CHAPITRE XIVRETOUR A BOMBAY

Ruines du temple de Baniar.Ruines du temple de Baniar.

Ruines du temple de Baniar.

Mais on nous avait parlé de Mouzafarabad, ville très intéressante, et le lendemain, au lieu de pousser jusqu’à la prochaine station, nous franchîmes le Djelum et nous nous arrêtâmes au bungalow de Mouzafarabad.

Ce bungalow était dans un état pitoyable: les portes ne fermaient pas, les cheminées ne tiraient pas, les volets desfenêtres manquaient, et la pluie entrait dans les chambres par un toit percé à jour. Sur la manifestation de notre mécontentement, le gardien de ce charmant séjour nous répondit judicieusement que les voyageurs qui avaient hâte d’arriver à Srinagar ou d’atteindre Marri ne s’arrêtaient jamais à Mouzafarabad. Ce n’est donc pas l’usure causée par l’affluence des voyageurs qui a pu mettre ce bungalow dans un si pitoyable état. Si le gouvernement de Sa Hautesse le maharadjah n’y fait attention, il ne restera bientôt plus rien que les quatre murs de cette maison inhospitalière.

Mouzafarabad, qui commande la principale route menant du Cachemire dans l’Afghanistan, est une petite ville construite en amphithéâtre à l’endroit où le Djelum reçoit les eaux du Kichanganga, son plus puissant affluent. Quelques mosquées dont les coupoles élégantes se découpent à l’horizon, des temples hindous d’une blancheur surprenante, et surtout un bazar très animé où des populations de toute nature et de toute provenance se coudoient en criant et en gesticulant, donnent à Mouzafarabad un cachet d’originalité qui présente un certain intérêt au voyageur. Nous visitons la forteresse, qui est de maigre importance, toujours dominée, comme les autres fortifications du Cachemire, par les hauteurs environnantes (c’est comme un fait exprès). Puis nous regardons encore deux temples hindous, dont le plus grand, construit par Goulab-Singh, le père du maharadjah actuel, ne manque point d’originalité. Les murs extérieurs sont couverts d’un stuc superbe, et à l’intérieur on peut admirer quelques beaux vases en cuivre ancien. Il a été élevé en l’honneur de Sita, femme de Rama, qui s’était transformée en Kali, une des trois déesses du culte hindou. On raconte ainsi sa transformation. Rama, ayant vaincu Ravàn, s’en retournait vers Ayodhya avec sa femme Sita. Comme il se vantait de sa victoire: «Qu’auriez-vous donc fait, lui dit-elle, si ce géant avait eu mille têtes?—Je l’aurais tué demême», répondit-il. Ce géant existait, et Rama, l’ayant su, alla à sa rencontre; mais trois flèches lancées de la main du géant dispersèrent l’armée de Rama; celui-ci, profondément touché de la mort de ses hommes, pleura. Sa femme Sita se moqua de lui et résolut d’attaquer le géant, et, pour y parvenir, se transforma en Kali. Le combat dura dix ans; à la fin elle tua son ennemi, but son sang, et, dans l’ivresse de sa victoire, elle dansa avec tant de violence que la terre trembla. Les dieux prirent peur et prièrent Siva d’arrêter la danseuse. Ce n’était peut-être pas chose facile. Mais enfin pour y parvenir il se plaça parmi les morts. Brahma alors s’approcha d’elle et lui dit: «Arrête-toi, déesse; ne vois-tu pas que tu danses sur ton mari?» Kali fut extrêmement peinée de voir Siva parmi les mourants, aussi reprit-elle tout de suite sa forme de Sita, et la légende ajoute qu’elle se remit en chemin avec son mari et ses frères comme si rien ne s’était passé. Voilà pour le moins une femme forte. Non pas celle de l’Écriture, mais, dans son genre, tout aussi extraordinaire. Ensuite nous nous sommes rendus sur l’autre côté du Kichanganga, où s’élèvent les ruines d’un ancien château bâti du temps de Djehanghir. Les constructions qui en restent rappellent celles de Péri-Mahal, sur les bords du lac Dal au Cachemire. Il date, du reste, de la même époque, mais je trouve qu’il se donne des airs de château fort, avec ses quatre bastions; on dirait qu’il a voulu autrefois défendre la ville dont il garde l’entrée. Nous faisons ensuite une promenade au bazar, qui nous intéresse surtout par la diversité des types que nous y rencontrons. Mouzafarabad est un carrefour commercial où l’on voit affluer, à côté des marchands cachemiris, sicks et autres, des populations descendues des montagnes voisines pour y troquer des pelleteries contre des étoffes. Les habitants de la ville se composent, pour la plus grande partie, de Tchibhalis. Ce sont des Radjpoutes devenus musulmans, sans avoir pour celaembrassé le fanatisme de cette religion, car ils épousent souvent des femmes hindoues, auxquelles ils permettent de garder leur foi et d’apporter leurs idoles dans leurs foyers.

L’élément sick, venu des plaines voisines, constitue également une fraction importante de la population sédentaire de Mouzafarabad; on y trouve aussi pas mal d’Hindous, auxquels appartiennent les temples dont nous avons parlé plus haut. Les marchands cachemiris n’y font pas défaut non plus. Mais la partie intéressante de la population est certainement l’élément flottant des montagnards, qui n’y viennent surtout qu’à certaines époques de l’année. On rencontre dans cette ville des Tchilasis, des Chîns, des Souates faisant partie des républiques du Yaghestan, et même des Tchitralis de la vallée de Kounar, jusqu’à des Kafir-Siapoches. Il est naturel qu’un mélange si varié de populations ne puisse manquer d’attirer l’attention d’un anthropologiste; aussi mon mari a-t-il été occupé deux jours à mensurer ces gens et à causer avec eux. Nous prîmes, en plus, la résolution de pousser une pointe jusque dans la vallée du Naïnsoukh, limitrophe des républiques du Yaghestan. Aussitôt résolu, aussitôt fait; nous partons pour Balakot et nous poussons, après une marche très longue et très pénible, jusqu’aux environs du village Khaghân, où nous campons la nuit.

La flore de la vallée du Naïnsoukh rappelle celle des environs de Gouraiz. Les forêts y sont très belles, et le chemin presque toujours ombreux. Le lendemain, nous ne pouvions partir qu’à midi; nos chevaux, ayant marché longtemps et souvent au trot, étaient très fatigués.

Nous arrivons le soir à un petit cours d’eau, affluent du Naïnsoukh, que nous remontons jusqu’au village de Déri, situé sur le petit lac de Safamoullah. De l’endroit où nous campons, nous apercevons parfaitement le pic dénudé du Nanga-Parbot ou Diyarmir, qui s’élève à pic jusqu’à une altitudede 8160 mètres. Grâce à la différence qui existe entre ce géant et le môle extrême, le terminus pour ainsi dire de l’Himalaya occidental, aucune montagne ne fait autant d’effet par son élévation sur les voyageurs. Il suffira de dire que le Nanga-Parbot se voit de Marri à l’œil nu.

Nous passons une journée dans notre campement, pour laisser reposer nos bêtes, et nous repartons le lendemain pour Mouzafarabad, que nous atteignons rapidement et où nous retrouvons nos bagages et notre suite en parfait état. On nous montre dans cette ville un temple qui a été bâti par les soins du fils aîné du maharadjah, prince qui, dit-on, n’aime pas les Européens. Cette excursion dans la vallée du Naïnsoukh permit à M. de Ujfalvy de compléter ses études sur les tribus du Yaghestan. Il acquit la certitude qu’elles faisaient partie de la famille dardoue quant à leur complexion physique, et il put recueillir des renseignements fort curieux sur leurs mœurs et sur leurs usages.

Le Yaghestan est composé d’un nombre infini de petites républiques qui sont absolument indépendantes les unes des autres. Chacune de ces petites républiques est gouvernée par l’assemblée de ses hommes valides; cette assemblée prend des résolutions qui ne deviennent exécutoires que si elles sont prises à l’unanimité des membres; s’il se trouve des opposants, un seul suffit, l’exécution est ajournée jusqu’au moment où la majorité a pu réussir à rallier la minorité à son opinion par les moyens de persuasion. Cette coutume mérite d’être signalée, surtout de la part d’un peuple qui se prête encore à toute espèce de trafic honteux, entre autres celui des esclaves.

Les femmes du Tchitral sont, dit-on, très blanches et très belles; elles alimentent les harems de Bokhara et de l’Afghanistan.

Les brûlures sur le ventre, qui sont employées comme moyen préservatif par les Dardous et les Baltis, et dont j’aiparlé plus avant, se pratiquent pour la même cause dans le Yaghestan; mais les Dardous de ces républiques, comme les Kafir-Siapoches d’ailleurs, ne se contentent pas d’une seule brûlure: ils cautérisent aussi leurs enfants derrière les oreilles après leur naissance.

Les femmes de Mouzafarabad nous ont paru assez jolies; elles portent sous leur voile un bonnet pointu. Nous avons vu aussi des hommes qui se teignaient la barbe en rouge.

Leur costume est le même que celui des Cachemiris; par les temps froids et humides ils se drapent dans leurs grandes et larges ceintures, ce qui n’empêche pas que le matin ils grelottent en attendant patiemment le soleil, qui doit réchauffer leurs membres engourdis.

Autour de Mouzafarabad, les montagnes prennent l’aspect de collines dominées par des géants; elles sont jaunies et desséchées par le soleil. Les pluies d’orage que nous avons essuyées depuis notre départ annoncent l’approche de l’hiver. S’il pleut ici, il neige là-haut. Mais à Mouzafarabad même il y a très peu de neige; à proportion la saison hivernale est peu rigoureuse. Cependant le feu qui brûle dans l’âtre n’est certes pas de trop dans ces chambres si mal closes.

Après cette courte expédition dans ces vallées si rarement visitées, nous nous rendons à marche forcée à Kohala, la frontière du Cachemire. A cette station, nous avons de la peine à trouver des coulis, car le mounchi n’a plus aucun pouvoir; cependant nous nous en procurons au prix de huit anas par homme, et nous nous dirigeons vers Marri par des forêts où nous pouvons admirer l’acacia arabica, l’acacia modesta, leziziphus jujuba, l’euphorbia pentagona, le manguier, le peuplier, le bananier, les bambous, le palmier (phœnix sylvestris), lepinus longifolia, lepinus excelsa, lepicea nebbiana, beaux et magnifiques arbres, belle et luxuriante végétation au milieu de laquelle nous arrivons,le soir, par une nuit sombre, à Marri, sanatorium anglais, où des hôtels, des magasins, des maisons gracieusement situées sur les flancs des montagnes ombreuses nous rappellent beaucoup Simla. Mais la belle Simla reste toujours ma préférée. Est-ce parce que ce site himalayen a le premier frappé ma vue et fait vibrer en mon être de nouvelles sensations? Mais c’est celui qui m’apparaît le plus beau, le plus magnifique de tous lessanatoriumsque j’ai eu l’occasion d’admirer.

De Marri on voit encore le Nanga-Parbot, ce superbe glacier qui élève sa tête blanche au-dessus du beau vert.

L’hôtel où nous descendons est presque vide; l’hiver avance, et les nombreux voyageurs sont déjà en route vers de plus chaudes contrées. Cet hôtel est certainement un des plus confortables et des plus exquis au point de vue culinaire, et nous y goûtons la meilleure cuisine que nous ayons eue aux Indes. A Marri nous prenons congé du mounchi, notre fameux colonel Gân-Patra, et des tchouprassis, qui nous avaient été d’un grand secours. Un riche bakchich au mounchi et aux autres sous-officiers fut accepté par eux avec reconnaissance, et ils nous quittèrent avec force salamalecs. Le colonel hindou que le maharadjah nous avait donné était vraiment un fort honnête homme; ses comptes, d’une exactitude rare, n’étaient pas trop exagérés. Je crois bien cependant qu’il a tiré profit de ses fonctions près de nous, vu les nombreux achats que nous avons faits par son entremise; il ne serait pas Oriental sans cela. Mais c’est un profit qui peut s’appeler honnête et que bien des Occidentaux ne se font pas faute d’accepter. Marri possède un fort bon photographe, qui fait de très belles choses; ce ne sont pas les sites qui lui manquent, c’est plutôt la photographie qui manque aux sites. Espérons que tous finiront par être connus, car le plus beau dessin ne rend jamais les paysages aussi exactement que la photographie.

Il nous faut penser à faire d’autres arrangements. Nos chevaux iront avec leurs saïs jusqu’à Raoul-Pîndi; nos bagages partiront en avant sur une charrette à bœufs pour cette ville, et nous, nous reprendrons cette petite voiture des montagnes qui s’appelletonga, que nous avions déjà prise pour nous rendre de Kalka à Simla.

Grâce à la maladresse de François, nous eûmes presque une affaire avec l’homme qui nous avait loué une de ces tongas. Nous n’avions pu prendre la poste anglaise, qui se charge de ces transports. N’ayant pas été prévenus, nous ignorions qu’il fallût retenir sa voiture cinq jours d’avance. Nous dûmes donc passer par les tracasseries des indigènes, qui tâchent toujours de vous exploiter le plus qu’ils le peuvent. C’est un des bienfaits que leur a apportés la civilisation européenne.

Heureusement que M. de Ujfalvy, au courant de ces habitudes, n’était pas homme à se laisser faire. Nous eûmes gain de cause auprès du fonctionnaire anglais, bien qu’au contraire des Russes ils soient plutôt disposés à donner raison aux indigènes qu’à leurs nationaux.

Raoul-Pîndi.—Lahore.—Le palais du gouverneur.—Promenade à dos d’éléphant.—Mosquées et tombeaux.—De Lahore à Delhi.—Splendeurs de Delhi décrites par M. Rousselet.—Les boulevards de la ville.—Agra.—Le Tadj-Mahal.—Ahmedabad.—Bombay.—Séjour délicieux à Malabar-Hill.—Départ pour l’Europe.

Nous partons enfin pour Raoul-Pîndi. La route, construite par les Anglais, est superbe et côtoie de belles montagnes qui paraissent des collines à nos yeux accoutumés à la vue des monts du Thibet.

Le soir, la route poudreuse nous avertit de l’approche de la ville. Les immenses plaines qui entourent la cité sont coupées par une large route, où nous rencontrons pas mal de charrettes. La descente qui amène à Raoul-Pîndi est assez rapide, car Marri est à 2400 mètres au-dessus de la mer, et, quelques heures après, nous étions à 550 mètres seulement.

Raoul-Pîndi est un endroit très fréquenté; c’est aussi la route pour aller en Afghanistan; le passage des officiers y est donc nombreux. C’est dans cette petite ville qu’on se débarrasse de tous les objets nécessaires au voyage du Cachemire. Mais le moment est mal choisi pour nous, car tous les voyageurs sont déjà revenus.

On ne peut cependant choisir son temps dans des pays où les saisons sont un obstacle au voyage. Les hôtels sont pleins, et dans celui où nous descendons on peut à peine nous donner une misérable chambre. Bref, il est décidé que nous laisserons nos chevaux sous la garde de notre saïs, afin qu’en restant un peu plus longtemps il puisse s’en défaire à un meilleur prix. Les autres objets seront vendus aux enchères par l’entremise d’un Parsi.

Quant à nous, nous partirons le plus vite possible pour Lahore, car, si nous attendions la vente de nos effets, le prix de nos dépenses à l’hôtel excéderait bien au delà le surplus que nous pourrions en retirer. Il faut que nous subissions une perte énorme, nous devons nous y résigner. Par exemple, ma selle, qui est magnifique et qui m’a coûté près de trois cents francs à Paris, n’atteindra, m’a-t-on dit, que quinze roupies, soit un peu plus de trente francs, et encore! Tout sera à l’avenant. Il faut nous y attendre. Pendant que nos affaires se règlent, nous nous promenons le soir dans la ville, qui possède de larges et longues avenues plantées d’arbres. La ville anglaise est, comme toujours, éloignée du bazar; les maisons, très peu élevées, toutes construites sur le même modèle, sont entourées de jardins.

L’entretien des routes et des allées est magnifique, et l’empierrement en est parfaitement fait. On arrose afin d’éviter la poussière, mais celle-ci est pourtant considérable. Nous voyons de magnifiques chevaux qui semblent énormes à nos yeux accoutumés aux poneys des montagnes. Ils sont, en effet, très grands, et s’appellentwalers. Ces animaux viennent d’Australie et sont le produit d’un croisement. La race chevaline que les Anglais ont introduite dans l’Australie s’est parfaitement acclimatée et les chevaux sont très beaux. Le chemin de fer siffle à nos oreilles, et la quantité d’indigènes qui s’en servent et qui vont regarder l’arrivée et le départ des trains est considérable.

Le 29 au soir nous prenons nos places pour Lahore. Il est tard, et malgré cela la chaleur est plus grande qu’à Marri; pourtant nous sommes dans la saison d’hiver.

Le chemin de fer de Raoul-Pîndi à Lahore est un peu dangereux, car il parcourt une pente très raide, et les éboulements sont assez fréquents. Nous dormons malheureusement au moment de ce passage, dont nous n’aurions, du reste, pas très bien pu nous rendre compte la nuit. Les chemins de fer sont bien organisés, et le prix des places, relativement aux distances énormes qu’on franchit, est très peu élevé.

Que nous sommes heureux de retrouver ce genre de locomotion occidentale! Nous humons la civilisation à l’odeur de cette fumée épaisse qui s’échappe en hurlant de ce noir tuyau. Son souffle ardent et puissant nous emporte avec une vitesse inaccoutumée, et la silhouette de notre patrie nous apparaît déjà dans notre imagination. Que de lieues il nous reste pourtant encore à faire!

Le matin nous sommes à Lahore; nous avons dormi et nous nous trouvons dispos.

Le pont que les Anglais ont construit sur le Ravi ou l’Hydraote des anciens est très beau.

Elle est une de nos vieilles connaissances, cette rivière; aussi la revoyons-nous avec plaisir.

Un malentendu a empêché sir Robert Egerton d’envoyer ses voitures à notre rencontre, mais le mal n’est pas grand, la gare en est remplie. Nous en prenons deux, une pour nos bagages et une pour nous, et nous nous faisons conduire au palais du gouverneur.

Sir Robert et lady Egerton nous reçoivent avec leur grâce accoutumée et s’excusent vivement de ce malentendu.

C’est avec sir Robert Egerton et sa femme que le soir, au coucher du soleil, nous visitons la ville. Nous sommes traînés dans une magnifique voiture à quatre chevauxescortée de deux cavaliers. Au trot de ce bel attelage nous parcourons les grandioses avenues que les Anglais ont fait percer.

Lahore est la capitale du gouvernement du Pendjab, pays des cinq rivières. Le Satledj, le Béia, le Ravi, le Tchinab et le Djelum arrosent ce pays, très peuplé et bien cultivé. Il est renommé pour sa salubrité, et l’hiver y est plus froid que dans les autres parties de l’Inde. Dans la saison où nous sommes, les soirées, les matinées et les nuits sont très fraîches; mais, lorsque le soleil donne, il fait encore excessivement chaud.

Toutes les productions qu’on y transporte s’acclimatent très bien, et les Anglais y ont fait de nombreuses plantations; des arbres s’élèvent maintenant en grand nombre au-dessus de ses immenses plaines. Les chevaux, qui y sont très beaux et très solides, ressemblent, dit-on, à ceux de l’Irak.

Cette ville célèbre est très ancienne, et autrefois, avant le passage du cap de Bonne-Espérance, de nombreuses caravanes la fréquentaient, de sorte que le commerce y était très grand. Sa position l’a rendue le théâtre de guerres sanglantes. Ses habitants ont toujours bravement résisté aux invasions, mais le succès n’a pas toujours été de leur côté, et ces luttes l’ont soumise à différents maîtres dont elle a dû subir le caprice.

Houmaïoum et Jehan-Ghir la comblèrent d’embellissements; mais leurs successeurs l’abandonnèrent pour Delhi. Le Ravi lui-même a changé de place, et, suivant les faveurs de la fortune, s’est éloigné de la ville, la délaissant d’un quart de lieue à peu près, ce qui a beaucoup nui à son commerce. Près d’elle, dans une montagne voisine, on trouve une mine de sel très abondante; et le sable et la vase de ses nombreuses rivières recèlent de l’or, de l’argent et du cuivre.

Les Anglais en ont fait la capitale de leur gouvernement: deux routes magnifiques, longues de cent vingt lieues, conduisent l’une à Delhi, l’autre au Cachemire, mais rien n’y fait; la fortune l’a abandonnée, et Lahore est une ville déchue de ses anciennes splendeurs.

C’est encore dans cette ville que fut découverte la manière de faire l’essence de rose. On raconte que la favorite (Begoum) du sultan, cherchant tous les moyens de captiver davantage l’empereur, eut l’idée de lui faire prendre un bain dans un étang de roses: elle fit donc emplir un des réservoirs de son jardin. Le soleil brûlant des Indes chauffa cette eau, l’essence qu’elle contenait se concentra et se transforma en huile qui remonta à la surface de l’eau. On crut à une corruption et l’on s’empressa de nettoyer le bassin, mais l’odeur délicieuse qui s’échappait en faisant ce nettoyage donna l’idée d’extraire des roses le parfum exquis qui s’exhale de cette fleur et en fait cette reine de tous les pays qu’elle embellit de sa présence. A partir de cette époque, les rois de ces contrées se baignèrent dans cette eau parfumée, et la célèbre baignoire en agate toute sertie d’or, qui avait la forme d’un bateau, pouvait en contenir huit muids. C’est dans cette baignoire que les successeurs des sauvages et grossiers Mongols, nés sous une tente et accoutumés à toutes les intempéries, à toutes les vicissitudes d’une vie errante, baignèrent leurs membres amollis et habitués maintenant au luxe et aux splendeurs qui s’attachent au trône de ces paresseux pays asiatiques.

Sur le dos d’un éléphant surmonté d’un nikdember, sorte de palanquin dont je ne vanterai pas la commodité, et en compagnie de M. Dane, nous visitâmes la vieille ville de Lahore.

Ces rues étroites, aux maisons coloriées, sont de beaucoup plus animées que celles des autres villes que nousavons parcourues. Sur notre éléphant, nous sommes à la hauteur des balcons et des croisées, ces croisées orientales percées de mille trous, à travers lesquelles les femmes de haute condition peuvent satisfaire leur avide curiosité. Les autres sont hardiment aux fenêtres et nous regardent étonnées; avec un peu de bonne volonté nous pourrions leur serrer la main.

Notre lourde et majestueuse monture tient presque toute la largeur de la rue sans trottoir; les passants se réfugient sur la porte des boutiques; les chameaux se garent contre les maisons, et les chevaux, tremblants à la vue de leur ennemi, se cabrent sous leurs cavaliers.

Comment n’avons-nous pas causé d’accidents? c’est ce que je ne saurais dire.

Nous nous arrêtons d’abord à plusieurs mosquées magnifiques, puis à une resplendissante galerie de glaces et à un petit palais, véritable bijou de marbre au milieu de verdure, bâti par un roi sick.

Toutes ces splendeurs passèrent devant nos yeux éblouis, et si je ne vous en fais pas une description, chère lectrice, c’est que j’aime mieux vous renvoyer au magnifique ouvrage de M. Rousselet, édité avec un grand luxe par la maison Hachette. Vous y gagnerez, chère et aimable lectrice, car ses splendeurs sont admirablement décrites par notre illustre compatriote, qui nous a précédés il y a longtemps dans ces pays lointains.

Le palais du gouverneur est le reste d’un ancien bâtiment, et la salle à manger de Lahore était autrefois un tombeau superbe. Sa voûte, qui s’élève sombre et haute, reçoit des convives pour lesquels elle n’avait pas été construite. Ses murs discrets en gardent le bruit, et sa fraîcheur est un de ses plus grands attraits. Le jardin qui entoure cette demeure est ravissant; les terrains, jadis en friche, sont ornés maintenant de délicieux bosquets, devertes pelouses et d’arbres touffus. Partout les Anglais ont fait des plantations et ont changé l’aspect des plaines nues du gouvernement du Pendjab. A Lahore, il y a aussi un musée très complet de toutes les belles antiquités qui ont été trouvées dans l’Inde; nous l’avons visité et nous l’avons admiré.

Sir Robert Egerton va partir pour une grande inspection; il veut s’assurerde visusi la province dont il a été le gouverneur pendant cinq ans a été administrée comme elle devait l’être, et si ses ordres ont été exécutés avec soin. Mme Egerton l’accompagnera.

Ces visites de hauts personnages sont une grande affaire; c’est un déplacement d’à peu près deux mille personnes. Les tentes sont toujours doubles, de façon que lorsqu’on quitte la halte, l’autre tente doit déjà être posée à la station suivante. Puis, comme il fait froid, elles sont meublées de poêles, en sorte que le confort de la vie suivra les voyageurs.

Ce décorum asiatique est de rigueur, et les Anglais, tout en le réduisant le plus possible, ont dû s’y soumettre, sous peine de passer pour de piètres personnages aux yeux de leurs sujets vaincus, mais non conquis.

Je lis en ce moment les belles pages de M. Taine:les Origines de la France contemporaine; et la description du faste et des dépenses de la cour de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI me rappelle ces monarques asiatiques aux dépens desquels vivent des milliers d’individus plus ou moins utiles. C’est une conséquence immédiate du despotisme personnel et de la possession d’un seul dans l’État, mais qui au profit du luxe a son bon côté.

Les Anglais ont établi aux Indes une coutume assez bonne, et en tout cas très juste. Les postes élevés ne peuvent être conservés par leurs titulaires au delà de cinq années.

Cet état de choses permet à un plus grand nombre de fonctionnaires capables et intègres de parvenir à ces situations importantes. Au bout de ce temps ils sont mis à la retraite, comme je l’ai déjà dit, avec 25 000 francs de pension.

Ce départ forcé est un grand crève-cœur pour chacun: plus d’un pousse des soupirs de regret, s’éloigne le cœur gros de ces délicieuses demeures et pense avec peine, mais non avec envie, au sort de ses successeurs.

La maison était donc tout en émoi, mais calme et cependant tranquille; tout se faisait par ordre, et M. Dane lui-même ne laissait entrevoir sa préoccupation que par une agitation un peu plus vive que de coutume.

Aussi notre séjour ne fut pas de longue durée, et, malgré l’amabilité de notre amphitryon, nous résolûmes de partir le plus vite possible, ce qui, du reste, nous était on ne peut plus agréable: nous aspirions au repos et il fallait que nous nous arrêtassions encore à Delhi.

Nous ne pouvions faire un voyage dans l’Inde sans aller admirer cette originale cité. C’était déjà bien assez d’avoir été obligé de brûler Amritsir, la ville au temple d’or des Sicks, située à une heure au plus de Lahore, dans le gouvernement du Pendjab. Mais en ce moment une épidémie de fièvre cholérique la ravageait, deux cent cinquante personnes mouraient par jour de cette horrible maladie, en sorte qu’on nous déconseilla fortement de nous y arrêter.

Après avoir été jusqu’au fin fond du Baltistan, par des chemins où chaque pas est un danger, contempler les plus beaux glaciers du monde, et en être revenus sans aucun accident, il eût été plus que désagréable de mourir en revenant frappés par une de ces maladies aveugles.

Donc, malgré notre grand désir, nous nous résignons à être raisonnables, mais c’est avec regret que nous prenons nos places pour Delhi.

Le chemin de fer de Lahore à Delhi met vingt-quatre heures à franchir cette énorme distance.

Il est impossible de pouvoir se rendre bien compte de la route: lorsque le soleil donne, il faut fermer les fenêtres. Chaque ouverture qui est dans le compartiment peut se clore au moyen d’une jalousie, d’un carreau bleu et d’un carreau blanc.

Ces trois fermetures sont indispensables; par ce soleil indien et par cette poussière, quand ce n’est pas l’une de ces incommodités, c’est l’autre.

Le seul moment agréable qu’on ait dans ces voitures roulantes est le soir à la tombée du jour, ou le matin à l’éveil de l’aurore; mais celle-ci est courte, le soleil l’a vite remplacée, et les triples fermetures doivent lui barrer le chemin.

C’est le matin que nous arrivons à Delhi, cette rivale de Lahore, qui s’appelait autrefois Indra-Prost’ha, c’est-à-dire demeure d’Indra. Cette ancienne capitale de l’empire mogol comptait autrefois plus de deux millions d’habitants. Située entre les provinces d’Agra, d’Adjmir et les montagnes de l’Himalaya, elle est arrosée par deux rivières: le Gange et la Djoumna. Son climat est doux et plus tempéré, le sol est fertile, l’état sanitaire de la province se ressent de son air pur. Ainsi le choléra, qui avait envahi Lahore et qui venait à peine de finir lorsque nous y étions, ne l’avait pas atteint.

Ces montagnes recèlent aussi de l’or, de l’argent, du plomb, du cuivre et du fer; ce dernier est si doux et si malléable qu’il est impossible de l’employer à tous les ouvrages. L’acier lui est bien supérieur; il est même de très bonne qualité.

Il faut bien dire que relativement l’or et l’argent sont rares aux Indes, et les mines de ces métaux ne sont pas nombreuses, mais les pierres précieuses y abondent; lesdiamants de Golconde sont réputés les plus beaux du monde; viennent ensuite le saphir et le rubis.

Imaginez-vous qu’on trouve cette pierre, qui fait l’ornement le plus envié, dans des morceaux de terre jaunâtre ferrugineuse! Que de travail et d’intelligence il a fallu à l’homme pour y tailler ces facettes étincelantes et inaltérables! Des siècles et des siècles se sont écoulés, et cette pierre est toujours restée la plus précieuse de toutes. Une seule rivalise avec elle, surtout aux yeux des Orientaux, qui ne savent pas tailler les pierres: c’est la perle fine, leur bijou favori, qui, suspendu au cou de tous leurs chefs, est toujours de mode. Car la mode, chez eux, n’est point une souveraine capricieuse comme chez nous; ce que leurs parents ont porté, ils le portent encore et le porteront sans doute toujours.

Ces perles se vendent à des prix fabuleux; elles vont quelquefois jusqu’à deux et trois mille roupies.

C’est sur la route de Ceylan, dans le golfe de Manar, que les pêcheurs se rendent pour trouver les fameuses huîtres qui les contiennent. Quand ils reviennent avec leur pêche, la vente de leur produit commence. Cette vente est pour ainsi dire une loterie, car le vendeur ne sait pas ce qu’il vend, ni l’acheteur ce qu’il achète. Ces mollusques, en effet, sont vendus par tas, et quelquefois un lot renferme beaucoup plus de perles qu’un autre.

Mais il n’y a pas moyen de faire autrement, les huîtres sont fermées, il faut acheter chat en poche, et les échanger contre des roupies d’or ou d’argent ou bien encore contre des traites payables chez les banquiers et que les indigènes acceptent avec grande confiance.

Est-ce un bon lot, en est-ce un mauvais? Rien ne peut l’indiquer. Trouvera-t-on des perles de la nature de celles qui ornèrent le ruban de Hyder-Ali et qui, au nombre desoixante-dix, formaient un double rang et valaient ensemble le prix fabuleux de six cent dix mille francs?

C’est aussi de ces montagnes qui enferment Delhi qu’on tire le borax, si utile à nos blanchisseuses. La différence est grande entre cet ingrédient et le précieux diamant qui sort aussi de leur sein. Mais tout s’enchaîne dans la vie, et c’est en mêlant l’agréable à l’utile que celle-ci s’écoule avec la plus grande facilité.

La province de Delhi est le rendez-vous naturel des plus belles fleurs et des meilleurs produits de l’Inde; c’est probablement à cette réunion de faveurs qu’elle a dû sa prospérité et sa splendeur.

Quelle belle ville elle était autrefois, avec ses palais, ses jardins les plus beaux du monde, ses trente et quelques portes par l’une desquelles Timour entra pour prendre possession de cette superbe cité!

Elle fut détruite et rebâtie, et aujourd’hui encore, bien qu’elle ne puisse pas se comparer à l’ancienne, c’est une ville qui, quand on l’a vue, reste dans la mémoire.

La beauté de ses monuments, de ses mosquées aux sveltes minarets dont l’œil ébahi contemple les merveilles, ces palais en marbre travaillé comme les plus fines dentelles, ces rues larges dans lesquelles un peuple bigarré se presse, se heurte, se coudoie, s’agite avec cette majesté orientale qui ne l’abandonne jamais dans les plus simples actions de la vie, ces jardins merveilleux, modèles de goût et d’arrangement, ce trône splendide qu’on ose à peine croire destiné à un mortel, toutes ces choses laissent une impression ineffaçable, que l’éloignement, loin d’amoindrir, augmentera encore.

L’imagination ne verra plus ces quelques rues étroites, restes encore parlants de l’époque où la défense d’atteler des chevaux était un édit des plus humains. Les empereurs eux-mêmes n’enfreignaient pas la règle, et leurschars riches et somptueux s’avançaient au pas lourd et traînant des bœufs.

Qu’elle devait donc être belle, cette ville aux trois cités décrites par Schériffedin, l’historien du célèbre Tamerlan, l’heureux vainqueur mogol qui, en sortant de la glorieuse Samarkand, trouvait encore une plus merveilleuse capitale!

C’est encore à M. Rousselet, chère lectrice, que je vous renverrai pour connaître les splendides beautés de cette métropole asiatique. Nul mieux que lui ne nous fera connaître les bâtiments incomparables créés par ce peuple; son style étincelant vous mettra devant les yeux toutes ces fantastiques conceptions orientales.

Nous quittons Delhi avec l’idée de ce que peut être une de ces villes dont les contes desMille et une Nuitsont peuplé notre mémoire d’enfant. Qui n’a pas vu ce spectacle, n’a rien vu de l’Orient.

Le chemin de fer nous emporte; que notre imagination nous retrace encore ce coup d’œil animé et grandiose!

Nous sommes obligés de faire un coude pour aller à Agra, capitale des provinces nord-ouest du Bengale. Cette ville, bâtie sur la rive droite de la Djoumna, doit sa renommée au magnifique tombeau de Tadj que l’empereur Jehan-Ghir fit élever pour demeure dernière à sa femme bien-aimée, Nour-Djihan.

C’est la merveille des merveilles, et M. Rousselet en fait une description complète, ainsi que de la belle mosquée Mouti-Mousgide ou mosquée des Perles. Quant à la ville elle-même, elle n’a rien d’intéressant, mais la forteresse qu’Akbar fit bâtir lorsqu’il voulait faire de cette cité la plus belle de l’Inde, est encore debout.

Le commerce fleurit dans cette ville. Ses couvertures, ses étoffes, ses tapis et ses glaces sont renommés. L’indigo et la cochenille sont des produits excellents chez elle et, par suite, excessivement recherchés par les commerçants.

Après ce temps d’arrêt obligé, nous reprenons la voie ferrée qui doit nous conduire à Bombay en passant par Ahmedabad, ville de Guzzerat, riche en mosquées, en mausolées.

Les premières sont toujours entourées de jardins et bâties sur de hautes terrasses; ses maisons, en bois et en briques, ne sont pas peintes, chose rare dans l’Inde.

D’Agra à Bombay, lorsqu’on va directement on met quarante-huit heures en chemin de fer. Si l’on flâne un peu, le trajet est plus long; c’est vous dire combien nous étions fatigués lorsque nous remîmes le pied dans cette ville.

A notre arrivée, le consul de France, le très aimable M. Drouin, nous attendait à la gare et nous offrait sa ravissante demeure pour habitation. Nous acceptâmes franchement et avec plaisir. Nous nous y rendîmes. Il était dix heures du matin, et le 10 novembre, malgré cette époque d’hiver, le soleil brillait, le ciel était bleu, et le thermomètre marquait 25 degrés à l’ombre.

Le mois que nous passâmes sous ce toit hospitalier sera pour nous un mois inoubliable.

Tout s’y trouvait réuni pour nous faire regretter ce séjour. Tant il est vrai que ce sont les personnes elles-mêmes qui nous font plus ou moins aimer les lieux visités. Bombay nous paraît plus charmant que la première fois, et la ville indigène plus originale encore.

En compagnie de notre aimable cicerone, nous vîmes des choses que nous n’aurions jamais pu admirer sans lui. Mais la danse tant vantée des bayadères est, pour mes yeux européens, un charme que je ne goûte pas. Pourtant le nautch auquel nous assistâmes était intéressant, mais je me suis toujours demandé pourquoi les plus laides, et surtout les plus vieilles, avaient le plus de succès. Ce sont celles-là pourtant qu’on retient d’avance, et, lorsque la saison des danses est arrivée, elles ne savent plus que faire pourarriver à contenter leurs nombreux admirateurs. Elles sont toutes généralement assez riches; cependant je suis encore à me demander ce qu’on peut trouver en elles. Leur danse des poignards est extraordinaire, mais leurs chants et leurs voix nasillardes me semblent étranges; une longue durée de ce divertissement m’agacerait les nerfs, tandis qu’il ravit les Hindous.

Du reste, il faut s’habituer à tout; notre œil se fait aux objets qui nous entourent, et je suis persuadée qu’après quelque temps de séjour dans ces pays, nos mœurs nous paraîtraient tout aussi extraordinaires que celles de ces contrées asiatiques lorsque nous les avons vues pour la première fois.

En me promenant dans nos campagnes, j’ai quelquefois comparé nos paysannes à celles de Bombay, et je dois dire que la balance était du côté de ces dernières. Quelle grâce dans leur démarche, dans leur attitude, dans leur pose et dans leur délicieuse étoffe drapée autour de leurs corps! comme elles nous rappellent bien ces statues antiques portant leur amphore sur l’épaule! Il semble que les siècles se soient arrêtés pour elles; tandis que les nôtres, actives, affairées, déviées sous le poids de leurs travaux, sans grâce dans leurs costumes, ne militent pas en faveur de notre civilisation moderne.

Pourtant il ne faut pas croire non plus que là-bas tout soit beauté, et, si le côté artistique frappe les yeux des étrangers, le séjour prolongé y fait découvrir des horreurs inconnues à notre siècle.

Ces pauvres presque nus, à l’aspect sordide, qui portent d’une main un vase plein de charbons brûlants et de l’autre un crâne rempli d’ordures dégoûtantes, mendiant de porte en porte, suppliant les passants qui leur refusent, et mangeant, comme pour les punir, ces saletés des rues: des enfants nus qui se roulent et courent sous ce soleilardent; d’autres mendiants enfin, un balai à la main, afin de nettoyer la place sur laquelle ils reposent, et ce n’est pas la propreté qui les fait agir, c’est un sentiment plus qu’humain: ils craindraient de tuer le plus petit insecte et se laisseraient plutôt dévorer par la vermine que de la tuer pour s’en débarrasser. Qui n’a vu ces choses ne pourrait croire combien l’ignoble et le sublime se heurtent de près en ces pays; aussi l’œil, une fois habitué à ces spectacles de chaque instant, n’en voit-il plus les laideurs, et les côtés artistiques s’en détachent d’autant plus par les contrastes.

C’est au milieu de ces nouveautés tant appréciées des artistes que le 9 décembre s’approchait à grands pas.

A la date de ce mois, le bateau qui devait nous emmener vers l’Europe allait nous arracher aux douceurs de la contemplation; nous allions quitter notre sympathique hôte. De cette amitié naissante la souvenance seule nous resterait, car un immense horizon allait bientôt nous séparer, et les lettres seules, ces souvenirs voyageurs, nous apporteraient des nouvelles.

Aussi, le 9 venu, nous nous serrâmes la main avec effusion; le consul nous accompagna sur le bateau; le temps était toujours splendide; la mer était belle.

Nous ne pûmes nous dire aucune parole, car il est des sentiments qui ne peuvent se traduire, et rien ne lie comme les pays lointains. C’est un parfum de la patrie que celui-ci apporte, c’est une remembrance de notre vie que l’autre garde.

Enfin le navire leva l’ancre, le port de Bombay disparut à nos yeux, et les montagnes elles-mêmes se voilèrent dans la nuit.

C’en était fait; tout ce que nous avions vu, admiré et senti n’était plus qu’un souvenir.

Souvenir délicieux que nous allions savourer à l’ombre de notre patrie.

Ah! chère lectrice, si vous voulez jouir d’un pareil bonheur, d’une sensation délicate et indéfinie, faites comme moi: allez vers des pays lointains, et le charme que vous en rapporterez sera la plus grande récompense des fatigues et des émotions passées.

FIN

Coulommiers.—Typog. P. BRODARD et GALLOIS.


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