JULES LEMAITRE

JULES LEMAITRE

Jules Lemaîtreoffre à l'observateur un modèle redoutable et un peu déconcertant. Le portraitiste officiel dont la palette sage immobilise à loisir, sous des pâtes solides, des figures de tout repos, perdrait sa sérénité à poursuivre cette physionomie mobile: elle échappe sans cesse par un aspect nouveau à l'artiste qui croit la saisir. Pour la rendre avec quelque fidélité, il faudrait la fine poussière de pastel qui surprend la vie et enfixe les apparences fuyantes. Il a connu les enthousiasmes discrets et les applaudissements bruyants, la double volupté des ovations et des injures. Cependant le politique qui s'enveloppe dans les plis du drapeau est bien le même homme que l'essayiste qui drape ses paradoxes en des étoffesLibertyet dont la pensée accuse ses contours, nets et purs, sous une ironie transparente. Entre leurs idées, on découvrirait peut-être, comme dit Gœthe, ce lien semblable à une chaîne d'acier qu'une guirlande de fleurs dérobe à la vue.

C'est par le feuilleton desDébatsqu'il entra, avec nonchalance, dans la célébrité. En 1886, Sarcey occupait l'Empire. Sous sa tutelle avunculaire, l'ordre régnait à Cabotinville. Il veillait avec une jalousie ombrageuse à la séparation des genres. Sa critique robuste, qui entourait le gros drame ou le frêle vaudeville de lourds travaux de circonvallation, à la Vauban, ignorait les faiblesses charmantes de l'hésitation. Il semblait que M. Nisard lui eût confié, à son lit de mort,le secret de la vérité. Cependant, tandis qu'il faisait la police des grandes routes, encourageant les recrues, souriant aux briscards et gourmandant les insoumis avec une brutalité cordiale, son jeune confrère entraînait les amateurs, loin des chemins connus et des sites officiels, devant des «points de vue» ignorés des agences. Et ainsi Sarcey était notre conscience, mais Lemaître était notre péché. On était satisfait et reconnaissant de le suivre en ses vagabondages hardis où parfois il donnait l'impression de frôler des précipices, comme si de le comprendre vous classait déjà dans une aristocratie.

Ce Lemaître de la première période, c'est, si j'ose dire, le Lemaître des «opinions à ne pas répandre». Comme il paraît peu tenir à ses idées! On dirait qu'il les sait, telles les femmes, impuissantes à donner ce qu'elles promettent. Il les aime pour leur charme et pour leur danger. De toutes il fait son plaisir. Et afin de rendre les nuances de cet intellectualisme voluptueux et inconstant, qui cueillit la fleur de nos façons depenser et de sentir, on souhaiterait disposer d'une formule inédite et on l'appellerait volontiers «un homme à idées», dans le sens où l'on dit: un homme à femmes. Est-ce que le XVIIesiècle n'usait point du même terme pour signifier ces différentes curiosités, exemptes d'attachement?

Ces «libertinages» sont des jeux exquis et dangereux. Le coup de passion guette sans cesse les êtres charmants et volages qui, à force de posséder, finissent par être possédés à leur tour. M. Jules Lemaître connut, lui aussi, la crise qu'il contribua à rendre classique, car l'Age difficile, au fond, sonne à tout âge. C'est le théâtre qui éveilla en lui l'homme de tempérament: il fit à des idées fécondes de beaux enfants.Le Pardon,le Député Leveauetl'Aînéecomptent, à mon sens, parmi les chefs-d'œuvre de la scène contemporaine. Mais bientôt une pensée plus tyrannique l'occupa tout entier... Devant ce nouvel avatar, ses admirateurs, d'abord surpris, songeaient: «Comme il est devenu fidèle!...» Et ce fut une grande aventure.

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Le plus minutieux analyste ne distinguerait pourtant pas, en cette évolution, la moindre parcelle de dilettantisme (que ce mot, jeune encore, paraît aujourd'hui ridé!). Elle ne procède point d'un désir, plus ou moins obscur, d'alimenter sa sensibilité avec des émotions inconnues, mais au contraire d'un instinct profond et ingénu. Si pour Coppée le patriotisme est un foyer élargi, s'il semble être né, en Forain, derrière des portants de coulisses, de certaines hostilités de contact, chez Lemaître il vient directement des bords de la Loire.

La Providence qui arrangea les paysages de l'Orléanais est un dieu qui ne s'en fait pas accroire.On imagine qu'il dut les exécuter le septième jour,—le jour du repos. Ces molles collines dessinées d'une main indolente, ces petits bois jetés çà et là avec une habile négligence et sans effort apparent de composition ont une beauté familière dont on ne découvre que lentement la secrète harmonie. C'est une création facile et sans prétentions à la majesté: elle ne déclame point, mais elle cause. Et l'on se plaît à croire qu'un demiurge intelligent guida vers l'abbaye de Beaugency les restes du délicieux Sérénus, le plus sage et le plus réfléchi des martyrs, afin que son ombre, accablée par la grandeur romaine, trouvât enfin sa patrie véritable et la terre qu'elle pouvait porter. M. Jules Lemaître a peint avec une piété fraternelle ce patricien qui aima la vérité sans être sûr de la tenir, et s'immola par tendresse, j'allais dire par obligeance—héros discret dont la figure idéale offre aux néo-chrétiens un saint excellent: car, en somme, qu'est-ce que le néo-christianisme, sinon une façon attendrie d'être incrédule?

Dans cette campagne aimable, le patriotisme ne s'impose pas: il s'insinue... Quand on étudie la psychologie de M. Jules Lemaître, il faut tenir compte de Tavers. Tavers est une commune du Loiret (1,089 habitants, postes et télégraphes) où la sobriété de la nature se reflète en une administration économe et en des budgets équilibrés. L'auteur deMariage blancy remplit les fonctions de maire; et ce fut une date considérable dans sa vie que celle où il revint de la capitale, le front ceint des lauriers tout frais cueillis rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois et rue Drouot, afin de siéger au Conseil municipal.

Sans doute, au début de son mandat, l'ironie inquiète du philosophe dut énerver parfois l'énergie et la décision de l'édile, hésitant entre deux projets de voirie également avantageux. On ne saurait demander au disciple affectionné d'Ernest Renan la superbe intrépide du P. Didon, qui dans les ingénieurs des ponts et chaussées romains découvrait les délégués secrets et les fourriers du Christ, préparant des chemins commodesaux évangélistes. Mais bientôt le paysan prit sa revanche. La terre, toujours voisine, écarta doucement le penseur des arrangements impérieux et des dures disciplines qui font un Saint-Just ou un Brunetière. Sous son inspiration, il fut un critique sans orgueil et un apôtre prudent.

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Ce sont là deux personnages que séparent d'anciens malentendus. M. Jules Lemaître les habitua à vivre côte à côte en bonne harmonie, comme l'instituteur et le curé de Tavers, à se soutenir et même à s'entr'aider. L'apôtre enseigna au critique la modestie; le critique apprit à l'apôtre la curiosité.

La curiosité est la plus rare des vertus apostoliques. Les hommes d'action et les croyantss'abaissent rarement aux petites misères de la méthode expérimentale. Les mots qui, dans le commerce des idées, ont une valeur fiduciaire de billets de banque sont reçus par eux comme argent comptant. Ils se soucient peu de vérifier l'actif de leurs bilans ni les réserves de réalités auxquelles ils correspondent. Or il arriva qu'en inventoriant la notion de patrie, M. Jules Lemaître découvrit d'abord une menue monnaie d'humanité où il reconnut, profondément gravée, l'empreinte nationale.

Il est des patriotes qui se décident sur d'éclatants spectacles et dont la sensibilité veut être mise en branle par de magnifiques parades, des arcs de triomphe, des gestes superbes et violents. On imagine que M. Jules Lemaître subit le charme de la patrie avant d'en sentir la grandeur. Et ce n'est pas dans des figures imposantes et augustes qu'il en retrouva d'abord l'image, mais plutôt en ces âmes polies et nuancées, fines et fortes, miroirs délicats où se reflète aussi l'histoire de la race.

On n'a pas oublié les fêtes anniversaires de Port-Royal-des-Champs où l'illustre académicien célébra la gloire de Jean Racine. La veille, en l'église Saint-Étienne-du-Mont, où un prélat officiait pontificalement, les sociétaires en redingote, les dames de la Comédie en costume tailleur de coupe sévère et de couleur sombre, encadrés par de somptueux chanoines, avaient apporté des condoléances décentes, comme à un bout de l'an de parent riche. Mais dans le paysage où se forma le génie du divin poète, M. Jules Lemaître organisa pour quelques dévots un service intime, et sa parole pénétrante parut rattacher à leur sol les fleurs altières qu'il cultivait, jardinier passionné, dans les serres des théâtres officiels. Et ce fut une méditation spirituelle en même temps qu'une oraison patriotique.

Si M. Lemaître n'était pas conseiller municipal de Tavers, c'est à Port-Royal qu'on se plairait à le voir exercer les fonctions édilitaires,

Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée!

Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée!

Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée!

On découvre ainsi avec plaisir, parmi les intercesseurs de sa foi, à défaut d'un Marbot ou d'un La Tour d'Auvergne, une Junie et une Bérénice. C'est le privilège des vieux pays d'associer le passé d'un peuple à la grâce d'une femme. Devant ces modèles de perfection, M. Jules Lemaître admira les singulières fortunes et les prodigieux hasards, le long enchaînement de réussites qui avaient produit de telles combinaisons d'humanité. Cependant il connut aussi que la Beauté est la fille de la Force et que les âges de fer portent les chefs-d'œuvre, comme les anciens chevaliers arboraient des fleurs des champs au défaut de leurs cuirasses. C'est dans un silence assuré par les armes, quand Louis XIV fait la police de l'Europe, que montent majestueusement vers le ciel les fureurs ordonnées de Phèdre et les plaintes harmonieuses d'Andromaque. M. Jules Lemaître, après avoir souri naguère au vers de Boileau sur le regard de Louis, qui enfante des merveilles, se prit à respecter cet honnête courtisan.

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Depuis quelques années l'homme d'action aux propos énergiques masqua un peu le moraliste au geste hésitant et dont l'indécision charmante, soulignant les remarques de l'intelligence la plus lumineuse et la plus ornée, semblait avoir une grâce d'artifice. C'est néanmoins en ce dernier portrait que l'avenir reconnaîtra M. Jules Lemaître. L'écrivain est si peu industrieux que c'est à peine si l'on sent en lui l'homme de lettres. Sous les formes souveraines de l'art, il poursuit toujours l'humanité qui répand dans le monde les copies hâtives, les répliques bâclées et les reproductions à la grosse des effigies parfaites ciselées par le génie. Ainsi sa dévotion aux bellesfigures qu'animèrent Racine, Molière ou Marivaux n'est point un culte idolâtre: il admire en elles la vitalité des petits contrats, faits de préjugés consentis et d'illusions magnifiées, qui constituent la physionomie morale de la France.

L'an dernier, je rencontrai M. Jules Lemaître en province, à la table d'un conseiller général. On s'entretenait d'un adversaire politique, romancier encore peu notoire; quelqu'un fit observer qu'il ne manquait pas de mérite.

—Oui, fit l'auteur desContemporainsavec une gaieté narquoise, c'est un fin lettré!

Et en l'écoutant je songeais à cet évêque de Nantes disant au jeune comte de Bouteville qui frisait sa moustache avant de recevoir l'absolution:

—Je vois, mon enfant, que vous pensez encore au monde!

M. Jules Lemaître aurait-il renoncé à briller et à plaire? La terre maternelle qui alimenta son talent d'une sève généreuse le reprendrait-elle au point de l'absorber tout entier? Ce serait ungrand dommage. En demeurant dans le siècle, il peut contribuer aussi utilement à enrichir le patrimoine national. Quand ce délicieux artiste, qui fit le tour de toutes les idées et se plut à tous les paysages de la pensée, parle, comme un Père de l'Église souriant, de la vanité de la gloire, il a peut-être raison. Mais il ne faut pas le dire. Ne décourageons pas les innocents qui rêvent d'entreprendre, à leur tour, le beau voyage. L'ambition, après tout, est une illusion féconde, et quelle serait la valeur du jour si l'on ne croyait pas au lendemain?


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