HENRI ROCHEFORT

HENRI ROCHEFORT

Ilserait injuste de ne voir en M. Henri Rochefort qu'un écrivain de beaucoup d'esprit. Ce chroniqueur, qui fut condamné à mort pour raison d'État, est mieux ou pire qu'un dilettante. Les gens de lettres n'ont point coutume d'inscrire leurs bons mots dans l'histoire de France: leur sagesse ingénieuse s'insinue vers ses fins par des voies plus détournées; elle agit sur les mœurs d'une façon moins immédiate.Parti du café de Madrid pour aller siéger au gouvernement de la Défense nationale, M. Henri Rochefort sortit de l'hôtel de ville pour se rendre au bagne, d'où il revint en triomphateur. Il fut l'ami de MmeDoche et de Louise Michel, le collaborateur de Lambert Thiboust et de Delescluze; il découvrit Léonide Leblanc quand elle ne mangeait que des pommes de terre frites, et M. Lavy quand il ne songeait pas encore aux spooms à la Lucullus. Gustave Flourens se fit son prophète; Morny tenta, en vain, de se le faire présenter; Victor Hugo en raffola.

Sa vie est pittoresque et tourmentée comme sa silhouette.

Pour comprendre cet insurgé badin, ce boulevardier héroïque qui rallie les masses à son toupet célèbre, comme à un panache blanc, il faut avoir senti battre le pouls de la foule un jour où, comme on dit, elle «manifeste». Elle est légère et redoutable, et sa gouaille est toujours près d'un éclat; même dans sa nonchalance, elle communique une petite sensation de danger. Partoutailleurs le peuple se soulève pour des intérêts; seul, le peuple parisien est capable d'un coup de tête pour une idée, pour un caprice, pour un rien. Une émeute eût-elle jamais mijoté chez nous, ainsi qu'il arriva dans la capitale belge en 1848, à une représentation de laMuette de Portici?

Chef brillant aux nerfs impressionnables, M. Henri Rochefort est bien le directeur spirituel de Paris. Le feu follet de son esprit, qui pétille et qui brûle, contribue au rayonnement de la ville-lumière. Et sa souveraineté n'est point nominale ou bornée aux limites d'une circonscription. Née au boulevard, elle s'arrondit peu à peu; il y agrégea successivement Belleville, Charonne, Montmartre, le Croissant, le faubourg Saint-Germain, le bois de Boulogne...

Unis sous sa tutelle, ces quartiers s'accordent mutuellement un fidèle appui. Le faubourg prête de la morgue à l'apôtre de Belleville fouaillant l'égoïsme d'un parvenu; et, parfois, l'ancien habitué du café des Variétés reparaît sous lecitoyen de Charonne et fait surgir, au détour d'une phrase où quelque gouvernant est traîné sur la claie, l'image aimable de saint Agnan-Choler, soudain formidable, et dont les gentilles malices prennent une portée inattendue; tels les fédérés de 1871 empruntèrent des armes au magasin d'accessoires de la Gaîté pour combattre les troupes de Versailles...

Les prévenances de vocabulaire par lesquelles M. Henri Rochefort honore, avec une équité impartiale, les différentes subdivisions de son fief en demandant à l'une son espièglerie, à l'autre son ardeur, à celle-ci sa grâce, à celle-là sa violence, font songer à la courtoisie des anciens monarques qui empruntaient leurs noms aux provinces, afin d'en orner les princes de sang... Cet usage procure d'ailleurs de rares commodités aux ennemis du Grand Électeur: s'ils sont domiciliés rue de Varennes, ils le traitent de libertaire; s'ils demeurent près de la Sorbonne, ils lui donnent du vaudevilliste; et s'ils campent sur le mont Aventin, ils le rappellent à l'humilité du péchéoriginel en lui disant, avec de discrets reproches: «Monsieur le marquis!»

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Ainsi, depuis un tiers de siècle, ce prodigieux journaliste réussit quotidiennement le miracle de satisfaire les duchesses et les cochers de fiacre, les révoltés et les sceptiques. Sa gaîté meurtrière a des intelligences dans la sensibilité des frêles patriciennes et sous les rudes crânes des travailleurs. De part et d'autre on lui ouvre un large crédit de tolérance.

Lepelletier de Saint-Fargeau disait que, lorsqu'on a cinq cent mille livres de rente, il faut être à Coblentz ou au sommet de la Montagne. L'observation du gentilhomme conventionnelreste bonne, même si le titre nobiliaire ne s'appuie pas sur des titres de rente. En politique la distance à parcourir est plus courte de l'extrême-droite à l'extrême-gauche que de l'extrême-droite au centre. Et c'est pourquoi les belles lectrices de M. Henri Rochefort le trouvent moins éloigné d'elles, au milieu des prolétaires, qu'il ne serait dans les rangs des bourgeois. A lire ses proses virulentes, elles éprouvent l'espèce de satisfaction que pouvaient ressentir les romaines de 1793 aux bordées de l'Internonce à Paris, rédigeant, par égard pour les circonstances, ses rapports dans la langue du père Duchêne.

De leur côté, les lutteurs d'avant-garde, les nourrissons de la Sociale, lui tolèrent des insolences qui, d'aventure, laissent percer une certaine hauteur de «ci-devant». Ils ont un goût et, j'allais dire, une faiblesse pour ce grand seigneur dont les dédains épousèrent les rancunes du peuple. Que pouvait importer à un républicain de 68 qu'aux jouissances du Lanternieracharné contre Napoléon III, se mêlât l'obscur plaisir de venger, par surcroît, une arrière-cousine, cette princesse de Rohan-Rochefort qui était fiancée au duc d'Enghien quand le premier consul le fit fusiller? La foule marqua toujours une prédilection pour les révoltés de bonne maison: peut-être les gens de peu lui paraissent-ils être des mécontents à trop bon compte, et qui n'ont point de mérite. Un brave automédon, dépliant le journal de M. Henri Rochefort avec lenteur, comme un gourmet qui s'apprête à savourer un fin repas, me dit un jour: «Voyons ce qu'Henrileurraconte aujourd'hui!» Et dans la familiarité il y avait sans doute une satisfaction de partisan, mais aussi un secret orgueil de compagnon flatté.

Enfin les sceptiques seraient ingrats s'ils ne gardaient, à cet artiste, de la gratitude. Ils se plaisent à voir traîner un gant blanc sur la table où, au sortir des Premières, M. Rochefort rédige d'une plume alerte ses vigoureuses diatribes. Les œuvres d'art, produits des fins loisirs, et les injustices qu'engendre une société mauvaise fontvibrer également sa délicate sensibilité. Il entretient de jeunes peintres et de vieux communards. Enfin la première fois qu'il risqua la police correctionnelle, ce fut pour Donatello... Mais, surtout, il a abaissé le taux de l'injure. En même temps qu'il familiarisait les femmes du monde avec les gros mots, il initiait le populaire aux demi-mots. Imagine-t-on les épithètes dont on rehausse nos controverses tombant à l'improviste en des cervelles mal préparées de Norvégiens, de Suisses, d'Allemands ou d'Anglais? Ce serait un beau tapage! Grâce au pamphlétaire, qui reste un chroniqueur, le peuple le plus spirituel du monde connut le déchet que laissent les adjectifs de polémiques; il apprit ce que les nasardes ont d'opportun et, pour ainsi dire, de provisoire. Aujourd'hui, on ne pardonne pas toujours à l'adversaire qui vous appela imbécile; on se réconcilie volontiers avec celui qui vous traita de misérable. De cette façon, la violence porte en soi son remède et guérit les blessures qu'elle fait.

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L'accord de sympathies si hétérogènes n'en stimula pas moins, comme un problème irritant, la sagacité des philosophes. Dans le paradoxe d'une telle situation, ils s'entendirent pour admirer un prodige d'équilibre ou un chef-d'œuvre d'artifice. Hypothèses téméraires, car on ne soutient pas quarante ans un personnage composé; en une si longue période, il arrive toujours une minute où l'acrobate se casse les reins. Le cas est bien plus curieux, si l'on considère que M. Henri Rochefort resta le même homme avec une parfaite aisance et une simplicité presque candide, sans consentir le moindre sacrifice de soi.

J'ai conservé dans ma mémoire la vision d'un charmant tableau d'intérieur: M. Henri Rochefort dans son cabinet directorial, au moment où il vient d'achever son article. Celui-là était intitulé:l'Homme des Champs, et le héros rustique auquel le maître journaliste faisait les honneurs du Premier-Paris n'était autre que M. Constans. Le rédacteur en chef de l'Intransigeantvoulut bien, à ma prière, me faire connaître la page encore fraîche où il paraphrasait les déclarations faites la veille au bon Chincholle par le ministre de l'Intérieur, villégiaturant en son château de Sembel; et l'on sait de reste comment, pour Rochefort, M. Constans emploie ses loisirs. C'était d'un brio et d'une impertinence inouïs: un petit chef-d'œuvre de férocité joyeuse. Et tandis qu'il lisait ce morceau, s'esclaffant lui-même avec une bonhomie sans prétention aux trouvailles de sa verve, je regardais ce visage, populaire comme une affiche, où il y a un singulier mélange de passion, de cruauté et de gaminerie. Les yeux clairs, qu'il levait quelquefoispar-dessus ses lunettes, étaient durs et froids, avec des reflets d'acier; et quand il riait, sa bouche, qui découvre des dents serrées et d'une blancheur éclatante, avait un modelé d'une douceur presque puérile.

Cette persistante jeunesse est un phénomène surprenant. Peut-être M. Henri Rochefort doit-il, dans une certaine mesure, au gouvernement de M. Thiers la verdeur singulière qui lui conserva, devant les défaillances des politiciens, une inaltérable faculté d'étonnement et une spontanéité d'irritation toujours neuve. Si le petit Bourgeois, en l'expédiant aux antipodes, ne s'inspira vraisemblablement d'aucune arrière-pensée d'hygiène, il lui assura du moins, par cette cure violente, des vacances profitables à sa santé intellectuelle. Notez que la halte se place juste au milieu de sa carrière. Le repos forcé auquel l'ancien membre du gouvernement provisoire fut condamné par les Conseils de guerre semble avoir fixé l'âge où il se tint. Il n'a pas soixante-dix ans, comme le prétendent les frivoles lexicographes:voilà trente ans qu'il en a quarante. Les malveillants objecteraient qu'il en a plutôt vingt depuis un demi siècle. Mais n'a-t-il pas écrit lui-même qu'en présence d'une iniquité son âme redevient presque enfantine?

Il y a en lui du gamin de Paris et du vieux français. Il est le fils intellectuel d'un héritier de Voltaire qui aurait épousé une descendante du duc de Beaufort, roi des Halles. Sa sympathie de démocrate a je ne sais quel air de fraternité distante. Il ne se montre pas sur le forum en sabots, à la manière des nobles républicains de 48, pressés d'attester leur loyalisme. Aussi bien ses papiers ont-ils toujours le même ragoût de trivialité et d'élégance. Ce libertaire déchaîné est un sujet soumis et un serviteur respectueux de la grammaire. Il peut faillir à la civilité puérile et honnête; jamais à la syntaxe. Sa langue est polie et dépouillée, comme celle des écrivains du XVIIIesiècle. Dans la guerre de classes où déjà l'on voit poindre les haches et les massues, il garde son arme claire.

N'est-ce point un piquant sujet de méditation que les ancêtres de M. Henri Rochefort aient été les suzerains du pays où G. Sand vibra à tous les frissons de la terre et du ciel, se donna à toutes les utopies? Le rejeton des anciens seigneurs de Nohant est également imperméable à la chimère et à la nature. Les systèmes dont la lourde armature embarrasse et alourdit les mouvements de l'esprit; les constructions arbitraires, toujours embrumées de rêverie allemande, qui ont besoin de quelques nuages pour fondre les contours incertains de leurs architectures et en compléter l'harmonie, inspirent des défiances à sa raison agile. De même, il put traverser les paysages des tropiques sans être touché de leur splendeur (je sais bien qu'il avait, à cette époque, d'autres motifs d'émotion; cependant, les circonstances tragiques de 1871 ne l'empêchèrent point de songer à Watteau, menacé par les obus de Guillaume); enfin la vie anglaise, si intense, n'entama point sa personnalité légère, brillante et fortement trempée. Et il revint de Londres, commeil était revenu de Nouvelle-Calédonie, ainsi qu'autrefois on sortait de la Bastille, avec belle humeur.

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Cette fougue juvénile et cette réserve un peu hautaine demeurent les traits caractéristiques de sa physionomie. Il aime, comme un joli divertissement, la faveur publique, et j'imagine qu'il éprouve du plaisir à entendre, quand il passe, les badauds répéter: «C'est lui!» Toutefois son inaptitude au respect le garantit contre les mauvaises tentations de la popularité.

Les politiciens ne savent point porter cette charmante parure. Elle ne leur inspire pas seulement des troubles malsains, mais encore des spéculationsintéressées. A peine les électeurs témoignèrent-ils à leur endroit de la complaisance, qu'ils gèrent ce caprice avec une sagesse bourgeoise. Le premier souci des révolutionnaires arrivés est d'arrêter les frais de la révolution. En chacun d'eux veille un satisfait, prêt à dédaigner, pour un plat de lentilles servi dans la vaisselle de l'État, les plus doux sourires de la gloire. Les postes officiels leur inspirent des égards. Or on sait qu'actuellement le chef d'un cabinet n'offre pas un portefeuille au collaborateur capable de le mieux servir, mais au collègue qui serait susceptible de devenir gênant. Un ministère est d'abord une somptueuse prison où l'on enferme, par précaution, un adversaire éventuel...

C'est la seule, qu'en sa vie accidentée, M. Henri Rochefort n'ait pas connue. Quel otage, cependant, pour un gouvernement! Il préféra demeurer le ministrein partibusde l'opinion—de cette opinion que M. Villemain, avec quelque pompe, nommait: la seconde conscience des hommes d'État.

C'est un beau rôle: il représente une fonction légitime et, pour ainsi dire, organique, dans un pays de représentation. L'ambitieux qui compte sur l'appui du peuple afin de parvenir est condamné à promettre: c'est la loi et l'expiation des succès démocratiques. Les plus sérieux: Gambetta, Ferry, le prudent Jules Simon lui-même, ne purent s'y soustraire. Et ils firent, parfois, d'éclatantes pénitences... L'Intransigeant n'en garde pas moins le droit de leur dire: «Si vos promesses étaient irréalisables, il ne fallait pas les faire; si elles étaient bonnes, tenez-les!» Il convient d'attribuer ce sens à la remarque de Villemain; interprétée différemment, elle ne serait que de M. Homais.

Là est le secret de la vogue constante qui favorisa M. Henri Rochefort. La popularité qui rappelle des services positifs est toujours révocable et précaire; celle du célèbre journaliste évoque tout ce que les autres n'ont pas fait. C'est pour cela qu'elle est énorme, irréductible, et, en somme, édifiante. Lamartine siégeait auplafond; Rochefort est le délégué des vieilles lunes, où vont les affiches d'antan. Et afin de tenir dignement son emploi de trouble-fête sacré, dressant en face desbeati possidentesle spectre des vieux programmes, point ne lui fut utile de reculer peu à peu son poste de combat: pour être de l'opposition, il lui suffit de rester à sa place. Ses alliés seraient demain au pouvoir qu'il se trouverait, vis-à-vis d'eux, dans la même situation: celle d'un créancier exigeant à l'égard de débiteurs insolvables.

Des moralistes lui reprochèrent de ne point observer avec assez de soin le ton qui conviendrait à un apôtre parlant au nom de la misère et de la vertu... Mais quoi? Shopenhauer lui-même, qui croyait également avoir ses raisons de ne pas approuver la conduite du monde, jouait chaque matin devant sa fenêtre un petit morceau de clarinette. Et, aux yeux du philosophe, il s'agissait d'une bien autre aventure; ce n'était pas la constitution nationale, c'était le Cosmos qui ne marchait point!

On ne peut pas oublier que le député de 1871 joua de la clarinette, même quand sa peau fut l'enjeu de ses calembours. Et cette gaminerie a tout de même une gentille allure; on y retrouve encore l'âme de Gavroche, et celle du marquis de Rochefort-Luçay.


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