[1]Voyez le roman deWerther, lettre XXVIII, 12 août.
[1]Voyez le roman deWerther, lettre XXVIII, 12 août.
Je ne dirai qu'un mot de l'estampe suivante.
C'est la famille du malheureuxUgolinexpirant de faim: autour de lui, un de ses fils est étendu sans mouvement à ses pieds; les autres lui tendent leurs bras affaiblis, et lui demandent du pain, tandis que le malheureux père, appuyé contre une colonne de la prison, l'œil fixe et hagard, le visage immobile,—dans l'horrible tranquillité que donne le dernier période du désespoir, meurt à la fois de sa propre mort et de celle de tous ses enfans, et souffre tout ce que la nature humaine peut souffrir.
Brave chevalier d'Assas, te voilà expirant sous cent baïonnettes, par un effort de courage, par un héroïsme qu'on ne connaît plus de nos jours!
Et toi qui pleures sous ces palmiers, malheureuse négresse! toi qu'un barbare, qui sans doute n'était pas Anglais, a trahie et délaissée;—que dis-je? toi qu'il a eu la cruauté de vendre comme une vile esclave, malgré ton amour et tes services, malgré le fruit de la tendresse que tu portais dans ton sein,—je ne passerai point devant ton image sans te rendre l'hommage qui est dû à ta sensibilité et à tes malheurs!
Arrêtons-nous un instant devant cet autre tableau: c'est une jeune bergère qui garde toute seule son troupeau sur le sommet des Alpes: elle est assise sur un vieux tronc de sapin renversé et blanchi par les hivers: ses pieds sont recouverts par les larges feuilles d'une touffe decacalia, dont la fleur lilas s'élève au-dessus de sa tête. La lavande, le thym, l'anémone, la centaurée, des fleurs de toute espèce, qu'on cultive avec peine dans nos serres et nos jardins, et qui naissent sur les Alpes dans toute leur beauté primitive, forment le tapis brillant sur lequel errent ses brebis.—Aimable bergère, dis-moi où se trouve l'heureux coin de la terre que tu habites? de quelle bergerie éloignée es-tu partie ce matin au lever de l'aurore?—Ne pourrais-je y aller vivre avec toi?—Mais, hélas! la douce tranquillité dont tu jouis ne tardera pas à s'évanouir: le démon de la guerre, non content de désoler les cités, va bientôt porter le trouble et l'épouvante jusque dans ta retraite solitaire. Déjà les soldats s'avancent; je les vois gravir de montagnes en montagnes, et s'approcher des nues.—Le bruit du canon se fait entendre dans le séjour élevé du tonnerre.—Fuis, bergère, presse ton troupeau, cache-toi dans les antres les plus reculés et les plus sauvages: il n'est plus de repos sur cette triste terre!
Je ne sais comment cela m'arrive; depuis quelque tems mes chapitres finissent toujours sur un ton sinistre. En vain je fixe, en les commençant, mes regards sur quelque objet agréable,—en vain je m'embarque par le calme, j'essuie bientôt une bourrasque qui me fait dériver.—Pour mettre fin à cette agitation, qui ne me laisse pas le maître de mes idées, et pour apaiser les battemens de mon cœur, que tant d'images attendrissantes ont trop agité, je ne vois d'autre remède qu'une dissertation.—Oui, je veux mettre ce morceau de glace sur mon cœur.
Et cette dissertation sera sur la peinture; car, de disserter sur tout autre objet, il n'y a point moyen. Je ne puis descendre tout-à-fait du point où j'étais monté tout à l'heure: d'ailleurs, c'est ledadade mon oncleTobie.
Je voudrais dire, en passant, quelques mots sur la question de la prééminence entre l'art charmant de la peinture et celui de la musique: oui, je veux mettre quelque chose dans la balance, ne fût-ce qu'un grain de sable, un atome.
On dit en faveur du peintre qu'il laisse quelque chose après lui; ses tableaux lui survivent et éternisent sa mémoire.
On répond que les compositeurs en musique laissent aussi des opéras et des concerts;—mais la musique est sujette à la mode, et la peinture ne l'est pas.—Les morceaux de musique qui attendrissaient nos aïeux sont ridicules pour les amateurs de nos jours, et on les place dans les opéras bouffons pour faire rire les neveux de ceux qu'ils faisaient pleurer autrefois.
Les tableaux deRaphaëlenchanteront notre postérité comme ils ont ravi nos ancêtres.
Voilà mon grain de sable.
"Mais que m'importe à moi, me dit un jour MmedeHautcastel, que la musique deCherubiniou deCimarosadiffère de celle de leurs prédécesseurs?—Que m'importe que l'ancienne musique me fasse rire, pourvu que la nouvelle m'attendrisse délicieusement?—Est-il donc nécessaire à mon bonheur que mes plaisirs ressemblent à ceux de ma trisaïeule? Que me parlez-vous de peinture, d'un art qui n'est goûté que par une classe très-peu nombreuse de personnes, tandis que la musique enchante tout ce qui respire?"
Je ne sais pas trop dans ce moment ce qu'on pourrait répondre à cette observation, à laquelle je ne m'attendais pas en commençant ce chapitre.
Si je l'avais prévue, peut-être je n'aurais pas entrepris cette dissertation. Et qu'on ne prenne point ceci pour un tour de musicien.—Je ne le suis point, sur mon honneur;—non, je ne suis pas musicien: j'en atteste le ciel et tous ceux qui m'ont entendu jouer du violon.
Mais, en supposant le mérite de l'art égal de part et d'autre, il ne faudrait pas se presser de conclure du mérite de l'art au mérite de l'artiste.—On voit des enfans toucher du clavecin en grands maîtres; on n'a jamais vu un bon peintre de douze ans. La peinture, outre le goût et le sentiment, exige une tête pensante, dont les musiciens peuvent se passer. On voit tous les jours des hommes sans tête et sans cœur tirer d'un violon, d'une harpe, des sons ravissans.
On peut élever la bête humaine à toucher du clavecin, et, lorsqu'elle est élevée par un bon maître, l'ame peut voyager tout à son aise, tandis que les doigts vont machinalement tirer des sons dont elle ne se mêle nullement.—On ne saurait, au contraire, peindre la chose du monde la plus simple, sans que l'ame y emploie toutes ses facultés.
Si cependant quelqu'un s'avisait de distinguer entre la musique de composition et celle d'exécution, j'avoue qu'il m'embarrasserait un peu. Hélas! si tous les faiseurs de dissertations étaient de bonne foi, c'est ainsi qu'elles finiraient toutes.—En commençant l'examen d'une question, on prend ordinairement le ton dogmatique, parce qu'on est décidé en secret, comme je l'étais réellement pour la peinture, malgré mon hypocrite impartialité; mais la discussion réveille l'objection,—et tout finit par le doute.
Maintenant que je suis plus tranquille, je vais tâcher de parler sans émotion des deux portraits qui suivent le tableau de laBergère des Alpes.
Raphaël! ton portrait ne pouvait être peint que par toi-même. Quel autre eût osé l'entreprendre?—Ta figure ouverte, sensible, spirituelle, annonce ton caractère et ton génie.
Pour complaire à ton ombre, j'ai placé auprès de toi le portrait de ta maîtresse, à qui tous les hommes de tous les siècles demanderont éternellement compte des ouvrages sublimes dont ta mort prématurée a privé les arts.
Lorsque j'examine le portrait deRaphaël, je me sens pénétré d'un respect presque religieux pour ce grand homme qui, à la fleur de son âge, avait surpassé toute l'antiquité, et dont les tableaux font l'admiration et le désespoir des artistes modernes.—Mon ame, en l'admirant, éprouve un mouvement d'indignation contre cette Italienne, qui préféra son amour à son amant, et qui éteignit dans son sein ce flambeau céleste, ce génie divin.
Malheureuse! ne savais-tu donc pas queRaphaëlavait annoncé un tableau supérieur à celui de laTransfiguration?—Ignorais-tu que tu serrais dans tes bras le favori de la nature, le père de l'enthousiasme, un génie sublime, un dieu?
Tandis que mon ame fait ces observations, sacompagne, en fixant un œil attentif sur la figure ravissante de cette funeste beauté, se sent toute prête à lui pardonner la mort deRaphaël.
En vain mon ame lui reproche son extravagante faiblesse, elle n'est point écoutée.—Il s'établit entre ces deux dames, dans ces sortes d'occasions, un dialogue singulier qui finit trop souvent a l'avantage dumauvais principe, et dont je réserve un échantillon pour un autre chapitre.
Les estampes et les tableaux dont je viens de parler pâlissent et disparaissent au premier coup d'œil qu'on jette sur le tableau suivant: les ouvrages immortels deRaphaël, deCorrègeet de toute l'École d'Italie, ne soutiendraient pas le parallèle. Aussi je le garde toujours pour le dernier morceau, pour la pièce de réserve, lorsque je procure à quelques curieux le plaisir de voyager avec moi; et je puis assurer que, depuis que je fais voir ce tableau sublime aux connaisseurs et aux ignorans, aux gens du monde, aux artisans, aux femmes et aux enfans, aux animaux mêmes, j'ai toujours vu les spectateurs quelconques donner, chacun à sa manière, des signes de plaisir et d'étonnement: tant la nature y est admirablement rendue!
Eh! quel tableau pourrait-on vous présenter, messieurs; quel spectacle pourrait-on mettre sous vos yeux, mesdames, plus sûr de votre suffrage, que la fidèle représentation de vous-mêmes? Le tableau dont je parle est un miroir, et personne jusqu'à présent ne s'est encore avisé de le critiquer; il est, pour tous ceux qui le regardent, un tableau parfait auquel il n'y a rien à redire.
On conviendra sans doute qu'il doit être compté pour une des merveilles de la contrée où je me promène.
Je passerai sous silence le plaisir qu'éprouve le physicien méditant sur les étranges phénomènes de la lumière qui représente tous les objets de la nature sur cette surface polie. Le miroir présente au voyageur sédentaire mille réflexions intéressantes, mille observations qui le rendent un objet utile et précieux.
Vous que l'Amour a tenus ou tient encore sous son empire, apprenez que c'est devant un miroir qu'il aiguise ses traits et médite ses cruautés; c'est là qu'il répète ses manœuvres, qu'il étudie ses mouvemens, qu'il se prépare d'avance à la guerre qu'il veut déclarer; c'est là qu'il s'exerce aux doux regards, aux petites mines, aux bouderies savantes, comme un acteur s'exerce en face de lui-même avant de se présenter en public. Toujours impartial et vrai, un miroir renvoie aux yeux du spectateur les roses de la jeunesse et les rides de l'âge, sans calomnier et sans flatter personne.—Seul, entre tous les conseillers des grands, il leur dit constamment la vérité.
Cet avantage m'avait fait désirer l'invention d'un miroir moral, où tous les hommes pourraient se voir avec leurs vices et leurs vertus. Je songeais même à proposer un prix à quelque académie pour cette découverte, lorsque de mûres réflexions m'en ont prouvé l'inutilité.
Hélas! il est si rare que la laideur se reconnaisse et casse le miroir! En vain les glaces se multiplient autour de nous, et réfléchissent avec une exactitude géométrique la lumière et la vérité; au moment où les rayons vont pénétrer dans notre œil, et nous peindre tels que nous sommes, l'amour-propre glisse son prisme trompeur entre nous et notre image, et nous présente une divinité.
Et de tous les prismes qui ont existé, depuis le premier qui sortit des mains de l'immortelNewton, aucun n'a possédé une force de réfraction aussi puissante, et ne produit des couleurs aussi agréables et aussi vives que le prisme de l'amour-propre.
Or, puisque les miroirs communs annoncent en vain la vérité, et que chacun est content de sa figure; puisqu'ils ne peuvent faire connaître aux hommes leurs imperfections physiques, à quoi servirait mon miroir moral? Peu de monde y jetterait les yeux, et personne ne s'y reconnaîtrait,—excepté les philosophes.—J'en doute même un peu.
En prenant le miroir pour ce qu'il est, j'espère que personne ne me blâmera de l'avoir placé au-dessus de tous les tableaux de l'École d'Italie. Les dames, dont le goût ne saurait être faux, et dont la décision doit tout régler, jettent ordinairement leur premier coup d'œil sur ce tableau lorsqu'elles entrent dans un appartement.
J'ai vu mille fois des dames, et même des damoiseaux, oublier au bal leurs amans ou leurs maîtresses, la danse et tous les plaisirs de la fête, pour contempler, avec une complaisance marquée, ce tableau enchanteur,—et l'honorer même de tems à autre d'un coup d'œil, au milieu de la contredanse la plus animée.
Oui pourrait donc lui disputer le rang que je lui accorde parmi les chefs-d'œuvre de l'art d'Apelles?
J'étais enfin arrivé tout près de mon bureau; déjà même, en alongeant le bras, j'aurais pu en toucher l'angle le plus voisin de moi, lorsque je me vis au moment de voir détruire le fruit de tous mes travaux, et de perdre la vie.—Je devrais passer sous silence l'accident qui m'arriva, pour ne pas décourager les voyageurs; mais il est si difficile de verser dans la chaise de poste dont je me sers, qu'on sera forcé de convenir qu'il faut être malheureux au dernier point,—aussi malheureux que je le suis, pour courir un semblable danger. Je me trouvai étendu par terre, complètement versé et renversé, et cela si vite, si inopinément, que j'aurais été tenté de révoquer en doute mon malheur, si un tintement dans la tête et une violente douleur à l'épaule gauche ne m'en avaient trop évidemment prouvé l'authenticité.
Ce fut encore un mauvais tour dema moitié.—Effrayée par la voix d'un pauvre qui demanda tout-à-coup l'aumône à ma porte, et par les aboiemens deRosine, elle fit tourner brusquement mon fauteuil, avant que mon ame eût le tems de l'avertir qu'il manquait une brique derrière; l'impulsion fut si violente, que ma chaise de poste se trouva absolument hors de son centre de gravité, et se renversa sur moi.
Voici, je l'avoue, une des occasions où j'ai eu le plus à me plaindre de mon ame; car, au lieu d'être fâchée de l'absence qu'elle venait de faire, et de tancer sa compagne sur sa précipitation, elle s'oublia au point de partager le ressentiment le plusanimal, et de maltraiter de paroles ce pauvre innocent.—"Fainéant! allez travailler," lui dit-elle (apostrophe exécrable, inventée par l'avare et cruelle richesse)! "Monsieur, dit-il alors pour m'attendrir,je suis de Chambéry...—Tant pis pour vous.—Je suis Jacques; c'est moi que vous avez vu à la campagne; c'est moi qui menais les moutons aux champs.—Que venez-vous faire ici?"—Mon ame commençait à se repentir de la brutalité de mes premières paroles.—Je crois même qu'elle s'en était repentie un instant avant de les laisser échapper. C'est ainsi que, lorsqu'on rencontre inopinément dans sa course un fossé ou un bourbier, on le voit, mais on n'a plus le tems de l'éviter.
Rosineacheva de me ramener au bon sens et au repentir: elle avait reconnuJacques, qui avait souvent partagé son pain avec elle, et lui témoignait, par ses caresses, son souvenir et sa reconnaissance.
Pendant ce tems,Joannetti, ayant rassemblé les restes de mon dîner, qui étaient destinés pour le sien, les donna sans hésiter àJacques.
PauvreJoannetti!
C'est ainsi que, dans mon voyage, je vais prenant des leçons de philosophie et d'humanité de mon domestique et de mon chien.
Avant d'aller plus loin, je veux détruire un doute qui pourrait s'être introduit dans l'esprit de mes lecteurs.
Je ne voudrais pas, pour tout au monde, qu'on me soupçonnât d'avoir entrepris ce voyage uniquement pour ne savoir que faire, et forcé, en quelque manière, par les circonstances: j'assure ici, et jure par tout ce qui m'est cher, que j'avais le dessein de l'entreprendre long-tems avant l'événement qui m'a fait perdre ma liberté pendant quarante-deux jours. Cette retraite forcée ne fut qu'une occasion de me mettre en route plus tôt.
Je sais que la protestation gratuite que je fais ici paraîtra suspecte à certaines personnes;—mais je sais aussi que les gens soupçonneux ne liront pas ce livre:—ils ont assez d'occupation chez eux et chez leurs amis; ils ont bien d'autres affaires:—et les bonnes gens me croiront.
Je conviens cependant que j'aurais préféré m'occuper de ce voyage dans un autre tems, et que j'aurais choisi, pour l'exécuter, le carême plutôt que le carnaval: toutefois, des réflexions philosophiques, qui me sont venues du ciel, m'ont beaucoup aidé à supporter la privation des plaisirs que Turin présente en foule dans ces momens de bruit et d'agitation.—Il est très-sûr, me disais-je, que les murs de ma chambre ne sont pas aussi magnifiquement décorés que ceux d'une salle de bal: le silence de macabinene vaut pas l'agréable bruit de la musique et de la danse; mais, parmi les brillans personnages qu'on rencontre dans ces fêtes, il en est certainement de plus ennuyés que moi.
Et pourquoi m'attacherais-je à considérer ceux qui sont dans une situation plus agréable, tandis que le monde fourmille de gens plus malheureux que je ne le suis dans la mienne?—Au lieu de me transporter par l'imagination dans ce superbecasin, où tant de beautés sont éclipsées par la jeuneEugénie; pour me trouver heureux, je n'ai qu'à m'arrêter un instant le long des rues qui y conduisent.—Un tas d'infortunés, couchés à demi nus sous les portiques de ces appartemens somptueux, semblent près d'expirer de froid et de misère.—Quel spectacle! Je voudrais que cette page de mon livre fût connue de tout l'univers; je voudrais qu'on sût que, dans cette ville, où tout respire l'opulence, pendant les nuits les plus froides de l'hiver, une foule de malheureux dorment à découvert, la tête appuyée sur une borne ou sur le seuil d'un palais.
Ici, c'est un groupe d'enfans serrés les uns contre les autres, pour ne pas mourir de froid.—Là, c'est une femme tremblante et sans voix pour se plaindre.—Les passans vont et viennent, sans être émus d'un spectacle auquel ils sont accoutumés.—Le bruit des carrosses, la voix de l'intempérance, les sons ravissans de la musique, se mêlent quelquefois aux cris de ces malheureux, et forment une horrible dissonance.
Celui qui se presserait de juger une ville, d'après le chapitre précédent, se tromperait fort. J'ai parlé des pauvres qu'on y trouve, de leurs cris pitoyables, et de l'indifférence de certaines personnes à leur égard; mais je n'ai rien dit de la foule d'hommes charitables qui dorment pendant que les autres s'amusent, qui se lèvent à la pointe du jour, et vont secourir l'infortune sans témoins et sans ostentation.—Non, je ne passerai point cela sous silence:—je veux l'écrire sur le revers de la pageque tout l'univers doit lire.
Après avoir ainsi partagé leur fortune avec leurs frères; après avoir versé le baume dans ces cœurs froissés par la douleur, ils vont dans les églises, tandis que le vice fatigué dort sur l'édredon, offrir à Dieu leurs prières, et le remercier de ses bienfaits: la lumière de la lampe solitaire combat encore dans le temple celle du jour naissant, et déjà ils sont prosternés aux pieds des autels,—et l'Éternel, irrité de la dureté et de l'avarice des hommes, retient sa foudre prête à frapper!
J'ai voulu dire quelque chose de ces malheureux dans mon voyage, parce que l'idée de leur misère est souvent venue me distraire en chemin. Quelquefois, frappé de la différence de leur situation et de la mienne, j'arrêtais tout-à-coup ma berline, et ma chambre me paraissait prodigieusement embellie. Quel luxe inutile! Six chaises! deux tables! un bureau! un miroir! quelle ostentation! Mon lit surtout, mon lit couleur de rose et blanc, et mes deux matelas, me semblaient défier la magnificence et la mollesse des monarques de l'Asie.—Ces réflexions me rendaient indifférens les plaisirs qu'on m'avait défendus: et, de réflexions en réflexions, mon accès de philosophie devenait tel, que j'aurais vu un bal dans la chambre voisine, que j'aurais entendu le son des violons et des clarinettes, sans remuer de ma place;—j'aurais entendu de mes deux oreilles la voix mélodieuse deMarchesini, cette voix qui m'a si souvent mis hors de moi-même,—oui, je l'aurais entendue sans m'ébranler:—bien plus, j'aurais regardé, sans la moindre émotion, la plus belle femme de Turin;Eugénieelle-même, parée de la tête aux pieds par les mains de MlleRapous[2].—Cela n'est cependant pas bien sûr.
[2]Fameuse marchande de modes à l'époque duVoyage autour de ma Chambre, il y a environ trente-trois ans.
[2]Fameuse marchande de modes à l'époque duVoyage autour de ma Chambre, il y a environ trente-trois ans.
Mais, permettez-moi de vous le demander, messieurs; vous amusez-vous autant qu'autrefois au bal et à la comédie?—Pour moi, je vous l'avoue, depuis quelque tems toutes les assemblées nombreuses m'inspirent une certaine terreur.—J'y suis assailli par un songe sinistre.—En vain je fais mes efforts pour le chasser, il revient toujours comme celui d'Athalie.—C'est peut-être parce que l'ame, inondée aujourd'hui d'idées noires et de tableaux déchirans, trouve partout des sujets de tristesse,—comme un estomac vicié convertit en poisons les alimens les plus sains.—Quoi qu'il en soit, voici mon songe:—Lorsque je suis dans une de ces fêtes, au milieu de cette foule d'hommes aimables et caressans, qui dansent, qui chantent,—qui pleurent aux tragédies, qui n'expriment que la joie, la franchise et la cordialité, je me dis:—Si, dans cette assemblée polie, il entrait tout-à-coup un ours blanc, un philosophe, un tigre, ou quelque autre animal de cette espèce, et que, montant à l'orchestre, il s'écriât d'une voix forcenée:—"Malheureux humains! écoutez la vérité qui vous parle par ma bouche: vous êtes opprimés, tyrannisés; vous êtes malheureux; vous vous ennuyez.—Sortez de cette léthargie!"
"Vous, musiciens, commencez par briser ces instrumens sur vos têtes; que chacun s'arme d'un poignard: ne pensez plus désormais aux délassemens ni aux fêtes; montez aux loges, égorgez tout le monde; que les femmes trempent aussi leurs mains timides dans le sang!"
"Sortez, vous êteslibres, arrachez votre roi de son trône et votre Dieu de son sanctuaire!"
—Eh bien! ce que le tigre a dit, combien de ces hommescharmansl'exécuteront?—Combien peut-être y pensaient avant qu'il entrât? Qui le sait?—Est-ce qu'on ne dansait pas à Paris il y a cinq ans[3]?
"Joannetti, fermez les portes et les fenêtres.—Je ne veux plus voir la lumière; qu'aucun homme n'entre dans ma chambre;—mettez mon sabre à la portée de ma main,—sortez vous-même, et ne reparaissez plus devant moi!"
[3]On voit que ce chapitre fut écrit en 1794; il est aisé de s'apercevoir, en lisant cet ouvrage, qu'il fut laissé et repris.
[3]On voit que ce chapitre fut écrit en 1794; il est aisé de s'apercevoir, en lisant cet ouvrage, qu'il fut laissé et repris.
"Non, non, reste,Joannetti; reste, pauvre garçon: et toi aussi, maRosine, toi qui devines mes peines et qui les adoucis par tes caresses; viens, maRosine; viens.—V consonne et séjour."
La chute de ma chaise de poste a rendu le service au lecteur de raccourcir mon voyage d'une bonne douzaine de chapitres, parce qu'en me relevant je me trouvai vis-à-vis et tout près de mon bureau, et que je ne fus plus à tems de faire des réflexions sur le nombre d'estampes et de tableaux que j'avais encore à parcourir, et qui auraient pu alonger mes excursions sur la peinture.
En laissant donc sur la droite les portraits deRaphaëlet de sa maîtresse, le chevalier d'Assaset la bergère des Alpes, et longeant sur la gauche du côté de la fenêtre, on découvre mon bureau: c'est le premier objet et le plus apparent qui se présente aux regards du voyageur, en suivant la route que je viens d'indiquer.
Il est surmonté de quelques tablettes servant de bibliothèque;—le tout est couronné par un buste qui termine la pyramide, et c'est l'objet qui contribue le plus à l'embellissement du pays. En tirant le premier tiroir à droite, on trouve une écritoire, du papier de toute espèce, des plumes toutes taillées, de la cire à cacheter.—Tout cela donnerait l'envie d'écrire à l'être le plus indolent.—Je suis sûr, ma chèreJenny, que, si tu venais à ouvrir ce tiroir par hasard, tu répondrais à la lettre que je t'écrivis l'an passé.—Dans le tiroir correspondant gisent confusément entassés les matériaux de l'histoire attendrissante de la prisonnière de Pignerol, que vous lirez bientôt, mes chers amis[4].
Entre ces deux tiroirs est un enfoncement où je jette les lettres à mesure que je les reçois: on trouve là toutes celles que j'ai reçues depuis dix ans; les plus anciennes sont rangées, selon leurs dates, en plusieurs paquets: les nouvelles sont pêle-mêle; il m'en reste plusieurs qui datent de ma première jeunesse.
Quel plaisir de revoir dans ces lettres les situations intéressantes de nos jeunes années, d'être transportés de nouveau dans ces tems heureux que nous ne reverrons plus!
Ah! comme mon cœur est plein! comme il jouit tristement, lorsque mes yeux parcourent les lignes tracées par un être qui n'existe plus! Voilà ses caractères, c'est son cœur qui conduisait sa main, c'est à moi qu'il écrivait cette lettre, et cette lettre est tout ce qui me reste de lui!
Lorsque je porte la main dans ce réduit, il est rare que je m'en tire de toute la journée. C'est ainsi que le voyageur traverse rapidement quelques provinces d'Italie, en faisant à la hâte quelques observations superficielles, pour se fixer à Rome pendant des mois entiers.—C'est la veine la plus riche de la mine que j'exploite. Quel changement dans mes idées et dans mes sentimens! quelle différence dans mes amis! Lorsque je les examine alors et aujourd'hui, je les vois mortellement agités pour des projets qui ne les touchent plus maintenant. Nous regardions comme un grand malheur un événement; mais la fin de la lettre manque, et l'événement est complètement oublié: je ne puis savoir de quoi il était question.—Mille préjugés nous assiégeaient; le monde et les hommes nous étaient totalement inconnus; mais aussi, quelle chaleur dans notre commerce! quelle liaison intime! quelle confiance sans bornes!
Nous étions heureux par nos erreurs.—Et maintenant:—ah! ce n'est plus cela; il nous a fallu lire, comme les autres, dans le cœur humain;—et la vérité, tombant au milieu de nous comme une bombe, a détruit pour toujours le palais enchanté de l'illusion.
[4]L'auteur n'a pas tenu parole, et, si quelque chose a paru sous ce titre, l'auteur duVoyage autour de ma Chambredéclare qu'il n'y entre pour rien.
[4]L'auteur n'a pas tenu parole, et, si quelque chose a paru sous ce titre, l'auteur duVoyage autour de ma Chambredéclare qu'il n'y entre pour rien.
Il ne tiendrait qu'à moi de faire un chapitre sur cette rose sèche que voilà, si le sujet en valait la peine: c'est une fleur du carnaval de l'année dernière. J'allai moi-même la cueillir dans les serres duValentin, et le soir, une heure avant le bal, plein d'espérance et dans une agréable émotion, j'allai la présenter à MmedeHautcastel. Elle la prit,—la posa sur sa toilette, sans la regarder et sans me regarder moi-même.—Mais comment aurait-elle fait attention à moi? elle était occupée à se regarder elle-même. Debout devant un grand miroir, toute coiffée, elle mettait la dernière main à sa parure: elle était si fort préoccupée, son attention était si totalement absorbée par des rubans, des gazes et des pompons de toute espèce amoncelés devant elle, que je n'obtins pas même un regard, un signe.—Je me résignai: je tenais humblement des épingles toutes prêtes, arrangées dans ma main; mais son carreau se trouvant plus à sa portée, elle les prenait à son carreau,—et, si j'avançais la main, elle les prenait de ma main—indifféremment;—et, pour les prendre, elle tâtonnait, sans ôter les yeux de son miroir, de crainte de se perdre de vue.
Je tins quelque tems un second miroir derrière elle, pour lui faire mieux juger de sa parure; et, sa physionomie se répétant d'un miroir à l'autre, je vis alors une perspective de coquettes, dont aucune ne faisait attention à moi. Enfin, l'avouerai-je? nous faisions, ma rose et moi, une fort triste figure.
Je finis par perdre patience, et, ne pouvant plus résister au dépit qui me dévorait, je posai le miroir que je tenais à la main, et je sortis d'un air de colère, et sans prendre congé.
"Vous en allez-vous?" me dit-elle en se tournant de côté pour voir sa taille de profil.—Je ne répondis rien; mais j'écoutai quelque tems à la porte, pour savoir l'effet qu'allait produire ma brusque sortie.—"Ne voyez-vous pas, disait-elle à sa femme de chambre, après un instant de silence,ne voyez-vous pas que cecaracoest beaucoup trop large pour ma taille, surtout en bas, et qu'il y faut faire une baste[5]avec des épingles?"
Comment et pourquoi cette rose sèche se trouve là sur une tablette de mon bureau, c'est ce que je ne dirai certainement pas, parce que j'ai déclaré qu'une rose sèche ne méritait pas un chapitre.
Remarquez bien, mesdames, que je ne fais aucune réflexion sur l'aventure de la rose sèche. Je ne dis point que MmedeHautcastelait bien ou mal fait de me préférer sa parure, ni que j'eusse le droit d'être reçu autrement.
Je me garde encore avec plus de soin d'en tirer des conséquences générales sur la réalité, la force et la durée de l'affection des dames pour leurs amis.—Je me contente de jeter ce chapitre (puisque c'en est un), de le jeter, dis-je, dans le monde, avec le reste du voyage, sans l'adresser à personne, et sans le recommander à personne.
Je n'ajouterai qu'un conseil pour vous, messieurs; c'est de vous mettre bien dans l'esprit qu'un jour de bal votre maîtresse n'est plus à vous.
Au moment où la parure commence, l'amant n'est plus qu'un mari, et le bal seul devient l'amant.
Tout le monde sait, de reste, ce que gagne un mari à vouloir se faire aimer par force; prenez donc votre mal en patience et en riant.
Et ne vous faites pas illusion, monsieur: si l'on vous voit venir avec plaisir au bal, ce n'est point en votre qualité d'amant, car vous êtes un mari; c'est parce que vous faites partie du bal, et que vous êtes, par conséquent, une fraction de sa nouvelle conquête; vous êtes unedécimaled'amant: ou bien, peut-être, c'est parce que vous dansez bien, et que vous la ferez briller: enfin, ce qu'il peut y avoir de plus flatteur pour vous, dans le bon accueil qu'elle vous fait, c'est qu'elle espère qu'en déclarant pour son amant un homme de mérite comme vous, elle excitera la jalousie de ses compagnes; sans cette considération, elle ne vous regarderait seulement pas.
Voilà donc qui est entendu; il faudra vous résigner, et attendre que votre rôle de mari soit passé.—J'en connais plus d'un qui voudraient en être quittes à si bon marché.
[5]Terme national employé en badinant pourrempli.
[5]Terme national employé en badinant pourrempli.
J'ai promis un dialogue entre mon ame et l'autre; mais il est certains chapitres qui m'échappent, ou plutôt il en est d'autres qui coulent de ma plume, comme malgré moi, et qui déroutent mes projets: de ce nombre est celui de ma bibliothèque, que je ferai le plus court possible.—Les quarante-deux jours vont finir, et un espace de tems égal ne suffirait pas pour achever la description du riche pays où je voyage si agréablement.
Ma bibliothèque donc est composée de romans, puisqu'il faut vous le dire,—oui, de romans et de quelques poètes choisis.
Comme si je n'avais pas assez de mes maux, je partage encore volontairement ceux de mille personnages imaginaires, et je les sens aussi vivement que les miens: que de larmes n'ai-je pas versées pour cette malheureuseClarisseet pour l'amant deCharlotte!
Mais si je cherche ainsi de feintes afflictions, je trouve, en revanche, dans ce monde imaginaire, la vertu, la bonté, le désintéressement, que je n'ai pas encore trouvés réunis dans le monde réel où j'existe.—J'y trouve une femme comme je la désire, sans humeur, sans légèreté, sans détour: je ne dis rien de la beauté; on peut s'en fier à mon imagination: je la fais si belle qu'il n'y ait rien à redire. Ensuite, fermant le livre, qui ne répond plus à mes idées, je la prends par la main, et nous parcourons ensemble un pays mille fois plus délicieux que celui d'Éden. Quel peintre pourrait représenter le paysage enchanté où j'ai placé la divinité de mon cœur? et quel poète pourra jamais décrire les sensations vives et variées que j'éprouve dans ces régions enchantées?
Combien de fois n'ai-je pas maudit ceCléveland, qui s'embarque à tout instant dans de nouveaux malheurs qu'il pourrait éviter!—Je ne puis souffrir ce livre et cet enchaînement de calamités; mais, si je l'ouvre par distraction, il faut que je le dévore jusqu'à la fin.
Comment laisser ce pauvre homme chez lesAbaquis? que deviendrait-il avec ces sauvages? J'ose encore moins l'abandonner dans l'excursion qu'il fait pour sortir de sa captivité.
Enfin, j'entre tellement dans ses peines, je m'intéresse si fort à lui et à sa famille infortunée, que l'apparition inattendue des férocesRuintonsme fait dresser les cheveux: une sueur froide me couvre lorsque je lis ce passage, et ma frayeur est aussi vive, aussi réelle que si je devais être rôti moi-même, et mangé par cette canaille.
Lorsque j'ai assez pleuré et fait l'amour, je cherche quelque poète, et je pars de nouveau pour un autre monde.
Depuis l'expédition des Argonautes jusqu'à l'assemblée des Notables; depuis le fin fond des enfers jusqu'à la dernière étoile fixe au-delà de la voie lactée, jusqu'aux confins de l'univers, jusqu'aux portes du chaos, voilà le vaste champ où je me promène en long et en large, et tout à loisir; car le tems ne me manque pas plus que l'espace. C'est là que je transporte mon existence, à la suite d'Homère, deMilton, deVirgile, d'Ossian, etc.
Tous les événemens qui ont eu lieu entre ces deux époques, tous les pays, tous les mondes et tous les êtres qui ont existé entre ces deux termes, tout cela est à moi, tout cela m'appartient aussi bien, aussi légitimement que les vaisseaux qui entraient dans lePiréeappartenaient à un certain Athénien.
J'aime surtout les poètes qui me transportent dans la plus haute antiquité: la mort de l'ambitieuxAgamemnon, les fureurs d'Oreste, et toute l'histoire tragique de la famille desAtrées, persécutée par le ciel, m'inspirent une terreur que les événemens modernes ne sauraient faire naître en moi.
Voilà l'urne fatale qui contient les cendres d'Oreste. Qui ne frémirait à cet aspect?Électre! malheureuse sœur, apaise-toi: c'estOrestelui-même qui apporte l'urne, et ces cendres sont celles de ses ennemis!
On ne retrouve plus maintenant de rivages semblables à ceux duXanteou duScamandre;—on ne voit plus de plaines comme celles de l'Hespérieou de l'Arcadie. Où sont aujourd'hui les îles deLemnoset deCrète? Où est le fameux labyrinthe? Où est le rocher qu'Arianedélaissée arrosait de ses larmes?—On ne voit plus deThésées, encore moins d'Hercules; les hommes, et même les héros d'aujourd'hui sont des pygmées.
Lorsque je veux me donner ensuite une scène d'enthousiasme, et jouir de toutes les forces de mon imagination, je m'attache hardiment aux plis de la robe flottante du sublime aveugle d'Albion, au moment où il s'élance dans le ciel, et qu'il ose approcher du trône de l'Éternel.—Quelle muse a pu le soutenir à cette hauteur, où nul homme avant lui n'avait osé porter ses regards?—De l'éblouissant parvis céleste que l'avareMammonregardait avec des yeux d'envie, je passe avec horreur dans les vastes cavernes du séjour de Satan;—j'assiste au conseil infernal; je me mêle à la foule des esprits rebelles, et j'écoute leurs discours.
Mais il faut que j'avoue ici une faiblesse que je me suis souvent reprochée.
Je ne puis m'empêcher de prendre un certain intérêt à ce pauvre Satan (je parle du Satan deMilton) depuis qu'il est ainsi précipité du ciel. Tout en blâmant l'opiniâtreté de l'esprit rebelle, j'avoue que la fermeté qu'il montre dans l'excès du malheur, et la grandeur de son courage, me forcent à l'admiration malgré moi.—Quoique je n'ignore pas les malheurs dérivés de la funeste entreprise qui le conduisit à forcer les portes des enfers pour venir troubler le ménage de nos premiers parens, je ne puis, quoi que je fasse, souhaiter un moment de le voir périr en chemin, dans la confusion du chaos. Je crois même que je l'aiderais volontiers sans la honte qui me retient. Je suis tous ses mouvemens, et je trouve autant de plaisir à voyager avec lui que si j'étais en bonne compagnie. J'ai beau réfléchir qu'après tout c'est un diable, qu'il est en chemin pour perdre le genre humain, que c'est un vrai démocrate, non de ceux d'Athènes, mais de ceux de Paris; tout cela ne peut me guérir de ma prévention.
Quel vaste projet! et quelle hardiesse dans l'exécution!
Lorsque les spacieuses et triples portes des enfers s'ouvrirent tout-à-coup devant lui à deux battans, et que la profonde fosse du néant et de la nuit parut à ses pieds dans toute son horreur,—il parcourut d'un œil intrépide le sombre empire du chaos; et, sans hésiter, ouvrant ses vastes ailes, qui auraient pu couvrir une armée entière, il se précipita dans l'abîme.
Je le donne en quatre au plus hardi.—Et c'est, selon moi, un des beaux efforts de l'imagination, comme un des plus beaux voyages qui aient jamais été faits,—après le voyage autour de ma chambre.
Je ne finirais pas, si je voulais décrire la millième partie des événemens singuliers qui m'arrivent lorsque je voyage près de ma bibliothèque. Les voyages deCooket les observations de ses compagnons de voyage, les docteursBanksetSolanderne sont rien en comparaison de mes aventures dans ce seul district: aussi je crois que j'y passerais ma vie dans une espèce de ravissement, sans le buste dont j'ai parlé, sur lequel mes yeux et mes pensées finissent toujours par se fixer, quelle que soit la situation de mon ame; et, lorsqu'elle est trop violemment agitée, ou qu'elle s'abandonne au découragement, je n'ai qu'à regarder ce buste pour la remettre dans son assiette naturelle: c'est lediapasonavec lequel j'accorde l'assemblage variable et discord de sensations et de perceptions qui forme mon existence.
Comme il est ressemblant!—Voilà bien les traits que la nature avait donnés au plus vertueux des hommes. Ah! si le sculpteur avait pu rendre visibles son ame excellente, son génie et son caractère!—Mais qu'ai-je entrepris? Est-ce donc ici le lieu de faire son éloge? Est-ce aux hommes qui m'entourent que je l'adresse? Eh! que leur importe?
Je me contente de me prosterner devant ton image chérie, ô le meilleur des pères! Hélas! cette image est tout ce qui me reste de toi et de ma patrie: tu as quitté la terre au moment où le crime allait l'envahir; et tels sont les maux dont il nous accable, que ta famille elle-même est contrainte de regarder aujourd'hui ta perte comme un bienfait. Que de maux t'eût fait éprouver une plus longue vie! O mon père, le sort de ta nombreuse famille est-il connu de toi dans le séjour du bonheur? sais-tu que tes enfans sont exilés de cette patrie que tu as servie pendant soixante ans avec tant de zèle et d'intégrité? sais-tu qu'il leur est défendu de visiter ta tombe?—Mais la tyrannie n'a pu leur enlever la partie la plus précieuse de ton héritage, le souvenir de tes vertus et la force de tes exemples: au milieu du torrent criminel qui entraînait leur patrie et leur fortune dans le gouffre, ils sont demeurés inaltérablement unis sur la ligne que tu leur avais tracée; et, lorsqu'ils pourront encore se prosterner sur ta cendre vénérée, elle les reconnaîtra toujours.
J'ai promis un dialogue, je tiens parole.—C'était le matin à l'aube du jour: les rayons du soleil doraient à la fois le sommet du mont Viso et celui des montagnes les plus élevées de l'île qui est à nos antipodes; et déjàelleétait éveillée, soit que son réveil prématuré fût l'effet des visions nocturnes qui la mettent souvent dans une agitation aussi fatigante qu'inutile; soit que le carnaval, qui tirait alors vers sa fin, fût la cause occulte de son réveil; ce tems de plaisir et de folie ayant une influence sur la machine humaine comme les phases de la lune et la conjonction de certaines planètes.—Enfin,elleétait éveillée et très-éveillée, lorsque mon ame se débarrassa elle-même des liens du sommeil.
Depuis long-tems celle-ci partageait confusément les sensations de l'autre, mais elle était encore embarrassée dans les crêpes de la nuit et du sommeil; et ces crêpes lui semblaient transformés en gazes, en linons, en toile des Indes.—Ma pauvre ame était donc comme empaquetée dans tout cet attirail, et le dieu du sommeil, pour la retenir plus fortement dans son empire, ajoutait à ses liens des tresses de cheveux blonds en désordre, des nœuds de rubans, des colliers de perles: c'était une pitié pour qui l'aurait vue se débattre dans ces filets.
L'agitation de la plus noble partie de moi-même se communiquait à l'autre, et celle-ci à son tour agissait puissamment sur mon ame.—J'étais parvenu tout entier à un état difficile à décrire, lorsqu'enfin mon ame, soit par sagacité, soit par hasard, trouva la manière de se délivrer des gazes qui la suffoquaient. Je ne sais si elle rencontra une ouverture, ou si elle s'avisa tout simplement de les relever, ce qui est plus naturel; le fait est qu'elle trouva l'issue du labyrinthe. Les tresses de cheveux en désordre étaient toujours là; mais ce n'était plus unobstacle, c'était plutôt unmoyen: mon ame le saisit, comme un homme qui se noie s'accroche aux herbes du rivage; mais le collier de perles se rompit dans l'action, et les perles se défilant roulèrent sur le sofa, et de là sur le parquet de MmedeHautcastel; car mon ame, par une bizarrerie dont il serait difficile de rendre raison, s'imaginait être chez cette dame: un gros bouquet de violettes tomba par terre, et mon ame, s'éveillant alors, rentra chez elle, amenant à sa suite la raison et la réalité. Comme on l'imagine, elle désapprouva fortement tout ce qui s'était passé en son absence; et c'est ici que commence le dialogue qui fait le sujet de ce chapitre.
Jamais mon ame n'avait été si mal reçue. Les reproches qu'elle s'avisa de faire dans ce moment critique achevèrent de brouiller le ménage: ce fut une révolte, une insurrection formelle.
"Quoi donc! dit mon ame, c'est ainsi que, pendant mon absence, au lieu de réparer vos forces par un sommeil paisible, et vous rendre par-là plus propre à exécuter mes ordres, vous vous avisezinsolemment(le terme était un peu fort) de vous livrer à des transports que ma volonté n'a pas sanctionnés?"
Peu accoutumée à ce ton de hauteur, l'autrelui repartit en colère:
"Il vous sied bien, MADAME (pour éloigner de la discussion toute idée de familiarité), il vous sied bien de vous donner des airs de décence et de vertu! Eh! n'est-ce pas aux écarts de votre imagination et à vos extravagantes idées que je dois tout ce qui vous déplaît en moi? Pourquoi n'étiez-vous pas là?—Pourquoi auriez-vous le droit de jouir sans moi, dans les fréquens voyages que vous faites toute seule?—Ai-je jamais désapprouvé vos séances dans l'empyrée ou dans les Champs-Élysées, vos conversations avec les intelligences, vos spéculations profondes (un peu de raillerie, comme on voit), vos châteaux en Espagne, vos systèmes sublimes? Et je n'aurais pas le droit, lorsque vous m'abandonnez ainsi, de jouir des bienfaits que m'accorde la nature, et des plaisirs qu'elle me présente?"
Mon ame, surprise de tant de vivacité et d'éloquence, ne savait que répondre.—Pour arranger l'affaire, elle entreprit de couvrir du voile de la bienveillance les reproches qu'ellevenait de se permettre; et, afin de ne pas avoir l'air de faire les premiers pas vers la réconciliation, elle imagina de prendre aussi le ton de cérémonie.—"MADAME," dit-elle à son tour avec une cordialité affectée...—(Si le lecteur a trouvé ce mot déplacé lorsqu'il s'adressait à mon ame, que dira-t-il maintenant, pour peu qu'il veuille se rappeler le sujet de la dispute?—Mon ame ne sentit point l'extrême ridicule de cette façon de parler, tant la passion obscurcit l'intelligence!)—"MADAME, dit-elle donc, je vous assure que rien ne me ferait autant de plaisir que de vous voir jouir de tous les plaisirs dont votre nature est susceptible, quand même je ne les partagerais pas, si ces plaisirs ne vous étaient pas nuisibles, et s'ils n'altéraient pas l'harmonie qui..." Ici mon ame fut interrompue vivement:—"Non, non, je ne suis point la dupe de votre bienveillance supposée:—le séjour forcé que nous faisons ensemble dans cette chambre où nous voyageons; la blessure que j'ai reçue, qui a failli me détruire, et qui saigne encore;—tout cela n'est-il pas le fruit de votre orgueil extravagant et de vos préjugés barbares? Mon bien-être et mon existence même sont comptés pour rien, lorsque vos passions vous entraînent,—et vous prétendez vous intéresser à moi, et vos reproches viennent de votre amitié?"
Mon ame vit bien qu'elle ne jouait pas le meilleur rôle dans cette occasion;—elle commençait d'ailleurs à s'apercevoir que la chaleur de la dispute en avait supprimé la cause, et profitant de la circonstance pour faire une diversion: "Faites du café," dit-elle àJoannettiqui entrait dans la chambre.—Le bruit des tasses attirant toute l'attention de l'insurgente, dans l'instant elle oublia tout le reste. C'est ainsi qu'en montrant un hochet aux enfans, on leur fait oublier les fruits malsains qu'ils demandent en trépignant.
Je m'assoupis insensiblement pendant que l'eau chauffait.—Je jouissais de ce plaisir charmant dont j'ai entretenu mes lecteurs, et qu'on éprouve lorsqu'on se sent dormir. Le bruit agréable que faisaitJoannetti, en frappant de la cafetière sur le chenet, retentissait sur mon cerveau et faisait vibrer toutes mes fibres sensitives, comme l'ébranlement d'une corde de harpe fait résonneries octaves.—Enfin, je vis comme une ombre devant moi; j'ouvris les yeux, c'étaitJoannetti.—Ah! quel parfum! quelle agréable surprise! Du café! de la crème! une pyramide de pain grillé!—Bon lecteur, déjeune avec moi.
Quel riche trésor de jouissances la bonne nature a livré aux hommes dont le cœur sait jouir! et quelle variété dans ces jouissances! Qui pourra compter leurs nuances innombrables dans les divers individus et dans les différens âges de la vie?—Le souvenir confus de celles de mon enfance me fait encore tressaillir. Essaierai-je de peindre celle qu'éprouve le jeune homme dont le cœur commence à brûler de tous les feux du sentiment? Dans cet âge heureux où l'on ignore encore jusqu'au nom de l'intérêt, de l'ambition, de la haine, et de toutes les passions honteuses qui dégradent et tourmentent l'humanité; durant cet âge, hélas! trop court, le soleil brille d'un éclat qu'on ne lui retrouve plus dans le reste de la vie. L'air est plus pur;—les fontaines sont plus limpides et plus fraîches;—la nature a des aspects, les bocages ont des sentiers qu'on ne retrouve plus dans l'âge mûr. Dieux! quels parfums envoient ces fleurs! que ces fruits sont délicieux! de quelles couleurs se pare l'aurore!—Toutes les femmes sont aimables et fidèles; tous les hommes sont bons, généreux et sensibles: partout on rencontre la cordialité, la franchise et le désintéressement: il n'existe dans la nature que des fleurs, des vertus et des plaisirs.
Le trouble de l'amour, l'espoir du bonheur n'inondent-ils pas notre cœur de sensations aussi vives que variées?
Le spectacle de la nature et sa contemplation dans l'ensemble et les détails ouvrent devant la raison une immense carrière de jouissances. Bientôt l'imagination, planant sur cet océan de plaisirs, en augmente le nombre et l'intensité; les sensations diverses s'unissent et se combinent pour en former de nouvelles; les rêves de la gloire se mêlent aux palpitations de l'amour; la bienfaisance marche à côté de l'amour-propre qui lui tend la main; la mélancolie vient de tems en tems jeter sur nous son crêpe solennel, et changer nos larmes en plaisirs.—Enfin, les perceptions de l'esprit, les sensations du cœur, les souvenirs même des sens sont, pour l'homme, des sources inépuisables de plaisirs et de bonheur.—Qu'on ne s'étonne donc point que le bruit que faisaitJoannetti, en frappant de la cafetière sur le chenet, et l'aspect imprévu d'une tasse de crême, aient fait sur moi une impression si vive et si agréable.
Je mis aussitôt monhabit de voyage; après l'avoir examiné avec un œil de complaisance; et ce fut alors que je résolus de faire un chapitread hoc, pour le faire connaître au lecteur. La forme et l'utilité de ces habits étant assez généralement connues, je traiterai plus particulièrement de leur influence sur l'esprit des voyageurs.—Mon habit de voyage pour l'hiver est fait de l'étoffe la plus chaude et la plus moelleuse qu'il m'ait été possible de trouver: il m'enveloppe entièrement de la tête aux pieds; et, lorsque je suis dans mon fauteuil, les mains dans mes poches, et la tête enfoncée dans le collet de l'habit, je ressemble à la statue deVisnousans pieds et sans mains, qu'on voit dans les pagodes des Indes.
On taxera, si l'on veut, de préjugé l'influence que j'attribue aux habits de voyage sur les voyageurs; ce que je puis dire de certain, à cet égard, c'est qu'il me paraîtrait aussi ridicule d'avancer d'un seul pas mon voyage autour de ma chambre, revêtu de mon uniforme, et l'épée au côté, que de sortir et d'aller dans le monde en robe de chambre.—Lorsque je me vois ainsi habillé, suivant toutes les rigueurs de la pragmatique, non seulement je ne serais pas à même de continuer mon voyage, mais je crois que je ne serais pas même en état de lire ce que j'en ai écrit jusqu'à présent, et moins encore de le comprendre.
Mais cela vous étonne-t-il? Ne voit-on pas tous les jours des personnes qui se croient malades, parce qu'elles ont la barbe longue, ou parce que quelqu'un s'avise de leur trouver l'air malade et de le dire? Les vêtemens ont tant d'influence sur l'esprit des hommes, qu'il est des valétudinaires qui se trouvent beaucoup mieux, lorsqu'ils se voient en habit neuf et en perruque poudrée: on en voit qui trompent ainsi le public et eux-mêmes par une parure soutenue;—ils meurent un beau matin, tout coiffés, et leur mort frappe tout le monde.
On oubliait quelquefois de faire avertir plusieurs jours d'avance le comte de..... qu'il devait monter la garde:—un caporal allait l'éveiller de grand matin, le jour même où il devait la monter, et lui annoncer cette triste nouvelle; mais l'idée de se lever tout de suite, de mettre ses guêtres et de sortir ainsi, sans y avoir pensé la veille, le troublait tellement, qu'il aimait mieux faire dire qu'il était malade, et ne pas sortir de chez lui. Il mettait donc sa robe de chambre et renvoyait le perruquier; cela lui donnait un air pâle, malade, qui alarmait sa femme et toute la famille.—Il se trouvait réellement lui-mêmeun peu défaitce jour-là.
Il le disait à tout le monde, un peu pour soutenir gageure, un peu aussi parce qu'il croyait l'être tout de bon.—Insensiblement l'influence de la robe de chambre opérait; les bouillons qu'il avait pris, bon gré, mal gré, lui causaient des nausées; bientôt les parens et les amis envoyaient demander des nouvelles: il n'en fallait pas tant pour le mettre décidément au lit.
Le soir, le docteurRanson[6]lui trouvait le poulsconcentré, et ordonnait la saignée pour le lendemain. Si le service avait duré un mois de plus, c'en était fait du malade.
Qui pourra douter de l'influence des habits de voyage sur les voyageurs, lorsqu'on réfléchira que le pauvre comte de..... pensa plus d'une fois faire le voyage de l'autre monde pour avoir mis mal à propos sa robe de chambre dans celui-ci?