PAUL DESCHANEL
Dansla série de portraits qui décore, au Palais-Bourbon, la salle de billard, la figure de M. Paul Deschanel met une note originale. A côté de M. Henri Brisson, de M. Burdeau, de M. Floquet et de M. Ch. Dupuy, il n'a pas l'aspect d'un successeur. M. Brisson, avec son air de condoléance distinguée, incarne «l'austère intrigant» de la troisième République.M. Floquet, pompeux et vide, spirituel et un peu sot, représente la noblesse du régime: insurgé décoratif et honoraire devenu un bousingot repenti qui sourit, du fauteuil, aux dames de la tribune diplomatique, et n'a conservé du rouge qu'à ses talons. M. Burdeau égaie ce Musée administratif par un profil embusqué d'homme d'affaire. Avec sa grosse franchise plébéienne et sa bonhomie très surveillée, M. Charles Dupuy est d'abord plus cordial. Son large dos auvergnat, dont on distinguait des galeries les vagues remous quand M. Jules Guesde agitait ses banderilles à la tribune, trouva tout de suite au fauteuil la courbe favorable à la sérénité. Certaines de ses répliques sont des modèles de bonne grâce meurtrière. Il distribuait les rappels à l'ordre comme des pensums, avec une brutalité distraite. Je sais un député qui, étant monté au bureau pendant une séance de tout repos, le surprit lisant lesMémoires d'outre-tombe. Le président Dupuy ne dissimula point son sentiment:
—Je m'ennuie ici, fit-il; je veux redevenir ministre de l'Intérieur!
On ne remarque sur le visage de M. Paul Deschanel aucun des traits qui frappent chez ses prédécesseurs. Il est remarquablement dénué d'ironie, de frivolité ou de dilettantisme. Durant ses quatre années de présidence, aucun geste, nulle parole, ne permirent de supposer qu'il eût conçu de doutes sur la toute-puissance de la raison. Il croit à la dignité de la Tribune, à la mission de l'orateur, à l'efficacité des beaux débats contradictoires, avec la foi d'un libéral de 1840. Et cette confiance est à la fois un phénomène de tempérament et d'éducation.
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Aujourd'hui, quand on analyse la fortune d'un homme politique, on est contraint le plus souvent d'en chercher les causes en dehors de lui-même. Les traits de sa psychologie sont épars sur cinq cents visages d'électeurs ou de clients. Représentatif et anonyme, il est le délégué d'un syndicat d'intérêts ou le dépositaire d'un bloc de rancunes. M. Paul Deschanel, lui, connaît le privilège d'avoir une personnalité. Sa carrière se développe sans heurts et sans à-coups. Si on l'examine aux différents âges de sa vie, on aperçoit que chaque exemplaire prépare le suivant et le produit sans efforts. Le petit collégien que M. Émile Deschanel conduit par la main,aux sorties du dimanche, en des endroits où d'augustes libertinages revêtent une sorte de dignité historique, contient déjà le futur portraitiste desFigures de Femmeset desHommes d'État. On se rend en famille à la Vallée-aux-Loups et au parc de Sceaux, devant la petite maison où Chateaubriand faisait de l'exégèse religieuse avec Pauline de Beaumont, et au château où la duchesse du Maine réunissait une cour galante d'académiciens et de beaux esprits.
A vingt-cinq ans, lorsqu'il entre à la Chambre, il est vraiment un joli fils de la Révolution. Celle-ci n'a guère produit encore que des héros et des bohèmes. Dans le personnel hasardeux formé au club ou au café—le salon du peuple, disait le bon Spuller,—ce député aux manières discrètes et polies, qui fréquente des économistes éminents et qui a des maîtresses presque respectables, détonne gentiment. Loin de promettre un nouveau couplet à la chanson du petit père Lepère sur leQuartier Latin; ses aventures semblent préparer les éléments d'un piquantfeuilleton pour de jeunes essayistes distingués duJournal des Débats. Les vieux parlementaires dont le ralliement à la République garde la mélancolie d'un second mariage, les Dufaure, les Rémusat, républicains fidèles mais sans entrain, regardent avec complaisance ce jeune homme qui a le sens de l'État, qui parle de l'Europe avec réserve et de la civilisation avec assurance, qui semble avoir toujours Turgot de moitié dans ses rêves de sociologue, et Vauvenargues en tiers dans ses liaisons.
A cette époque, M. Paul Deschanel est encore un peu grêle. On voit en lui une sorte de jeune premier de l'économie politique, admis à s'asseoir sur un tabouret devant le canapé fameux des derniers doctrinaires, et trempant avec déférence les tartines de Léon Say dans le thé d'une secrétaire perpétuelle. Sa vie, arrangée avec une symétrie un peu froide, s'appuie d'un côté sur le palais Mazarin et de l'autre sur le Palais-Bourbon; elle promet à la démocratie un élégant ministre de l'instruction publique, desbeaux-arts et des cultes, capable de parler avec un égal bonheur d'expressions à des universitaires, à des actrices et à des évêques.
Cependant, à travers les marivaudages de son adolescence politique, s'accuse déjà l'homme d'État. Au moment où ses premiers discours sur les céréales exaltent sur le problème du pain les belles parlementaires qui d'habitude s'intéressent surtout aux frivolités de la brioche, il écrit de fortes pages sur Frédéric II et M. de Bismarck, sur le second Pitt et sur Talleyrand, dans lesquelles on discerne déjà l'étroit accord de l'écrivain, du philosophe et du politique. Ces études n'attestent pas seulement une maturité, mais encore une âpreté singulières. Elles ne révèlent point un bon jeune homme d'État couvé par des idéologues afin de transposer dans l'action leurs doctrines orgueilleuses. Si l'on observe les visages de MM. Émile et Paul Deschanel comme on examine, sur les profils superposés d'une médaille les deux instants d'une race, on reçoit au contraire l'impression que la Providence commit uneinterversion de types et produisit, par mégarde, le premier avant le second.
Dès vingt ans, M. Paul Deschanel paraît l'aîné. Alors que dans sa verte vieillesse l'éminent écrivain duRomantisme des Classiquesconserva la foi intrépide des vieilles barbes parmi lesquelles il promenait, un demi-siècle plus tôt, sa barbe finement taillée en pointe—exilé souriant qu'un scrupule de goût préserva de l'attitude prophétique et dont la main, au lieu de manier les foudres à la mode, lançait avec grâce les flèches brillantes d'un Athénien de la belle époque,—l'historien desOrateurset desHommes d'État, à peine au sortir de l'école, montre une prudence qui, chez l'héritier spirituel d'un républicain de 48, ressemble presque à une capitulation,—si la sagesse implique toujours quelques faillites sentimentales. Il compose avec Hobbes; il défend Frédéric II contre le duc de Broglie, qui juge avec des scrupules de salon le dur ouvrier de la grandeur prussienne; il vante Louvois et ses «coups de main».
On éprouve toujours quelque curiosité à voir marcher en bottines vernies, sur les pavés égaux et comme scellés des quartiers riches, un jeune politique dont les éducateurs furent de grands architectes en barricades, sous les pieds desquels les pavés de Paris ne tenaient jamais solidement en place. Mais M. Émile Deschanel naquit à la vie intellectuelle en 1849, tandis que son fils promena d'abord ses regards sur les réalités de 1871. Le premier admira la République dans la gloire de ses fiançailles, parée des illusions dont lui avaient fait présent, comme d'un cadeau de noce, de généreux utopistes; le second la vit, fille de l'Idéal guérie de ses chimères, succédant après une effroyable catastrophe à l'Empire qui, né de la Force, avait été conduit aux désastres pour avoir suivi les philosophes...
Et c'est peut-être pour cela que le rire de M. Paul Deschanel est sans gaieté.
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Ces nuances de physionomie ne furent point discernées par tous les collègues de M. Paul Deschanel. Ce député dont les soucis étaient singuliers, qui parlait familièrement de grandes dames mystérieuses et de ministres morts depuis cent ans, qui affectait de ne pas être troublé par l'odeur du maroquin, leur inspirait un respect mêlé de défiance, une admiration jalouse où il y avait presque l'amertume d'un reproche. Les parlementaires dont l'intrigue confesse avec une candide franchise les petits calculs lui tenaient secrètement rancune de sa réserve, comme s'ils lui eussent confié un secret sans recevoir de confidence en échange. Le menu fretin le soupçonnaitd'entretenir avec la marquise Du Deffant des relations réactionnaires. Et l'on percevait vaguement autour de lui le cri fameux du 16 juin 1848: «A bas les gants!»
Le malentendu n'est point inexplicable: les Chambres, riches de politiciens, sont d'ordinaire très pauvres d'hommes d'État. Ces deux variétés de personnages se proposent des tâches différentes. Les uns ne craignent point d'engager l'avenir afin d'assurer l'équilibre de forces menaçantes; ce sont des praticiens qui parfois pétrissent en cuisiniers habiles la pâte électorale: leur horizon est borné par la législature. Les autres se sentent responsables devant l'histoire, et la conscience d'être les dépositaires d'un long dessein les rattache plus étroitement aux anciens gérants de la France qu'aux gouvernants successifs de l'heure présente. Ils ont le sens de la continuité.
Par son tempérament, M. Paul Deschanel appartient à la deuxième catégorie. Et l'on note avec surprise que sa hauteur de vues coutumièrefut distinguée d'abord par les socialistes. En 1896, lorsqu'il prononça les beaux discours où la passion brisait enfin l'équilibre harmonieux de ses jolies harangues, un député d'extrême-gauche déclara:
—C'est le seul homme de son parti qui ait des idées!
L'hommage est un peu exclusif. Il signifie sans doute que, dans son souci de l'ordre public, l'ancien président ne confesse aucune de ces arrière-pensées égoïstes qui prêtent à certains chefs du centre des figures d'avoués montant la garde devant un coffre-fort,—basochiens qui opposent à la Révolution des exceptions de procédure et comptent l'empêcher de passer en lui demandant ses papiers. Dans ses deux manifestations les plus retentissantes, le discours de Carmaux et le discours sur le socialisme agraire, on trouve le mot: idéal. C'est une rencontre qui plaît dans le langage d'un modéré.
Ce tourment du noble but à atteindre parmi la diversité des obstacles, perce toujours dansles entreprises politiques de M. Paul Deschanel. Lamutualitédont il se fait l'apôtre aurait ravi La Fayette comme «le meilleur des socialismes». C'est le socialisme raisonnable. Il renferme peut-être une solution. Mais il ne monte pas à la tête... Il lui manque sans doute, pour faire prime, d'être mis en valeur par les banquiers de Salente.