Simla, vue prise du mont Djako.Simla, vue prise du mont Djako.
Simla, vue prise du mont Djako.
La curiosité de Simla est un saint qui habite un des plus hauts sommets dominant la ville. Ce saint, qu’on appelle fakir chez les Musulmans et goussaïn chez les Hindous, vit sur cette hauteur appelée Djako, au milieu d’une grande troupe de singes, qu’il nourrit et qui le connaissent aussi bien que les poules connaissent la fermière. Lorsqu’il les appelle, rien n’est curieux comme de voir ces animaux sauter d’arbre en arbre, gambader, se bousculer même pour arriver plus vite. Ce saint homme s’est construit unemaison assez propre (lui-même l’est également sur ses vêtements), dans laquelle il demeure été et hiver, vivant du produit de la charité de ses coreligionnaires et des étrangers qui viennent le visiter. La récolte étant nombreuse l’été, il conserve pour l’hiver, lorsque la neige couvre ces lieux charmants et empêche toute communication. Que l’homme résiste à ce climat, rien d’étonnant; mais que les singes le supportent, voilà ce que je n’ai pu m’expliquer. A moins qu’ils ne fassent pénitence aussi: ces bêtes-là sont vicieuses et ne disent pas le fond de leur pensée. Nous avons questionné le fakir à ce sujet, mais il n’a répondu qu’une chose: «Quand Dieu m’envoie de la nourriture, je partage avec eux».
J’ai dit qu’il était propre, ce qui est assez rare chez les saints hindous. Il appartenait peut-être à la classe des brahmines, qui veulent arriver au degré le plus parfait de la sainteté. Cet état de perfection s’appelle Achrama ou Tchar-Acheroum. Il y a quatre degrés. Le premier est le brahmtchari; le deuxième, gerischtz; le troisième, bamperitz. Le quatrième, appelé bramognani, renferme à lui seul deux degrés: le saniassi et le yogi. Dans ce haut degré de perfection, ces saints sont entièrement dépourvus de vêtements. Le premier couvre cependant quelques parties de son corps; mais le yogi, trop saint pour s’occuper des bienséances et des préjugés humains, va parcourant le monde, choisissant les endroits les plus fréquentés, dans un état de nudité complet. Ce sans-gêne n’est, du reste, aucunement choquant pour les Hindous, aux yeux desquels rien de naturel ne peut être obscène, et c’est en présence des hommes, des femmes et des enfants qu’il s’inflige les plus douloureuses tortures. Quelques-unes de ces tortures sont très originales, à tel point même que je n’en puis donner une description, même vague. Je renvoie le lecteur curieux à une jolie histoire de Voltaire,le Fakir.
Le saniassi, au contraire, s’enfonce dans les forêts, un bâton à la main; il se nourrit de ce qu’il trouve. On le reconnaît à une ceinture de toile jaune dont il s’entoure les reins. Je crois que la couleur ne restera pas longtemps jaune, car il portera cette ceinture jusqu’à ce qu’elle tombe en lambeaux. Il ne parle jamais; un seul mot sort de sa bouche:ôm, mot sacré, vénéré entre tous et écrit le premier dans lesVédas, le livre par excellence des Hindous.
On ne saurait s’imaginer à quel degré d’insensibilité ces hommes parviennent. Rien ne peut les distraire de leur état contemplatif; les plus grands déchaînements de la nature ne peuvent les tirer de leurs méditations. Leur ascétisme est brutal. Il y en a qui portent d’énormes colliers de fer; d’autres se chaussent avec des sabots garnis en dedans de pointes et marchent ainsi; d’autres encore s’enferment dans des cages en fer qui les entourent depuis les épaules jusqu’aux chevilles; ils ne peuvent alors ni se coucher ni s’asseoir, et, dans cette position, ils se font suspendre à un arbre.
Un auteur raconte ainsi les souffrances d’un yogi: «Un yogi se tenait debout, ses yeux constamment fixés sur le soleil et aussi immobile qu’un buisson, son corps à moitié couvert de la terre qui s’est amoncelée autour de lui et qui sert de retraite à d’innombrables fourmis; cette peau de serpent qui a pris la place du zennar et retombe par un bout sur ses reins, ces plantes noueuses qui entourent et pressent son cou; ces nids d’oiseaux qui couvrent ses épaules.» Notre fakir de Simla était loin de cet état de sainteté, et je doute qu’il eût envie d’y parvenir, mais cependant les pratiques auxquelles ces fanatiques se livrent sont assez rigoureuses. Ainsi, dans le second degré de sainteté, ils se lèvent une heure avant le jour, font leurs ablutions par n’importe quel froid, puis leurs prières. Ils se nourrissent de ce qu’ils glanent ou de la générosité des personnes, etils passent leurs nuits à contempler les astres; plus tard,parvenusau troisième degré, ils doublent leurs ablutions, ne se couvrent que de feuilles et d’écorces d’arbre, ne se coupent ni les cheveux ni les ongles et se soumettent à un jeûne perpétuel. Ce jeûne, appeléchanderayan, est ainsi réglé: le premier jour du mois, une bouchée; le second, deux, et ainsi de suite jusqu’à trente; ce nombre est la plus grande bombance à laquelle on puisse se livrer; il faut ensuite que le pauvre fakir aille en décroissant pour revenir au nombre primitif. De plus, il ne doit pas même faire cuire son riz. En ce troisième état de sainteté, le bamperitz peut, si l’âge ou la maladie lui ôte la force de pouvoir vaquer à ses occupations quotidiennes, il peut, dis-je, se donner la mort. Sous certaine condition, cette mort volontaire le conduit directement au ciel. Il doit, par exemple, ou se noyer, ou se livrer aux flammes, ou se précipiter du haut d’un rocher, ou bien encore il se retire vers l’est ou vers le nord, sur une terre nue et inconnue, et là, dans une contemplation devant Dieu, il attend la mort, qui ne peut tarder à le surprendre, au milieu des souffrances de la faim.
Lorsqu’à table, le soir, je racontai ma visite au fakir, un des nôtres me dit: «Dieu, ou Brahma, ou Jehovah, ou Jupiter aurait là l’occasion de faire le plus utile des miracles: de faire entrer dans la cervelle abrutie de ces gens-là cette idée bien simple, qu’on ne se rapproche pas de la divinité en s’éloignant de l’humanité. Il est sans doute très indifférent à Dieu le Père ou à Dieu le Fils qu’un gars crépu se coupe ou ne se coupe pas les cheveux, tandis qu’il aurait certainement plaisir à le voir vivre proprement et honnêtement.... Mais Dieu ne fera pas ce miracle; il sait que si sa propre bonté est infinie, la bêtise humaine est bien plus infinie encore et que ses miracles même ne la guériraient point.»
Et comme j’écoutais avec sympathie mon aimable voisin,dont le visage exprimait beaucoup de douceur naturelle et de philanthropie chrétienne, il ajouta: «N’est-il pas affligeant de voir, chez un peuple très bien doué, la superstition brutale exercer ses ravages? combattue sous une forme, et renaissant sous une autre. Mais, hélas! nous n’avons, ni vous ni moi, le droit de nous indigner contre les fakirs; ils nous renverraient à notre histoire d’Occident, aussi peu édifiante, en somme, que celle d’Orient.»
Je ne sais quelle sera la fin du fakir que nous visitions; pour le moment, au milieu de ses singes, il paraissait enchanté de sa situation et de la générosité de sir Robert Egerton, et, avec les plus grandssalam, il accompagna notre départ.
Le lundi 6 juin, nous assistions à une fête donnée à l’occasion des pensionnaires du couvent des Capucines. Ces sœurs de charité s’occupent de l’éducation des jeunes filles et recueillent avec une touchante bonté toutes les orphelines. J’y vis là une sœur française de Lyon, qui, depuis trente-trois ans, habitait les Indes, sans que son état de santé s’en soit affaibli, au contraire; toujours malade à Paris, elle se portait dans ce climat mortel beaucoup mieux que partout ailleurs. Le vice-roi, qui est catholique, et ladyRiponassistaient à cette solennité. Ces belles jeunes filles et ces jeunes gens dansant ou jouant à colin-maillard sur ces pelouses au milieu de ces superbes montagnes formaient un tableau qui ne manquait pas de charme, et j’eus occasion de voir combien les Anglais, même de la plus haute condition, aiment en général les exercices de corps, car bientôt il y eut autant d’assistants et d’assistantes que de pensionnaires. Chose touchante, que nous ne pûmes nous empêcher de constater, les jeunes gens les plus valeureux se mêlaient à ces divertissements avec un entrain remarquable. Il y avait entre autres lord Charles Beresford, renommé pour sa bravoure; il s’était battu avecun courage sans égal contre les Zoulous, et il tournait et se retournait au milieu de ces danses et de ces rondes presque enfantines et s’en donnait à cœur joie. Et pourtant ce même lord ira sur leCondoren Égypte soutenir les droits de sa patrie au péril de sa vie, prendra part au bombardement d’Alexandrie, et il fera, comme commandant d’une petite canonnière, des prouesses de valeur.
Barne’s Court, habitation du gouverneur du Pendjab à Simla.Barne’s Court, habitation du gouverneur du Pendjab à Simla.
Barne’s Court, habitation du gouverneur du Pendjab à Simla.
Le 7 juin, à sept heures et demie du matin, nous quittons Simla.
Après bien des démarches, le vice-roi avait accordé à M. de Ujfalvy ce que d’abord sir Robert Egerton lui avait refusé (vu les difficultés et les périls de la route), la permission de nous rendre à Srinagar, capitale du Cachemire, par le haut Tchamba et la route de Badravar. Nous allionsdonc voir un pays à peu près inconnu des voyageurs et remplacer pour longtemps le chemin de fer par le cheval.
M. Clarke, chargé par le musée deSouth Kensingtonde faire des acquisitions pour cet établissement, avait obtenu des autorités britanniques de suivre la même route.
Notre dernier déjeuner pris dans la jolie habitation du gouverneur du Pendjab appeléeBarne’s Court, nous montions à cheval. Le capitaine Egerton, neveu du gouverneur, et M. Dane devaient nous faire la conduite jusqu’à la sortie de la ville.
Vingt coulis portaient nos bagages, que nous avions, il est vrai, réduits à la plus simple expression possible, mais il nous fallait cependant emporter une tente, une table, des chaises, deux lits, des ustensiles de cuisine, etc. Nos domestiques suivaient à pied, ainsi que les saïs, chargés de s’occuper des chevaux.
Dans un pays où chacun a sa caste, qu’il ne peut enfreindre sous peine de la perdre, le service devient, par cela même, très compliqué. Par exemple, le bisti, qui porte de l’eau, ne pourra pas faire autre chose, car, quoique les Hindous soient divisés en quatre grandes castes principales, ils ont une telle infinité d’autres castes que chaque métier, chaque fonction presque fait partie d’une autre caste. On conçoit aisément ce que cette diversité peut entraîner de désagréments.
La route était superbe, longeant tout le temps les montagnes; les vallées se déroulaient dans le fond et formaient des gorges étroites. Des cèdres deodar d’une hauteur prodigieuse couvraient les flancs de ces élévations terrestres. Au sortir de Simla, nous passons sous un tunnel creusé de main d’homme. La route devenant vraiment de plus en plus belle, nous descendons de cheval, et, tout en marchant, nous cueillons des fleurs pour un herbier. Nous nous croyons dans le plus beau jardin du monde, tant la routeest bien entretenue. Il ne faisait pas trop chaud; le soleil était couvert de temps en temps par des nuages précurseurs de la saison des pluies, qui allaient nous atteindre pendant notre voyage. Mais, bah! son sourire était si beau lorsqu’il éclairait le fond de la gorge dans laquelle notre regard plongeait d’une hauteur vertigineuse! pourquoi nous attrister d’avance à cette pensée? Les maisons apparaissaient de temps à autre, juchées au milieu de cette verdure; le blé doré formait de beaux tapis; la terre labourable, disposée de gradin en gradin, descendait doucement jusqu’à ce qu’elle fût arrêtée par un autre mamelon. De petits sentiers serpentaient sur ces montagnes, attestant partout la présence de l’homme. Des vaches, des chèvres paissaient sur ces pentes élevées. Des mulets, des coulis nous croisaient, portant à dos, les uns comme les autres, de lourds fardeaux; les pieds des hommes, comme ceux des animaux, étaient d’une grande sûreté.
Près de Fagou, le paysage devint splendide. Mais, hélas! on voyait que la convoitise de l’homme avait passé par là. Les flancs des montagnes étaient déboisés; des troncs d’arbres brûlés montraient de quelle beauté ils avaient dû être lorsqu’ils étaient vivants. Leur ombrage avait dû autrefois abriter cette belle route, et ceux qui restaient semblaient protester contre cette dévastation. Les torrents, que les pluies grossiront bientôt et dont les lits sont encombrés de pierres et de rocs épars, achèveront l’œuvre de l’homme. Qu’ils devaient être beaux autrefois, ces fiers mamelons arrosés par cette rivière tortueuse qu’on aperçoit au fond de la gorge!
Et je me sentis une violente colère contre ces petits radjahs, qui, pour se procurer de l’argent, ont vendu ces bois aux Anglais. Encore si l’on voyait trace de reboisement, mais non. L’indifférence orientale se montre bien dans cette circonstance; l’avenir de leur pays, de leurs sujets leurest bien égal; pourvu qu’ils jouissent, après eux le déluge.
Un petit garçon nous offre des fraises qu’il vient de cueillir sur la montagne; elles n’ont aucun goût.
Fagou est un petit village hindou, bâti sur le sommet de la montagne. Les maisonnettes sont construites en pierres et en ardoises. Les indigènes ne connaissent pas le ciment, quoiqu’il y ait beaucoup de chaux dans ces montagnes, et ils retiennent les pierres en les encadrant de bois de distance en distance.
Le bungalow dans lequel nous entrons est une maison construite par le gouvernement anglais pour la commodité des voyageurs. Ces maisons sont toujours très propres et possèdent plusieurs chambres, grandes et spacieuses, avec des cabinets de toilette. Les chambres s’ouvrent toutes sous la véranda qui entoure la maison afin de les préserver de l’ardeur du soleil.
Cuisine convenable et prix réglés et tarifés officiellement, double commodité pour le voyageur. La chambre coûte une roupie par personne, pour douze heures; les autres douze heures sont comptées double, et ainsi de suite; mais il ne vous est pas permis de rester plus de trois jours, et, quoique lekansama, chef du bungalow, ne vous mette pas à la porte, il ne vous donne aucune nourriture.
Le 8, orage et pluie torrentielle jusqu’à dix heures. C’est long. Mais tant pis! La pluie n’arrête pas les braves; nous faisons charger les mulets. En route!
Le soleil a reparu; le chemin sera plus frais et les arbres de la forêt embaumeront les airs de leur parfum printanier.
Indigènes des environs de Simla.Indigènes des environs de Simla.
Indigènes des environs de Simla.
Quelle délicieuse route, toute boisée au nord! Aussitôt qu’un aplatissement le permettait, la terre, labourée en gradins, laissait sortir de son sein de beaux épis de blé qui s’épanouissaient et se doraient sous les rayons ardents du soleil. Dans le fond, à peine voyait-on le torrent qui, comme un mince filet d’argent, arrosait capricieusement ces gorgesdérobées. Que de quartiers de roche on avait dû faire sauter pour construire cette route et la conduire au milieude ces dédales montagneux! Des sinuosités rocheuses nous frôlaient à chaque instant et risquaient d’emporter nos chapeaux, perte irréparable pour nous.
A midi, le temps avait gardé, malgré le soleil, un peu de sa fraîcheur du matin; aussi, mis en belle humeur et après nous être reposés, nous faisons une autre étape, qui nous mènera à Mandian. C’est au milieu d’un parc anglais que nous croyons marcher, tant ces montagnes qui s’entre-croisent sont belles! Quelques fermiers anglais, dont on aperçoit les maisons aux murs blancs, sont venus s’établir dans ces sites enchanteurs.
Le soleil a vaincu pourtant. Si nous ne marchions pas sous ces épais ombrages, nous serions bien incommodés par lui. Nous le sentons lorsque nous nous trouvons sur ces corniches et sur ces balcons dénudés, surplombant le précipice à des hauteurs vertigineuses. Au milieu du chemin heureusement, après un passage des plus étroits, je ne sais quelle mouche piqua le cheval que montait le domestique de M. Clarke, mais, au moment où ce dernier ayant ordonné au premier de passer en avant pour aller au bungalow prochain commander notre dîner, au moment où nous nous garions, l’animal hennit et se rua sur le cheval que montait M. Clarke; celui-ci, pris à l’improviste, tomba et roula sur le flanc de la montagne; par bonheur, il fut arrêté par un buisson.
Ses blessures n’étaient pas graves; il avait eu le front labouré par les sabots du cheval, nous le pansâmes à une belle source voisine. Il fut obligé, malgré un grand mal de tête, de marcher jusqu’à la station prochaine, car sa bête avait eu la jambe écorchée et était tout en sang. M. de Ujfalvy lui persuada de renvoyer le cheval avec l’indigène; cette bête, n’étant pas habituée aux montagnes, pourrait nous causer des accidents encore plus graves.
Mandian est admirablement situé sur un plateau entouré de belles montagnes.
En arrivant au bungalow, nous ne trouvons pas notre dîner prêt. Aussi lekansanaou cuisinier nous proposa-t-il, en attendant, d’aller chasser une tigresse et ses petits, qui mettaient en émoi tout le village. Ces messieurs, mal armés pour cette chasse, au fond du cœur peut-être mal disposés, déclinèrent cet honneur, et M. Clarke, la tête emmaillotée, s’allongea. Mon mari s’occupa de ses chevaux, qu’on nourrit ici avec une espèce de pois chiche appelégrâm, qui remplace très bien l’avoine.
A partir de cette station il faut laisser les mulets et reprendre les coulis; ceux-ci se payent à raison de 4 annas[2]par station, tandis que les mulets coûtent 8 et 10 annas.
[2]La roupie, environ 2 francs, renferme 16 annas.
[2]La roupie, environ 2 francs, renferme 16 annas.
De Mandian à Narkanda, la route est ravissante. Nous nous arrêtons à cette station quelques heures seulement pour y déjeuner et faire reposer nos bêtes. Puis nous repartons pour Komarsîn. Quelle superbe et magnifique forêt de cèdres deodar! Ils sont si hauts que le regard a peine à suivre leurs pointes élancées. Combien de siècles ont passé et passeront encore avant que la hache des indigènes mette un terme à leur longue existence? Nous sommes vraiment émerveillés. Mais notre enthousiasme est bientôt refroidi; le chemin devient abominable: on voit que les Anglais ne s’en sont pas occupés et qu’ils ont laissé le soin de l’entretenir au radjah qui, sous le protectorat des Anglais, administre ce pays. Hélas! nos pauvres bêtes et nos pauvres corps s’en ressentent; ce n’est pas un chemin, c’est le fond d’un torrent à sec que nous traversons. C’est plus commode et moins coûteux.
Au bas de cette exécrable route nous rencontrons M. Anderson, fonctionnaire anglais des plus aimables. Nous nous arrêtons pour causer ensemble, et, comme il a été longtemps résident anglais à Srinagar, il nous donne d’utiles renseignements.
Il regrette ce beau pays, et peut-être aussi sa situation. A présent, il est chef de tous les malfaiteurs des Indes, qui, dans ce pays, forment une caste qui est non pas protégée, mais acceptée et tolérée par les indigènes. Dès leur enfance on leur apprend à dérober, et leur plus ou moins grande adresse est récompensée par les anciens.
Il n’y a pas de sot métier!
Le gouvernement britannique, ne pouvant faire cesser cet état de choses, a cru faire pour le mieux en les enrégimentant, si je puis m’exprimer ainsi, et en les mettant sous la haute surveillance de M. Anderson, fonctionnaire des plus recommandables et des plus énergiques. Je ne sais si ce poste excite beaucoup de convoitises....
S’il est un reproche à faire aux Anglais, qui sont maîtres des Indes, c’est certainement leur condescendance envers les indigènes. Mais ce respect qu’ils professent envers les usages, les coutumes, les mœurs et la religion des vaincus est d’une bonne politique.
L’Hindou, tolérant et tranquille par nature, se soumet plus volontiers à celui qui lui laisse le libre exercice de sa conscience et de ses habitudes. Du reste, envers deux cent cinquante millions d’individus, il serait bien difficile aux vainqueurs d’agir autrement, et les Anglais, hommes pratiques par excellence, se sont pliés tout de suite aux exigences de la situation.
A Komarsîn, hélas! nous ne trouvons point de bungalow, mais il y a une place superbe, sur laquelle nous allons dresser nos tentes.
Au lever de l’aurore nous sommes réveillés par les sons d’une musique criarde et discordante. On dirait plutôt un charivari. Qui pourrait croire que de tels accords sont adressés au dieu? C’est pour le réveiller.
De fait, cette sauvage musique ne peut manquer son effet. Pendant un quart d’heure on se livre à ce bruyantexercice. Enfin, quand le dieu est réveillé et mis sans doute en bonne humeur, en meilleure que la nôtre, par cette joyeuse aubade, les indigènes lui adressent leurs prières.
Au moment de partir, nous nous aperçûmes que les indigènes cassaient les pots dans lesquels ils nous avaient apporté de l’eau. Tout ce que touche un Européen est souillé, à leurs yeux, et s’ils s’en servaient ils seraient souillés eux-mêmes. Mais ils n’oublièrent pas de nous les faire payer; il paraît que l’argent a la vertu de se préserver de toute souillure, puisqu’ils le prirent avec beaucoup d’empressement.
Le souverain de ce petit pays souffre, dit-on, d’une maladie cérébrale, et l’administration de ses États s’en ressent énormément.
Tout est dans un désarroi complet; aussi nous nous félicitions, car le lendemain nous devions entrer de nouveau sur le territoire britannique.
Nous devions visiter le ravissant pays du Koulou, et nous avions hâte de sortir de celui-ci, gouverné par un indigène.
Mais cependant nous nous demandions avec effroi quelles routes s’offriraient à nous avant de quitter ces parages.
Doulârch.—Pays du Koulou.—Mariages précoces.—Du plaisir d’être veuve dans l’Inde.—Incinération des veuves.—Beauté et grâces des femmes hindoues.—Étrange manière de refuser un pourboire.—Traversée d’une passe.—Fanatisme hindou.—Sikhs.—Bijoux.—Habillements.—Polyandrie.—Étrange édit.—Soultanpour.—Oracle.—Mensurations.—Description du palais.—Curieux accidents.—Passage des rivières au moyen d’outres.
De Komarsîn à Doulârch le chemin devient fantastique et d’une beauté sauvage.
Çà et là des maisonnettes bien situées, un temple hindou dont les clochetons aigus rappellent l’architecture chinoise. Puis jusqu’à la rivière une descente horrible. Pauvres chevaux! Et le garde-fou qu’on avait mis jadis à l’endroit le plus périlleux était détruit. Heureusement nous arrivions au pont tout frais, tout pimpant, avec un bois tout neuf. Il paraît que dans le temps un gouverneur du Pendjab a péri en franchissant un de ces ponts invraisemblables. Aussi on s’était empressé d’en faire un plus solide. La même chose arrive dans le Turkestan: il faut qu’un haut personnage soit sacrifié pour qu’on pense aux simples mortels. C’est à souhaiter un trépas tragique au plus grand nombre de gouverneurs possible.
Ce pont est construit sur le Satledj, un des plus grands affluents de l’Indus, qui traverse l’Himalaya dans une vallée profondément encaissée et d’une grandeur sauvage. Cette rivière, assez considérable, coule avec une grande rapidité; elle est cependant navigable à deux cents milles au-dessus de son affluent, le Bias. La vallée n’est qu’à mille pieds anglais d’altitude.
Le Satledj, que nous voyons mugir à nos pieds, est l’Hyphasis d’Alexandre; c’est elle qui arrose ces déserts qui épouvantèrent les Grecs et les arrêtèrent dans leur marche triomphante. Ici il n’y a pas de déserts, au contraire; de hautes et gigantesques montagnes l’enferment dans un cours, et la montée que nous faisons après la traversée du pont se continue quatre heures; les chemins étaient horribles, les corniches vertigineuses se succédaient, et, à mesure que nous montions, le Satledj et le mugissement de ses eaux s’éloignaient et disparaissaient à nos yeux.
Enfin nous arrivons, exténués de fatigue, à la station de Doulârch, la première dans le pays du Koulou.
Dans ce district il n’y a pas de bungalow proprement dit, les stations s’appellentrest houses(maisons de repos).
L’arrangement de ces maisons est le même que celui des dak-bungalow, seulement on n’y trouve point de nourriture; il faut se la procurer soi-même. Lerest houseest toujours situé à une certaine distance du village, les Anglais n’aimant pas le voisinage des indigènes.
Quant aux habitations de ceux-ci, parsemées sur des pentes d’une élévation extraordinaire, elles ressemblent de loin à des chalets suisses, mais de près ces misérables maisons couvertes d’ardoises, avec un balcon privé de garde-fou, ressemblent à des pigeonniers gigantesques. Les plus élégantes ont des balcons fermés, avec de petites ouvertures. Des têtes de femmes apparaissent et regardent curieusement les étrangers.
Il est souvent bien difficile de reconnaître les femmes, tant elles ressemblent aux hommes, ce qui n’est flatteur pour aucun des deux sexes. Sans les anneaux qu’elles portent au nez, je crois que cela serait impossible.
Les paysans du Koulou portent pour tout vêtement une pièce de coton roulée autour du corps; une des extrémités est passée entre les jambes et remonte par-dessus les épaules. Ils ont la tête nue, mais quand ils veulent se garantir du soleil ou du froid ils se la couvrent d’un morceau de toile formant capuchon. Ceux qui sont employés au service des Européens se mettent un turban et s’habillent un peu comme les Musulmans. Les femmes portent une draperie qui forme jupe autour de la taille. Les plus pauvres, comme les plus riches, ont des pendants d’oreilles, des bracelets même aux jambes; les riches les garnissent de pierreries. Les pauvres vont pieds nus, et les riches ôtent leurs souliers dans les appartements.
En arrivant à Doulârch, nous eûmes toutes les peines du monde à nous procurer des vivres. Sans l’énergie de ces deux messieurs, nous n’aurions rien obtenu.
Les Hindous sont très grands marcheurs, malgré leur faible complexion; ainsi, le saïs de mon mari, véritable Hindou et, de plus, faible et maladif, suivait cependant son cheval à pied et le rejoignait facilement au galop. A Bombay par exemple, lorsqu’il s’agit d’une descente, le domestique saute du siège sur lequel il est assis à côté du cocher, et, saisissant le cheval par le mors, court avec lui et le modère.
Jamais aucun accident n’est encore survenu. Ils sont très sobres, se contentent de riz, de légumes et d’eau pure. Ce régime n’est pas fait pour relever leur constitution. Le lait dont ils se servent se met dans des ustensiles de cuivre appeléslota, de sorte que cet aliment prend le goût du métal, ce que je trouvai très désagréable.
Nous étions à Doulârch, dans le pays du Koulou, si vantépour la beauté de ses sites et de ses femmes; j’admirais les uns avant de connaître les autres. Dieu! le ravissant pays avec ces forêts, ces fermes et ce sol si admirablement cultivé. Cette culture si ancienne dans l’Inde est toujours la même depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. D’ailleurs le climat constant de cette partie du monde simplifie beaucoup la culture; les saisons, qui sont constantes, ne renversent pas les espérances du cultivateur. L’hiver, ou la saison des pluies, commence en juin et finit en septembre; c’est l’époque des moussons.
Village dans le Koulou.Village dans le Koulou.
Village dans le Koulou.
On appelle ainsi des vents réguliers qui soufflent toujours dans la même direction, du nord-est au sud-ouest, d’octobre en mars, et en sens inverse tout le reste de l’année. Les Hindous emploient les canaux d’irrigation pour arroser leurs champs pendant les huit mois secs de l’année; la terre fournit ordinairement trois récoltes par an.
La charrue qu’ils emploient est un présent de leur dieu; le soc est long d’un pied et demi et affecte la forme d’une pyramide; au bout de la charrue se trouve un cercle armé de pointes de fer; ces pointes brisent les mottes que le soc a soulevées. Ces charrues sont toujours tirées par des bœufs.
Après Doulârch, nous rencontrâmes sur un pont deux moulins primitifs: un axe avec quatre ailes; beaucoup de force motrice était perdue, mais les moulins tournaient malgré cela, au grand contentement de leurs propriétaires, assis tranquillement à la porte de leur maisonnette.
Le pont passé, le chemin, qui côtoie des montagnes vertigineuses, est splendide; on y peut admirer de ravissantes cascades, et la quantité de sources qui vont alimenter la rivière est considérable.
A chaque moment le cripâni,pâni(eau) retentit à nos oreilles, et vite nos coulis se débarrassent de leur fardeau et accourent se réconforter à cette eau pure.
Letchokidarou chef de la station où nous arrivons était un ancien voleur de caste, à qui les Anglais, ne sachant qu’en faire et ne pouvant ni l’arrêter ni le laisser voler, avaient donné cette position, pour le punir sans doute, puisque, tout étant réglé d’avance par le gouvernement britannique, il ne pouvait même plus légalement détrousser les pauvres voyageurs, et que, comme agent anglais, il est au contraire obligé de leur prêter aide et protection.
Le dimanche 12, en sortant de Djovaï, on annonçait un mariage; trois hommes marchaient à la file: le premier portait une grosse caisse sur laquelle de temps en temps il frappait avec un bâton recourbé; le second tenait un tambourin sur lequel il jouait avec deux baguettes; le troisième, un jeune garçon, frappait sur une grande cymbale de cuivre avec un bâton pareil au premier. Ils allaient par tout le village, et même quelquefois dans plusieurs, annoncer les fiançailles.
Le jour du mariage, on place dans la cour de la maison l’idole de Kamadéva, le dieu de l’amour et de l’hyménée chez les Hindous. On lui offre des fleurs, des fruits; les bayadères dansent et chantent, puis on fait des processions dans la ville ou dans la campagne.
En revenant à la maison, nouvelles offrandes à l’idole, puis diverses cérémonies. Après que le mari a passé au cou de sa fiancée, chez les riches une chaîne d’or, et d’autre métal chez les pauvres, le mariage est terminé, et on laisse les fiancés libres de se retirer. Ces fêtes durent quelquefois plusieurs jours, et les Hindous font de folles dépenses pour satisfaire cette vanité.
Les Hindous se marient en général de très bonne heure, les hommes à quatorze ou quinze ans, les femmes entre dix ou douze. Il y a des filles qu’on marie même à trois ans, mais alors, jusqu’à un certain âge, elles restent dans la maison de leurs parents.
C’est à la suite de cette coutume qu’il y a tant de veuves aux Indes; un vieillard pouvant épouser une enfant, il n’est pas rare alors que l’enfant devienne veuve même avant d’être femme, et, quoique le mariage ne soit pas toujours consommé, elle ne peut pourtant jamais se remarier. Le sort d’une veuve aux Indes est très misérable; réduite à la servitude, à la misère, au mépris public et aux reproches de sa famille et même de ses fils, il n’est pas étonnant qu’elle préfère la mort, d’autant plus que par là elle doit sauver elle et son mari de l’enfer et attirer à ses enfants et à toute sa famille une grande considération. Aussi, dès qu’une fille naissait, on lui mettait sous les yeux le tableau du sort qui l’attendait si son mari venait à mourir avant elle, on lui faisait un éloge pompeux de tous les avantages qu’elle retirerait de son sacrifice dans l’autre monde et de la considération qui entourerait sa famille ici-bas. Qui sait si cette dernière considération surtout n’était pas propre à rendre éloquents ceux qui n’étaient pas les acteurs de ce supplice? Il est vrai que, sans son approbation, on ne pouvait la conduire au sacrifice, mais on l’entourait de tant d’obsessions, et la puissance des préjugés du monde est si grande, que la plupart s’y soumettaient. Aussitôt on lui témoignait les plus grands honneurs; on lui mettait une branche de manguier dans la main, on lui teignait en rouge le bord des pieds, elle prenait un bain et on la couvrait de vêtements neufs. Un tambour battait sans interruption et annonçait la triste cérémonie, puis on la conduisait devant le bûcher, on lui faisait réciter les prières d’usage, elle se dépouillait ensuite de ses ornements, qu’elle offrait à ses amis, et, après avoir attaché des tresses rouges à ses bras, relevé ses cheveux avec un peigne neuf, elle faisait sur son front les marques de la caste à laquelle elle appartenait, et, tournant sept fois autour du bûcher, elle y montait ensuite et s’étendait sur le corps de son mari. Alors on relevaitsur elle les pièces d’étoffe qu’on avait placées sur le plancher, et avec des cordes on attachait les deux corps ensemble. Aussitôt le fils du défunt mettait le feu avec une torche au bûcher, et, aidé d’autres personnes, le feu s’allumait de toutes parts. Pour l’alimenter, on jetait dessus du beurre clarifié et des fagots jusqu’à ce que le corps fût entièrement consumé, ce qui était l’affaire de deux heures. Il y avait, certes, des femmes qui montraient un grand courage, mais il y en avait d’autres, m’a-t-on dit, qui, vaincues par la peur, refusaient même au dernier moment, se traînaient à genoux et s’échappaient en poussant de grands cris; alors on les poursuivait et on les forçait à ce sacrifice en les accablant de mauvais traitements, et, quant aux concubines des grands personnages, on les saisissait de force pour rendre la cérémonie plus émouvante.
Heureusement que les Anglais sont parvenus à faire cesser cette coutume barbare, mais le sort des veuves ne s’en est pas amélioré, et telle est la force des usages qu’il y en a qui le regrettent.
Dans quelques parties de l’Hindoustan on enterrait les morts; alors les femmes étaient enterrées vivantes, mais on avait soin de les étrangler quand la terre était sur le point de les couvrir.
Les femmes hindoues sont généralement bien faites. Elles ont les traits fins, mais le teint jaune, plutôt de la couleur olive; elles se fanent vite; les plus estimées ont un teint clair. On les dit spirituelles et aimant à causer; du reste, celles qu’on entend parler ont un organe très agréable et elles sont excessivement gracieuses dans leur démarche et dans leurs manières. Elles adorent la parure et surtout le corail, probablement parce que le rouge relève leur teint; c’est la couleur des brunes, dit-on, ce doit être la leur.
A notre arrivée à Kôt, il y a encore une noce dans cedélicieux petit village, situé sur les flancs de l’Himalaya. M. de Ujfalvy paya les coulis et leur donna un bakchichou pourboire; mais au moment du partage ils murmurèrent et enfin vinrent réclamer; mon mari alors se fit rendre l’argent et leur donna le prix juste qu’il leur devait; le partage se fit alors sans murmures et ils s’éloignèrent enchantés. Il n’y avait pas de quoi. Mais j’imagine que le bakchich avait été pour eux un sujet de contestation et qu’ils étaient heureux de s’en débarrasser.
Village de Kôt, dans le Koulou.Village de Kôt, dans le Koulou.
Village de Kôt, dans le Koulou.
De Kôt pour aller à Djibi, il nous fallut franchir une passe de 3000 mètres. A cette hauteur, la végétation est encore splendide et aucune trace de neige ne se fait pressentir. Les bambous des pays chauds s’étalent de place en place sur notre route; ils se mêlent à de beaux conifères et à de magnifiques châtaigniers, dont les troncs creusés par le temps ont servi de cheminée aux indigènes. Quels barbares! Plus nous montons, plus le spectacle est enchanteur: les vallons, les montagnes s’ouvrent devant nous, les nuages sont au-dessous de nos pieds, et un champ immense de fraisiers en fleur s’offre à nos regards. Bientôt nous sommes au sommet de la passe. Un bloc gigantesque accusant une autre chaîne de montagnes se dresse fièrement à notre droite; sa pointe est garnie de cèdres deodar; ils croissent droits et fiers comme la nature qui les entoure.
Nous laissons souffler nos montures, puis nous redescendons au milieu d’un dédale de roches. La mousse tombe des arbres en jolies grappes; le torrent nous rencontre et nous conduit aurest house. Là l’assistant commissarydu Koulou avait envoyé à notre rencontre deux hommes pour nous accompagner; ils nous présentèrent leurs lettres de créance, écrites en anglais, et se mirent à notre disposition. L’un d’eux avait un beau turban rouge et à son côté un couteau gourka. Les Gourkas sont des habitants du Népaul qui ont pris service dans l’armée anglaise; ce sont les plus braves soldats indigènes. Au commencement ducombat, ils jettent, de préférence, leurs autres armes et se servent de leurs sabres. Ce sont eux qui font la police des Anglais. L’autre envoyé était untchouprassi, espèce de sous-officier de police. Mais nous ne fûmes pas mieux servis pour cela. Il faut dire à la louange des Russes qu’ils savent bien mieux se faire obéir des indigènes dans le Turkestan, que les Anglais des Hindous.
Il est vrai que, à part la caste des kchatriyas, les Hindous sont en général doux, indolents, timides et efféminés. La chaleur du climat, cette abstinence de viande et de liqueur doivent contribuer beaucoup à développer cette indolence naturelle, et le repos est leur plus grand bonheur.
Cet officier de police indigène qui nous était envoyé ne savait pas un mot d’anglais. Les Anglais parlent la langue des indigènes, et les Russes, au contraire, forcent les indigènes qu’ils emploient à parler leur langue. Pourtant les Russes ne sont pas plus détestés des peuples du Turkestan que les Anglais ne le sont des peuples de l’Inde. Cela prouve encore une fois que les peuples de l’Orient ne reconnaissent que la force brutale. Soyez doux avec eux, ils vous méprisent.
Les temples que nous rencontrons sur notre passage sont pauvres et misérables. Le dieu ne fait pas ses frais.
Malgré nos deux envoyés, nous éprouvons quelques difficultés à avoir des vivres; pourtant, à la station, le tchouprassi est parvenu à nous faire avoir du beurre fondu, qu’on appelleghî: c’est celui qu’on emploie généralement aux Indes. Les œufs qu’on nous apporte sont excessivement petits, mais il ne faut pas nous plaindre, car dans l’Inde il y a des parties où l’on ne peut se procurer même ce régal, tant les Hindous ont horreur de détruire toute créature vivante; l’œuf qui deviendra un poulet est déjà, à leurs yeux, un être vivant. De cela il faudrait conclure quel’Hindou ne doit pas pouvoir répandre le sang, et pourtant sa religion lui ordonne des sacrifices, non seulement d’animaux, mais d’hommes; cependant ceux-ci sont plus rares.
Les animaux en honneur autrefois pour ces sacrifices étaient surtout letaureauet lecheval, mais, il faut bien le dire, depuis longtemps cette coutume a disparu.
Du reste, les Hindous ne craignent pas la mort; ils la considèrent comme le terme de leurs misères, et la récompense qu’ils attendent dans l’autre vie est capable de leur faire accomplir les plus grands sacrifices.
Le suicide, par exemple, est regardé comme devant leur procurer les félicités éternelles, et l’on m’a raconté qu’il y avait des fanatiques qui se tranchaient eux-mêmes la tête au moyen d’une mécanique. J’aime à croire que les Anglais, qui ont empêché déjà bien de sanglants sacrifices, ont mis un terme à ceux-ci. Mais il est bien difficile de réduire les fanatiques; on guérit quelquefois la folie, mais jamais la bêtise.
On nous amena un chevreau. Pauvre petite bête, toute blanche, toute tremblante, comme si elle se doutait du sort qui l’attend. J’avoue que je sacrifierais bien mon dîner et que le cœur me bat. Le prix arrêté (une roupie), on l’emmène; un jeune Sikh à turban rouge tire son grand sabre, et à peine me suis-je détournée, que, d’un seul coup, la tête du pauvre petit animal est tranchée. L’homme, avec un grand calme, essuie alors l’instrument et s’empare de la tête, qu’il a eu soin de réclamer comme salaire. Je ne pus m’empêcher d’admirer son adresse, et si j’avais à me faire couper la tête, j’aimerais autant lui qu’un autre comme opérateur.
Cet homme est de la tribu sikh; cette secte a eu pour maître un philosophe appelé Nanek. Les Sikhs habitentdans la province de Lahore et dans le pays compris entre le Cachemire et Tutta, une partie du Moultan et du Sindy, et vont jusqu’aux environs de Delhi. Ils forment des cantons indépendants, mais, dès qu’ils sont menacés, tous les chefs des cantons sont convoqués afin d’élire un dictateur, qui abdique le pouvoir lorsque l’ordre est rétabli. Ce sont les Cincinnatus de là-bas. Leur principal temple se trouve à Amritsir; on l’appelle le Temple d’or. Ils forment d’assez bons soldats au service des Anglais.
Dans l’enclos de la station il y a une pierre qui ressemble à une tombe. M. de Ujfalvy demande l’explication; nous n’obtenons que cette obscure réponse: Un homme s’est promené par toute la montagne en disant et criant que tout était sale et mauvais ici. En l’honneur de cet événement, tout à fait extraordinaire aux yeux des Orientaux en raison, sans doute, de son obscurité, on a élevé à cet homme une pierre sur laquelle on dit des prières.
M. de Ujfalvy acheta en cet endroit des bijoux en argent fort originaux, ce qui nous fit passer quelques agréables instants. En outre, un riche fonctionnaire indigène en villégiature dans ce charmant endroit, ayant appris notre arrivée, vint, par curiosité sans doute, nous rendre visite. Il nous fut très utile pour nos achats de bijoux, et il consulta M. de Ujfalvy au sujet de sa maladie: il pouvait à peine marcher et souffrait de forts aphtes dans la bouche. Une pierre infernale lui fut donnée, avec les explications nécessaires pour s’en servir. Il m’offrit alors une peau de panthère, puis une ravissante petite gazelle toute jeune, et, en souvenir du lieu où je la reçus, je l’appelai Djebi. Après quoi, suivi de tous ses serviteurs, il se retira sous sa tente, dressée à quelques pas du bungalow.
Le 14 nous partions pour Manglaor, accompagnés par le chant du maïna, charmant oiseau fort commun dans l’Inde.
Il fera beau, car la cicade fait entendre un bruit qui ressemble un peu à celui d’une scierie à vapeur. Cicade est le nom latin de la cigale, mais celle de l’Inde est beaucoup plus grande que sa sœur d’Europe.
Nous côtoyons le Tirtan-Nadi, et, à la station de Plass, près de Radjaori, nous achetons de beaux bijoux du Koulou, que nous payons au poids de l’argent; néanmoins, pour forcer les indigènes à s’en dessaisir, M. de Ujfalvy leur offre un joli bénéfice. Exaspération de M. Clarke, notre compagnon de voyage, qui prétend que nous gâtons les prix. Nous ne pouvions cependant pas prendre les gens à la gorge et les forcer à nous vendre leurs bijoux. Qu’aurait dit le gouvernement anglais? Et notre conscience? On prétend, il est vrai, que les collectionneurs en ont une très large.
Le chemin de Plass à Lardji, qui côtoie le Tirtan-Nadi, est invraisemblable; les pluies précédentes l’ont défoncé en maints endroits. La route est jonchée de lauriers-roses en fleur qui poussent au milieu des roches; c’est d’un effet ravissant.
A Lardji, le Tirtan-Nadi se réunit à une autre rivière aussi grise que sa voisine était blanche.
Les goitres sont fréquents chez les habitants de ce pays; la coutume qu’ils ont d’orner de bijoux cette difformité la rend encore plus apparente. Nous rencontrons des indigènes en villégiature sans doute, car ils se tiennent groupés près de la station. C’est toute une famille. La femme filait avec son pied; une autre coiffait son mari; un homme dévidait du fil, se servant aussi de son pied, et un autre sciait du bois, se servant du pied comme d’un étau. La flexibilité de ces basses extrémités est extraordinaire chez ces peuples; cela tient sans doute à la liberté qu’ils leur donnent.
Le 16 nous partons pour Ourli en traversant le (Biasse?).La corniche qui longe cette rivière est un des plus dangereux chemins que nous ayons suivis, car la route s’élève àpic à une hauteur vertigineuse, et la voie est juste assez large pour laisser passer nos bêtes. S’il survenait une rencontre, je ne sais comment nous ferions. Après deux heures nous quittons cependant cette dangereuse corniche et nous campons à Ourli; il n’y a ni bungalow nirest house, et nous dressons nos tentes.