LETTRE XIX.

Il y a cette différence entre les amazones de l'antiquité et celles que nous rencontrons sur nos promenades, que celles-là se brûlaient un sein, et que celles-ci, grâce à des artifices de couturières, en exhibent aux yeux beaucoup plus que la nature ne leur en a réellement accordé.

Il y a cette différence entre les amazones de l'antiquité et celles que nous rencontrons sur nos promenades, que celles-là se brûlaient un sein, et que celles-ci, grâce à des artifices de couturières, en exhibent aux yeux beaucoup plus que la nature ne leur en a réellement accordé.

LES ANTHROPOPHAGES.

Vous seriez bien vain, mon cher ami, si vous pouviez, sans trop mentir, intituler ainsi une de vos lettres: Les Anthropophages! Voilà qui rehausse bien un voyageur dans sa propre estime et dans l'admiration de ses contemporains, d'avoir vu préparer la broche destinée à le faire rôtir!

Nos vêtements, sous prétexte d'honnête pudeur, ne cachent que des jambes mal faites ou des cuisses maigres, et autres défectuosités dont l'aspect porterait par trop atteinte à la chasteté. Les femmessurtout font un singulier abus du vêtement, loin de s'en servir pour cacher leurs formes, elles s'en servent pour montrer fastueusement de ces formes beaucoup plus qu'elles n'en ont réellement. Grâce au mensonge de nos habits, on ne sait guère à quoi s'en tenir les uns sur les autres, et on en est venu à aimer les habits, à s'éprendre de la laine, et à se passionner pour de la soie. Mais c'est une attestation avantageuse, que de pouvoir établir que telle peuplade de gourmets vous a jugé gras, dodu et tendre, a pensé que vous feriez un manger excellent, et a décidé en conseil privé que vous seriez non pas bouilli et assaisonné au riz, comme une vieille volaille; non pas cuit en ragoût et relevé de condiments violents et d'assaisonnements énergiques, comme une viande fade et sans goût, mais honorablement mis à la broche ou sur le gril, et servi au cresson ou simplement dans votre jus.

Je crains à chaque instant, mon cher ami, de recevoir une lettre de quelque compagnon de vos voyages, qui me dise:

Monsieur,Le 12 août 18..., le roi de l'île ***, ayant donné un grand dîner à l'occasion de ses noces avec la princesse de l'île de ***, j'ai la douleur de vous annoncer que notre malheureux ami y a figuré comme plat du milieu; si ces détails peuvent apporter quelque soulagement à votre douleur, je vous dirai que les sauvages l'ont trouvé excellent, comme nous le trouvions, hélas! avant cette funeste catastrophe, etc.

Monsieur,

Le 12 août 18..., le roi de l'île ***, ayant donné un grand dîner à l'occasion de ses noces avec la princesse de l'île de ***, j'ai la douleur de vous annoncer que notre malheureux ami y a figuré comme plat du milieu; si ces détails peuvent apporter quelque soulagement à votre douleur, je vous dirai que les sauvages l'ont trouvé excellent, comme nous le trouvions, hélas! avant cette funeste catastrophe, etc.

Mais il n'y a guère d'anthropophages, les hommes ont renoncé à se manger entre eux; ils se tuent encore, il est vrai, pour un oui ou pour un non, sous forme de duel; ils se tuent sans savoir pourquoi, comme militaires et sous prétexte de gloire; ils se ruinent, ils s'emprisonnent, ils se privent les uns les autres de pain, d'air et de liberté, etc.; de ces observations et de mille autres qu'onpourrait faire, il appert que s'ils ne se mangent plus les uns les autres, ce n'est pas par un sentiment de charité et d'amour du prochain, mais simplement parce qu'il est bien reconnu et établi aujourd'hui que l'homme est un mets plus que médiocre, dur à digérer et d'une saveur désagréable.

Je n'ai donc pas beaucoup à craindre, mon ami, que vous soyez à la broche pendant que je vous écris ces lignes; ce qui me chagrinerait à la fois et pour vous et pour ces malheureux sauvages, qui, si vous n'avez pas pris un peu d'embonpoint dans vos pérégrinations, feraient un assez mauvais dîner.

Il n'en est pas de même de moi: je suis en ce moment au milieu d'une peuplade d'anthropophagesréels, qui, vu leur taille, ne mangent pas l'homme en un seul repas, mais néanmoins se repaissent avidement de son sang; je suis au milieu d'eux, et j'y reste; je les regarde, j'étudie leurs mœurs; je me sacrifie pour l'instruction des autres hommes!

Il s'agit d'une sorte de bête féroce qui vole et fond sur l'homme avec la rapidité de l'éclair, s'abat et se cramponne sur sa chair nue, et y enfonce un instrument dont voici l'agréable appareil: d'un étui qu'il porte à la tête, il sort cinq ou six armes, les unes dentelées et barbelées, les autres pointues ou coupantes. Quand il a suffisamment scarifié notre chair, de chacune de ces lames qui sont toutes creuses il se met à aspirer de notre sang autant qu'en peuvent contenir ses intestins, qu'il a soin de débarrasser à mesure de tout ce qui pourrait y tenir de la place et y causer de l'encombrement.

Cet animal est connu sous le nom de cousin, et il y a besoin d'un assez fort microscope pour voir et discerner les formes de ses armes; mais si nous considérons le mal qu'il nous fait, non pas relativement à la douleur que nous ressentons, mais proportionnellement à sa taille, relativement à la manière dont il procède, à sa voracité, qui le fait s'exposer à la mort sans essayer de fuir une fois qu'il est à même notre sang, et jusqu'à ce qu'il ne puisse plusen contenir, jusqu'à ce qu'il en soit gonflé comme une outre et au point d'être méconnaissable; si l'on considère aussi la forme cruelle de ses armes, qui, en outre, sont toutes empoisonnées, comme le prouvent l'irritation et les tumeurs que causent leurs blessures, il faut avouer que nous ne connaissons pas dans la nature d'animal aussi féroce et aussi sanguinaire.

Couché sur l'herbe, penché sur une partie du ruisseau qui a débordé sur le gazon et y a laissé une flaque d'eau stagnante, mes regards sont attirés par de singuliers petits poissons; ils ont un peu la forme et tout à fait la grosseur d'une forte épingle, à laquelle on couperait avec sa pointe les deux tiers de sa longueur, ou plutôt ce sont de petits poissons pareils aux dauphins de la fable, aux dauphins des peintres, aux dauphins d'Arion, mais réduits à la grosseur d'une grosse tête d'épingle. Ils sont d'une remarquable vivacité. Au repos, ils se laissent flotter à la surface de l'eau, la tête en bas, parce que le conduit qui leur permet de respirer est placé à l'extrémité de la queue. Voient-ils la moindre inquiétude, ils se roulent, nagent avec rapidité, s'enfoncent et disparaissent. Ils se nourrissent probablement d'insectes imperceptibles qu'ilstrouvent dans l'eau, ou de certaines petites parties de terre ou de vase.

Mais voici le moment le plus important de la vie de nos petits dauphins. Vous les voyez changer leur position; leur tête n'est plus en bas, elle flotte sur l'eau; elle se gonfle, et sa peau brune se fend. Alors de cette fente sort une tête bientôt suivie d'un corps: vous reconnaissez le cousin qui a accompli les phases de sa première existence, et qui va entrer dans une nouvelle vie. La dépouille qu'il va quitter, son ancienne peau, devient pour lui un petit bateau qui le porte sur l'eau; car cet insecte, qui tout à l'heure vivait dans l'eau, et qui serait mort au bout de deux ou trois secondes si vous l'en aviez tiré, n'a maintenant rien tant à craindre que l'eau; il périrait inévitablement s'il la touchait. Le voici droit placé sur son ancienne peau, absolument comme un rameur dans son bateau. Le moindre souffle d'air est pour lui, comme vous pouvez le penser, une épouvantable tempête, eu égard aux dangers mortels que l'eau lui ferait courir et au peu d'épaisseur de son navire. Le bateau vogue çà et là au hasard pendant qu'il achève de se tirer dehors; puis, s'il arrive à ce résultat sans être mouillé, il s'envole et va à la chasse aux hommes, jusqu'au jour où le soin de sa postérité le ramènera sur le bord de quelque mare ou de quelque autre eau stagnante. Là, cramponné sur le bord, il livre à l'eau des paquets d'œufs qui s'écartent et prennent le large, flottant à la surface. Au bout de quelques jours, par une ouverture pratiquéeau-dessous des œufs, s'échappent de jeunes dauphins, qui se trouvent ainsi naître dans l'eau, ou ils doivent vivre jusqu'à leur transformation.

C'est ce qui attirait tout à l'heure cette jolie lavandière sur le bord du ruisseau, c'est ce qui l'a déterminée à placer son nid au pied du peuplier blanc, où je l'ai découvert. C'est une des principales nourritures des hirondelles, et il est probable que c'est lorsqu'elles ne voient plus de cousins qu'elles prennent le parti de quitter nos climats.

Dans la même flaque d'eau sont de petits vers allongés, d'un beau rouge; ils passent leur vie à faire des mouvements tellement rapides, que l'on dirait des huit en chiffres; il viendra un moment où ils se métamorphoseront en tipule, une sorte de cousin innocent qui ne mange personne que je sache, mais qui est confondu avec eux dans la même peine et dans la même nourriture par les oiseaux. Ces transformations sont des spectacles fort curieux, et qu'il ne faut que se baisser un peu pour voir. Pendant tout l'été, de midi à quatre heures, on ne peut se pencher sur une flaque d'eau stagnante sans voir en un quart d'heure vingt à trente dauphins rendre des cousins captifs à l'air et au soleil, absolument comme la baleine qui rejeta Jonas sur le rivage.

Malgré les sujets de plaintes que peuvent vous donner les cousins, il faut dire que ce sont de plus jolis insectes qu'ils n'en ont l'air; ils portent au devant de la tête desantennesen riches panaches, et leurs yeux qui, sous certains aspects, ont l'air de petites émeraudes, deviennent, vus sous un jour différent, de très-étincelants rubis.

J'ai été piqué plus de dix fois aujourd'hui pour étudier les armes de ces anthropophages, sur lesquelles je pourrais maintenant, si je ne tenais par-dessus toute chose à rester un ignorant et à en garder la réputation, écrire un traité spécialde armis.

Quoi qu'il en soit, croyez à l'amitié de ce qui reste du plus dévoué des amis.

Au fond du ruisseau on voit des petits morceaux de roseaux, des petits bâtons longs de quelques lignes qui n'ont plus que l'écorce. Ce sont des maisons, où lesphryganes, vers grisâtres, assez laids, qui se nourrissent d'herbes aquatiques, attendent le moment de sortir de l'eau sous la forme de petits papillons... pardon, savants!... de petitesnoctuelles, qui ne volent que le soir. Avant cette transformation, il vient un moment où elles s'endormentteignes, pour se réveiller papillons. Elles savent que pendant ce temps où elles ne prennent plus de nourriture, elles ont des ennemis qui ne subissent pas une diète semblable, et auxquels, pendant leur sommeil, elles ne pourraient opposer aucune résistance. Elles savent filer, et elles s'occupent de fermer par les deux bouts leur maison.

On a dit quelquefois, comme exemple d'une argumentation invincible: il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. On a oublié les portes entr'ouvertes; si laphryganefermait entièrement son domicile par les deux bouts, elle ne serait plus dans l'eau, ou du moins l'eau qu'elle y renfermerait avec elle, n'étant jamais renouvelée, perdrait en peu de temps les conditions nécessaires. Elle file un petit grillage aux deux extrémités de son habitation, puis uneamarrequ'elle attache à quelques brins d'herbes du rivage: ceci fait, elle s'endort tranquille et attendant une vie plus heureuse et plus brillante; elle s'endort dans l'eau pour se réveiller dans le soleil et dans le bleu de l'air.

Voici, presque le pied dans l'eau, untussillagevulgairement appelépas d'âne, sans doute à cause de la forme et de la largeur de ses feuilles. Ses feuilles, qui sont grandes comme la paume de la main et rondes, ne viendront que l'été; la plante ne montre pour le moment que ses fleurs; c'est la plus printanière des fleurs aquatiques, c'est une marguerite d'un jaune éclatant dont les rayons sont fins et déliés comme des cheveux. L'ancienne médecine,Hippocrate en tête, lui a longtemps attribué une influence salutaire sur le poumon; son nom même explique qu'il chasse la toux. C'est par son moyen que l'on a traité la toux et les affections catharreuses jusqu'à ce que la science, ne s'arrêtant pas dans ses progrès, ait découvert que cela n'était d'aucun effet ni sur le poumon, ni contre ses maladies, et n'était bon qu'à décorer le bord des ruisseaux au printemps, mérite bien suffisant. Malheureusement ce n'est qu'au bout d'un peu plus de mille ans que la science s'est avisée de se rectifier sur ce point. Néanmoins, on trouve encore dans presque toutes les pharmacies un bocal avec une étiquette rouge et dorée, sur laquelle est écrittussilago farfara. Ce n'est qu'un bocal de plus; cela fait partie du décor de l'officine.

La plupart des médecins, je dis la plupart pour excepter avec raison quelques-uns que j'aime de tout mon cœur, la plupart des médecins sont comme les sorciers, qui aiment bien mieux vous dire ce que fait à l'instant même le grand Mogol dans sa cour que de vous dire l'heure qui est à la montre que vous avez dans votre poche. Les médecins guérissent la peste dont quelques-uns nient l'existence et qui est inconnue dans nos climats, la lèpre qui n'existe plus que dans l'Orient et dans les livres; mais ils guérissent assez peu un cor au pied, et point du tout le rhume de cerveau.

Mais il semble ici que quelque gnome lance des flèches qui sortent de la terre et y sont retenues par leur extrémité empennée. C'est lasagittaire, si commune sur le bord des eaux tranquilles; ses feuilles sont faites exactement comme un fer de lance et supportées par un long pétiole droit et roide qui représente le bois de la flèche. Du sein de ses feuilles s'élève une tige qui porte un épi de fleurs blanches composées de trois pétales arrondis dont la base est d'un violet un peu rouge. Le haut de l'épi est occupé par les fleurs mâles chargées d'étamines jaunes qui, avec le blanc et le violet de la fleur, forment une ravissante harmonie de couleurs. Au-dessous sont les fleurs femelles qui n'ont point d'étamineset, semblables aux beautés esclaves de l'Orient, reçoivent d'en haut et humblement placées les caresses fécondes que laissent tomber leurs époux.

Les tiges de cette plante contiennent une espèce de moelle d'un goût fort agréable.

Une sorte de cresson à petites feuilles arrondies et luisantes s'étend sur le bord de l'eau et jusque dans l'eau; il se couronne de petites fleurs d'un beau bleu sombre.

Mais voici la reine des prés! Elle ne rampe pas, elle! elle élève fièrement au milieu des autres plantes sa tige qui sort d'un feuillage riche et touffu, d'un vert foncé au-dessus et blanchâtre au-dessous. Cette tige porte triomphalement un beau thyrse de petites fleurs blanches charmantes; épanouies au bas du thyrse, elles offrent, au haut, des boutons dont la forme rappelle les boutons de la fleur de l'oranger; ses fleurs, dont l'odeur est douce et délicate, mêlées dans le vin, lui donnent le fumet du vin de Malvoisie, ce qui m'inquiète relativement au fait que voici.

On sait qu'un duc de Clarence, frère d'un roi d'Angleterre, condamné à mort, demanda pour toute grâce qu'on l'étouffât dans un tonneau de vin de Malvoisie.

En effet, il y a bien des moments dans la vie où on serait enchanté d'être mort. Ce n'est que de mourir qui est désagréable; aussi l'aspect de la mort change-t-il beaucoup, suivant les circonstances.

La mort n'est pas ce grand squelette invariable que l'on nous présente d'ordinaire; elle a toutes sortes de formes et de figures, et dans le nombre il y en a beaucoup qui semblent beaucoup moins désagréables que d'autres.

Voyez-la à la guerre, elle est accompagnée du bruit des clairons et des tambours, entourée de fumée et de l'odeur capiteuse de la poudre. Glorieuse et noble, promettant des honneurs, des rubans, des grades, et les douces récompenses de l'amour et des regardsd'admiration, elle invite à la suivre, et c'est volontairement que l'homme enivré se jette dans ses bras.

Voyez-la dans un lit: le malheureux qui l'attend ne respire plus l'odeur irritante de la poudre, mais l'odeur débilitante des tisanes et des cataplasmes. Il meurt en détail; il meurt faible, craintif, idiot, se cramponnant de l'âme à la vie, et des ongles aux couvertures et aux rideaux de son lit, et aux draps qui lui serviront de linceul.

Le duc de Clarence fut donc étouffé comme il l'avait demandé.

Mais, s'il est un moyen de tromper, de voler, de donner une chose pour une autre, soyez sûr que c'est un secret très-répandu.

Qui nous assure que le vin dans lequel mourut Clarence était de véritable vin de Malvoisie? Certes l'homme qui avait choisi ce genre de mort dut sentir une dernière et fâcheuse impression s'il aperçut, au suprême moment, qu'on l'avait volé sur la qualité de vin contenu dans la tonne qui devait lui servir de cercueil.

Des petits insectes ronds à ailes dures, comme celles des scarabées, s'amusent sur l'eau d'une singulière façon; ils font des cercles avec une vivacité qui fatigue l'œil; c'est un mouvement qui doit avoir son charme, puisqu'il s'est trouvé des gens qui en ont fait une pratique et une cérémonie religieuse. L'insecte s'appellegyrin, les prêtres s'appellentderviches.

Un autre, plus grand et de forme elliptique, est unhydrophile; il a six pattes dont les dernières sont en forme de rames et lui permettent de venir au-dessus de l'eau d'où il s'envole, et de descendre au fond où il trouve sa subsistance; il pond dans une poche de soie qu'il attache sous une feuille de plante aquatique et qu'il referme quand il a pondu. La larve, c'est-à-dire l'insecte, qui a une forme différente et qui plus tard doit devenir un hydrophile, sort de l'eau quand elle est née et va s'enfoncer dans la terre un peu au-dessus de l'eau, dans un trou dont elle ressortira plus tardhydrophileparfait.

Comme je vous parlais du cresson tout à l'heure, mon ami, j'ai oublié de vous apprendre une chose que vous ne devineriez peut-être pas; c'est que pour les botanistes, pour les savants, le cresson de fontaine qui pousse dans l'eau, qu'ils appellentsisymbrium nasturtiumet la giroflée jaune qui croît sur les vieux murs, sont, à peu de détails près, une seule et même chose; la description qu'ils donnent des deux plantes est presque identique.

Il y a dans l'aspect et le bruit de l'eau un charme indéfinissable: il est des gens qui se prétendentsérieux, parce qu'ils font leurs sottises d'un air refrogné et avec des habits de certaines couleurs; qui se prétendent exclusivementgraves, parce que leurs enfantillages ne font rire que les autres. Ces gens regardent comme un signe d'idiotisme de regarder couler l'eau; j'avoue ici que c'est une occupation à laquelle je trouve un attrait singulier et une de celles auxquelles je me livre avec le plus d'ardeur. L'eau qui coule, c'est à la fois un tableau et une musique qui fait couler en même temps de ma cervelle comme un ruisseau limpide et murmurant de douces pensées, de charmantes rêveries, de mélancoliques souvenirs.

Il y a moins de gens qu'on ne le croit généralement qui regardent couler l'eau. Tel passe une heure accoudé sur le parapet d'un pont, qui contemple un pêcheur à la ligne, ou des chevaux qui halent un bateau, ou des blanchisseuses qui chantent. Mais être couché, enfoncé dans la grande herbe en fleurs, sous des saules au feuillage bleuâtre, suivre de l'œil une rivière ou un ruisseau, regarder les joncs qu'elle fait ployer et les herbes qu'elle entraîne, les vertes demoiselles qui s'arrêtent sur les fleurs roses dujonc fleuri, ou sur les fleurs blanches ou violettes dela sagittaire, ou sur les petites anémones blanches qui fleurissent sur un large tapis de verdure, verdure qui semble les cheveux verts de quelque néréide, et ne voir que cela; écouter le frôlement de leurs ailes de gaze et le murmure de l'eau contre les rives, et le bruit d'une bouffée de vent dans les feuilles du saule, et n'entendre que cela, et oublier toute autre chose, et se sentir le cœur rempli d'une joie indicible, sentir son âme fleurir et s'épanouir au soleil, comme les petites fleurs bleues desWergiss-mein-nichtet les fleurs roses dujonc fleuri; ne ressentir aucun désir et point d'autre crainte que celle de voir un gros nuage blanc qui s'enroule à l'horizon monter au ciel et cacher un instant le soleil: voilà ce que j'appelle regarder couler l'eau, voilà qui est, non pas un plaisir, mais un bonheur que je compte entre les plus grands qu'il m'ait été donné de goûter dans ma vie.

Je vous parlais tout à l'heure des blanchisseuses qui chantent au bord des rivières; voici une chanson que je me suis toujours rappelée et que chantait une fort belle fille.

Comme j'étais assis au-dessous d'un grand frêne, il en est tombé une cantharide; malgré son odeur, qui, sans être des plus mauvaises, est insupportable à cause de sa violence, je l'ai tenue quelque temps dans ma main à admirer la brillante couleur verte glacée d'or dont elle est vêtue. Beaucoup d'insectes portent leur magnificence sur les ailes; la cantharide est toute de la même couleur et du même éclat.

Cela me fit songer à la parure dont les hommes sont souvent si fiers, et dont les deux sexes se servent si laborieusement pour se plaire l'un à l'autre et se séduire mutuellement. Je comprendrais qu'un insecte qui éclate au soleil des plus riches couleurs fût fier de sa parure; je pardonnerais à l'oiseau qui le matin se secoue sous le premier rayon du jour et se trouve richement vêtu d'être un peu vaniteux de son plumage, parce que les ailes du papillon et les plumes de l'oiseau leur appartiennent et sont une partie d'eux-mêmes. Mais est-il rien qui doive rendre aussi humble que la toilette d'un homme ou d'une femme? N'est-ce pas d'abord un aveu triste que celui que notre corps est un cadavre qu'on n'embellit qu'en le cachant, but pour lequel on emploie les moyens les plus violents et les plus extraordinaires? Cette bague, cet anneau d'or orné d'une grosse perle et qui vaut mille écus, a été arrachée aux entrailles de la terre et aux rochers des abîmes de la mer. Et elle n'a pour but que de cacher un très petit espace de la main, qui vous paraît moins beau qu'un peu de métal et la gravelle d'une huître, car les femmes qui sont tout à fait contentes de leurs mains ne portent pas de bagues.

Et tout le reste de votre parure est le superflu des animaux qui broutent dans les prairies ou des insectes qui rampent sous vos pieds; il n'en est aucun auquel vous n'empruntiez un peu de sa parure. Vos plus grands et resplendissants ajustements sont pris des lambeaux que vous dérobez aux uns et aux autres, aux moutons et aux vers à soie.

Voyez passer cette femme: hier elle était douce et bonne, aujourd'hui la voilà fière et insolente; qu'y a-t-il donc de changé en elle? Rien, seulement elle a sur la tête une plume arrachée à la queue d'une autruche.

Comme une autruche doit être fière, elle qui en a tant et qui lui appartiennent!

Mais ce sera bien pis demain, quand elle s'enveloppera d'un schall fait des poils de certaines chèvres du Thibet, de chèvres que j'ai vues et qui réellement n'en paraissent pas si enorgueillies à beaucoup près que les femmes qui les leur empruntent.

Et cette robe qui vaut des regards si dédaigneux aux autres femmes, c'est la coque dont s'enveloppait un gros ver appelé ver à soie, coque qu'il abandonne avec dédain aussitôt qu'il est devenu unpapillonblanc lourd et assez laid.

C'est une chose singulière que de rapprocher cette humilité qui conduit l'homme à dérober ses propres formes, à se parer du superflu des insectes et des animaux, de la supériorité qu'il s'attribue sur toute la nature. Il faut avouer encore qu'un homme qui réunirait les facultés de certains insectes; qui pourrait, comme l'hydrophile, voler dans les airs et plonger au fond des eaux, n'aurait, pour passer pour un dieu parmi les autres hommes, qu'à ne pas trop s'opposer à la servilité naturelle qui est le partage de la plupart des hommes, même de ceux qui parlent le plus de liberté et d'indépendance. Lisez l'histoire, on n'a jamais renversé un tyran qu'au bénéfice plus ou moins immédiat d'un autre tyran. Aujourd'hui que l'on se pique de ne pas saluer le roi, on dételle les chevaux des danseuses et des courtisanes, on s'attelle à leur place, et on traîne leur carrosse en triomphe.

Nous parlions d'insectes splendidement vêtus; suivez de l'œil celui-ci qui vient de se poser sur un coquelicot: il n'est pas richement habillé, le jaune et le brun sont les couleurs de son costume, mais il a un autre luxe qui vaut bien le luxe des habits. Dans le milieu d'une allée, est un petit trou de la largeur d'un tuyau deplume; c'est l'entrée de la maison que cette espèce d'abeille s'est faite dans le sol en enlevant de sa petite caverne la terre grain à grain. Ce n'est point par hasard que vous la voyez sur un coquelicot. Elle est en train de se tailler en plein drap une tapisserie de satin ponceau dont elle veut décorer son logis. En effet, avec ses dents elle découpe sur le bord d'un des pétales de la fleur une petite pièce qui forme très régulièrement la moitié d'un ovale; elle saisit dans ses pattes la pièce pliée en deux et la porte dans sa maison. L'entrée est étroite et profonde de près de trois pouces; la pièce de satin rouge est un peu chiffonnée, mais elle l'applique contre les parois et l'étend convenablement; il faut une vingtaine de morceaux pour tendre toute la chambre. Mais vous lui pardonnerez ce luxe quand vous saurez que cet appartement si richement tendu, c'est le berceau de l'enfant qu'elle doit bientôt mettre au monde. La tapisserie est placée, elle se remet en route; il ne suffit pas au futur habitant de la jolie cellule d'être bien logé, il faut encore qu'il trouve une nourriture suffisante, car sa mère ne pourra lui en apporter: elle sera morte avant que l'œuf dont il doit sortir ne soit éclos. Elle apporte après ses pattes la poussière des étamines des fleurs qu'elle délaye avec du miel et dont elle fait un amas. Alors seulement elle dépose auprès un œuf duquel sortira un ver qui plus tard deviendra une abeille. Ce n'est pas tout: si elle laissait la maison ouverte, quelque ichneumon y pourrait venir en ennemi, ou les fourmis viendraient manger le miel. Elle détend le péristyle de sa maison, c'est-à-dire le petit conduit en tuyau de plume qui mène à l'appartement et qui était, comme le reste, revêtu de feuilles de coquelicot; puis elle pousse cette partie de tapisserie jusqu'à l'entrée de sa chambre, après quoi elle remplit de terre ce tuyau dont il est presque impossible de retrouver la trace.

Revenons au bord de mon ruisseau, loin duquel cette petite abeille nous a entraînés. Voici un arbrisseau dont les rameaux sont d'un beau jaune; c'est le saule dont les jeunes branches sont connuessous le nom d'osier; ces chatons de fleurs attirent un grand nombre d'abeilles.

Il est fort question de saules chez les poëtes anciens.

Le psalmiste raconte que les Israélites esclaves avaient suspendu leurs instruments de musique aux saules de Babylone. Virgile montre Galatée qui se cache derrière les saules.

«Elle se cache, mais elle veut qu'on la voie se cacher.»

En cent endroits il parle dessaules amersque broutent les chèvres; des saules d'unvert bleuque chérissent les abeilles.

Le bouleau élance sa tige blanche satinée sans nœuds à une grande hauteur, et livre au vent sur des branches d'une extrême finesse, son feuillage léger qui tremble au plus léger souffle. C'était le bouleau qui avait le privilége de fournir les verges à l'ancienne Université. Les Finlandais remplacent le thé par des feuilles de bouleau; les Suédois tirent de sa sève un sirop dont ils font ensuite une liqueur spiritueuse; à Londres, on en fait du vin de Champagne. Les usages les plus vertueux auxquels on le soumet sont les balais et les sabots. Pline parle du bouleau et des verges.

Betula, terribilis magistratuum virgis.

L'hièble étale à trois pieds au-dessus du sol ses riches ombelles de fleurs blanches, dont chaque ombelle est large comme les deux mains; ses fruits noirs sont remplis d'un suc violet, dont le dieu Pan, au rapport de Virgile, avait le visage teint, d'après un bizarre usage des anciens Romains qui peignaient leurs dieux aux jours solennels.

Ici mon ruisseau disparaît sous l'herbe, sous les iris à fleurs jaunes, sous une foule de plantes aquatiques et d'arbres qui aiment la fraîcheur. Il faut faire le tour d'un groupe d'arbres pour le retrouver à un endroit où il se jette dans une sorte de grande mare entourée de saules, de roseaux et d'iris.

Vale.

Une touchante pensée a consacré certaines plantes et certains arbres à ceux qui sont sortis de la vie: lecyprèsqui élève son feuillage noir comme une pyramide; le saule-pleureur qui enveloppe une tombe de ses rameaux pendants; lechèvrefeuillequi vient dans les cimetières plus beau et plus vigoureux que partout ailleurs, et qui répand une odeur suave, qui semble être l'âme des morts qui s'exhale et monte au ciel; et lapervencheavec son feuillage d'un vert sombre et ses fleurs d'un bleu lapis, si frais et si charmant, et que dans les campagnes on appelleviolette des morts. Mais il est d'autres fleurs qui se rattachent à certaines joies, à certaines douleurs mortes aussi; car l'oubli est la mort des choses qui ne vivent plus que dans le cœur.

Ces fleurs reviennent chaque année, à une époque fixe, commedes anniversaires, me redire bien des récits du passé, des espérances mortes et des croyances mortes, dont il ne reste que ce qui reste des morts chéris: une tendre tristesse et une mélancolie qui amollit le cœur.

Ces idées me reviennent en voyant ceswergiss-mein-nicht, ces petites fleurs bleues dont le pied est dans l'eau.

Pour vous, mon ami, pour tout le monde, ce grand tilleul est une tente magnifique, d'un vert transparent; vous y voyez sautiller des oiseaux, voltiger quelques faunes ou quelques sylvains, papillons qui aiment l'ombre et le silence; vous respirez la douce odeur de ses fleurs. Mais pour moi, il me semble que le vent qui agite ces feuilles me redise toutes ces choses que j'ai dites et entendues au pied d'un autre tilleul, à une époque déjà bien éloignée; l'ombre des feuilles de l'arbre et les rayons de soleil qu'elles tamisent forment pour moi des images que je ne revois que là; cette odeur m'enivre, et trouble ma raison, et me plonge dans des extases et dans des rêves. Les pythonisses voyaient l'avenir au moment de l'inspiration; moi, je revois le passé, mais non pas comme passé; je remarche chacun des pas que j'ai faits dans la vie, tout renaît pour moi, avec les couleurs des vêtements, les paroles mêmes qui ont été dites et le son de la voix. Je n'oublie d'aucun instant la moindre circonstance; en me rappelant un mot, je revois mille détails que je ne savais pas avoir remarqués; je revois les plis de sa robe et les reflets de ses cheveux; je revois comment le soleil et l'ombre se jouaient sur son visage, et quelles fleurs s'épanouissaient dans l'herbe, et quelles odeurs s'exhalaient dans l'air, et quel bruit lointain se faisait entendre; je revois, je respire, j'entends tout cela.

Si mes yeux tombent sur une de cesravenelles, de ces giroflées jaunes qui fleurissent dans les murs, si je respire son parfum balsamique, je deviens la proie d'un enchantement. J'ai vingt ans; ce n'est plus dans ce jardin-ci que je me trouve; je monte un escalier de pierres vertes de mousses, dans les fentes duquel fleurissent desravenelles, et mon cœur bat comme si j'allais la trouver au jardin.Cesliserons, ces belles cloches, violettes, blanches, roses, panachées, qui grimpent après les treillages et les arbrisseaux, me racontent quel jour nous en avons semés ensemble, et à quelle heure de la journée, et quelle forme avaient en cet instant les nuages blancs sur le ciel bleu, et comment, en nous relevant, comme nous étions baissés pour mettre les graines dans la terre, nos cheveux se touchèrent; et alors mes cheveux communiquent encore à mon âme un frisson électrique. Et comme, ensuite, tous deux, nous nous levions de bonne heure pour voir nos liserons, dont les fleurs se ferment et se flétrissent aussitôt qu'elles sont touchées par le soleil. Je sais encore lequel des liserons a fleuri le premier; c'était une grande cloche d'un beau bleu sombre, passant au violet par des gradations insensibles à mesure que l'œil approchait du fond de la fleur, qui était blanc. Il y en avait de blancs divisés par une croix rose ou une croix bleuâtre ou violette; d'autres d'un rose pâle avec une croix plus foncée; quelques-uns rayés de blanc, de rose et de violet.

Et les grandes passe-roses, au port noble et majestueux, comme celui des peupliers d'Italie. Il y en avait, dans le jardin des tilleuls, une touffe à fleurs jaunes, toujours remplie d'abeilles, de bourdons noirs et orange, et de grosses mouches noires avec des ailes violettes. Il me semble, quand je revois ici des passe-roses jaunes, et les mouches noires à ailes violettes, et les abeilles, et les bourdons bruns et orange, il me semble que ces choses, semblables à celles d'un autre temps, attirent les autres circonstances après elle, comme les grains d'un chapelet.

Fleurissez, fleurissez! monuments gracieux que j'élève ici à mes chers morts, à tout ce que j'ai cru, à tout ce que j'ai aimé, à tout ce que j'ai espéré, à tout ce qui a fleuri comme vous dans mon âme, à tout ce qui s'est flétri, mais pour toujours, tandis que chaque été vous revenez avec votre éclat, votre jeunesse et votre parfum.

Adieu.

Les aulnes, des saules de diverses sortes, des peupliers de trois, de quatre espèces, nous séparent d'un petit chemin qui conduit à la mare entourée de roseaux; là, une eau fraîche et limpide permet de voir jusqu'au fond les petites roches, et le sable et les poissons.

Il y a loin duroseau, un des premiers instruments de musique des anciens, au piano, à la flûte, au basson, à la harpe et au violon.

Il est à remarquer cependant que les miracles de la musique doivent être reportés à l'époque où les grands musiciens soufflaient dans les tuyaux d'avoine ou des tiges de roseau, ou tiraient trois cordes tendues sur une écaille de tortue.

Alors on apaisait la fureur des bêtes les plus farouches; alors on persuadait aux pierres de s'assembler elles-mêmes en muraille et de se cramponner solidement les unes aux autres; alors le son d'une flûte d'avoine endormait Argus.

Aujourd'hui qu'on a inventé et perfectionné tant d'instruments, aujourd'hui qu'on méprise non-seulement les musiciens des siècles passés, mais encore et surtout les musiciens d'hier, aujourd'hui il ne s'agit plus de bâtir des villes, d'apaiser des lions ou d'atteler des dauphins; aujourd'hui on ne peut plus décider les hommes à venir seulement écouter la musique. En effet, à l'Opéra, pour que les gens consentent à être là pendant qu'on souffle dans certains instruments et qu'on frappe sur d'autres, il est nécessaire de leur montrer des danseuses décolletées par en haut et par en bas jusqu'à la ceinture; des danseuses qui n'ont de vêtements que bien juste de quoi rendre la nudité plus indécente; des danseuses plus que nues, car elles montrent aux yeux plus encore que ce que la nature leur a donné. Il faut inventer toutes sortes de moyens et de mensonges pour persuader aux gens que tout le monde y va, sans quoi personne n'y irait.

Dans les concerts, savez-vous combien de bassesses font les pauvres diables qui les donnent, pour obtenir que les gens leur accordent dix francs, sous prétexte d'entendre des morceaux qu'ils entendent soixante fois chaque hiver?... Savez-vous quels tristes gluaux il leur faut tendre, quelles humiliations il leur faut accepter, quelles sottises il leur faut subir!

Midas avait préféré la flûte de Marsyas à la lyre d'Apollon. La flûte de Marsyas se composait de sept tuyaux d'avoine ou de roseau;... la lyre d'Apollon était une écaille de tortue sur laquelle étaient tendues trois ficelles. Apollon se fâcha, et il eut moins tort qu'on ne l'a toujours dit. En effet, les deux instruments devaient être également ennuyeux et parfaitement insupportables: il n'y avait pas de choix à faire, et on pouvait prendre pour de la malveillancela supériorité qu'accordait le roi Midas à l'avoine sur la tortue.

Apollon agit alors comme feraient bien des pianistes, s'ils l'osaient; il écorcha son rival et fit naître des oreilles d'âne à son juge.

Le roi Midas cacha ses oreilles comme il put, mais il fut obligé de les confier à son barbier, lequel, ne pouvant plus garder un pareil secret, fit un trou dans la terre, et, quand le secret l'étouffait, il allait en débarrasser son gosier eu mettant sa tête dans le trou, et en disant: «Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne.» Des roseaux crûrent dans ce trou, et quand ils étaient agités par le vent, au lieu de murmurer simplement comme font les autres, et comme le doivent d'honnêtes roseaux, ils disaient: «Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne.»

Après cette vieille histoire, nous n'osons pas parler d'un roseau, sceptre triste et ironique, accompagnant une couronne d'épines.

Le roseau (calamus) a été la première plume. Le roseau servait à faire des flèches et des cannes:

Une sorte de punaise d'un gris verdâtre sort de la vase, quitte l'eau au fond de laquelle elle a vécu jusqu'ici, et s'accroche à une petite branche de roseau; là, elle enfonce dans l'écorce du roseau deux petites griffes bien acérées qu'elle a à chaque patte; après quelques moments d'immobilité, vous voyez ses yeux devenir brillants, son dos se fend et se déchire; puis une tête s'élève par l'ouverture; après cette tête viennent le corps et les ailes d'unelibelluleoudemoiselle; les ailes sont plissées et informes, le corps est mou et ramassé; elle attend que l'air au-dehors, que la vie au-dedans, aient tout mis en bon état; au bout d'une demi-heure, elle sesecoue et s'envole, légère, svelte et richement parée des couleurs de l'émeraude, de la turquoise, et pour le moins aussi éclatante.

En effet, j'en vois une foule qui se jouent dans l'air et se posent sur les roseaux; quelques-unes s'élancent et disparaissent à tire d'aile, mais pour revenir quelques instants après. Elles vivent de proie et dévorent les insectes de l'air, comme elles mangeaient ceux de l'eau sous leur première figure.

Entre tous les insectes ce sont ceux peut-être qui ont le moins de ressemblance d'un sexe à l'autre. D'abord le mâle est plus grand que la femelle, contrairement à ce qu'on remarque dans tous les autres insectes; ensuite ils ont des vêtements tout à fait différents. En voici de grosses qui sont rayées de jaune et de noir-verdâtre; leurs mâles sont le plus souvent de couleur ardoisée; quelques mâles cependant sont jaunes comme leurs femelles. En voici d'autres d'un bleu sombre et luisant, avec des taches noires sur l'extrémité des ailes; leurs femelles sont d'un beau vert doré.

Leur manière de faire l'amour ne laisse pas que d'être singulière, quoique ce ne soit pas un procédé nouveau pour les hommes. C'est par l'obstination et l'ennui qu'elle cause, c'est par une assiduité presque hostile, que les mâles viennent à bout de séduire la beauté qui captive leur cœur, d'ordinaire de la moitié de septembre à la moitié d'octobre. Nous ne tarderons pas à en voir un exemple; voici une femelle verte et dorée qui se pose sur un jonc à fleurs roses; elle reluit coquettement au soleil; un mâle bleu l'a aperçue, il se précipite sur elle et la saisit à la gorge; il porte à l'extrémité de son long corps une pince dans laquelle il prend le col de la belle, puis il l'enlève. Jusque-là ce n'est que de la violence et de la brutalité, mais elle ne peut le conduire à grand'chose; leur conformation à tous deux est telle qu'il ne peut être heureux que du consentement de la femelle; il ne peut donc que laforcerà se donnervolontairementà lui. Il l'emporte ainsi à travers les airs, et ne la lâche plus qu'elle n'ait consenti à couronner sa flamme.

Les prairies et le bord des étangs sont témoins quelquefois de résistances d'une demi-heure.

Savez-vous ce que c'est qu'une résistance d'une demi-heure pour un insecte qui ne vit qu'un été!

J'ai vu plus d'une fois dans le monde une jeune femme entourée des hommes les plus beaux, les plus spirituels, les plus aimables, finir par se donner à quelque homme vieux et laid, que personne ne s'était avisé de craindre. Ces gens-là réussissent par le procédé dont nous venons de parler, par l'ennui, par l'obsession, par l'acharnement; parce qu'ils attendent, un moment, pendant quinze ans; ils sont ennemis de tout amant qui se présente, ils savent au besoin alarmer le mari et épouvanter la femme; ils épient toutes les impressions, tous les regards, toutes les pensées; si cependant on réussit à tromper Argus, ne croyez pas qu'il se laisse couper la tête comme celui de la Fable, Argus devient le confident de l'amour qu'il n'a pas su empêcher. Il met quinze ans à faire lechemin qu'un autre fait en huit jours ou ne fait pas du tout; aussi n'avance-t-il que d'une demi-ligne à la fois, son premier pas visible est le dernier. Et puis, il y a des femmes qui finissent par aimer l'amour d'un homme sans aimer sa personne; elles se croient amoureuses et cèdent au sentiment qu'elles croient éprouver; ce n'est que plus tard qu'un second amour vient leur ouvrir les yeux.

Les eaux et les rivages ont leurs arbres, leurs fleurs et leurs papillons, qui sont les libellules. Il est une autre sorte de libellule ou demoiselle qui, pour vous et pour moi, ressemble singulièrement à celle que nous venons de voir, mais entre lesquelles les naturalistes reconnaissent de grandes différences; ce n'est pas ici que nous les trouverons, elles n'ont pas vécu sous l'eau comme les autres, c'est au contraire dans le sable et sous le soleil le plus ardent qu'elles ont exercé leur premier état; il est plus que probable que nous les rencontrerons dans le cours de notre voyage.

Sur l'eau s'étendent de larges feuilles rondes et luisantes, d'un vert sérieux; sur ces feuilles s'épanouissent de belles roses blanches doubles; c'est lenénufar; c'est le lis des étangs. On le voit tenir ses feuilles roulées sous l'eau pendant tout le temps qu'il y a du froid à craindre; mais aussitôt que la belle saison est assurée, il allonge les pétioles de ses feuilles, et elles viennent s'étaler sur la surface de l'eau; les fleurs ne tardent pas à sortir de l'eau en bouton et à s'épanouir; le soir, elles replient leurs pétales et reprennent la forme de boutons. Quand la fleur est fécondée, quand elle a passé le temps des amours, elle n'a plus besoin d'air ni de soleil, elle redescend sous l'eau, et ne remonte plus à la surface; c'est là que se forme et que mûrit le fruit, c'est là que les graines qu'il contient seront semées dans la terre du fond de la mare.

Dans un autre coin est lenénufarà fleurs jaunes, dont la fleur est simple, mais dont les mœurs sont exactement les mêmes.

On a beaucoup parlé des qualités dunénufar; les apothicaires ont longtemps fait avec ses racines unélectuaire de chastetéfort en réputation. Les moines et les religieuses en font usage dans les couvents. Cependant cette vertu est plus que douteuse, depuis qu'on a remarqué que les paysans de certaine partie de la Suède considèrent la racine dunénufarcomme alimentaire, et la font entrer dans la composition de leur pain..... Or, il y a encore des Suédois, et il en naît tous les jours.

Il est une autre plante qui vit également dans les eaux, mais qui n'est pas dans nos jardins; c'est lavallisnère. Elle n'a pas, comme le nénufar, l'amante et l'amant réunis dans la même corolle; ils sont sur des fleurs différentes, comme nous l'avons déjà vu à l'égard d'autres plantes; mais ici la séparation paraît plus cruelle et plus invincible; les fleurs femelles sont placées sur un long pédoncule en spirale, au moyen duquel elles viennent s'épanouir comme celles des nénufars à la surface de l'eau, tandis que les fleurs mâles sont retenues au fond et à une grande profondeur parun pédoncule très court. Mais, à un moment donné, la fleur mâle se détache, monte libre à la surface, prodigue ses caresses aux amantes qui l'attendent et se laisse entraîner par le courant. La fleur femelle fécondée redescend sous l'eau, et va y mûrir et semer le fruit de ses amours.

Ici l'oponogeton dystachion, fleur blanche à étamines noires, exhale une douce odeur de vanille de sa corolle qui a l'air d'un coquillage; tandis que lemenyanthequi l'avoisine semble fait de plumes blanches, et que lepontederia cordataélève fort au-dessus de l'eau ses larges feuilles et ses épis bleus.

Quittons un moment le bord de ma mare pour aller chercher dans quelque autre coin du jardin lecyclamenqui a pour ses graines des soins analogues à ceux dunénufaret de lavallisnère. Sa racine est un gros tubercule informe, duquel sortent d'abord des feuilles qui ont la consistance et un peu la forme de celles de certainslierres, mais qui sont agréablement panachées de blanc et de vert clair. Ces feuilles forment un cercle à plusieurs rangs, en laissant au milieu d'elles un espace circulaire où la terre est nue; de cet espace s'élèvent plus tard des boutons de fleurs sur des pédoncules roulés en spirale en forme de tire-bouchons, qui se détendent graduellement et portent à quelques pouces d'élévation des fleurs blanches ou d'un violet rose, dont le centre est incliné vers la terre, et l'extrémité inférieure des pétales dressée en l'air. Quand la fleur est flétrie, quand les pétales sont desséchés, il nereste plus qu'un ovaire grossi par la fécondation, une petite capsule d'un vert rougeâtre, qui renferme les graines. Lecyclamenn'a pas dans l'air la même confiance qu'ont les autres plantes, il resserre sa spirale, et ramène sa capsule dans la terre où les graines mûriront et se trouveront toutes semées.

Loin de là, nous avons vu lesscorsonères, lesléontodonslivrer au vent leurs graines couronnées d'une aigrette en forme de plume. La plupart des plantes laissent tomber les leurs à leurs pieds. Labalsaminelance les siennes au loin. Vous connaissez labalsamine, ses fleurs rouges ou blanches, couleur de chair ou violettes, ou panachées de blanc ou de violet, ou de blanc et de rouge; lorsque ses graines sont mûres, elle fend d'elle-même la capsule qui les contient et les lance à quelques pas d'elle; elles s'échappent ainsi, le plus souvent, sous la main du jardinier qui veut les recueillir.

Vale.

Nous voici arrivés à un groupe de vieux ormes enveloppés delierrequi se rejoignent par le haut en forme d'ogives et ne laissent pas pénétrer le soleil. Sous cette ombre épaisse cependant fleurissent lessyringaet leschèvrefeuilles; les syringa dont les fleurs blanches ont l'odeur de celles de l'oranger; le chèvrefeuille qui s'est emparé de ceux des arbres qui ont été oubliés par le lierre, et qui élève en s'élançant autour d'eux ses fleurs qui exhalent un parfum si doux; le chèvrefeuille est une des plantes qui se plaisent sur les tombeaux; c'est dans les cimetières que l'on rencontre les plus magnifiques. Ou sait l'effet que produit sur la pensée l'encens qu'on brûle dans les églises, pendant que l'orgue remplit la voûte du temple de ses voix puissantes. Il est quelque chose de plus religieux, de plus puissant, de plus solennel que les voix harmonieusesde l'orgue; c'est le silence des tombeaux. Il est un parfum plus enivrant, plus religieux que celui de l'encens; c'est celui des chèvrefeuilles qui croissent sur les tombes sur lesquelles l'herbe a poussé épaisse et drue en même temps et moins vite que l'oubli dans le cœur des vivants.

Quand le soir, au coucher du soleil, seul, dans un cimetière, on commence à frissonner au bruit de ses propres pas; quand on respire cette odeur du chèvrefeuille, il semble que tandis que le corps se transforme et devient les fleurs qui couvrent la tombe, et lapervenchebleue (la violette des morts), et le chèvrefeuille, il semble que l'âme immortelle s'échappe, s'exhale en parfum céleste et remonte au-dessus des nuages.

Beaucoup de poëtes ont parlé des vers qui dévorent les cadavres; c'est une horrible image, horrible surtout pour ceux qui ont livré à la terre des personnes chéries; ce ver de tombeau a été inventé par les poëtes et n'existe que dans leur imagination; les corps de ceux que nous avons aimés ne sont pas exposés à cette insulte et à cette profanation. Des savants, de vrais savants vous diront qu'il n'est pas vrai que la corruption engendre des vers, il faut que certaines mouches aient pondu des œufs d'où les vers doivent sortir, et ces mouches-là ne savent pas percer la terre au delà d'une certaine profondeur.

La vie est bien changée du jour où on a déposé dans la terre le corps d'une personne aimée; que de choses vous inquiètent auxquelles vous n'aviez jamais songé! c'est une image qui ne reste pas toujours à vos côtés, mais qui vous apparaît tout à coup, au moment le plus inattendu, et qui vient vous glacer au milieu d'un plaisir ou d'une fête, qui arrête et tue un sourire qui allait fleurir sur les lèvres. Il ne faut pour l'évoquer et la faire apparaître qu'un mot qui était familier au mort, qu'un son, qu'une voix, qu'un air que l'on chante au loin, et dont le vent vous apporte une bouffée; il ne faut que l'aspect et l'odeur d'une fleur, pour qu'on revoie à l'instant cette triste et chère image, et qu'on ressente au cœur, comme une pointe aiguë, la douleur des adieux et de l'éternelle séparation.

De ce jour on a une partie de soi-même dans la tombe, de ce jour on ne se livre plus au monde et à ses distractions qu'en s'échappant et au risque d'être à chaque instant ressaisi et ramené au cimetière.

En effet, on a enterré dans leur tombe tout ce qu'on aimait avec eux; et les fleurs cultivées ensemble, et les airs chantés ensemble, et les chagrins subis ensemble, et les joies savourées ensemble, toutes choses qui vous rappellent les morts et vous parlent d'eux.

J'avais dans un coin solitaire du jardin trois jacinthes que monpère avait plantées, et que la mort l'a empêché de voir fleurir. Chaque année, l'époque de leur floraison était pour moi une solennité, une fête funèbre et religieuse; c'était un mélancolique souvenir, qui renaissait et refleurissait tous les ans, et exhalait certaines pensées avec son parfum. Les oignons sont morts aussi, et rien ne vit plus que dans mon cœur.

Mais quel triste privilége a donc l'homme entre tous les êtres créés, de pouvoir ainsi, par le souvenir et la pensée, suivre ceux qu'il a aimés dans la tombe et s'y enfermer vivant avec les morts! Quel triste privilége! Et pourtant quel est celui de nous qui voudrait le perdre? Quel est celui qui voudrait oublier tout à fait?

Vale.

Sous les grands ormes voltige un petit oiseau qui a dû placer son nid dans quelque angle de muraille, où nous le trouverons facilement; c'est leroitelet, non pas le même que celui qui habite un coin de ma vieille maison; celui-ci est le vrai roitelet, celui qui a le premier reçu le nom, celui qui porte réellement la couronne d'or; l'autre, mon hôte, n'a reçu ce nom qu'ensuite, par analogie, à cause de sa petitesse et aussi à cause de certaines similitudes; on l'appelle leroitelet troglodyte.

Celui-ci qui comme l'autre s'échapperait à travers les barreaux d'une cage, sans presque y froisser ses plumes; celui-ci est de couleur olivâtre, mais le mâle porte sur la tête une petite huppe d'une couleur aurore éclatante; la femelle a la huppe de couleur citron. Leur nid est doublé de mousse, de toiles d'araignées et duduvet qui entoure la graine de certaines plantes; la femelle y pond six œufs d'un blanc rosé et gros comme des pois.

Mais quelle douce et saisissante mélodie semble sortir du feuillage armé de pointes aiguës de ce houx touffu. Une petite fauvette à tête brune y couve ses cinq œufs rougeâtres, tachetés de marron, dans un nid d'herbe et de crin, qu'elle a placé sur une des branches les plus basses. Sur une branche plus élevée son mâle qui a la tête noire, chante pour la distraire des ennuis de l'incubation. Il n'interrompt ses chansons que pour aller lui chercher des insectes qu'il lui apporte sur le nid. N'approchons pas, la fauvette n'a pas dans l'homme la même confiance que le roitelet; elle abandonnerait son nid et ses œufs si elle me voyait plusieurs fois rôder à l'entour.

Çà et là voltigent des papillons nuancés de fauve et de jaunefeuille-morte; ce sont lessylvainset lesfaunes, qui ne s'écartent guère des ombrages.

Dans les creux des chênes, lescerfs-volants, lesrhinocéroset d'autres scarabées attendent le soir pour voler.

Un grand papillon noir, avec une bordure d'un beau jaune au bas des ailes, s'élève jusqu'au haut des arbres; c'est lemorio.

En voici un autre qui frappe votre vue par sa taille et par une magnifique couleur de carmin, avec des bandes noires; vous le poursuivez pour le saisir et le voir de plus près; il s'échappe etvous le perdez de vue; vous le croyez bien loin, car l'éclat de son costume le trahirait aux yeux; vous vous trompez, il est à côté de vous, sur le tronc d'un bouleau; mais ce sont ses ailes inférieures seules qui ont de l'éclat; quand il est poursuivi, il les cache sous les supérieures qui sont grises et se confondent avec l'écorce des arbres sur lesquels il aime à se poser.

Dans l'herbe, sous l'ombre la plus épaisse, fleurissent lesprimevèreset quelquesviolettespâles, et lemuguetdont la fleur a la forme et l'éclat d'une perle, mais d'une perle parfumée.

Bien des femmes préféreraient le muguet aux perles, mais toutes aiment mieux qu'on leur donne des perles; il y en a bien peu qui soient conduites à cette préférence par un sentiment d'avarice: les femmes sont, je le répète, comme les dieux, qui étaient plus flattés quand on leur sacrifiait les génisses grasses, ou quand on leur offrait des ornements d'or massif; ils ne mangeaient point les génisses; ils n'avaient que faire de l'or.... mais ces présents plus chers manifestaient, de la part de ceux qui les offraient, une plus grande vénération.

Encore à l'ombre, fleurit l'arum; un cornet vert, auquel succèdent un épi de fruits écarlates, et l'anémonedes bois, une charmante fleur blanche ou légèrement teinte de violet. C'est l'origine d'une anémone que nous retrouverons dans une autre partie du jardin; là, son feuillage forme un beau et riche gazon vert, duquel sortent, en forme de roses simples, les anémones rouges, écarlates ou pourpres, bleues, violettes ou blanches, ou panachées de ces diverses couleurs; c'est l'aspect le plus riche et le plus magnifique qu'il soit possible d'imaginer.

L'anémone est une des plantes dites plantes d'amateurs.

Il y a des gens, sobres de plaisirs, qui se concentrent tout entiers dans une seule fleur: il y a des amateurs de tulipes; il n'y a pour eux au monde que les tulipes, les autres fleurs sont de mauvaise herbe; et encore entre les tulipes, il n'y a que les tulipes à fond blanc, et entre les tulipes à fond blanc, il n'y a que les tulipesà pétales arrondis. L'année commence pour eux le 15 mai et finit le 28 du même mois. Il y a les amateurs de roses, il y a les amateurs d'auricules, il y a les amateurs d'œillets, il y a les amateurs de dahlias, il y a les amateurs de camellias, il y a les amateurs de renoncules, il y a les amateurs d'anémones: ce sont les seules fleurs, les autres s'appellentdes bouquets, et il faut voir de quelle manière on prononce le mot bouquet. De même que pour les chasseurs, il y a des animaux qui sont du gibier et d'autres qui n'en sont pas. Les amateurs de tulipes sont de tous les plus féroces, non pas cependant que les autres soient d'une grande douceur et que je conseille à personne de les approcher sans précautions. Il arrive parfois que les amateurs d'anémones cultivent simultanément les renoncules, mais ils s'exposent à se faire traiter defleurichonspar les amateurs plus sévères.

J'ai connu un amateur de tulipes qui, au moment de planter ses tulipes, fait chaque année deux mélanges: l'un de terre franche, de sable et de terreau de feuille, l'autre de terre argileuse, de fumier de pigeon et de terreau animal. Dans la première, qui est favorable aux tulipes, il plante ses oignons;—dans l'autre qui réunit toutes les conditions contraires, il place celles qu'il a reçues en présent ou en échange. S'il pense ses soins insuffisants, il les arrose d'un peu d'eau de savon. Puis, à l'époque de la floraison, après vous avoir fait admirer ses plantes, il vous mène devant les autres, et dit avec un air adorablement patelin: voici des plantes que des amateurs distingués ont bien voulu m'offrir en échange des miennes.

Pour revenir aux anémones, elles ont été apportées en France des Indes orientales, il y a plus de deux cents ans, par M. Bachelier, qui fut dix ans sans en vouloir donner une à personne. Un magistrat alla le voir en robe, et faisant traîner les plis de sa robe sur les anémones en graines, trouva moyen d'en emporter quelques-unes qui restèrent attachées après la laine.

J'ai ici un livre assez ancien, c'est-à-dire qui date d'une centaine d'années, et qui a pour titre:

Catalogue des anémones à pluche.

J'y trouve surtout ceci de remarquable, et qui peut appuyer singulièrement ce que je vous ai dit dans une autre lettre relativement à la difficulté de s'entendre sur les couleurs; c'est qu'il est question d'une foule de couleurs et de nuances, dont les noms ne disent absolument plus rien aujourd'hui.

Célidéeblanche mêlée d'incarnat, sa pluche estcéladon;

Colombine, est toute couleurcolombine;

Éristée, estperciquine;

Marguerite, est couleurfiammette;

Françoise, estnacarate;

Syrienne, estisabelle;

Augustine, estrouge mort, etc., etc.

La couleurcéladonest vert blafard; la couleurfiammette, rouge-feu; la couleurcolombine, est gris-de-lin lavé de rouge et de violet; la couleurnacarateest rouge clair; la couleurisabelleest un mélange de rose, de blanc et de jaune. Je ne sais trop ce que sont lerouge-mortet la couleurperciquine.

Ne parlez pas à un amateur d'anémones d'autre chose que de ses anémones; si vous lui dites: J'ai un bel œillet, il vous demandera quelle espèce d'anémone est-ce? Ne pensez pas du reste que les amateurs de fleurs aiment les fleurs plus que les savants: les savants ne reconnaissent pas l'anémone cultivée, ou disent que c'est un monstre, ou ils la dessèchent, la collent sur du papier, et écrivent au-dessous des mots barbares. Les amateurs se contentent d'exiger des anémones des conditions difficiles; ainsi il y a une sorte de calice vert qui doit être placé juste à un tiers de la fleur et à deux tiers de la terre, sans cela l'anémone étalera en vain les plus riches couleurs, elle sera honteusement rejetée des plates-bandeset déclarée bouquet. Je vous passe une douzaine de conditions plus ou moins singulières que l'on exige de ces pauvres fleurs.

Voici lapivoine, une sorte de rose gigantesque du plus beau rouge. Il n'y a pas d'amateurs de pivoines, si ce n'est de pivoine en arbre, parce que la pivoine en arbre est moins belle peut-être, plus difficile à cultiver, mais plus rare. La pivoine ordinaire, rouge, rose ou blanche, n'est tenue en aucune estime;

Elle est commune!

Merci, mon Dieu! de tout ce que vous avez créé de commun; merci, mon Dieu! du ciel bleu, du soleil, des étoiles, des eaux murmurantes, des ombrages des chênes touffus;

Merci des bluets des champs et de la giroflée des murailles;

Merci des chants de la fauvette et des hymnes du rossignol;

Merci, mon Dieu! des parfums de l'air, des bruissements du vent dans les feuilles;

Merci des nuages colorés par le soleil à son lever ou à son coucher;

Merci, mon Dieu! de l'amour, le sentiment le plus commun de tous;

Merci de toutes les belles choses que votre magnifique bonté a faites communes.

La pivoine a cependant été autrefois célèbre; elle a éloigné les tempêtes, rompu les enchantements, détourné les maléfices, elle guérissait aussi un peu l'épilepsie. Son nompæoniavenait dePæon, célèbre médecin, qui l'avait employée pour guérirPlutonblessé parHercule. Aussi on ne récoltait pas légèrement la racine de la pivoine; c'était la nuit à une certaine heure et pendant une certaine phase de la lune; et encore fallait-il faire bien attention à ne pas être aperçu par le pic-vert; si on était aperçu par le pic-vert, on devenait aveugle.

La pivoine n'est plus qu'une belle et splendide fleur méprisée des amateurs, et qu'on ne voit guère que dans les pauvres jardins.


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