, toute cette collection des mers du Japon et de la Chine. Ces poissons accouraient, plus nombreux que les oiseaux dans l'air, attirés sans doute par l'éclatant foyer de lumière électrique.
Subitement, le jour se fit dans le salon. Les panneaux de tôle se refermèrent. L'enchanteresse vision disparut. Mais longtemps, je rêvai encore, Jusqu'au moment où mes regards se fixèrent sur les instruments suspendus aux parois. La boussole montrait toujours la direction au nord-nord-est, le manomètre indiquait une pression de cinq atmosphères correspondant à une profondeur de cinquante mètres, et le loch électrique donnait une marche de quinze milles à l'heure.
J'attendais le capitaine Nemo. Mais il ne parut pas. L'horloge marquait cinq heures.
Ned Land et Conseil retournèrent à leur cabine. Moi, je regagnai ma chambre. Mon dîner s'y trouvait préparé. Il se composait d'une soupe à la tortue faite des carets les plus délicats, d'un surmulet à chair blanche, un peu feuilletée, dont le foie préparé à part fit un manger délicieux, et de filets de cette viande de l'holocante-empereur, dont la saveur me parut supérieure à celle du saumon.
Je passai la soirée à lire, à écrire, à penser. Puis, le sommeil me gagnant, je m'étendis sur ma couche de zostère, et je m'endormis profondément, pendant que leNautilusse glissait à travers le rapide courant du Fleuve-Noir.
Le lendemain, 9 novembre, je ne me réveillai qu'après un long sommeil de douze heures. Conseil vint, suivant son habitude, savoir «comment monsieur avait passé la nuit,» et lui offrir ses services. Il avait laissé son ami le Canadien dormant comme un homme qui n'aurait fait que cela toute sa vie.
Je laissai le brave garçon babiller à sa fantaisie, sans trop lui répondre. J'étais préoccupé de l'absence du capitaine Nemo pendant notre séance de la veille, et j'espérais le revoir aujourd'hui.
Bientôt j'eus revêtu mes vêtements de byssus. Leur nature provoqua plus d'une fois les réflexions de Conseil. Je lui appris qu'ils étaient fabriqués avec les filaments lustrés et soyeux qui rattachent aux rochers les «jambonneaux,» sortes de coquilles très-abondantes sur les rivages de la Méditerranée. Autrefois, on en faisait de belles étoffes, des bas, des gants, car ils étaient à la fois très-moelleux et très-chauds. L'équipage duNautiluspouvait donc se vêtir à bon compte, sans rien demander ni aux cotonniers, ni aux moutons, ni aux vers à soie de la terre.
Lorsque je fus habillé, je me rendis au grand salon. Il était désert.
Je me plongeai dans l'étude de ces trésors de conchyliologie, entassés sous les vitrines. Je fouillai aussi de vastes herbiers, emplis des plantes marines les plus rares, et qui, quoique desséchées, conservaient leurs admirables couleurs. Parmi ces précieuses hydrophytes, je remarquai des cladostèphes verticillées, des padines-paon, des caulerpes à feuilles de vigne, des callithamnes granifères, de délicates céramies à teintes écarlates, des agares disposées en éventails, des acétabules, semblables à des chapeaux de champignons très-déprimés, et qui furent longtemps classées parmi les zoophytes, enfin toute une série de varechs.
La journée entière se passa, sans que je fusse honoré de la visite du capitaine Nemo. Les panneaux du salon ne s'ouvrirent pas. Peut-être ne voulait-on pas nous blaser sur ces belles choses.
La direction duNautilusse maintint à l'est-nord-est, sa vitesse à douze milles, sa profondeur entre cinquante et soixante mètres.
Le lendemain, 10 novembre, même abandon, même solitude. Je ne vispersonne de l'équipage. Ned et Conseil passèrent la plus grande partie de la journée avec moi. Ils s'étonnèrent de l'inexplicable absence du capitaine. Cet homme singulier était-il malade? Voulait-il modifier ses projets à notre égard?
Après tout, suivant la remarque de Conseil, nous jouissions d'une entière liberté, nous étions délicatement et abondamment nourris. Notre hôte se tenait dans les termes de son traité. Nous ne pouvions nous plaindre, et d'ailleurs, la singularité même de notre destinée nous réservait de si belles compensations, que nous n'avions pas encore le droit de l'accuser.
Ce jour-là, je commençai le journal de ces aventures, ce qui m'a permis de les raconter avec la plus scrupuleuse exactitude, et, détail curieux, je l'écrivis sur un papier fabriqué avec la zostère marine.
Le 11 novembre, de grand matin, l'air frais répandu à l'intérieur duNautilusm'apprit que nous étions revenus à la surface de l'Océan, afin de renouveler les provisions d'oxygène. Je me dirigeai vers l'escalier central, et je montai sur la plate-forme.
Il était six heures. Je trouvai le temps couvert, la mer grise, mais calme. A peine de houle. Le capitaine Nemo, que j'espérais rencontrer là, viendrait-il? Je n'aperçus que le timonier, emprisonné dans sa cage de verre. Assis sur la saillie produite par la coque du canot, j'aspirai avec délices les émanations salines.
Peu à peu, la brume se dissipa sous l'action des rayons solaires. L'astre radieux débordait de l'horizon oriental. La mer s'enflamma sous son regard comme une traînée de poudre. Les nuages, éparpillés dans les hauteurs, se colorèrent de tons vifs admirablement nuancés, et de nombreuses «langues de chat»[7]annoncèrent du vent pour toute la journée.
[7]Petits nuages blancs légers, dentelés sur leurs bords.
[7]Petits nuages blancs légers, dentelés sur leurs bords.
Mais que faisait le vent à ceNautilusque les tempêtes ne pouvaient effrayer!
J'admirais donc ce joyeux lever de soleil, si gai, si vivifiant, lorsque j'entendis quelqu'un monter vers la plate-forme.
Je me préparais à saluer le capitaine Nemo, mais ce fut son second,—que j'avais déjà vu pendant la première visite du capitaine,—qui apparut. Il s'avança sur la plate-forme, et ne sembla pas s'apercevoir de ma présence. Sa puissante lunette aux yeux, il scruta tous les points de l'horizon avec une attention extrême. Puis, cet examen fait, il s'approcha du panneau, et prononça une phrase dont voici exactement les termes. Je l'ai retenue, car, chaque matin, elle se reproduisit dans des conditions identiques. Elle était ainsi conçue:
La mer s'enflamma à son regard. (Page 111.)Agrandir
La mer s'enflamma à son regard. (Page 111.)Agrandir
«Nautron respoc lorni virch.»
Ce qu'elle signifiait, je ne saurais le dire.
Ces mots prononcés, le second redescendit. Je pensai que leNautilusallait reprendre sa navigation sous-marine. Je regagnai donc le panneau, et par les coursives je revins à ma chambre.
Cinq jours s'écoulèrent ainsi, sans que la situation se modifiât. Chaque matin, je montais sur la plate-forme. La même phrase était prononcée par le même individu. Le capitaine Nemo ne paraissait pas.
J'avais pris mon parti de ne plus le voir, quand, le 16 novembre, rentré dans ma chambre avec Ned et Conseil, je trouvai sur la table un billet à mon adresse.
Je fis honneur au repas. (Page 115.)Agrandir
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Je l'ouvris d'une main impatiente. Il était écrit d'une écriture franche et nette, mais un peu gothique et qui rappelait les types allemands.
Ce billet était libellé en ces termes:
«Monsieur le professeur Aronnax, à bord duNautilus.«16 novembre 1867.»Le capitaine Nemo invite monsieur le professeur Aronnax à une partie de chasse qui aura lieu demain matin dans ses forêts de l'île Crespo. Il espère que rien n'empêchera monsieur le professeur d'y assister, et il verra avec plaisir que ses compagnons se joignent à lui.«Le commandant duNautilus,«CapitaineNemo.»
«Monsieur le professeur Aronnax, à bord duNautilus.
«16 novembre 1867.
»Le capitaine Nemo invite monsieur le professeur Aronnax à une partie de chasse qui aura lieu demain matin dans ses forêts de l'île Crespo. Il espère que rien n'empêchera monsieur le professeur d'y assister, et il verra avec plaisir que ses compagnons se joignent à lui.
«Le commandant duNautilus,«CapitaineNemo.»
«Une chasse! s'écria Ned.
—Et dans ses forêts de l'île Crespo! ajouta Conseil.
—Mais il va donc à terre, ce particulier-là? reprit Ned Land.
—Cela me paraît clairement indiqué, dis-je en relisant la lettre.
—Eh bien! il faut accepter, répliqua le Canadien. Une fois sur la terre ferme, nous aviserons à prendre un parti. D'ailleurs, je ne serai pas fâché de manger quelques morceaux de venaison fraîche.»
Sans chercher à concilier ce qu'il y avait de contradictoire entre l'horreur manifeste du capitaine Nemo pour les continents et les îles, et son invitation de chasser en forêt, je me contentai de répondre:
«Voyons d'abord ce que c'est que l'île Crespo.»
Je consultai le planisphère, et, par 32° 40′ de latitude nord et 167° 50′ de longitude ouest, je trouvai un îlot qui fut reconnu en 1801 par le capitaine Crespo, et que les anciennes cartes espagnoles nommaient Rocca de la Plata, c'est-à-dire «Roche d'Argent.» Nous étions donc à dix-huit cents milles environ de notre point de départ, et la direction un peu modifiée duNautilusle ramenait vers le sud-est.
Je montrai à mes compagnons ce petit roc perdu au milieu du Pacifique nord.
«Si le capitaine Nemo va quelquefois à terre, leur dis-je, il choisit du moins des îles absolument désertes!»
Ned Land hocha la tête sans répondre, puis Conseil et lui me quittèrent. Après un souper qui me fut servi par le stewart muet et impassible, je m'endormis, non sans quelque préoccupation.
Le lendemain, 17 novembre, à mon réveil, je sentis que leNautilusétait absolument immobile. Je m'habillai lestement, et j'entrai dans le grand salon.
Le capitaine Nemo était là. Il m'attendait, se leva, salua, et me demanda s'il me convenait de l'accompagner.
Comme il ne fit aucune allusion à son absence pendant ces huit jours, je m'abstins de lui en parler, et je répondis simplement que mes compagnons et moi nous étions prêts à le suivre.
«Seulement, monsieur, ajoutai-je, je me permettrai de vous adresser une question.
—Adressez, monsieur Aronnax, et, si je puis y répondre, j'y répondrai.
—Eh bien, capitaine, comment se fait-il que vous, qui avez rompu toute relation avec la terre, vous possédiez des forêts dans l'île Crespo?
—Monsieur le professeur, me répondit le capitaine, les forêts que je possède ne demandent au soleil ni sa lumière ni sa chaleur. Ni les lions, ni les tigres, ni les panthères, ni aucun quadrupède ne les fréquentent.Elles ne sont connues que de moi seul. Elles ne poussent que pour moi seul. Ce ne sont point des forêts terrestres, mais bien des forêts sous-marines.
—Des forêts sous-marines! m'écriai-je.
—Oui, monsieur le professeur.
—Et vous m'offrez de m'y conduire?
—Précisément.
—A pied?
—Et même à pied sec.
—En chassant?
—En chassant.
—Le fusil à la main?
—Le fusil à la main.»
Je regardai le commandant duNautilusd'un air qui n'avait rien de flatteur pour sa personne.
«Décidément, il a le cerveau malade, pensai-je. Il a eu un accès qui a duré huit jours, et même qui dure encore. C'est dommage! Je l'aimais mieux étrange que fou!»
Cette pensée se lisait clairement sur mon visage, mais le capitaine Nemo se contenta de m'inviter à le suivre, et je le suivis en homme résigné à tout.
Nous arrivâmes dans la salle à manger, où le déjeuner se trouvait servi.
«Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, je vous prierai de partager mon déjeuner sans façon. Nous causerons en mangeant. Mais, si je vous ai promis une promenade en forêt, je ne me suis point engagé à vous y faire rencontrer un restaurant. Déjeunez donc en homme qui ne dînera probablement que fort tard.»
Je fis honneur au repas. Il se composait de divers poissons et de tranches d'holoturies, excellents zoophytes, relevé d'algues très-apéritives, telles que laPorphyria laciniataet laLaurentia primafetida. La boisson se composait d'eau limpide à laquelle, à l'exemple du capitaine, j'ajoutai quelques gouttes d'une liqueur fermentée, extraite, suivant la mode kamchatkienne, de l'algue connue sous le nom de «Rhodoménie palmée.»
Le capitaine Nemo mangea, d'abord, sans prononcer une seule parole. Puis, il me dit:
«Monsieur le professeur, quand je vous ai proposé de venir chasser dans mes forêts de Crespo, vous m'avez cru en contradiction avec moi-même. Quand je vous ai appris qu'il s'agissait de forêts sous-marines, vous m'avez cru fou. Monsieur le professeur, il ne faut jamais juger les hommes à la légère.
—Mais, capitaine, croyez que...
—Veuillez m'écouter, et vous verrez si vous devez m'accuser de folie ou de contradiction.
—Je vous écoute.
—Monsieur le professeur, vous le savez aussi bien que moi, l'homme peut vivre sous l'eau à la condition d'emporter avec lui sa provision d'air respirable. Dans les travaux sous-marins, l'ouvrier, revêtu d'un vêtement imperméable et la tête emprisonnée dans une capsule de métal, reçoit l'air de l'extérieur au moyen de pompes foulantes et de régulateurs d'écoulement.
—C'est l'appareil des scaphandres, dis-je.
—En effet, mais dans ces conditions, l'homme n'est pas libre. Il est rattaché à la pompe qui lui envoie l'air par un tuyau de caoutchouc, véritable chaîne qui le rive à la terre, et si nous devions être ainsi retenus auNautilus, nous ne pourrions aller loin.
—Et le moyen d'être libre? demandai-je.
—C'est d'employer l'appareil Rouquayrol-Denayrouze, imaginé par deux de vos compatriotes, mais que j'ai perfectionné pour mon usage, et qui vous permettra de vous risquer dans ces nouvelles conditions physiologiques, sans que vos organes en souffrent aucunement. Il se compose d'un réservoir en tôle épaisse, dans lequel j'emmagasine l'air sous une pression de cinquante atmosphères. Ce réservoir se fixe sur le dos au moyen de bretelles, comme un sac de soldat. Sa partie supérieure forme une boîte d'où l'air, maintenu par un mécanisme à soufflet, ne peut s'échapper qu'à sa tension normale. Dans l'appareil Rouquayrol, tel qu'il est employé, deux tuyaux en caoutchouc, partant de cette boîte, viennent aboutir à une sorte de pavillon qui emprisonne le nez et la bouche de l'opérateur; l'un sert à l'introduction de l'air inspiré, l'autre à l'issue de l'air expiré, et la langue ferme celui-ci ou celui-là, suivant les besoins de la respiration. Mais, moi qui affronte des pressions considérables au fond des mers, j'ai dû enfermer ma tête, comme celle des scaphandres, dans une sphère de cuivre, et c'est à cette sphère qu'aboutissent les deux tuyaux inspirateurs et expirateurs.
—Parfaitement, capitaine Nemo, mais l'air que vous emportez doit s'user vite, et dès qu'il ne contient plus que quinze pour cent d'oxygène, il devient irrespirable.
—Sans doute, mais je vous l'ai dit, monsieur Aronnax, les pompes duNautilusme permettent de l'emmagasiner sous une pression considérable, et, dans ces conditions, le réservoir de l'appareil peut fournir de l'air respirable pendant neuf ou dix heures.
—Je n'ai plus d'objection à faire, répondis-je. Je vous demanderai seulement, capitaine, comment vous pouvez éclairer votre route au fond de l'Océan?
—Avec l'appareil Ruhmkorff, monsieur Aronnax. Si le premier se porte sur le dos, le second s'attache à la ceinture. Il se compose d'une pile de Bunzen que je mets en activité, non avec du bichromate de potasse, mais avec du sodium. Une bobine d'induction recueille l'électricité produite, et la dirige vers une lanterne d'une disposition particulière. Dans cette lanterne se trouve un serpentin de verre qui contient seulement un résidu de gaz carbonique. Quand l'appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux, en donnant une lumière blanchâtre et continue. Ainsi pourvu, je respire et je vois.
—Capitaine Nemo, à toutes mes objections vous faites de si écrasantes réponses que je n'ose plus douter. Cependant, si je suis bien forcé d'admettre les appareils Rouquayrol et Ruhmkorff, je demande à faire des réserves pour le fusil dont vous voulez m'armer.
—Mais ce n'est point un fusil à poudre, répondit le capitaine.
—C'est donc un fusil à vent?
—Sans doute. Comment voulez-vous que je fabrique de la poudre à mon bord, n'ayant ni salpêtre, ni soufre, ni charbon?
—D'ailleurs, dis-je, pour tirer sous l'eau, dans un milieu huit cent cinquante-cinq fois plus dense que l'air il faudrait vaincre une résistance considérable.
—Ce ne serait pas une raison. Il existe certains canons, perfectionnés après Fulton par les anglais Philippe Coles et Burley, par le français Furcy, par l'italien Landi, qui sont munis d'un système particulier de fermeture, et qui peuvent tirer dans ces conditions. Mais je vous le répète, n'ayant pas de poudre, je l'ai remplacée par de l'air à haute pression, que les pompes duNautilusme fournissent abondamment.
—Mais cet air doit rapidement s'user.
—Eh bien, n'ai-je pas mon réservoir Rouquayrol, qui peut, au besoin, m'en fournir. Il suffit pour cela d'un robinetad hoc. D'ailleurs, monsieur Aronnax, vous verrez par vous-même que, pendant ces chasses sous-marines, on ne fait pas grande dépense d'air ni de balles.
—Cependant, il me semble que dans cette demi-obscurité, et au milieu de ce liquide très-dense par rapport à l'atmosphère, les coups ne peuvent porter loin et sont difficilement mortels?
—Monsieur, avec ce fusil tous les coups sont mortels, au contraire, et dès qu'un animal est touché, si légèrement que ce soit, il tombe foudroyé.
—Pourquoi?
—Parce que ce ne sont pas des balles ordinaires que ce fusil lance, mais de petites capsules de verre,—inventées par le chimiste autrichien Leniebroek,—et dont j'ai un approvisionnement considérable. Ces capsules de verre, recouvertes d'une armature d'acier, et alourdies par un culot de plomb, sont de véritables petites bouteilles de Leyde, dans lesquelles l'électricité est forcée à une très-haute tension. Au plus léger choc, elles se déchargent, et l'animal, si puissant qu'il soit, tombe mort. J'ajouterai que ces capsules ne sont pas plus grosses que du numéro quatre, et que la charge d'un fusil ordinaire pourrait en contenir dix.
—Je ne discute plus, répondis-je en me levant de table, et je n'ai plus qu'à prendre mon fusil. D'ailleurs, où vous irez, j'irai.»
Le capitaine Nemo me conduisit vers l'arrière duNautilus, et, en passant devant la cabine de Ned et de Conseil, j'appelai mes deux compagnons qui nous suivirent aussitôt.
Puis, nous arrivâmes à une cellule située en abord, près de la chambre des machines, et dans laquelle nous devions revêtir nos vêtements de promenade.
Cette cellule était, à proprement parler, l'arsenal et le vestiaire duNautilus. Une douzaine d'appareils de scaphandres, suspendus à la paroi, attendaient les promeneurs.
Ned Land, en les voyant, manifesta une répugnance évidente à s'en revêtir.
«Mais, mon brave Ned, lui dis-je, les forêts de l'île de Crespo ne sont que des forêts sous-marines!
—Bon! fit le harponneur désappointé, qui voyait s'évanouir ses rêves de viande fraîche. Et vous, monsieur Aronnax, vous allez vous introduire dans ces habits-là?
—Il le faut bien, maître Ned.
—Libre à vous, monsieur, répondit le harponneur, haussant les épaules, mais quant à moi, à moins qu'on ne m'y force, je n'entrerai jamais là-dedans.
—On ne vous forcera pas, maître Ned, dit le capitaine Nemo.
—Et Conseil va se risquer? demanda Ned.
—Je suis monsieur partout où va monsieur,» répondit Conseil.
Sur un appel du capitaine, deux hommes de l'équipage vinrent nous aider à revêtir ces lourds vêtements imperméables, faits en caoutchouc sans couture, et préparés de manière à supporter des pressions considérables. On eût dit une armure à la fois souple et résistante. Ces vêtements formaient pantalon et veste. Le pantalon se terminait par d'épaisses chaussures, garnies de lourdes semelles de plomb. Le tissu de la veste était maintenu par des lamelles de cuivre qui cuirassaient la poitrine, la défendaient contre la poussée des eaux, et laissaient les poumons fonctionner librement; ses manches finissaient en forme de gants assouplis, qui ne contrariaient aucunement les mouvements de la main.
Il y avait loin, on le voit, de ces scaphandres perfectionnés aux vêtements informes, tels que les cuirasses de liége, les soubrevestes, les habits de mer, les coffres, etc., qui furent inventés et prônés dans leXVIIIesiècle.
Le capitaine Nemo, un de ses compagnons,—sorte d'Hercule, qui devait être d'une force prodigieuse,—Conseil et moi, nous eûmes bientôt revêtu ces habits de scaphandres. Il ne s'agissait plus que d'emboîter notre tête dans sa sphère métallique. Mais, avant de procéder à cette opération, je demandai au capitaine la permission d'examiner les fusils qui nous étaient destinés.
L'un des hommes duNautilusme présenta un fusil simple dont la crosse, faite en tôle d'acier et creuse à l'intérieur, était d'assez grande dimension. Elle servait de réservoir à l'air comprimé, qu'une soupape, manœuvrée par une gâchette, laissait échapper dans le tube de métal. Une boîte à projectiles, évidée dans l'épaisseur de la crosse, renfermait une vingtaine de balles électriques, qui, au moyen d'un ressort, se plaçaient automatiquement dans le canon du fusil. Dès qu'un coup était tiré, l'autre était prêt à partir.
«Capitaine Nemo, dis-je, cette arme est parfaite et d'un maniement facile. Je ne demande plus qu'à l'essayer. Mais comment allons-nous gagner le fond de la mer?
—En ce moment, monsieur le professeur, leNautilusest échoué par dix mètres d'eau, et nous n'avons plus qu'à partir.
—Mais comment sortirons-nous?
—Vous l'allez voir.»
Le capitaine Nemo introduisit sa tête dans la calotte sphérique. Conseil et moi, nous en fîmes autant, non sans avoir entendu le Canadien nous lancer un «bonne chasse» ironique. Le haut de notre vêtement était terminépar un collet de cuivre taraudé, sur lequel se vissait ce casque de métal. Trois trous, protégés par des verres épais, permettaient de voir suivant toutes les directions, rien qu'en tournant la tête à l'intérieur de cette sphère. Dès qu'elle fut en place, les appareils Rouquayrol, placés sur notre dos, commencèrent à fonctionner, et, pour mon compte, je respirai à l'aise.