LETTRE VI.LES SAVANTS.

Et ne croyez pas, mon bon ami, que ce soient là des amours inventées par les versificateurs. Coupez les étamines d'une rose et isolez-la, vous verrez les pétales perdre leur splendide couleur, prendre celle de la rouille et tomber; mais loin de grossir et de se colorer, le pistil aussi tombera infécond. Les tentures de son lit nuptial lui serviront de linceul, la rose mourra sans laisser de postérité.

La rose double est une coquette d'une espèce toute particulière; vous avez lu ces contes de fées où une magicienne change en arbre ou en fleurs ses amants dédaignés; n'avons-nous pas d'ailleurs dans la mythologie Daphné changée en laurier, Clytie en tournesol, Narcisse et Adonis ne sont-ils pas devenus des fleurs auxquelles ils ont laissé leur nom? Eh bien, chacune des feuilles de rose au-delà de cinq dont s'entoure la nymphe qui habite la rose double est un de ses amants, chacun des pétales est fait d'une des étamines qu'elle avait. Certaines roses sont tellement doubles, qu'il ne leur reste pas une étamine, et alors elles n'ont jamais de graines. Notre rosier blanc, qui n'a que quatre rangées de pétales, a conservé quelques-unes des siennes.

Alorsnous quittâmesle rosier blanc, et, faisant trois pas,nous nous trouvâmesdans une hôtellerie qui a l'avantage d'être notre propre logis. Vous, mon ami, où dînez-vous? ou plutôt dînez-vous? Où couchez-vous? ou plutôt où ne couchez-vous pas?

Les anciens voleurs de grand chemin ont remarqué qu'on les emprisonnait souvent, qu'on les pendait quelquefois; ils ont cru devoir alors apporter quelques modifications dans une des plus anciennes professions; ils ont quitté ces vestes brunes, ces pantalons rouges, ces ceintures de pistolets qu'on ne retrouve plus que dans les mélodrames, ils ont revêtu un bonnet de coton et un tablier blanc, ils ont pris une patente d'aubergiste et continuent d'exercer sur les grandes routes, théâtres de leurs anciens exploits, mais aujourd'hui sous la protection immédiate des autorités et des gendarmes leurs anciens ennemis.

Dans laquelle de ces cavernes êtes-vous ce soir, si toutefois vous êtes assez heureux pour en avoir trouvé une? Quelle nourriture suspecte est offerte à votre appétit? Croyez-vous avoir une preuve suffisante que les draps de votre lit n'ont servi qu'à vous? Et avec quels insectes partagez-vous votre couche?

Vale.

Les savants sont des hommes qui, dans leurs plus grand succès, n'arrivent qu'à s'embourber un peu plus loin que les autres hommes, mais ils s'embourbent davantage.

Les savants sont des hommes qui, dans leurs plus grand succès, n'arrivent qu'à s'embourber un peu plus loin que les autres hommes, mais ils s'embourbent davantage.

Je ne sais, mon ami, ce que vous recevez sur le dos en ce moment, pour moi je recevrais de la pluie si je sortais. Je reste dans mon cabinet, et je vais m'occuper d'une espèce aussi curieuse que toutes celles que nous aurons à observer dans le cours de mon voyage et du vôtre: je veux parler des savants.

Vous vous souvenez encore de cette riante partie de votre vie pleine de gaîté, de jeux, d'affections: je veux parler de l'enfance, toujours trop tôt confiée aux pédants qui ennuient les enfants dix ans pour les rendre ennuyeux le reste de leur vie.

Représentez-vous une récréation de collège: toutes ces figures ouvertes, épanouies; ceux-ci s'exercent à sauter; ceux-là, à courir; d'autres, à lancer et à recevoir une balle; d'autres, à atteindre avec des billes d'autres billes à une grande distance. La récréationest la véritable éducation qui convient à cet âge: on y devient bien portant, vigoureux, adroit et brave. Mais l'heure fatale a sonné.

Un homme, avec des habits noirs et un visage jaune, paraît dans la cour. Tout se tait, tout s'arrête, tout s'attriste. Il faut cesser les jeux de l'enfance. Pourquoi? Sans doute pour apprendre un métier, un état, pour assurer d'avance l'indépendance de toute la vie. Nullement.

Il y a des amusements pour l'âge mûr comme il y en a pour l'enfance. La jeunesse n'a pas d'amusements, elle les méprise; elle n'en veut pas, elle exige des bonheurs.

L'enfance ne désire nullement que les autres âges partagent ses jeux. La jeunesse serait furieuse si on venait lui prendre une partie de ses félicités.

Mais l'âge mûr veut absolument qu'on partage ses amusements; cela vient de ce que ces amusements sont ennuyeux. En effet, lesdits amusements consistent à relire pour la centième fois les mêmes livres latins ou grecs.

Je ne vois pas pourquoi on ne laisserait pas chaque âge à ses plaisirs; pourquoi on oblige les enfants à s'ennuyer pendant l'âge où ils sont pour apprendre un jeu qui les amusera peut-être à un âge qu'ils ne sont pas sûrs d'atteindre. Je ne vois pas pourquoi on les force d'admirer ce qu'ils ne peuvent comprendre; pourquoi on donne une éducation entièrement littéraire à des gens qui sont destinés à s'éparpiller dans toutes les conditions humaines; pourquoi les études littéraires se bornent, pendant dix ans, à apprendre les deux seules langues qui ne se parlent pas.

J.-J. Rousseau savait fort peu le latin, et je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi Homère ne le savait pas du tout.

Ce que les savants font à l'égard des enfants, ils le font à l'égard de tout ce qu'ils approchent. Ils rendent tout ennuyeux, sec, roide, prétentieux.

Ils mettent les fleurs à l'empois.

Voyez un savant entrer dans une riante prairie ou dans un jardin parfumé, et écoutez-le; vous prendrez le jardin ou la prairie en horreur.

Ils ont commencé par former pour ces gracieuses choses qu'on appelle des fleurs, trois langues barbares, qu'ils ont ensuite mélangées pour en faire une plus barbare; puis, chaque savant y a apporté sa petite part de barbarismes nouveaux, comme on faisait, chez les anciens, à ces tas de pierres placés sur les routes, auxquels chaque voyageur devait ajouter un caillou.

Je vais écrire ici pêle-mêle ceux des mots de cette langue, faite par ces messieurs, que je me rappellerai au hasard. Vous me direz ensuite s'il n'est pas triste de voir ainsi traiter les fleurs, cettefête de la vue, comme disaient les Grecs. Écoutez bien, et remarquez que je n'en invente pas un, et que ceux que je me rappelle ne sont qu'une très petite partie de ceux usités entre ces messieurs:

Jumariées, mésocarpes, hile, péritrope, embriotége, omphalode, vasiducte, micropyle, exorhize, homotrope, coléoptile, hypoblaste, olygosperme, cariopse, akène, malvacées, trophosperme, cistées, chalaze, rutacées, piléole, cupule, lomentacée, péponide, strobile, soroze, infundibuliforme, monoclynes, ennéandrie, angiospermie, tiliacées, géraniées, quinqueloculaire, monœcie, trijugué, hermanniées, carcerule, gynobasique, pluriloculaire, sycône, aréolaire, apicifixe, globuline, supérovariées, ophylle, squammiflore, hypostaminie, didyme, méliacées, coléorhize, hespéridées, balauste, dispérianthée, hypocorollie, rhizoma, ancipitée, angule, géniculée, dichotome, stolonifère, ovée, guttifères, pentasperme, hypéricées, arille, pomacées, épicarpe, fulcracé, turion, basinerve, ligule, humifuse, aciculé, falqué, monopériginie, tubérifère, monocotylédonée, sanguisorbées, lunulé, panduriforme, pinnatifide, quadripartite, roncinée, érodée, sores, terebinthacées, antitrope, polakène, polyandrie, rhamnydes, rétuse, péricarpoïde, spathe, raptile, glume, lépicène, triquetre, amentacées, subéreux, épiblaste, conifères, atomogynie, paléole, glumelle, lodicule, spadice, calathide, anthodium, phoranthe, capparidées, polakène, symphisandrie, péristaminie, collure, obcorde, acéridées, bipartite, bilobé, sexfide, pertuse, cancellée, scabre, cilicée, ensiforme, sapindées, ribesioides, crassulées, portulacées, apocynées, anomalœcie, monoperianthée, digitinerve, pandurée, lyrée, monosepale, turbiné, triptère, hypocratériforme, urcéolé, scutellé.

En voulez-vous encore?

Verbenacées, scarieuses, lithrées, quinquefide, onagrées, papaveracées, obovées, conoïdale, incane, peltée, claviforme, canaliculé, basilaire, semiluné, pénicelliforme, penninerve, polémonaciées, éricoïdes, diospirées, endécarpe, spinescente, cirrhe, pétioléen, texaphylle, unipaléacée, dodécandrie, trichotome, plombaginées, polysperme, daphnoïdes, décidue, quinquefoliolé, unijugué, paripenné, épiphille, magnoliées, mélostomées, sarcocarpe,diakèné, atriplicées, podosperme, anonées, galéiforme, pentandre, didyname, exerte, décombante, basifixe.

En avez-vous assez? Vous auriez tort de vous gêner, il y en a encore. D'ailleurs, les savants en inventent tous les jours, et, dans tout cela, vous n'aurez pas encore un nom de fleur.

Pour ce qui est des noms de fleurs, voyez au pied d'un mur ces touffes de réséda.

Linnée, qui a fait sa part de barbarismes, mais qui a regardé les fleurs en ami, et qui, de tous les savants, est celui qui les a le moins maltraitées, Linnée disait que l'odeur du réséda était l'ambroisie. Hâtez-vous de regarder ses épis verts et fauves, de respirer son odeur suave; voici un savant, voici deux savants. Le réséda va se transformer.

D'abord, il n'y a plus d'odeur. Les botanistes n'admettent pas d'odeur. Pour eux, l'odeur ne signifie rien, pas plus que la couleur.

La couleur et l'odeur sont deux luxes, deux superfluités que les savants ont enlevées aux fleurs. Dieu les avait données aux fleurs, mais on sait la prodigalité de Dieu, si les savants n'y mettaient bon ordre, où en serions-nous?

Les savants veulent que toutes les fleurs ressemblent à celles qu'ils dessèchent dans leurs herbiers, horrible cimetière où les fleurs sont enterrées avec des épitaphes prétentieuses. L'un des savants regarde la plante et vous dit:

«C'est un câprier de la famille des capparidées, sans stipules. Les pétales de la corolle alternent avec les sépales du calice, les filaments sont hypogyne, le pistil est stipité et formé de la réunion de trois carpelles, les ovules attachées à trois trophospermes, ses graines sont souvent réniformes et ont un endosperme.»

—Tout beau, s'écrie l'autre savant, le réséda n'est point un câprier. Le réséda est une éphorbiacée, selon M. Lindley, et une cistée, suivant moi. Le calice est un involucre commun, l'ovaire globuleux, rarement uniloculaire, les graines sont roulées dans un endosperme charnu.»

—Je reconnais l'endosperme, réplique le premier savant, et j'avoue qu'il est charnu, mais je maintiens le réséda dans les capparidées. Je dirai plus, il faut n'avoir aucune teinture de botanique pour en faire une éphorbiacée.»

Arrêtons-nous, nous ferions du tort au réséda.

Écoutez un savant sur un autre sujet.

Le savant veut parler de la guimauve, une petite plante traînante à feuilles rondes, à fleurs roses, que vous aurez peine à retrouver dans l'herbe. Écoutez.

«Le calice est monosépale, les anthères sont réniformes et uniloculaires, le pistil se compose de plusieurs carpelles souvent verticillés, les fruits forment une capsule pluriloculaire qui s'ouvre en autant de valves qu'il y a de loges monospermes ou polyspermes,les graines sont généralement sans endosperme, avec les cotylédons foliacés.»

Vous n'y comprenez rien, mais retenez seulement les mots. Priez ensuite le savant de vous parler un peu des Baobab.

Le Baobab est le plus grand arbre du monde, de loin on le prend pour une forêt, son tronc a souvent cent pieds de circonférence, on assure qu'il en existe au Sénégal qui ont six mille ans.

Écoutez le savant faisant une description du Baobab:

Le calice est monosépale, les anthères sont réniformes et uniloculaires, le pistil se compose de plusieurs carpelles souvent verticillés, les fruits forment une capsule pluriloculaire qui s'ouvre en autant de valves qu'il y a de loges monospermes ou polyspermes....

Vous arrêtez le savant: Pardon, savant, lui dites-vous, c'est de la Guimauve que vous me parlez-là, ou du moins, c'est ainsi que vous me parliez de la Guimauve il n'y a qu'un instant.

«Guimauve ou Baobab, réplique le savant, c'est pour nous absolument la même chose; nous n'y voyons que de ces différences qui frappent le vulgaire, et dont la dignité de la science ne lui permet pas de s'occuper.»

Les savants ne reconnaissent par la grandeur, ni l'odeur, ni la couleur, ni le goût; pour eux le prunier est un cerisier, l'abricotier est un prunier; eux qui, en d'autres cas, donnent dix noms à la même plante, appellent tous ceux-ciprunus: l'amandier et le pêcher n'ont qu'un nom pour eux deux,amygdalus.

Et puis vous savez quels noms ravissants ont reçus, on ne sait de qui, tant de jolies fleurs des champs, les paquerettes, les marguerites, les wergiss-mein-nicht (ne m'oubliez pas), ils ne connaissent rien de cela: les marguerites et les paquerettes sont desaster, les wergiss-mein-nicht (ne m'oubliez-pas), ont reçu le nom de myosotis scorpioïdes. Ne vous semble-t-il pas, mon cher ami, que vous seriez furieux si quelque parrain avait appelé votre jolie petite Mathilde,PétronilleouRosalba?

La pluie a cessé de tomber, le soleil a percé les nuages et fait briller les gouttes restées sur les feuilles comme autant de diamants, les tiges appesanties se relèvent, une fauvette chante dans une aubépine. Laissons-là les savants.

Vale.

L'ardeur du soleil nous oblige à marcher sous les arbres; voici, sur la lisière du fourré, un coudrier qui va nous arrêter quelques instants.

Je vous ai parlé, mon ami, des petites nymphes auxquelles les roses et les autres fleurs servent de grotte et de lit nuptial, où leurs amours sont cachées par des courtines de pourpre. Toutes n'ont pas les mêmes facilités; toutes ne trouvent pas leur amant et leur époux dans le même calice, sous les mêmes feuilles; il est évident que les roses et les autres fleurs si nombreuses qui réunissent ainsi les deux sexes dans la même corolle sont comme les Guèbres qui se mariaient entre frères et sœurs; si vous alliez de ce côté, vous seriez bien fier de trouver quelque monument grossier qui rappelât cet usage aujourd'hui oublié. Le noisetier n'est point ainsi fait; les mariages s'y font à un degré prohibé peut-êtreencore, mais pour lequel on obtient des dispenses; les fleurs mâles et les fleurs femelles ne sont pas réunies dans une même corolle, mais elles naissent sur le même arbre. Les fleurs mâles paraissent les premières, d'ordinaire au commencement de février, longtemps avant les feuilles, ce sont de longs chatons d'un jaune pâle, en forme de petites grappes serrées qui pendent des extrémités supérieures des branches; elles attendent en grelottant la naissance des fleurs femelles; quelques-unes se dessèchent, meurent de froid et tombent avant que celles-ci aient daigné se montrer; mais les fleurs mâles sont beaucoup plus nombreuses; les fleurs femelles, placées au-dessous des chatons, commencent à paraître; ce sont des bourgeons verts, écailleux, terminés par un très-petit pinceau du plus beau rouge cramoisi; c'est cette petite houppe qui reçoit et retient la poussière jaune qui tombe des chatons, et voilà comment se font les noisettes.

Le coudrier rappelle quatre jolis vers de Virgile.

«Hercule aime le peuplier et Bacchus les pampres de la vigne, le myrthe est consacré a Vénus, et le laurier est chéri d'Apollon. Mais Phyllis aime les coudriers, et tant qu'elle les aimera, les coudriers l'emporteront et sur les myrthes de Vénus et sur les lauriers d'Apollon.»

On a attribué longtemps, et on attribue encore dans les campagnes éloignées, de grandes vertus à une branche de coudrier; on prétend qu'une baguette de noisetier, coupée en certain temps, avec certaines cérémonies et dans la main d'un homme purifié de certaines façons, s'incline d'elle-même sur la partie dela terre qui renferme ou une mine ou une source. Quelque loin de moi que vous soyez, vous ne trouverez pas de plus singulière croyance.

Sur le noisetier, comme sur les arbres qui l'entourent, je vois d'innombrables quantités d'insectes sans compter ceux qui par leur ténuité échappent à ma vue; il y en a sur les feuilles, il y en a sous les feuilles, il y en a dans les feuilles, c'est-à-dire dans l'épaisseur des feuilles.

Entre les deux membranes des feuilles du noisetier, de petites chenilles vivent, mangent, prennent tout leur accroissement et se filent une petite coque un peu plus grosse qu'un grain de millet. Presque tous les arbres, presque toutes les plantes ont des insectes qui vivent ainsi dans l'intérieur de leurs feuilles. Un ver qui mine les feuilles du bouillon blanc (molène), en sort un jour métamorphosé en un petit scarabée blanchâtre, en forme de charançon; celui qui s'échappe de l'épaisseur des feuilles de la mauve, après y avoir vécu et s'y être métamorphosé, est de couleur violette; un autre ver se nourrit du parenchyme entre les deux membranes des feuilles de la jusquiame qui est un violent poison, et en sort transformé en mouche.

Revenons à la chenille qui habite les feuilles du noisetier. Un petit papillon a pondu chacun de ses œufs sur une feuille différente de noisetier: il sort de l'œuf une chenille qui, armée de bonnes dents, fait à l'épiderme de la feuille une blessure par laquelle elle s'introduit dans son épaisseur; là elle avance en mangeant devant elle, à droite et à gauche; il reste si peu de la feuille qu'en la regardant devant le soleil on distingue parfaitement la mineuse. Quand elle est arrivée à son point d'accroissement, elle s'enferme dans une coque de soie dont il sort plus tard un papillon; placé, je crois, par les naturalistes dans la classe des phalènes, ce papillon, plus petit qu'une mouche ordinaire, se montre, vu à loupe, le plus richement vêtu peut-être de tous les papillons connus; sa tête est ornée de deux petites houppes blanches, sesdeux ailes supérieures sont rayées chacune de sept petites bandes, alternativement, d'or et d'argent.

Toutes les espèces ne voyagent pas dans leur feuille de la même manière; le ver qui vit dans les feuilles de ronces ne mange que devant lui; aussi son chemin a-t-il l'air d'une galerie très-étroite au commencement, et s'élargissant à mesure que l'insecte a pris lui-même du développement.

Les vers des feuilles de lilas vivent en société dans la même feuille.

Quelques-uns des fruits du noisetier, malgré leur cuirasse de bois, sont habités aussi bien que les feuilles; la fleur n'est pas encore flétrie qu'un insecte vient déposer sur elle un de ses œufs; le ver qui sort de l'œuf s'introduit facilement dans le fruit à peine formé et tout à fait mou: là il se nourrit de l'amende qui grossit à mesure qu'il grossit, qui croît à mesure qu'il la mange: mais en même temps, la coque se forme et durcit au point de braver parfois la dent de l'homme. Cet eldorado, où le ver, à l'abri de l'intempérie des saisons, avait à discrétion la nourriture qui lui convient, est devenu une prison: il faut qu'il en sorte, car c'est dans la terre qu'il doit se métamorphoser: la nature lui a donné, à l'âge qu'il a alors, des dents qui lui permettent de faire aux murailles de sa prison un trou exactement rond par lequel il s'en va. Quand vous voyez une noisette avec un trou ainsi fait, c'est que le ver qui l'habitait en est déjà sorti ou est prêt d'en sortir: le trou par lequel il est entré est cicatrisé depuis longtemps.

Quand on examine ainsi la vie de toutes ces petites créatures, partagée en deux âges si distincts, on se laisse aller à de singulières rêveries: d'abord c'est un ver d'une laide forme, condamné à une vie humble, cachée, laborieuse, entouré d'ennemis. Bientôt il cesse de manger, il se file un linceul de soie et s'y enferme. Le voici aux yeux aussi mort qu'il peut l'être: mais attendez quelques jours, et de ce linceul il sort vêtu des plus riches couleurs, avecdes ailes brillantes qui lui permettent de voltiger au-dessus de cette terre où il a rampé: au lieu d'une nourriture grossière, il suce le miel parfumé dans le nectaire des fleurs. Il trouve dans l'air une femelle belle et heureuse comme lui, et leurs amours ne finissent qu'avec leur existence.

Cette vie que nous menons sur la terre est-elle réellement notreétat parfait? Ce que nous appelons la mort est-il réellement la fin de la vie? N'avons-nous pas aussi à prendre des ailes célestes, à planer près du soleil, au-dessus des misères, des passions, des besoins d'une première existence?

Dans le catéchisme secret des francs-maçons, il est fort parlé de l'acacia.

Un compagnon doit passer maître, lefrère terriblel'introduit: le grand-maître de la loge lui fait des questions entre lesquelles il faut distinguer celles-ci:

—Quand on vous a fait voir la lumière, qu'avez-vous aperçu?

—Trois grandes lumières.

—Que signifient ces trois grandes lumières?

—Le soleil, la lune et le grand-maître de la loge.

—Combien avez-vous d'ornements dans votre loge?

—Trois: le pavé mosaïque, l'étoile flamboyante et la houppe dentelée.

—Comment étiez-vous habillé lorsque vous êtes entré dans la loge?

—Ni nu, ni vêtu, cependant d'une façon décente, et dépourvu de tous métaux (il avait en effet le genou découvert, un soulier en pantoufle, etc.).

—Quel âge avez-vous?

—Sept ans et plus.

—Êtes-vous maître?

—L'acaciam'est connu.

—Dites-moi le mot du maître!

—Dites-moi la première lettre; je vous dirai la seconde.

—M

—A

—C

—B

—E

—N

—A

—C

Etc.

Voici ce que signifie l'accacia: au commencement de la cérémonie par laquelle le compagnon passe maître, un des maîtres présents raconte au récipiendaire ce qui suit:Adoniramétait un architecte auquelSalomonavait donné à conduire les travaux de son fameux temple; le nombre des ouvriers qu'il employait et qu'il avait à payer était tel que, pour ne pas commettre d'erreur, et pour ne pas donner à un apprenti la paie de compagnon ou à un compagnon celle de maître, il convint avec chacun d'eux en particulier de mots et de signes différents pour les distinguer entre eux. Le mot de l'apprenti étaitJakin; le signe qu'il avait à faire pour se faire reconnaître en prononçant ce mot consistait à porter la main droite sur l'épaule gauche, à la retirer sur la même ligne du côté droit, et la laisser retomber sur la cuisse. Le mot des compagnons était BOOZ; leur signe était de porter la main droite sur le sein droit, les quatre doigts serrés et allongés et le pouce écarté. Les maîtres, pour se faire reconnaître, disaientJehova.

Trois compagnons imaginèrent un moyen d'avoir la paie demaîtres; ils se cachèrent dans le temple à l'heure oùAdoniramfaisait sa ronde de nuit; un de ces trois compagnons lui demanda le mot de maître en levant un bâton sur sa tête.Adoniramrépondit qu'il ne pouvait le donner que comme il l'avait reçu, et que c'était loin d'être ainsi; le compagnon lui donna un coup de bâton;Adoniramvoulut s'enfuir par une autre porte, mais il y trouva le second compagnon qui lui fit la même demande, reçut la mêmeréponse, et lui donna un autre coup de bâton; le troisième achevaAdoniram. Ils se hâtèrent de l'enterrer; mais, pour reconnaître la place, reprendre le corps et le faire disparaître, ils plantèrent sur la terre une branche d'acacia. C'est cette branche qui fit retrouverAdonirampar les autres maîtres qui, craignant que ses assassins n'eussent tiré de lui le mot demaître, crurent opportun de le changer, et substituèrent àJehovale motMacbenac.

Bernardin de Saint-Pierre, qui aimait réellement les fleurs et les arbres, et qui en a souvent parlé avec un grand charme, avait adopté un point de vue qui devait souvent lui montrer les choses tout autrement qu'elles ne sont; il pensait que l'homme était le centre et le but de la création tout entière, que tout avait été fait pour lui. Il se présentait parfois des choses qu'il était bien difficile de faire entrer dans ce système adopté presque généralement, je ne sais pourquoi. Il dit quelque part que la nature n'a placé les fleurs odorantes que dans l'herbe sur des tiges basses, ou sur des arbrisseaux, mais qu'il n'en est aucune qui s'épanouisse sur un arbre élevé. Bernardin de Saint-Pierre oubliait alors l'accacia qui monte souvent à soixante ou quatre-vingts pieds. C'est ce même système qui lui faisait dire: «A la vue de l'homme les animaux sont frappés d'amour ou de crainte.» Il laissait de côté une troisième impression qu'éprouvent beaucoup d'animaux à l'aspect de l'homme; c'est la faim et l'envie de le manger.

Il est vrai qu'il s'appuyait sur ces paroles de la Genèse, chapitre X, verset 5: «J'ai mis entre vos mains tous les poissons de la mer.» Nous autres pêcheurs des côtes de Normandie nous ne sommes pas de cette opinion; il nous faut acheter des hameçons et des cordes, nous procurer péniblement une sorte de ver qu'on appellepelouze, et ensuite aller passer la nuit au risque des mauvais temps et parfois de la mort, pour prendre ou ne pas prendre quelques-uns de ces poissons que la Genèse assure nous avoir été tous mis dans les mains.

Demandez au premier passant, pourvu qu'il soit du pays, à quiest ce grand acacia? Il vous répondra sans hésiter:—Cet acacia est à M. Stephen.—En effet, j'ai des contrats en bonne forme, qui attestent que cet acacia m'appartient. N'est-ce pas là un cruel sarcasme? Cet arbre a plus de cent ans, et il a conservé toute la vigueur de la jeunesse; moi, j'ai trente-six ans, ou plutôt il y a déjà du nombre mystérieux d'années qui m'a été accordé ou infligé, trente-six ans que j'ai dépensés et que je n'ai plus; j'ai déjà commencé à mourir, j'ai deux dents de moins, les longues veilles me fatiguent. Cet arbre a vu naître et mourir sous son ombre trois générations; si je deviens très vieux, si j'évite les accidents et les maladies, si je meurs à force de vivre, je le verrai fleurir encore trente fois, et alors quelques-uns des enfants qui jouent aux billes aujourd'hui et auxquels nous apprenons le latin malgré eux, auxquels nous faisons des tartines et qui seront les hommes d'alors, me serreront dans une boîte de sapin et iront me ranger à la file des autres sous la terre afin d'avoir un peu plus de place dessus, jusqu'à ce qu'une autre génération qu'ils auront élevée pour cela, les serre à leur tour dans des boîtes semblables, et les mette à côté de nous.

Et je dis moi-même cet arbre est à moi! et dix générations encore vivront et mourront à son ombre, et je dis que cet arbre est à moi;

Et je ne puis ni atteindre ni voir ce nid qu'un oiseau a placé sur une de ses plus hautes branches, et je dis que cet arbre est à moi; et je ne puis cueillir une seule de ses fleurs; et je dis que cet arbre est à moi!

A moi!

Il n'est pas une des choses que j'appelle miennes qui ne doive durer plus longtemps que moi; il n'y a pas un seul des boutons de mes guêtres qui ne soit destiné à me survivre énormément.

Quelle étrange chose que lapropriétédont les hommes sont si envieux! Quand jen'avais rien à moi, j'avais les forêts et les prairies, et la mer et le ciel avec les étoiles; depuis que j'ai achetécette vieille maison et ce jardin, je n'ai plus que cette maison et ce jardin.

La propriété est un contrat par lequel vous renoncez à tout ce qui n'est pas renfermé entre quatre certaines murailles.

Je me rappelle un vieux bois proche de la maison où je suis né; que de journées j'ai passées sous son ombre épaisse, dans ses allées vertes, que de violettes j'y ai cueillies au mois de mars, et que de muguet au mois de mai; que de fraises, de mûres et de noisettes j'y ai mangées; que de papillons et de lézards j'y ai poursuivis et attrapés; que de nids j'y ai découverts; comme j'y ai admiré le soir les étoiles qui semblaient fleurir dans les cimes des arbres, et le matin le soleil qui se glissait en poussière lumineuse à travers ce dôme épais de feuillage! que de suaves parfums et que de douces rêveries j'y ai respirés! que de vers j'y ai faits; comme j'y ai reluses lettres! Comme j'y allais à la fin du jour, sur une petite colline couverte d'arbres, voir se coucher le soleil dont les rayons obliques coloraient de rouge les troncs blancs des bouleaux qui m'entouraient. Ce boisn'était pas à moi, il était àun vieux marquis impotent et perclus qui n'y était probablement jamais entré; il luiappartenait!

Loin d'être le maître de la nature, ainsi que le prétendent tant de philosophes, de poëtes et de moralistes, l'homme en est l'esclave assidu; la propriété est une des amorces au moyen desquelles il se charge d'une foule de corvées singulières. Voyez cet homme qui fauche le foin, comme il est fatigué; la sueur tombe de son front. Il coupesonfoin poursoncheval; il est fier et heureux.

L'homme est chargé par la nature de récolter les graines et de les semer en terrain convenable, de labourer la terre au pied des arbres pour qu'ils reçoivent les douces et salutaires influences du soleil et de la pluie.

Le pauvre a, dans toute ville un peu habitée, une bibliothèque publique, et conséquemment à lui, de quinze à vingt mille volumes: qu'il devienne riche, il achètera une bibliothèque etdes livres à lui seul; par exemple il n'en aura que quatre ou cinq cents; mais que de joie et d'orgueil il en ressentira!

Vous êtes pauvre, la mer est à vous avec ses bruits solennels, les grandes voix de ses vents, l'aspect de ses imposantes colères et de ses calmes plus imposants encore; elle est à vous, mais elle est aussi aux autres; plus tard, quand à force de travail, d'ennuis, peut-être de bassesse, vous serez devenu plus ou moins riche, vous ferez construire un petit bassin de marbre dans votre jardin, ou du moins vous vous empresserez d'acheter et d'avoir chez vous un bocal avec deux poissons rouges.

Il y a des moments où je me demande si par hasard notre esprit ne serait pas ainsi tourné que nous appelions pauvreté ce qui est splendeur et richesse, et opulence ce qui est misère et dénûment.

Vale.

On ne sait pas bien quels sont les oignons qui ont été dieux chez les Égyptiens. Les lis; les jacynthes, les tulipes semblent avoir plus de droits à ces honneurs que l'ail et l'oignon de nos cuisines. Les Latins cependant pensaient que c'était à ceux-ci qu'appartenait ce rang élevé.

«Peuple saint et assez heureux pour voir pousser ses dieux dans ses jardins.»

Le lis blanc a bien des ennemis; les poëtes ont abusé de lui comme de la rose. Je ne sais qui l'a forcé d'entrer dans des considérationspolitiques bien au-dessous de lui. Il serait en effet difficile de dire combien il y a eu de révolutions et de gouvernements en France, depuis que cette touffe de lis a été plantée dans mon jardin, combien de systèmes et d'hommes ont été prônés et traînés aux gémonies.

Les fleurs de lis des armes de France n'ont pas été prises sur le lis de nos jardins auquel elles ne ressemblent en aucune façon. Dans les auteurs qui ont fait des volumes à ce sujet, vous verrez tantôt qu'il s'agit de l'iris jaune des marais, tantôt que les fleurs de lis étaient originairement des abeilles, d'autres fois que c'étaient des fers de lance.

Néanmoins les lis ont été enveloppés dans le sort des fleurs politiques telles que la violette, l'impériale, l'œillet rouge, etc., qui ont été tour à tour proscrites et rappelées, multipliées à l'infini ou arrachées sans pitié dans les carrés de fleurs des Tuileries, et généralement placées sous la surveillance attentive de la police, considérées comme suspectes, hostiles au pouvoir et mêlées dans plusieurs conspirations.

Les partis et les hommes qui les ont arborées et proscrites sont déjà depuis longtemps morts et presque oubliés. Et à chaque printemps ces pauvres fleurs, rentrées dans la vie privée, continuent à fleurir chacune en sa saison.

Un seul insecte semble s'être emparé des lis et y avoir établi son domicile, c'est un petit scarabée dont la forme est celle d'un carré allongé, ayant le ventre et les pattes noires et les élithres ou ailes dures, d'un écarlate éclatant; il n'y a pas de lis qui ne donne asile à quelques-uns. On les appellecriocères. Quand on en tient un, pressé dans la main, il fait entendre un bruit strident qu'on prend d'abord pour un cri, mais qui n'est que le frottement de ses derniers anneaux contre les fourreaux de ses ailes.

Il n'a pas toujours eu ce brillant costume, ce costume sous lequel il mange à peine et comme par friandise, ce costume sous lequel il semble n'avoir qu'à se promener et faire l'amour. Il a étéd'abord une sorte de ver plat, à six pattes, d'un verdâtre mêlé de brun qui demeurait alors également sur les feuilles de lis, mais qui y menait une vie toute différente. Autant il est aujourd'hui sobre et dédaigneux, autant il était alors avide et glouton. Mais c'est qu'il avait deux raisons puissantes pour manger. Les feuilles de lis dont il se nourrit ressortent presque sans altération de son corps comme si on les avait écrasées dans un mortier; par une disposition particulière de son corps, cette pâte de feuilles tombe sur lui et lui forme une maison ou plutôt une cuirasse qui le cache entièrement. Il vient cependant un jour où il songe à prendre d'autres soins. Bientôt reviendra le printemps et la saison des amours. Il n'est ni d'une forme ni surtout d'une parure faite pour plaire. Il cesse de manger, secoue son étrange vêtement, marche, s'agite, descend et s'enfonce dans la terre. Quelques mois après il en sort brillant, lustré, éclatant comme nous le voyons aujourd'hui, richement vêtu des plus beaux vernis de la Chine. Pleins de confiance en eux-mêmes, les mâles et les femelles se cherchent et ne tardent pas à se rencontrer. Puis les mâles meurent. Les femelles ont encore quelque chose à faire, elles pondent des œufs d'abord rougeâtres, puis bruns et les attachent sur le dessous des feuilles de lis, puis elles meurent à leur tour; leurs enfants trouveront en naissant la nourriture qui leur est nécessaire.

Quoi déjà des feuilles séchées; je me baisse pour prendre ces trois ou quatre feuilles mortes; les feuilles s'agitent, s'envolent. Mais il ne fait pas de vent pour les emporter ainsi. Ces feuilles sont un papillon auquel la nature a donné la forme, la couleur, la disposition, la figure entière de trois ou quatre feuilles sèches avec leurs nuances et leurs nervures. Sous sa première forme, c'est une assez grande chenille de couleur sombre, grise et brune, avec des poils bruns et une corne charnue sur l'extrémité du corps.

A propos de chenille, Pline raconte que les Romains mangeaient une sorte de gros ver blanc que l'on trouve dans les troncs des vieux chênes; c'était un mets fort recherché. On les engraissait pendant quelque temps avec de la farine avant de les servir sur les tables somptueuses des riches Romains. Cela devait faire un horrible ragoût, si toutefois les gens qui comme vous et moi mangent des huîtres ont le droit de rien accuser d'être dégoûtant.

Voici une chenille qui voyage; en effet, elle n'est pas ici chez elle, je la reconnais, elle est rayée de bleu pâle et de jaune piqueté de noir; elle vient du potager qui est là-bas derrière un rideau de peupliers, car il n'y a rien ici qui lui convienne; elle vit des feuilles de chou qu'elle partage avec d'autres chenilles vertes qui se métamorphosent en ces papillons blancs si communs dans les jardins et dans la campagne; je ne connais pas le papillon que devient celle-ci; je vais la prendre et l'emprisonner pour assister à sa métamorphose. Mais que se passe-t-il? une petite mouche d'un brun rougeâtre, dont le corps ne tient au corselet que par un fil délié, s'est abattue sur la chenille: celle-ci ne paraît pas s'en inquiéter et continue sa route. C'est probablement l'heure de son déjeuner et elle cherche un chou. Que fait cette mouche? que veut-elle? est-ce une mouche de proie? va-t-elle comme un petit aigle enlever la chenille et la porter à manger à ses petits? la chenille pèse vingt fois autant qu'elle, c'est impossible. Mais la mouche est armée d'un aiguillon deux fois long comme tout son corps et fin commeun cheveu: c'est un ennemi; elle va tuer la chenille avec cette formidable lame et sans doute la manger. Elle relève son aiguillon, et le cheveu si fin se divise en trois dans sa longueur; deux sont creux et sont les deux moitiés d'un fourreau pour le troisième qui est une tarière aiguë et dentelée; elle l'enfonce dans le corps de la chenille qui ne paraît pas s'en apercevoir. Bientôt elle retire son glaive, le renferme dans le fourreau, s'envole et disparaît. La chenille ne s'est pas arrêtée et ne s'arrête pas; elle va retrouver sa table mise et un excellent déjeuner; dans quelques jours elle descendra dans la terre pour se métamorphoser; mais si je l'enfermais pour connaître son papillon, mon attente serait trompée. La mouche qui l'a piquée, et que les naturalistes appellentichneumon, n'a fait que pondre dans son corps; cette épée, la troisième partie d'un cheveu, est creuse et a déposé l'œuf dans une partie de l'intérieur de la chenille où cette opération ne lui fait aucun mal; de cet œuf sort un ver qui mange tout doucement la chenille; celle-ci se sent mal à son aise, perd l'appétit et fait sa coque; mais dans la coque son hôte incommode ne cesse de la dévorer, puis à son tour il se métamorphose et devient une mouche semblable à celle que nous avons vu le pondre; elle perce la coque de la chenilleet s'envole pour chercher d'abord un mâle qui la féconde, puis une chenille dans laquelle elle puisse déposer ses œufs; les mâles n'ont pas besoin de tarières et n'en ont pas.

Dans les parasites que vous rencontrerez là-bas comme vous en auriez trouvé ici, mon ami, pensez-vous en rencontrer d'aussi exagérés dans leur façon de manger le monde!

Chaque espèce d'ichneumon, de ceux qui pondent dans les chenilles, a sa chenille de prédilection; il y en a de si petits qu'ils pondent dans un œuf de papillon dans lequel ils glissent leur tarière; le ver naît dans l'œuf et y trouve de quoi se nourrir jusqu'à ce que, changé en mouche, il en casse la coquille pour prendre sa volée.

Il y a dans nos jardins, et parmi ceux qui prétendent les aimer, des braves gens qui sont un peu comme vous, mon ami; ils n'estiment une fleur qu'à proportion qu'elle est rare et qu'elle vient de loin. J'ai vu souvent des collections de curieux et d'amateurs, de ces gens qui n'ont dans la possession d'autre plaisir que celui assez méprisable de savoir que les autres ne possèdent pas, de ces gens qui ont des fleurs non pour les voir, mais pour les montrer; leurs fleurs les plus chéries, celles qui m'étaient montrées avec le plus d'ostentation, celles qui servaient de prétexte au ton le plus dédaigneux pour moi, étaient des plantes rares, il est vrai, mais si peu éclatantes, si effacées par les autres plantes plus communes, que je me considère comme un homme bon, excellent, plein de douceur et de bénignité pour n'avoir succombé qu'une seule fois à la tentation de dire à leur fastueux propriétaire:

—Cette plante est très rare, Monsieur?

—Oui, Monsieur, extrêmement rare.

—Ah! j'en suis bien aise, Monsieur.

—Pourquoi cela, Monsieur?

—Pensez-vous la posséder seul, Monsieur?

—Oui, Monsieur, je la possède seul.

—J'en suis enchanté, Monsieur.

—Et pourquoi cela, Monsieur?

—Parce que, Monsieur, cela me donne l'assurance de ne pas la rencontrer souvent.

Voici la plante la plus belle, la plus riche, la plus majestueuse: c'est lepavot; comme ses feuilles d'un vert glauque sont bien découpées, comme sa tige s'élève droite et flexible; les boutons de ses fleurs sont penchées languissamment sur la terre; mais un jour ou deux avant de s'épanouir, ils se redressent graduellement et présentent au ciel leur belle et riche coupe; on peut dire alors d'eux, avec plus de vérité que de l'homme, que le signe de sa noblesse est qu'il regarde naturellement le ciel, ce qui n'est pas vrai pour l'homme. Un homme qui voudrait conserver la dignité que lui prête Ovide,

cet homme gagnerait un horrible torticolis, et y renoncerait au bout d'un quart-d'heure.

Voici le bouton relevé; déchirez son enveloppe verte, voyez comme ses splendides pétales y sont renfermés, sans ordre, chiffonnés, on dirait le sac de nuit d'un étudiant qui part en vacances. Comment la nature peut-elle traiter avec aussi peu de soin une si riche et si fine étoffe? N'y a-t-il pas un peu de dédain affecté là-dedans pour la pourpre? Je ne sais que la fleur de la grenade, qui est rouge aussi, dont les pétales soient dans leur enveloppe chiffonnés comme les pétales du pavot. Mais, tranquillisez-vous, à peine la fleur est-elle épanouie, qu'un air tiède vient lisser les pétales de la grenade et du pavot, et les rend unis comme ceux des autres fleurs.

Les différentes fleurs ont différentes manières de s'envelopper dans leur bouton où il faut qu'elles tiennent si peu de place. Les pétales des roses se recouvrent les uns les autres par portion deleurs côtés; leliseronest roulé et plié comme les filtres de papier, etc., etc. Il en est de même des feuilles dans le bourgeon; celles dusyringasont pliées en long, moitié sur moitié, celles de l'aconitle sont dans leur largeur du haut en bas, plusieurs fois sur elles-mêmes; celles dugroseillersont plissées comme un éventail; celles de l'abricotiersont roulées sur elles-mêmes, etc., etc.

Un spectacle curieux est encore de voir les tiges sortir de terre au commencement du printemps, plusieurs plantes vivaces ont fait la part de l'hiver et de la mort; elles leur ont livré leurs feuilles de l'été; elles se sont cachées profondément sous terre.

Mais voici qu'une pluie douce et un vent tiède les avertissent que la belle fête du printemps va commencer; il faut que chaque plante se prépare à entrer en scène et à jouer son rôle. Quelques-unes sont tout à fait mortes; mais avant de mourir, elles ont confié à la terre leurs graines, petits œufs fécondés que couvent les premiers rayons du soleil de mars, et qui s'empressent d'éclore; les autres ont divers procédés pour percer la terre durcie sur elles par le froid et par le vent; celles qui ont des feuilles fermes et aiguës comme lesjacynthes, lesglaïeuls, lesnarcisses, les réunissent en pointes serrées et se font facilement passage; lesnarcisseset lesglaïeulsen appliquent deux l'une sur l'autre et sortent comme dans une lame aplatie; lesjacynthesenferment leur fleur, déjà formée, dans trois feuilles aiguës et creusées en rainures dont la réunion ne forme qu'une seule pointe; d'autres, comme lespivoines, enveloppent leurs premiers bourgeons d'un fourreau qui tombe après qu'ils sont sortis de terre.

Mais comment feront lesanémonesdont les feuilles sont larges, profondément découpées et sans aucune consistance? Elles font monter la queue de chaque feuille courbée en deux par son milieu; c'est un coude arrondi qui se charge de percer la terre et sort comme la moitié d'un anneau; puis, tandis qu'un des côtés est retenu par la racine, l'autre, auquel tient la feuille plissée, est tirépar en haut sans qu'elle soit froissée le moins du monde; une fois sortie elle se développe et s'étale.

Revenons à notre pavot.

Il y en a de rouges dans toutes les nuances, de blancs, de panachés de rouge et de blanc, de violets; il n'y en a ni de jaunes, ni de bleus, ni de verts; je n'en connais pas qui soient panachés de blanc et de violet. Malgré les nombreuses variétés de fleurs qu'on croit découvrir chaque jour, chacune a des limites fixes et infranchissables; on a semé, depuis vingt ans, quarante lieues peut-être de graines de dahlias sans qu'on ait pu avoir un dahlia bleu, malgré que le violet soit très fréquent; je ne raconterai pas tout ce qu'on a fait pour avoir une rose bleue.

La rose a de plus que le pavot la couleur jaune.

Un pied de pavot sème de lui-même plus de trente mille graines; on les a toujours vus renfermés dans le rouge, le blanc et le violet. Beaucoup de jardiniers parlent de roses vertes provenant de la greffe du rosier sur le houx, de roses noires faites au moyen de la greffe sur le cassis; ce sont des contes absurdes, il n'y a pas de fleurs noires, et il y en a très peu de vertes, surtout d'un vert franc; je n'en sais guère qu'une qui soit réellement jolie, sans parler de certaines amaryllis, c'est celle dudaphné-lauréolequi vient dans les bois, et qui porte de charmantes fleurs vertes odorantes, dont le centre est occupé par des étamines d'un beau jaune orangé; il fleurit dans le mois de février.

Voilà encore, mon ami, un charmant voyage que je fais sans changer de place. Quand vous êtes en bateau, il semble que le bateau est immobile et que les deux rives fuient de chaque côté en déroulant à vos yeux leurs rivages, leurs peupliers et leurs saules, et leurs fleurs diverses, et les maisons qui les bordent: c'est une chose qu'on a remarquée cent fois; mais les gens sont si décidés à ne voir que ce qu'ils ont lu, que je n'ai jamais vu consigné nulle part que si les bords du rivage paraissent marcher en sens inverse du bateau, cette illusion ne s'étend qu'à une certaine distance, etque s'il se trouve plus près de l'horizon d'autres arbres et d'autres bâtiments, ceux-ci semblent au contraire suivre le sens du bateau, et que ces deux lignes d'arbres et de maisons se croisent d'une marche simultanée en sens opposé.

Il me semble être le jouet d'une illusion semblable à celle qu'on éprouve en voiture et en bateau lorsque je vois les fleurs paraître chacune à leur tour autour de moi, je crois presque voyager. Il paraîtrait en effet que l'on change de place, tant l'on voit changer de décors et d'acteurs la scène, quelque petite et resserrée qu'il me plaise de la choisir. Il n'y a pas un acteur qui paraisse avant son tour; ils semblent sortir chacun de la terre ou de leur enveloppe à un signal ou plutôt à une réplique donnée. Asseyez-vous et voyagez:

Le vent aigre de l'hiver a balayé les feuilles; les troncs et les branches dépouillés des arbres offrent des couleurs variées; le bois ducornouillerest d'un rouge éclatant, celui dufrêne doréest jaune, les branches dugenêt d'Espagnesont du vert de l'émeraude, le tronc du bouleau est blanc, les branches qui ont poussé sur lestilleuls, pendant l'été, sont d'un rouge violet; il y a unframboisierque les jardiniers appellent à bois bleu et qui est d'un violet splendide; quelquesérablesont leurs branches vertes; lenoyer d'Amériqueest noir. Mais les mousses végètent et fleurissent, et au pied d'un arbre larose de Noël, l'ellébore noirépanouit ses fleurs semblables à des roses simples, blanches ou roses pâle; letussillage odorant, l'héliotroped'hiver étale du sein d'un large feuillage arrondi ses houppes grises et roses qui répandent au loin une suave odeur de vanille.

Mais décembre est fini, ces deux acteurs disparaissent au premier signal que donnent les gelées; voici janvier qui couvre la terre de neige, la gelée fend les arbres, c'est une scène nouvelle; le rouge-gorge s'approche des maisons en voltigeant, lecalycanthe du Japonouvre sur celles de ses branches nues qui sortent de la neige de petites fleurs pâles, jaunes et violettes, qui exhalent un doux parfumqui rappelle à la fois l'odeur du jasmin et celle de la jacynthe; c'est un long monologue, c'est la seule fleur qui s'épanouisse en plein air pendant les grands froids; bientôt ses fleurs se dessèchent et tombent, ses branches grises restent nues; les feuilles ne se montreront qu'au printemps.

Qui va paraître avec le mois de février? lescoudrierslaissent pendre leurs longs chatons jaunes et ouvrent leurs petits pinceaux carmin; ledaphné-lauréole, dont je vous parlais tout à l'heure, est bientôt suivi d'un autredaphnéqu'on appellebois gentilet qui a des fleurs pareilles aux siennes, mais lilas, roses ou blanches; l'hépatiqueouvre ses petites roses doubles, roses ou bleu foncé; c'est une sorte de premier acte, une exposition où les personnages se sont présentés presque un à un, ou au plus deux à deux.

Mais en mars les arbres à fruits étalent leur riche parure; l'amandier se couvre de fleurs blanches rosées, l'abricotier de fleurs blanches, le pêcher de fleurs roses; auprès de l'eau lepas d'âneouvre ses houppes dorées; lesprimevèresfleurissent sur la terre et lesgirofléesjaunes sur les murs; lescrocusouvrent dans le gazon,parmi les étoiles blanches despaquerettes, comme de petits lis, leurs corolles jaunes, violettes ou rayées de violet et de blanc; quelques violettes fleurissent sous les feuilles sèches tombées des arbres à l'automne; puis tout cela disparaît comme d'un coup de baguette.

Lajacyntheouvre ses épis bleu-violet, roses, blancs ou jaunâtres, et toutes les fleurs qui l'ont précédée reconnaissent ce signal et disparaissent; leur rôle est joué, elles reviendront l'année prochaine à une autre représentation.

Regardez-les bien, admirez leurs formes variées, leurs couleurs fraîches ou éclatantes, respirez leurs parfums divers, vous ne les verrez peut-être plus; vous avez tout au plus à voir vingt ou trente représentations semblables.

Mais vous les voyez partir sans regret, elles sont remplacées par tant d'autres. En effet, les fleurs seront bientôt si nombreuses, qu'il deviendrait impossible de les compter: tout fleurit ou semble fleurir, arbres, herbes, papillons, mais chacun a son jour, chacun a son heure, aucun ne devance, aucun ne dépasse le moment prescrit. Le printemps et l'été s'écoulent, la foule s'éclaircit; lesreines marguerites, la vraie fleur de l'automne, sont remplacées par lesdahlias, lesdahliaspar lesasters, lesastersse fanent à l'apparition deschrysanthèmesde l'Inde. Il y a une variété dechrysanthèmesà petites fleurs jaunes qui paraît la dernière de toutes et ferme la marche.

Et avec chaque feuille, chaque fleur, naissent et meurent les insectes qui les habitent et qui s'en nourrissent, et aussi ceux qui mangent ceux-là; les fleurs sèment leurs graines qui sont des œufs; les insectes pondent leurs œufs qui sont des graines; après quoi refleurissent les ellébores et les tussillages et éclosent les insectes auxquels ces plantes appartiennent. Une fleur qui naît ou qui meurt, c'est un monde avec ses habitants.

Mais si vous ne voulez pas attendre toute l'année, ou si votre mémoire vous sert mal, restez là seulement une journée, voyezcomme tout passe devant vous, voyez comme tout voyage pour vous montrer des objets nouveaux. Ma lettre est longue; demain seulement je ferai le voyage de la journée comme je viens de faire celui de l'année.

Vale.

Le soleil n'est pas encore à l'horizon, cependant les ombres de la nuit commencent à se dissiper. Combien de plaisirs fatigants et malsains on achète à prix d'or, quand, pour rien, on peut jouir chaque jour du plus solennel spectacle... de la création du monde.

En effet, la nuit avait enlevé à tous les objets leur forme et leur couleur, voici le jour qui vient les leur rendre.

Au jardin, les fleurs jaunes et les fleurs blanches sont les premières qui reçoivent leur coloris. Les fleurs roses, rouges, bleues, sont encore invisibles et n'existent pas pour les yeux; le feuillage commence à montrer sa forme, mais il est noir. Les fleurs roses sont peintes à leur tour, puis les rouges, puis les bleues; toutes les formes sont distinctes. Déjà l'hémérocalle, une sorte de lisjaune fermé pendant la nuit, rouvre sa corolle et commence à répandre une odeur de jonquille. Leléontodon, fleur couleur dor, a étalé avant l'hémérocallesa fleur rayonnante dans l'herbe où lespaquerettesencore fermées tiennent réunis en faisceaux leurs petits rayons d'argent dont elles montrent alors le dessous qui est d'un beau rose.

Les oiseaux se réveillent et chantent. Le ciel prend une teinte rose; les nuages gris deviennent d'un lilas clair; l'orient s'épanouit en un jaune lumineux; lescerisiersplacés à l'occident teignent de rose leur écorce grise sous le premier rayon que lance obliquement le soleil. Voici l'astre du jour, l'astre de la vie, qui monte dans sa gloire et dans sa majesté, un globe de feu s'élève à l'horizon.

Toutes les plantes se réveillent, l'acaciaavait ses feuilles pliées et appliquées les unes contre les autres; les voilà qui se séparent et se dressent. Lelupinà fleur bleue, qui a des feuilles d'un vert cendré et faites comme des mains, avait resserré ses doigts et laissé tomber ses bras contre sa tige; ses feuilles s'écartent et se relèvent.

Lelupina fait écrire bien des pages par les savants;Virgilea dit quelque parttristis... lupinus. PourquoiVirgilea-t-il appelé lelupin triste? L'espèce dont nous parlons est d'un port charmant, la fleur en est d'une forme agréable et d'une belle couleur, d'autres espèces répandent un suave parfum. PourquoiVirgilea-t-il dit que lelupinétait triste? Dieu sait les raisons qu'en ont trouvées les savants; plusieurs volumes ont à ce sujet été commis tant par les savants botanistes que par les savants commentateurs, on n'a jamais pu s'accorder.

Je sais deux questions de la même force et que nous nous faisions au collége: l'une restait indécise comme la question dulupin tristel'a été jusqu'ici, l'autre recevait une solution de même que la tristesse du lupin va être expliquée tout à l'heure.

Pourquoi, demandait un écolier à un autre,le saumon est-ille plus hypocrite des poissons?Le camarade cherchait quelque temps, mais, comme il n'était pas savant de profession, il disait: Je ne sais pas. Un savant ne dit jamaisje ne sais pas, il préfère l'erreur à l'ignorance; je ne sais pas, disait l'écolier, attendant le mot de l'énigme. Ni moi non plus, répondait l'autre, si je le savais je ne le demanderais pas. L'autre question était celle-ci: On sait que saint Paul en allant je ne sais où fit une chute de cheval:Dic mihi, quæso, disait-on,dic, sanctus Paulus cur cecidit?Dis-moi pourquoi saint Paul est tombé de cheval? La réponse longtemps cherchée finissait par être celle-ci:Quia bene non se tenuit: Parce qu'il ne s'est pas bien tenu. Je déclare ces deux réponses parfaitement claires, parfaitement sages et raisonnables: il s'en faut de beaucoup que les savants procèdent ainsi; cependant la seule raison pour laquelle Virgile a appelé lelupin triste, c'est qu'il avait besoin, pour la mesure de son vers, de deux syllabes longues que lui fournissait le mottristis. Cela n'est pas rare chez les poëtes latins, que j'aime raisonnablement, mais que je ne fais pas semblant de porter aux nues pour colorer d'un prétexte convenable l'envie et la malveillance contre les contemporains.

Mais continuons à voir se réveiller les plantes. Labalsamine, qui avait penché ses feuilles vers la terre, les relève vers le ciel; l'onagre, qui au contraire avait relevé les siennes, et en avait embrassé sa tige, les écarte et les laisse un peu fléchir.

Les insectes commencent à bourdonner.

Lesouci pluvialouvre sa fleur qui est un disque violet, entouré de rayons blancs par-dessus, violâtres par-dessous.

Lenénuphar blanc, qui avait hier soir fermé sa fleur s'épanouit de nouveau; lesvolubilis, qui grimpent en guirlandes chargées de fleurs roses, violettes, blanches, rayées, ferment leurs fleurs qui se sont ouvertes pendant la nuit. Lesbelles-de-jourépanouissent à leur tour leurs fleurs bleues et jaunes. Chaque plante fleurit à l'heure qui lui a été fixée; le soleil qui force l'une à s'ouvrir,oblige l'autre à se fermer, et cependant elles n'ont aucune différence à l'œil.

Les insectes, les papillons et les mouches de toutes couleurs se répandent de toutes parts.

Mais leléontodonse ferme vers trois heures de l'après-midi. Lesouci pluvialne tarde pas à imiter son exemple, à moins que le temps ne soit pluvieux, car alors il se serait refermé plus tôt. Lapaquerette, qui s'était étalée au soleil se resserre et redevient rose. Graduellement, les feuilles de l'acaciase replient ainsi que celles des autres arbres dont nous avons vu ce matin le réveil; labelle-de-jourse ferme, le soleil va se coucher; la fleur blanche dunénupharrassemble ses pétales et les resserre. Les oiseaux ont cessé de chanter et se disputent leur place sous les feuilles; vous voyez reparaître au ciel les couleurs que vous y avez admirées ce matin, mais elles ont pris des nuances plus sévères et plus foncées. Le rose du matin est rouge le soir, le jaune est orange, le lilas est devenu violet; le globe de feu descend et disparaît dans une brume rouge qui semble la cendre allumée d'un volcan. Les arbres de l'orient à leur tour reçoivent l'adieu et le dernier regard du soleil comme les arbres de l'occident avaient reçu son bonjour et son premier rayon. On entend au loin coasser lesgrenouilles, lesscarabéesvolent lourdement, lecerf-volantet lerhinocérossortent des creux des chênes, lesstercorairesbleus et violets, et plus richement vêtus que les rois, sortent de la bouse de vache.

Voici la nuit.

Mais la nuit a ses oiseaux, ses fleurs et ses insectes qui dormaient pendant le jour et qui s'éveillent lorsque les autres s'endorment.

La lune est leur soleil.

Labelle-de-nuita ouvert ses petits cornets pourpres, jaunes ou blancs. Une variété, dont la fleur blanche supportée par un long tube a le centre d'un riche violet, exhale une douce odeur.L'énothèreétale ses belle coupes jaunes parfumées. Lesvolubilisattendront le milieu de la nuit.

Pendant ce temps les étoiles s'épanouissent au ciel. Dans l'herbe, lesluciolesfemelles commencent à briller d'un feu vert et phosphorique: c'est seulement l'extrémité inférieure de leur corps et le dessous qui est ainsi lumineux. Lalucioleest au jour un insecte aplati, se traînant sur six mauvaises pattes; le soir elle se met sur le dos pour que le phare qu'elle allume se voie de plus loin.

Vous connaissez l'histoire d'Héroet deLéandre, c'étaient deux amants séparés par un bras de mer. Chaque nuitLéandretraversait le détroit à la nage pour aller passer quelques instants auprès d'Héro. Je ne sais siHéroétait bien belle, mais avec la première venue et des obstacles on fait une passion.Ovidedit qu'elle était ravissante, j'en croisOvide. Une nuit, une tempête s'élève pendant queLéandres'efforce en vain de gagner l'autre rive, guidé par le fanal que son amante allume chaque soir. Le poète met dans sa bouche une plainte touchante, il prie la tempête de ne le noyer qu'au retour; la tempête fut sourde et la malheureuseHérovit arriver à ses pieds le cadavre de son amant.

Laluciolen'allume de même son fanal et ne prend tant de soin de le mettre en évidence, que parce que c'est lui qui la désigne à une foule de petitsLéandresvagabonds, auxquels la nature a accordé des ailes. Les mâles des lucioles sont beaucoup plus petits que les femelles, et, je le croirais, beaucoup plus nombreux, caril est rare qu'on en voie moins de trois ou quatre entourer en tous sens une femelle de leurs soins empressés. Ils ne sont pas lumineux.

Pendant qu'à l'exemple de Diogène, mais pour un autre motif, laluciolecherche unhommeavec sa lanterne, une grandephalènepasse auprès de moi; ses ailes font entendre un bruit semblable à celui que ferait un petit oiseau. En effet, elle est beaucoup plus grosse que certains oiseaux-mouches. Elle passe au-dessus de toutes les fleurs qui dorment, elle cherche; elle sait que dans ces belles coupes de grenat et de topaze desbelles-de-nuitet desénothèresun doux nectar est préparé pour elle. La voici au-dessus d'uneénothère: elle plane sans toucher la fleur, ses ailes semblent immobiles, tant elle les agite vivement. Alors elle développe une trompe roulée sous sa tête, et qui échappait à la vue, mais qui est plus longue que l'insecte entier. Cette trompe se sépare en deux; chacune des deux est une trompe parfaite, au moyen de laquelle elle suce au fond des fleurs le miel qu'elles renferment.

Il ne faut pas croire que, pour ne sortir que la nuit, ce papillon, que les naturalistes appellentsphinx, ait négligé sa parure. Il a les ailes d'un gris nué de divers bruns et noirs. Le corps est peint d'anneaux blancs, roses et noirs, séparés dans la longueur du corps par une raie grise.

En voici un autre qui est encore plus richement vêtu: son corps et ses ailes sont de deux couleurs, vert olive et rose.

Mais quel cri plaintif se fait entendre sur ce jasmin? Est-ce ce grandsphinxqui s'y est posé qui s'avise de gémir ainsi? Si le cri qu'il fait entendre est lamentable, son aspect n'est pas non plus fort réjouissant. Ses ailes supérieures sont nuées de couleurs sombres; les inférieures sont d'un orange terne et pâle, avec des bandes noires. Son corps est rayé d'anneaux noirs et de ce même orange triste: mais c'est sur son corselet que la nature s'est permis une singulière fantaisie: des taches oranges et noires forment,d'une manière parfaitement distincte, la figure d'une tête de mort.

En 1730, il parut en Bretagne une grande quantité de ces papillons. Leur cri et leur figure singulière jetèrent l'épouvante dans tous les esprits. Les curés en parlèrent en chaire, et donnèrent cette apparition comme un signe évident de la colère céleste. Les imaginations furent frappées au plus haut degré, beaucoup de personnes firent des confessions publiques; un curé écrivit à ce sujet une homélie qui fut insérée dans le Mercure de France. Les plus incrédules dirent que ce prodige annonçait une peste. M.de Pontchartrain, alors secrétaire de la marine, demanda à l'Académie si quelques-unes de ces alarmes étaient fondées. L'Académie ayant répondu négativement, fut fort blâmée par l'Eglise; les pères de Trévoux proclamèrent dans leur journal que c'était à tort qu'on désabusait les gens d'une terreur salutaire: «Le public, disaient-ils, a toujours droit de s'alarmer, parce qu'il est toujours coupable, et tout ce qui lui rappelle la colère d'un Dieu vengeur est toujours respectable.»

L'espèce de cri que fait entendre ce sphinx, qui a été justement nomméAtropos, est produit par le frottement de sa trompe contre les cloisons qui la renferment. Il a été une grande chenille jaune et verte.

Ce n'est qu'assez avant dans la nuit que lesvolubilisdéplissent leurs fleurs. Il y a une petite chenille assez laide qui vit sur les volubilis, et qui devient un papillon fort joli et fort singulier; la chenille est d'un vert blanchâtre et assez velue. La phalène est d'une blancheur éclatante; ses ailes paraissent se composer de dix petites plumes d'une extrême finesse. Chacune des ailes supérieures est divisée en deux, chacune des ailes inférieures est divisée en trois parties découpées, en telle façon que ce n'est qu'avec le secours de la loupe qu'on peut voir que ce ne sont pas de véritables plumes beaucoup plus blanches que celles du cygne, beaucoup plus finement striées que celles de l'autruche.

La nuit est le temps que les arbres prennent pour aspirer l'oxigène qui est nécessaire à leur existence comme à la nôtre. Le jour, ils en expireront et en rendront à l'air beaucoup plus qu'ils n'en ont pris, l'action du soleil décomposant l'acide carbonique.

Ces deux phénomènes expliquent le danger qu'il y a à garder des végétaux la nuit dans une chambre fermée, car alors les végétaux absorbent une partie de l'oxigène et diminuent la quantité d'air respirable. Cette quantité, nécessaire à chaque homme, est plus considérable qu'on ne pense. Un homme consomme par heure au moins six mètres cubes d'air; la plupart des plaisirs pris en commun, les bals, les soirées, les spectacles, les assemblées, commencent par diminuer considérablement cette ration indispensable. Il est difficile que dans un raoût, dans une soirée comme on les donne aujourd'hui, chaque personne ait pour sa part plus d'un mètre et demi d'air respirable. Vous vous décideriez difficilement à prendre quelques-uns de ces plaisirs s'il vous fallait les acheter au prix de la privation des deux tiers de vos aliments. La privation d'air a des effets moins immédiats, mais il est probable qu'elle engendrela plus grande partie des maladies propres aux habitants des villes.

Outre que les végétaux renfermés dans une chambre absorbent une partie d'oxygène, ils expirent une partie égale d'acide carbonique, qui est un poison mortel quand il se trouve mêlé en proportion trop forte dans l'air respirable, dont il est cependant un des éléments. Cela explique également le bien-être que l'on éprouve le jour sous les arbres, bien-être qui ne vient pas seulement de l'ombre et de la fraîcheur.

Vous voyez, mon ami, que, sans qu'il soit nécessaire de changer de place, il suffit de regarder, pour voir sans cesse des choses nouvelles passer sous nos yeux. Aucune des plantes, aucun des insectes dont je vous ai parlé dans cette lettre et dans la précédente ne s'épanouit ou ne se montre, ne se ferme, ne se transforme ou ne meurt, avant ni après l'époque, le jour, l'heure qui lui a été assigné. Toujours leléontodonouvre ses rayons d'or avant que lapâqueretten'étale ses rayons d'argent; jamais l'énothèrene développe sa corolle avant que le nénuphar n'ait replié ses pétales. Lemerlesiffle le matin, lerossignolchante pendant la nuit; lessauterelles, dans les luzernes, font entendre sous la chaleur la plus ardente du soleil une sorte de coassement pareil à celui desgrenouillesdans les mares, quand le soleil se couche. Chaque instant a son intérêt, son spectacle, sa richesse et sa splendeur.


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