LETTRE XLV.

Il paraît qu'autrefois les arbres et les plantes avaient avec les hommes toutes sortes de bonnes relations qui ont été interrompues je ne sais trop pourquoi ni comment: il serait difficile de dire qui a eu les premiers torts.

Si un berger quittait un moment son pays, tout le rappelait, tout se plaignait de son absence.

Te Tityre pinus,Ipsi te fontes, ipsa hæc arbusta vocabant.

«Il naît un fils à Pollion.

«Cela fait plaisir au seigle et au froment, ils prennent une part touchante au bonheur du lieutenant d'Auguste:

Flavescet campus aristâ.

Les moutons ne se trouvant pas assez bien mis pour la circonstance, se font un devoir et un plaisir de se teindre eux-mêmes en rouge et en jaune.

«Gallus est en proie à un amour malheureux, les lauriers le plaignent sincèrement, et les bruyères répandent quelques larmes sur son sort.»

Illum etiam lauri, illum etiam flevêre myricæ.

«Anacréon veut boire, les roses viennent d'elles-mêmes couronner ses cheveux blancs:»

Pour moi je suis, aujourd'hui, heureux autant qu'on peut l'être, je suis débarrassé d'un ennui. Edmond est parti, rien ne me prouvait qu'il ne resterait pas ici dix-huit ans.

De malheurs évités, le bonheur se compose.

Je suis heureux et je cherche en vain dans mon jardin un peu de sympathie.

Certes je ne sais pas bon gré aux roses d'être en fleur, aux chèvrefeuilles de laisser tomber leurs odeurs du haut des arbres. Ce n'est ni pour moi ni pour s'associer à ma joie qu'ils agissent ainsi.

Mais il est quelques fleurs que je comptais mettre à l'épreuve; legorteria, cette belle fleur au feuillage vert doublé de blanc, aux fleurs d'une belle couleur orange qui ne s'ouvre qu'au soleil, m'eût montré une attention délicate en étalant ses rayons aujourd'hui, quoique le temps soit sombre.

Lestigridia, ces belles coupes de pourpre et d'or qui ne durent que quelques heures, auraient pu prolonger leur épanouissement de quelques instants en signe de réjouissance.

L'aristeaqui sur le feuillage en miniature d'un iris étale de charmantes petites roses bleues, qui se ferment à l'ombre, aurait pu garder ses fleurs ouvertes.

Lesbruyèreset leslaurierspourraient pleurer de joie comme ils ont pleuré de pitié pour Gallus.

Mes pigeons auraient pu devenir verts ou bleus;

Les roses, ce me semble, n'auraient pas été bien malheureuses de se tresser un peu en couronnes.

Le seigle et le froment.... je n'ai pas à me plaindre d'eux; je ne sais pas ce qu'ils auraient fait ni comment ils se seraient conduits, il n'y en a pas dans mon jardin.

Mais les autres...

Voici une rose... savez-vous ce qu'elle fait? Elle enveloppe de ses pétales une cétoine qui veut dormir.

Lesgorteriaont replié leurs pétales en deux dans leur longueur; lesaristeaont roulé les leurs et dorment absolument comme si Edmond n'était pas parti.

Les pigeons... les pigeons ont bien autre chose à faire qu'à se teindre en vert ou en bleu; ils se trouvent, du reste, fort bien comme ils sont et paraissent fort occupés à se le dire les uns aux autres.

Lestigridias, chiffonnés comme des cornets de papier mal fermés, sont près de tomber sur la terre; mais rien n'égale l'indifférence des bruyères et des lauriers.

Sérieusement, cette fiction, dont les poètes bons ou mauvais ont tous abusé, de montrer les arbres et les fleurs, partageant notretristesse et notre deuil, est pour moi une poésie moins élevée que la superbe indifférence de la nature.

Je ne sais d'ailleurs s'ils ont bien raison de faire ce mensonge pour augmenter la tristesse de leur récit.

La cloche de l'église tinte: les paysans disent: Ah! onsonne au mort.

Pendant ce temps le soleil, qui a triomphé des nuages, donne à tout la couleur de la joie et de la vie, comme un regard d'amour et de bonté que Dieu laisse tomber sur la terre.

Les fleurs, épanouies comme une brillante illumination, semblent aspirer le soleil. Les insectes se cherchent sous les feuilles; les abeilles bourdonnent; les oiseaux chantent; de douces odeurs s'exhalent de toutes parts.

Et la cloche funèbre continue à tinter, et l'on porte au cimetière cette belle fille qui aimait tant les fleurs, le soleil, les parfums, le bourdonnement des abeilles et le chant des oiseaux; cette belle fille qui a planté tous ces rosiers; cette belle fille qui a soigné ces abeilles.

On la porte au cimetière, et au fond du trou qu'on va creuser dans la terre pour l'enterrer, un rayon de soleil descend et dore la fosse, et deux papillons se poursuivent au-dessus, et dans quelques mois l'herbe aura caché la tombe, l'oubli aura étouffé le souvenir; des fleurs s'épanouiront sur cette tombe, dans les corolles de ces fleurs se cacheront des amours d'insectes; le sourire renaîtra sur les lèvres de celui qu'elle aimait, et un autre amour s'épanouira dans son cœur, et il en parlera à une autre femme; sous ces mêmes arbres, le même rayon de soleil se jouera dans les cheveux de celle-ci, les mêmes parfums, les mêmes chants d'oiseaux rempliront l'air; et peut-être il lui donnera une rose d'un des rosiers que la morte a plantés.

Vale.

Comme il est venu hier me voir un homme que j'ai beaucoup connu lorsque j'habitais la ville, nous parlâmes de nos goûts divers et des choses qui occupent notre vie.

Il ne tient, pour sa part, aucun compte des fleurs, ni des arbres, ni du ciel, ni de la lune, ni des hommes, ni des animaux; tout cela n'a droit de l'intéresser qu'après que cela a été rapetissé, aplati, défiguré, et retracé sur une toile, au moyen de couleurs et d'un pinceau. Il achète à un haut prix les images des choses qui n'ont à ses yeux aucune valeur; il a payé un tableau deVan Huysum9,950francs.

Ce tableau représente un vase de fleurs.

Le bouquet réel, le bouquet vivant, avec son éclat et ses parfums vaudrait bien20sous.

Le portrait du bouquet, c'est-à-dire une imitation plate, fausse de couleurs, sentant l'huile: il l'a payé9,950francs! et il est fier et heureux d'avoir fait une si bonne affaire!

Je l'ai promené dans le jardin, il n'a presque rien regardé. Une branche de roses à cent feuilles, courbée sous le poids des fleurs, a cependant un moment attiré son attention; il l'a regardée, puis il a dit: C'est absolument comme un bouquet de roses deVan Daëlque j'ai chez moi.

Il était évident qu'il pensait que la nature avait cherché à imiter son tableau.

Le soir, comme après souper on avait apporté des pipes et du tabac d'Orient, nous causâmes de toutes choses; mais il trouvait moyen de rattacher toujours les sujets à quelqu'un de ses tableaux, par quelque fil imperceptible.

—Écoutez, lui dis-je: j'ai aussi des tableaux, mais je ne vous les montrerai qu'au jour; demain matin.

—Et quels tableaux avez-vous, me demanda-t-il avec un air plus qu'à moitié dédaigneux?

—Mais j'en ai un assez grand nombre.

—Sont-ce des tableaux de maîtres?

—Je le suppose; car je n'en ai jamais vu de plus beaux, de plus grands dans leur ensemble, de plus finis dans leurs détails.

—Nous verrons cela.

—Oh! mon Dieu! je ne les cache à personne. Je ne suis pas de ces amateurs égoïstes qui trouvent moins de plaisir dans la possession de leurs tableaux que dans la conviction que les autres n'en ont pas ou n'ont pas les mêmes.

—Votre collection vous a-t-elle coûté cher?

—Je l'ai eue pour rien.

—Pour rien! On connaît cela. Les amateurs de tableaux se divisent en deux classes: ceux de la première ont dépensé des millions pour leur galerie; ceux de la seconde, au contraire, les ont toujours eus pour rien. Leur prétention est de les avoir découvertsà l'étalage de quelques marchands d'images, ou en trumeaux sur la cheminée de quelque auberge de village, ou en même temps qu'un lot de vieilles bouteilles. Vous êtes de la seconde classe.

—Croyez là-dessus ce que vous voudrez.

—Mais enfin de qui sont vos meilleurs tableaux?

—Oh! pour cela, il m'est impossible de vous le dire: je n'ai en aucune façon la mémoire des noms. Et, à vous parler franchement, cela m'est bien égal. J'aimerais mieux un beau tableau peint par mon portier, qu'une croûte ébauchée par Raphaël. Et ce qu'il y a de singulier, c'est que cette opinion, digne par sa naïveté d'être mise au rang des maximes et pensées de M. de La Palisse, passerait facilement pour une originalité et une bizarrerie. Je ne cherche dans la peinture que le vrai et le beau.

—Je suis bien impatient de voir les tableaux d'un homme qui a de pareilles idées. Ne vous en rappelez-vous pas quelques-uns?

—Si fait bien. Je me rappellerais facilement, du moins pour une grande partie, ce que mes tableaux représentent.

—Ah! ah!

—Certainement.

—Eh bien!...

—Eh bien, j'en ai un, au-dessus d'ici, c'est une vaste plaine, fermée de tous côtés par des arbres. Sur l'herbe verte, tachetée d'ombre et de lumière par le soleil qui se couche derrière les arbres, sont couchés des moutons. Cela a un charme de calme et de repos qui fait le plus grand plaisir.

—Je suis sûr que c'est deVan der Doës. Eh bien, cela n'a pas une grande valeur.

—Ce que je sais, c'est que c'est charmant, et je ne crois pas que ce soit deVan der Doës.

—Vous m'étonnez.

—Un autre est un chemin creux, ce qu'on appelle en Normandieune cavée. On marche plus bas que la racine des arbres qui se touchent par la cime et étendent sur le mur de terre qui forme lesdeux côtés du chemin, leurs grosses et longues racines semblables à des serpents noueux.

—Je serai bien étonné si ce n'est pas une copie, et ma raison, une raison que je crois bonne et sans réplique, c'est que je possède l'original, qui est deJ. Ruysdaël.

—Je vous assure que ce n'est pas une copie.

—Nous verrons bien.

—Je crois qu'en effet le seul aspect du tableau vous fera changer d'idée. A côté on voit l'entrée d'un village; au milieu des arbres à cime arrondie, s'élance le clocher de l'église; le soleil qui lance ses rayons obliques remplit le feuillage des arbres d'étincelles; un paysan ramène une charrette.

—Si c'est, comme je le pense, deJ. Ostade, c'est un tableau de prix.

—Je ne crois pas qu'aucunOstadeait jamais fait quelque chose qui approche de cela.

—Mon bon ami, vous ne connaissez pas lesOstade.

—Je regardais hier un autre tableau qui m'a bien ravi: un enfant assis sur une fenêtre, faisait des bulles de savon. L'enfant était sérieux et attentif; la bulle, captive encore, grossissait en se balançant à un souffle d'air imperceptible. Les plus éclatantes couleurs se succédaient sur sa frêle glace.

—Oh! celui-ci est bien connu; je l'ai vu chez un amateur auquel vous l'aurez acheté; il est deJ. Miéris.

—Je ne l'ai pas acheté.

—Oui, on vous l'a donné, ou... vous l'avez trouvé. Comme je vous le disais, amateur de la seconde classe. Vous prétendez avoir eu pour rien un tableau qui vaut plus de6,000fr.

—Le fond d'un autre se compose de grands châtaigniers à large feuillage d'un vert doré, qui l'est encore plus par les rayons du soleil couchant; une petite maison, couverte de vignes, est également colorée par les derniers rayons chauds de l'astre du jour; plus près, sur le devant, unolivier de Bohèmeet unsureaubeaucoupplus bas, de sorte que les rayons obliques du soleil passant par-dessus et dans l'ombre, laissent le feuillage blanchâtre du premier et la touffe d'un vert sombre de l'autre. Devant le sureau s'élève un rosier à fleurs pourpres; ses fleurs basses sont dans l'ombre; une seule, qui dépasse le sureau, est traversée par le rayon du soleil, et semble un magnifique rubis.

—Il n'y a pas de personnages?

—Non.

—Alors je ne sais de qui c'est.

—Je suis sûr que vous reconnaîtrez le maître en voyant le tableau.

—C'est possible, c'est même probable; mais toujours est-il que ma mémoire ne me rappelle rien qui ressemble à cela.

—J'en voyais encore un ce matin qui m'a fort intéressé.

—Qu'est-ce que c'était?

—C'était une fort belle femme qui tenait un œillet à la main.

—Très-connu; c'est deRubens.

—Vous croyez?

—J'en suis sûr; mais vous me permettrez d'être moins sûr d'une chose.

—Volontiers: et quelle est la chose dont vous êtes moins sûr?

—C'est que ce tableau vous appartienne.

—Je ne dis pas précisément qu'il m'appartienne; mais ce que je dis, c'est que je l'ai vu chez moi ce matin.

—Tenez, mon cher ami, permettez-moi de vous parler franchement. Il y a une chose que je crains pour vous; c'est que vous soyez la dupe de quelque brocanteur, de quelque marchand de tableaux, qui se sera joué de vous et vous aura fait payer fort cher de mauvaises croûtes.

—Gardez pour d'autres ce touchant intérêt, mon ami; je vous assure que les tableaux dont je vous parle sont tout ce qu'il y a de plus beau, et je n'en ai vu, dans aucune galerie, qui puissentrivaliser avec les miens, ni pour la vérité, ni pour le dessin, ni pour la couleur.

—Je suis accoutumé à entendre chaque amateur, fût-il le maître de trois copies médiocres et de cinq ou six esquisses non signées, chercher à se faire croire à lui-même qu'il possède des miracles. Mais, on peut vous dire cela à vous, parce que non-seulement vous n'avez pas la prétention d'être riche, mais encore vous avez un peu la prétention de ne l'être pas. Eh bien, je connais la valeur des tableaux que vous m'avez désignés, et je vous déclare que, si vous les possédez réellement, si, comme vous me le dites, ce n'est là qu'unefaible partiede votre collection, si vous ne vous êtes pas amusé à vous moquer de moi...

Combien avez-vous de tableaux?

—J'en ai trop pour les compter.

—Eh bien, votre galerie ne vous coûte pas moins de 200,000 francs.

—Laissez donc, cela ne me coûte rien.

—Vous êtes dans ce genre-là plus audacieux qu'aucun amateur que j'aie jamais rencontré: je voudrais être à demain.

Le lendemain arrive: je fais monter mon homme dans une grande pièce meublée de quatre fenêtres, et je lui dis: Voici mes tableaux, et les fenêtres sont les cadres.

—Oh! c'était une plaisanterie?

—Nullement; regardez, quelques-uns de mes tableaux ont un peu changé depuis la dernière fois que je les ai regardés, mais ils n'en sont pas moins beaux pour cela. Voilà celui que vous pensiez être d'Ostade, et qui est, comme les autres, tout simplement du bon Dieu. Voici les arbres et le clocher; la charrette n'y est plus; mais elle est remplacée par une fille qui conduit ses vaches au pâturage.

Croyez-vous que J. Ostade ait jamais atteint cette vérité, ce dessin, ce coloris, cette lumière?

Par ici, à gauche, par l'autre fenêtre, est le chemin creux, qui n'est pas de J. Ruysdaël, dont vous prétendez posséder l'original; j'avais cependant bien raison de vous dire que le mien n'est pas une copie, il est évident qu'entre les deux tableaux, quelque original que soit votre tableau, c'est lui qui est la copie.

Tenez, voici encore la prairie sur laquelle se jouent l'ombre et le soleil; les grands arbres qui la ferment et les moutons qui se reposent sur l'herbe; c'est encore du bon Dieu, et non pas de Van der Doës.

—Allons, allons, c'est une plaisanterie.

Non, certes; je ne plaisante pas, et je crois que c'est vous, au contraire, qui plaisantez ou qui me prenez pour un idiot, d'espérer me faire croire que vous attachez plus de valeur à ce petit arbre, barbouillé sur une toile, plat, sans ombre, sans fleurs, sans parfums, sans chants d'oiseaux, qu'à ce grand arbre vivant, qui nous couvre de son ombre fraîche, parfumée et harmonieuse.

Quoi! vous payez200,000francs l'imitation imparfaite d'un arbre qui vaut cinq francs! voulez-vous parler de la difficulté vaincue?

Pourquoi donc payez-vous l'imitation des diamants et des rubis moins cher que des rubis et des diamants véritables? Et cependant cette imitation est bien plus parfaite, elle arrive au point de tromper presque tous les yeux. Ces fausses pierreries, ainsi que les vraies, brillent et attirent, sur celles qui les portent, l'admiration, la haine et l'envie; tandis que personne ne se trompe sur la peinture; les oiseaux qui, selon Pline, voulurent manger le raisin de Zeuxis, ne s'y laissent plus prendre aujourd'hui; il n'y en a pas un seul qui s'avisera jamais d'essayer à faire son nid dans un arbre de peintre.

Eh quoi! c'est pour payer si chèrement de pâles imitations de toutes les belles choses que l'on a pour rien, que l'on se ruine, que l'on remplit sa vie de chagrins et de soucis, et que l'on bourre son oreiller d'épines.

Non, non; c'est vous qui plaisantez et qui vous moquez de moi; ou alors je croirais que, vous et ceux qui vous ressemblent, vous êtes de vrais fous.

Vale.

Voici ce que me raconte un gros prunier qui s'étale au-dessus d'un coin du gazon; c'est une histoire de ma jeunesse.

Comme j'avais fait debrillantes études, c'est-à-dire comme je savais le latin et un peu de grec, j'étais très embarrassé de trouver un moyen honnête degagnerma vie.

Lorsqu'un jour, je rencontrai dans la rue un homme qui m'aborda et me tendit la main. Je ne le reconnus pas d'abord, mais c'était en tout cas une marque de bienveillance et je lui donnai ma main qu'il secoua cordialement. Il avait été, au collége où j'avais étudié, ce qu'on appellepion ou chien de cour, c'est-à-dire surveillant des récréations positives ou négatives, c'est-à-dire des récréations où on jouait et des récréations que l'on passait à copier:

A peine nous sortions des portes de Trézène.

Ce qui m'empêchait de le reconnaître, c'est qu'il étalait sur sa personne une splendeur inusitée. Il était vêtu de noir et portait une montre avec une riche chaîne d'or; il se nomma et m'expliqua le changement survenu dans sa position; il avait quitté le collége pour entrer, au même titre, chez le maître d'une petite pension particulière. Ce maître de pension faisait d'assez mauvaises affaires; pour se mettre à l'abri de ses créanciers, il imagina de placer, et sa pension et son mobilier, sous un nom étranger; il jeta les yeux sur Levasseur; il passa six mois à lui seriner, nuit et jour, ce qu'il fallait répondre aux examens pour recevoir un brevet de capacité; puis il lui fit une vente simulée de sa pension, de son mobilier, etc., en se faisant donner une contre-lettre.

Peu de temps après, il tomba subitement malade en un voyage, et mourut dans une chambre d'auberge. Levasseur déchira la contre-lettre que le mort avait laissée en partant dans la maison commune, et resta seul maître de l'établissement.

Il s'agissait en ce moment, pour lui, de trouver un sous-maître, d'abord parce qu'il était entièrement incapable, ensuite parce qu'il voulait se donner un peu debon temps, comme il disait, et ne pas rester toujours à la chaîne.

Quand il me rencontra, il fut sans doute frappé de la modestie de mon costume autant que je fus surpris de la magnificence du sien, remarque à laquelle sans doute je dus qu'il me proposât de venir avec lui:

—Ecoutez, me dit-il, nous serons comme deux frères, je partagerai tout avec vous; je n'ai rien pour le moment, parce qu'il m'a fallu soutenir un procès contre les créanciers de mon prédécesseur, parce que tout était en si mauvais état..... c'était un homme qui n'avait pas d'ordre, et qui m'a fait bien du tort. Les capitaux que j'ai mis dans cette affaire ont failli être perdus pour moi. Je mesuis endetté, et pour le procès, et pour les réparations et les améliorations indispensables; ainsi donc, je ne puis pas vous offrir d'argent pour le moment; vous serez logé comme moi, nourri comme moi; et à mesure que nos efforts réunis produiront quelque succès, vous partagerez ma bonne fortune comme vous aurez partagé ma mauvaise. Cela vous va-t-il?

Le moment était admirablement choisi, tout m'allait; d'ailleurs, je prenais ces mensonges pour de la franchise: j'acceptai en me reprochant de trouver à un si brave homme l'air faux et bête. Dès le lendemain, j'entrai chez lui.

Je ne tardai pas à m'apercevoir que s'il me traitait en frère, c'était en frère cadet, et qu'il conservait de la façon la plus rigoureuse les traditions même les plus oblitérées du droit d'aînesse.

Ma chambre était sous les toits, et meublée d'un lit de sangle et d'une chaise; sur quatre carreaux appartenant à la lucarne qui donnait plus de froid que de jour à mon domicile, l'un était en papier. Pour la nourriture, je dînais avec lui et avec sa femme, une sorte de grisette engraissée. Le premier jour, on m'invita à boire après le dîner du café que je n'aimais guère alors et de la liqueur que je n'aimais pas du tout, et que je me proposais de refuser désormais. Le second jour, au moment du café, M. Levasseur prêta l'oreille et me dit:

—Monsieur Stéphen, je crois qu'ils font du bruit à la classe.

Je me levai et j'allai rétablir l'ordre qui, du reste, n'avait pas été troublé.

Le lendemain, précisément au moment où on allait apporter le café, M. Levasseur crut encore entendre du bruit à la classe. Cela me parut singulier. Je me levai et trouvai tout le monde parfaitement tranquille.

Le jour suivant, le même bruit frappa ses oreilles justement au même instant.

Je compris alors que l'on ne voulait pas me donner de café. Cela me délivra d'un ennui, à savoir de tenir table avec eux, et je prisl'habitude, aussitôt que j'avais mangé à peu près, de me lever de table et d'aller dans la classe, où je pouvais lire, ou penser, ou écrire une lettre que j'espérais glisser le vendredi suivant, et j'étais plus heureux comme cela que je ne l'avais été de ma vie.

Chaque jour on faisait de nouveaux empiètements sur nos conventions mutuelles.

D'abord, je devais être libre tous les soirs. Puis, un jour, il eut besoin de sortir etme priade rester pour cette fois. Ce n'était pas un vendredi, cela m'était bien égal.

Quelques jours après, même prière et même succès. Le lendemain, c'est la femme qui vient me trouver et qui me dit que si j'étaisbien aimable, je leurpermettraisd'aller ce soir au spectacle. Je reste.

Le lendemain, ils sortent sans rien dire, et je reste.

Le jour suivant étaitvendredi.

Vous me demanderez, mon cher ami, ce qu'était pour moi levendredi, je vais vous le dire:

C'était tout.

C'était toute ma vie, tout mon espoir, tout mon courage.

Ce jour-là je voyais Magdeleine.

Je ne sais quels entrepreneurs avaient établi un théâtre aux portes de la ville, on avait demandé de l'argent à M. Muller qui en avait donné, et recevait pour une bonne partie des intérêts, le droit d'avoir une loge par semaine à ce théâtre. Cette loge, il la prenait d'ordinaire le vendredi.

Ce jour-là, Dieu sait comme j'étais occupé! je cirais une paire de bottes, que je réservais exclusivement pour ce grand jour; je battais, brossais, rebattais et rebrossais ma redingote; je passais de l'encre sur les coutures blanchies; je rattachais quelque bouton ébranlé (pendant toute la semaine j'avais travaillé à m'assurer du linge blanc); j'avais une paire de gants que je raccommodais, que je nettoyais avec de la gomme élastique. Malgré ces travaux et la plus stricte économie, il y avait toujours quelque menue dépense àfaire. M. Levasseur ne me donnait pas d'argent, j'y suppléais en copiant quelques écritures à mes moments de loisir; ils étaient peu nombreux, et d'ailleurs, je voulais lire un peu, et puis il me fallait écrire un gros volume sous forme de lettres, que je réussissais quelquefois à glisser à Magdeleine le vendredi, puis je faisais des vers; enfin au moyen de mes écritures, je gagnais à peu près deux francs par semaine. L'entrée du théâtre me coûtait un franc, le reste passait à la blanchisseuse, et de temps en temps aux gants qui, pour être respectés et soignés, n'étaient cependant pas immortels.

Je m'arrangeais toujours de manière à avoir pour le vendredi mes vingt sous pour entrer au théâtre.

Là je voyais Magdeleine, là je m'enivrais de sa présence, mes regards rencontraient les siens et y puisaient de la force et du courage, de l'espérance et de la foi; puis, comme on sortait, à la faveur de la foule, je réussissais le plus souvent à lui glisser une lettre que j'avais écrite pendant toute la semaine; et quand elle me donnait en échange, un petit papier, une lettre d'elle! mon Dieu! quand je pense au bonheur que je ressentais, il me semble que j'offense le ciel, par les plaintes que j'ai quelquefois exhalées, quand il m'a accablé de sa colère.

Nous étions donc arrivésau vendredi. Cela me donnait par moments des frissons de bonheur; mais je craignais qu'on ne voulût me faire rester; je savais bien que je ne resterais pas; je savais bien que je serais au théâtre; mais je ne voulais pas me fâcher avec M. Levasseur, chez lequel j'avais trouvé mes seuls moyens d'existence.

Je ne voulais pasrefuserde rester si on me le demandait; je ne voulais pas lesempêcherde sortir, si je les voyais s'apprêter comme la veille.

Je voulus, sans annoncer que je sortais moi-même, ce qui eût été presque faire abdication de mes droits, je voulus manifestermon intention avant que la leur ne se fût montrée, par un commencement d'exécution.

Je m'habillai d'avance, et vins dîner en grande tenue. M. Levasseur et sa femme échangèrent quelques regards; madame Levasseur oublia deux fois de me servir; puis M. Levasseur entendit trois ou quatre fois du bruit dans la classe; puis, comme je demandai du pain à la servante, madame Levasseur fit tout haut la remarque qu'il n'y avait pas dans Paris une maison où l'on mangeât comme chez elle.

Je me sentis rougir; j'étais au supplice. Le dîner fini, je les saluai, ils me rendirent à peine mon salut, et je partis. Ce jour-là Magdeleine ne vint pas au théâtre.

Pendant la semaine qui suivit, d'abord on fut froid à mon égard dans la maison Levasseur: puis on essaya derechef les empiétements, et comme je ne m'y opposai point, les choses redevinrent comme devant; ils se remirent à sortir chaque soir; seulement j'étais bien résolu à ne pas m'exposer une seconde fois aux humiliations du vendredi. Je réservai pour ce jour-là quelques sous en surplus du prix de mon billet au théâtre.

J'avais envie de leur proposer de rester tous les jours, excepté le vendredi; mais je tenais à mes soirées, parce que d'un moment à l'autre, le jour de spectacle de Magdeleine pouvait changer, et ensuite si j'avais dû resterpar convention, on aurait exigé de moi des travaux qui m'eussent empêché d'écrire mes chères lettres ou de griffonner quelques-uns des soixante mille vers que j'ai faits pour Magdeleine, et dont elle n'a jamais vu un seul.

Je saisis un moment dans la journée où je rencontrai madame Levasseur dans le jardin pour lui dire, que je n'aurais pas ce jour-làl'honneur de dîner avec elle.

Elle ne me répondit pas, et appela M. Levasseur. Ils parlèrent bas assez longtemps; pour moi j'étais dans une autre partie du jardin, occupé à surveiller la récréation; d'ailleurs je devais voir Magdeleine le soir: après un vendredi perdu, la mauvaise humeur de Monsieuret de Madame Levasseur n'était rien en comparaison des armées ennemies, des feux infernaux, des monstres fabuleux, que j'aurais voulu traverser et dompter pour me rendre digne de mon bonheur.

L'heure arrivée, je partis, et rôdai autour du théâtre pour voir où je pourrais dîner pour mes quelques sous.

J'avais bon appétit à cet âge-là, mon ami, et de chaque porte de restaurant ou de gargote s'exhalaient de savoureuses odeurs de gibelottes ou de bœuf à la mode, qui m'attiraient involontairement; puis je pensais à l'exiguité de mes finances, et je cherchais des endroits plus modestes.

Enfin je me décidai pour une sorte de grande cour, plantée de pruniers, sous lesquels s'étendait un immense tapis de gazon; les prunes étaient mûres: je demandai pour trois sous de pain bis et une vingtaine de prunes. Je fis un dîner délicieux, puis j'entrai au théâtre. Elle y était.

Je me reprochai même d'avoir pensé à dîner; je me reprochai le fugitif petit chagrin que m'avait donné l'impuissance d'entrer manger de cette gibelotte, dont l'odeur provoquante m'avait saisi au passage.

J'échangeai ma lettre avec Magdeleine; puis comme, après le théâtre, ils se retiraient à pied, je les suivis de loin.

Comme j'aurais désiré qu'on les attaquât, pour les protéger, pour les défendre! comme je me rappelais toutes les histoires de voleurs, comme je ne mettais pas un moment en doute la certitude de ma victoire, quel que fût le nombre des assaillants!

Le vendredi suivant, je fus moins heureux; je ne possédais que mes vingt sous bien juste. J'étais décidé à ne quitter la maison Levasseur qu'après dîner. Mais, quoique j'eusse glissé le matin que je sortiraisle soir, je m'aperçus que la servante, en mettant la table, négligeait de mettre mon couvert, conformément aux ordres qu'elle avait reçus. Je ne dînai pas ce jour-là, je n'avais pas d'argent pour aller recommencer mon excellent repas sous les pruniers.Le soir j'avais l'estomac vide; mais je rentrai avec une lettre de Magdeleine.

Enfin il vint un vendredi où je fus très inquiet. Madame Levasseur dès l'aube gourmandait sa servante, et l'envoyait voir chez la couturière si elle auraitsa robe neuve. M. Levasseur s'était fait raser, quoiqu'il se fût fait raser la veille, et qu'il n'eût l'habitude de se faire faire la barbe que de deux jours l'un.

Je prévis un orage, et je voulus aller au-devant en faisant une concession. J'abordai M. Levasseur, et lui offris de rester tous les soirs, excepté le vendredi.

Il me répondit, en hésitant, qu'il verrait cela; puis il alla conférer avec sa femme; puis il revint et me dit: vous sortirez vendredi prochain, mais aujourd'hui...

—Aujourd'hui, repris-je, il est indispensable que je sorte.

—Il faudra pourtant vous en dispenser, car on ne peut laisser la maison seule, et nous allons au spectacle.

—Mon cher monsieur Levasseur, lui dis-je, je ne voudrais pas vous fâcher; mais il faut cependant que je vous rappelle que, d'après nos conventions, je dois sortir tous les soirs, et qu'en me réservant seulement le vendredi, je vous fais une concession que vous ne pouvez qu'accepter avec empressement.

—Je n'entre pas dans ces raisons-là, me dit-il, et je veux être maître chez moi; je veux bien vous permettre de sortir le vendredi, mais pas aujourd'hui.

Je croyais avoir payé assez cher la rançon de mon cher vendredi, en abandonnant les autres jours de la semaine. Je répliquai que j'étais désolé, mais que je ne pouvais faire autrement que de sortir.

Il me quitta en me disant: vendredi prochain, si vous voulez, mais aujourd'hui, il n'y faut pas penser.

Resté seul, je m'indignai contre moi de ma lâcheté; j'attendis l'heure convenable, je m'habillai et me préparai à sortir. Je trouvai sur le seuil de la porte M. et madame Levasseur en grande parure;madame surtout était goudronnée, et sa robe tenait une place incroyable. Ils avaient espéré me prévenir, pensant qu'eux, une fois partis, je n'oserais pas laisser la maison à l'abandon et je resterais. Je les saluai et passai devant eux. M. Levasseur m'appela; je revins vers eux, en m'excusant sur ce que j'étais pressé.

—Monsieur, me dit M. Levasseur, violet de colère, je vous avais défendu de sortir.

—Monsieur, dis-je froidement, croyez-vous en avoir le droit? Pensez-vous vous conduire avec moi loyalement et honnêtement? Est-ce là ce dont nous sommes convenus?

—Je n'entre pas dans ces raisons-là, me dit-il, je veux être le maître chez moi. Quand je vous défends de sortir, vous ne devez pas sortir.

—Monsieur, dis-je, je vous pardonne de me parler ainsi, parce que je l'ai mérité par ma lâcheté d'avoir trop souffert de vous; je sors de votre maison, mais pour n'y plus rentrer.

—C'est bien comme je l'entends, me dit M. Levasseur.

Je les saluai et partis.

Je n'avais pas d'asile pour la nuit, pas de quoi manger le lendemain; mais il s'agissait bien de cela. Le spectacle commençait de bonne heure ce jour-là, et je voulais avoir le temps de manger un morceau; la dernière fois que j'avais été au théâtre sans avoir dîné, je m'étais aperçu dans une glace, je m'étais trouvé pâle, amaigri, laid. J'allai au verger où je dinai avec deux sous de pain et deux sous de fromage; puis j'entrai au théâtre, où je passai une soirée ravissante. Par un hasard singulier, dans la pièce qu'on jouait ce soir-là, les deux amants s'appelaient de nos deux noms... et nos regards nous appliquaient à l'un et à l'autre ce qui se disait sur la scène.

On sortit et je les escortai jusqu'à la porte, après avoir donné une lettre et en avoir reçu une.

Alors seulement, comme j'allais machinalement reprendre le chemin de la maison Levasseur, je me rappelai ce qui s'était passé,et je songeai que je n'avais plus ni maison ni lit, et qu'il me fallait passer la nuit à la belle étoile.

Il y avait en face de la maison de M. Muller une petite prairie d'où l'on voyait la fenêtre de la chambre de Magdeleine. Je ne tardai pas à y voir une lumière; puis je songeai qu'elle lisait ma lettre. Moi, je ne pouvais faute de lumière que couvrir la sienne de tendres caresses. Puis la lumière s'éteignit.

Je songeai alors à Magdeleine qui reposait; je croyais voir ses longs cils abaissés sur ses joues. Je n'ose dire tous les riants tableaux qui me passèrent devant l'esprit; je lui dis vingt fois bonsoir. Bonsoir Magdeleine, bonsoir mon amante chérie, bonsoir ma femme, ma femme adorée, bonsoir.

Je me couchai sur l'herbe et m'endormis, ne regrettant qu'une chose: de n'avoir pu lire sa chère lettre, que je gardai dans ma main.

Je fus réveillé quelque temps avant le jour par la fraîcheur du matin; j'étais fatigué, meurtri; je me secouai et medétirai; puis le jour vint, je lus sa lettre, une lettre pleine de tendres promesses, de paroles magiques: je me sentis reposé, frais et alerte.

Je quittai la petite prairie pour n'être pas aperçu, et je me mis à errer au hasard, en pensant à ma situation. J'allai au verger; j'avais quelques sous, dont je fis un excellent déjeuner de pain et de fromage. Je causai avec le fermier, et je m'arrangeai avec lui; puis je restai là tout le restant de la belle saison, couchant dans une grange sur de la paille, faisant des copies pour gagner de quoi vivre et surtout avoir vingt sous chaque vendredi: je payais chaque jour. Quand la copie manquait, je ne faisais qu'un seul repas, et feignais de faire l'autre chez quelque ami, pour ne pas entamer le prix de mon billet pour le vendredi suivant.

Aujourd'hui, ce verger est détruit; les pruniers sont arrachés et probablement brûlés; le fermier est mort, et des maisons, habitées par des inconnus, s'élèvent sur l'emplacement où j'ai fait de si bons dîners.

Vale.

Quel magnifique arbre que la vigne!

Vous me connaissez assez, mon ami, pour savoir qu'il n'entre dans mon admiration aucune espèce de sentiment bachique; je bois peu de vin, et d'ailleurs les vignes que j'aime ne sont pas propres à en faire. J'aime ces immenses cordons de vigne qui s'étendent au loin en vertes guirlandes, qui deviennent à l'automne d'une splendide couleur de pourpre. Je n'aime guère le vin, et je n'aime pas du tout la poésie qu'il a fait faire, à commencer par celle d'Anacréon, qui est bien heureux d'avoir écrit en grec, c'est-à-dire dans une langue que ne comprennent pas même ceux qui l'ont apprise pendant six ans; dans une langue que beaucoup font semblant d'admirer, pour faire semblant de la savoir.

Il existe en français, Voltaire l'a dit avec raison, cent cinquante chansons à boire, beaucoup meilleures que ce qu'on appelle les Odes d'Anacréon, relativementà la vigne et à son jus divin.

Mêlons à la liqueur de Bacchus, la rose aux belles feuilles, la rose des amours.

Πἱνωμεν... γελὡντες.

Buvons et rions.

Voilà sur quoi roulent tous les vers d'Anacréon.

Prenez une ode au hasard.

Εἱς το δεἱν πἱνειν.

Sur la nécessité de boire.

ἡ γἡ....

La terre boit l'eau, l'arbre boit la terre, la mer boit l'air, le soleil boit la mer, la lune boit le soleil; pourquoi me quereller lorsque je veux boire?

Et la suivante où il veuts'asseoir sous l'ombrage de Batthyle, qu'il appelleun bel arbre.

Et l'autre:

Οταν πἱω τὁν οἱνον....

Quand je bois du vin, mes chagrins s'endorment.

Ces idées répétées vingt fois, sans même le plus souvent changer d'expressions.

Οτ´ ἑγὡ πἱω τὁν οἱνον.

Quand je bois, etc, mes chagrins s'endorment.

Une seule chose distingue Anacréon et ses odes des autres buveurs et des autres chansons bachiques, c'est qu'il met de l'eau dans son vin et surtout qu'il ose le dire.

Δεἱ πἱνειν μετριως.

Il faut boire avec modération.

Mêle dix mesures d'eau à cinq mesures de vin.

Non, quels que soient les chantres de Bacchus, il m'a toujours été impossible de voir de la poésie dans l'ivresse, ou plutôt dans l'abrutissement causé par le vin, qui change les hommes, comme Circé changea les compagnons d'Ulysse.

Pline va plus loin qu'Anacréon, sous le rapport de la sobriété, même dans l'accès d'eau rougie que nous avons cité: il parle d'un vin auquel on mêlait vingt parties d'eau.

Pétrone recommande l'abstinence à ceux qui veulent s'appliquer aux choses élevées.

J'aime la vigne surtout à cause de la richesse et de l'élégance de son feuillage et de ses belles grappes violettes et dorées.

Il y a un petit scarabée, un charençon qui vit sur la vigne; son vêtement, quoique fort dûr, et plutôt une cuirasse qu'un vêtement, est d'un vert clair, tournant au bleu chez le mâle, saupoudré d'or et d'argent, de telle sorte qu'il semble revêtu de magnifique veloursvert-pomme. Il s'enroule dans les feuilles de la vigne, dont il fait un cornet qu'il tapisse d'une sorte de duvet, dans lequel il fait ses œufs; de ces œufs sortent des vers blancs, qui passent l'hiver en terre. L'insecte parfait a la tête terminée par une pointe armée de scies, avec laquelle il fait beaucoup de tort au raisin.

Dans le fond de mon jardin, la vigne s'étend en longs portiques à travers les arcades desquels on voit des arbres de toutes sortes et des feuillages de toutes couleurs. De ce côté est unazerolier, qui se couvre à l'automne de petites pommes écarlates du plus riche effet. J'en ai donné plusieurs greffes: loin de placer mon plaisir dans la privation des autres, je m'efforce de répandre et de rendre communs et vulgaires les arbres et les plantes que je préfère; c'est pour moi comme pour ceux qui aiment réellement les fleurs pour leur éclat, pour leur grâce, pour leur parfum, multiplier son plaisir et les chances de les voir. Ceux qui, au contraire, sont avares de leurs plantes et ne les estiment qu'autant qu'ils sont assurés que personne ne les possède, n'aiment pas les fleurs, et soyez sûr que c'est le hasard ou la pauvreté qui les ont jetés dans la collection de fleurs, au lieu de la collection de tableaux, ou de pierres gravées, ou de médailles, ou enfin de toute autre chose qui puisse servir de prétexte à toutes les joies de la possession, assaisonnées de ce que les autres ne possèdent pas.

J'ai poussé la vulgarisation des belles fleurs à un degré plus fort.

Je vais autour de l'endroit que j'habite me promener dans les coins les plus sauvages et les plus abandonnés. Là, après avoir convenablement préparé quelques pouces de terre, je jette quelques graines de mes plantes les plus riches, qui se resèment d'elles-mêmes, se perpétuent et se multiplient. Déjà, tandis qu'aux alentours les champs n'ont que le coquelicot écarlate, les promeneurs doivent voir avec surprise dans certains coins sauvages de notre petit pays, les plus beaux coquelicots doubles, blancs, roses, rouges, bordés de blanc, etc.

Et les plus splendides pavots, violets, blancs, lilas, écarlates, blancs bordés d'écarlate, etc.

Au pied d'un arbre isolé, au lieu du liseron à fleurs blanches des champs, on trouve parfois les volubilis bleus, violets, roses, blancs rayés de rouge et de violet, etc.

Des pois de senteur attachent leurs vrilles aux buissons, et les couvrent de leurs papillons, blancs et roses, ou blancs ou violets.

Dans une haie, c'est pour moi un plaisir ravissant de greffer sur l'églantier sauvage, à fleurs roses ou blanchâtres, tantôt des roses simples, d'un jaune d'or magnifique, puis des grandes roses de provins rouges ou panachées de rouge et de blanc.

Les ruisseaux qui nous environnent ne produisent pas sur leurs rives de ceswergiss-meinnicht, aux fleurs bleues, dont est couvert le ruisseau de mon jardin; j'en ramasse les graines pour les semer dehors.

J'ai remarqué dans un bois voisin, de jeunescoignassierssauvages sur lesquels je me propose de greffer l'année prochaine les meilleures espèces de poires.

Puis je jouis tout seul et d'avance, des plaisirs et de la surprise qu'éprouvera le rêveur solitaire qui rencontrera dans ses promenades ces belles fleurs ou ces fruits savoureux.

Cela fera quelque jour imprimer un système saugrenu à quelque savant botaniste, qui ira herboriser par là dans cent ans d'ici, longtemps après ma mort. Toutes ces belles fleurs seront devenues communes dans le pays, et lui donneront un aspect tout particulier, et peut-être le hasard et le vent jetteront quelques-unes de leurs graines au milieu de l'herbe qui couvrira ma tombe délaissée.

Vale.

Voici une plante qui a eu l'honneur d'être l'objet d'une correspondance entre Racine et Boileau. Les jardiniers l'appellent julienne jaune; les horticulteurs,velar de Sainte-Barbe; les savants,erysimum barbarea; les bonnes femmes, herbe au chantre.

Elle élève, d'un bouquet de feuilles faites en forme de lyre, une tige surmontée d'un thyrse de fleurs jaunes.

On croyait autrefois, et encore sous Louis XIV, que cette herbe au chantre était, du moins dans une de ses variétés, souveraine contre les extinctions de voix.

On trouve dans la correspondance de Racine et de Boileau deux lettres, dans lesquelles Racine conseille le sirop d'erysimum à Boileau, qui est allé aux eaux de Bourbonne pour se faire guérir d'une extinction de voix. Boileau répond qu'il a de son côté reçu à l'endroit de l'erysimum les meilleurs renseignements, et qu'il compte en faire usage l'été suivant.

C'est une plante médiocrement agréable dans les jardins, et qui, relativement à la toux, la guérit comme n'importe quelle herbe, dont on boirait une infusion jusqu'à ce que la toux se passât d'elle-même.

Pendant bien longtemps on a attribué aux plantes des vertus merveilleuses exploitées par les médecins et les apothicaires durant plusieurs siècles, vertus fondées sur des analogies, des ressemblances ou des dissemblances.

On se servait de la scabieuse pour les maux d'yeux, parce que la scabieuse a un peu la forme d'un œil; de telle autre plante pour le foie; de telle autre pour le cœur, à cause de la figure de leur feuillage.

Puis quelques plantes tigrées ont été employées pour cette seule raison, contre le venin des serpents.

Puis on avait donné à d'autres plantes des noms empruntés aux écrits des anciens; avec les noms on leur a transmis les vertus, le plus souvent fictives, que les anciens attribuaient à la plante désignée par eux. Mais ces vertus eussent été réelles, que la plante des modernes, quoique sous le même nom, étant fréquemment une plante différente, n'aurait participé en rien aux miracles annoncés.

Entre les vertus attribuées aux plantes, il faut compter celle de détruire les enchantements et de vaincre les efforts et les conjurations des sorciers. Lesorbierce bel arbre, qui remplace ses ombelles de fleurs blanches par des bouquets de fruits, d'abord verts, puis jaunes, puis oranges, puis écarlates, jouit encore en Écosse d'une grande réputation de ce genre. Chaque année, les bergersfont passer leurs moutons, l'un après l'autre, à travers un cercle fait de branches de sorbier. Dieu, dans l'origine, en créant le sorbier, n'y avait pas entendu tant de malice; il n'avait songé à faire qu'un très-bel arbre, couvert de très-beaux fruits, qui offrait l'hiver aux merles et aux grives une nourriture somptueuse et abondante.

Entre les dieux-oignons, j'ai oublié de citer un petit dieu de ce genre, que je retrouve en ce moment presque sous mes pieds, qu'Homère appellemoly, et les modernes ail jaune,allium aureum. Beaucoup de personnes en ont dans leur jardin, seulement pour voir les étoiles jaunes dont il se couvre, et sont accablées de toutes les joies de la terre, et préservées de tous maléfices, sans en ressentir la moindre gratitude à l'endroit de l'ail, qui en est pourtant la seule et unique cause; préférant, sans doute, attribuer leurs succès en toutes choses, à leur mérite, à leur sagesse, à leur prudence; et considérant l'ail jaune comme un simple bouquet.

L'ail jaune n'est pas ce qu'il paraît être; l'ail jaune préserve des enchantements, des sorts, des maléfices, des mauvais présages.

Une corneille peut se montrer à gauche, n'en ayez nulle crainte si vous avez de l'ail jaune dans votre jardin.

Vous rencontrez une araignée le matin, n'en concevez nul souci; vous renversez du sel à table; vous rencontrez unjettatore, cela ne vous regarde pas; l'ail jaune est là qui veille sur vous; l'ail jaune, qui affecte de fleurir simplement comme tout autre ail, qui a l'air de ne prendre garde à rien, qui sent même assez mauvais, l'ail jaune ne permettra pas qu'aucun de ces fâcheux présages tombe sur vous.

Vous vous trouvez à table vous treizième; vous savez, dans ce cas, un des convives meurt dans l'année.—C'est aux autres à s'inquiéter, à ceux qui n'ont pas d'ail jaune.

C'est aujourd'hui vendredi.

Être treize à table est surtout une chose malheureuse quand il n'y a à manger que pour douze.

Eh bien?

Mais c'est que le vendredi est un mauvais jour.

Qu'est-ce que cela vous fait; il n'y a pas de mauvais jour pour l'heureux possesseur de l'ail jaune.

Pline ainsi qu'Homère savaient à quoi s'en tenir au sujet de l'ail jaune. Pline dit que c'est une des plantes les plus précieuses pour l'homme. Homère raconte que c'est à la vertu de l'ail jaune qu'Ulysse dut de n'être pas changé en pourceau par Circé, ainsi que ses compagnons, qu'il délivra de cette désagréable transformation.

Après cela, peut-être les savants se trompent-ils quand ils nous disent que l'ail jaune est précisément ce qu'Homère et Pline appellentmoly. Quoi qu'il en soit, je suis tout disposé à reconnaître aux deux plantes d'égales et mêmes vertus.

Vale.

Il existe un ouvrage en assez mauvais vers latins, écrits autrefois par un docteur nommé Johannes de Mediolano, de l'académie de Salerne, et attribué à l'école de Salernetout entière.

Anglorum regi scribittotaschola Salerni.

Ce livre, qui contient toutes sortes de préceptes de médecine et d'hygiène, dont quelques-uns fort bizarres, me revient parfois à la mémoire pendant le cours du voyage que je fais dans mon jardin, à cause des vertus singulières attribuées à certaines plantes par ladite école de Salerne.

Larue, par exemple, dont je vous ai déjà parlé, est une plante qui mérite toute sorte de considération, selon le savant docteur.En effet, par un prodige peu commun, elle apaise chez l'homme les ardeurs de l'amour, et les allume au contraire chez la femme[F].

Cette plante, gardienne de la chasteté de l'homme, éclaircit la vue, et augmente la finesse de l'intelligence lorsqu'elle estcrue.

Maiscuiteelle détruit les puces[G].

Ainsi vous êtes bien averti, vous savez accommoder larueselon vos besoins: si vous êtes tourmenté de l'incontinence, vous la mangez crue; si vous êtes tourmenté des puces, vous la faite cuire.

Cet aphorisme débité le plus sérieusement du monde, cité et respecté par toute l'ancienne médecine (j'ignore les sentiments des médecins d'aujourd'hui à l'égard de l'école de Salerne), cet aphorisme ne semble-t-il pas avoir été simplement traduit dans un discours qu'un écrivain de ce temps-ci prête à un charlatan:

Mais laruen'est rien encore auprès de lasauge. Lasaugesauve le genre humain[H], et l'école de Salernetout entière, après une énumération assez longue des vertus de la sauge, se demande à elle-même comment il arrive qu'un homme qui a de la sauge dans son jardin finit cependant par mourir[I].

Elle se répond que c'est une preuve de la nécessité de la mort, que rien ne peut faire éviter.

J'ai dans mon jardin des sauges de bien des sortes: l'une est remarquable par son feuillage bigarré; tantôt une de ses feuilles gaufrées est peinte, par la moitié, de rose et de vert, ou de rose et de blanc, ou de vert et de blanc. Quelques feuilles sont entièrement roses, ou vertes, ou blanches.

Une autre sauge fait éclater à l'extrémité de ses rameaux des fleurs et des involucres du rouge le plus ardent (salvia fulgens); une autre colore d'un rouge plus calme ses fleurs revêtues d'un duvet de pourpre (cardinalis); celle-ci (salvia patens) étale ses grandes fleurs d'un bleu clair si pur que toute étoffe de soie ayant la prétention d'être bleue, prend, auprès d'elle, une couleur différente, et semble verdâtre ou jaunâtre, etc.

Je ne sais si aux yeux des partisans de l'école de Salerne, ce n'est pas afficher un amour immodéré de la vie, et une prétention à devenir centenaire, que d'avoir tant de sauges diverses autour de soi, tandis que je puis affirmer avec vérité que je n'ai été entraîné à leur culture que par la splendeur de leur coloris.

Lasaugeet larue, unissant leur pouvoir, vous permettent de boire autant que vous voudrez sans crainte pour votre cerveau[J].

Permettez-moi, mon bon ami, de vous citer encore, pendant que je suis en train, quelques préceptes de l'école de Salerne.

Je ne sais ce qu'ont pu faire les noix aux savants docteurs, mais il est impossible de parler plus désavantageusement d'un pauvre fruit.

La première noix est bonne, disent-ils, la seconde fait du mal, la troisième tue[K].

Vous souvient-il du temps où nous ne nous amusions pas à les compter, lorsque nous faisions avec des pierres le siége du grand noyer qui couvrait une partie de la cour de la maison où nous avons été élevés; comme les projectiles sifflaient en coupant lesfeuilles et les fruits! comme nous ramassions et comme nous mangions les vaincus!

Peut-être en est-il de manger des noix en sens inverse, comme à certains jeux, arrivé à un certain nombre de points on gagne; mais, si on dépasse ce nombre, on a perdu; la troisième noix ne tue sans doute que lorsqu'on n'en mange pas une quatrième; ou peut-être cette vertu dangereuse cesse-t-elle d'exister chez les noix volées?

Et tous ces jeux, où les noix remplaçaient les billes si avantageusement, encouragés que nous étions dans ces divertissements par l'exemple des plus fameux Romains, héros de nos thèmes, qui avaient, comme nous, joué aux noix dans leur enfance.

Une des recommandations sur lesquelles appuient le plus les docteurs dont nous parlons:

Est de ne pas manger d'oie le premier jour de mai,

Mais voici un aphorisme plein d'esprit, il a pour but de persuader aux gens de se laver souvent les mains.

«Lavez-vous souvent les mains, dit le docteur Johannes, lavez-vous souvent les mains, si vous voulez vivre en bonne santé[L].

«Lavez-vous les mains après le repas, ajoute-t-il, cela éclaircit la vue, et puis, aussi, dit-il, non-seulement cela fait se bien porter et éclaircit la vue, de se laver les mains, mais aussi, il est incontestable que cela les nettoye[M].»

Vale.


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